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Annales de géographie

2013/2 (n° 690)

  • Pages : 112
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200928193
  • DOI : 10.3917/ag.690.0131
  • Éditeur : Armand Colin

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L’œuvre de Jules Verne (1828-1905) est actuellement l’une des plus lues et des plus traduites au monde (Dusseau, 2005, p. 9). Parmi les 80 romans et autres nouvelles que l’auteur a publiés, 62 composent le corpus des Voyages extraordinaires. En son temps déjà, l’écrivain revendique l’appellation de romans géographiques pour qualifier ses écrits où l’imaginaire occupe une place essentielle (Dupuy, 2010). Acteur majeur dans la transmission d’un savoir géographique grandissant à une époque marquée par les découvertes, les voyages, les explorations, le récit vernien repose sur différentes composantes récurrentes qui permettent de mieux cerner les contours d’un genre qui se dessine dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

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Le roman géographique repose sur une inversion chronotopique qui assure le passage des fictions romanesques basées sur l’ici-autrefois (roman historique) vers l’ailleurs-maintenant et l’ailleurs-autrefois (Seillan, 2008 ; Dupuy, 2009). C’est par l’intermédiaire d’un opérateur que nous qualifions de « merveilleux géographique » (Dupuy, 2009, p. 117) que le romancier articule notamment ce passage du réel vers l’imaginaire, et son retour. Figure de rhétorique récurrente, la métaphore — déclinée dans de nombreux registres — assure au romancier la possibilité d’écrire autrement cet ailleurs géographique qui cristallise de nombreux mythes, symboles et éléments exotiques. Le roman géographique au XIXe siècle procède enfin d’un discours essentiellement possibiliste – dans une période fortement marquée par le colonialisme – où l’homme, grâce à ses efforts, à ses initiatives, apparaît en mesure de transformer et de s’adapter à une nature parfois très hostile.

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L’importance de l’œuvre de Jules Verne dans l’histoire de la géographie, si elle a déjà été évoquée (Giblin, 1978 ; Ferras, 1989 ; Tissier, 1996), n’a pourtant jamais fait l’objet d’une véritable analyse systématique. Poursuivant et approfondissant le travail que nous avions précédemment présenté dans cette revue (Dupuy, 2011a), nous souhaiterions ainsi, avec cette nouvelle contribution, revenir sur la dimension fondamentalement géographique de cette œuvre littéraire qui a su donner en son temps ses lettres de noblesse à un genre où l’imaginaire constitue le support privilégié de la transmission du savoir géographique. Nous rejoignons à ce titre ici l’analyse d’Henri Desbois qui rappelle que « nous savons combien il est important de s’adresser aussi à l’imagination. [...] Ce miracle anodin qui n’est certes pas le but dernier de la géographie, mais sans lequel, probablement, un bon nombre d’entre nous ne seraient pas géographes aujourd’hui, la littérature ne l’accomplit-elle pas en permanence ? [...] S’intéresser en géographe à la littérature, c’est aussi imaginer pouvoir écrire autrement la géographie, quitte à s’écarter un peu des canons de l’écriture académique » (Desbois, 2002, p. 3-4).

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L’œuvre de Jules Verne illustre justement comment imaginaire et géographie peuvent cohabiter au sein du récit dans le cadre d’un genre qui se constitue à un moment clef de l’histoire de notre discipline.

1 L’imaginaire au cœur du récit vernien : Jules Verne, auteur de « romans géographiques »

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Dans une lettre adressée en 1888 à son éditeur, Jules Verne déclare : « Le but poursuivi par l’auteur des Voyages extraordinaires est de dépeindre le Monde entier sous la forme du roman géographique et scientifique » (Dumas et al., 2004, p. 88). Deux ans plus tard, en 1890, dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, il revendique une nouvelle fois ce positionnement littéraire, rappelant à quelles circonstances il doit l’écriture de cette longue « série de romans géographiques », une expression qui revient souvent dans les différents entretiens qu’il a accordés. Et de poursuivre : « Cette tâche, c’est de peindre la terre entière, le monde entier, sous la forme du roman, en imaginant des aventures spéciales à chaque pays, en créant des personnages spéciaux aux milieux où ils agissent » (Verne, 1974, p. 62). Cinq ans plus tard, à l’occasion d’une interview avec Marie A. Belloc, le romancier insiste une nouvelle fois sur la vocation géographique de ses écrits :

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« On m’a souvent demandé d’où m’est venue l’idée d’écrire ce qu’on peut appeler, faute d’un meilleur terme, des romans scientifiques. Eh bien, je me suis toujours attaché à l’étude de la géographie, comme d’autres pour l’histoire ou les recherches historiques. Je crois vraiment que c’est ma passion des cartes et des grands explorateurs du monde entier qui m’a amené à rédiger le premier de ma longue série de romans géographiques » (Compère, Margot, 1998, p. 101).

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L’ambition géographique des Voyages extraordinaires est une évidence pour le romancier. Elle constitue la clef de voûte d’un édifice qu’il construit depuis les années 1860. L’auteur veut « dépeindre la terre », faire œuvre de géographe. Il l’exprime particulièrement en 1894 avec Robert Sherard :

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« [Au lycée] Ma matière préférée a toujours été la géographie [...] vous remarquerez que la géographie est à la fois ma passion et mon sujet d’étude. [...] Mon but a été de dépeindre la Terre, et pas seulement la Terre, mais l’univers, car j’ai quelques fois transporté mes lecteurs loin de la Terre dans mes romans » (Compère, Margot, 1998, p. 88 et 92).

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Pour autant, il ne faut pas oublier le caractère romanesque de cette géographie vernienne. Membre de la Société de géographie de 1865 à 1898 (Dupuy, 2011a), Jules Verne offre parfois à ses adhérents la lecture en avant-première d’un chapitre d’un roman non encore publié. En 1902, à la toute fin de sa vie, l’auteur revient sur la part d’imaginaire (géographique et scientifique) qu’il intègre dans son œuvre : « [...] mon objet n’était pas de prophétiser, mais d’apporter aux jeunes des connaissances géographiques en les enrobant d’une manière aussi intéressante que possible » (Compère, Margot, 1998, p. 179). La même année, il confirme sa passion pour la géographie à A.J. Park, et précise que tous ses récits sont campés dans le plausible, le vraisemblable :

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« [depuis mon premier roman] j’ai continué régulièrement à produire des histoires romanesques essentiellement basées sur des faits scientifiques. C’est-à-dire tous les domaines de la science, mes principaux objets d’étude étant la géographie et bien sûr la nature humaine, la science la plus importante de toutes » (Compère, Margot, 1998, p. 187-188).

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Contrairement à l’idée répandue, Jules Verne n’est donc pas un auteur de science-fiction, quand bien même de nombreux romanciers du genre s’identifient pourtant directement à lui. Une nouvelle fois c’est l’auteur lui-même qui clôt le débat. Interrogé sur la proximité de son œuvre avec celle de H.G. Wells, il déclare avec véhémence :

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« Mais je ne vois pas de comparaison possible entre son œuvre et la mienne. Nous ne procédons pas de la même manière. Je trouve que ses romans ne reposent pas sur des bases scientifiques. Non, il n’y a pas de rapport entre son travail et le mien. J’utilise la physique, lui, invente. Je vais sur la lune dans un boulet de canon, lancé par un canon. Là, il n’y a pas d’invention. Il va sur Mars dans un aéronef qu’il construit dans un métal qui abolit les lois de la gravitation. Ça, c’est très joli, [s’écria Monsieur Verne sur un ton animé], mais montrez-le moi ce métal. Qu’il me le fabrique » (Compère, Margot, 1998, p. 199).

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L’ambition de Jules Verne est ainsi de composer avec ses Voyages extraordinaires une véritable « géographie universelle pittoresque » :

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« Je voudrais, si Dieu me prête vie, achever en quelque sorte ma « géographie universelle pittoresque » en donnant pour emplacement à chacun de mes romans prochains une contrée non encore visitée par mes lecteurs » (Compère, Margot, 1998, p. 123).

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Si le projet affirmé ici par le romancier est une fois de plus explicitement géographique, remarquons cependant au passage l’introduction du qualificatif « pittoresque » qui permet à l’écrivain de se démarquer des géographes universelles officielles, notamment celle d’Élisée Reclus, qu’il consulte régulièrement avant d’entreprendre l’écriture d’un nouveau volume (Dupuy, 2011a, p. 230 sqq.).

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Or, pour rendre une géographie littéralement pittoresque (et qui a donc également pour vocation de transmettre autrement un savoir géographique), il est nécessaire de faire appel à l’imagination. Peut-être Jules Verne a-t-il alors en tête, lors de la composition de ses récits, la célèbre citation de Bernardin de Saint-Pierre, où ce dernier déplore la difficulté de trouver les mots justes pour dire la beauté d’une nature qui ne cesse d’émerveiller le voyageur audacieux : « L’art de rendre la nature est si nouveau, que les termes même n’en sont pas inventés » (De Saint-Pierre, 1818, p. 96).

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Jules Verne revendique d’ailleurs très clairement la part d’imaginaire qu’il insère dans ses aventures, son ambition étant d’instruire tout en divertissant :

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« Évidemment, je me tiendrai toujours et le plus possible dans le géographique et le scientifique, puisque c’est le but de l’œuvre entière ; mais, que ce soit l’instinct du théâtre qui m’y pousse, ou que ce soit pour prendre davantage notre public, je tends à corser le plus possible ce qui me reste à faire de romans et en employant tous les moyens que me fournit mon imagination dans le milieu assez restreint où je suis condamné à me mouvoir. » (Lettre de Jules Verne à son éditeur, 2 décembre 1883 ; Dumas ; Gondolo Della Riva ; Dehs, 2002, p. 202).

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Mais face à un parterre de géographes patentés, l’écrivain semble quelque peu gêné d’intégrer une telle part d’imaginaire dans ses récits. Ainsi est-il possible de lire dans le Compte-rendu de la séance du 17 mars 1865 à la Société de Géographie de Paris (relatif à la présentation de Cinq semaines en ballon et Voyage au centre de la Terre) : « M. Verne, présent à la séance, s’excuse auprès de la Société du rôle que l’imaginaire joue dans ses ouvrages » (Dupuy, 2011a, p. 227).

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Pour autant, afin de pallier cette sécheresse du récit (décrite par Bernardin de Saint Pierre), l’imaginaire constitue ainsi un atout considérable que le romancier ne manque pas d’utiliser car il doit rendre ses Voyages littéralement extraordinaires : ils doivent sortir de l’ordinaire, du quotidien. Et c’est parce que l’on prend de la distance avec l’ordinaire, le quotidien, que l’on peut mieux appréhender la réalité et la complexité du monde dans lequel nous évoluons. Nous rejoignons notamment ici l’analyse de Gilles Sénécal lors qu’il explique que « L’imaginaire est non seulement réel, au sens le plus trivial du terme, mais aussi la clé obligée pour parvenir à l’idée de réel : il permet d’affronter un environnement chaotique, souvent hostile, dépourvu de toutes significations a priori. En conséquence, il n’est pas la part affective de la réalité objective ou sa face cachée, mais bien sa construction signifiante » (Sénécal, 1992, p. 33).

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L’imaginaire est ainsi un biais qui permet de dire autrement la complexité de certains lieux, territoires, régions alors mal ou méconnus par le lecteur. Vincent Berdoulay explique parfaitement cette relation complexe qui s’opère alors entre les sujets et les lieux :

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« [...] on peut avancer que l’imaginaire constitue un matériau à partir duquel s’élaborent les récits qui servent à fonder réciproquement les sujets et les lieux. En d’autres termes, la co-construction du sujet et du lieu passe par la médiation d’imaginaires géographiques. [...] [L’imaginaire géographique] doit plutôt être vu comme une médiation entre le sujet et son lieu, par laquelle le sujet recombine, de façon créative dans de nouveaux récits, des formes, des symboles, des signes et autres structures ou éléments chargés de sens » (Berdoulay, à paraître).

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Véritable écrivain géographe, Jules Verne est ainsi l’auteur de fictions romanesques qui reposent sur deux éléments fondamentaux et complémentaires : la géographie et l’imaginaire. Parce qu’il revendique l’appellation de roman géographique, il est donc possible et légitime d’essayer d’appréhender ce genre peu étudié par le truchement de cette œuvre littéraire qui se construit à partir des années 1860.

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Michel Tournier, pour qui le « plus grand écrivain géographe de notre littérature est à coup sûr Jules Verne » (Tournier, 2005), considère que l’« on pourrait définir l’invention essentielle de Verne comme celle du roman géographique par opposition au roman historique d’un Alexandre Dumas » (Tournier, 1991). C’est ainsi qu’au XIXe siècle le roman géographique accompagne et succède au roman historique. Telle est également la thèse que défend Jean-Marie Seillan (Seillan, 2008). L’auteur développe son propos en précisant particulièrement ce qui distingue les deux genres :

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« [...] le roman historique et le roman géographique reposent sur des chronotopes inversés [...] Le roman historique et le roman géographique [se] distinguent en ce que leur chronotope propre résulte de la variation d’un seul des deux paramètres. Le premier fait jouer la variable temporelle et répond à la formule ici-autrefois ; il suppose un recul chronologique et n’a pas coutume de délocaliser l’action. Le second explore les ressources de la variable spatiale et obéit au couple diagonalement opposé de l’ailleurs et du maintenant ; il propose des histoires contemporaines se déroulant dans des lieux lointains » (Seillan, 2008, p. 202).

Tab. 1 - L’inversion du chronotope romanesque The inversion of the novelistic chronotope
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L’écriture du roman géographique, telle qu’elle est réalisée par Jules Verne, procède donc d’une inversion chronotopique (tableau 1) [1][1] Ce tableau est tiré de l’article de Jean-Marie Seillan.... Or, et toujours selon le même auteur, le passage du roman historique vers le roman géographique se ferait justement à partir de la publication des Voyages extraordinaires, c’est-à-dire au tout début des années 1860. L’on assiste alors à une « captation de l’héritage d’Alexandre Dumas par Jules Verne », pour reprendre le titre de l’article de Jean-Marie Seillan. Et c’est donc en déplaçant le curseur de l’ici vers l’ailleurs (et parfois aussi du maintenant vers l’autrefois) que Jules Verne compose ses romans géographiques.

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Disposant alors d’un, voire de deux, curseur(s) chronotopique(s), le romancier français est désormais en mesure de faire basculer son récit du réel vers l’imaginaire. L’extrapolation, à la limite de l’anticipation, constitue à ce titre un des leviers majeurs de l’œuvre vernienne. Finalement, Jules Verne ne fait qu’imaginer légèrement au-delà, de l’espace et du temps, ce que peut ou pourrait être le monde, dans sa configuration physique, sociale et humaine (Dupuy, 2010, p. 179). Agissant de la sorte, il est en mesure alors de proposer un récit où l’intégration de l’imaginaire se fond efficacement dans une trame romanesque qui multiplie les effets de réel.

2 Un imaginaire géographique ancré dans l’exotisme et le colonialisme

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La série des Voyages extraordinaires de Jules Verne paraît à partir de 1863, en pleine période d’expansion coloniale. Or ce contexte colonial favorise l’émergence et le développement d’un exotisme (géographique) propre à enchanter un auteur qui doit écrire sur des ailleurs souvent idéalisés, fantasmés, mais aussi stéréotypés. Lorsqu’il pense et écrit sur ces territoires lointains dont il souhaite faire le cadre de ses romans, l’auteur projette sur ces espaces les représentations de son époque.

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Pour Jean-François Staszak, l’exotisme « relève d’un imaginaire géographique » (Staszak, 2008, p. 7-8) susceptible de déclencher des décisions de voyage ; il peut également être envisagé comme une « catégorie géographique » (Staszak, 2008, p. 7). L’exotisme se caractérise par rapport à son écart à la norme et à la situation du locuteur, dans le cas présent, l’écrivain. Or il faut souligner ici qu’aucun roman de Jules Verne n’a pour cadre principal la France. Si cette dernière est parfois présente, ce n’est que comme point de départ et/ou d’arrivée d’un très petit nombre de romans (sur les 62 qui composent le corpus) : Le Chemin de France, Le Superbe Orénoque, César Cascabel, Mirifiques aventures de Maître Antifer, Clovis Dardentor, Les Histoires de Jean-Marie Cabidoulin et Le Secret de Wilhelm Storitz.

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L’imaginaire géographique dans les Voyages extraordinaires se développe ainsi systématiquement dans des territoires, des lieux qui ont la particularité de se situer toujours à la marge, à la périphérie des régions qui ont été alors parcourues par les explorateurs et les aventuriers de la période considérée. Et Jules Verne, au sein de ces espaces inconnus, a toujours soin de faire explorer à ses héros – imaginaires – ces territoires afin de pousser encore plus loin les limites du monde connu. Dans le récit, la description de ces terrains exotiques et inconnus ne peut dès lors passer que par la convocation d’un imaginaire géographique qui se développe évidemment au-delà des limites réellement explorées. Et c’est donc à ce niveau qu’intervient le merveilleux géographique, en permettant ce basculement d’une marge à l’autre, l’une réelle, l’autre imaginaire [2][2] Cf. infra : « Le merveilleux géographique : le passage.... L’exotisme est ainsi un cadre, un filtre qui permet à Jules Verne de penser, de se représenter les mondes lointains : il est aussi « [...] une forme de nostalgie ; le voyage dans l’espace, un déplacement dans le temps » (Staszak, 2008, p. 15).

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Dans les Voyages extraordinaires, les déclinaisons de l’exotisme sont également multiples, elles peuvent recouvrir différents domaines (géographique, culturel, artistique, culinaire, etc.) :

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« [...] des buccardes exotiques du Sénégal, fragiles coquilles blanches à doubles valves, qu’un souffle eût dissipées comme une bulle de savon » (Vingt mille lieues sous les Mers, chapitre XI, première partie).

« Celle-ci, loin de tout bruit, semblait perdue dans une forêt d’arbres exotiques » (Les Enfants du capitaine Grant, chapitre XVII, seconde partie). « Celui-ci était ce personnage exotique, de physionomie farouche, d’allure inquiétante, auquel le notaire avait fait un signe imperceptible, au moment où maître Antifer et lui causaient à l’extrémité du port » (Mirifiques aventures de Maître Antifer, chapitre VII).

« Quel plaisir éprouva notre négociant en herbe à voir ce superbe arrimage : des balles de coton, des boucauts de sucre, des sacs de café, des caisses de toutes sortes renfermant les produits exotiques du Nouveau-Continent » (P’tit Bonhomme, chapitre VIII).

« À la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au menu exotique qui le composait, à l’habillement des convives, à leur manière de s’exprimer, peut-être aussi à la singularité de leurs théories, le lecteur a deviné qu’il s’agissait de Chinois [...] » (Les Tribulations d’un chinois en Chine, chapitre I).

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L’exotisme est ainsi l’expression d’espaces lointains, mais il est moins « la description du réel que la formulation d’un idéal » (Fléchet, 2007, p. 22). Or, avec Jules Verne, cette « formulation d’un idéal » peut aussi se manifester dans des lieux hautement symboliques : le fond des océans, le centre de la terre, les pôles, etc [3][3] Pour Victor Segalen « La sphère est la Monotonie. Les....

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S’appuyant sur les travaux de Lise Quéffelec (Quéffelec, 1988, p. 362), Anaïs Fléchet souligne également que « [...] dans les romans d’aventure, l’exotisme relève de visées différentes : une visée poétique, une visée imaginaire et une visée idéologique. Poétique, car l’exotisme procède de l’idée du beau comme étranger ; imaginaire, car l’exotisme autorise l’invention. L’espace exotique est par excellence le lieu de déploiement de l’intrigue [...]. Aventures et fantasmes expliquant que l’espace exotique soit celui de tous les excès » (Fléchet, p. 23).

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En effet, l’exotisme dans les Voyages extraordinaires de Jules Verne relève justement des trois visées décrites ici, et plus particulièrement des deux premières (poétique et imaginaire). Cette « idée du beau » est une constante dans l’œuvre vernienne, les héros ne cessant pas d’ailleurs de s’émerveiller devant une nature – au sens large du terme – extraordinaire (Dupuy, 2010 et 2011c) [4][4] Cf. infra : « La métaphore, ou les mots pour dire l’ailleurs.... De même, l’exotisme autorise effectivement chez le romancier l’invention, la création d’un imaginaire géographique propre à « extraordinariser », à « exotiser » des territoires lointains, cadres où se déploient et se résolvent les intrigues romanesques.

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Dans son Essai sur l’Exotisme, Victor Segalen rappelle que « l’exotisme n’est pas seulement donné dans l’espace, mais également en fonction du temps » (Segalen, 1994, p. 23). Il y remarque surtout qu’« [...] il y a, parmi le monde, des voyages-nés ; des exotes » (Segalen, 1994, p. 24) [5][5] C’est nous qui soulignons.. L’Exote serait ainsi celui qui « [...] Voyageur-né, dans les mondes aux diversités merveilleuses, sent toute la saveur du divers » (Segalen, 1994, p. 29). Comment ne pas reconnaître ici ce qui pourrait être considéré comme une définition du héros vernien évoluant dans un roman fondamentalement géographique ?

3 Le merveilleux géographique : le passage du réel vers l’imaginaire, et son retour

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Dans les Voyages extraordinaires, le passage du réel vers l’imaginaire (et son retour) est favorisé par l’émergence d’un merveilleux que nous pouvons qualifier de géographique (Dupuy, 2009, p. 117). Nous rejoignons et approfondissons ici l’analyse de Jean-Luc Steinmetz – qui a notamment coordonné l’édition des deux premiers volumes de Jules Verne dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade (mai 2012) [6][6] Les quatre premiers romans publiés sont : Les Enfants... :

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« Les livres de Verne, qui croit aux conquêtes de la science et s’emploie à prospecter les marges de l’univers connu, entretiennent avec le fantastique une relation savamment différée. Son « extraordinaire » participe davantage, en fait, d’un merveilleux (souvent géographique) bientôt expliqué, mais qui, le temps d’une longue attente, provoque l’étonnement des explorateurs-lecteurs » (Steinmetz, 1997, p. 82).

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Grâce à cet opérateur principal l’auteur peut intégrer de l’imaginaire (géographique) dans ses fictions romanesques, tout en restant cependant dans le vraisemblable, le plausible, comme nous le soulignions précédemment. Ce merveilleux géographique permet ainsi au romancier de déplacer son récit de l’ici-maintenant vers l’ailleurs-maintenant et/ou parfois l’ailleurs-autrefois. Il est en mesure alors d’évoquer, de décrire ces « mondes connus et inconnus », à la base du contrat qu’il a signé avec son éditeur (Hetzel, 1866, p. 2).

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Il est intéressant de remarquer comment Jules Verne, dans le cadre de ses romans, a réactivé et s’est réapproprié un type de récit ancien, à caractère poético-mythique (Berdoulay, 1988, p. 18 ; Dupuy, 2009, p. 102 sqq.). Associé directement au merveilleux, dans sa déclinaison exotique (Todorov, 1976, p. 60), Jules Verne dispose ainsi d’un merveilleux géographique lui assurant l’écriture de romans littéralement géographiques.

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C’est Vincent Berdoulay qui, dans son ouvrage Des mots et des lieux. La dynamique du discours géographique, rappelle « l’existence d’un genre, disparu depuis longtemps dans le monde occidental, à caractère poético-mythique. L’exemple le plus célèbre est fourni par l’Odyssée. Sept siècles environ avant Jésus-Christ, quand le mythe informait la connaissance scientifique, l’œuvre d’Homère relevait d’un genre où le discours géographique prenait une facture poétique. Comme il avait une valeur pédagogique reconnue, ce genre s’est perpétué pour cette raison jusqu’au XVIIIe siècle » (Berdoulay, 1988, p. 18).

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C’est donc par le biais de ce récit que Jules Verne peut intégrer dans ses aventures le mythe et la poésie, autres sources de la création géographique. La dimension exotique est quant à elle directement introduite par l’utilisation du merveilleux exotique, tel qu’il est défini par Tzvetan Todorov. Dans sa typologie sur le merveilleux, le second type de merveilleux « excusé » qu’il distingue est le merveilleux exotique[7][7] À la différence du merveilleux pur, qui ne suppose.... On « rapporte ici des événements surnaturels sans les présenter comme tels ; le récepteur implicite de ces contes est censé ne pas connaître les régions où se développent les événements [...] » (Todorov, 1976, p. 60). Notons d’ailleurs que c’est dans ce merveilleux exotique que la dimension géographique est la plus présente.

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Le merveilleux géographique conjugue donc deux composantes : d’une part, un récit à caractère poético-mythique, et d’autre part, un récit merveilleux exotique. Et par ce procédé particulier, le romancier peut ainsi déplacer ses récits dans l’espace (l’ailleurs) mais aussi dans le temps (l’autrefois).

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Pour illustrer le fonctionnement du merveilleux géographique, prenons l’exemple de la présentation faite par Jules Verne du territoire au sein duquel il a installé une hypothétique et improbable Mission de Santa-Juana, aux sources du fleuve Orénoque :

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« C’était à une cinquantaine de kilomètres dans le nord-est des sources du fleuve et de l’embouchure du rio Torrida que le missionnaire avait choisi l’emplacement de la future bourgade. Choix heureux, s’il en fût, — un sol d’une étonnante fertilité où croissaient les plus utiles essences, arbres et arbrisseaux, entre autres ces marimas dont l’écorce forme une sorte de feutre naturel, des bananiers, des platanes, des cafiers ou caféiers qui se couvrent à l’ombre des grands arbres de fleurs écarlates, des bucares, des caoutchoucs, des cacaoyers, puis des champs de cannes à sucre et de salsepareille, des plantations de ce tabac d’où l’on tire le « cura nigra » pour la consommation locale et le « cura seca » mélangé de salpêtre, pour l’exportation, les tonkas dont les fèves sont extrêmement recherchées, les sarrapias dont les gousses servent d’aromates. Un peu de travail, et ces champs défrichés, labourés, ensemencés, allaient donner en abondance les racines de manioc, les cannes à sucre, et cet inépuisable maïs, qui produit quatre récoltes annuelles avec près de quatre cents grains pour le seul grain dont l’épi a germé » (Jules Verne, Le Superbe Orénoque, chap. XI, 2e partie).

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Le romancier procède dans ce paragraphe à une présentation du site et de la situation de la Mission de Santa-Juana. Or le rio Torrida est une pure invention de Jules Verne. Il permet au romancier de relier hydrographiquement et symboliquement deux territoires entre eux, l’un réellement exploré (par Jean Chaffanjon, en 1886), l’autre inconnu, et qui devient donc le décor de l’intrigue romanesque. L’auteur nous y présente un véritable Jardin d’Éden, utilisant pour cela une rhétorique biblique, notamment lorsqu’il évoque la multiplication des grains à partir d’un « seul grain dont l’épi à germé ». Le récit recouvre à la fois un registre poétique (au sens étymologique du terme : faire, créer), mythique et biblique (la multiplication des pains). L’extraordinaire biodiversité qui s’offre au héros vernien est favorisée notamment par « un sol d’une étonnante fertilité ». Le merveilleux est ici pédologique, botanique et agronomique. Procédé familier à l’auteur, la longue énumération des différentes essences présentes autour de la Mission de Santa-Juana doit convaincre le lecteur de cette invraisemblable diversité bio-géographique qui se développe dans des contrées littéralement exotiques. Cette « extraordinarisation » de l’espace géographique passe également par la convocation d’un discours possibiliste où manifestement le milieu est propice à l’établissement humain, à condition de savoir le mettre en valeur. L’articulation entre réel et imaginaire est ainsi opérée par le truchement d’un merveilleux géographique, qui articule fondamentalement poésie, mythe et exotisme.

4 Un discours essentiellement possibiliste ; la métaphore ou les mots pour dire l’ailleurs

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L’essentiel des Voyages extraordinaires met en scène des personnages, des héros qui évoluent dans des milieux où la liberté de l’homme face à la nature peut s’affirmer. Il ne dépend qu’à ces derniers de faire preuve d’initiative, d’audace (Berdoulay, 1988, p. 76). Sans nier certaines contraintes géographiques, climatiques, au-delà desquelles l’activité humaine relève de l’impossible (Dupuy, 2011c), les rapports homme/milieu dans les récits verniens sont souvent présentés au travers d’un discours essentiellement possibiliste.

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L’installation des colons sur l’île Lincoln est ainsi permise grâce à une nature généreuse qu’un homme en particulier va savoir exploiter et transformer : « Mes amis, ceci est du minerai de fer, ceci une pyrite, ceci de l’argile, ceci de la chaux, ceci du charbon. Voilà ce que nous donne la nature, et voilà sa part dans le travail commun ! – à demain la nôtre ! » (L’Île mystérieuse, chap. XII, 1re partie). Dans ce roman, les colons vont accomplir en l’espace de deux années un à un tous les gestes réalisés par l’homme depuis l’origine de l’humanité (Dupuy, 2011d) : ils travaillent d’abord l’argile, le métal, le bois, puis l’osier, pour terminer par la raffinerie afin d’élaborer le sucre. La seule exception qui est faite ici est celle de la dynamite qui ne peut être utilisée dans le roman en 1865, puisque sa découverte date de 1866 — ce que signale d’ailleurs Jules Verne (chap. XXI, 1re partie) :

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« Après avoir été briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous saurons bien être maçons, que diable ! » (chap. 16, 1re partie) ; « Mais les menuisiers durent être bientôt remplacés par les charpentiers » (chap. 20, 1re partie) ; « Puis, les menuisiers devinrent vanniers [...] » (chap. 22, 1re partie) ; « [...] un jour Cyrus Smith annonça à ses compagnons qu’ils allaient se transformer en raffineurs » (chap. 22, 1re partie).

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Les naufragés disposent alors de tous les éléments nécessaires à la colonisation, l’aménagement et la valorisation de l’île. Le projet géographique est évident, et certaines contraintes de l’île sont ainsi contournées grâce au talent d’un homme de science, l’ingénieur Cyrus Smith. Le héros vernien est alors cet homme capable de transformer à son profit certains obstacles imposés par la nature pour installer ici et là des établissements où il peut enfin vivre en harmonie avec son environnement.

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Le cas du roman Le Superbe Orénoque est également emblématique de ce discours possibiliste qui repose ici sur une trame coloniale et une foi chrétienne qui n’est pas sans rappeler les orientations religieuses du romancier :

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« Pour tout personnel, en arrivant au milieu de ce désert, le Père Esperante n’avait qu’un jeune compagnon nommé Angelos. Ce novice des missions étrangères, alors âgé de vingt ans, était enflammé comme lui de ce zèle apostolique qui accomplit des prodiges et des miracles. Tous les deux — au prix de quelles difficultés et de quels dangers ! -, sans jamais faiblir, sans jamais reculer, ils avaient créé, développé, organisé cette Mission de Santa-Juana, ils avaient régénéré toute une tribu au double point de vue moral et physique, constitué une population qui, à cette heure, se chiffrait par un millier d’habitants, en y comprenant ceux des llanos du voisinage. [...] Un peu de travail, et ces champs défrichés, labourés, ensemencés allaient donner en abondance [...] » (Le Superbe Orénoque, chap. XI, 2e partie).

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La progression du travail est soulignée dans le cas présent par la succession des trois verbes utilisés par le romancier : « défrichés », « labourés », « ensemencés ».

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C’est ainsi que dans les Voyages Extraordinaires la science et la technique, mises entre les mains d’hommes responsables, assurent à celles et ceux qui le veulent la possibilité de s’installer dans presque toutes les régions du monde. Mais le roman géographique vernien montre cependant que cette prise de possession se réalise avant tout par l’imaginaire.

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Écrire l’ailleurs, c’est être également capable de trouver les mots justes pour dire l’inconnu, l’extraordinaire, le merveilleux. Confronté à cette difficulté rhétorique, Jules Verne emploie régulièrement dans ses récits une figure de style propre à relier entre eux deux mondes parfois bien éloignés. La métaphore est ainsi ce puissant trope qui caractérise aussi l’écriture du roman géographique.

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Marc Brosseau, rappelant les travaux de Vincent Berdoulay sur la métaphore, souligne que « [...] la question de la métaphore déborde du cadre de l’imagination poétique. Elle est d’un intérêt épistémologique de premier plan. Les recherches sur la métaphore organiciste menées par Vincent Berdoulay, rejoignent certaines de ces préoccupations en ce qu’il y décèle une source importante de créativité pour la pensée géographique » (Brosseau, 1996, p. 83).

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Étymologiquement, la métaphore est un « transport » (Rey, 2007, p. 2214). Fondée sur l’analogie, la substitution, elle permet de mettre en relation un mot ou un groupe de mots avec un champ lexical auquel ils n’appartiennent pas, tout en créant du sens et en enrichissant la description qui est faite. Jules Verne use régulièrement de cette puissante figure de rhétorique (souvent introduite par une prétérition), particulièrement bien sûr lorsqu’il aborde des territoires qui n’ont jamais été décrits au moment où il en parle (Dupuy, 2011b). Parfois, c’est le roman tout entier qui constitue une métaphore spécifique (Dupuy, 2011d). Telle l’image poétique, elle prend directement racine dans l’esprit du lecteur, sans que ce dernier ait pourtant l’histoire de cette nouvelle image. La puissance d’évocation de la métaphore constitue l’un des outils les plus adaptés à l’écriture de l’ailleurs géographique, là où l’imaginaire prend place (Roux, 1999, p. 4 et 47). Et c’est en évoquant cet ailleurs que l’auteur est amené à dire, à écrire autrement le savoir géographique qui fait la richesse de son œuvre.

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Il est possible d’établir une typologie des principales métaphores utilisées par Jules Verne dans ses romans. Ainsi, la description des formes du relief, de la géologie, des configurations topographiques que le héros vernien observe offre au romancier l’opportunité d’employer des métaphores architecturales :

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« La pente de cette nouvelle galerie était peu sensible, et sa section fort inégale. Parfois une succession d’arceaux se déroulait devant nos pas comme les contre-nefs d’une cathédrale gothique. Les artistes du Moyen Âge auraient pu étudier là toutes les formes de cette architecture religieuse qui a l’ogive pour générateur. Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés dans le massif pliaient sous la retombée des voûtes » (Voyage au centre de la Terre, chap. XIX).

« Appuyée sur des espèces de pieds-droits latéraux, ici se surbaissant en cintres, là s’élevant sur des nervures ogivales, se perdant sur des travées obscures dont on entrevoyait les capricieux arceaux dans l’ombre, ornée à profusion de saillies qui formaient comme autant de pendentifs, cette voûte offrait un mélange pittoresque de tout ce que les architectures byzantine, romane et gothique ont produit sous la main de l’homme. Et ici, pourtant, ce n’était que l’œuvre de la nature ! » (L’Île mystérieuse, chap. XVIII, 1re partie).

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La complexité des formes et structures observées oblige ici le narrateur à établir un pont avec l’architecture des cathédrales et son champ lexical spécifique parfaitement compréhensible et identifiable par le lecteur de l’époque considérée. La métaphore va cependant plus loin que la simple analogie : elle crée un sens nouveau.

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Si Jules Verne n’utilise pas ici le registre minéralogique et géologique pour décrire les merveilles observées au centre de la terre ou sur cette île inconnue, inversement ce même registre permet cependant de dire plus efficacement les spectaculaires paysages rencontrés par les hôtes-prisonniers du capitaine Nemo, au sein du Nautilus. Décrivant des glaces flottantes, ou encore la banquise, observées sous les eaux, le narrateur emprunte volontairement son vocabulaire au champ lexical de la géologie, et plus particulièrement ici de la minéralogie : elles « [...] montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les lignes ondulées. D’autres, semblables à d’énormes améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre » (Vingt mille lieues sous les mers, chap. XIII, 2e partie) ; « C’est que la puissante réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Je ne saurais peindre l’effet des rayons voltaïques sur ces grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête, chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d’une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l’œil ne pouvait soutenir l’éclat » (Vingt mille lieues sous les mers, chap. XIV, 2e partie).

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Les effets de lumière produisent des éclats que seul le champ lexical de la minéralogie semble être en mesure de rendre compte. Il résulte aussi de cette métaphore une intertextualité évidente qui renvoie à certaines descriptions faites dans un des tout premiers romans de l’auteur : Voyage au centre de la Terre.

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Des métaphores célestes, astronomiques ponctuent aussi le récit vernien, notamment dans certains passages qui décrivent des personnages littéralement hors du commun. À propos de Sir Francis Cromarty, le narrateur écrit : « Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C’était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle » (Le Tour du monde en quatre-vingts jours, chap. XI). Le héros de l’aventure, le célèbre Phileas Fogg, a droit quant à lui à une métaphore filée, toujours astronomique :

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« Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et au-dessus d’eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans s’inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui. Et, cependant, dans le voisinage, il y avait — suivant l’expression des astronomes — un astre troublant qui aurait dû produire certaines perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non ! le charme de Mrs Aouda n’agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et les perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à calculer que celles d’Uranus qui ont amené à la découverte de Neptune » (Le Tour du monde en quatre-vingts jours, chap. XVII).

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Ici la métaphore renseigne autant sur la psychologie complexe du personnage que sur la finalité d’un roman où l’objectif est de faire le tour du monde en un temps donné. Et il est possible alors de parler dans le cas présent, comme avec l’exemple de Nemo (cf. infra.), de métaphore métonymique : la métaphore s’appuie ici sur une métonymie car, à partir de la description de la psychologie et du comportement de Phileas Fogg, il est possible aussi de caractériser la dynamique propre du roman (Genette, 1972, p. 45).

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Les métaphores peuvent être déclinées également dans un registre organiciste propre à l’époque considérée (Berdoulay, 1982). Jules Verne, géographe amateur, ne manque pas d’en employer, afin de donner vie, de donner corps à certaines portions de territoires alors encore inconnus :

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« Pays tourmenté, où les arêtes se confondent, où les reliefs semblent en désaccord avec les logiques lois de la nature, même dans ses caprices hydrographiques et orographiques [...] » (Le Superbe Orénoque, chap. XI, 2e partie).

« Sous l’éperon du Nautilus s’étendait une vaste plaine tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle capricieux qui caractérise la surface d’un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques » (Vingt mille lieues sous les mers, chap. XIII, 2e partie).

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Agissant ainsi, l’écrivain est en mesure alors de ne pas sombrer dans l’aridité d’une description physique qui pourrait amener certains lecteurs à renoncer à lire la suite de l’aventure.

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Il existe enfin un dernier type de métaphore, beaucoup plus rare, et qui est un cas particulier du registre organiciste : la métaphore (métonymique) écologique (Dupuy, 2011b). La plus emblématique que nous ayons analysée est présente dans Vingt milles lieues sous les mers. Décrivant dans le chapitre XVIII de la première partie une troupe d’argonautes naviguant sur l’océan, le professeur et narrateur Aronnax explique ainsi qu’« il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les Anciens, présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien, avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des savants de la Grèce et de l’Italie. Ils l’appelèrent Nautilus et Pompylius. Mais la science moderne n’a pas ratifié leur appellation, et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d’Argonaute. [...] L’argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais il ne la quitte jamais. — Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C’est pourquoi il eût mieux fait d’appeler son navire l’Argonaute » (Vingt mille lieues sous les mers, chap. XVIII, 1re partie).

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Le narrateur procède donc ici à une correspondance évidente et efficace entre le style de vie de ces animaux et celui du capitaine Nemo, enfermé dans son Nautilus. D’une écologie animale nous passons à une écologie véritablement humaine de ce personnage mythique dans l’œuvre vernienne.

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Les métaphores assurent ainsi à l’écrivain la possibilité d’intégrer une part essentielle d’imaginaire dans le cadre de la mise en correspondance qui est effectuée. Grâce à cette figure de rhétorique Jules Verne peut dire un ailleurs exotique, extraordinaire, inattendu. Et par l’emploi régulier de ce trope il peut également inscrire son récit dans le cadre d’un discours possibiliste qui sera systématisé par la suite chez les géographes de l’École française de Géographie. Le héros vernien apparaît alors comme un sujet libre qui a pour ambition de s’implanter aussi au-delà des limites qui peuvent faire obstacle à son désir de connaissance.

5 Des épigones de Jules Verne à Julien Gracq : la géographie et l’imaginaire géographique au service du roman

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L’œuvre – immense – de Jules Verne ne constitue dans la deuxième moitié du XIXe siècle que la partie émergée d’un vaste iceberg littéraire où d’autres écrivains, contemporains et/ou successeurs de l’auteur des Voyages extraordinaires, ont publié dans une veine similaire, associant géographie, science et imaginaire. Ces épigones, fortement influencés par la figure de proue des éditions Hetzel, sont ainsi pléthore. Il ne faut donc pas réduire le champ du roman géographique aux uniques récits verniens. C’est ainsi que la grille d’analyse que nous avons élaborée est par conséquent transférable à d’autres œuvres littéraires qui malheureusement ne sont pas passées à la postérité (ou très faiblement, dans quelques cercles d’initiés). Citons, par exemple – et parmi bien d’autres – Louis Boussenard (1847-1910) ou encore Paul d’Ivoi (1856-1915) [8][8] Sur cette question, voir plus particulièrement :.

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L’œuvre de Louis Boussenard est très proche de celle de Jules Verne (Rocambole, 2005b, p. 22 et suivantes), en témoigne son deuxième roman Le Tour du monde d’un Gamin de Paris (1879), un écho évidemment direct au fameux Tour du monde en quatre-vingts jours (1873). Pour Jean-Yves Puyo – qui a co-dirigé avec Vincent Berdoulay notre thèse doctorale dont l’article ici présent constitue l’un des approfondissements – les 34 romans écrits par Boussenard peuvent être légitimement qualifiés « de géographiques car reproduisant les codes d’écriture [...] ayant assuré le succès universel de Jules Verne » (Puyo, 2011, p. 138) [9][9] Le premier roman de Louis Boussenard est publié 16....

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Comme son titre générique l’indique, la série des Voyages excentriques de Paul d’Ivoi (soit 21 volumes) emprunte quant à elle évidemment le chemin tracé par les Voyages extraordinaires de Jules Verne [10][10] Ce premier roman de Paul d’Ivoi, de la série des Voyages.... Citons notamment Les Cinq sous de Lavarède où, comme le note Marie Palewska, « beaucoup d’emprunts à Jules Verne peuvent être repérés dans ce roman » (Rocambole, 2005b, p. 35).

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Mais, au-delà des cousins, des successeurs, des imitateurs de Jules Verne, il est important de souligner l’influence que ce dernier a eue sur de grands auteurs classiques du XXe siècle, au premier rang desquels l’on retrouve la figure incontournable de Julien Gracq. Ce dernier n’a d’ailleurs jamais cessé de reconnaître sa dette envers Jules Verne :

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« Il y a eu pour moi, Poe, quand j’avais douze ans – Stendhal, quand j’en avais quinze – Wagner, quand j’en avais dix-huit – Breton, quand j’en avais vingt-deux. Mes seuls véritables intercesseurs et éveilleurs. Et auparavant, pinçant une à une toutes ces cordes du bec grêle de son épinette avant qu’elles ne résonnent sous le marteau du piano forte, il y a eu Jules Verne. Je le vénère, un peu filialement. Je supporte mal qu’on me dise du mal de lui. Ses défauts, son bâclage m’attendrissent. Je le vois toujours comme un bloc que le temps patine sans l’effriter. C’est mon primitif à moi. Et nul ne me donnera jamais honte de répéter que Les Aventures du capitaine Hatteras sont un chef-d’œuvre » (Gracq, 1961, p. 42).

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Il est en effet possible de souligner comment des éléments de la grille d’analyse que nous avons développée ici s’appliquent parfaitement à l’œuvre gracquienne, et particulièrement à son célèbre roman Le Rivage des Syrtes (1951).

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Dans cet entre-deux géographique, sorte de tiers-espace, Gracq propose un récit de l’attente (fortement prétéritif) où, au-delà de la limite à ne pas dépasser (les côtes du Farghestan), s’ouvre un monde onirique, mystérieux, dangereux. Le territoire décrit procède d’un véritable syncrétisme géographique reposant sur une toponymie et des descriptions qui font écho à la fois à l’Asie centrale, la Lybie, l’Italie, les mers Noire et Caspienne.

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Le romancier use d’un merveilleux géographique évident qui lui permet d’articuler poésie, mythe et exotisme. Les métaphores sont multiples dans ce texte où le soin apporté à l’écriture n’est pas sans rappeler l’une des ambitions de Verne : « [...] j’ai essayé d’atteindre un idéal de style » (Compère, Margot, 1998, p. 92). La géographie et l’imaginaire sont au cœur de ce récit déroutant où l’on retrouve la figure du volcan si chère à Jules Verne (Dupuy, 2005, p. 10- 18) : « Très au-delà, prodigieux d’éloignement derrière cet interdit magique, s’étendaient les espaces inconnus du Farghestan, serrés comme une terre sainte à l’ombre du volcan Tängri [...] » (Gracq, 1951, p. 29). Mais, à la différence des héros verniens, le héros gracquien ne dépassera jamais (ou si peu) cette limite interdite.

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La présentation et l’analyse des différentes composantes principales du récit vernien permettent de dégager ainsi une première grille de lecture susceptible de définir le roman géographique, tel qu’il apparaît notamment au travers des Voyages extraordinaires. Géographie et imaginaire (géographique) sont ainsi au cœur de ces aventures qui s’articulent fondamentalement autour du chronotope de l’ailleurs-maintenant par opposition au chronotope de l’ici-autrefois du roman historique. L’inversion chronotopique alors réalisée permet au romancier de faire évoluer ses personnages dans des géographies où s’opère le passage du réel vers l’imaginaire, et son retour.

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Il apparaît également que Jules Verne a réactivé dans ses écrits un récit à caractère poético-mythique, lui assurant l’inscription du mythe, de la poésie et des symboles. Associé au merveilleux exotique tel qu’il est défini par Tzvetan Todorov, nous proposons alors l’appellation de merveilleux géographique pour qualifier ce type de récit particulier qui permet à l’auteur de composer ses romans géographiques.

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Au niveau rhétorique, la métaphore constitue un outil privilégié du romancier lorsqu’il doit décrire des ailleurs géographiques pour lesquels il ne dispose d’aucune information. Elles assurent ce lien entre deux mondes parfois très éloignés, à l’image de ces espaces géographiques réels et imaginaires que l’auteur nous présente. Ce puissant trope permet également à l’auteur d’intégrer cette part d’imaginaire qui rend ses Voyages littéralement extraordinaires.

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Enfin, un discours essentiellement possibiliste assure au romancier français l’écriture d’aventures où le sujet (géographique) est en mesure d’affirmer un certain degré de liberté face à une nature qui lui impose de nombreuses limites. La dépendance relative de l’homme face à la terre, au milieu dans lequel il évolue, est donc fonction de son degré d’initiative et des moyens qu’il va mettre en œuvre pour assurer la réussite de son entreprise. Le roman géographique semble donc couronner, dans le cas des Voyages extraordinaires, la modernité d’un sujet de plus en plus émancipé de la terre qui l’a vu naître. Et c’est en appliquant cette grille de lecture à tous ses romans que Jules Verne a pu en son temps écrire cette « longue série de romans géographiques » (Compère, Margot, 1998, p. 101).

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Jules Verne semble ainsi être, au XIXe siècle, le plus illustre représentant de ce genre romanesque alors en train de se constituer. Mais nous savons que derrière l’écrivain français se cache une multitude d’autres auteurs qui ont publié dans la même veine romanesque. Lire et analyser plus profondément ces auteurs peu connus ou totalement méconnus permettrait ainsi de voir comment la grille de lecture que nous avons constituée se décline également dans ces productions écrites qui ont participé aussi à la transmission du savoir géographique il y a maintenant 150 ans.


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Notes

[1]

Ce tableau est tiré de l’article de Jean-Marie Seillan (p. 201-202). Nous y avons rajouté les références aux romans historique et géographique.

[2]

Cf. infra : « Le merveilleux géographique : le passage du réel vers l’imaginaire, et son retour ».

[3]

Pour Victor Segalen « La sphère est la Monotonie. Les pôles ne sont que fiction. Le centre seul ? avec son absence de pesanteur. » Segalen V. (1994). Essai sur l’exotisme : une esthétique du divers (notes). Montpellier : Fata Morgana, p. 52.

[4]

Cf. infra : « La métaphore, ou les mots pour dire l’ailleurs ».

[5]

C’est nous qui soulignons.

[6]

Les quatre premiers romans publiés sont : Les Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieues sous les Mers, L’Île Mystérieuse et Le Sphinx des glaces. L’analyse de J.-L. Steinmetz sur le merveilleux géographique dans l’œuvre de Jules Verne se limite aux quelques lignes que nous reproduisons ici.

[7]

À la différence du merveilleux pur, qui ne suppose aucune explication, dans le cadre du merveilleux excusé « [...] le surnaturel reçoit encore une certaine justification » (Todorov, 1976, p. 59). Sur les multiples déclinaisons et utilisations du merveilleux dans l’œuvre de Jules Verne, voir notre thèse : Dupuy, 2009, p. 106 sqq. http://pagesperso-orange.fr/jules-verne/These_Lionel_Dupuy.pdf

[8]

Sur cette question, voir plus particulièrement :

– « Dans le sillage de Jules Verne » (2005). Le Rocambole, n° 30, Amiens, Encrage.

– « Cousins de Jules Verne » (2005). Le Rocambole, n° 32, Amiens, Encrage.

– Letourneux M. (2010). Le roman d’aventures. 1870-1930, Limoges, Pulim.

[9]

Le premier roman de Louis Boussenard est publié 16 ans après le premier roman de Jules Verne.

[10]

Ce premier roman de Paul d’Ivoi, de la série des Voyages excentriques, est publié en 1893.

Résumé

Français

Les Voyages extraordinaires de Jules Verne (1828-1905) ont toujours été présentés comme des romans géographiques par son auteur. Partant de ce constat, l’article analyse, dans ces récits, les différentes composantes récurrentes qui permettent de mieux cerner les contours d’un genre qui se dessine dans la deuxième moitié du XIXe siècle et s’estompe après la Première Guerre mondiale. Il apparaît notamment que l’intégration d’un puissant imaginaire dans le roman participe activement à l’écriture et à la transmission du savoir géographique, en articulant fondamentalement poésie, mythe et exotisme. Les récits de Jules Verne relèvent ainsi d’un opérateur que nous définissons comme le merveilleux géographique.

Mots-clefs

  • imaginaire géographique
  • Jules Verne
  • merveilleux géographique
  • roman géographique
  • Voyages extraordinaires

English

Jules Verne’s Extraordinary Journeys or the geographical novel of the 19th CenturyThe Extraordinary Journeys by Jules Verne (1828-1905) have always been described by the novelist himself as geographical novels. Consequently, this article provides an analysis of the various recurring elements found in these narratives that enable us to define better the borders of a genre which came into being during the second half of the 19th century and then faded out after the First World War. It appears in particular that the integration of a potent imagination in the novel is active ingredient for writing and transmitting geographical knowledge, creating a fundamental link between poetry, myth and exoticism. As a consequence, the narratives of Jules Verne belong to an operator we can define as the geographically marvellous.

Keywords

  • geographical imagination
  • Jules Verne
  • geographically marvellous
  • geographical novel
  • Extraordinary Journeys

Plan de l'article

  1. 1 L’imaginaire au cœur du récit vernien : Jules Verne, auteur de « romans géographiques »
  2. 2 Un imaginaire géographique ancré dans l’exotisme et le colonialisme
  3. 3 Le merveilleux géographique : le passage du réel vers l’imaginaire, et son retour
  4. 4 Un discours essentiellement possibiliste ; la métaphore ou les mots pour dire l’ailleurs
  5. 5 Des épigones de Jules Verne à Julien Gracq : la géographie et l’imaginaire géographique au service du roman

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