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Annales de démographie historique

2002/1 (no 103)

  • Pages : 258
  • ISBN : 9782701131016
  • DOI : 10.3917/adh.103.0091
  • Éditeur : Belin

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Avant la Première Guerre mondiale, le judaïsme de France et d’Algérie compte 180 000 âmes, soit 0,5 % de la population nationale (Benbassa, 1997, 205-224 ; Becker, Wieviorka, 1998, 103-168). Minorité insignifiante au regard du judaïsme mondial qui totalise 13 millions de personnes et dont les effectifs les plus nombreux se trouvent dans l’Empire tsariste et aux États-Unis, cette communauté est pourtant la troisième en Europe occidentale derrière l’Allemagne (480 000 Juifs pour 65 millions d’habitants) et le Royaume-Uni (270 000 Juifs sur une population de 46 millions).

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Depuis la défaite de 1870, la perte des effectifs alsaciens et lorrains, forces vives de la communauté d’environ 40 000 individus, a été comblée par l’accroissement démographique du judaïsme algérien mais aussi par l’immigration de 30 000 Juifs originaires d’Europe centrale et de l’Empire ottoman, fuyant les vexations antisémites et attirés par la grandeur du pays des droits de l’Homme, sans oublier le retour à la mère-patrie de 12 000 Juifs alsaciens (Landau, 1999a, 13) [1][1] Pour plus de détails, voir Caron, 1988 et Landau, 2001, ....

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Parfaitement intégrés à la société française depuis les décrets émancipateurs de 1791 et malgré les remous de l’affaire Dreyfus, les Juifs se définissent avant tout comme israélites, car « ce mot désigne nettement et uniquement une religion. Le mot juif implique ou rappelle une certaine nationalité territoriale, distincte, exclusive [2][2] Archives israélites, 1er septembre 1891. » ; et ils se répartissent dans toutes les classes sociales même s’ils sont davantage représentés dans les classes moyennes. Quelques aperçus généraux complémentaires s’imposent toutefois. Hormis en Alsace occupée où un judaïsme rural perdure, la population juive est surtout urbaine, plus particulièrement localisée dans les grandes agglomérations : Bordeaux (3 500 âmes), Lille (2 800), Lyon (2 200), Marseille (5 500), Nancy (4 600) et bien sûr Paris qui compte plus de 60 000 personnes pour une population de 2,8 millions d’habitants. Ainsi, un tiers de la minorité israélite réside dans la capitale et sa banlieue et, en excluant les effectifs d’Algérie, près d’un Juif sur deux [3][3] Informations tirées d’après les Annuaires des Archives....

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Les israélites de souche originaires du Comtat-Venaissin, du Bordelais et d’Alsace-Lorraine sont les plus nombreux à accéder à la petite et moyenne bourgeoisie. Leur éducation et leur mode de vie les conduisent à adopter une attitude malthusienne (environ deux enfants par couple). Ils représentent alors 45 % de la communauté ce qui traduit un vieillissement du judaïsme autochtone. Ils animent cependant les institutions cultuelles et culturelles malgré l’indifférence religieuse qui les touche. En 1909, Paris totalise 11 synagogues, 37 sociétés d’assistance et de bienfaisance, 2 hôpitaux, 2 maisons de retraite et 4 écoles israélites organisées par leurs soins. En province aussi, ils président aux destinées communautaires de 59 institutions cultuelles.

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Citoyens français depuis le décret Crémieux de 1870, les Juifs d’Algérie voient leur population doubler de 1881 à 1914, passant de 35 000 à plus de 70 000 âmes soit 39 % du judaïsme français. Bien des facteurs expliquent cette évolution démographique, en particulier l’excédent des naissances sur les décès et le respect de la tradition religieuse nataliste : un couple en effet a en moyenne plus de quatre enfants (Eisenbeth, 1936, 14). Ils appartiennent aux classes laborieuses voire pauvres ce qui n’exclut pas l’apparition d’une bourgeoisie chez les éléments les plus intégrés, notamment à Alger.

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Quant aux Juifs immigrés, leur nombre n’a cessé d’augmenter depuis la fin du xixe siècle et représente près de 16 % de la communauté. Beaucoup d’entre eux sont célibataires, souvent étudiants pour ceux d’Europe centrale – du fait des numerus clausus de leur pays d’origine – ou artisans. Ainsi, à Paris où ils constituent 1,2 % de la population totale, ils sont près de 62 % à travailler dans la petite industrie de la confection (Green, 1985, 49-60). Certains rompent avec la tradition religieuse, influencés par la laïcité républicaine, et s’intègrent à la société comme le leur suggère le poète André Spire lors d’une allocution faite à de jeunes immigrés : « Des yeux francs, des yeux français, voilà tout ce que l’on demande ici pour être l’égal des plus grands [4][4] Archives du Consistoire israélite de Paris (désormais.... »

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Si la communauté est hétérogène, les membres qui la constituent sont animés d’une foi sincère en la République, gardienne de l’égalité et de la justice. Ils partagent la devise consistoriale « Patrie et Religion » ravivée par le projet républicain et concrétisée dans l’israélitisme puisque selon Hyppolite Prague des Archives israélites : « C’est un fait d’expérience historique que le Juif, en général, a une prédilection marquée pour les institutions démocratiques, que c’est un libéral d’instinct, un républicain-né [5][5] Archives israélites, 30 avril 1914.… »

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Lorsque la guerre est déclarée le 3 août 1914, même si l’inquiétude se mêle à l’enthousiasme, les israélites de France entendent défendre la patrie au nom du droit et contre la barbarie, pour « abattre les puissances qui, depuis 1870, menacent le monde civilisé [6][6] Archives israélites, 15 octobre 1914. ». L’appel à l’Union sacrée du président du Conseil René Viviani signifie alors la trêve des rivalités politiques où la France de l’Ancien Régime et de 1789 « s’est rejointe elle-même » et « toujours pour l’humanité » selon les termes d’Henri Bergson [7][7] Henri Bergson, Discours prononcé à la séance publique....

L’expérience du front

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Dès le début du mois d’août, à l’image de l’ensemble de leurs concitoyens, environ 16 000 israélites nationaux sont mobilisés et rejoignent leurs unités, principalement dans l’Armée de Terre dont l’infanterie et le génie. Les craintes gouvernementales face à des refus de soutenir l’union nationale s’avèrent caduques. La suspension du Carnet B qui conserve les noms de 2 006 suspects jugés extrémistes ou anarchistes – dont 65 Juifs (5 de souche alsacienne) – témoigne de ce souci de maintenir une cohésion devant l’épreuve [8][8] Archives nationales, F/7 13961, liste des suspects. Les suspects en âge de porter leurs armes font ainsi leurs devoirs patriotiques. Gaston Brunswick dit Montéhus, chansonnier et auteur de Gloire au XVIIe, s’enthousiasme lui aussi pour la cause sacrée (Lefèvre, 1993).

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Certains sont pourtant résignés comme Jean-Richard Bloch qui s’interroge déjà sur « les grandes choses qui sortiront de cet œuf monstrueux » ou Jules Isaac pour qui l’acceptation de la guerre est « l’impatience d’en finir » D’autres sont motivés par les souvenirs de la Revanche et espèrent le retour de l’Alsace à la mère-patrie, tel Sylvain Halff : « Nous viendrons à bout des Vandales qui ont fait tant de mal à notre beau pays, y ont semé tant de ruines et de misères [9][9] Sur Jean-Richard Bloch, lire Abraham, 1971, 203 : lettre.... »

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La guerre est porteuse d’espérances pour beaucoup malgré les privations et les risques. Libératrice ou émancipatrice, elle doit parfaire l’émancipation de 1789. Quelques-uns, en rupture avec leurs origines, cèdent d’ailleurs à la tentation barrésienne comme Marc Boasson : « La passion d’être Français, avec toutes les folles vertus de la race, voilà ce que je voudrais enseigner à nos enfants, pour qui j’aurai payé au plus haut prix le droit de se dire enfants de la France. » (Boasson, 1926, 304-305). Mais la majorité se contente de faire au mieux son devoir tels Marc Bloch et Emmanuel Berl. D’autres sont convaincus que l’expérience de la guerre est unique. Ainsi le normalien Roger Cahen « jouit d’une plénitude de vie » en étant dans la tranchée de première ligne ; le jeune lieutenant Georges Lévy considère que tomber au champ d’honneur à 22 ans est source de fierté car « j’aurai fait mon devoir et pour un israélite, c’est deux fois plus beau [10][10] Sur Roger Cahen, consulter Barrès, 1917, 83. Pour Georges... ».

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Cet engouement pour la France est répandu chez les Juifs de souche. Plus d’une centaine d’Alsaciens installés aux États-Unis et dans d’autres contrées s’engagent. Il en est de même pour ceux restés dans les provinces occupées par l’Allemagne qui préfèrent déserter plutôt que de servir le Reich. Si 4 000 d’entre-eux sont incorporés dans les unités allemandes et souvent envoyés sur le front russe par crainte d’une éventuelle trahison, 600 israélites alsaciens désertent puis servent la France sous des noms d’emprunt. Lorsque David Bloch, de Guebwiller, est fusillé pour trahison, il s’écrie : « Ma patrie me vengera ». Au cours de la guerre, 10 % des Juifs ont été déchus de leur nationalité allemande et 4 % des mobilisés ont ainsi déserté alors qu’ils ne représentent que 1,6 % des combattants alsaciens (Landau, 1999a, 30-32).

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En Algérie, sur 294 000 hommes, 14 000 israélites sont appelés sous les drapeaux puis incorporés dans les Régiments de marche d’Afrique et la Division marocaine. Les déserteurs sont rares, à savoir moins de 2 % (Bensimon-Donath, 1976, 339-342). De condition très modeste, ce sont souvent des pères de famille. La guerre accélère dans bien des cas la paupérisation de cette communauté composée de petits artisans et commerçants. Hommes de troupe, les combattants participent aux grandes batailles de la Marne, de Verdun et des Dardanelles. Concentrés dans des régiments d’élite comme les troupes de zouaves et de tirailleurs envoyés sur les premières lignes du front, ils subissent de nombreuses pertes : environ 15 % des combattants juifs d’Algérie meurent au cours du conflit (Bensimon-Donath, 1976).

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Par reconnaissance envers la France des droits de l’homme qui les a accueillis et convaincus que la guerre sera libératrice avec la victoire des alliés, plus de 8 500 Juifs immigrés s’engagent volontairement et sont enrôlés dans les rangs de la Légion étrangère – dont les 1er et 2e Régiments de marche – en vertu du décret du 3 août 1914. À la fin de l’été 1914, ces engagements représentent déja le quart des enrôlements volontaires. Dans la capitale, sur les 27 comités d’enrôlement existant, 4 sont destinés aux Juifs et recueillent près de 4 000 candidatures (Landau, 2001, 47). Selon nos estimations, environ 30 % des volontaires sont mariés et 20 % ont au moins un enfant, 60 % sont ouvriers ou artisans et 25 % étudiants [11][11] Étude effectuée d’après un échantillon de 35 combattants..... La plupart se sont installés à Paris entre 1906 et 1912. Plusieurs centaines de Juifs russes venus de Belgique et de Suisse souscrivent eux aussi un engagement à titre étranger. Il en est de même pour les israélites du protectorat de Tunisie qui, ni français ni véritablement tunisiens (car ils sont davantage tolérés qu’admis dans la société), sont quelques centaines à s’engager par amour de la France (Landau, 1999b). La plupart sont d’anciens élèves des écoles de l’Alliance israélite universelle qui possèdent déjà une éducation française. Comme leurs coreligionnaires russes et roumains, ils affrontent l’antisémitisme des officiers des bureaux d’engagement qui les considèrent comme chétifs et sans formation militaire, et les accusent d’être venus « pour la gamelle ». Il n’empêche qu’en Tunisie, les Juifs forment la communauté parmi laquelle on s’engage proportionnellement le plus : on ne compte par exemple qu’une vingtaine de Maltais pour une population de 50 000 âmes, tandis que les Juifs totalisent près de 500 volontaires pour 40 000 personnes.

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Ces étrangers incorporés dans la Légion étrangère participent aux principales batailles de la Somme et de l’Artois. Des centaines d’entre eux y trouvent la mort. À titre d’exemple, le 2e Régiment de marche du 1er Étranger perd les deux tiers de ses effectifs lors de la bataille de Carency du 9 au 12 mai 1915, soit 2 047 hommes de troupe sur 3 822. Selon certaines sources, 900 Juifs engagés volontaires sont tombés au champ d’honneur au cours de ce combat (Landau, 1999a, 44-47).

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Malgré le sacrifice consenti, les volontaires russes mais aussi les Juifs d’Algérie sont l’objet de vexations antisémites de la part de leurs supérieurs. Au front, l’antisémitisme ne transparaît pas dans les régiments réguliers et les israélites de souche bénéficient de la fraternité des tranchées, mais il en est autrement dans la Légion et les régiments de zouaves où la concentration juive est importante. Depuis leur enrôlement, les Juifs immigrés sont considérés comme des lâches, eux qui en août 1914 faisaient la déclaration suivante : « Frères ! C’est le moment de payer notre tribut de reconnaissance au pays où nous avons trouvé l’affranchissement moral et le bien-être matériel. » (Vanikoff, 1932, 11). Beaucoup sont déjà déçus de l’attitude gouvernementale car ils ne veulent pas servir dans « un régiment qui n’a pas de drapeau », comme l’affirme Pierre Goldfard. Après la bataille de Carency, par lassitude devant les humiliations répétées et les pertes subies, la rébellion éclate au sein du 2e Régiment de marche du 2e Étranger. Sous l’effet de l’ivresse, des sous-officiers traitent les hommes de troupe dont des Arméniens et des Juifs de « bande de porcs » et « bouffeurs de gamelle ». Aussitôt, la rixe éclate. Vingt-sept légionnaires sont arrêtés et inculpés dont 11 Juifs et 9 Arméniens. Le 20 juin, ils sont traduits en conseil de guerre et neuf d’entre eux sont condamnés à mort pour « révolte et refus d’obéissance sur un territoire en guerre » dont trois Juifs russes [12][12] Service Historique de l’Armée de Terre (désormais SHAT), .... Ce n’est qu’en septembre 1915 que le ministère de la Guerre mène une enquête sur cette mutinerie suite à l’impact négatif qu’elle provoque au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et aux États-Unis. Ce sombre événement jette en effet le discrédit sur la France émancipatrice et sert désormais les intérêts de l’Allemagne qui se présente comme la libératrice des peuples opprimés. Désormais, les légionnaires peuvent intégrer les corps de troupe de la 5e Armée et voient leurs conditions améliorées dans la Légion. Rares sont ceux qui rejoignent l’armée russe. L’attaché militaire de Russie en France, le colonel Ignatieff, considère toujours les Juifs comme de « mauvais éléments » contrairement aux « réservistes russes paysans loyaux » ce qui contredit l’avis du colonel Lecomte-Denis du 2e Étranger : « Les engagés volontaires juifs russes ont, d’une manière générale, donné autant sinon plus de satisfaction que les autres [13][13] SHAT, 16 N 209, engagements des Russes et des Serb.... »

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Dans les troupes où les Juifs algériens sont nombreux, l’antisémitisme est aussi fréquent. Lecteurs de La Libre Parole de Drumont ou de L’Action Française de Maurras, certains officiers ne cachent pas leurs sentiments à l’égard des combattants israélites. Citons l’exemple d’un colonel du 8e Tirailleurs qui, après avoir refusé un interprète d’arabe, affirme : « J’ai pris le parti, il y a quelque temps d’éliminer de mes compagnies tout élément israélite ; à l’heure présente, c’est chose faite [14][14] Archives de l’Alliance israélite universelle (désormais.... » Si les institutions sont informées de tels agissements, elles préfèrent garder le silence estimant que les incidents sont rares et nuisent aux intérêts de l’Union sacrée.

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Ailleurs, les attaques sont plus discrètes et le fait de combattants issus de la petite bourgeoisie et des milieux urbains. Dans les correspondances, quelques-uns ne cachent pas leurs préjugés en évoquant la « protection » dont jouiraient les soldats israélites au front : « Quand il est marmité, on mobilise pour lui trouver une nouvelle position… Ce que c’est d’être youtre et fils de famille [15][15] Carnets de guerre de J.-P. Document aimablement communiqué.... » Henry de Montherlant s’étonne de leur courage : « Dans nos “milieux”, on croyait que les Juifs ne se faisaient tuer que dans les articles de Barrès… Je suivais les idées reçues, et avais plutôt tendance à croire que la bravoure n’était pas une vertu juive. » (Montherlant, 1932, 79)

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Dans sa surenchère patriotique, la presse israélite, en particulier L’Univers israélite et Les Archives israélites, consacre pourtant plusieurs pages au courage et au sacrifice des combattants. Les rubriques d’avant-guerre sur la promotion des élites sont alors remplacées par celles dévolues aux « Morts pour la France » où l’on distingue les morts glorieuses des nominations et des distinctions militaires. Témoignages d’aumôniers, lettres de soldats et citations rendent ainsi hommage aux hommes du front. L’israélitisme tient particulièrement à consigner tous les faits d’armes de ses membres afin de démontrer leur intégration politique et sociale, de démentir les accusations antisémites et de conditionner l’arrière. L’Univers israélite du 4 décembre 1914 estime que c’est un devoir impérieux de relater tous les actes d’héroïsme au moment où « tant de nos coreligionnaires se battent et meurent sur les champs de bataille, (…), tant de nos communautés sont et seront affectées par la guerre et ses répercussions. » Dans la guerre, la presse effectue déjà un travail de mémoire comme elle le fit lors du conflit de 1870. En septembre 1916, suite au renouveau antisémite qui s’exprime dans la société et signifie la fin de l’Union sacrée, elle est rejointe dans cette démarche par la Commission historique de recherches des documents sur les israélites de France pendant la guerre, présidée par Émile Durkheim, dont le but avoué est de recueillir toutes les informations pour savoir « comment les Français d’origine juive se sont comportés dans la guerre qui a fait appel à toutes les forces du pays [16][16] ACIP, fonds Albert Manuel, tract de la Commission historique... ». À la même époque en Allemagne, après un recensement sur les combattants israélites effectué par le Reich pour satisfaire les partis nationalistes et antisémites, les institutions juives berlinoises entreprennent une semblable étude (Oppenheimer, 1922). Dans les deux pays mais à des degrés différents, l’antisémitisme resurgit, obligeant les deux communautés à recenser leurs morts et décorés comme des preuves infaillibles de leur patriotisme.

La mobilisation des civils

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Aussitôt la déclaration de guerre annoncée, les institutions cultuelles et les associations se préparent à affronter la redoutable épreuve. Comme les Églises de France, le Consistoire central qui fédère plus de soixante communautés en métropole et une trentaine en Algérie, se montre résigné mais ne doute point de la juste cause de la France. En harmonie avec la République, notables et rabbins considèrent que la guerre peut parfaire l’intégration de la minorité israélite et surtout permettre de recouvrer les deux provinces où vivent encore plus de 30 000 de leurs coreligionnaires sous le joug allemand. Pour les responsables communautaires, contrairement à l’Église, il ne s’agit pas de réintégrer la nation. La guerre est davantage l’occasion de confirmer l’appartenance au pays et de confirmer l’émancipation. De là les espoirs prometteurs en cas de victoire française, comme le rappelle le rabbin Mathieu Wolff : « Un bel avenir est réservé au judaïsme français s’il s’en montre digne et s’il se prépare, si les Juifs français font leur devoir aussi bien qu’ils font leurs devoirs de Français [17][17] L’Univers israélite, 13 août 1915.. » Animés par un patriotisme exclusif, les rabbins et les notables déploient de nombreux efforts pour soutenir les combattants et motiver la population civile, justifiant sans cesse la grandeur du sacrifice consenti. Afin que la communauté assume au mieux son engagement, le judaïsme français tient à se distinguer nettement de celui d’Allemagne. Les relations entre les deux minorités sont volontairement closes par le Consistoire central. Désormais, les Juifs allemands sont aussi des ennemis, admirateurs de la violence et de la barbarie, adorateurs du dieu Odin et traîtres à l’égard du Décalogue [18][18] Sur l’attitude des Juifs français à l’égard de leurs .... Quant aux Juifs de France, ils estiment avoir le droit de leur côté et, à ce titre, justifient leur attitude : « C’est la tragédie du Judaïsme que tous ses fils se combattent les uns les autres. Mais après tout, il n’en est pas différemment des autres confessions [19][19] L’Univers israélite, 27 novembre 1914.. »

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Dès le mois de septembre 1914, les institutions se réorganisent. Dans la presse contrôlée par les Juifs de souche qui tire à près de 5 000 exemplaires, les journalistes sont remplacés par les rabbins et aumôniers. Ceux-ci, dans de longs articles, relatent le patriotisme des combattants et motivent l’arrière aux efforts de guerre. Peu importe l’alliance avec la Russie antisémite puisque, selon le rabbin David Berman, « celle-ci est une aide pour la France et toute aide est la bienvenue. Quiconque souhaite le triomphe de notre pays doit souhaiter celui de nos alliés, sans exception [20][20] L’Univers israélite, 25 février 1916. ». Ces propos sont davantage nuancés dans la presse yiddish dirigée par les Juifs immigrés, plus critique à l’égard de la politique russe ce qui lui vaut régulièrement d’être censurée. Les journaux yiddish connaissent des difficultés financières car le lectorat est réduit. Nombre de ses collaborateurs se sont engagés ou ont quitté la France suite aux mesures gouvernementales tendant à incorporer tous les étrangers (Landau, 2001, 48-49). Ainsi, les titres d’avant-guerre disparaissent (Der Yid in Pariz) mais sont relayés par quelques publications éphémères (Di Idishe Tribune et Parizer Idishe Woch) et sionistes (L’émancipation juive et L’écho sioniste). Seule la presse israélite résiste à l’épreuve, car son lectorat est important, plus fidèle et plus sensibilisé au patriotisme.

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Principale institution de France et d’Algérie, le Consistoire central participe activement au conflit. Présent dans 11 circonscriptions, il réunit 38 rabbins et 129 ministres officiants. Dans toutes les synagogues, la Prière pour la France composée par le grand rabbin de France Alfred Lévy est récitée chaque samedi : « Exauce notre prière, Seigneur. Mets un terme aux épreuves de la France. Daigne lui accorder, après les brillants succès qu’elle a obtenus (la victoire de la Marne), une paix honorable et définitive, dans le triomphe de la justice et du droit [21][21] ACIP, fonds Albert Manuel, Prière pour la France.. » Un rituel, La Tefila du soldat, est imprimé à plus de 8 000 exemplaires et diffusé par les aumôniers auprès des combattants, et l’on y prie aussi pour la victoire des armées de la République. Après s’être assuré que les prisonniers allemands reçoivent bien la visite de prêtres et de pasteurs, le rabbinat délègue six rabbins auprès des israélites détenus dans les camps mais recommande « la réserve nécessaire en raison des circonstances [22][22] Archives du Consistoire central (désormais CC), série... ». En 1917, le Consistoire central distribue plus de 4 000 colis aux prisonniers allemands.

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Dès la mobilisation, l’institution a pour charge de réorganiser l’aumônerie qui compte alors 18 rabbins. Ce nombre est insuffisant et ne répond pas à tous les besoins. Dans la Légion étrangère où parfois les effectifs juifs représentent 20 % des troupes et dans les régiments de zouaves où les israélites algériens restent très attachés à la pratique religieuse, les ministres du culte font cruellement défaut. Le grand rabbin de France en a conscience et intervient auprès du ministère de la Guerre pour que des postes soient créés. En 1915, 27 aumôniers sont répartis dans une vingtaine de corps d’Armée sur les 33 existant, dont 10 dans les 37e et 45e divisions d’Infanterie où se trouvent les Juifs algériens et 3 dans la Légion étrangère [23][23] CC, série 1 K. Voir Boniface, 2000, 37-50.. Au sein des autres unités, il est fréquent que les combattants ne voient jamais un rabbin, comme l’évoque Pierre Paraf : « Le pasteur Bertrand du culte protestant, l’abbé Chabrol viennent jusqu’à ma tranchée pour m’apporter leur bénédiction. Les rares aumôniers israélites se trouvent tous à la Légion étrangère. » (Paraf, 1988, 58). Parfois, des prêtres assistent à l’inhumation d’un soldat israélite sans souci de prosélytisme. À la fin de la guerre, près de 46 rabbins pour 68 pasteurs et plus de 500 prêtres, servent comme aumôniers.

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À l’instar de leurs collègues des autres cultes, les aumôniers israélites ont plusieurs fonctions, en particulier celles de veiller aux besoins spirituels des combattants, de visiter les blessés, d’accompagner les mourants et de les enterrer religieusement tout en étant l’intermédiaire entre les familles et les autorités militaires. Après autorisation du Grand Quartier Général du 10 décembre 1915, ils s’assurent qu’il n’y ait pas d’emblèmes chrétiens sur les tombes des israélites. Plus de 3 500 plaquettes en forme des tables de la Loi et bordées de tricolore sont ainsi apposées même si certaines familles considèrent qu’en vertu de la fraternité des tranchées, il ne faut pas distinguer les israélites des autres [24][24] CC, série 1 K..

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Souvent, les aumôniers les plus âgés sont affectés à l’intérieur ou dans les places fortes tandis que les plus jeunes se trouvent davantage sur la ligne du front. Mais beaucoup, tel le grand rabbin de Lyon Abraham Bloch âgé de 55 ans, veulent servir dans les corps d’Armée pour aider moralement leurs coreligionnaires. Malgré le recrutement des ministres officiants et d’élèves fraîchement diplômés de l’École rabbinique, la moyenne d’âge des aumôniers n’a guère varié entre 1914 et 1917, elle passe de 44 ans à 42. Le vétéran Joseph Hermann a 62 ans et le plus jeune, Marcel Witzen, est âgé de 29 ans. Six rabbins meurent pour la France au cours de la guerre (dont deux jeunes élèves rabbins), soit 13 % des effectifs. Deux aumôniers sont faits chevaliers de la Légion d’Honneur et dix-neuf sont cités à l’ordre de l’Armée. La mort du grand rabbin Abraham Bloch symbolise alors l’Union sacrée. Décédé des suites de ses blessures le 29 août 1914 tandis qu’il apportait un crucifix à un combattant agonisant qui l’avait pris pour un prêtre, il demeure dans la mémoire israélite et, selon Maurice Barrès, « le vieux rabbin présentant au soldat le signe immortel du Christ sur la croix, c’est une image qui ne périra pas » (Barrès, 1917, 93).

L’aide aux veuves et orphelins

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Au-delà de la question de l’aumônerie, le Consistoire central, en association avec les autres institutions, agit pour secourir les veuves et les orphelins. Fondée en 1915, l’œuvre des Orphelins israélites de la guerre recueille le soutien des principaux intellectuels de l’époque (notamment Émile Durkheim, Henri Bergson, Sylvain Lévi et les frères Reinach) et est administrée par le juriste Charles Lyon-Caen et Émile Deutsch de la Meurthe (Thiéry, 2000 ; Landau, 1999a, 106-110) [25][25] Sur les orphelins en général, voir Faron, 2001.. Dans ses statuts, il est précisé que l’objectif essentiel est d’arriver à faire des orphelins « de bons citoyens, des hommes utiles, d’honnêtes femmes ; en un mot, de braves et fiers enfants dignes des soldats glorieux dont ils sont issus [26][26] ACIP, fonds Albert Manuel, Statuts de l’œuvre des Orphelins ... ». Soucieux de préserver les valeurs israélites de ces enfants, les notables tiennent aussi à parfaire leur intégration au sein de la communauté nationale. Puisque, selon les dirigeants, la « Nation ne peut pas tout faire », il faut donc que le judaïsme se mobilise sans craindre que les orphelins soient à la fois « les pupilles de la nation et ceux du Judaïsme français [27][27] ACIP, œuvre des Orphelins israélites, assemblée générale... ». Surveiller les orphelins dès leur première enfance, leur faciliter l’accès à des métiers ou des professions qui leur conviennent ou leur fournir les moyens de poursuivre leurs études, telles sont les ambitions de cette Œuvre. Dès 1916, les comités régionaux de Paris et d’Alger apportent leur secours à 220 mineurs et disposent de 125 familles prêtes à les accueillir. Près de 102 enfants ont moins de 5 ans, 99 entre 6 à 13 ans et 19 entre 14 et 17 ans. Les communautés d’Algérie semblent les plus touchées, avec près de 163 orphelins, ce qui s’explique par le nombre élevé d’enfants par famille. Dans la métropole, beaucoup de veuves détachées du judaïsme s’adressent plutôt à des comités nationaux. À titre comparatif, le Comité central des Orphelins protestants de France soutient plus de 700 enfants. À la fin de la guerre, l’œuvre des Orphelins vient en aide à plus de 890 enfants dont 562 originaires d’Algérie. Plus de 8 000 donateurs et souscripteurs participent à la vie de l’œuvre. Dans la communauté parisienne, près de 300 orphelins souvent originaires de familles immigrées sont placés auprès de 163 parrains et marraines. La solidarité israélite a été exemplaire à l’égard des orphelins. Habitués aux sociétés de bienfaisance qui prennent leur essor sous le Second Empire, les Juifs se sont particulièrement mobilisés pour la cause des enfants des combattants tombés au front. Si le consistoire israélite de Paris compte plus de 4 000 adhérents, le comité régional des Orphelins a plus de 1 500 donateurs et souscripteurs.

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En même temps, l’œuvre se soucie de trouver un digne travail aux veuves afin que certaines d’entre elles ne sombrent pas dans la misère ou l’immoralité. À cet effet, des associations sont constituées qui se chargent de trouver du travail pour les femmes. Les bourgeoises israélites se montrent très actives pour que les veuves aient « un dérivatif salutaire à leur douleur » et qu’elles fassent « un effort pour subvenir en partie aux besoins de la famille [28][28] ACIP, œuvre des Orphelins israélites, lettre du 15... ». Au sein même de l’œuvre des Orphelins israélites, l’association féminine place des veuves dans les Amicales de bienfaisance, les ouvroirs et les crèches.

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À l’arrière, la femme est sans cesse l’objet d’une attention particulière de la part des institutions. Épouse ou mère, elle est la gardienne du foyer et de la morale juive et un réconfort pour le mari ou le fils mobilisé. Donatrice, marraine ou infirmière, elle participe selon ses moyens et facultés aux efforts de guerre. Il n’est donc pas étonnant que les femmes tiennent une place essentielle dans la vie communautaire car elles sont souvent interpellées par les rabbins et les notables pour défendre la cause sacrée. Le grand rabbin de Paris Jacques-Henri Dreyfus leur consacre la plupart de ses sermons, les comparant tantôt à la prophétesse Déborah, tantôt à Jeanne d’Arc, et leur rendant toujours hommage : « Soyez bénies par vos collaborateurs mêmes, quels qu’ils soient, vos collaborateurs qui, à vos côtés, sont les témoins attendris, enthousiastes de votre sainte activité [29][29] ACIP, fonds Albert Manuel, sermon de Jacques-Henri... ».

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Plusieurs fondent des œuvres, notamment à Paris où demeurent les plus fortunées d’entre elles. Au service de la nation, la baronne Edmond de Rothschild transforme son château de Gouvieux en hôpital militaire, Suzanne Deutsch de la Meurthe crée un comité pour les blessés et infirmes de l’aviation, mesdames Weiss et Nathan fondent différents ouvroirs… Une dizaine d’associations s’adressent à la communauté et sont au service des combattants et des prisonniers. Beaucoup deviennent ainsi marraines de guerre par le biais de l’Aide fraternelle aux Soldats. En janvier 1918, la création par l’Alliance israélite universelle du Foyer for Jewish Soldiers of the United States est un succès : sur 250 donatrices, 80 soutiennent un filleul de guerre [30][30] AIU, dossier II d 5, France.. En moyenne, 15 à 20 % des dons effectués pour les associations de guerre le sont par des femmes.

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Ces louables initiatives ne doivent pas cependant dissimuler les difficultés causées par la guerre. Avec la cherté de la vie et les efforts consentis pour la défense nationale, les institutions peinent à conserver un équilibre budgétaire. Le nombre d’adhérents diminue au profit de donateurs occasionnels, par ailleurs sensibilisés par une multitude d’œuvres. Ainsi, le consistoire israélite de Paris perd environ 600 adhésions et en 1919, il accuse un déficit (4 millions de dépenses pour 3,5 millions de recettes). Conséquence immédiate du conflit, le nombre des mariages diminue nettement, passant de 247 célébrations en 1914 à 49 en 1915 et 174 en 1918. Il faut attendre le retour de la paix pour constater une considérable augmentation : 557 mariages [31][31] ACIP, assemblée générale ordinaire du 22 juin 1919.

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Durant la guerre, les intellectuels israélites sont aussi en proie à la frénésie patriotique et opposent souvent l’Esprit français au Germanisme. Présents dans de nombreuses associations, ils estiment que la France est dans son droit et qu’il faut mettre un terme à l’agressivité prussienne. Si pour Joseph Reinach l’Allemagne est la « nation la plus militaire peut-être du monde, déjà belliqueuse du temps de César et de Tacite », pour Henri Bergson, elle se signale « dans la brutalité et le cynisme » tandis qu’Émile Durkheim affirme : « À elle seule, l’outrance de ces ambitions suffirait à en démontrer la nature pathologique » (Durkheim, 1915, 45-46). Certains comme Victor Basch et Lucien Lévy-Bruhl se montrent moins véhéments à l’égard de l’Allemagne qui aurait été obligée d’honorer son union avec l’Autriche-Hongrie et s’étonnent plutôt de l’alliance franco-russe, jugée « monstrueuse et immorale [32][32] Sur la mobilisation des intellectuels, consulter Landau,... ». Rares sont pourtant ceux qui suivent le pacifisme de Romain Rolland et s’inquiètent de ces « guerres d’extermination grâce aux progrès fabuleux de la technique de la guerre » tel Charles Rappoport [33][33] BDIC, manuscrits Charles Rappoport.. Un certain nombre d’intellectuels israélites se mettent d’ailleurs au service de la propagande. Émile Durkheim et Jacques Hadamard rédigent plusieurs articles dans les brochures Lettres à tous les Français, tirées à 400 000 exemplaires et dont un quart est édité en langue anglaise. Henri Bergson effectue deux missions aux États-Unis en février 1917 et juin 1918 afin de convaincre les autorités américaines du juste combat de la France (Soulez, 1989).

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Quoique certains soient détachés de la tradition, ils participent cependant aux œuvres communautaires, soutenant l’œuvre des Orphelins des israélites et l’Association pour les victimes russes de la guerre. Quelques-uns s’intéressent désormais au sionisme politique naissant et en janvier 1918, les poètes Gustave Kahn et André Spire fondent l’association Les Amis du Sionisme, même si cette question ne trouve pas l’adhésion immédiate des Juifs de souche [34][34] Sur la question sioniste et les Juifs de France, voir.... L’objectif premier étant la victoire de la France et de ses alliés, ils s’efforcent de rallier les Juifs des pays neutres à leur cause. L’Alliance israélite universelle délègue Victor Basch auprès de la communauté américaine au printemps 1916 pour justifier la cause républicaine alors que les Juifs américains, souvent originaires d’Allemagne et de Russie, se montrent très critiques à l’égard de l’attitude française tant par son alliance avec le tsarisme que par ses mesures prises contre les immigrés [35][35] Sur les activités de Victor Basch pendant la guerre,.... Malgré le réveil de l’antisémitisme en France, Paul Raphaël considère que ce phénomène est purement allemand et que vaincre l’Allemagne, c’est aussi détruire ce fléau (Raphaël, 1916). Mais l’Union sacrée, si chère à la minorité israélite, connaît déjà des failles à partir de 1915. Plusieurs campagnes sont orchestrées par la presse nationaliste dans la capitale contre la colonie russo-juive et les « Germains de l’intérieur », entendons les Juifs français. Émile Durkheim, chargé par le ministère de l’Intérieur d’examiner la situation des étrangers résidant dans le département de la Seine, est attaqué par La Libre Parole du 9 novembre 1915 qui le considère comme « un Boche au faux nez ». En Algérie, les Juifs sont accusés de profiter de la guerre tandis que l’université d’Alger en profite pour fixer des quotas d’étudiants israélites dans les sections de médecine et de droit. Déjà, certains auteurs proposent des solutions radicales : « Nul ne devrait être admis à discuter les affaires de la France devant le peuple français sans avoir prouvé trois ou quatre « quartiers », trois ou quatre générations de nationalité française. » (Gohier, 1915, 78)

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Avertis de ces nouvelles menaces, le Consistoire central et l’Alliance israélite universelle fondent, avec le concours des intellectuels, la Commission historique de recherches des documents sur les israélites de France qui regroupe 11 professeurs enseignant dans les facultés, au Collège de France et à l’École des Hautes-Études (Gustave Bloch, Lucien Glotz, Israël Lévi…), 3 membres de l’Institut (Henri Bergson, Jacques Hadamard, Salomon Reinach), 2 archivistes (dont Camille Bloch), le docteur Netter de l’Académie de médecine, etc.

Le bilan d’une victoire

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Avec faste et enthousiasme, l’armistice est célébré dans toutes les synagogues de France. Malgré les deuils et les sacrifices, la victoire de 1918 signifie pour la communauté une nouvelle ère, celle bien sûr du retour de l’Alsace-Lorraine au pays comme s’en réjouit le président du consistoire du Bas-Rhin, Georges Schmoll : « Français au fond de notre cœur, nous n’avons jamais cessé de l’être. Français, nous, israélites de l’Alsace et de la Lorraine, berceau du judaïsme français, jurons aujourd’hui de l’être corps et âme [36][36] CC, série 1 K, allocution de Georges Schmoll du 11... ». Mais elle est aussi perçue comme la confirmation de l’intégration à la nation : « Efforçons-nous, par nos vertus de charité, de désintéressement, par le sacrifice de nos intérêts et de nos passions à l’intérêt général, de bien mériter de la France [37][37] L’Univers israélite, 16 novembre 1923. ».

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Les israélites sont convaincus que l’Union sacrée survivra à la guerre puisque par leur participation au conflit, ils appartiennent désormais et pour toujours à la France. Pour eux, il ne fait pas de doute que la victoire est également celle des valeurs républicaines, ainsi que l’exprime le grand rabbin de Metz, Nathan Netter : « Que cette entente persiste toujours, après avoir été unis dans la peine au milieu de tant de souffrances communes, après avoir été unis dans la joie, dans l’ivresse du succès, restons unis dans la religion de la Patrie. » (Netter, 1929, 25). Cette foi, ils entendent bien la partager au cours des décennies suivantes avec leurs concitoyens. Lors des inaugurations des monuments aux morts, un rabbin est souvent présent aux cérémonies et nombre d’anciens combattants sont très actifs dans les amicales régimentaires. Certains rejoignent les ligues dont le très populaire mouvement des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, et ce malgré son caractère xénophobe et ses dérives antisémites en Algérie. Toujours au nom du souvenir de l’Union sacrée et face à la montée des périls, des anciens combattants fondent des associations juives. Dès 1933, plus de 800 Juifs d’origine immigrée se réunissent dans le Comité d’entente des anciens engagés volontaires juifs, afin de défendre leurs intérêts d’anciens combattants mais aussi pour contrer la montée de la xénophobie. Les principaux organisateurs ont d’ailleurs des sympathies pour la SFIO. En réaction, Edmond Bloch, proche des Croix-de-Feu, crée L’Union patriotique des Français israélites en 1934 qui compte bientôt plus de 500 adhérents et s’oppose au Front Populaire (Landau, 1999a, 211-258).

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Malgré la fierté d’adhérer à la nation, la communauté tient à rendre hommage à ses disparus. Le Consistoire central avec l’aide de la Commission historique publie en 1921 Les Israélites dans l’Armée française où sont mentionnés plus de 3 500 morts et 3 800 combattants cités à l’ordre de l’armée. Ces informations sont lacunaires puisqu’elles proviennent de renseignements fournis par les dirigeants communautaires. Or, plusieurs familles israélites n’entretiennent plus de contact avec les institutions cultuelles. Six années plus tard, le consistoire d’Alger inaugure son monument aux morts de la Grande Guerre sur lequel figurent près de 400 noms [38][38] Inauguration du monument aux morts de la Grande Guerre,.... Il semble que sur 38 000 Juifs mobilisés dans les armées françaises, 6 800 sont tombés sur les champs de bataille ou sont morts des suites de leurs blessures, soit environ 17 %. La proportion est semblable à la moyenne nationale, à savoir 1,4 million de tués et disparus pour 8,2 millions de mobilisés. Toutefois, les immigrés incorporés dans des régiments d’élite essuient les pertes les plus importantes (1 800 tués), c’est-à-dire presque 21 % de leurs effectifs. On peut estimer que 2 240 Algériens et 2 800 Juifs autochtones sont morts pendant la durée de la guerre. À titre de comparaison, la proportion des Juifs de France morts au champ d’honneur est semblable à celle de leurs coreligionnaires d’Allemagne (12 000 tués sur 75 000 mobilisés, soit 16 %).

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La Grande Guerre laisse aussi des séquelles dans les communautés du Nord et de l’Est dévastées par la zone du front. Les synagogues de Seppois-le-Bas et de Thann sont détruites, celles de Reims et de Lunéville endommagées. Dans les Vosges et en Lorraine, cinq associations cultuelles sont dissoutes, faute d’adhérents. Verdun et Lyon n’ont plus de rabbin. En Alsace et Lorraine, près de 4 000 Juifs (dont 900 Strasbourgeois) originaires de l’ancien Reich souhaitant conserver la nationalité allemande retournent dans leur pays. Tandis que les cadres communautaires font défaut, le judaïsme rural accuse des pertes de l’ordre de 20 % à 40 % au profit des grandes agglomérations comme Strasbourg (5 780 Juifs en 1910 et 6 248 en 1926) et Metz (1 911 Juifs en 1910 et 3 259 en 1926). Le Haut-Rhin, particulièrement touché par la guerre, voit décliner sa minorité israélite : 7 689 en 1910 et 5 703 en 1926. Même la population de Mulhouse est en déficit : 3 248 avant-guerre et 2 710 après 1919 (Schnurmann, 1936, 15).

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Aux inquiétudes matérielles succèdent les interrogations spirituelles. Si les mariages augmentent, les unions mixtes se développent particulièrement. Le phénomène n’est certes pas nouveau mais le processus semble s’accélérer. Nombre d’anciens combattants épousent leur marraine de guerre ou la sœur d’un camarade du front. Éloignés de leur famille et indifférents à la religion, ce sont surtout des Juifs immigrés et d’Algérie. Les Archives israélites du 24 octobre 1918 déplorent un tel comportement : « Le sentiment traditionnel qui servait de digue à l’intrusion du mariage mixte s’est fortement émoussé dans la vie du front et dans la vie de l’hôpital où nos blessés se sont trouvés livrés à bien des tentations. » Toutefois, le judaïsme bénéficie aussi de l’évolution des mentalités et accueille davantage de prosélytes. En 1919, sur 19 cas de conversions opérées par le tribunal rabbinique, on compte 18 femmes dont l’âge moyen est de 23,5 ans. L’unique motivation est le mariage. Sept d’entre elles épousent un Juif russe ou roumain, cinq s’unissent à un Algérien ou un Ottoman [39][39] ACIP, tribunal rabbinique et conversions, 1919.. Il semble désormais que les conversions à Paris soient plus nombreuses pour le judaïsme que pour le catholicisme. Avant guerre, 14 à 20 israélites abandonnaient chaque année la foi de leurs pères, dont 75 % de femmes. À partir de 1919, ce chiffre stagne autour de 25 cas par an alors que pour le judaïsme, on assiste à une nette progression : la communauté accueille désormais en son sein plus d’une vingtaine de néophytes chaque année, contre une dizaine de conversions annuelles avant 1914.

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Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le judaïsme français va perpétuer le souvenir de l’Union sacrée et honorer ses combattants malgré la virulence de l’antisémitisme. Depuis avril 1938, face aux tensions internationales, les israélites se croient obligés de justifier leur participation à la Grande Guerre. Les nationalistes ne les accusent-ils pas d’être les profiteurs et les responsables des désordres qui pointent sous le ciel européen ? L’Action Française avec Georges Gaudy et Je Suis Partout avec Robert Brasillach dénigrent le sacrifice du judaïsme français en le minimisant. Sur un tract diffusé par L’Action française et repris par les ligues, on peut lire : « Juifs tués : 1 350 soit 1 sur 35 mobilisés. Français tués : 1 750 000 soit 1 sur 5 mobilisés. » Louis-Ferdinand Céline utilise ces statistiques mensongères dans Bagatelles pour un massacre et dénonce : « Savez-vous que toutes les guerres, et pas seulement la dernière, sont préméditées par les Juifs, réglées par eux longtemps d’avance, comme papier à musique ? (…) Voilà, vous avez compris, caporal Peugeot ? …Ainsi dès l’ouverture du prochain stand “Pour la libération des peuples”, pour la France toujours plus libre et plus heureuse, et bien vous vous précipiterez ! » (Céline, 1938, 244 et 228)

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Face au « plus odieux des sacrilèges » selon les termes de Raymond-Raoul Lambert, les Juifs, atteints dans leur honneur et leur patriotisme, réagissent mais le combat est déjà inégal. Pour les institutions israélites, Albert Manuel et Maurice Moch dressent un nouvel état de la participation des Juifs à la guerre : 40 000 mobilisés et 8 500 tués avec des proportions supérieures à la moyenne en ce qui concerne les anciens élèves de l’École polytechnique et de l’École Normale Supérieure. Après la crise de Munich en 1938, un antisémitisme larvé gagne aussi certains pacifistes. Les anciens combattants juifs continuent à idéaliser la France républicaine et sont de plus en plus marqués par le fatalisme. S’ils ont gagné la Grande Guerre, ils savent désormais qu’ils perdront la prochaine malgré leurs efforts patriotiques. Bien avant le régime de Vichy, ils se sentent déjà exclus…

Philippe-E. Landau

Archives du Consistoire central des Israélites de France

17, rue Saint-Georges 75009 Paris

philippe. landau@ consistoire. org


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  • Vanikoff, Maurice (1932), « La commémoration des engagements volontaires des Juifs d’origine étrangère », in Le Volontaire Juif.

Notes

[1]

Pour plus de détails, voir Caron, 1988 et Landau, 2001, 43-56.

[2]

Archives israélites, 1er septembre 1891.

[3]

Informations tirées d’après les Annuaires des Archives israélites, 1894 et 1898.

[4]

Archives du Consistoire israélite de Paris (désormais ACIP), carton B 95, allocution prononcée le 1er décembre 1912 à la Société des Jeunes Juifs.

[5]

Archives israélites, 30 avril 1914.

[6]

Archives israélites, 15 octobre 1914.

[7]

Henri Bergson, Discours prononcé à la séance publique annuelle de l’Académie des Sciences morales et politiques, 12 décembre 1914.

[8]

Archives nationales, F/7 13961, liste des suspects.

[9]

Sur Jean-Richard Bloch, lire Abraham, 1971, 203 : lettre datée du 1er juin 1915. Au sujet de Sylvain Halff, archives familiales Harburger, lettre du 10 octobre 1914.

[10]

Sur Roger Cahen, consulter Barrès, 1917, 83. Pour Georges Lévy, voir La dernière lettre écrite par des soldats français (1922, 26).

[11]

Étude effectuée d’après un échantillon de 35 combattants. Les renseignements sont tirés du Volontaire juif et du fonds Albert Manuel (ACIP).

[12]

Service Historique de l’Armée de Terre (désormais SHAT), dossier 5 N 132.

[13]

SHAT, 16 N 209, engagements des Russes et des Serbes.

[14]

Archives de l’Alliance israélite universelle (désormais AIU), dossier Ic 2, Antisémitisme.

[15]

Carnets de guerre de J.-P. Document aimablement communiqué par Pierre Vidal-Naquet.

[16]

ACIP, fonds Albert Manuel, tract de la Commission historique de recherches.

[17]

L’Univers israélite, 13 août 1915.

[18]

Sur l’attitude des Juifs français à l’égard de leurs coreligionnaires d’Allemagne, consulter Landau, 1999a, 79-93 et 135-139.

[19]

L’Univers israélite, 27 novembre 1914.

[20]

L’Univers israélite, 25 février 1916.

[21]

ACIP, fonds Albert Manuel, Prière pour la France.

[22]

Archives du Consistoire central (désormais CC), série 1 K.

[23]

CC, série 1 K. Voir Boniface, 2000, 37-50.

[24]

CC, série 1 K.

[25]

Sur les orphelins en général, voir Faron, 2001.

[26]

ACIP, fonds Albert Manuel, Statuts de l’œuvre des Orphelins israélites.

[27]

ACIP, œuvre des Orphelins israélites, assemblée générale du 24 juin 1917.

[28]

ACIP, œuvre des Orphelins israélites, lettre du 15 janvier 1917.

[29]

ACIP, fonds Albert Manuel, sermon de Jacques-Henri Dreyfus du 9 janvier 1916.

[30]

AIU, dossier II d 5, France.

[31]

ACIP, assemblée générale ordinaire du 22 juin 1919.

[32]

Sur la mobilisation des intellectuels, consulter Landau, 1999a, 141-156. Pour une vue d’ensemble, se reporter à Prochasson et Rasmussen, 1996.

[33]

BDIC, manuscrits Charles Rappoport.

[34]

Sur la question sioniste et les Juifs de France, voir Landau, 1999a, 61-65.

[35]

Sur les activités de Victor Basch pendant la guerre, consulter Basch, 1994, 104-160.

[36]

CC, série 1 K, allocution de Georges Schmoll du 11 novembre 1918.

[37]

L’Univers israélite, 16 novembre 1923.

[38]

Inauguration du monument aux morts de la Grande Guerre, Alger, 1927.

[39]

ACIP, tribunal rabbinique et conversions, 1919.

Résumé

Français

Même si la communauté juive forte de 180 000 âmes n'est pas homogène à la veille de la Grande Guerre (puisqu'elle compte près de 16 % d'immigrés et moins de 40 % d'israélites algériens, tout en étant traversée par divers courants philosophiques et politiques), elle partage une valeur du patrimoine républicain : le patriotisme. Lorsque la guerre éclate, réitérant avec plus de convictions l'enthousiasme de 1870 car profondément marqués par le perte de l'Alsace-Lorraine, ses membres se mobilisent au même titre que leurs concitoyens. Combattants résignés ou convaincus de la juste cause, intellectuels et étudiants, rabbins, notables et femmes, tous font leur devoir avec la certitude que les sacrifices consentis apporteront la victoire du droit sur la barbarie.
Pendant quatre longues années, les israélites vont vivre au rythme des deuils et des espérances, se démenant pour témoigner d'une parfaite symbiose avec la nation, comme pour oublier l'affaire Dreyfus et confirmer leur adhésion à la grandeur républicaine. Leur participation est à l'image de leur intégration, comme en témoignent les lettres des soldats, les déclarations des rabbins, la presse confessionnelle et les œuvres.
Si la victoire de 1918 est célébrée avec faste dans toutes les communautés, elle signifie aussi la disparition de 6 800 hommes sur les 38 000 juifs mobilisés. Le sacrifice, l'expérience du front et de l'arrière marquent durablement les mentalités et la mémoire. Jusqu'à l'avènement de Vichy, les israélites de France entretiennent le souvenir de l'Union sacrée, cette époque déjà lointaine où la fraternité n'était pas un vain mot.

English

Summary Even if the Jewish community (180,000 persons) was not homogeneous on the eve of World War I (almost 16% immigrants, less than 40% Algerian Israelites, and influenced by a variety of philosophical and political platforms), it nonetheless adhered to one very specific aspect of the French Republic : patriotism. When the war erupted, the Jewish community — expressing even more conviction in light of 1870 events and the loss of Alsace-Lorraine — mobilized as enthusiastically as their compatriots. Reluctant or ardent fighters for the just cause, intellectuals and students, rabbis, officials, and women all accomplished their duty with the certainty that sacrifices endured would bring forth the victory of law over barbarism. For four long years, Israelites went from periods of mourning to ones of hope, struggling to maintain a position of perfect symbiosis with the nation, for example by forgetting the Dreyfus affair and confirming their adherence to the grandeur of the Republic. Their participation was a reflection of their integration, illustrated in letters from soldiers, declarations made by rabbis, editorials in religious press publications, and other written works. The 1918 victory was joyously celebrated in all communities, but didn't erase the fact that 6,800 Jewish men out of the 38,000 mobilized had died. This sacrifice and battle experience left a lasting impression on mentalities and memory. Up to the eve of the Vichy government, French Israelites cherished the memory of the sacred Union, that distant period wherein the word “fraternity” was not pronounced in vain.

Plan de l'article

  1. L’expérience du front
  2. La mobilisation des civils
  3. L’aide aux veuves et orphelins
  4. Le bilan d’une victoire

Pour citer cet article

Landau Philippe-E., « La communauté juive de France et la Grande Guerre », Annales de démographie historique, 1/2002 (no 103), p. 91-106.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2002-1-page-91.htm
DOI : 10.3917/adh.103.0091


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