Adolescence 2005/2
Adolescence
2005/2 (no 52)
220 pages
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DOI 10.3917/ado.052.0435
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Séminaire de François Ladame

Vous consultezDu sensoriel à la pensée : traitement par packs d’une adolescente

AuteursIsabelle Charpine Piscaglia du même auteur

Hôpitaux Universitaires de Genève
Unité de Crise pour Adolescents
Département de psychiatrie
57, bd. de la Cluse
1205 Genève, Suisse


Nous nous proposons de présenter le cas d’une adolescente hospitalisée à l’Unité de Crise pour Adolescents à Genève, pour laquelle il fut décidé d’introduire un traitement par des packs. Ce soin s’articule autour de périodes distinctes : il débute par la phase du refroidissement (la patiente est en position allongée, son corps enveloppé successivement par un drap mouillé glacé puis par des couvertures) qui provoque une réactivation de l’angoisse et des mécanismes défensifs. L’équipe soignante assume alors un rôle pare-excitant, visant à contenir les projections. Cette phase est suivie par une période de réchauffement, qui est souvent associée à une impression de renaissance. Ces deux mouvements s’inscrivent dans une recherche de la fonction de symbolisation verbale, avec pour but l’élaboration de liens progressifs avec un matériel psychique le plus souvent archaïque.

2 La constitution au travers du pack d’un espace corps-psyché, dans lequel les échanges sont orientés sur les ressentis corporels, permet, à partir de la contenance assurée par l’enveloppe corporelle, de commencer à organiser les interactions autour de la représentation et de la symbolisation. Les draps et les couvertures, filtres protecteurs du Moi, deviennent ainsi, petit à petit, une métaphore du préconscient.

3 Ce soin soulève souvent bon nombre de fantasmes, parmi lequels l’association à un mode de contention et l’illusion d’une toute-puissance exercée sur le corps du patient. La résistance de certaines équipes soignantes soulève également la question des craintes d’une indifférenciation entre le vécu corporel du patient et des soignants, craintes liées au processus régressif.

4 Cet article ne se veut en aucun cas un plaidoyer pour le « packing », ou thérapie d’enveloppement. Au mieux permettra-t-il de diminuer certaines inquiétudes voire résistances à l’égard de ce soin, et d’amorcer une réflexion autour de son indication et de sa valeur thérapeutique, qui s’inscrivent dans la dynamique de la dyade corp-psyché.

5 La situation clinique suivante comprend trois temps de soins distincts : deux hospitalisations dans un contexte de crise ayant chacune comporté une série de cinq packs, suivies d’un troisième temps dans un setting ambulatoire de douze séances. Par souci de clarté, nous avons choisi de présenter ces volets de manière chronologique, avec les éléments de discussion s’y rapportant.

6

Marie, bientôt dix-sept ans, nous est adressée par sa thérapeute pour des idées suicidaires envahissantes assorties de la conviction d’être la cause de la souffrance de son entourage. L’élément de crise semble être la rupture avec son petit ami, rupture précipitée par une infidélité de la patiente.
Marie est l’aînée d’une fratrie de deux enfants. Ses parents se séparent lorsqu’elle a trois ans environ. Elle parle d’une mère dépressive et alcoolique tout au long de sa petite enfance, qui irait mieux depuis deux à trois ans et d’un père autoritaire et peu à l’écoute de sa souffrance. Elle parle peu de sa sœur, avec laquelle elle semble entretenir une relation harmonieuse. Elle évoque une entrée traumatique et précoce dans la puberté (entre dix et onze ans). Elle vit très mal l’apparition de ses formes féminines et gère difficilement les pulsions sexuelles et les désirs dont elle se sent l’objet. À l’âge de quatorze ans, elle subit une relation sexuelle contrainte de la part d’un garçon de dix-sept ans, un flirt qui a dérapé et qu’elle a vécu très passivement. Elle est alors hospitalisée dans une unité pédo-psychiatrique. Sous la pression parentale et sans son réel accord, une procédure judiciaire est initiée à l’encontre de son abuseur. À cette même période, Marie semble avoir été envahie par des fantasmes incestueux à l’égard de son père et, après cet événement, elle fait état de nombreuses relations amoureuses éphémères, toutes vécues sur un mode masochique. Pour exemple, son petit ami actuel qu’elle pousse fréquemment à être violent à son égard. Socialement elle se trouve actuellement sans activité stable.
À son admission, Marie présente une humeur dépressive, des troubles de l’endormissement et une perte de plaisir dans ses activités du quotidien. Elle a une baisse de l’appétit sans perte de poids et dit être irritable depuis quelques semaines. Le tableau clinique est dominé par la présence d’une symptomatologie anxieuse diffuse, avec de nombreuses somatisations. La qualité de ses angoisses contraste fortement avec l’expression riche et bien différenciée de son discours. Elle ne présente pas de symptômes psychotiques. Elle consomme du cannabis en quantités importantes et de l’alcool de manière récréative.
L’hypothèse de travail avancée est celle d’une fragilité narcissique de base, liée à un défaut primaire de maternage et de pare-excitations. La capacité autoérotique narcissisante est absente. Au moment de l’émergence pulsionnelle liée à la puberté, la nature floue de la délimitation entre ses mondes interne et externe aurait été amplifiée par la relation sexuelle contrainte qu’elle a subie. En l’absence de contenant, l’intimité est inexistante : à l’instar de nombreux adolescents, son corps ne lui appartient pas. Être en relation avec l’autre suppose de lui céder son corps, dans une hypersexualisation des liens, d’où une promiscuité n’ayant pour effet que de la dé-subjectiver davantage. Dès que l’objet réel s’absente, c’est la débâcle, avec une angoisse totalement désorganisatrice.
La thérapie par des enveloppements humides s’impose rapidement comme un moyen d’aider Marie, à partir du niveau le plus élémentaire de la sensation, à expérimenter physiquement les limites séparant mondes interne et externe. Notre but est de lui permettre de se réapproprier a minima ce corps, constamment soumis à la menace d’un morcellement liée à un défaut de contenance et de pare-excitations qui permettraient à la pulsionnalité et à la pensée de circuler en l’absence de l’objet. Nous espérons qu’elle pourra ainsi atteindre une organisation suffisante pour mieux gérer ses angoisses, en s’appuyant sur des capacités autoérotiques et de rêverie.
Les premiers packs s’organisent avec quatre soignants et la présence minimale de trois d’entre eux. Le suivi est fortement contenu par la dynamique d’équipe et le travail en réseau, autant d’enveloppes nécessaires à un cadre structurant pour notre propre psyché. Le tiers représenté par la supervision s’avère primordial pour le travail de transformation des identifications, en renforçant la différenciation et la créativité psychiques.
Lors de la première séance, nous remarquons d’emblée un « accordage » entre les quatre soignants, s’articulant autour de la crainte que nous avons d’une récupération masochiste du pack. Les interventions verbales sont donc relativement fréquentes, afin de vérifier le vécu et l’intégration des sensations présentes. Nous n’avons en effet noté aucun tremblement ou autre manifestation corporelle au moment de l’installation dans le drap froid. Cette absence de réaction incontrôlée nous inquiète : s’agit-il d’une attitude de soumission ? Où se situe le mouvement conflictuel ? La patiente risque-t-elle de s’installer dans quelque chose qui peut lui faire du mal ? Autant de questionnements et de ressentis partagés entre les soignants présents, dans une communication non verbale qui suggère les prémisses d’un mouvement contre-transférentiel.
Nos préoccupations liées au risque d’une sexualisation du soin restent très présentes. La patiente évoque deux parties du corps meurtries : le haut par le père, le bas par ses amis. Elle fait rapidement référence à son premier rapport sexuel, qu’elle ne souhaitait pas. Elle évoque également un sentiment d’abandon sans plus de précisions. Peu à peu, Marie décrit un réchauffement du haut du corps avec une localisation du froid au niveau du bassin, de l’entrecuisse et des pieds. Elle amène rapidement une sensation de boule au niveau de l’estomac. Son corps lui semble tout petit. Elle décrit une coupure entre sa tête, ses épaules et la partie supérieure de sa poitrine, et les autres parties de son corps. Puis, progressivement, surgit une sensation de rassemblement, de plus grande harmonie, d’un corps qui semble plus entier. Le ressenti exprimé par la patiente nous laisse penser qu’elle peut prendre son temps pour arriver à cette globalité sans risque de morcellement.
Au cours des séances suivantes, nous nous efforçons de valoriser les mouvements d’opposition et d’agressivité pouvant être réactivés par la sensation de refroidissement. Ces ressentis sont en effet très difficilement supportables pour Marie, qui les vit comme une menace pour l’extérieur et les retourne contre elle. Une attention particulière est vouée à l’aider à penser cette colère et à pouvoir la vivre dans un espace contenant. Son activité de rêverie semble se réorganiser. Elle évoque un rêve où elle participe à une émission de télévision dans laquelle elle doit « faire des choses à des hommes » pour maigrir. Elle n’est pas d’accord et se réveille. Elle mentionne également un autre rêve où une tour s’effondre au bout d’un chemin et elle éprouve le besoin de la reconstruire.
Lors de la dernière séance, Marie évoque des sensations d’appartenance, ainsi qu’une énergie qu’elle peut utiliser pour faire des choses qu’elle aime et qui peuvent lui faire du bien. Elle parle d’une meilleure communication avec son corps et définit le pack comme une loupe qui permet de voir ce qui va et ce qui ne va pas. Elle dit s’être réconciliée avec son corps, donc avec elle. Le conflit est présent, en lien avec la sortie et le changement qu’elle redoute énormément. La poursuite d’une thérapie à médiation corporelle s’organisera dans un groupe de psychomotricité, parallèlement à sa psychothérapie à raison de deux séances par semaine.

7 Il est incontestable que Marie est apaisée et moins sujette à des angoisses désorganisantes après cette série de packs. Ceux-ci semblent avoir beaucoup contribué à l’amélioration de son état clinique, en association avec l’introduction d’un traitement neuroleptique et certains réaménagements de son environnement extérieur, dont un retour au domicile de son père, plus apte que sa mère à lui poser des limites claires.

8 Ce soin soulève cependant nombre de questions. Nous avons été particulièrement frappés par la rapidité des liens que Marie a établis avec des situations agréables de son enfance, époque où, selon ses termes, son corps était respecté et respectable, ainsi que par la rapidité d’une forme de réconciliation avec son propre corps. Cela correspond-il à un vécu réel, ou ne serait-ce qu’une image plaquée, une illusion renforcée par sa maîtrise de l’expression verbale ? Sommes-nous en présence d’une problématique purement adolescente, avec un envahissement pulsionnel non maîtrisable au moment de la puberté, ou faut-il évoquer un mode de relation psychotique de cette patiente à son corps ? Autant de questions auxquelles nous ne sommes alors pas en mesure de répondre, mais qui renvoient aux dangers de pervertisation du rapport aux objets dispensateurs du soin, sachant que ce dernier, par la régression et le maternage qu’il implique, comprend nécessairement une certaine séduction par l’objet.

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La deuxième hospitalisation a lieu quatre mois plus tard, durant trois semaines. À sa propre initiative, Marie est réadmise à l’unité pour des idées suicidaires permanentes et envahissantes. Les facteurs de crise principaux semblent être son désœuvrement actuel, le départ prévu pour l’étranger de son petit ami et le congé maternité imminent de sa thérapeute. Depuis trois semaines, après deux stages professionnels, Marie n’a plus d’occupation structurante dans ses journées et se désorganise de plus en plus. L’élément déclenchant de la crise anxieuse qui l’a amenée à reprendre contact avec nous a été la vision d’un téléfilm violent le jour précédant son admission. Elle a été marquée par une scène de viol, dans laquelle elle s’est beaucoup identifiée à la victime, jugeant cette dernière abandonnée par tout le monde, comme elle-même.
Depuis sa dernière hospitalisation, Marie vit avec sa sœur cadette chez son père et la nouvelle compagne de celui-ci, avec laquelle elle entretient de bons rapports. Elle garde des liens réguliers avec sa mère et accepte facilement les règles imposées par son père. Elle poursuit de manière régulière sa psychothérapie et le suivi groupal en psychomotricité. Elle bénéficie toujours d’un traitement médicamenteux de neuroleptiques.
À son admission, Marie est prise de tremblements importants associés à des sensations d’étouffement. Elle tient un discours confus, donne l’impression d’être perdue et exprime un désarroi total. Entre les crises d’angoisse, elle manifeste un fond anxieux constant, se traduisant principalement par des somatisations sous forme de céphalées et de douleurs abdominales. Elle présente une humeur dépressive, une psychasthénie et des troubles du sommeil importants, avec des cauchemars et des angoisses interrompant son sommeil. Elle rapporte des troubles alimentaires de type restrictif, sans que l’on puisse véritablement parler d’anorexie. Elle ne présente pas de symptômes psychotiques. Elle est abstinente de cannabis, mais admet deux épisodes d’alcoolisation massive.
La carence chez Marie d’un contenant solide pour ses éprouvés internes semble à nouveau au premier plan. Du fait de la réponse clinique favorable lors des précédents packs, l’équipe soignante juge opportun que ce soin puisse à nouveau lui être proposé, afin de l’assister dans la construction d’une enveloppe psychique.
Marie investit très rapidement cette nouvelle série de packs comme une ressource d’élaboration. Lors du premier pack, Marie parle d’un « filet de chaud » tout autour d’elle, précisant que cette sensation n’est présente qu’au niveau de la périphérie. Cet espace ainsi délimité lui permet de se confronter à ses perceptions, notamment au niveau ventral, sans risque de désintégration : elle décrit ainsi la sensation d’un poids de fer, comme une boule qui va l’entraîner dans le vide par un mouvement d’aspiration par les pieds. Cette boule peut aussi la paralyser. Ces images s’imposent à elle et lui donnent le vertige. Elle se sent cependant protégée par une sensation d’ancrage au niveau des chevilles qui assurent son contact avec le sol.
Les descriptions de la patiente nous évoquent le début d’une prise de conscience d’une globalité corporelle, même si le devant de son corps paraît sans protection. Face à cette absence de limite corporelle ventrale, nous proposons à Marie un contact corporel sur cette partie du corps « à vif », ce qu’elle accepte. Marie dit être aidée, au travers de ce contact, à rassembler ses ressentis. Nous nous permettons dans ce contexte de lui transmettre les images que cela nous évoque : un trou noir, le néant, représentations avec lesquelles elle est d’accord.
Les packs suivants sont en lien avec le vécu intense de la première séance et s’inscrivent dans un début de travail d’élaboration des contenus. Marie évoque ainsi spontanément sa crainte d’abandon, son sentiment d’être annihilée en l’absence d’autrui. Elle évoque également son enfance, notamment la fin d’un espoir lorsqu’elle a compris que, suite au divorce, ses parents ne seraient plus jamais ensemble. Ces séances sont également très riches en descriptions des éprouvés corporels : Marie exprime son impression d’être dans un double cocon, le sien et celui du pack. Elle décrit son enveloppe comme très fragile, de qualité cotonneuse, avec des zones cassées au niveau du ventre et des épaules, « à fleur de peau ». Marie décrit aussi la présence de pics irradiant jusqu’à la gorge, ainsi que la sensation désagréable de baguettes chinoises disposées n’importe comment dans son ventre, lui faisant craindre de bouger. Sont également présentes des images plus globales de bloc de béton ou de tronc d’arbre, ce dernier étant entaillé par des coups de hache au niveau du ventre. La région des cuisses est aussi souvent évoquée, avec la sensation qu’elles s’ouvrent sur les côtés. Parallèlement, Marie exprime par moments sa crainte de rester enfermée dans le pack avec ses mauvaises sensations et ses pensées négatives.
Au sein de l’unité d’hospitalisation, l’évolution de Marie est très fluctuante. Nous assistons à des moments où elle est littéralement submergée par ses angoisses, où seule la mort pourrait la délivrer. Elle présente également des périodes d’envahissement par des flashs violents d’une grande cruauté. Ses symptômes se péjorent nettement au moment de l’arrêt de sa médication, fenêtre thérapeutique qu’elle a souhaitée en raison des effets de désafférentation liés au neuroleptique. Marie parvient progressivement à envisager la possibilité de se construire un environnement sécurisant hors du cadre hospitalier. Le changement de thérapeute (sa psychothérapeute part en congé maternité) est initié alors qu’elle est encore hospitalisée et il est prévu d’assurer une continuité avec des packs en milieu ambulatoire. Toutefois, la possibilité d’une réaction thérapeutique négative reste pleinement présente à nos esprits.

10 Malgré la persistance d’une symptomatologie très inquiétante, vraisemblablement en lien avec l’émergence d’un matériel psychique archaïque, il nous semble percevoir un renforcement de son enveloppe psychique permettant de contenir progressivement la menace représentée par ses vécus internes. L’image d’une peau qui résiste est éloquente à cet égard dans l’esprit des soignants : les baguettes chinoises, malgré les mouvements, ne transpercent pas le fin cocon cotonneux.

11 L’absence de protection au niveau ventral nous évoque cependant des fantasmes en lien avec la violence qui entoure la sexualité. Ces représentations sont renforcées par les nombreuses images que Marie associe à cette région de son corps. Les contenus corporels décrits suscitent le plus souvent, chez les soignants présents, des images à forte connotation sexuelle. Par ailleurs, les sensations décrites au niveau de ses cuisses peuvent suggérer une position de contrainte sexuelle, qui fait écho à nos craintes d’une récupération du soin sur un mode masochique.

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Le suivi ambulatoire s’étend sur les quatre mois qui suivent la deuxième hospitalisation. Les packs en milieu ambulatoire s’organisent avec une équipe fixe de trois soignants permettant d’assurer une continuité avec une présence minimale de deux d’entre eux, à raison d’une séance hebdomadaire à jour et heure fixes. Dès la deuxième séance, nous décidons de mettre à la disposition de Marie un temps de discussion pré- et post-pack. Cet espace « transitionnel » est figuré par quelques chaises disposées dans un coin de la salle pour permettre des échanges verbaux plus informels, à l’instar des échanges qu’elle pouvait avoir auparavant avec l’un des soignants lors des trajets entre l’unité d’hospitalisation et la salle de soin.
Marie arrive à la première séance très tendue. Le contact avec le froid provoque des tremblements et des pleurs. Elle décrit des sensations électriques dans tout son corps et exprime la crainte que ses membres ne se séparent et que son corps ne parte dans tous les sens. Elle ne peut fermer les yeux et sa respiration reste très superficielle. Elle évoque un ventre plein de tristesse, qu’elle met en lien avec le futur départ de son ami à l’étranger, puis peu à peu se détend tout en décrivant une lourdeur dans tout le corps, avec la sensation d’un voile cotonneux entourant la périphérie. Nos interventions restent extrêmement limitées et Marie quitte la séance apparemment apaisée, « rassemblée ». L’image qui s’impose à nous est celle d’un nourrisson dans son berceau qui pleure et, comme personne ne vient, qui parvient finalement à se calmer, à s’« emmailloter » seul.
Les séances suivantes restent apaisantes pour la patiente. Elle arrive à s’endormir et l’activité de rêverie est très présente : elle nous restitue ainsi l’image d’une barque dans laquelle elle se trouve, sa respiration étant symbolisée par les rames qui guident le bateau. Nous percevons une grande autonomie figurée par cette représentation d’une contenance, où le contenu de la barque ne se répand pas dans l’eau. Elle évoque plus tard la représentation d’une tache jaune qui la recouvre complètement. Cette forme jaune, qu’elle personnifie, a le sourire, alors qu’elle-même, cachée sous la tache, ne sourit pas du tout. Les personnes extérieures ne voient que cette tache jaune, ignorant sa présence comme momifiée et dépourvue de moyens pour exprimer ses émotions.
Dans son quotidien, la patiente décrit un mieux être global. Ses angoisses sont moins envahissantes. C’est dans ce contexte d’apaisement que, paradoxalement, Marie commence à manifester une grande ambivalence par rapport au soin, au point, dit-elle, de le détester car il lui rappelle son hospitalisation. Sa crainte d’être enfermée dans des sensations et des pensées désagréables devient omniprésente. Il est frappant de constater à quel point elle ne garde aucun souvenir, ni des sensations agréables, ni du sentiment de complétude procurés par les packs. À ses yeux, le pack revêt la forme d’une entité toute-puissante, maléfique : il lui fait du mal si elle le fait, il peut lui faire du mal si elle ne le fait pas. Dans ce contexte, nous nous sentons acculés dans une position de tortionnaires. Elle utilise le terme de supplice, comparant l’enveloppement dans le drap froid à des coups de fouet, où elle « serre les dents en attendant que ça passe ». Nous décidons de soutenir Marie dans une démarche décisionnelle plus active, en lui offrant l’alternative de l’espace verbal pour des séances d’échange autour de ses réticences, et de l’impasse dans laquelle elle se trouve en rapport à ce soin.
Une fois le nouveau cadre posé, le matériel est à nouveau très riche. Au cours des séances suivantes, Marie décrit des « angoisses électriques » dans les bras et les jambes, une sensation de petit creux dans le ventre et des inquiétudes dans la tête. Elle verbalise une profonde ambivalence par rapport à un camp de vacances à l’étranger où elle a prévu de se rendre durant l’été. Elle redoute que son séjour ne se passe mal, mais craint en même temps de manquer quelque chose qui puisse lui faire du bien. Nous lui restituons la notion de changement de frontières avec la crainte d’une perte de contenance en lien avec ses sensations évoquées à la périphérie de son corps, à laquelle Marie répond en confirmant sa peur de perdre ses repères. Nous relevons également la similitude avec son ambivalence par rapport au pack.
Nous notons une accession de plus en plus rapide à une perception corporelle globale, où Marie décrit une sensation de dureté dans le corps et de douceur sur l’extérieur. Elle verbalise ainsi l’impression d’être empaquetée comme si elle était scotchée dans un carton. Il lui est alors proposé de retirer une couverture, puis la seconde, Marie reste alors enveloppée dans le drap mouillé et un drap sec. Elle dit ressentir à ce moment de la fraîcheur et de la lourdeur, ce qui lui permet de se relaxer jusqu’à l’endormissement. Elle renvoie les soignants à un vécu d’autonomie, où tout est rassemblé et le pack paraît quasiment superflu.
Elle évoque également un rêve où elle se met un tatouage en plaque métallique sur le bras. Quatre pointes en métal s’enfoncent dans la peau permettant une meilleure adhérence. Elle doit toujours être attentive à ne pas accrocher son tatouage au risque de s’arracher la peau. La sensation de bloc de béton revient de façon récurrente. Marie nous demande d’enlever petit à petit les couvertures. Elle exprime rapidement la sensation d’être rassemblée, comme si le bloc c’était elle et non plus les couvertures du pack. Cette période s’accompagne de crises d’asthme comme une confirmation de son ambivalence par rapport au pack. Le poids des couvertures et l’immobilisation lui sont insupportables ; les sensations d’oppression et d’étouffement restent au premier plan.
La neuvième séance revêt une intensité particulière. Après un long temps de silence, Marie décrit une sensation de lourdeur dans tout le corps et un état global de relaxation, qu’elle illustre en termes de « nid cotonneux ». Dans cet état harmonieux, seules ses jambes paraissent être de côté. Nous évoquons une position fœtale, ce qu’elle infirme, nous expliquant qu’il s’agit d’une position inverse. Brusquement, Marie est prise d’une angoisse intense, avec perte de contrôle et panique. Il nous est difficile de nous représenter cette position et nous nous abstenons de commentaires (l’image de ce corps arc-bouté peut toutefois suggérer une position fortement sexualisée). Elle demande immédiatement que nous enlevions les couvertures, qui l’empêchent de bouger. Elle a l’impression que tout se désintègre dans un mouvement d’aspiration, une perte de contrôle massive et très angoissante, comme une sorte d’anéantissement. Elle parvient toutefois à se restructurer, tout en verbalisant un sentiment d’échec et de grande déception, car elle estime avoir « raté » son pack. Nous valorisons ses capacités de récupération, en insistant sur la mobilisation de l’angoisse inhérente au pack et sur la présence des ressources dont elle a pu faire preuve.
Lors de la séance suivante, Marie exprime à nouveau sa peur des changements, face auxquels elle se sent extrêmement fragile. Elle accepte difficilement de vivre cette instabilité qui lui fait craindre la perte de ses acquis et une péjoration de sa symptomatologie. Nous percevons chez elle une certaine colère à ces évocations. Elle dit moins ressentir le besoin du cadre du pack et pouvoir envisager un travail en relaxation. Il est convenu que nous poursuivions les séances jusqu’à sa rencontre avec le Professeur du service, avec qui elle doit faire un bilan des soins et décider de la suite du traitement. Toutes ces dernières séances se déroulent exclusivement dans l’espace dédié à l’échange verbal.

13 La constitution progressive d’une enveloppe corporelle semble incontestable, avec l’accession à un sentiment de globalité et de rassemblement, même si la fragilité demeure immense envers tout ce qui échappe à la planification et au contrôle. Marie reste en effet peu malléable aux mouvements internes et externes, elle semble ériger un rempart contre tout élément susceptible d’altérer son état d’homéostasie narcissique, qu’il soit bon ou mauvais.

14 Les limites dans le pack peuvent être comparées à une membrane semi-perméable, métaphore du préconscient dans notre organisation psychique. Chez Marie, cette barrière ne fonctionnait pas, ce qui a suscité les questions suivantes : le pack pourra-t-il permettre de l’assister dans une lente construction de cette semi-perméabilité, ou la patiente va-t-elle uniquement nous ressentir comme persécuteurs, avec le risque qu’elle se défende avec acharnement mais dans un mouvement non constructif ? Nous nous interrogeons également sur le contenu de ses représentations corporelles. Marie nous renvoie à de nombreuses reprises l’image d’un corps « poubelle », dépositaire de toutes ses représentations négatives et menaçantes. Les contenus psychiques renvoient à un matériel très archaïque, dont l’irruption se fait sous une forme le plus souvent hypersexualisée, sous la poussée d’une pulsionnalité prête à exploser dès que le contrôle se relâche, comme dans les temps de relaxation. Ainsi, malgré le dispositif de soin visant à suppléer un défaut de pare-excitations, nous sommes très loin d’une ébauche d’un vrai processus de symbolisation. L’émergence d’éléments du conflit œdipien, assortis de contenus pulsionnels archaïques, semble avoir pour effet de rendre extrêmement déstabilisants tant les pensées que les ressentis corporels. Au travers de la brutalité des sensations liées au refroidissement et la mobilisation résultante de l’angoisse, le pack semble devenir le représentant concret de sa souffrance, dépositaire de tous ses affects négatifs. La relaxation elle-même n’est plus possible, tant la sexualisation y semble à son comble : positions ambiguës du corps et des membres, coups de fouet n’étant pas sans évoquer une sexualité sado-masochiste. Ses sensations d’avoir les cuisses écartées, déjà évoquées lors de la cure précédente, nous interrogent quant à l’existence d’une contrainte extérieure, comme d’un abus dans la petite enfance, ou d’une contrainte interne, celle de la pulsionnalité, qui pourrait être étayée par une notion de masturbation compulsive.

15 Par moments, le pack semble se profiler comme un tiers abuseur et violent, auquel Marie paraît se soumettre sur un mode masochique. En parallèle, nous assistons à la constitution d’une enveloppe corporelle plus résistante aux mouvements d’angoisse. Nous nous posons cependant la question de sa capacité à différencier ce qui peut lui faire du bien de ce qui peut lui faire du mal, ainsi que celle de son degré de tolérance face aux changements d’état. Marie nous sollicite en effet souvent du côté de l’invariance, dans ce qui nous apparaît comme une recherche d’homéostasie narcissique : tout doit être figé pour éviter les changements d’état. Pour elle, il semble être plus économique d’être en présence d’un familier nocif que d’un étranger meilleur. Elle paraît éviter toute surprise dans la relation objectale : son corps et sa pensée seraient-ils à la merci de l’objet ?

16 L’aversion de Marie pour le pack nous paraît être le fait d’un mouvement de projection identificatoire, associé à une réaction phobique d’évitement. Dans ce contexte, notre optimisme lié au caractère plus nettement affirmé de son opposition au soin, pouvant être perçu comme un affranchissement par rapport à une position de soumission et l’accession à une plus grande autonomie, doit être reconsidéré à la lumière de la nécessaire amputation du Moi impliquée par de tels mécanismes défensifs. En dépit de nos craintes liées à son évolution dès lors que nous supprimerons l’espace où elle semble déposer ses angoisses, il nous semble absolument nécessaire de respecter ce mouvement. Nous choisissons de miser sur le fait que les éléments clivés puis projetés peuvent être assimilables à petites doses en thérapie individuelle, à l’image du modèle bionien.

17 L’absence de réponse à la question de la nature de son masochisme impose une certaine prudence. Celui-ci l’aide-t-il à vivre, est-il déjà inféodé à la destructivité ? Quoi qu’il en soit, nous convenons que Marie continue de participer au groupe de psychomotricité et que la fréquence de ses séances de psychothérapie individuelle augmente. L’interruption des packs n’est cependant en aucun cas une rupture : nous demeurons un élément virtuel de l’enveloppe tissée par le réseau de ses soins, en lien avec les différents intervenants de son suivi et pouvant être à tout moment remobilisés.

18 Plus d’un an s’est écoulé depuis la première prise en soins de Marie. À ce jour, la patiente s’est engagée dans un apprentissage professionnel qualifié dont elle est satisfaite et semble en mesure de gérer sa vie quotidienne malgré les exigences liées à sa formation.

Bibliographie

Bibliographie

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pous g. (1995). Thérapie corporelle des psychoses. Paris : L’Harmattan.

 

Résumé

Cet article présente le cas de Marie, une adolescente hospitalisée à l’Unité de Crise pour Adolescents à Genève, pour laquelle il fut décidé d’introduire un traitement par des packs. Cette technique s’inscrit dans une approche thérapeutique à médiation corporelle. Initialement prévue pour des patients présentant des troubles psychotiques, elle fut progressivement élargie à des situations d’altération de l’image corporelle associées à différents types de pathologies.
Pour Marie, l’indication au traitement fut posée sur l’hypothèse d’une fragilité narcissique de base, liée à un défaut primaire de maternage et de pare-excitations.



Mots clés
pack, thérapie à médiation corporelle, espace corporel et psychique



This article presents the case of Marie, an adolescent hospitalized in the Adolescent Crisis Ward in Geneva, for whom it was decided to introduce a treatment by packs. This technique is part of a therapeutic approach using corporal mediation. Initially intended for patients with psychotic disorders, its was gradually extended to include situations where there is an alteration of body image in association with various types of pathology.
For Marie, the treatment indication was based on an hypothesis of basic narcissistic fragility, linked with a primary lack of mothering and of protective shields.

Keywords

pack, corporal mediation therapy, corporal and psychical space


Este artículo presenta el caso de María, una adolescente hospitalizada en la unidad de crisis para adolescentes en Genova para quién se decidió de introducir un tratamiento por medio de packs. Esta técnica se inscribe a partir de un enfoque terapéutico a mediación corporal. Inicialmente prevista para pacientes presentando desórdenes psicóticos. Dicha técnica fué progresivamente propuesta a situaciones de la alteración de la imágen corporal asociada a diferentes tipos de patologías.
Para Marie, la indicación del tratamiento fué puesta a partir de la hipótesis de una fragilidad narcísica de base ; la cual está relacionada a un defecto primario de maternaje y de para-exitación.

Palabras claves

pack, terapia a mediación corporal, espacio corporal y psíquico


POUR CITER CET ARTICLE

Isabelle Charpine Piscaglia et al. « Du sensoriel à la pensée : traitement par packs d'une adolescente », Adolescence 2/2005 (no 52), p. 435-446.
URL :
www.cairn.info/revue-adolescence-2005-2-page-435.htm.
DOI : 10.3917/ado.052.0435.