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S'inscrire Alertes e-mail - Afrique contemporaine Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes organisations paysannes et les politiques agricoles
AuteurMarie-Rose Mercoiret[1]
[1] Sociologue, unité de recherche ARENA (Action collective,...
suite du même auteur
Introduction
Depuis le milieu des années 1980, les politiques agricoles des pays d’Afrique sub-saharienne se sont inscrites dans le cadre général et impératif des programmes d’ajustement structurel, prolongés et amplifiés à partir des années 1990 par la libéralisation croissante des échanges commerciaux. Dans le secteur agricole, les réformes économiques et institutionnelles mises en œuvre ont présenté trois caractéristiques principales :
- elles ont été le plus souvent imposées aux États africains dans le cadre des négociations financières globales menées avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM) ;
- elles ont largement obéi à un modèle normatif (retrait de l’État des fonctions d’appui à l’agriculture, suppression des mécanismes compensatoires, désarmement des protections et ouverture des marchés) qui a peu pris en compte la diversité des situations agricoles ;
- les réformes ont opéré à des rythmes variables selon les pays, les régions ou les filières concernées, mais souvent sans grande préparation, des mesures d’accompagnement n’intervenant qu’a posteriori, après des délais importants.
Les producteurs d’Afrique sub-saharienne ont joué un rôle extrêmement limité, pour ne pas dire inexistant, dans l’élaboration du contenu et des modalités des réformes économiques et institutionnelles des années 1980 et 1990 : faiblement structurées à l’échelon supra-villageois, le plus souvent dépendantes des organismes de développement qui les ont suscitées, les organisations paysannes africaines n’ont été généralement ni informées, ni a fortiori associées aux décisions politiques qui concernaient pourtant directement les producteurs ruraux et qui ont bouleversé l’environnement de la production agricole.
2 Les organisations paysannes ont été en revanche sollicitées et « responsabilisées » pour gérer les conséquences du retrait de l’État de nombre de fonctions d’appui à l’agriculture qu’il assurait jusque-là ; des « transferts de responsabilités » aux organisations paysannes ont ainsi été effectués en matière d’approvisionnement en intrants, de commercialisation des produits, de gestion des périmètres irrigués, de conseil agricole et de formation, etc. Les modalités de ces transferts ont souvent été peu négociées avec les producteurs ruraux : sélectivité des fonctions transférées, le transfert de charges s’accompagnant plus rarement du transfert des ressources nécessaires pour les assumer ; calendrier décidé de façon unilatérale ; création de nouvelles organisations sans grande concertation avec les intéressés, etc. Depuis une dizaine d’années cependant, le degré d’organisation des producteurs, le niveau auquel les organisations se structurent, ont considérablement changé dans la plupart des pays africains et, avec eux, la capacité des agriculteurs à mener des actions dans le domaine économique et à faire entendre leur voix dans le débat sur les politiques agricoles. Ces évolutions ne doivent pas cependant faire oublier que, si la capacité des organisations paysannes à influer sur l’élaboration des politiques agricoles s’accroît, elle reste encore globalement limitée.
Des dynamiques d’organisation inédites
3 Les années 1990 ont marqué un tournant important pour les organisations paysannes africaines et les dynamiques d’organisation revêtent, dans la plupart des pays, des caractéristiques largement inédites.
La multiplication des groupements villageois
4 On observe tout d’abord une effervescence associative au niveau local avec la multiplication rapide des groupements et associations qui se structurent de plus en plus souvent à l’échelon infra-villageois. L’ampleur des dynamiques associatives micro-locales a été confirmée par des enquêtes quantitatives récentes menées sur des larges échantillons au Sénégal[2]
[2] De Janvry et Sadoulet, 2004. ...
suite (250 villages) et au Burkina Faso[3]
[3] Arcand, 2004. ...
suite (281 villages) : 65 % des villages enquêtés au Sénégal et 91 % des villages enquêtés au Burkina Faso comptent au moins un groupement ; le taux moyen d’appartenance formelle des ménages enquêtés à au moins un groupement est de près de 67 % au Sénégal et de 62 % au Burkina Faso. Des données régionales disponibles pour d’autres pays d’Afrique francophone mettent en évidence des évolutions comparables : ainsi, dans les départements du Zou et des Collines au Bénin, entre 1987 et 2001, le nombre de groupements villageois est passé de 52 à 578 ; le nombre de groupements féminins, inexistants à la fin des années 1980, était estimé à 250 en 2001[4]
[4] Mercoiret, 2001. ...
suite. L’ampleur du phénomène est cependant variable selon les pays.
5 Dans les pays anglophones, on observe aussi la multiplication des groupements, souvent de petite taille, et qui se structurent en dehors des coopératives aujourd’hui en difficulté (Ghana) ou qui coexistent avec des coopératives qui se sont autonomisées et dont certaines ont su s’adapter au nouveau contexte (Ouganda). En Tanzanie, après l’échec de l’expérience coopérative des « ujamaa village », de très nombreux groupements ont aussi vu le jour.
6 Extrêmement diverses, les dynamiques d’organisations à l’échelon micro-local suggèrent trois types d’observations :
7 1. Le premier constat, c’est que trois catégories d’organisations peuvent être identifiées :
- Les groupements spécialisés liés à une filière et qui assurent des fonctions économiques en matière d’approvisionnement, de commercialisation, de conseil, d’information, de formation, parfois de crédit. Il peut s’agir d’organisations mises en place par les projets de développement antérieurs aux réformes et dont le statut et les activités ont évolué, ou d’organisations qui ont été créées pour remplir les « vides » engendrés par le désengagement de l’État.
- Les groupements à vocation multisectorielle qui s’efforcent de prendre en compte la diversité des activités de leurs membres qui sont eux-mêmes très rarement spécialisés dans une production.
- Les organisations qui regroupent des catégories sociales particulières (femmes, jeunes) et dont les activités sont souvent définies a posteriori comme moyens d’atteindre les objectifs économiques et sociaux des catégories concernées.
2. Le deuxième constat, c’est que les groupements et associations ont des niveaux d’activités très variables : ainsi, si certains groupements ont des résultats techniques et économiques significatifs et parfois très intéressants, il existe aussi des organisations qui ont une réelle base sociale mais qui « tournent à vide » faute d’idées, d’appuis techniques, de ressources adéquates. Le niveau d’activité des groupements et leurs performances techniques et économiques dépendent en grande partie de leur capacité à nouer des relations avec l’extérieur, et cette capacité varie considérablement selon les cas : elle est plus importante pour les groupements liés à une filière jugée stratégique (cacao, riz, coton, etc.) pour l’économie nationale, qui bénéficient plus souvent de programmes d’appuis extérieurs ; elle s’accroît quand les groupements sont membres d’une organisation paysanne locale ou régionale, dès lors que cette dernière a tissé des relations avec des acteurs extérieurs. Les groupements « isolés », à vocation multisectorielle, sont à cet égard les plus défavorisés.
8 3. La troisième observation, c’est que les appuis techniques et financiers extérieurs, nécessaires au développement des activités des groupements, influent aussi sur leur structuration : par exemple, les projets d’appui à la professionnalisation de l’agriculture soutenus par le ministère français des Affaires étrangères (MAE) ont, dans nombre de cas, favorisé la structuration de groupements par filière (Cameroun) ; les programmes d’appui de l’Agence Française de Développement (AFD) aux filières cotonnières d’Afrique francophone ont poussé à la spécialisation des organisations de producteurs, des groupements de producteurs de coton (GPC), remplaçant progressivement les associations villageoises (Mali) ou les groupements villageois (Burkina Faso) qui assuraient des fonctions d’intérêt général avec les ressources collectives générées par le coton. De nombreux groupements créés plus récemment, à l’initiative des producteurs ou sous l’impulsion d’interventions extérieures, sont eux aussi spécialisés dans une filière (Ghana, Ouganda, Cameroun, Mali, etc.) De façon générale, la plupart des bailleurs de fonds mettent l’accent sur le renforcement des activités économiques des organisations micro-locales, ce qui va souvent de pair avec une spécialisation accrue des groupements et une segmentation des groupements et associations préexistants.
Le renforcement des dynamiques fédératives
9 Une des caractéristiques principales des dynamiques associatives actuelles dans le secteur agricole est sans doute l’émergence et le renforcement des organisations fédératives qui se construisent sur une base sectorielle ou plus globale. Ainsi, au Cameroun, les unions locales de groupements de producteurs de cacao se sont structurées dans des fédérations régionales (la Fédération des unions de producteurs de cacao du Mbam par exemple) qui ont ensuite créé une Confédération nationale des producteurs de cacao du Cameroun (CONAPROCAM). Des organisations « faîtières » structurées autour de la filière coton existent aujourd’hui au Burkina Faso (Union nationale des producteurs de coton – UNPC-B), au Cameroun (Organisation des producteurs de coton du Cameroun – OPCC), en Côte d’Ivoire (URECOCI), etc. Certaines organisations fédératives combinent des approches sectorielles et territoriales : c’est par exemple le cas au Tchad où le Mouvement paysan de la zone soudanienne (MPZS) a une indéniable base « cotonnière » mais affiche des préoccupations plus larges ; c’est aussi le cas de la Fédération des paysans du Fouta Djallon (Guinée), qui est structurée autour des filières maraîchères mais affirme aussi des objectifs de développement régional. Le regroupement d’organisations fédératives d’origine et de nature très diverses dans des coordinations nationales est plus récent mais concerne de plus en plus de pays : au Sénégal, le Comité national de noncertation et de noopération des ruraux (CNCR) a été créé dès 1993 à l’initiative de sept fédérations d’organisations, et il en regroupe 19 aujourd’hui ; au Bénin, les Unions sous-préfectorales des producteurs (USPP), créées par les pouvoirs publics, au début des années 1990, dans le cadre de la politique de « transfert des responsabilités », se sont rapidement regroupées dans des unions départementales (UDP), puis en 1996, dans la Fédération des Unions de Producteurs (FUPRO). L’émergence d’une coordination nationale des organisations paysannes est plus ou moins aisée selon les pays : plusieurs tentatives de regroupement on eu lieu au Burkina Faso avant qu’émerge la Confédération paysanne du Faso (CPF) ; les organisations camerounaises peinent à créer un cadre de concertation unique à l’échelon national alors qu’au Tchad, les organisations du sud et du nord du pays y sont parvenues en 2005.
10 Dans les pays anglophones, on observe des évolutions contrastées. Mviwata, en Tanzanie, est une organisation fédérative nationale, autonome par rapport à l’État, qui fédère maintenant des organisations de la quasi-totalité des régions du pays. Au Ghana, en revanche, les agriculteurs semblent avoir eu plus de difficultés à construire une coordination nationale : le Ghana Cooperative Council (GCC), héritier de l’Alliance of Ghana Cooperatives (créée au début des années 1950), peine à s’autonomiser ; des associations par filières existent mais ne représentent souvent qu’une partie de la profession et n’ont généralement pas de représentation nationale ; une association faîtière, la Ghana National Association of Farmers and Fishermen (GNAFF) a été créée en 1992 par l’État. En Ouganda, une association nationale, Uganda National Farmers Association (UNFA), a été mise en place en 1992 avec l’appui du gouvernement et de la coopération internationale ; elle est devenue, en 2002, l’Uganda National Farmers Federation (UNFFE) qui compte 71 organisations membres. À noter enfin que, depuis quelques années, les dynamiques fédératives s’étendent à l’échelon sous-régional (cf. infra).
11 Les conditions et les modalités selon lesquelles s’effectuent les regroupements des organisations paysannes dans des coordinations nationales, toujours particulières, suggèrent les remarques suivantes :
12 1. La tendance des organisations paysannes à se regrouper à différentes échelles géographiques et à différents niveaux de décision exprime tout d’abord des stratégies d’adaptation à un environnement de l’agriculture fortement perturbé par les réformes économiques et institutionnelles. Le désengagement de l’État des fonctions d’appui à l’agriculture s’est traduit, dans la plupart des cas, par une dégradation des conditions de production (désorganisation de l’approvisionnement en intrants, raréfaction et renchérissement du crédit agricole, affaiblissement des appuis techniques, etc.) et par la transformation radicale des conditions de mise en marché des produits agricoles (libéralisation/privatisation des filières administrées comme le café, le cacao, etc.). Cependant, si ces réformes ont généré nombre de contraintes, elles se sont traduites aussi par un élargissement de l’espace d’initiative économique pour les producteurs qui ont été encouragés par les pouvoirs publics à reprendre les fonctions économiques devenues vacantes. C’est ainsi que, dans les premières années qui ont suivi les réformes, les organisations paysannes se sont structurées autour de la reconstruction de services à l’agriculture, d’abord à l’échelon local ; la recherche d’économies d’échelle pousse plus ou moins rapidement à une structuration à des niveaux supérieurs.
13 2. Progressivement, les organisations paysannes découvrent l’importance de la fonction syndicale, même si celle-ci ne dit son nom qu’exceptionnellement (au Mali notamment) ; elles s’efforcent alors de peser sur les centres de décision économiques et politiques et d’obtenir des mesures plus favorables à leurs initiatives. C’est souvent autour des conditions de restructuration des filières administrées que certaines organisations paysannes ont ouvert leurs premiers débats : le Syndicat des cotonniers et des vivriers (SYCOV) au Mali au début des années 1990, l’URECOCI en Côte d’Ivoire, etc. La mise en place par les pouvoirs publics d’interprofessions qui regroupent les différents acteurs intervenant dans une même filière (l’Association interprofessionnelle du coton (AIC) au Bénin, le Conseil interprofessionnel du café et du cacao (CICC) au Cameroun, etc.) pousse à la création de structures de représentation sectorielles à l’échelon national, dont l’émergence est souhaitée, et parfois soutenue, par les pouvoirs publics et les bailleurs de fonds (UNPC-B au Burkina Faso par exemple). Au-delà des débats sectoriels, la volonté de certaines organisations d’influer sur les politiques agricoles nationales stimule des regroupements au niveau national autour de la défense d’intérêts communs aux différentes régions et filières.
14 3. Les processus de regroupement autonome des organisations paysannes connaissent de nombreux obstacles et trois points peuvent, à cet égard, être soulignés :
- Il s’agit tout d’abord de l’importance du contexte sociopolitique qui est très différent selon les pays. La démocratisation de la vie publique offre des conditions globalement plus favorables que dans le passé pour la création d’organisations paysannes plus autonomes vis-à-vis des pouvoirs publics ; dans les faits cependant, l’espace d’initiative ainsi créé est très variable selon les pays et le pouvoir politique influe sur les dynamiques d’organisation de multiples manières : en maintenant une grande proximité avec les organisations qu’il a parfois contribué à mettre en place (Ghana, Zimbabwe par exemple), en prenant des dispositions législatives et réglementaires parfois contraignantes (Burkina Faso, Guinée), en alimentant parfois des tensions entre responsables paysans.
- L’unification des organisations est aussi confrontée aux modèles promus par l’aide internationale ; cela se traduit, par exemple, par la préférence de certains bailleurs de fonds pour les organisations sectorielles, réputées plus efficaces et opposées aux organisations à vocation plus généraliste, etc.
- Notons enfin que le processus de regroupement se heurte aussi à de nombreuses résistances internes de la part des organisations paysannes qui résultent de la diversité de leurs histoires respectives, de leurs objectifs et de leurs formes d’action, d’indéniables concurrences en matière de leadership mais aussi parfois d’analyses et de visions différentes de l’agriculture et de son avenir.
Une influence encore limitée, mais croissante, sur les politiques agricoles nationales
15 Inexistante il y a encore moins d’une décennie, l’influence exercée par les organisations paysannes sur la définition des politiques agricoles s’accroît, même si les propositions qu’elles formulent sont diversement prises en compte selon les pays et les secteurs concernés.
Des exemples…
16 Certaines organisations paysannes ont connu des succès indéniables en matière de politiques sectorielles. Rarement associées aux premières décisions relatives à la restructuration des filières d’exportation, elles sont parvenues ensuite à faire entendre leurs voix, parfois dès le début des années 1990 (dans le cas, par exemple, de la filière coton au Mali et en Côte d’Ivoire). Les cadres de concertation interprofessionnels se sont multipliés, le plus souvent à l’initiative des pouvoirs publics et des bailleurs de fonds, et les organisations paysannes y participent, même si le rôle qu’elles y jouent est variable selon les cas ; les modalités de la représentation des agriculteurs au sein des interprofessions peuvent être parfois objet de débat, au sein des organisations paysannes elles-mêmes (cas du Bénin par exemple, où certaines organisations de niveau intermédiaire souhaitent la création d’une organisation faîtière cotonnière qui remplacerait notamment la FUPRO, à vocation généraliste, au sein de l’AIC), ou objet de débat entre certaines organisations paysannes et les pouvoirs publics (cas de la CONAPROCAM au Cameroun, créée en 2002, et qui souhaiterait participer au CICC). Les organisations paysannes connaissent aussi des revers : au Sénégal en 2005, dans le cadre de la privatisation de la filière arachide, l’offre de reprise de la SONACOS, à laquelle participait le CNCR, n’a pas été retenue par le gouvernement.
17 Des résultats significatifs ont également été obtenus dans certains pays en ce qui concerne l’exonération des droits de douane pour certains intrants (Côte d’Ivoire), pour l’élargissement du rôle des producteurs dans le dépouillement des appels d’offres internationaux pour les intrants coton (Mali, Bénin, etc.), pour la bonification des taux d’intérêt sur le crédit agricole (Sénégal), etc. La participation des organisations paysannes à la définition des programmes d’appui aux services agricoles soutenus par la Banque mondiale a été très variable selon les pays : alors que le CNCR au Sénégal a été associé à toutes les étapes de l’élaboration du Programme d’appui aux services agricoles et aux organisations de producteurs (PSAOP) et assure d’importantes responsabilités dans sa mise en œuvre, le rôle joué par les organisations a été beaucoup plus modeste pour des programmes similaires au Burkina Faso (PNDSA II), au Ghana (AgSSIP) ou en Ouganda (NAADS)[5]
[5] Diaz, Le Coq, Mercoiret et Pesche, 2004. ...
suite.
18 Dans de nombreux pays, les organisations paysannes sont de plus en plus souvent associées par les pouvoirs publics et les bailleurs de fonds aux débats qui concernent l’agriculture et bénéficient donc d’une indéniable reconnaissance officielle ; cela ne signifie pas cependant que l’influence qu’elles exercent sur les orientations et les priorités des politiques agricoles en soit toujours renforcée dans les faits. L’élaboration de la Loi d’orientation Agro Sylvo Pastorale (LOAPS) au Sénégal est exemplaire à bien des égards d’un processus de négociation largement ouvert par les pouvoirs publics aux différents acteurs et dans lequel le CNCR a joué un rôle très important : le CNCR a exprimé en 2001 le souhait que soient définies une loi d’orientation agricole et une réforme foncière ; un premier projet de loi (LOA) a été élaboré par le gouvernement entre octobre 2002 et mars 2003 ; il a été diffusé aux « acteurs du monde rural » et un « processus de concertation autour de la LOA » a été lancé par le ministère de l’Agriculture qui l’a coordonné. La concertation entre les acteurs durera un an (d’avril 2003 à mars 2004) : pour sa part, le CNCR a organisé des concertations locales et des ateliers régionaux des agriculteurs, et a élaboré une synthèse transmise au gouvernement ; 50 personnalités et institutions ont apporté simultanément leur contribution ; la finalisation du projet de loi a été confiée à un comité national paritaire qui incluait le ministère de l’Agriculture et le CNCR. Adopté par le Conseil des ministres en janvier 2004, le projet de loi a ensuite été discuté au cours d’un « atelier d’information et de sensibilisation » des parlementaires en mars 2004 avant d’être voté par l’Assemblée nationale. Un processus comparable est en cours au Mali pour l’élaboration d’une loi d’orientation agricole. Dans de nombreux pays, la concertation des organisations paysannes avec les pouvoirs publics est cependant plus limitée et reste souvent plus formelle.
19 Les conditions dans lesquelles opèrent les concertations entre les organisations paysannes et les autres acteurs, ainsi que les résultats contrastés sur lesquels ces concertations débouchent, suggèrent les commentaires suivants.
20 1. Si le rôle technique et économique des organisations paysannes est apprécié, encouragé et soutenu par les pouvoirs publics, leur rôle dans la représentation et la défense des intérêts des agriculteurs est moins souvent reconnu ; nombre d’administrations et de politiques semblent ainsi peu pressés de voir émerger des contre-pouvoirs. Poussés par les bailleurs de fonds à ouvrir le dialogue avec les agriculteurs, certains gouvernements ne s’y résolvent que formellement ou peinent à trouver les démarches novatrices qui permettraient l’implication réelle des agriculteurs dans le processus de prise de décision. La question de la représentativité de l’interlocuteur paysan est ainsi objet de débat : au Mali, les rôles respectifs des organisations paysannes (AOPP – CNOP) et de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCAM) sont discutés de façon récurrente depuis plusieurs années ; dans d’autres cas, la création d’un cadre de concertation intégrant de multiples acteurs (organisations paysannes mais aussi opérateurs du secteur privé marchand) affaiblit la capacité de dialogue direct des agriculteurs avec les pouvoirs publics : c’est par exemple le cas en Guinée où le Conseil national du secteur privé revendique l’exclusivité du statut d’interlocuteur du gouvernement, ce qui obère le rôle de l’organisation paysanne faîtière (CNOP) ; cela semble aussi le cas en Ouganda où l’Agricultural Council of Uganda (ACU), créé en 2000, regroupe l’organisation paysanne faîtière (UNFFE) mais aussi les représentants des industries agro-alimentaires, les prestataires de services, les fournisseurs d’intrants, les ONG, etc. La proximité de certaines organisations avec le pouvoir politique est un autre frein, etc.
21 2. Les modalités concrètes selon lesquelles les acteurs institutionnels organisent la « consultation » des organisations limitent, dans nombre de cas, le rôle joué par ces dernières. Les organisations paysannes ont, en effet, souvent à se prononcer sur des dossiers dont l’élaboration est parfois déjà fort avancée ; elles sont plus rarement impliquées dans la réflexion en amont, lorsque sont mises en œuvre les étapes préparatoires de diagnostic, d’identification des questions à résoudre en priorité, d’inventaire des solutions possibles, de sélection et de hiérarchisation des mesures à mettre en œuvre. La consultation des organisations se fait souvent selon un calendrier qu’elles ne maîtrisent pas et dans des délais parfois très courts, ce qui provoque des chevauchements dans leurs programmes d’action et nuit à la préparation minutieuse qui serait nécessaire au traitement de dossiers souvent complexes et parfois « compliqués » sans nécessité. Rares sont les organisations paysannes qui ont la capacité d’influer sur les agendas des négociations nationales, que celles-ci soient sectorielles ou plus globales.
22 3. Pour leur part, les organisations paysannes sont, elles aussi, confrontées à des difficultés de divers types qui freinent leur implication dans des processus de négociation souvent longs. On peut citer notamment :
- L’accès limité à l’information de certaines organisations, qui obère leur capacité d’analyse, de proposition, la construction d’argumentaires. Des progrès très rapides ont été réalisés par certains responsables paysans dans la compréhension du contexte, l’analyse des rapports de force, l’identification des marges de manœuvre, etc. Des écarts importants existent cependant entre les organisations et au sein d’une même organisation.
- Les ressources souvent très réduites dont disposent les organisations limitent leur possibilité de recours à une expertise spécialisée, travaillant à leur demande. Il s’ensuit une charge de travail très lourde pour un nombre réduit de responsables paysans et de techniciens salariés qui ne peuvent être simultanément performants sur tous les sujets.
- Malgré des efforts évidents consentis par nombre d’organisations paysannes, leurs systèmes de communication internes restent souvent déficients, eu égard aux besoins. Des progrès importants ont été accomplis (presse rurale, recours à la radio, utilisation plus rare d’internet, etc.), mais beaucoup reste sans doute à faire pour améliorer la circulation de l’information entre les responsables et leur base, pour que les adhérents des organisations fassent entendre leur voix et soient conscients des efforts qui sont déployés par les responsables, même si ces efforts n’aboutissent pas toujours à des succès.
4. L’élargissement du nombre de responsables paysans s’accélère dans la période actuelle et permet l’émergence de leaders de « deuxième génération », avec des niveaux de formation générale parfois très élevés.
Une présence croissante dans le débat agricole international
23 Jusqu’à la fin des années 1990, les agriculteurs africains ont été largement absents du débat international sur l’agriculture mais la situation a changé et les organisations paysannes africaines multiplient depuis peu les prises de position aux niveaux international (OMC, accords entre l’Union européenne et les pays ACP[6]
[6] Pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. ...
suite), continental (volet agricole du NEPAD) et sous-régional. La volonté des organisations paysannes de faire entendre leur voix au niveau international résulte de la prise de conscience, par un nombre croissant de responsables paysans, de l’importance du rôle joué par les centres de décision supra-nationaux.
Quelques exemples…
24 À des rythmes certes divers, les organisations paysannes se structurent à l’échelon sous-régional. Ainsi, les fédérations nationales de dix pays ont créé, en l’an 2000, le Réseau des Organisations Paysannes et des Producteurs Agricoles d’Afrique de l’Ouest (ROPPA). Une des premières actions du ROPPA a été la prise de parole dans le processus d’élaboration de la politique agricole de l’UEMOA. Le ROPPA a exprimé son désir d’être associé à la réflexion en cours et a obtenu des responsables de l’UEMOA un aménagement du calendrier. La démarche mise en œuvre par le ROPPA s’est déroulée en trois temps :
- un atelier de préparation a réuni des représentants des organisations nationales membres et a défini une méthode et des axes de travail communs ;
- des études nationales ont ensuite eu lieu, suivies d’ateliers nationaux ;
- enfin, une synthèse a été élaborée qui a été débattue lors de l’atelier sous-régional organisé à Ouagadougou en octobre 2001.
Deux points peuvent, à cet égard, être soulignés : d’une part la très grande qualité du document produit par le ROPPA qui formule une analyse fine de la situation des agricultures dans la sous-région ainsi que des propositions très novatrices, et d’autre part le fait que le ROPPA, malgré son extrême jeunesse, a démontré sa capacité à organiser le débat en respectant les délais arrêtés en accord avec l’UEMOA. Plus récemment, le ROPPA a joué un rôle très actif dans le processus d’élaboration de la politique agricole de la CEDEAO. L’expérience ouest-africaine a fait école : ainsi, en 2005 se sont créés la Plate-forme Régionale des Organisations Paysannes d’Afrique Centrale (PROPAC) et l’Eastern Africa Farmers Federation (EAFF) au terme de processus qui ont duré plusieurs années et qui affichent la volonté d’influer sur les orientations agricoles des ensembles sous-régionaux dans lesquels elles s’inscrivent.
25 Des réflexions et des actions conjointes sont aussi menées depuis peu par les organisations paysannes à l’échelon continental : cela a été, par exemple, le cas des concertations régionales et continentale menées par les organisations paysannes et qui visaient explicitement à construire des positions communes afin d’influer sur les orientations et le contenu du volet agricole du NEPAD[7]
[7] NEPAD : Nouveau partenariat pour le développement en Afrique. ...
suite. La création de l’APROCA (Association des producteurs de coton africains) en 2005 exprime aussi, pour sa part, la volonté de ses initiateurs de représenter et de défendre les intérêts des producteurs africains dans la crise grave qui affecte les filières cotonnières africaines et qui pourrait remettre en cause leur viabilité.
À l’échelon international
26 Deux exemples peuvent être rappelés. Les organisations paysannes africaines multiplient leurs interventions dans le débat qui accompagne les négociations agricoles au sein de l’OMC. Très faiblement représentées lors de la conférence de Seattle (1999), leurs responsables étaient nettement plus nombreux lors de la conférence de Doha et très présents à Cancún (2003). La préparation de la conférence de Hong Kong (décembre 2005) a donné lieu à une intense activité de la part des organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest notamment. Depuis peu, certaines organisations se préoccupent des Accords de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne.
Trois remarques peuvent sans doute être faites sur ces évolutions récentes :
27 1. L’entrée des organisations paysannes africaines dans les débats internationaux sur l’agriculture a été favorisée par la conjonction de deux types de facteurs :
- Il s’agit tout d’abord de la prise de conscience par certains responsables (dont le nombre s’accroît rapidement) des marges de manœuvre réduites qui sont celles des États nationaux du fait, d’une part, du poids des institutions financières internationales et, d’autre part, du caractère impératif des accords auxquels ils souscrivent aux niveaux sous-régional et international (OMC, UE/ACP, APE, etc.).
- La multiplication des échanges paysans au sein du continent mais aussi avec des responsables agricoles d’autres continents a favorisé un élargissement de la réflexion de certains responsables africains et l’identification plus précise des enjeux autour desquels se structure le débat agricole. Ces échanges ont pris des formes diverses : adhésion de certaines organisations africaines à la FIPA (Fédération internationale des producteurs agricoles) ou à Via Compesina, parfois simultanément aux deux ; valorisation des opportunités offertes par certaines organisations agricoles européennes (Agriterra aux Pays-Bas, AFDI en France, etc.), par des ONG (S.O.S Faim Belgique, Fondation Charles Léopold Meyer, plus récemment OXFAM-Grande-Bretagne, etc.).
2. Dans nombre de cas, la contribution des organisations paysannes à la réflexion sur les politiques agricoles est mieux acceptée par les acteurs politiques et institutionnels à l’échelon sous-régional (UEMOA, CEDEAO) ou continental (volet agricole du NEPAD) qu’au niveau national. Une explication de ce paradoxe apparent réside sans doute dans le fait que certains pouvoirs politiques nationaux sont réservés à l’endroit de contre-pouvoirs susceptibles de peser sur le jeu politique intérieur (par le biais par exemple d’alliances des organisations paysannes avec d’autres catégories sociales ou mouvements) ; dans les instances internationales, ce type de « risque politique » est bien moindre, notamment parce que les débats sont le plus souvent sectoriels et abordés de façon fragmentée. La contribution des organisations accroît en outre la légitimité des décisions prises au plan social mais aussi institutionnel : les institutions financières internationales poussent en effet à l’intégration du secteur privé (dont font indéniablement partie les organisations paysannes) dans les processus de négociation.
28 3. Il est bien sûr trop tôt pour apprécier la capacité des organisations paysannes africaines à influer sur les centres de décision supranationaux, dès lors que la création de certaines d’entre elles est très récente. Il est cependant indéniable que des résultats significatifs ont couronné les efforts du ROPPA, en ce qui concerne la politique agricole de l’UEMOA par exemple ; les organisations paysannes ont aussi contribué à l’enrichissement du volet agricole du NEPAD et en particulier à la prise en compte explicite de l’exploitation familiale.
29 Il convient de noter que la participation des organisations aux débats internationaux a, par ailleurs, deux autres résultats. Tout d’abord, elle permet la construction progressive et partagée, au sein des organisations concernées, d’une « vision de l’agriculture » africaine et de son avenir (pour reprendre les termes du ROPPA), sur laquelle nous reviendrons plus loin. Puis, elle stimule aussi les dynamiques fédératives à l’échelon national et contribue à leur reconnaissance à l’intérieur des différents pays. La construction des organisations n’obéit pas, en effet, à une logique progressive et linéaire (qui sert parfois de référence à certains organismes d’appui) selon laquelle le renforcement des organisations de base et intermédiaires devrait précéder la création de fédérations de niveau supérieur. Elle apparaît bien plus comme le produit d’interactions, toujours particulières, entre des dynamiques d’organisation à différentes échelles géographiques et à différents niveaux de décision. Ainsi, la création du ROPPA a stimulé la création de regroupements nationaux là où ils n’existaient pas encore (Guinée par exemple) et le Réseau apporte un appui à la consolidation de certaines organisations nationales membres. Notons enfin que, dans certains pays, des alliances entre les organisations paysannes et les pouvoirs publics se construisent parfois autour des enjeux des négociations agricoles internationales : ainsi, par exemple, lors de la conférence de l’OMC de Cancún, certaines organisations paysannes faisaient partie de la délégation officielle dans certains des pays qui ont ouvert le débat sur le coton (cas du Burkina Faso).
La nécessaire mais difficile (ré)ouverture du débat sur l’avenir des agricultures africaines
30 La réhabilitation et la rénovation des politiques agricoles recouvrent, pour l’Afrique, des enjeux considérables étant donné l’importance que conserve l’agriculture dans les économies et les sociétés de la plupart des pays. La prise de parole récente des organisations paysannes contribue au renouvellement et à l’élargissement du débat sur les questions agricoles sans qu’il soit, bien sûr, possible actuellement de se prononcer sur la capacité des organisations à influer de façon significative et durable sur les centres de décision nationaux et supranationaux.
Des enjeux considérables qui ne sont pas seulement agricoles
31 La population agricole reste très largement dominante en Afrique ; elle représentait 435 millions de personnes en l’an 2000 et elle a augmenté de 56,5 % entre 1975 et 2000. Le nombre des actifs agricoles a augmenté de 56,8 % pendant la même période et ils représentaient, en l’an 2000, plus de 60 % de la population active totale sur l’ensemble du continent[8]
[8] Losch, 2002. ...
suite. Dans certains pays, notamment sahéliens, la population rurale qui vit, au moins partiellement, de l’agriculture, représente parfois encore 70 %, voire 80 % de la population totale.
32 Très diverses, les agricultures africaines, dans leur très grande majorité, sont des agricultures familiales[9]
[9] On peut dire, en simplifiant, que les agricultures familiales...
suite. Leur contribution à la production reste prépondérante dans la plupart des pays ; elles ne peuvent cependant être appréhendées par la seule fonction de production : elles jouent ainsi un rôle central en matière de sécurité alimentaire, d’emploi et de revenus, dans la gestion des ressources renouvelables et de la biodiversité ; elles contribuent ainsi, de façon importante, aux équilibres territoriaux, sociaux et politiques de nombreux pays et régions.
33 Bien qu’il constitue un enjeu central pour le futur de l’Afrique, le devenir des agricultures africaines, dans leur diversité, n’a pas été au centre des analyses qui ont conduit aux réformes économiques et institutionnelles intervenues depuis vingt ans ; ces réformes se sont en effet déroulées au rythme des négociations financières des États africains avec le FMI et la Banque mondiale et de négociations commerciales internationales plus globales et elles se sont souvent accompagnées, dans les faits, d’un dépérissement des politiques agricoles. Certains agriculteurs ont certes pu valoriser les opportunités offertes par le retrait de l’État et la libéralisation, mais pour beaucoup d’autres, les conditions de production et d’existence se sont détériorées. De nombreuses exploitations, inégalement mais souvent faiblement dotées en facteurs de production, se trouvent en dessous du seuil de renouvellement, connaissent de graves processus d’appauvrissement et ne doivent souvent leur survie qu’à des transferts monétaires assurés notamment par les migrants. Or, si des évolutions et des recompositions paraissent inéluctables dans le secteur rural, la question qui se pose est cependant celle de la nature de ces recompositions et de leur accompagnement.
34 Deux points devraient, à cet égard, être pris en considération : les agricultures familiales africaines ont fait la preuve d’une grande capacité d’adaptation sur la longue période. Cependant, cette capacité s’affaiblit considérablement dans un contexte qui leur est devenu très défavorable ; il en résulte une aggravation des processus de marginalisation et d’exclusion, qui concernent un nombre croissant de familles rurales. Le prolongement des évolutions actuelles ainsi que leur possible aggravation ne sont pas acceptables du point de vue éthique et elles ne sont pas soutenables sur les plans écologique, économique, social et politique. Dans de nombreux pays, en effet, il n’existe pas de secteur d’activité susceptible d’accueillir les « sortants » de l’agriculture ni de filets sociaux à la hauteur du défi démographique et viables dans la durée ; des déséquilibres territoriaux sont déjà effectifs dans certains endroits et maints exemples montrent que les tensions sociales peuvent déboucher sur des conflits d’une extrême gravité. Pour soutenir les initiatives des agriculteurs, pour leur ouvrir de nouvelles perspectives, pour que puissent s’opérer les recompositions nécessaires et pour qu’elles soient acceptables et durables, des choix sont donc indispensables qui renvoient à la rénovation des politiques publiques.
La contribution des organisations paysannes à la rénovation des politiques publiques : des atouts et des contraintes
35 L’entrée des organisations paysannes dans le débat sur les politiques agricoles, aux échelons national et sous-régional, crée théoriquement des conditions favorables pour l’élaboration et la mise en œuvre de politiques rénovées reposant sur des compromis négociés entre les différents acteurs concernés, publics et privés. Le fait que les organisations paysannes africaines se situent clairement dans une logique de négociation et non de confrontation constitue, à cet égard, un indéniable atout qui doit être cependant nuancé par les nombreuses contraintes qui obèrent l’élaboration de compromis équilibrés, prenant en compte les intérêts des différents acteurs. Quatre types de contraintes peuvent – sans prétention à l’exhaustivité – être signalées.
36 1. Il s’agit, tout d’abord, de l’importance des défis auxquels sont confrontées les organisations paysannes. Celles-ci, en effet, se structurent généralement autour de deux enjeux : la reconstruction des services à l’agriculture et la représentation et la défense des intérêts de leurs adhérents vis-à-vis des autres acteurs économiques, institutionnels et politiques. De ce fait, elles sont confrontées à trois défis :
- tout d’abord, répondre dans le court terme aux demandes diverses et urgentes de leurs membres ;
- ensuite, être reconnues par les autres acteurs comme des acteurs à part entière et donc accepter les règles du jeu qu’ils instaurent tout en œuvrant à leur aménagement ;
- enfin, penser et préparer l’avenir des agricultures en formulant des propositions de moyen et long terme et en créant des conditions favorables pour leur négociation.
Pour des organisations très jeunes et souvent inexpérimentées, relever simultanément ces trois défis (qu’elles sont de plus en plus nombreuses à percevoir, à juste titre, comme indissociables) n’est pas une tâche aisée : une inefficacité, même relative, dans l’exercice de fonctions techniques et économiques, par exemple, affaiblit la crédibilité interne et externe de l’organisation et de ses responsables, et partant, la capacité de négociation de ces derniers ; des accords élaborés rapidement, sans que les responsables aient mesuré leurs diverses conséquences, peuvent s’avérer moins favorables que cela était escompté pour des adhérents souvent exigeants et obérer la légitimité interne des négociateurs paysans, etc.
37 2. Les relations entre les organisations paysannes et les acteurs institutionnels et politiques sont marquées par de nombreuses asymétries et c’est là un deuxième type de contrainte : accès très inégal à l’information, rapports de force défavorables aux organisations dont les responsables sont encore souvent trop peu nombreux et inégalement préparés et dont certains « partenaires » et « alliés » sont parfois incertains, etc.
38 Ces asymétries, qui obèrent la capacité des organisations à négocier avec les acteurs extérieurs, sont parfois aggravées par deux facteurs : il s’agit tout d’abord de la faiblesse de la structuration interne de certaines organisations encore largement en phase de construction ; elle favorise les comportements opportunistes de la part d’un nombre variable d’adhérents qui peuvent être sensibles à des propositions extérieures conjoncturelles mais perçues comme immédiatement avantageuses. Il s’agit aussi des discours qui se développent sur les responsables d’organisations et qui sont souvent d’autant plus critiques que ceux-ci assurent des fonctions à des niveaux plus élevés. Ces discours, qui émanent d’acteurs très divers, s’appuient sur l’observation de certaines pratiques opportunistes qui existent à l’évidence et ils trouvent parfois un écho favorable auprès de certains agriculteurs ; ils mettent souvent l’accent sur des traits qui différencient les responsables de la « moyenne » des agriculteurs et sur les avantages sociaux, matériels et financiers réels et supposés qu’ils tireraient de leurs fonctions plus que sur les multiples contraintes qui y sont liées. Il est indéniable que les importantes asymétries qui caractérisent les relations des organisations avec l’extérieur et qui mettent les agriculteurs en position défavorable dans nombre de négociations sont porteuses de risques d’instrumentalisation des organisations par les autres acteurs, ainsi qu’en témoignent, à des degrés divers, maints exemples.
39 3. La construction de propositions rencontre d’inévitables difficultés. La « vision » de l’avenir de l’agriculture, le projet stratégique dont sont porteuses les organisations paysannes, sont diversement élaborés selon les pays, même si des avancées importantes ont été réalisées collectivement ces dernières années. Ainsi, la réflexion prospective du ROPPA est clairement positionnée par rapport aux défis liés au contexte international et elle se construit autour de choix explicites : la défense et la promotion de l’agriculture paysanne et de l’exploitation familiale. L’approfondissement de ces choix, l’identification des voies, des moyens et des conditions nécessaires à leur concrétisation constituent de nouveaux défis que les organisations paysannes s’efforcent de relever. Deux observations peuvent à cet égard être faites :
- Quand il a lieu, le débat avec les pouvoirs publics sur les places respectives qui pourraient revenir à l’agriculture familiale et à l’agriculture d’entreprise (agro-business) débouche souvent sur des compromis généraux (reconnaissance des deux types d’agriculture). Cependant, le débat ne peut que ressurgir, en particulier lors de la définition des politiques foncières, des arbitrages en matière d’allocation des ressources publiques, etc. Au sein même des organisations paysannes, le débat sur le devenir des agricultures familiales ne fait sans doute que commencer ; presque toutes les organisations affirment en effet l’importance des exploitations familiales ainsi que la nécessité de leur « modernisation », à laquelle les agriculteurs aspirent à l’évidence.
La réflexion sur les contenus techniques de la « modernisation » et sur les conséquences des choix effectués aux plans économique et social reste cependant souvent embryonnaire et les responsables paysans ont bien du mal à trouver des appuis auprès des organismes de recherche pour nourrir leurs propositions dans ce domaine. Ainsi, certaines organisations s’efforcent de construire des dispositifs pour renforcer les systèmes d’activités agricoles et non agricoles, que les familles rurales mettent en place (la FONGS – Action paysanne au Sénégal par exemple), alors que d’autres mettent l’accent sur des approches plus exclusivement agricoles qui pourraient se révéler peu adaptées pour les exploitations les moins bien pourvues en facteurs de production. - Au-delà de la définition d’orientations générales et de priorités négociées qui passent par des processus longs et itératifs, la définition des instruments de politique agricole nécessaires à leur concrétisation ouvre, elle aussi, des domaines de négociation complexes, aux dimensions parfois très « techniques » auxquelles les organisations doivent être particulièrement attentives : politique de crédit, niveau de protection des économies d’un même ensemble sous-régional, politiques de subventions à l’agriculture, etc. Ainsi, au Sénégal, de nombreux débats sont prévisibles autour de la traduction de la loi d’orientation en mesures législatives et réglementaires. Il est clair que le renforcement de capacités internes des organisations paysannes est indispensable, d’une part pour qu’elles puissent construire des propositions précises conformes à leurs choix stratégiques, d’autre part pour qu’elles soient en mesure de les négocier avec les pouvoirs publics, de contribuer à leur mise en œuvre et d’évaluer l’impact des décisions prises.
4. Une autre contrainte à laquelle sont confrontées les organisations paysannes est la fragmentation du débat international sur l’agriculture. Les questions agricoles sont en effet abordées dans de multiples négociations thématiques (la libéralisation du commerce et son organisation, la sécurité alimentaire, le développement durable, la réduction de la pauvreté, etc.) où elles ne constituent qu’un élément, même s’il est important et parfois particulièrement sensible. Pour leur part, les Objectifs du Millénaire pour le Développement, qui orientent désormais les politiques publiques et l’aide internationale n’abordent pas explicitement la question de l’agriculture, même s’ils y renvoient implicitement. La fragmentation du débat agricole se traduit, dans de nombreux pays, par des politiques publiques segmentées : ainsi, et en caricaturant quelque peu, les politiques agricoles de nombreux pays africains se structurent dans les faits autour de l’objectif prioritaire d’amélioration de la compétitivité ; les conséquences de ces politiques (les « externalités », diraient les économistes) sont traitées par des politiques spécifiques qui visent à en atténuer les effets les plus préoccupants : programmes centrés sur la gestion des ressources naturelles et la protection de la biodiversité, programmes de sécurité alimentaire, programmes de réduction de la pauvreté, etc. Le ROPPA a opéré un changement de perspective radical en affirmant, en 2001, le souhait que « l’exploitation familiale soit placée au cœur de toute politique agricole et soit considérée comme la base des politiques de sécurité alimentaire, de lutte contre la pauvreté et de gestion des ressources naturelles[10]
[10] Roppa, 2001. ...
suite ». Un tel changement de perspective est encore loin d’être partagé, par les sources de financement en particulier ; nul doute, cependant, que la définition de lois d’orientation agricole (Sénégal, Mali…) peut utilement contribuer à réunifier la réflexion sur l’agriculture et son devenir. Notons qu’à cet égard, le Forum du Dakar Agricole (2004) constitue une initiative très pertinente qui permet d’aborder la question agricole dans sa complexité et créé des conditions favorables à son introduction dans l’agenda international.
En guise de conclusion…
40 La définition de nouvelles politiques publiques, reconnaissant la place centrale des exploitations familiales dans l’économie et les sociétés de la plupart des pays africains et leur ouvrant de réelles perspectives, apparaît comme une nécessité. Seules de telles politiques semblent susceptibles d’atteindre les objectifs affichés par l’aide internationale et les pouvoirs publics, qu’il s’agisse de la réduction de la pauvreté (la majorité des pauvres sont des ruraux, en Afrique et dans le monde), de la gestion des ressources naturelles (qui dépend, au moins en partie, des marges de manœuvre qui seront créées pour que les agriculteurs puissent changer leurs pratiques), de la sécurité alimentaire (à laquelle les agriculteurs familiaux contribuent de façon décisive), de l’amélioration de la productivité (à laquelle aspirent aussi les ruraux), des questions de genre (les femmes rurales font partie des catégories sociales les plus vulnérables). La structuration progressive des organisations paysannes à l’échelon national et supranational accroît leur capacité à participer au débat politique et à influer (bien que de façon variable et encore limitée) sur les décisions. La rénovation des politiques publiques ne dépend pas cependant des seuls agriculteurs ; elle suppose notamment :
- la modification de la conception générale des politiques afin de passer d’un modèle normatif, « prêt-à-porter » à des approches « sur mesure[11]
[11] Bosc, Losch et Mercoiret, 2005. ...
suite » qui prennent en compte les atouts et contraintes de chaque pays ou ensemble sous-régional ; - le renouvellement des conditions d’élaboration des politiques agricoles et de développement rural afin qu’elles reposent sur des compromis négociés entre les différents acteurs, publics et privés[12]
[12] Mercoiret, 2005. ...
suite ; cela suppose notamment la réduction des asymétries entre les acteurs et, en particulier, le renforcement des capacités des agriculteurs et de leurs organisations ; - la renégociation des conditions d’insertion des agricultures africaines dans les marchés agricoles internationaux ; deux aspects paraissent, à cet égard, essentiels : d’une part, la prise en compte des effets dévastateurs de la mise en concurrence des agricultures africaines avec des agricultures infiniment plus productives et bénéficiant parfois de soutiens considérables ; d’autre part, la nécessité de prendre en compte les objectifs que les différents pays et sous-régions se fixent en termes de sécurité / souveraineté alimentaire, de développement agricole et rural durable, etc.
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Notes
[1] Sociologue, unité de recherche ARENA (Action collective, rénovation des politiques publiques et marchés), CIRAD-TERA.
[2] De Janvry et Sadoulet, 2004.
[3] Arcand, 2004.
[4] Mercoiret, 2001.
[5] Diaz, Le Coq, Mercoiret et Pesche, 2004.
[6] Pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.
[7] NEPAD : Nouveau partenariat pour le développement en Afrique.
[8] Losch, 2002.
[9] On peut dire, en simplifiant, que les agricultures familiales se caractérisent, d’une part, par la prédominance du travail des membres de la famille et une organisation familiale du processus de production et, d’autre part, par l’existence d’une articulation étroite entre production, consommation familiale et reproduction du groupe domestique. Définies par ces caractéristiques, les agricultures familiales constituent un vaste ensemble qui englobe des situations très différenciées en ce qui concerne l’accès à la terre (exploitants propriétaires au titre de droits fonciers très divers, fermiers et métayers, paysans sans terre, etc.), les techniques de production (culture manuelle, traction animale, motorisation) et la productivité, la destination des produits (autoconsommation, échanges locaux, approvisionnement des marchés nationaux et internationaux).
[10] Roppa, 2001.
[11] Bosc, Losch et Mercoiret, 2005.
[12] Mercoiret, 2005.
Résumé
Durant les années 1990, les organisations paysannes se sont multipliées à la base et les dynamiques fédératrices se sont renforcées. Ceci a contribué à accroître leur influence sur la définition des politiques agricoles, même si leurs propositions sont diversement prises en compte selon les pays et les secteurs concernés. Les responsables de ces organisations, multipliant leurs échanges, ont aussi pris conscience de l’importance d’être présents dans le débat agricole aux niveaux régional et international. Ils sont ainsi conduits à poser la question de politiques publiques soucieuses de l’avenir d’agricultures africaines qui pèsent encore beaucoup dans les économies et les sociétés de leurs pays.
During the 1990’s, farmers’ organizations increased in number and the federation trend was strengthened. This allowed them to exert greater influence on defining agricultural policies, even if their proposals are taken into consideration differently according to the country and the sector. Those in charge of these organizations, by increasing their exchanges, have also come to understand the importance of being present in the agricultural discussion at the regional and international levels. They are thus able to raise the issue of public policies caring for the future of African agriculture, which still has a great deal of impact on the economies and societies of their countries.
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- Des dynamiques d’organisation inédites
- Une influence encore limitée, mais croissante, sur les politiques agricoles nationales
- Une présence croissante dans le débat agricole international
- La nécessaire mais difficile (ré)ouverture du débat sur l’avenir des agricultures africaines
- En guise de conclusion…
POUR CITER CET ARTICLE
Marie-Rose Mercoiret « Les organisations paysannes et les politiques agricoles », Afrique contemporaine 1/2006 (no 217), p. 135-157.
URL : www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2006-1-page-135.htm.
DOI : 10.3917/afco.217.0135.



