Reliance 2005/1
Reliance
2005/1 (no 15)
120 pages
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I.S.B.N. 2-7492-0494-1
DOI 10.3917/reli.015.0101
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De la blessure à la création

Vous consultezDémosthène, de l’enfant bègue à l’orateur en puissance

AuteurCharles Gardou du même auteur

Professeur des universités, directeur de l’Institut des sciences et pratiques d’éducation et de formation de l’université Lumière Lyon 2

L’histoire des hommes ne s’est pas faite sans la capacité de dépassement, sans la mobilisation du processus de résilience[1] [1] La résilience se définit, selon Marie Anaut, comme « la...
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, sans le talent, le génie parfois, des personnes en situation de handicap. Quels que soient le temps et les cultures, les exemples foisonnent : scientifiques, politiques, inventeurs, philosophes, peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains, poètes, etc.

2 Faut-il croire que leur volonté d’entreprendre, leur flamme créatrice, leur réussite ne se sont révélées que dans l’adversité ? Les rapports entre l’ampleur de leurs réalisations et leur handicap sont impossibles à démêler. James Joyce[2] [2] Une vision du monde, universelle, se dégage de ses livres,...
suite
, par exemple, n’aurait certainement pas réalisé un des monuments de la littérature sans l’étrangeté de sa vie intérieure liée à une tendance schizoïde. Il aspirait, par une nouvelle utilisation du langage, à « recréer le monde en le délivrant de ce poids qu’est la vieille notion du temps ».

3 Se référant au pédagogue allemand Otto Rüle, Vygotski montre que le sentiment que les organes sont perturbés constitue pour l’individu un stimulus constant : « En développant les phénomènes psychiques de pressentiment et de prévision, ainsi que leurs composantes fonctionnelles comme la mémoire, l’intuition, la sensibilité, l’intérêt, bref, toutes les composantes psychiques, une surcompensation conduit à la constitution d’une super résistance dans l’organisme malade, à la transformation de l’infériorité en supériorité, à la transformation du défaut en compétence générale, en talent[3] [3] Voir Barisnikov Koviljka, Geneviève Petitpierre, Défectologie...
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 ». Une entrave peut ainsi ouvrir l’accès à un niveau de fonctionnement supérieur et devenir une force motrice de développement psychique. Mais il faut prudence garder, afin de ne pas verser dans des interprétations hâtives ou dans la fantasmatique des surhommes. La blessure physique ou morale n’est pas une condition sine qua non pour accomplir une œuvre. En revanche, il est possible d’en déceler l’influence. Elle en est parfois le déclencheur.

James Joyce
À son arrivée à Paris, en 1902, il s’enferme à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Il n’en bouge plus, dévorant toute la littérature qui l’entoure. Au point d’oublier de manger et d’être sur le point de mourir de faim. Il ne disait pas « j’écris », mais, s’enfermant tout le jour et d’une indifférence globale aux événements qui agitent les autres mortels, il parlait de silence et d’exil. À une éditrice désirant connaître son projet littéraire, il écrit : « Je suis en train de construire une machine à une seule roue. Sans rayons bien sûr. Une roue parfaitement carrée. Vous voyez où je veux en venir, n’est-ce pas ? » À une autre occasion, où on lui demande qui a écrit Finnegans Wake, il répond longuement, s’exprimant par monosyllabes : « C’est vous et vous et cette fille là-bas et cet homme dans le coin. »

4 Tel est le cas de Démosthène, avec lequel nous inaugurons cette rubrique régulière. Si peu de choses ont été écrites sur les tourments auxquels, à l’aube de sa vie, eut à faire face celui qui détient le sceptre de la grande rhétorique, c’est que l’ampleur de l’œuvre accomplie occulte ce qui peut apparaître comme des limites.

Sa déficience l’entrave

5 Comment est-il parvenu à devenir l’un des plus grands orateurs athéniens, malgré une déficience de l’élocution, semblable, dit-on, à celle de Moïse, le chef charismatique des Hébreux, qu’assistait son frère aîné Aaron ? Quel fut son ressort invisible pour surmonter cette entrave, apparemment prohibitive pour l’exercice d’un métier de parole ? Lui que Cicéron[4] [4] Cf. Robert Flacelière, La vie quotidienne en Grèce au...
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place au zénith de l’éloquence grecque et que Denys d’Halicarnasse considère au sommet de la prose. L’admiration de ce dernier est sans borne. Déplorant de n’avoir pu entendre lui-même Démosthène déclamer, il explique combien il fallait être doué pour réussir à faire vibrer ceux qui le lisent tant d’années après sa mort : « Quand nous, qui sommes si éloignés dans le temps et donc restons indifférents sur le fond des choses, nous sommes à ce point séduits et subjugués, à quel point les Athéniens et tous les Grecs devaient-ils être transportés. Si donc le souffle, qui conserve une telle vigueur, est à ce point capable d’entraîner les hommes, c’est bien qu’alors il y avait quelque chose de surnaturel et de prodigieux dans les discours de cet orateur[5] [5] Denis D’Halicarnasse, Opuscules rhétoriques, Démosthène,...
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. » Comment le garçon chétif et timide a-t-il également réussi à faire face aux contraintes, exigences et dangers de la vie d’homme politique ? Lui qui s’est fait l’apologiste de la démocratie.

6 A priori, l’enfant attendu en l’année 384 avant J.-C. a toutes les chances de trouver place dans la Cité athénienne, fût-elle déstabilisée : un gouvernement souvent divisé, des citoyens qui se déchirent au cours de procès retentissants, des alliés révoltés et des voisins envahisseurs. Sa famille, riche et influente, qui a son origine dans le dème de Paiania[6] [6] Le dème (du grec démos, peuple) est une division administrative...
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, à environ dix kilomètres d’Athènes, peut assumer l’éducation d’un citoyen. Son père, appartenant à l’aristocratie, jouit d’une aisance financière essentiellement tirée de deux fabriques prospères, l’une d’armes, l’autre de meubles, où s’activent une cinquantaine d’ouvriers esclaves. Malheureusement, le bébé qui naît ne confirme pas les espoirs attendus.

7 En ce temps, l’enfant touché par une déficience risque d’abord l’exposition[7] [7] Le père de famille pouvait exposer son enfant nouveau-né,...
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, puis le refus de sa reconnaissance comme citoyen, au sein d’une société où trente mille Athéniens, propriétaires terriens pour la plupart, dirigent le destin de la population de l’Attique composée d’environ quatre cent mille esclaves et métèques. Il faut être nanti, éduqué et appartenir à un groupe reconnu pour prétendre jouer un jour un rôle dans la vie de la Cité.

8 Démosthène est si malingre que sa mère n’ose même pas l’envoyer à la palestre participer aux exercices de gymnastique, comme les autres garçons. Ses précepteurs ne l’encouragent pas non plus aux études tant son avenir semble compromis. À sa déficience et sa faible constitution vient s’ajouter un nouveau traumatisme : il n’a que sept ans lorsque son père décède de maladie. Et, malgré des dispositions légales aussi minutieuses que généreuses, ce décès prématuré laisse le champ libre à des tuteurs malhonnêtes : la veuve et les deux enfants (Démosthène et sa sœur, alors âgée de cinq ans) se voient spolier de la fortune familiale.

C’est à Plutarque que nous devons la biographie la plus complète de Démosthène. Il écrit : « Il est évident que Démosthène s’est tenu jusqu’au bout au poste et au parti politique où il s’était placé lui-même à ses débuts, et que, non seulement, il n’a pas changé pendant sa vie, mais qu’il a même sacrifié sa vie pour n’en pas changer. » Faisant à la fois l’éloge de Démosthène et de Cicéron, il ajoute : « Je ne crois pas, en effet, que l’on puisse trouver deux autres orateurs qui, d’abord obscurs et petits, soient devenus forts et grands, qui aient heurté de front des rois et des tyrans, qui aient perdu chacun une fille, qui aient été bannis de leur patrie et y soient rentrés avec honneur, qui aient de nouveau pris la fuite et aient été capturés par leurs ennemis ; enfin, qui aient terminé leur vie en même temps que leurs concitoyens perdaient leur liberté. »

9 Très vite, à cause de son tempérament frêle et maladif, « le surnom de Batados lui est donné par les autres enfants qui veulent railler sa complexion… Le sobriquet d’Argas, concerne, lui, soit son caractère, jugé sauvage et âpre, soit sa parole, considérée comme agaçante pour les auditeurs[8] [8] Plutarque, Vies parallèles, Paris, Garnier Frères, Livre...
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 ». Argas est en effet le nom d’un auteur de chansonnettes médiocres et pénibles. Pierre Carlier[9] [9] Pierre Carlier, Démosthène, Paris, Fayard, 1990, p.  40. ...
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, citant Eschine, voit dans ce surnom de Batados, joueur de flûte efféminé, une déformation du sobriquet de Battalos (« petit bègue ») attribué à Démosthène à cause de son bégaiement. Quintilien[10] [10] Quintilien, Institution oratoire, Paris, Les Belles Lettres,...
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nous apprend qu’il souffre en même temps d’un défaut de prononciation l’empêchant d’articuler correctement le lambda et de le différencier du rho. En réalité, ses difficultés de langage sont multiples : il bégaie, zézaie, bafouille ; il a la respiration difficile, ce qui obscurcit le sens de ses paroles par le morcellement des phrases.

Ses difficultés le stimulent

10 Même devenu adulte, il garde un aspect sombre et tendu, dont on lui fait fréquemment reproche. Il avoue lui-même qu’il passe pour « délicat ». Sa nervosité lui fait souvent perdre contenance[11] [11] Georges Mathieu, Démosthène, l’homme et son œuvre,...
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. C’est pourquoi sa première intervention à l’Assemblée d’Athènes et sa mission auprès de Philippe de Macédoine s’avèrent de malheureux échecs.

11 Selon Plutarque, c’est en entendant l’orateur Callistrate plaider, lors du procès relatif à Oropos, que Démosthène a la révélation de la puissance de la parole. S’étant indûment glissé à l’audience, alors qu’il n’a que quinze ans, il est témoin d’un retournement d’opinion qui transforme Callistrate en héros acclamé. Il envie sa gloire en voyant la foule l’escorter et le féliciter, mais il admire davantage encore le pouvoir des mots, constatant qu’ils peuvent tout dompter et dominer.

12 La fonction d’avocat n’existant pas, les Athéniens, plaignants ou accusés, qui doivent prononcer eux-mêmes leurs plaidoyers, recourent souvent aux services d’un logographe composant l’argumentation qu’ils mémorisent pour être à même de la réciter au procès. On devine que ce métier a constitué, pour Démosthène, un tremplin de choix. D’une part, il n’a pas à parler, ce qui résout le problème de son élocution difficile. D’autre part, il s’exerce, jusqu’à exceller, dans l’art de la rhétorique, se familiarise avec la vie économique, le droit, la politique, devient célèbre et reçoit des émoluments qui reconstituent ses ressources financières.

13 L’occasion lui est donnée de bénéficier des cours d’Isée, maître de l’éloquence judiciaire. Sous sa conduite, durant deux ou trois années, il s’initie à l’étude des procédés de la dialectique. Spécialisé dans les procès privés, majoritairement des querelles d’héritage, celui-ci lui apprend à construire une argumentation. On rapporte que Démosthène parvient aussi à se procurer les traités d’Isocrate[12] [12] Henri-Irénée Marrou indique que « Isocrate a été...
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, l’élève de Gorgias qui fut auditeur de Socrate.

14 Dès l’âge de la majorité légale, il exige des comptes à ses trois tuteurs, s’efforçant de prouver qu’ils n’ont respecté ni les engagements matrimoniaux contractés auprès de son père, ni surtout géré la fortune en pater familias. Malgré le risque d’être entièrement ruiné, il dépose plainte contre Aphobos, le plus fortuné d’entre eux, la loi athénienne n’autorisant d’accuser qu’une seule personne à la fois. Il gagne, sans toutefois obtenir, semble-t-il, une réelle réparation. Il se voit contraint d’accepter un compromis qui n’a rien d’équitable, sachant que, dans l’Athènes d’alors, il appartient au plaideur qui a gain de cause d’assurer lui-même l’exécution du jugement rendu en sa faveur. Aussi Démosthène prend-il possession de la maison de son adversaire, vidée de ses meubles et même de ses portes, mais n’obtient rien de plus[13] [13] Contre Aphobos, III, 2. ...
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. Quoi qu’il en soit, ces procès, à forte résonance, donnent au jeune orateur la réputation d’un excellent plaideur.

Sa détermination fascine

15 L’on sait qu’il travaille beaucoup et plusieurs biographes nous renseignent sur ses méthodes. Pierre Carlier indique ainsi que « l’élément essentiel de la formation intellectuelle de Démosthène n’a été ni la rhétorique, ni la philosophie, mais la réflexion sur l’histoire[14] [14] P. Carlier, op. cit. , p.  54. ...
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 ». Autodidacte, il s’imprègne de culture historique, en particulier de l’histoire du Péloponnèse, en étudiant les textes de Thucydide. Georges Mathieu n’est pas le seul à citer le fait, rapporté par l’orateur Lucien, que le jeune homme recopia huit fois de sa main l’Histoire de la guerre du Péloponnèse[15] [15] Cet ouvrage de l’historien le plus illustre du monde antique...
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, jusqu’à être capable de la réciter sans hésitation. Ce qui lui vaut une réflexion jalouse et acide de Pythéas, ironisant sur ses discours, préparés minutieusement durant de longues nuits, qui « sentaient la mèche brûlée[16] [16] G. Mathieu, op. cit. , p.  174. ...
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 ». Voici ce qu’il répond à ce détracteur, connu pour sa vie nocturne dissolue : « C’est que, Pythéas, ma lampe et la tienne ne sont pas témoins des mêmes spectacles[17] [17] Plutarque, op. cit. , p.  186. ...
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. »

16 L’on sait que la Grèce est alors une civilisation de la parole et d’une parole de plus en plus politique. L’éloquence devient donc un moyen d’action, un combat : elle descend au tribunal avec Lysias, se penche sur les affaires publiques avec Isocrate et s’engage dans les luttes politiques avec Démosthène et Eschine. L’Ecclèsia, qui se réunit quatre fois par ans, est le lieu où tous les citoyens débattent des décisions et décrets. Au vu de la difficulté à prendre la parole en tribune devant une assemblée de six à huit mille personnes, seuls les orateurs habiles et soutenus par des groupes politiques parviennent à se faire entendre et à emporter les suffrages. C’est pourquoi l’orateur recueillant régulièrement l’adhésion du peuple devient rapidement un homme de pouvoir.

17 L’exercice de la justice étant aussi une préoccupation première, six mille héliastes[18] [18] Les héliastes étaient les juges et jurés des tribunaux...
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sont nommés chaque année. Ils siègent dans les nombreux procès, publics ou privés, intentés par les citoyens, qui se disent victimes d’une injustice ou qui accusent quelqu’un, coupable à leurs yeux de troubler l’ordre public. Dans les procès publics, la sentence des tribunaux populaires peut être la mort ou l’exil, appliqués dès lors qu’il y a menace pour la cohésion de la démocratie. Dans les procès privés, l’un ou l’autre des plaideurs risque sa réputation, sa fortune, sa liberté, en ce qu’il peut perdre sa citoyenneté et se voir même réduit à la condition d’esclave.

18 Dans ce contexte, les premières expériences de Démosthène ne sont guère prometteuses. D’après Plutarque, « lors de son premier contact avec le peuple, il se heurte au tumulte et s’attire des railleries par l’étrangeté de son langage… Aussi le trouve-t-on trop amer et fatigant à entendre[19] [19] Plutarque, op. cit. , p.  185. ...
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 ». Il a « la voix faible, la langue embarrassée, le souffle court, ce qui empêche de comprendre le sens de ses paroles, travesties par une diction hachée. À la fin, il déserte l’Assemblée ». En bref, il est chahuté, conspué et parfois même chassé.

19 Cependant, déterminé à surmonter, coûte que coûte, sa déficience, il travaille avec son ami Satyros, acteur comique, qui lui apprend l’art de la diction, de l’intonation, de l’accentuation, de l’action sur scène. Comme il se plaint de ne pas trouver grâce auprès du peuple et d’être méprisé à cause de sa diction entravée, Satyros lui rétorque : « Tu dis vrai, Démosthène, mais moi, j’aurai bientôt porté remède à ce mal, si tu veux bien réciter par cœur une tirade d’Euripide et de Sophocle ». Quelques historiens évoquent également la salle d’études souterraine (un « gueuloir », pour parler comme Gustave Flaubert), dans laquelle il descend chaque jour, et où, selon Plutarque, il s’enferme deux ou trois mois de suite, afin de s’exercer à la déclamation. Pour prévenir toute tentation de sortir ou de retourner à l’Assemblée, on relate qu’il se fait raser un seul côté de la tête ! Dans cet opiniâtre combat, il construit, argumente ses discours, renforce, module sa voix. Il met à profit ces longues semaines de méditation, pour développer simultanément son raisonnement et sa clairvoyance, et d’exercices solitaires, qui ne vont pas sans risque ni effort.

20 Pour corriger son bégaiement, ses confusions de consonnes, sa prononciation « confuse et vicieuse », il avoue plus tard à son ami Démétrios de Phalère avoir récité des tirades entières avec des petits cailloux dans la bouche. Soucieux de fortifier sa poitrine et de donner de la force à sa voix, il s’impose même de déclamer de longs morceaux en gravissant des côtes à la course. La forme littéraire de son discours est aussi profondément travaillée que la construction de l’argumentation. Quintilien rapporte quelques-unes des figures qu’il utilise : « Il y a le dochmiaque, formé d’un bacchiaque, et d’un ïambe, ou d’un ïambe et d’un crétique, qui donne une clausule solide et grave[20] [20] Le bacchiaque est un vers formé de pieds composés de deux...
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. »

21 Lorsqu’il excelle dans les procès privés et que sa réputation d’orateur n’est plus à faire, Démosthène se tourne naturellement vers la carrière politique. Dans la Cité d’Athènes, où les descendants de familles influentes se doivent d’attendre de longues années dans l’ombre d’un philosophe ou leader politique, une carrière politique précoce et brillante semble lui être interdite.

Ses paroles font vibrer

22 Or, son premier plaidoyer politique, prônant une plus stricte gestion des finances de l’État se révèle un remarquable succès. Malgré son âge, environ trente ans, sa méthode rigoureuse, sa connaissance des systèmes politiques et professionnels ne laissent rien au hasard. Son argumentation convainc le tribunal de rétablir les privilèges accordés au citoyen méritant, ce qui avait été aboli en l’année 356. C’est la première fois que, grâce à sa parole rééduquée, il arrive à infléchir le destin politique d’Athènes en faisant modifier une loi[21] [21] Voir Claude Mosse, Démosthène ou les ambiguïtés de la...
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.

23 Dans son discours Contre Midias, il laisse éclater son animosité contre « ces gens répugnants qui ont tant d’argent », méprisant les pauvres et se considérant au-dessus des lois. Ses mots sont implacables à l’égard de ce Midias, riche Athénien, concurrent politique et ennemi personnel, qui avait été mêlé au procès contre ses tuteurs : « Il s’est fait construire à Eleusis une maison si vaste qu’elle écrase de son ombre toutes les maisons de l’endroit. Il bouscule tout le monde sur l’Agora. Supposez que ces gens-là, juges, deviennent les maîtres dans notre cité et qu’un homme pris parmi vous (les pauvres) comparaisse devant un tribunal recruté parmi eux. »

24 Dans ce plaidoyer, il pénètre avec habileté la mentalité du peuple, jouant de son influence croissante. Sous prétexte de défendre la démocratie athénienne menacée par la mégalomanie de gens riches comme Midias, il enlève tout crédit à ses opposants politiques des cités de l’Attique qui, pour garder leurs privilèges, se rapprochent de Philippe de Macédoine. Lui, l’ancien enfant souffreteux, s’impose peu à peu comme l’un des leaders de la scène politique et militaire du monde antique. Sa culture politique et historique en fait bien plus qu’un sophiste : c’est un intellectuel, qualité rare chez un leader politique. Ses paroles font vibrer l’âme athénienne sur divers thèmes qui s’entrecroisent et fusionnent : la haine de classe, l’outrage envers la démocratie, l’injustice à l’encontre d’un citoyen ou d’un groupe politique, la jalousie des habitants des cités voisines, la hantise de l’envahisseur… A la seule évocation de tels dangers, les citoyens insécurisés se rangent derrière cet homme d’action, prêts à entériner ses décisions politiques quelles qu’elles soient. À un citoyen éloigné d’Athènes lui faisant part de son admiration pour les écrits de Démosthène, Eschine répond : « Que serait-ce si vous aviez entendu le fauve en personne[22] [22] Cf. Eschine, Contre Timarque, Paris, Les Belles Lettres,...
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 ? » Une inégalable éloquence !

25 On le voit intervenir à l’Assemblée, lorsque la Cité d’Athènes veut reprendre les hostilités contre le roi de Perse, « le grand roi » Darius. Sa clairvoyance fascine ! Dans un conflit, il sait que le temps est du côté du stratège et que le premier attaquant joue toujours le rôle de l’agresseur : cela indispose jusqu’à ses propres alliés et affaiblit les forces militaires ou maritimes combattant en lieu inconnu, donc dangereux. Si Darius est l’agresseur, toutes les cités grecques vont se regrouper autour d’Athènes qui pourra manœuvrer sur terrain familier et se protéger derrière une marine d’autant plus puissante que toutes les cités auront contribué à la développer. L’habilité de Démosthène, doublée de l’intelligence stratégique et de la force de persuasion de l’orateur, convainc donc l’Assemblée d’abandonner, au moins provisoirement, toute action militaire contre Darius. Que de chemin parcouru par le solitaire, le timide, l’inhibé, qui prend désormais en mains le destin d’Athènes !

26 Une autre de ses interventions marquantes est celle au cours de laquelle il prononce la Première Philippique. Elle correspond à l’ascension fulgurante de Philippe de Macédoine, voisin de Mésopotamie, jusque-là jugé peu dangereux. Ceux-là mêmes qui ont voulu ignorer le danger d’invasion se sentent maintenant impuissants devant sa volonté d’impérialisme et sont prêts à se soumettre sans combattre. Ils raccrochent leurs espoirs à une rumeur annonçant faussement la mort de Philippe. Démosthène expose avec véhémence aux Athéniens sa conception de l’équilibre des forces politiques et militaires : « Philippe est-il mort ? Non, il n’est que malade. Mort ou malade, quelle différence y voyez-vous ? Qu’il vienne à disparaître et, le lendemain, c’est vous-mêmes qui ferez un autre Philippe, si vous traitez vos intérêts avec la même indifférence ! Car ce n’est pas sa force propre qui l’a fait si puissant, c’est bien plutôt notre insouciance[23] [23] P. Carlier, op. cit. , p.  113. ...
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. »

27 Conscient que la nature a horreur du vide, il explique à ses concitoyens que c’est la mollesse politique d’une nation qui suscite la venue d’un envahisseur, de même que l’individu qui ne sait pas défendre son bien ne mérite pas de le conserver. Là encore, il ne se contente pas d’analyser la situation, de philosopher, mais il propose, dans la deuxième partie de la Philippique, un ambitieux plan d’action, financièrement chiffré, temporellement programmé. Un vrai chef de guerre ! Ses propositions ne sont pas pour autant adoptées par l’Assemblée et l’on sait que la puissance de l’Attique est ensuite démantelée par la victoire macédonienne.

28 La fin tragique de Démosthène, se réfugiant à Calaurie, dans le sanctuaire de Poséidon, et se donnant la mort en ingérant un poison pour ne pas tomber aux mains des soldats de Philippe de Macédoine, garde, pour toujours, lié son destin à celui de sa Cité. Ses discours furent le chant du cygne de la démocratie, dont il reste le symbole. Il appartient à l’histoire autant qu’à la littérature. C’est pourquoi, quarante ans après sa mort, en 280, les Athéniens lui ont érigé sur l’Agora une statue avec ces mots : « Si ta force avait égalé ton génie, la Grèce n’aurait point subi la tyrannie. »

29 L’ancien mal-parlant, Battalos, le « petit bègue », a su briser ses entraves et composer avec ses faiblesses et ses forces (peut-être gravées dans son nom[24] [24] De démos, peuple et sthénos, force. ...
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) pour devenir le plus grand orateur de l’Antiquité. Mais, par-dessus tout, ce qui importe dans son œuvre, comme dans celle de chacun, c’est la profondeur vitale de laquelle elle a pu jaillir[25] [25] Cf. James Joyce dans sa « cathédrale de prose », intitulée...
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. C’est l’élan dont il a accompagné les difficultés de son existence. C’est la lutte acharnée contre ses manques.

 

Notes

[ 1] La résilience se définit, selon Marie Anaut, comme « la capacité de sortir vainqueur d’une épreuve qui aurait pu être traumatique, avec une force renouvelée. La résilience impliquant l’adaptation face au danger, le développement normal en dépit des risques et le ressaisissement de soi après un traumatisme » (La résilience. Surmonter les traumatismes, Paris, Nathan, 2003, p. 7). C’est Boris Cyrulnik (Les vilains petits canards, Odile Jacob, 2 001 ; Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 1999) qui a contribué à approfondir et à faire connaître ce concept.Retour

[ 2] Une vision du monde, universelle, se dégage de ses livres, qui n’en font qu’un : « Tout un monde dans une coquille de noix », cf. Musique de chambre, 1907 ; Dix sous de poèmes, 1927 ; Dedalus, portrait de l’artiste par lui-même, 1916 ; Gens de Dublin, 1914 ; Ulysse, 1922 ; Finnegans Wake, 1939.Retour

[ 3] Voir Barisnikov Koviljka, Geneviève Petitpierre, Défectologie et déficience mentale : Vygotski, Paris, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1994, p. 88.Retour

[ 4] Cf. Robert Flacelière, La vie quotidienne en Grèce au siècle de Périclès, Paris, 1959, Hachette.Retour

[ 5] Denis D’Halicarnasse, Opuscules rhétoriques, Démosthène, tome ii, Paris, Les Belles Lettres, Paris, 1988.Retour

[ 6] Le dème (du grec démos, peuple) est une division administrative de l’ancienne Grèce. Mais ce mot désigne d’abord l’ensemble des citoyens jouissant de tous les droits ; puis, spécialement à Athènes, la principale subdivision de la cité. En 509, Clisthène réorganise les dèmes attiques, pour en faire la base de l’organisation politique. C’est à la fois une portion du territoire, une circonscription administrative et une association religieuse. Clisthène crée cent dèmes urbains ou ruraux, leur nombre augmentant par la suite. Chaque année, l’assemblée des démotes procède à l’inscription sur un registre des nouveaux citoyens et des étrangers admis dans la cité. Le démarque, élu pour un an, représente le dème et l’administre.Retour

[ 7] Le père de famille pouvait exposer son enfant nouveau-né, c’est-à-dire le placer dans un lieu désert, au cœur d’une forêt ou encore l’abandonner au fil de l’eau, dans un grand vase de terre cuite en forme de coquille, appelé ostrakon (d’où le terme d’ostracisme). Ce thème de l’enfant abandonné au hasard des eaux se retrouve dans l’histoire de Moïse. Exposer l’enfant, c’était le remettre aux dieux.Retour

[ 8] Plutarque, Vies parallèles, Paris, Garnier Frères, Livre ii, 1950, p. 183.Retour

[ 9] Pierre Carlier, Démosthène, Paris, Fayard, 1990, p. 40.Retour

[ 10] Quintilien, Institution oratoire, Paris, Les Belles Lettres, Livre i, 1980, p. 144.Retour

[ 11] Georges Mathieu, Démosthène, l’homme et son œuvre, Paris, Boivin, 1948, p. 10.Retour

[ 12] Henri-Irénée Marrou indique que « Isocrate a été le maître par excellence de cette culture oratoire, de cette éducation littéraire qui vont s’imposer comme caractères dominants de la tradition classique » (Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, Paris, Seuil, 1948).Retour

[ 13] Contre Aphobos, III, 2.Retour

[ 14] P. Carlier, op. cit., p. 54.Retour

[ 15] Cet ouvrage de l’historien le plus illustre du monde antique embrasse la période du début de la guerre (431 av. J.-C.) à la chute des Quatre-Cents (411 av. J.-C.). La scrupuleuse exactitude de documentation et l’impassibilité, servies par un jeu extrêmement dense et sobre, sont les vertus de cette œuvre inachevée qui introduit la méthode critique en histoire. Points culminants, les discours des chefs et des députés des deux camps révèlent les mobiles, les raisons et la psychologie des belligérants, mais sont marqués par les idées de Thucydide. Ainsi Périclès, dans la célèbre oraison funèbre, défend la cause d’Athènes, la supériorité de ses institutions et de sa culture, en empruntant la philosophie et l’éloquence de l’auteur.Retour

[ 16] G. Mathieu, op. cit., p. 174.Retour

[ 17] Plutarque, op. cit., p. 186.Retour

[ 18] Les héliastes étaient les juges et jurés des tribunaux athéniens, appelés héliées, dont les audiences commençaient au lever du jour.Retour

[ 19] Plutarque, op. cit., p. 185.Retour

[ 20] Le bacchiaque est un vers formé de pieds composés de deux brèves et d’une longue. Le iambe est un pied de deux syllabes, la première brève, la seconde longue ; par extension, c’est un vers grec, dont les deuxième, quatrième et sixième pieds étaient des iambes. Le crétique est un pied composé d’une brève entre deux longues. La clausule est le dernier membre d’une strophe, d’une période oratoire, d’un vers. Cf. Quintilien, Le secret de Démosthène, Paris, Les Belles Lettres, 1995.Retour

[ 21] Voir Claude Mosse, Démosthène ou les ambiguïtés de la politique, Paris, Armand Colin, 1994.Retour

[ 22] Cf. Eschine, Contre Timarque, Paris, Les Belles Lettres, 1973.Retour

[ 23] P. Carlier, op. cit., p. 113.Retour

[ 24] De démos, peuple et sthénos, force.Retour

[ 25] Cf. James Joyce dans sa « cathédrale de prose », intitulée Ulysse, 1922.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Charles Gardou « Démosthène, de l'enfant bègue à l'orateur en puissance », Reliance 1/2005 (no 15), p. 101-107.
URL :
www.cairn.info/revue-reliance-2005-1-page-101.htm.
DOI : 10.3917/reli.015.0101.