A contrario
Antipodes

I.S.B.N.2889010004
132 pages

p. 118 à 132
doi: en cours

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Comptes rendus

Vol. 5 2007/1

Jacques Dubois, Stendhal. Une sociologie romanesque, Paris, La Découverte (« Laboratoire des sciences sociales »), 2007, 251 p.

Non, la sociologie « romanesque » proposée par Jacques Dubois n’est pas, comme cet adjectif l’aurait signifié deux siècles avant nous, une démarche chimérique et frivole. L’auteur entend par là faire la sociologie interne d’un univers romanesque cohérent et complexe, celui de Stendhal. Écrit par un éminent spécialiste du réalisme littéraire, ce livre plaira aux littéraires même les plus hostiles au regard sociologique, car, au sein d’une collection sociologique, il revalorise la lecture fine des textes auprès de chercheurs peu enclins à s’y livrer.
Il faut dire que depuis deux décennies, le rapport entre sciences sociales et littérature a changé : il n’y a pas si longtemps encore, le paradigme marxiste cherchait à expliquer la littérature par des déterminants sociologiques, dévalorisant ainsi le discours littéraire comme un simple reflet, et raillant les lectures internes sensibles avant tout aux effets esthétiques comme le résultat d’une myopie savante. Depuis les années 70, divers auteurs insistent par contre sur les procédures narratives voire fictionnelles des discours historiques ou sociologiques. De leur côté, les sociologues redécouvrent le littéraire comme un vaste répertoire formel, et un lieu privilégié d’observation des logiques sociales, notamment dans le roman à visée réaliste. Dans Les Règles de l’art (1992), Pierre Bourdieu tentait déjà, à partir de Flaubert, d’articuler ces deux axes d’analyse : d’abord, il étudiait en détail la structure des personnages de L’Éducation sentimentale, livrant une lecture sociologique de l’univers du roman ; ensuite, il restituait le champ littéraire dont Flaubert était partie prenante, où se formulait l’espace de ses possibles romanesques. Bourdieu postulait alors, on le sait, une homologie entre l’univers des œuvres et la logique externe du champ littéraire.
Jacques Dubois, auteur en 1997 d’un fameux Pour Albertine dans la collection « Liber » dirigée par Bourdieu, s’inspire en partie de la première étape de cette étude désormais classique. Quant à la seconde, il n’entre pas en matière sur la place de Stendhal dans le champ et l’institution littéraires de 1830, qui excède ici son projet. Aux propositions de Bourdieu, Dubois adjoint divers outils de lecture sociologique, empruntés à Norbert Elias, Axel Honneth ou Bernard Lahire, dans la collection duquel paraît ce brillant Stendhal. L’analyse de Dubois est fondée sur l’idée d’acteur pluriel, à l’habitus hétérogène. Les mondes stendhaliens ne sont pas ceux de causalités monolithiques, mais bien de trajectoires complexes, aux déterminants parfois contradictoires mêlés dans la même personne, variant selon les contextes. Cette idée, formulée dans les Méditations pascaliennes (1997) de Bourdieu à travers l’observation des clivages d’habitus, a été développée dans les travaux de Bernard Lahire, notamment dans L’Homme pluriel (1998).
Sur ce qu’un tel regard « dispositionnel » sur la littérature permet de faire voir, une discussion pourrait s’engager : Jacques Dubois laisse entendre que les sociologues d’aujourd’hui ont beaucoup à apprendre des romanciers d’autrefois, qui avaient décrit les rouages du social bien avant la formalisation de la sociologie dès 1830. Cependant, si cette idée est séduisante parce qu’elle accorde une sociologie infuse aux génies littéraires (cadeau inexpliqué que Bourdieu faisait également à Flaubert), on s’autorisera à la relativiser. Car c’est bien grâce à ses lectures des sociologues que Dubois peut après coup retrouver dans Stendhal toutes ces intuitions formulées par bribes et que, sans les acquis de la discipline sociologique, on n’aurait pas per-çues comme telles. Lisant chez Stendhal des observations qui semblent tout droit sorties de Bourdieu, on se demanderait presque si ce dernier n’a pas tout appris du romancier, ou de Proust, ou de Flaubert. Mais n’est-ce pas une fausse perspective ? Je ne crois pas que le romancier ait devancé le sociologue, mais plutôt que l’analyste d’aujourd’hui dispose des concepts pour expliciter l’univers stendhalien dans les termes d’un savoir sociologique cohérent. Autrement dit, dans ce livre, la preuve est orientée vers la méthode, dont on teste avec succès la productivité, plus que vers le roman stendhalien, dont le foisonnement « fuit », échappe encore (et peut-être toujours) au seul cadre interprétatif.
Autre élément de débat. Ce livre remet au goût du jour une lecture proche de la sociocritique, sans revenir sur la principale critique adressée autrefois à cette école : n’est-elle pas un avatar de la lecture textualiste dont divers sociologues ont signalé les limites ? Que peut-on vraiment dire d’une société à partir des seuls romans canoniques qu’elle a laissés ? Autrement dit, une analyse interne, même parfaite, nous apprend-elle quelque chose de l’articulation entre littérature et société ? Mais telle n’était pas, sans doute, la visée de l’ouvrage.
Ces questions une fois posées, on n’a pas boudé son plaisir de lecture : de bout en bout, l’analyse progresse avec pertinence, nourrie d’une solide connaissance de l’œuvre de Stendhal. Elle restitue un univers romanesque tout entier travaillé par la distinction, les luttes de classement, l’érotique du pouvoir et les pouvoirs de l’amour. Univers où les « primitifs », spontanés et transgressifs que sont les héroïnes et héros stendhaliens, s’opposent au morne monde des « poudrés » qui tiennent un pouvoir crispé. Stendhal y transpose ses observations sur la société bloquée de la Restauration. Seule la critique stendhalienne pourra dire si ses observations sont nouvelles, mais comme le veut le dicton de la douce Italie, adapté pour l’occasion, se non e nuovo, e ben trovato.
Le style tenu de l’ouvrage, à la fois magistral et roué, laisse voir la jubilation du critique à suivre ces héros audacieux, qui aiment à profaner les régimes imbéciles sous lesquels on les a contraints de vivre. On y lira bien des clins d’œil à la révolution conservatrice en cours sous nos latitudes. Attentif comme Stendhal aux liens subtils de l’intime et du politique, Dubois cache à peine la séduction qu’exercent sur lui les femmes stendhaliennes, convertissant toutefois cette libido en une vraie prouesse analytique. Malgré ou à cause des débats qu’il ne manquera pas de susciter, ce livre restera comme un solide démenti au mépris un peu sommaire des sociologues à l’égard des lectures littéraires.
Jérôme Meizoz

Groupe de la Riponne, Europes intempestives, Paris, Van Dieren Editeur (« par AILLEURS »), 2006, 224 p.

Cet ouvrage est le premier de la collection par AILLEURS dirigée par le Groupe de la Riponne. Ce collectif de chercheurs se retrouve depuis plusieurs années sur l’ancien site de l’Université de Lausanne, place de la Riponne. Il réunit, hors de toute structure ou mission institutionnelle, philosophes, théologiens, épistémologues, traductologues, narratologues et littéraires, dans un esprit interdisciplinaire qui est davantage marqué par une ouverture critique placée sous le signe de l’amitié que comme un étendard illusoire visant à transcender les ancrages de chacun. Ainsi que l’affirme l’introduction du volume, « l’amitié seule peut déjouer les vices d’une juxtaposition de dialogues monologiques qui invoquent l’échange mais dont le seul commerce est le rapprochement spatial et de courte durée, sans que jamais les savoirs réciproques ne soient mis en danger » (p. 7). Dans ce cadre, il s’agit de montrer aux autres les objets et les pratiques de pensée que chacun cultive et habite, « comme pour dire à ceux qui ont d’autres pratiques : voici comment je fais – qu’en pensez-vous ? » (idem). C’est précisément l’une des originalités profondes de cet ouvrage que de ne pas simplement proposer une succession de textes émanant d’auteurs différents, mais de rappeler que, dans le cadre du Groupe, les pratiques solitaires d’écriture ont été confrontées au risque de leur lecture et ont ainsi été enrichies d’une réécriture qui porte la trace des autres. Non seulement les articles sont ainsi redevables du Groupe, mais ils sont encore complétés par de courts textes anonymes formant des « contrepoints dont les idées voguent à distance du texte contrepointé » (p. 6).
« Nos voix ne sont pas assignées à résidence » (idem) annonce l’introduction, et c’est bien à un voyage que nous invite cet ouvrage, loin de la routine rassurante de nos habitudes de pensée. Les neuf textes qui composent ce volume visent ainsi à ouvrir une réflexion sur l’identité du vieux continent, une identité qui échappe aux clichés, à la rhétorique usée de la construction européenne, au désir de puissance et à l’aveu de faiblesse qui animent ces discours officiels. Soucieux de ne pas figer chaque article dans l’unité d’un point de vue arrêté, refusant « la mort du point final qui arrête le langage du souffle » (idem), privilégiant l’éthique de la pensée à la logique compréhensive et totalisante, on comprendra que l’image identitaire qui se dégage de ce volume ne peut être qu’une image décalée, multiple, en constant déphasage. Ce n’est pas une carte de géographie, au sens classique du terme, qui serait placée dans le point de vue en surplomb du cartographe divin, mais plutôt des portulans, ces cartes partielles qui, mises bout à bout, permettaient autrefois la navigation de port à port.
Il s’agit donc d’une navigation à vue pour cerner les contours d’une Europe plurielle et en mouvement, c’est-à-dire, comme le titre de l’ouvrage l’indique, pour penser des « Europes intempestives ». C’est l’Europe telle qu’elle a essayé de penser les autres à travers la pratique de l’anthropologie (L. Bonoli), mais aussi l’Europe pensée par les autres, par Tanizaki par exemple (Ch. Indermühle), cet auteur « qui prétend signifier les aspects les plus propres de la culture japonaise en les distinguant […] notamment de la culture européenne » (p. 59). L’Europe face à l’Afrique (Z. Betché), mais aussi l’Europe pensée par les siens, depuis les Grecs, de Socrate à Nietzsche (F. Gregorio, M. Herren). Cet ouvrage approfondit ainsi plusieurs failles, il questionne cette apparente impossibilité de fixer une frontière, de constituer une identité stable, il interroge l’impuissance européenne (Th. Laus), sa responsivité face à des enjeux qui la mettent en mouvement, mais qu’elle ne peut ressaisir que quand elle les a déjà dépassés (M. Vanni), il explore ses fondements démocratiques et ses liens avec le capitalisme (H. Poltier), ce mélange d’idéologie et de politique, de propriété et de liberté (E. Mejia) qui la hante.
Cet ouvrage n’offre donc pas une image rassurante de notre vieille Europe, il ne permet pas non plus d’y voir beaucoup plus clair que lorsque l’on s’en tient à la rhétorique officielle, mais il a une valeur et une ambition beaucoup plus élevées, il nous force à nous pencher sur les angles morts de cette entité floue dans laquelle nous vivons, il renouvelle notre façon de la faire vivre en nous, de penser notre identité européenne, il déplace les enjeux et offre de nouvelles perspectives. En cela, cet ouvrage philosophique s’inscrit pleinement dans un projet politique, il nous met en mouvement en rendant notre demeure inconfortable.
Raphaël Baroni

Johan Heilbron, Naissance de la sociologie, Marseille : Agone, 2006, 426 p.

Depuis Wolf Lepenies [1], peu d’ouvrages avaient tenté le pari d’ouvrir le dossier des conditions de possibilité de l’apparition de la sociologie en tant que discipline. Avec la parution de cette traduction du texte déjà vieux de seize ans de Johan Heilbron, chercheur hollandais rattaché au Centre de sociologie européenne du Collège de France, une lacune est enfin comblée dans la mesure où son ouvrage prend le contre-pied de nombreuses publications portant sur l’histoire de la sociologie. En effet, l’auteur centre son propos sur « la protohistoire » de cette discipline en explicitant qu’il ne s’agit pas là d’un angle d’attaque « identitaire » visant à renforcer l’idiosyncrasie de la sociologie. C’est même probablement le contraire. Sa démonstration mérite d’être saluée dans la mesure où elle développe l’idée que les fondements et la genèse de cette discipline sont le fruit d’un long processus social prédisciplinaire ayant pour acteurs des scientifiques et hommes de lettres aux prises avec les questions et les défis politiques de leur temps.
Le premier mérite, et non le moindre, de cet ouvrage est de proposer un parcours historique couvrant cent cinquante années, jusqu’au milieu du XIXe siècle, en évitant de séparer les intellectuels de leurs productions, c’est-à-dire « en reconstituant les structures de ce champ ainsi que ses mutations successives » (p. 373). Afin d’examiner ce qu’il appelle « le régime intellectuel » dans son processus d’autonomisation et de différenciation croissante, l’auteur propose trois « stades » dans la mise en lumière de cette histoire prédisciplinaire de la sociologie qui délimitent les trois parties de l’ouvrage.
La première d’entre elles se penche sur l’avènement d’une culture intellectuelle séculière dans la France du XVIIe siècle. En posant la question des raisons de l’apparition d’un genre nouveau constitué par l’éclosion de théories sociales, l’auteur nous fait pénétrer dans l’univers des académies et salons parisiens, pris en tenaille entre le monde théorique et érudit des universités et des corporations et la noblesse de cour en pleine expansion. Aux fins de distinction, cette dernière avait recours aux arts et à la littérature dans des espaces spécifiques, les salons, lesquels étaient ouverts à la bourgeoisie. Ces lieux de médiation jouèrent un rôle important dans la dissémination d’idées nouvelles malgré la prédominance du « bon goût » sur « l’érudition ». Les écrivains y étaient protégés, et c’est ainsi que Montesquieu et Voltaire purent proposer une nouvelle figure de l’écrivain comme philosophe, porte-parole de la culture. Dès lors, « ce qui changea fut la définition de ce qu’était et devait être un lettré » (p. 77). L’effort et l’étude commencèrent à devenir légitimes pour cette nouvelle figure à mi-chemin entre l’aristocrate et le savant. Bien qu’on puisse parler « d’élan rationnel » propre à la philosophie des Lumières en France, l’auteur relève une absence de toute systématicité dans la démarche méthodologique chez la grande majorité des penseurs. Ceux-ci portaient cependant un regard neuf sur les communautés humaines, vues comme des configurations distinctes et différentes des pôles religieux et politiques. C’est également à cette époque que, par le biais de Rousseau, le terme de « société » devint une notion clé.
La deuxième partie de l’ouvrage rend compte de la période politiquement troublée qui va de 1775 environ à la Restauration (1814) et durant laquelle émerge une problématisation scientifique des concepts et représentations modernes : les rapports sociaux devinrent le domaine d’une science empirique et l’expression « science sociale » entra en vigueur. Ce qui est encore un peu plus surprenant pour le lecteur est d’apprendre le poids que des hommes comme Condorcet – qui tenta une mathématique sociale – et Cabanis – qui développa une conception biologiste de la société – eurent dans l’avènement de la sociologie en raison du traitement scientifique qu’ils proposaient de donner des faits sociaux. Et l’auteur de relever que l’argument de scientificité faisait office de légitimation durant la période révolutionnaire et au début du Consulat, lorsque Bonaparte s’allia avec de nombreux intellectuels pour asseoir le coup d’État du 18 brumaire (1799). En outre, cette période est caractérisée par un processus de disciplinarisation du savoir en général avec l’expansion de la médecine clinique, la mathématisation et le développement de l’histoire naturelle.
Pour les sciences sociales toutefois, il fallut attendre que Auguste Comte formule sa théorie des sciences – dite « épistémologie différentielle » – qui proclamait une autonomie relative de la science sociale par rapport à la biologie (laquelle, jusqu’alors, se prévalait de rendre compte des phénomènes sociaux) et permettait l’avènement de la sociologie comme discipline, notamment en ayant défini que les faits sociaux ne s’expliquent que par d’autres faits sociaux. Le cœur de la troisième partie de ce livre est ainsi dévolu à la figure centrale de Comte moins pour sa théorie positiviste, laquelle n’avait en fait rien de bien neuf comme le note l’auteur, mais pour son épistémologie qui devait définir, vers la fin du XIXe siècle, ce qui allait être la tradition sociologique française. Le plus fascinant dans le personnage de Comte, c’est qu’il apparaît comme un polytechnicien très au fait des mathématiques et en même temps révéré par les biologistes qui en firent une des figures fondatrices de leur discipline. Pour les sociologues qui ont pris l’habitude de le considérer comme « le père de la sociologie », voilà bien un profil interdisciplinaire plutôt stimulant, tant pour ce que nous avons oublié de l’individu Auguste Comte que pour ce que signifie la sociologie aujourd’hui. Or cette dernière, précise l’auteur, si elle était devenue pensable avec Comte « dut attendre Durkheim pour qu’elle [devienne] praticable » (p. 368). Autre manière de dire que la postérité de Comte est à rechercher moins auprès des deux courants positivistes qui se réclamèrent de sa pensée qu’auprès des néo-kantiens (Boutroux, Renouvier) qui permirent le développement de deux traditions intellectuelles distinctes : l’épistémologie historique et la sociologie durkheimienne.
En somme, cet ouvrage constitue un angle d’attaque original pour réfléchir à l’univers scientifique à partir du processus de disciplinarisation de la sociologie. En ayant recours à la comparaison entre disciplines ainsi qu’aux théories sociales des moralistes écossais du XVIIIe siècle, l’auteur suggère d’autres modalités de se prémunir contre toute réduction dans la compréhension de ce processus. Plus largement, il propose un chemin méthodologique pour s’affranchir du carcan disciplinaire dans l’étude de la genèse d’une discipline. Et c’est bien là un jalon utile pour la pensée interdisciplinaire. Enfin, il faut relever au crédit de cette publication une présentation claire, une arti-culation soignée et, pour en rendre la lecture agréable, une traduction de qualité.
Daniel Meier

Ronald Jaubert et Bernard Geyer (dir.), Les marges arides du Croissant Fertile. Peuplements, exploitation et contrôle des ressources en Syrie du Nord, Lyon : Maison de l’Orient et de la Méditerranée-Jean Pouilloux, 2006, 206 p.

Unité de lieu, unité de conflit et passage du temps, le projet scientifique de cet ouvrage est original et convaincant : étudier du Néolithique à nos jours l’évolution des formes d’occupation du territoire et les conflits entre nomades et sédentaires sur un même périmètre de 10 800 km2 situé au sud-est d’Alep et au nord-est de Hama. Suivant un parti pris ouvertement déterministe, l’intérêt est porté, sur plus du tiers de l’ouvrage, sur les contraintes physiques du milieu aride. Géologie, géomorphologie, pédologie, pédogenèse, hydrologie, biogéographie, autant de sciences conviées avec force cartes, coupes et diagrammes dans le but de déterminer avec précision les évolutions du milieu steppique étudié. Ce cadre physique posé, historiens, géographes et agro-économistes s’interrogent sur les modes de vie des populations sédentaires et nomades qui se sont alternativement repoussées d’Est en Ouest au cours des millénaires en mettant l’accent sur l’évolution de leurs techniques agricoles et pastorales, et sur leurs réappropriations des aménagements hydrauliques hérités (puits, citernes souterraines, galeries drainantes [qanats).
Le projet de l’ouvrage est d’analyser les « relations homme-milieu », « les éventuelles oscillations climatiques et les changements dans l’occupation du sol, les solutions trouvées par l’homme pour s’adapter à des contraintes changeantes ou pour les atténuer » (p. 7). Pour ce faire, l’hypothèse de départ est que les mécanismes climatiques et pédologiques contemporains sont analogues à ceux qui se sont produits par le passé. Les contraintes écogéographiques et les modes d’occupation du sol sont ainsi étudiés selon une typologie des milieux arides, de l’aride supérieur (entre 300 et 400 mm) à l’aride inférieur (moins de 200 mm) au désertique (moins de 100 mm) et selon la variété des modelés (glacis, meseta, terrasses, fayda, les évasements des fonds de vallée les plus fertiles). « À la mythique isohyète des 200 mm, il convient de substituer une bande de largeur fort variable mais conséquente dans laquelle s’imbriquent des espaces abiotiques, pastoraux ou agricoles, ces derniers de plus en plus restreints et éparpillés » (p. 52).
La prouesse a été de convier des chercheurs et des disciplines différentes dans un exercice résolument pluridisciplinaire. Le second chapitre porte sur les peuplements anciens et les modes d’adaptation à l’aléatoire des précipitations. Les formes de résiliences des structures agraires et de réutilisation des installations hydrauliques précédentes y sont analysées du Néolithique à la période byzantine. Peut-être pourrait-on regretter que, dans la première partie de l’ouvrage, le déterminisme du milieu soit très dominant au regard des considérations sur l’évolution des contextes politiques et sociaux. Ainsi est-il fait mention « des hommes qui de tout temps ont dû composer avec les contraintes du milieu », de « facteurs humains » opposés à des « facteurs physique » (p. 7), mais peu de sociétés structurées en normes et pratiques circonscrites, ni d’évolution des régimes politiques successifs.
Heureusement, ce biais déterministe disparaît des sept chapitres qui portent sur la Syrie contemporaine, et qui composent les deux tiers de l’ouvrage. Y sont en effet étudiées non les adaptations de « l’homme au milieu », mais celles des sociétés rurales et des bédouins aux politiques agraires du Mandat (chapitre 4), puis de la Syrie indépendante (chapitre 5) et de la Syrie ba`thiste contemporaine (chapitres 6 à 10). Ces quatre derniers chapitres s’appuient sur des analyses de l’évolution du couvert végétal par imagerie satellitaire, qui sont liées à des enquêtes de terrain auprès des exploitants agricoles qui passent outre la législation d’interdiction des cultures au-delà d’une ligne des 200 mm fixée arbitrairement par le Ministère de l’agriculture. Les effets néfastes de cette mesure arbitraire, héritée du Mandat français, sont étudiés, et la solution de repousser de 15 kilomètres cette limite vers l’est suggérée. Enfin, la tentative de réintroduction par le gouvernement syrien, avec la FAO, de l’ancien système tribal de protection des terres de parcours pastoral, le hema, qui réserve des terres communes en prévision des périodes de pénurie, est mise en parallèle avec la dernière politique nationale de mise en valeur des steppes syriennes entamée en 1999, qui vise à « préserver l’environnement et améliorer le bien-être de la communauté bédouine ».
On ne peut donc qu’être séduit par la réussite des croisements disciplinaires que cette publication donne à voir. Ronald Jaubert et Bernard Geyer sont parvenus à faire dialoguer les sciences physiques et les sciences humaines sur un mode diachronique, tout au long de l’ouvrage et au sein de chaque chapitre souvent rédigés par deux ou trois chercheurs de disciplines différentes, et membres de plusieurs structures de recherche. Ainsi ont été associés la Maison de l’Orient et de la Méditerranée (MOM), l’Institut universitaire d’étude du développement de Genève (IUED), le Centre international de recherche agricole pour les zones arides (ICARDA), l’Institut de géographie et d’aménagement régional de l’Université de Nantes (IGARUN), et ponctuellement, en Syrie, l’Institut d’hydrologie de l’Université de Neuchâtel et la Fondation Aga Khan.
Myriam Ababsa

Bernard Lahire, La Condition littéraire. La double vie des écrivains, Paris, La Découverte, 2006, 620 p.

Cette étude sociologique naît d’un paradoxe : les écrivains, acteurs premiers de la vie littéraire, ne comptent pas au nombre de ceux qui peuvent en vivre. L’activité d’écrivain n’est donc pas un métier à part entière, au sens des catégories professionnelles : le plus souvent un « second métier » s’impose. Faiblement rémunérateur et peu professionnalisé (aucun diplôme n’en commande l’accès), le « jeu littéraire », comme Lahire propose de le nommer, suscite pourtant des investissements énormes (temps, argent, affects) de la part des auteurs, notamment parce que cette pratique demeure prestigieuse dans cette nation littéraire qu’est la France.
L’ouvrage s’inscrit dans le bilan et la réévaluation en cours de l’œuvre de Pierre Bourdieu. (Il y aurait beaucoup à dire sur la nécessité, pour les sociologues actuels, à détruire, taire ou réévaluer le travail de Bourdieu, à seule fin d’exister dans le champ académique. S’efforçant de ne pas céder aux amours déçues ni aux rejets sans arguments, cet ouvrage se veut une tentative sérieuse de faire avancer la recherche.) Au célèbre sociologue français et à ses successeurs les plus fidèles, Lahire reproche un usage à la fois trop massif et vague de la notion de « champ littéraire », et la réduction de tout écrivain « à son être-dans-le-champ ». En effet, si l’on peut parler, selon l’auteur, d’un champ scientifique ou d’un champ politique, délimité par des conditions d’accès et des trajectoires codifiées, la labilité du « jeu » littéraire empêche selon lui de le considérer comme un « champ » monologique. Tout en prolongeant l’héritage de Bourdieu, Lahire travaille donc à une « spécification de la théorie des champs » (p. 13 et p. 81). Il s’agit d’étudier les régimes d’action multiples des écrivains, impliqués par « intermittences » dans des activités littéraires, tantôt dans d’autres activités : pour cela il faut observer les variations individuelles des comportements. Afin de mieux comprendre les logiques d’« appartenances multiples » (p. 10) qui régissent la vie des écrivains, Lahire suggère de renoncer aux notions de « champ littéraire » (Bourdieu) ou de « monde » littéraire (Becker), qui impliquent des acteurs réduits à leur seule activité artistique.
L’hypothèse centrale de l’ouvrage, fidèle à une vision marxienne qui donne le primat à la « vie » concrète sur la « conscience » ou les idées, peut se formuler ainsi : les œuvres des écrivains, et la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes, entretiennent une relation étroite avec cette « condition littéraire » spécifique. Cela donne l’occasion à Lahire de critiquer sévèrement les travaux de Nathalie Heinich (Être écrivain, 2000 ; L’Élite artiste, 2006), accusée de « paresse empirique » (p. 22). Selon lui, à partir de populations très restreintes et peu représentatives, Heinich donne pour seule réalité des représentations indigènes du métier, sans avoir véritablement établi les conditions sociales concrètes de son exercice.
Pour comprendre la spécificité des écrivains, il s’agit donc de les « matérialiser » et de restituer la « double vie » qui est la leur. Ensuite, mesurer ses conséquences sur l’agir artistique, ses modalités et ses potentialités. En bref, faire « une socio-logie des conditions pratiques (économiques, spatiales, temporelles) d’exercice de la littérature » (p. 26). L’enquête porte sur 503 auteurs de la région Rhône-Alpes, au moyen de questionnaires et d’entretiens. Les écrivains n’auront pas de peine à y reconnaître les souffrances et le paradoxe propres à leur situation : pratiquer dans des conditions précaires une activité valorisée, voire mythifiée. C’est dire si l’ouvrage promet d’être bien accueilli par le monde littéraire, d’ordinaire réfractaire à la sociologie. D’autant mieux reçu que Lahire, en ces temps de crises éditoriales, insiste sur la mission historique de l’État (et de l’école, donc) en vue du maintien d’une vie littéraire.
Parmi la diversité des manières d’être écrivain, Lahire distingue trois grandes « figures de joueurs » (p. 78) : ceux qui écrivent et publient en dilettantes, parmi de nombreuses autres activités (les joueurs occasionnels) ; ceux qui investissent l’essentiel de leur énergie dans la littérature sans pour autant pouvoir s’y consacrer entièrement (les mordus du jeu) et ceux enfin qui gagnent leur vie, plus ou moins bien, par la littérature (les joueurs professionnels). Des entretiens avec divers auteurs (dont Charles Juliet, Nicole Avril, Enzo Cormann, etc.) permettent ensuite d’examiner les variations individuelles de cette typologie. Lahire reprend l’idée bourdieusienne d’illusio (le fait d’être pris au jeu) et la travaille pour décrire le jeu littéraire comme un « immense concours diffus et incessant » pour la reconnaissance du statut d’écrivain et de la valeur littéraire. Loin d’être un univers pacifique, celui-ci se mobilise autour de tentatives de distinction et de différenciation.
Qu’en est-il enfin de l’impact, sur la création littéraire, de cette « condition » instable et déchirée ? La diversité des expériences sociales résultant du double métier est, selon l’auteur, un gage de la diversité des thèmes abordés et des mondes construits en littérature. Autrement dit, le second métier constitue un accès privilégié des écrivains au monde social dont leurs œuvres, peu ou prou, donnent une image. Pensons à Stendhal, à qui les fonctions diplomatiques ont ouvert des horizons sociaux multiples ; à Kafka, employé d’assurances et fin connaisseur des logiques bureaucratiques ; à Michel Vinaver, ancien cadre supérieur de Gillette, qui met en scène le monde de l’entreprise dans certaines de ses pièces ; enfin, aux écrivains prolétariens qui ont évoqué de l’intérieur les réalités de l’usine. Ainsi la variété des trajectoires sociales des écrivains et celle de leurs seconds métiers serait-elle garante de la variété des « thèmes et des styles » (p. 542). « On pourrait se demander, note Lahire, ce que serait une littérature produite exclusivement par des agrégés de lettres ? une littérature produite exclusivement par des journalistes ? » (p. 543). À l’heure où fleurit une littérature du 6e arrondissement, aux horizons incestueux, la question se pose et s’imposait.
Quelques éléments à mettre en débat, pour finir : renoncer à la notion de « champ littéraire » pour éviter les angles morts de ce modèle peut sans doute renouveler le questionnement sur le sujet. Mais le modèle bourdieusien contient aussi des finesses que l’on risque de perdre avec lui : Bourdieu (développé sur ce point par Alain Viala) signale divers effets de prisme entre le littéraire et le social, par le biais des genres textuels, de la langue, des institutions et de l’auteur notamment. Il dépasse la théorie marxiste du reflet en insistant sur les médiations formelles propres à l’espace littéraire (certaines œuvres se réfèrent moins au social qu’à la tradition des textes antérieurs, réactualisée et polémiquement rejouée), sans négliger les temporalités propres à l’univers artistique. En postulant que les « œuvres » sont déterminées par le statut matériel des écrivains, sans suggérer par quelles méditations complexes, Lahire risque de retrouver la théorie du reflet, inhérente à un modèle marxien. Tel n’est pas l’objet de La Condition littéraire, mais si par la suite cet ouvrage devait s’articuler à une sociologie des produits littéraires, de telles questions ne manqueront pas de se poser.
En effet, contrairement aux travaux de sociologie littéraire qui se donnent pour objet de comprendre les œuvres en relation avec leur contexte, Lahire n’aborde pas de front, dans ce livre, les déterminants sociologiques des choix esthétiques ou idéologiques dans le jeu littéraire. Trop exclusivement laissées aux poéticiens, ces questions concernent pourtant, en dernière analyse, les sociologues. Ainsi pourrait-on attendre plus de développements sur la relation que Lahire postule entre la « condition » matérielle des écrivains et leurs créations (p. 11). Cette relation n’est sans doute pas directe, mais médiée notamment par plusieurs instances, dont les genres littéraires : non seulement les écrivains perçoivent les genres dans une hiérarchie dynamique, mais ceux-ci suscitent aussi des revenus différenciés, tantôt élevés (théâtre, scénario, roman historique), tantôt presque nuls (poésie). Poser cette question, c’est appeler de nos vœux un futur livre, dont La Condition littéraire serait l’indispensable antichambre.
Jérôme Meizoz

Corey Robin, La peur : histoire d’une idée politique, Paris : Armand Colin, 2006 (édition originale américaine : 2004), 368 p.

« Cela a rarement été souligné, mais la peur est la première émotion ressentie par un personnage dans la Bible ». C’est par cette considération que débute l’ouvrage original de Corey Robin traitant de la peur et de sa dimension politique au sein de nos sociétés. Ce n’est qu’après avoir mangé le fruit défendu qu’Adam et Ève furent pour la première fois saisis d’une émotion, qui se trouva être la peur, et purent commencer leur histoire – la nôtre souligne l’auteur (p. 11).
La peur est le premier ouvrage important du jeune docteur de l’Université de Yale, qui enseigne aujourd’hui la théorie politique et le droit constitutionnel au Brooklyn College. L’essai de Robin est écrit à une époque où, depuis la fin de la Guerre froide au moins, les considérations ayant trait à la « sécurité » prennent de plus en plus de place dans le quotidien de tout un chacun. Les préoccupations sécuritaires se sont certainement encore renforcées depuis les attentats du 11 septembre 2001. De nombreux chercheurs s’accordent pourtant à dire que nous n’assistons pas nécessairement à une véritable multiplication des menaces d’ordre sécuritaire. D’après ces derniers, nous aurions plutôt affaire à une logique de « sécurisation » croissante de problèmes et d’enjeux qui n’étaient, par le passé, pas perçus à travers le prisme de la sécurité. L’ouvrage de Robin ne traite pas en tant que tel de ce processus de « sécurisation ». Il y est plutôt question de ses corollaires, à savoir l’insécurité ou la peur qui en résultent. De plus, l’auteur se concentre principalement sur les années 60. Cependant, en analysant la façon dont une certaine insécurité est construite et se diffuse dans la société à cette époque-là, La peur permet de mieux mettre en lumière les mécanismes de sécurisation à l’œuvre aujourd’hui, ainsi que leurs répercussions sur la population.
À travers son ouvrage, l’ambition de Robin est d’exposer la façon dont une émotion ressentie par toutes et tous, à savoir la peur, revêt dans certains cas une dimension politique. La peur est avant tout perçue en tant que phénomène « individuel », comme la peur de l’avion ou de l’obscurité. L’auteur avance cependant que certaines peurs « émanent de la société ou exercent sur celle-ci leurs effets ». Il en conclut qu’elles sont donc de nature plus politique qu’individuelle (pp. 12-13). À partir de là, l’ouvrage consiste à montrer comment la peur se conçoit, notamment chez certains penseurs ; avant de mettre en évidence que la peur est un instrument politique et un moyen de gouverner, ou, dit en termes foucaldiens, un mode de gouvernementalité.
L’exposé se divise en deux parties. La première, intitulée « histoire d’une idée », passe en revue la conception de la peur chez quatre grands penseurs, de Thomas Hobbes à Hannah Arendt, en passant par Charles de Montesquieu et Alexis de Tocqueville. Robin y remarque l’influence du contexte politique sur « l’idée » que ces auteurs ont de la peur. Cette démarche permet de noter d’emblée la dimension politique de la peur. L’auteur explique ensuite comment la peur est considérée comme une forme d’inquiétude pour l’un des penseurs, ou encore comme une forme de terreur, voir de terreur totale, pour d’autres. Outre la mise en évidence du lien existant entre la représentation de la peur et le contexte politique propre à l’époque de chaque penseur, cette première partie souligne les apports de ces derniers, mais également leurs limites, à une meilleure compréhension de la peur à caractère politique. En adoptant une approche plus socio-historique, la deuxième partie de l’ouvrage considère la question de la peur telle qu’elle s’est manifestée aux États-Unis ces dernières décennies. L’analyse se centre sur « la peur quotidienne qui inhibe les choix politiques » (p. 198). L’auteur y montre la dimension répressive de la peur qui faisait dire à Martin Luther King en 1963 : « J’ai presque atteint la regrettable conclusion que le plus grand obstacle dans la marche des Noirs vers la liberté ne réside pas dans le White Citizen’s Council ou le Ku Klux Klan, mais dans les Blancs modérés qui sont plus dévoués à ‹ l’ordre › qu’à la justice ; qui préfèrent une paix négative synonyme d’absence de tensions à une paix positive en appelant à la justice ; et qui ne cessent de dire : ‹ Je suis d’accord avec l’objectif que vous poursuivez, mais je ne peux adhérer à vos méthodes d’action » (p. 199) [2].
Afin de mener à bien cette étude des effets répressifs de la peur qui inhibent les choix politiques des individus, Robin va analyser le rapport qui existe entre ce sentiment et le contexte politique dominant aux États-Unis, à savoir le libéralisme politique. L’auteur y entrevoit l’existence d’un libéralisme de la peur. La suite du propos est dès lors consacrée à illustrer ce lien entre la peur et le « jeu libéral ». Pour ce faire, l’auteur prend appui sur une pléthore de pratiques sociales et politiques tirées principalement de l’époque du maccarthysme ainsi que des différentes révoltes des années 60. Robin va ainsi montrer comment la peur est un instrument de gouvernementalité au service de ceux qu’il nomme les « élites politiques ». L’auteur met également en évidence les différents canaux de diffusion de cette peur et de ses effets au sein de la « société civile ».
Enfin, Robin ne peut échapper à l’impact du 11 septembre 2001 sur le libéralisme de la peur aux États-Unis. L’ouvrage ne fait cependant pas de cet événement son objet central, l’essentiel du livre ayant été conçu avant cette date. Loin de constituer une omission, c’est au contraire un éclairage intéressant qui est ainsi apporté sur cet événement. L’analyse historique de la peur qu’effectue l’auteur permet en effet de mettre en évidence que le cadre d’interprétation qui a dominé l’après-11 septembre s’est en réalité développé bien avant cette date. Il s’agit, selon Robin, d’un libéralisme de l’inquiétude et d’un libéralisme de la terreur qui ont comme logique de fonctionnement une dépolitisation du phénomène terroriste (de la terreur), et qui écartent ainsi toute analyse politique (pp. 189-194). Mais encore, l’auteur remarque qu’après le 11 septembre, les élites politiques « ont tranquillement tourné les armes de la guerre antiterroriste contre les mouvements qui, dans le pays, tentaient de renverser le cours des choses ». Il met ainsi en évidence un usage de la peur où la « menace » externe est utilisée comme prétexte afin de réprimer la « menace » interne (p. 323).
Au final, l’ouvrage de Robin propose une lecture particulièrement convaincante et instructive du rapport existant entre la peur et le politique. Son approche, mêlant à la fois théorie politique ainsi qu’analyse sociologique et historique, amène un éclairage de qualité sur son objet d’étude. On pourra cependant regretter par moments une analyse quelque peu manichéenne et caricaturale des « élites politiques » et de leur usage de la peur. Néanmoins, l’analyse approfondie qu’opère Robin de cet objet original offre sans nul doute une clé de lecture novatrice et bienvenue du fonctionnement de nos systèmes politiques et plus généralement du monde qui nous entoure.
Lucas Oesch
 
NOTES
 
[1]Wolf Lepenies, Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, Paris : Éditions de la MSH, 1990.
[2]Martin Luther King Jr., « Letter from Birmingham City Jail », in James Melvin Washington (dir.), A Testament of Hope : The Essential Writings and Speeches of Martin Luther King Jr., New York : Harper Collins, 1986, p. 295.
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