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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2003/2 (58e année)


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Il n’est jamais facile de dresser un bilan des recherches allemandes sur le nazisme [1][1] Il existe deux très bonnes synthèses en français décrivant.... L’observateur de l’historiographie d’outre-Rhin [2][2] On a choisi de se concentrer sur les recherches allemandes..., plongé dans un flot incessant de publications, de recensions, de séminaires et de colloques, n’a guère le loisir de prendre du recul et de réfléchir aux axes de recherches d’un champ scientifique qui compte parmi les plus parcourus de l’histoire de l’Europe au XXe siècle. Pourtant, à y regarder de plus près, cette historiographie se trouve à une période charnière de son existence.

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Le débat opposant intentionnalistes et fonctionnalistes, virulent jusqu’au début des années 1990, a progressivement perdu de son intensité tout autant que de sa pertinence, et plusieurs auteurs appellent à son dépassement [3][3] Par exemple, CHRISTOPHER R. BROWNING, « Beyond “Intentionalism”.... Par ailleurs, l’université allemande a vécu en 1996 une véritable tempête médiatique avec la controverse autour de Daniel Goldhagen, qui n’a pas été sans conséquences sur les travaux récents ou en cours. Enfin, il y a plus de dix ans maintenant que les archives des pays de l’Est se sont ouvertes aux chercheurs occidentaux à la suite de l’effondrement du bloc soviétique, apportant leur lot de trouvailles inédites [4][4] Rappelons la découverte aux archives spéciales de Moscou..., bouleversant les centres de gravité de la recherche sur le nazisme. Lentement, mais inexorablement, un changement de paradigme est donc intervenu à l’horizon de l’historiographie allemande du nazisme.

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Une vague d’investigation extrêmement fournie s’est de fait imposée, qui a imprimé un triple mouvement à l’historiographie du nazisme : un recentrement sur les acteurs du génocide, un élargissement des perspectives d’appréhension de la répression nazie, avec un intérêt croissant des chercheurs pour les Tziganes et les malades mentaux, et, enfin, la publication de travaux extrêmement précis sur les logiques locales menant aux décisions génocidaires.

Une histoire des acteurs du génocide

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À vrai dire, le recentrage sur les bourreaux a commencé par une question mal posée, qui plus est sur un ton polémique. En effet, D. Goldhagen, qui a opéré ce retour sur les acteurs de la Shoah [5][5] DANIEL GOLDHAGEN, Les bourreaux volontaires de Hitler...., récusait l’image du militant subjugué par la rhétorique hitlérienne comme celles du fonctionnaire à la perspective parcellisée et du tueur agissant par crainte des représailles ou par peur du regard des autres. À ces modèles focalisés sur le rôle de la coercition dans leurs mobiles, il substituait un individu mû par l’unique ressort de sa pensée et de ses positions morales, mettant ainsi en scène le retour du sujet pensant et agissant.

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Christopher R. Browning, cible privilégiée des attaques de D. Goldhagen, consacra, en retour, deux articles à ce qui le séparait du sociologue de Harvard [6][6] CHRISTOPHER R. BROWNING, « Die Debatte über die Täter.... Ces deux auteurs avaient en effet travaillé sur la même unité, le 101e Bataillon de police, et sur les mêmes documents, mais pour aboutir à des conclusions fort différentes. Pour D. Goldhagen, les tueurs n’avaient pris part au massacre que volontairement et en toute connaissance de cause. Le seul facteur explicatif à cette participation ne pouvait donc être qu’un antisémitisme spécifique, érigeant le génocide en « projet national » allemand. Dans ses deux contributions, C. R. Browning ne put que constater la profonde différence entre l’explication monocausale de D. Goldhagen et la sienne qui, liant une multitude de facteurs d’influence sur les attitudes des bourreaux, aboutit à une image plus nuancée de leurs motivations. Il formule en effet, dans son nouveau livre, une typologie élargie du comportement de ces hommes des bataillons de police face à la violence qu’ils infligeaient aux communautés juives [7][7] CHRISTOPHER R. BROWNING, « German Killers. Behavior....

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Un premier groupe, que C. R. Browning décrit comme une « minorité significative » sans pouvoir la chiffrer avec précision, s’est si bien habitué au meurtre qu’il finit par y prendre plaisir. Les hommes qui en relèvent présentent des comportements empreints de sadisme, se déclarant volontaire pour les Judenjagde [8][8] Littéralement : « chasse aux Juifs ». et fêtant le succès des opérations par de fréquentes libations. Le second groupe, formé par la majorité des policiers du 101e Bataillon, s’est conformé aux impulsions exterminatrices sans jamais les remettre en cause ni montrer de faiblesse. Loin de réfléchir à la dimension morale de leurs actes, ces hommes ordinaires ont une image fondamentalement déshumanisée de leurs victimes. Ils pensent soutenir l’action de l’Allemagne en guerre, sans prendre plaisir à leur besogne, à l’égard de laquelle ils éprouvent même une répulsion certaine, qui s’amenuise toutefois après les premiers meurtres. Si ces individus ont consenti aux meurtres, rien ne permet, selon C. R. Browning, de certifier qu’ils étaient volontaires pour le massacre. Le dernier groupe, enfin, plus restreint en effectifs, est composé d’éléments qui n’ont pas pris part aux tueries. Se tournant vers leur commandant, plus de 10% des hommes du 101e Bataillon ont obtenu leur exemption, invoquant leur faiblesse ou le fait qu’ils étaient eux-mêmes pères de familles [9][9] C. R. BROWNING, « Die Debatte... », art. cit., pp..... Mal vus de la majorité de leurs compagnons d’unité, ils ne concevaient pas leur refus en termes politiques ou moraux et ne reprochaient en rien leur attitude criminelle à leurs camarades. « Hommes ordinaires » bien plus qu’« Allemands ordinaires », les membres des bataillons de police se sont conformés aux directives exterminatrices parce qu’ils étaient incapables de se soustraire à la pression du groupe, qu’ils trouvaient plus facile de tirer sur des femmes et des enfants que de passer pour des lâches aux yeux de ceux qui constituaient leur cadre de socialisation primaire.

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Ce regain d’intérêt pour les auteurs du génocide ne s’est pas cependant pas limité à une passe d’armes entre deux auteurs. Il s’agit en réalité d’une tendance lourde de l’historiographie allemande de la Shoah. Ainsi de nombreuses études, ces dernières années, ont-elles pris pour sujet un groupe de dignitaires nazis [10][10] Citons notamment, sur les commandants de camps de concentration,.... L’un des précurseurs en la matière fut Ulrich Herbert qui, à l’occasion d’une très brillante biographie d’un dirigeant de la Gestapo – Werner Best –, s’est intéressé au groupe des cadres de l’appareil répressif SS [11][11] ULRICH HERBERT, Best : Biographische Studien über Radikalismus,....

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Les organes de répression de la SS étaient au nombre de trois. Les deux premières instances, la Gestapo (police secrète d’État) et la Kripo (police criminelle), sont des organismes d’État préexistant au IIIe Reich qui se contente d’en « nazifier » les fonctionnaires. Elles forment le volet inquisitorial et exécutif de ces organes. Le Sicherheitsdienst, enfin, est un service de renseignement fondé en 1931 par Reinhard Heydrich. C’est un organisme du NSDAP qui accueille des militants bénévoles de la SS. À partir de 1939, la Kripo, la Gestapo et le SD sont fondus en un organe central unique, le RSHA.

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Au sommet de cet appareil répressif, dirigeant ses antennes régionales ou les bureaux des services centraux, un groupe de trois cents officiers SS a, dès 1940-1941, assuré la mise en place des politiques de répression ainsi que les déportations vers les camps de concentration et d’extermination. Placés à la tête des Einsatzgruppen, ces hommes ont pris directement part au génocide en dirigeant les opérations mobiles de tueries en Russie occupée [12][12] Sur les Einsatzgruppen, on consultera HELMUT KRAUSNICK.... C’est dire l’importance de ce groupe qui, point de mire de récentes études [13][13] Voir U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit.;..., fait l’objet d’un premier essai de synthèse.

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Ce groupe, dont 75 % des hommes sont nés entre 1903 et 1915, montre une très grande cohérence générationnelle; ils constituent indéniablement une élite culturelle, dont plus de 60 % ont suivi un cursus universitaire, conclu pour 30 % d’entre eux par un doctorat [14][14] U. HERBERT, Nationalsozialistische Vernichtungspolitik...,.... De formation essentiellement juridique ou économique, ils intègrent les organes de répression du IIIe Reich entre 1935 et 1938, y connaissent des carrières rapides, alternant fonctions exécutives dans les instances locales de la Gestapo et fonctions directrices dans les bureaux centraux berlinois du RSHA.

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U. Herbert et Michael Wildt décèlent, dans la très grande cohérence générationnelle du groupe, un vécu commun qui s’incarne dans une « attitude » propre à cette Kriegsjugendgeneration. Trop jeunes pour avoir pris part aux combats de la Grande Guerre, reprochant à leurs aînés leur trop grand idéalisme, ces hommes font leurs premières expériences en politique au lendemain de la guerre, dans les corporations étudiantes qui, dès 1921, basculent vers l’extrême droite antisémite. Leur adhésion au national-socialisme est alors l’aboutissement d’un parcours politique souvent précoce, marqué par cette socialisation étudiante à forte connotation völkische, élitaire, raciste et antisémite. U. Herbert attribue ainsi une double spécificité à l’univers intellectuel de ces hommes. D’une part, ils se définissent, au sein de l’appareil nazi, en opposition à l’antisémitisme plébéien et écumant des SA et de Julius Streicher et proposent une attitude dite raisonnable et scientifique face à ce qu’ils appellent la « question juive », tout en adoptant la dimension fondamentalement biologique de l’antisémitisme extrémiste. Ils font ainsi la jonction entre l’antisémitisme populaire et un antisémitisme bourgeois resté d’essence religieuse. D’autre part, U. Herbert reprend à son compte le concept de réalisme héroïque – développé dans les années 1920 dans l’entourage d’Ernst Jünger par W. Best – pour qualifier les attitudes politiques des dirigeants du RSHA. Combinant des aspirations idéalistes et un esprit de sacrifice à une forme particulière de rationalité, ils ont, d’après U. Herbert, vu dans la mise en pratique de la politique d’extermination à l’Est une « mise à l’épreuve » vécue sur le mode héroïque.

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Jetant ainsi une lumière originale sur un groupe déterminant d’acteurs du génocide [15][15] Un indice de leur importance est le fait qu’ils apparaissent,..., l’auteur franchit une étape vers une histoire des Täter. À sa suite M. Wildt a livré une étude approfondie du groupe des trois cents officiers du Reichssicherheitshauptamt [16][16] M. WILDT, Generation des Unbedingtes..., op. cit.. Dans un récit qui fait la part belle aux événements et aux biographies, il reconstruit ce que furent les parcours de ces militants nazis, restituant leur jeunesse et leurs premières expériences militantes avant de les réintégrer, à partir de 1933, dans l’histoire de l’institution à laquelle ils ont donné vie [17][17] La première partie, intitulée Weltanschauung, se termine.... Cet excellent travail, au total, permet de compléter les travaux de U. Herbert, sans toutefois que les deux auteurs réussissent vraiment à rendre la cohérence des itinéraires personnels des hommes du groupe. Son analyse semble notamment souffrir d’un défaut de conceptualisation. L’usage de notions telles que le « réalisme héroïque », la « forme spécifique de rationalité », l’« objectivité » l’amène en effet à définir l’univers mental des dirigeants du RSHA en le cantonnant à l’histoire des idées. Les motifs qui conduisent ces jeunes diplômés à s’engager dans le nazisme ne peuvent, dans son optique, que ressortir à l’univers de l’abstraction sans que la sphère des sensibilités, des émotions soit jamais atteinte. C’est, à notre sens, occulter une dimension capitale du mécanisme d’engagement de ces hommes dans le nazisme, dimension que, d’ailleurs, M. Wildt ne met pas non plus en lumière.

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Otto Ohlendorf est l’un de ces officiers SS que U. Herbert et M. Wildt ont pris pour objet d’étude. Chef du SD Inland (service de renseignement intérieur), général à quarante ans, il a en outre dirigé l’Einsatzgruppe D qui a pris en charge les opérations mobiles de tueries en Crimée. Il est, à ce titre, responsable du massacre de près de cent mille hommes, femmes et enfants, juifs pour la plupart. O. Ohlendorf qui, sans rien nier, a mis en place face à ses juges une très ambitieuse stratégie de justification, sait risquer pour ces faits la peine capitale – il fut d’ailleurs exécuté à Landsberg en 1951 – lorsqu’il prononce sa dernière déclaration avant le verdict devant le tribunal américain de Nuremberg, le 3 février 1948 :

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S’il plaît au Tribunal, toute la littérature sérieuse traitant du national-socialisme, et particulièrement la littérature religieuse, s’accorde à faire du national-socialisme non pas une cause, mais une conséquence d’une crise spirituelle. Cette crise, qui s’est déployée durant les derniers siècles, avec une acuité particulière dans les dernières décennies, revêt deux aspects. Il s’agit, d’une part, d’une crise spirituelle et morale et, d’autre part, d’une crise politique et sociale. [...]

Ma génération a estimé que ce délabrement spirituel, religieux et social avait un effet profond, quand elle est devenue consciente des conditions sociales qui l’environnaient. Il n’y avait pour elle aucune valeur qui ne soit critiquée. Trente partis ou plus se disputaient le pouvoir étatique et représentaient des intérêts opposés. Cette génération ne s’est pas vue offrir d’idée incontestée lui apprenant à vivre en tant qu’être humain. Son futur social était sans espérance. Il est compréhensible, dans ces conditions, que cette génération n’ait pas regardé la richesse comme un but. [...]

Par ailleurs, la dépendance de chaque individu à la constitution et aux conditions d’existence de la société, de l’État, de la nation dans lesquels il vit était beaucoup trop importante aux yeux de cette génération pour qu’elle ne se mette pas à chercher les buts et les moyens de remplacer la domination changeante des groupes d’intérêts par un ordre qui serait basé sur une conception globale, en relation avec tous les individus, sans se soucier de leur statut social. C’est cette idée que nous avons trouvée dans le national socialisme, et nous avons compté sur lui pour nous fournir la base d’un ordre nouveau. Ce n’est pas par frivolité que nous parlions du Reich Millénaire, car nous savions que les grands développements de l’humanité prennent des siècles et même des millénaires pour mûrir et donner naissance aux développements les plus neufs.

De ce fait, nos esprits n’étaient pas impatients, mais nous étudiions l’histoire de l’espèce humaine, histoire religieuse comprise, ainsi que les hauts et les bas des États et nations dans le but de trouver une idée susceptible de nous guider dans les déclins et les montées en puissance des peuples, les indications qui nous permettraient d’accomplir l’exigence de notre temps, provoquée par les expériences et les souffrances de l’histoire. De cette quête en l’histoire, nous avons retiré la certitude que les grandes questions religieuses, les grands problèmes moraux et éthiques flanquent les événements actuels de portée historique[18][18] Trials of War Criminals, Fall IX, United States of....

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Il est certes possible d’appréhender ce texte, comme U. Herbert, avec les outils de la Geistesgeschichte classique et, par exemple, de voir dans le nazisme le dernier avatar d’un idéalisme allemand revu au prisme du « réalisme héroïque » [19][19] Cette interprétation, classique, est représentée dans.... Pourtant, ce qui transparaît dans ce texte n’est pas un corpus doctrinal en tant que tel, mais plutôt l’usage d’un système de croyances intériorisé qui fonde un discours sur le monde et l’histoire [20][20] Il est dans cette optique extrêmement intéressant de.... La Grande Guerre, l’occupation de la Rhénanie, les affrontements de Haute-Silésie, les crises de 1921,1924, puis de 1929 se sont fondus en une irrépressible poussée d’angoisse eschatologique et se voient réinterprétés – sans toutefois être nommés autrement que comme des expériences et souffrances de l’histoire – à l’aune du déterminisme nazi. Tout se passe comme si Ohlendorf – et cela est valable pour toute la Kriegsjugendgeneration au nom de laquelle il prétendait parler –, confronté à une crise protéiforme, avait trouvé dans le nazisme ce fondamentalisme biologique déterministe, une grille de lecture donnant sens à une conjoncture extrêmement angoissante.

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La dimension utopique du nazisme apparaît ici dans toute son intensité. Le Tausendjähriges Reich, que les historiens ont longtemps considéré comme un concept de propagandistes vidé de toute substance, devient, dans les propos de l’économiste SS, la perspective de l’incarnation du Millenium. O. Ohlendorf y croit de toute sa tête, certes, mais aussi de toute son âme et de tout son corps. C’est sans doute en allant audelà de l’abstraction des idées qu’il sera possible de restituer ce qu’il y a de ferveur, de foi vécue dans le nazisme tel qu’intériorisé par les dirigeants du RSHA, pour tenter d’en saisir la profonde attractivité, la dimension désangoissante [21][21] Sur ceci, je me permets de renvoyer à CHRISTIAN INGRAO,.... Elle seule permet de comprendre pourquoi, à la dernière occasion qui lui est donnée de se défendre avant une probable condamnation à mort, Ohlendorf tient à redire la croyance, la ferveur, même, qui ne l’a pas quitté et l’étreint encore devant ses juges.

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Avec Ohlendorf, l’historien se trouve confronté à un officier SS qui s’est impliqué tout à la fois dans les politiques génocidaires en Russie occupée et la restructuration des marchés commerciaux dans l’Allemagne en guerre des années 1942-1945 [22][22] Voir particulièrement BABL, R-3101 (Alt R-7)/2016,2017,2024... et qui a, par ailleurs, accompli un très important travail d’expertise et d’énonciation dogmatique [23][23] En attendant la thèse de A. Angrick, on consultera,.... Son cas démontre ainsi amplement qu’une histoire du nazisme ne peut, d’une part, trouver sa cohérence que dans une étude globale des pratiques mises en place par les nazis en Allemagne et en Europe occupée et qu’elle reste, d’autre part, incomplète si elle n’appréhende pas son objet d’étude dans la globalité de ses discours et de ses pratiques.

Une histoire globale des politiques répressives du IIIe Reich

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Les communautés juives d’Europe ont fourni la majeure partie des contingents de victimes de l’agressivité nazie. Mais elles n’ont pas été la seule cible de l’obsession meurtrière du IIIe Reich. Comment, en effet, rendre compte de la tentative d’extermination totale des populations tziganes ou du massacre des malades mentaux si la violence nazie ne s’explique, comme le pense D. Goldhagen, que par l’antisémitisme éliminationniste ? C’est bien contre ce type de vision réductrice que se tournent à leur tour Michael Zimmermann [24][24] MICHAEL ZIMMERMANN, Rassenutopie und Genozid. Die nationalsozialistische... et Götz Aly [25][25] GÖ TZ ALY, « Endlösung ». Völkerverschiebung und der..., en étudiant respectivement les persécutions contre les Tziganes et les expulsions de Juifs.

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Si la Kripo conquiert le monopole de la question tzigane avant 1933, l’hygiène raciale, elle, s’en est emparée dès la fin du XIXe siècle, avec pour projet de lui donner une assise scientifique [26][26] M. ZIMMERMANN, Rassenutopie..., op. cit., pp. 41-7.... Ainsi le neurologue et psychiatre Robert Ritter fonde-t-il, en 1938, un Institut de recherche en hygiène raciale, qui sert d’instance de légitimation à la politique tzigane de la Kripo. Versé dans la médecine héréditaire et la raciologie, R. Ritter organise une campagne de recherches systématiques sur la population tzigane d’Allemagne. Généalogies, études génétiques et biologiques établissent le consensus d’une immanence de la question, ce qui amène la police criminelle, assimilant les groupes tziganes à des criminels « professionnels » ou « par habitude », à donner un fondement biologique et racial au concept de marginalité [27][27] Ibid., pp. 139-161. Sur ce mécanisme, analysé cette.... Le groupe des Tziganes, étranger au « Corps du peuple » allemand, doit être éloigné du IIIe Reich. Dès la fin de 1938, la Kripo, sous l’impulsion de Himmler, met en place une politique de persécution systématique, qui atteint un seuil déterminant avec la déportation en mai 1940 de deux mille huit cents Tziganes dans le gouvernement général de Pologne : la phase de concentration a alors commencé. Elle se poursuit en 1941 avec la déportation de cinq mille autres Tziganes. Finalement enfermés dans le ghetto de ?ódz´, la plupart périssent d’inanition ou de maladie. Les survivants sont, comme les Juifs du ghetto, exterminés dans les camions à gaz de Chelmno. Vient ensuite, à l’automne 1941, dans le sillage des opérations en Russie, le temps des fusillades massives, puis des grandes déportations vers le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau [28][28] Sur les déportations en Pologne et les camions à gaz....

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Si la chronologie de l’extermination des Tziganes semble relativement proche de celle des Juifs, l’attitude des forces exterminatrices s’est révélée plus variable à l’égard des premiers : ils ont été épargnés lors de certains massacres, alors que les seconds sont éliminés jusqu’au dernier [29][29] Ce fut le cas un temps en Serbie : voir Ibid., pp. 248-256..... Dans d’autres circonstances, les Tziganes sédentarisés sont laissés en vie quand les nomades sont exécutés, ce qui atteste une survivance de l’appréhension de la « question tzigane » en termes sociaux. Dans tous les cas, les persécutions envers les Tziganes n’ont pas le caractère systématique de celles dirigées contre les Juifs. En effet, c’est bien le système de représentations qui semble, en dernière instance, déterminer les comportements nazis face aux deux communautés [30][30] M. ZIMMERMANN, Rassenutopie..., op. cit., pp. 369-.... Si, à partir de l’invasion de l’URSS, les Juifs sont perçus comme un danger fondamental qu’il faut annihiler physiquement, les Tziganes font figure d’entité étrangère au « Corps du peuple », à éloigner, au besoin par la violence et le massacre. Il y a cependant entre les deux visions la même différence de nature et de degré qu’entre l’asepsie et la prophylaxie.

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La cohérence constatée entre pratiques et représentations dans les organes de répression du IIIe Reich ne doit cependant pas masquer la très grande variation dans le temps des comportements nazis, notamment vis-à-vis de la communauté juive. En effet, entre 1938 et 1941, le choix de l’émigration forcée témoigne de la recherche d’une « solution territoriale » de la question juive par la déportation massive, avant d’opter définitivement pour le génocide, en décembre 1941. Au cœur de ce processus, sur fond de conquêtes en Pologne et en Russie, la conviction nazie en la régulation de la « question juive » par l’expulsion met en lumière le lien entre ceci et la réorganisation ethnique de l’Europe conquise. C’est de ce processus et de ses cohérences que traite G. Aly [31][31] G. ALY, « Endlösung »..., op. cit..

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L’auteur commence par souligner le rôle central des instances de répression du IIIe Reich dans l’inflexion de la politique antisémite nazie, avant de s’intéresser à l’incidence de la guerre sur la question juive. Les succès de l’Axe, et plus particulièrement la conquête de la Pologne et de la France, transforment véritablement les données de l’activité des institutions chargées de déterminer la politique juive : le champ d’action des hommes de Eichmann passe ainsi d’une dimension allemande à une autre, européenne [32][32] Sur le bureau de la Gestapo chargé tout à la fois de.... Si la déportation de centaines de milliers de Juifs allemands n’impressionnait guère les responsables en charge de cette « question » au SD et à la Gestapo, la perspective du transfert de plus de onze millions d’individus à l’échelle de toute l’Europe n’allait pas sans questionnement [33][33] G. ALY, « Endlösung... », op. cit., pp. 34-49.. Les dirigeants du RSHA tombent d’accord pour expulser les populations juives indésirables en créant une réserve dans le district de Lublin : les Juifs allemands, autrichiens, moraves et polonais sont donc évacués en grand nombre vers le gouvernement général. Celui-ci, né du démembrement de l’ancienne Pologne, en proie au déséquilibre économique, reçoit ainsi une surcharge d’expulsés encore aggravée par l’arrivée de Polonais en provenance des provinces assimilées au Reich et de réfugiés venus de la zone d’occupation soviétique. Son gouverneur, Hans Frank, qualifiant la situation d’insoutenable, fait alors pression pour obtenir l’arrêt des déportations vers sa juridiction. En mai 1940, la situation semble bloquée. La recherche d’une nouvelle solution territoriale amène les dirigeants SS à s’intéresser momentanément – durant l’été 1940 – à Madagascar, avant de reprendre les déportations vers le gouvernement général, « définitivement » considéré comme leur seule destination possible.

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Les difficultés de la planification et la désorganisation des économies locales semblent pourtant mener les institutions SS à une aporie : à la fin de l’automne 1940, des centaines de milliers de Juifs déplacés croupissent, en proie à une effrayante mortalité causée par la faim et les épidémies, dans des camps de transit ou des ghettos, entités éphémères érigées à la hâte en attendant l’expulsion définitive. Mais, dès le début de l’année 1941, se profile l’attaque de l’URSS, promesse de nouvelles conquêtes pour la SS comme d’un lieu d’exil plus lointain et plus pénible encore pour les Juifs d’Europe. En octobre, alors que les Einsatzgruppen annihilent en Russie des communautés entières, le RSHA décide la déportation des Juifs vers les territoires russes occupés : malgré les massacres de femmes et d’enfants russes, la déportation est encore considérée comme l’outil principal de la « solution de la question juive [34][34] Ibid., pp. 229-281. ». Ce n’est qu’en décembre 1941 qu’intervient la décision de l’extermination, annoncée le 16 par H. Frank, notée par Himmler le 18 sur son agenda [35][35] CHRISTIAN GERLACH, « Die Wannsee-Konferenz, das Schicksal.... D’octobre 1939 à décembre 1941, la déportation massive a donc été, pour les nazis, un moyen – extrêmement brutal – de se débarrasser des Juifs sans pour autant les éliminer. G. Aly restitue ainsi les louvoiements, les hésitations d’une hiérarchie qui ne décide que très tard de s’engager dans ce que D. Goldhagen appelait l’option « éliminationniste ». En somme, les pratiques de répression nazies ont revêtu un caractère multiforme et se laissent difficilement enfermer dans un arsenal conceptuel limité à l’antisémitisme, d’une part, et à l’éliminationnisme, de l’autre : les nazis ont persécuté d’autres groupes que les Juifs et poursuivi d’autres buts que l’élimination physique. Celle-ci n’est devenue une option réalisable que dans le contexte de guerre totale contre l’URSS.

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Pour les responsables nazis, la guerre fut donc, à deux reprises, l’occasion de disposer de moyens encore plus expéditifs; elle fut aussi l’ère de tous les possibles, celle dont devait naître la réorganisation ethnique sous l’égide de l’élite nordique SS, représentée par le RSHA et le RKFdV [36][36] Reichskommissar für die Festigung deutschen Volkstums.... La création de ces deux organismes à une semaine d’intervalle, en octobre 1939, répondait, en fait ou en intention, à l’expansion nazie en Europe. La première véritable tâche du RSHA ne fut-elle pas la sédentarisation des Einsatzgruppen mis en place pour la campagne de Pologne ? À l’aide de fusillades, prises d’otages et arrestations, ils avaient assuré à l’Allemagne un contrôle policier effectif au fur et à mesure de la conquête. Celle-ci terminée, ils furent transformés en bureaux locaux de la Gestapo et du SD [37][37] BABL, R-58/1082, f. 675 : Rapport d’activité des Einsatzgruppen... : à la période de conquête succéda celle de l’administration et de la germanisation. Fin dernière de la politique nazie, symbole de l’utopie SS, elle ne pouvait s’accomplir, G. Aly l’a bien montré, que par l’éloignement des éléments allogènes à la germanité – prérogative du RSHA – et par l’implantation de colons allemands, avant-garde de la race nordique dans un Est conquis; c’est ce dernier aspect qui ressortissait de l’activité du RKFdV. Nés de la SS, le RSHA et le RKFdV semblaient ainsi pensés comme deux organismes complémentaires : conquérir n’avait de sens que pour germaniser.

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L’Oberführer SS Konrad Meyer-Heitling était l’un de ces professeurs d’université engagés dans les projets de réorganisation ethnique de l’Europe. Géographe agraire, titulaire de la chaire de l’université de Berlin, il coiffa l’ensemble des travaux de planification des déplacements de populations. Quand le RSHA et le RKFdV décidèrent, en 1942, de soumettre au grand public les projets nazis de germanisation, K. Meyer-Heitling fut chargé de publier, sous forme de catalogue d’exposition, l’ensemble des perspectives de réaménagement des territoires de l’Est polonais [38][38] BABL, R-9/157, rapports du RKFdV Amt VI (planification),.... Il venait alors de parfaire la troisième version du Generalplan Ost [39][39] Nombre d’études ont été consacrées au Generalplan Ost..., qui planifiait les mouvements de populations depuis la Crimée jusqu’au cercle polaire [40][40] BABL, R-49/157a; travaux préparatoires : BABL, R-49/985;.... À l’heure de publier ces documents, Meyer-Heitling ne pouvait ignorer que les personnes déplacées, pour peu qu’elles fussent d’origine juive et jugées inaptes au travail, étaient dirigées vers l’un des quatre camps d’extermination de l’opération Reinhard [41][41] Nom donné à la procédure d’extermination des Juifs.... Il lui était impossible d’occulter mentalement l’une de ces données. De fait, les travaux de Mechtild Rössler sur les géographes [42][42] MECHTILD RÖ SSLER, Wissenschaft und Lebensraum. Geographische... ou de G. Aly et Suzanne Heim sur les planificateurs du gouvernement général [43][43] GÖ TZ ALY et SUZANNE HEIM, Vordenker der Vernichtung.... ont bien restitué la cohérence des données factuelles des projets nazis de réaménagement de l’espace. Celle des représentations nécessiterait cependant de plus amples études. En effet, l’imaginaire nazi se fait jour jusque dans les plans de villes et de maisons développés à l’occasion de concours d’architectes et de paysagistes organisés par le RKFdV, autant sinon plus que dans les multiples versions du Generalplan Ost. Ces concours esquissent en effet les contours d’un ordre spatial et social qui est le pendant de l’ordre racial vers lequel tendait la politique des déplacements de populations [44][44] Sur l’histoire factuelle de ces projets de germanisation....

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À de multiples échelles, les aménageurs transcrivaient les obsessions nazies dans l’espace, créant – sur le papier – de nouvelles villes selon la théorie des lieux centraux de Walther Christaller [45][45] BABL, R-49/157, ff. 49-50., réorganisant les parties communes des cités existantes dont ils remodelaient les places principales, les sites des gares ou des marchés, y incluant les « maisons du parti », celles du Front du travail, des organisations d’entraide national-socialistes et de la Hitlerjungend [46][46] Voir par exemple, le projet de réaménagement d’un village.... Ces plans trahissent une volonté de réagencement des pratiques sociales sous l’égide d’entités à vocation sociale et militante, lesquelles incarnaient, dans l’esprit des aménageurs, l’utopie d’une Volksgemeinschaft[47][47] « Communauté du peuple », terme par lequel les nazis... harmonieuse et solidaire car épurée du sang des allogènes et de celui de ces êtres inférieurs qu’étaient à leurs yeux les multiples déviants – criminels, asociaux et malades mentaux – qui peuplaient les camps de concentration ou les institutions spécialisées et se virent destinés à l’amendement par le travail ou à l’euthanasie. On est en présence du projet de concrétisation de cet « ordre qui serait basé sur une conception globale, en relation avec tous les individus, sans se soucier de leur statut social », qu’évoquait O. Ohlendorf lors de son plaidoyer à Nuremberg [48][48] Trials of War Criminals, Fall IX, pp. 384-390, ici.... L’intention des aménageurs n’était pas de régénérer la paysannerie ou de mener une politique sociale de construction de logements, mais de germaniser des nouveaux territoires, d’organiser, d’agencer, de présenter l’espace et les terroirs comme « patrie d’Allemands [49][49] Avant-propos de KONRAD MEYER-HEITLING, in « Planung... ».

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C’est donc bien à un réordonnancement spatial tout autant que racial que se livrèrent les urbanistes SS dans les territoires « reconquis ». Il débuta de manière prévisible par l’expulsion des « allogènes » slaves et, en ces temps de lutte à mort contre les « hordes asiatiques » soviétiques, par l’anéantissement physique des populations juives qui, dans l’esprit des SS, guidaient et manipulaient la résistance de l’Armée rouge. Étudier l’agencement de ces trois pôles de l’univers mental des cadres SS constitue l’un des fronts pionniers d’une histoire culturelle du nazisme, laquelle, restant largement à écrire, permettrait peut-être de construire un système interprétatif global des pratiques nazies [50][50] Un exemple pionnier de ce type d’études est présenté....

Au commencement de la Shoah : des conjonctures locales d’extermination

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L’un des facteurs qui dissimulent les grandes constantes structurantes des pratiques nazies, et qui autorise à interpréter les comportements nazis dans leur ensemble, réside sans doute dans l’extrême diversité des situations locales. De la Crimée au cercle polaire en passant par la Pologne, la plus grande partie de l’Europe orientale se trouve confrontée à la politique d’extermination nazie. Cette Europe des fortes communautés juives, qui va subir de plein fouet la tourmente, est aussi le lieu de l’extermination : c’est la Pologne qui accueille la totalité des camps d’extermination, tandis que la Crimée, l’Ukraine, la Biélorussie et les États baltes sont le théâtre des plus importants massacres des Einsatzgruppen. Pourtant, les prémisses du génocide ne sont ni synchrones ni identiques dans tous ces territoires. Si la Shoah se laisse aussi difficilement appréhender en son ensemble, c’est sans doute parce qu’elle est la résultante d’un grand nombre de facteurs qui se fondent et s’interpénètrent en une multitude de conjonctures locales très diverses. Ainsi s’expliquent les variations spatiales et temporelles dans le déclenchement des massacres. En ce sens, et c’est le point fort des nouvelles études, la genèse du génocide est à rechercher dans la pratique quotidienne des instances régionales et locales d’occupation.

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Pas moins de vingt ouvrages, thèses d’habilitation ou de doctorat ont, ces dernières années, été consacrés à l’étude des variantes locales du processus d’extermination. Le gouvernement général de Pologne [51][51] DIETER POHL, Von der « Judenpolitik » zum Judenmord...., la Galicie [52][52] THOMAS SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien. Der..., la Serbie [53][53] WALTER MANOSCHEK, « Serbien ist Judenfrei ». Militärische..., la Biélorussie [54][54] CHRISTIAN GERLACH, Kalkulierte Morde. Die deutsche... et la Lituanie [55][55] Thèse en cours de CHRISTOPH DIECKMANN sur la Lituanie,... font l’objet d’investigations étayées par la consultation exhaustive des archives des principales capitales d’Europe de l’Est, de Minsk à Riga en passant par Varsovie, Moscou et Kiev. De fait, cette série d’études ponctuelles doit pour beaucoup sa réussite à l’ouverture des archives qui a suivi la chute du bloc soviétique. Décrivant la très complexe réalité de la Shoah appréhendée au niveau local, qu’il s’agisse des institutions interférant dans le processus génocidaire ou des modalités d’extermination, les auteurs s’accordent pour dégager de grandes phases d’évolutions du processus communes à tous les territoires dominés par les nazis.

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La première impression est celle d’un foisonnement des institutions engagées dans la persécution des populations juives, tziganes et slaves. Alors que les autorités civiles – gouverneur (pour la Pologne non annexée) ou commissaires du Reich dépendant du ministère des Territoires occupés – ne sont installées que dans les zones durablement acquises, la Wehrmacht, la SS et la police couvrent toute l’Europe occupée. L’évolution des pratiques de persécutions résulte en conséquence d’un jeu complexe entre ces différentes institutions. Par ailleurs, les mécanismes diffèrent grandement d’un territoire à un autre : la même institution pouvant adopter des attitudes radicalement différentes selon les populations considérées. Après avoir beaucoup hésité, face à la question des otages en France, et avant d’adopter une politique de répression sans concessions sous la pression du chef suprême de la police et des SS nommé à Paris par Heydrich [56][56] U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit., pp...., la Wehrmacht a, dès l’origine, assumé en Serbie la plus grande partie du massacre des Juifs, sous couvert notamment de la lutte contre les partisans [57][57] W. MANOSCHEK, « Serbien ist Judenfrei »..., op. cit.,.... Ce caractère différentiel explique en partie que le génocide n’ait pas connu partout le même rythme et les mêmes modalités, ce qui légitime pleinement l’échelle régionale choisie par les chercheurs. Cette diversité des situations apparaît le plus nettement dans la palette, extrêmement variée, des armes génocidaires utilisées : fusillades, famine organisée, camions à gaz et camps d’extermination... Si les Juifs du gouvernement général furent victimes de campagnes ponctuelles – et néanmoins massives – de fusillades, la plus grande partie de la population des ghettos de Pologne périt, après déportation, dans les chambres à gaz de Belzec, Sobibor ou Treblinka [58][58] D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp.... Christoph Dieckmann, quant à lui, décrit très précisément le rôle de l’Einsatzgruppe A dans le massacre des Juifs de Lituanie, fusillés au cours des six premiers mois de la guerre contre l’URSS [59][59] CHRISTOPH DIECKMANN, « Der Krieg und die Ermordung.... Christian Gerlach estime que la quasi-extermination des Juifs biélorusses est le résultat d’opérations du même type, les victimes étant tuées à proximité de leurs villages [60][60] C. GERLACH, Kalkulierte Mord..., op. cit., pp. 503..., et les fusillades ont aussi joué un rôle très important dans l’assaut de la Wehrmacht contre les Juifs de Serbie. Walter Manoschek décrit, par ailleurs, l’utilisation de camions à gaz mis au point par le RSHA [61][61] W. MANOSCHEK, « Serbien ist Judenfrei »..., op. cit.,.... Le cas français a vu la déportation en masse des Juifs. Internés à la faveur de la politique de représailles décidée après les premiers attentats de la Résistance, ils furent conduits vers les installations d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, sans qu’il ait été question d’Einsatzgruppen ou de fusillades sur place [62][62] U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit., pp.....

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De même, le génocide ne commença pas partout au même moment : les premiers massacres systématiques incluant des femmes et des enfants ont lieu dès août 1941 en URSS, alors que les déportations vers Auschwitz ne commencent en France qu’en mars 1942. Il débute très tôt, avec des fusillades, en Galicie ou en Serbie, et s’effectue plus tard, en France, par des déportations. Pourtant, audelà de l’impression d’un foisonnement des faits, les auteurs s’accordent sur un certain nombre de constantes dans l’évolution de la politique d’extermination nazie en Europe. Une chronologie des évolutions locales très fine dessine une sorte de rythme d’ensemble. Les auteurs sont unanimes pour fixer en juin 1941 le début d’une série d’initiatives locales en matière de génocide. Au moment de l’invasion de l’URSS, toutes les zones d’occupation en Europe orientale – à l’exception de la Serbie, atteinte dès avril 1941 – sont en effet le théâtre de massacres « ponctuels ». Cette phase, qui dure six mois, correspond à la mise en ghetto de la judaïté soviétique tandis que les mesures antisémites se radicalisent peu à peu dès l’automne 1941 : le gouvernement général, pourtant épargné par les combats et le passage des Einsatzgruppen, connaît un durcissement de la répression, avec l’application, sous couvert de prévention des épidémies, de la peine de mort aux fuyards juifs [63][63] D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., p. 92.... Qui plus est, à partir d’août 1941 [64][64] Une analyse détaillée de cette évolution de l’activité..., les opérations de fusillades sont étendues, en URSS, aux femmes et aux enfants. Les massacres, comme le démontre C. Gerlach dans son étude sur la Biélorussie, s’accompagnent d’une politique de famine planifiée qui atteint en premier lieu les communautés juives. Mais elle n’épargne pas les populations urbaines locales vivant dans un état de disette chronique ni même, dans les secteurs les plus touchés, les populations paysannes [65][65] C. GERLACH, Kalkulierte Morde..., op. cit., p. 46 pour....

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Cette première phase d’actions génocidaires laisse à croire que les administrations des territoires occupés décidèrent d’éliminer ponctuellement des communautés juives sans l’autorisation préalable d’instances centrales, lesquelles se bornent à avaliser ces initiatives. Les décisions sont, d’après C. Gerlach et C. Dieckmann, largement conditionnées par des facteurs locaux : l’état du ravitaillement, la densité d’occupation des ghettos, le chômage et la paupérisation des Juifs seraient autant de facteurs déclencheurs des impulsions exterminatrices locales [66][66] Ibid., pp. 683-709 notamment. Voir aussi sa conclusion,.... Dieter Pohl met plutôt l’accent sur les dynamiques sociales internes aux instances locales nazies, ainsi que sur les conséquences, dans les territoires occupés, des plans de déplacements de populations et de germanisation [67][67] D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp... : la multiplicité des initiatives et la diversité des facteurs qui les déclenchent rendent la genèse de la Solution finale extrêmement difficile à appréhender. Or cette phase d’initiatives locales ne constitue que les atroces prémices de la Shoah.

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Les mois de décembre 1941 à février 1942 correspondent, pour les différents auteurs, à une phase de centralisation des initiatives par les instances berlinoises. Les autorités centrales prennent alors connaissance des premiers bilans génocides et décident de prolonger les massacres ponctuels en extermination systématique des communautés juives d’Europe de l’Est d’abord, puis, à partir de décembre 1941, de toute l’Europe. Dans un article remarquable, C. Gerlach a précisé cette dynamique au cours des mois de décembre 1941 et janvier 1942. À partir d’archives inédites, il a pu établir de manière convaincante que Hitler a pris la décision d’exterminer les Juifs d’Europe dans la deuxième semaine de décembre 1941, sans doute à la suite de la déclaration de guerre des États-Unis, le 11 décembre, et qu’il rendit publique sa décision le lendemain, à l’occasion d’une réunion des Gauleiter, pour la transmettre à Himmler et Heydrich le 18 décembre 1941. Ce dernier convoque pour le 20 janvier 1942 la conférence de Wannsee, au cours de laquelle le principe même de l’extermination aurait été approuvé, préalable à ce que les modalités de définition, de recensement, d’expropriation et de déportation vers les installations d’extermination de la judaïté européenne fissent l’objet de mises au point définitives entre les secrétaires d’État des ministères impliqués dans la Solution finale [68][68] C. GERLACH, « Die Wannsee-Konferenz... », art. cit. Ainsi coordonnées et généralisées, les mesures menant à l’annihilation des Juifs d’Europe sont retransmises pour application aux instances locales d’administration de l’Europe occupée [69][69] Voir par exemple le récit par U. Herbert de la visite.... Tous les historiens ne s’accordent pas à voir dans la décision de décembre la mise en place du génocide [70][70] Deux thèses contredisent ou nuancent cet article :..., mais tous, ou presque, considèrent maintenant décembre comme le moment d’une rupture décisive.

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Le mois de mars 1942, selon D. Pohl, marquerait le début d’une période d’essai de ces opérations génocides, désormais généralisées à l’ensemble de l’Europe [71][71] D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp..., et, pour U. Herbert, c’est au cours de ce même mois que les premiers trains de Drancy partent vers Auschwitz [72][72] U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit., p. 304.... Thomas Sandkühler situe au mois de mai 1942 la fin des « improvisations » du génocide en Galicie [73][73] T. SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien..., op. cit.,.... Les chronologies locales semblent alors fusionner : à l’été 1942, la Shoah est entraînée par une machinerie terriblement efficace et rodée, dirigée par des instances qui coordonnent à l’échelle de l’Europe entière le trafic ferroviaire ainsi que les flux de marchandises et de capitaux confisqués aux victimes. C’est le temps de la « dissolution » des ghettos en Pologne, des fusillades systématiques en Biélorussie, des convois de France, de Grèce et de Hollande : c’est alors que, pour les auteurs, commence une période d’extermination frénétique, où les fusillades sont quotidiennes, où les chambres à gaz des camps de l’opération Reinhard fonctionnent à plein régime [74][74] D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp. 123-139..... Celles d’Auschwitz passent, en juin, à la phase de génocide planifié et systématique avec, pour point culminant, le massacre de plus d’un demi-million de Juifs hongrois, exécutés au rythme de dix mille par jour à l’été 1944 [75][75] Voir sur ce point GÖ TZ ALY et CHRISTIAN GERLACH, Das....

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L’un des grands acquis de ces recherches à l’échelon régional réside dans la mise au point soigneuse des événements, de leur déroulement tout autant que des mécanismes qui les déclenchent. Malgré le livre de Saül Friedländer [76][76] SAUL FRIEDLÄ NDER, L’Allemagne nazie et les Juifs,..., le temps n’est pourtant pas encore venu d’une synthèse, qui permettrait de construire une vue d’ensemble du génocide en Europe : les territoires n’ont pas tous fait l’objet d’études [77][77] On pense ici à la Crimée, à laquelle Norbert Kunze..., certains acteurs demeurent fort mal connus [78][78] Aucune étude sérieuse n’a jusqu’ici été consacrée au.... Au cœur d’une vague de recherches d’une richesse étonnante, il convient pourtant de tenter de comprendre les enjeux de taille qui se dégagent de ces minutieuses études en cherchant de nouveaux éclairages.

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Si l’on reprend, par exemple, le problème des acteurs du génocide, la complexité des situations tant locales que berlinoises soulève de nouvelles interrogations. En effet, on peut distinguer des acteurs directs – le RSHA, les administrations civiles, le RKFdV, la Wehrmacht – et des acteurs indirects – l’Auswärtiges Amt, la Reichsbahn –, des acteurs locaux – les Höhere SS- und Polizeiführer, les Reichskommissaren – et des acteurs centraux – Himmler, Heydrich, Stuckardt.

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En outre, à la lumière des travaux de C. Gerlach, D. Pohl ou C. Dieckmann, il serait tout aussi possible de différencier les acteurs directs des fusillades par nationalité : ils sont, à tout le moins, Estoniens, Allemands, Roumains, Ukrainiens, Lettons, Lithuaniens et Croates. Leur rôle dans les massacres a parfois été déterminant. Ainsi, tout au long de la guerre, Croates et Roumains mènent des opérations d’anéantissement de populations juives indépendamment du pouvoir nazi, bien qu’ils s’entendent fréquemment avec lui sur un partage des besognes [79][79] L’exemple croate est brièvement mentionné par W. MANOSCHEK,....

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Plus encore, les unités auxiliaires supplétives formées d’autochtones ont précédé les Einsatzgruppen dans bien des pogroms. À Lemberg, l’Einsatzgruppe C est ainsi confronté à une émeute qu’il canalise et dirige contre les quartiers juifs de la ville mais sans l’avoir déclenchée [80][80] T. SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien..., op. cit.,.... Ces accès de violence ne sont pas rares en juillet 1941; ils sont le fait de nationalistes que radicalise la répression stalinienne mise en œuvre dans les semaines précédant l’invasion [81][81] Voir, pour les États baltes, C. DIECKMANN, « Der Krieg....

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Est-il possible de mettre en place une réflexion sur la dimension supranationale de la pulsion génocide ? Elle impliquerait, tout d’abord, d’étudier avec soin les unités de supplétifs composées de ceux que les nazis appelaient les Fremdvölkische – les allogènes – pour définir les ressorts de leur participation au génocide. Au recrutement forcé de certaines unités correspond l’engagement volontaire [82][82] On lira la thèse de MARTIN DEAN, Collaboration in the... des légions SS croates, galiciennes ou lettones, des diverses polices auxiliaires ukrainiennes ou baltes, des Schutzmannschaften biélorusses et des unités de Trawnikis.

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La Pologne avait connu, avec les milices de Volksdeutsche, une flambée de violence très intense en 1939, mais le rôle de ces unités dans la mise en place du génocide n’y fut pas déterminant [83][83] ARNO WECKBECKER et CHRISTIAN JANSEN, Der « Volksdeutsche.... Il n’en est pas de même des Hilfswilliger (Hiwis), qui se chargèrent progressivement d’une part importante des massacres de femmes, de vieillards et d’enfants décidés dans le cadre de l’opération Reinhard [84][84] Ils sont par exemple cités par Christopher R. Browning.... Dans les pays baltes, la police lithuanienne a, elle aussi, joué un rôle non négligeable dans les opérations d’enfermement des Juifs dans les ghettos et leur mise à mort : C. Dieckmann voit dans la collaboration des populations locales en Lituanie un facteur facilitant la tâche des occupants [85][85] C. DIECKMANN, « Der Krieg und die Ermordung der litauischen.... Ces unités d’auxiliaires des politiques génocides, issues des peuples allogènes que les nazis reléguaient à une place mineure dans une Allemagne dilatée à l’Est ou, plus souvent encore, issues des communautés de Volksdeutsche que les experts nazis destinaient à la colonisation des territoires nouvellement conquis, ont ainsi assuré une part importante des plus atroces besognes. Tenter une histoire de la Shoah impose donc de s’intéresser aussi à ces hommes. Comprendre la dynamique comportementale et le système de représentation qui les conduisit à une adhésion volontaire aux pratiques génocidaires mènerait au cœur du massacre [86][86] De fait, les sources pour une étude de ces unités de....

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Aussi bien, ce qui pourrait devenir un front pionnier de l’historiographie de la Shoah renvoie à la question des seuils de violence en Europe centrale et, en amont, à l’étude des relations inter-ethniques avant l’invasion de juin 1941. Le génocide, processus imposé de l’extérieur par l’occupant allemand, semble en effet s’appuyer sur des pulsions locales de violence largement tributaires de pratiques répressives antérieures existant dans les pays envahis par les Allemands, de la mémoire de ces populations et des seuils locaux de contrainte sociale. Ce nouveau courant de recherches insiste donc tout particulièrement sur l’importance d’une histoire recentrée sur les acteurs locaux du génocide. Elle est un véritable plaidoyer pour la complexité, puisqu’elle favorise la multiplicité des approches et inclut tous les facteurs politiques, économiques, logistiques, stratégiques impliqués dans le déclenchement de la vague de violence génocidaire.

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Trois axes de recherche devraient maintenant retenir plus particulièrement l’attention. Tout d’abord, il est temps d’appréhender le nazisme comme un système de croyances relevant d’une histoire des ferveurs collectives, d’une anthropologie sociale de l’émotion. Il s’impose par ailleurs de ne plus isoler artificiellement les pratiques développées par le système étatique et les protagonistes. Enfin, il s’agit d’étudier ensemble ce qui ressortit à un même système de représentation : conquérir, aménager, exterminer – ces trois facettes inextricables de l’imaginaire nazi – pour en restituer les logiques et les cohérences.

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Au-delà de l’étude des mécanismes de son déroulement, écrire l’histoire de la Shoah consiste peut-être inexorablement à chercher les ressorts et la mesure du consentement des populations est-européennes à un processus génocidaire certes imposé de l’extérieur par les nazis, mais impossible à mettre en œuvre sans l’aide de certaines fractions des populations de l’URSS occupée, de Hongrie, de Roumanie, de Yougoslavie, de Pologne et de Tchécoslovaquie. C’est enfin, dans les faits, accepter pleinement que la Shoah ne soit pas un enjeu de mémoire seulement pour les acteurs les plus visibles du génocide, bourreaux allemands et victimes juives, mais bien le lieu commun d’une mémoire européenne qui, pour sa dimension consciente, est encore en gestation.

Notes

[1]

Il existe deux très bonnes synthèses en français décrivant l’historiographie du IIIe Reich : PIERRE AYÇOBERRY, La question nazie. Les interprétations du national-socialisme, 1922-1975, Paris, Le Seuil, 1979, et IAN KERSHAW, Qu’est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d’interprétation, Paris, Gallimard, « Folio », 1992. Pour excellentes qu’elles soient, elles ne peuvent rendre compte des débats nés dans les années 1990.

[2]

On a choisi de se concentrer sur les recherches allemandes et anglo-saxonnes récentes, en privilégiant l’Europe de l’Est au détriment des pays occidentaux, lesquels font pourtant, à l’heure actuelle, l’objet d’études extrêmement importantes. Voir notamment PIETER LAGROU, The Legacy of Nazi-Occupation. Patriotic Memory and National Recovery in Western Europe. 1945-1965, Cambridge, Cambridge University Press, 2000 (à paraître en français chez Complexe en 2003).

[3]

Par exemple, CHRISTOPHER R. BROWNING, « Beyond “Intentionalism” and “Fonctionalism”. The Decision of the Final Solution Reconsidered », in ID., The Path to Genocid : Essays on Launching the Final Solution, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, pp. 86-121.

[4]

Rappelons la découverte aux archives spéciales de Moscou (cote 1372-5-23) de l’agenda de rendez-vous de Himmler, annoté de sa main, dont une édition commentée a été publiée : PETER WITTE et alii, Der Dienstkalender Heinrich Himmlers, 1941-1942, Hambourg, Christians Verlag, 1999.

[5]

DANIEL GOLDHAGEN, Les bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’holocauste, Paris, Le Seuil, 1997, pp. 13-21. Pour un aperçu de la polémique et de ses enjeux identitaires en Allemagne, on lira ÉDOUARD HUSSON, Une culpabilité ordinaire ? Hitler, les Allemands et la Shoah, Paris, François-Xavier de Guibert éditeur, 1997. L’originalité de ce recentrement de D. Goldhagen sur les acteurs du génocide est à remettre en cause, car il est précédé par le livre de CHRISTOPHER R. BROWNING, Des hommes ordinaires, le 101e Bataillon de police et la Solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 1994.

[6]

CHRISTOPHER R. BROWNING, « Die Debatte über die Täter des Holocausts », in U. HERBERT (éd.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik, 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Francfort, Fischer Taschenbuch, 1998, pp. 148-169.

[7]

CHRISTOPHER R. BROWNING, « German Killers. Behavior and Motivations in the Light of New Evidence », in ID., Nazi Policy, Jewish Workers, Germans Killers, New York, Cambridge University Press, 2000, pp. 143-169, ici p. 169 (trad. fr., Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands, Paris, Les Belles Lettres, 2002).

[8]

Littéralement : « chasse aux Juifs ».

[9]

C. R. BROWNING, « Die Debatte... », art. cit., pp. 151-152.

[10]

Citons notamment, sur les commandants de camps de concentration, la thèse de KARIN ORTH, Die Konzentrationslager-SS : sozialstrukturelle Analysen und biographische Studien, Göttingen, Wallstein, 2000. Voir aussi MICHAEL T. ALLEN, Engineers and Modern Managers in the SS : The Business Administration Main Office (SS Wirtschafts- Verwaltungshauptamt), Pennsylvania University, Ph. D., 1995. On peut citer aussi des biographies réussies, comme celle de Kaltenbrunner par PETER BLACK, Kaltenbrunner, Ideological Soldier of the Third Reich, Princeton, Princeton University Press, 1984; dans une moindre mesure, LUTZ HACHMEISTER, Der Gegnerforscher. Zur Karriere des SS-Führers Franz Alfred Six, Munich, C. H. Beck, 1998. Voir enfin les travaux sur les historiens et le nazisme, et notamment INGO HAAR, Historiker im Nationalsozialismus : Die deutsche Geschichtswissenschaft und der « Volkstumskamp » im Osten, Halle-Wittenberg-Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, [1998] 2000; MICHAEL FAHLBUSCH, Wissenschaft im Dienst der nationalsozialischen Politik ? Die « volksdeutsche Forschungsgemeinschaften » von 1931-1945, Baden-Baden, Nomos, 1999; voir aussi le recueil d’articles de WINFRIED SCHULZE et OTTO GERHARD OEXLE (éds), Deutsche Historiker im Nationalsozialismus, Francfort, Fischer, 1999, et le numéro spécial de la revue Sociétés contemporaines, 39,2001 : « Expertises historiennes ».

[11]

ULRICH HERBERT, Best : Biographische Studien über Radikalismus, Weltanschauung und Vernunft, Bonn, Dietz, 1996, pp. 42-51, en termes générationnels, et pp. 133-250 pour la période de Werner Best au sein de la Gestapo. ID., « Vernichtungspolitik. Neue Antworten und Fragen zur “Geschichte des Holocausts” », in U. HERBERT, Nationalsozialistische Vernichtungspolitik..., op. cit., pp. 9-67, ici pp. 29-45.

[12]

Sur les Einsatzgruppen, on consultera HELMUT KRAUSNICK et HANS-HEINRICH WILHELM, Die Truppen des Weltanschauungskrieges : Die Einsatzgruppen der SIPO und des SD, 1938-1942, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1981; des ouvrages plus récents : RALF OGORRECK, Die Einsatzgruppen und die Genesis der « Endlösung », Berlin, Metropol Verlag, 1996; PETER KLEIN (éd.), Die Einsatzgruppen in der besetzten Sowjetunion 1941-1942. Die Tätigkeits- und Lageberichte des Chefs der Sicherheitspolizei und des SD, Berlin, Hentrich Ed., 1997. Voir par ailleurs la thèse de HANS-HEINRICH WILHELM, Die Einsatzgruppe A der Sicherheitspolizei und des SD 1941-1942, Francfort, Peter Lang, 1996, ainsi que celle de ANDREJ ANGRICK, sur l’Einsatzgruppe D, sous la direction de Wolfgang Scheffler. Nous n’avons pu consulter RICHARD RHODES, The SS-Einsatzgruppen and the Invention of the Holocaust, New York, Alfred Knopf, 2002. L’auteur est psychiatre de son état et partisan de la théorie de la socialisation de la violence.

[13]

Voir U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit.; ID., « Weltanschauungseliten. Ideologische Legitimation und politische Praxis der Führungsgruppe der nationalsozialistischen Sicherheitspolizei », Potsdamer Bulletin für Zeithistorische Studien, 9,1997, pp. 4-18, ainsi que LUTZ HACHMEISTER, Der Gegnerforscher..., op. cit. On lira aussi KARL-HEINZ ROTH, « Heydrichs Professor : Historiographie des “Volkstums” und der Massenvernichtungen. Der Fall Hans Joachim Beyer », in P. SCHÖ TTLER (éd.), Geschichtsschreibung als Legitimationswissenschaft, 1918-1945, Francfort, Suhrkamp, 1997, pp. 262-342, et ID., « Ä rtzte als Vernichtungspläner : Hans Ehlich, die Amtsgruppe IIIB des Reichssicherheitshauptamts und der nationalsozialistische Genozid, 1939-1945 », in M. HUBENS-DORF et alii (éds), Medizingeschichte und Gesellschaftkritik. Festschrift für Gerhard Baader, Francfort, 1997, pp. 398-419. Est aussi parue une thèse de « sociographie » statistique sur le corps des officiers dirigeant la SIPO et le SD : JENS BANACH, Heydrichs Elite. Das Führerkorps der Sicherheitspolizei und des SD 1936-1945, Paderborn, Schöningh, 1998. En dernière date, enfin, on verra la très belle thèse d’habilitation de MICHAEL WILDT, Generation des Unbedingten. Das Führungskorps des Reichssicherheitshauptamtes, Hambourg, Hamburger Edition, 2002, ainsi que, en français, du même auteur, « Avant la “Solution finale”. La politique juive du Service de la Sécurité de la SS, 1935-1938 », Genèses, 24, 1995, pp. 29-52, et ID., Die Judenpolitik des SD, 1935-1938. Eine Dokumentation, Munich, Oldenburg, 1995; CHRISTIAN INGRAO, Les intellectuels dans le service de renseignements de la SS, Thèse de doctorat, Université d’Amiens, 2002. Voir enfin, pour les policiers de la Kripo, le livre de PATRICK WAGNER, Volksgemeinschaft ohne Verbrecher. Konzeptionen und Praxis der Kriminalpolizei in der Zeit der Weimarer Republik und des Nationalsozialismus, Hambourg, Christians Verlag, 1996.

[14]

U. HERBERT, Nationalsozialistische Vernichtungspolitik..., op. cit., p. 41; voir aussi les séries statistiques mises en place par Jens Banach sur la totalité du groupe des officiers de la SIPO et du SD : J. BANACH, Heydrichs Elite..., op. cit., pp. 67 et 79-80.

[15]

Un indice de leur importance est le fait qu’ils apparaissent, directement ou au travers des institutions dont ils sont membres, dans presque tous les ouvrages cités ici, particulièrement dans ceux de Götz Aly, Dieter Pohl, Christian Gerlach, Thomas Sandkühler ou Michael Zimmermann...

[16]

M. WILDT, Generation des Unbedingtes..., op. cit.

[17]

La première partie, intitulée Weltanschauung, se termine par la césure de 1933 et l’entrée à la Gestapo et au SD de ces hommes. Le récit qui suit colle à la chronologie institutionnelle, tout en opérant de passionnants sondages sous forme de sous-chapitres biographiques.

[18]

Trials of War Criminals, Fall IX, United States of America vs. Ohlendorf & Others, t. II, pp. 384-390, ici pp. 384-386 (traduction en français à partir du texte anglais).

[19]

Cette interprétation, classique, est représentée dans l’historiographie française par François Bayle, psychiatre, expert près les tribunaux de Nuremberg, auteur d’expertises sur les dirigeants des groupes mobiles de tueries. Une étude critique de ces expertises, publiées sous la forme d’une thèse d’État ès lettres en 1952, est en cours. Cf. FRANÇOIS BAYLE, Psychologie et éthique du national-socialisme. Étude anthropologique des dirigeants SS, Paris, PUF, 1953.

[20]

Il est dans cette optique extrêmement intéressant de relire les cours d’histoire – traitant de sujets divers, tels que la guerre de Trente Ans, la lutte de Charlemagne contre les Saxons de Widukind ou la conquête de ce qui devait devenir le Saint-Empire romain germanique par Henri Ier – dispensés aux officiers SS du RSHA par ces mêmes hommes dans les écoles du SD ou de la Gestapo. Voir, notamment, Bundesarchiv Berlin-Lichterfelde [BABL], R-58/844. Cf. CHRISTIAN INGRAO, « Étudiant allemand, mémoire de guerre et militantisme nazi : étude de cas », 14-18 Aujourd’hui-Today-Heute. Démobilisations culturelles après la Grande Guerre, 5,2002, pp. 55-71.

[21]

Sur ceci, je me permets de renvoyer à CHRISTIAN INGRAO, « Culture de guerre, imaginaire nazi, violence génocide. Le cas des cadres du SD », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2,2000, pp. 265-289.

[22]

Voir particulièrement BABL, R-3101 (Alt R-7)/2016,2017,2024 et 2049 : sont réunis ici les dossiers de travail de O. Ohlendorf, des discours, notes, exposés et comptes rendus de colloques.

[23]

En attendant la thèse de A. Angrick, on consultera, sur Otto Ohlendorf, l’introduction de HEINZ BOBERACH (éd.), Meldungen aus dem Reich, 1938-1945. Die Geheime Lageberichte des Sicherheitsdientes der SS, Herrsching, Pawlak, 17 vols et index, 1984, vol. 1; LUDOLF HERBST, Der Totale Krieg und die Ordnung der Wirtschaft. Die Kriegswirtschaft im Spannungsfeld von Politik, Ideologie und Propaganda, Stuttgart, Dt. Verl.-Anst., 1982, pp. 181-188, et, sur les projets d’un après-guerre dominé par les nazis victorieux, Ibid., pp. 341-452.

[24]

MICHAEL ZIMMERMANN, Rassenutopie und Genozid. Die nationalsozialistische « Lösung der Zigeunerfrag », Hambourg, Hamburger Edition, 1996.

[25]

GÖ TZ ALY, « Endlösung ». Völkerverschiebung und der Mord an den europäischen Juden, Francfort, Fischer, 1995.

[26]

M. ZIMMERMANN, Rassenutopie..., op. cit., pp. 41-75.

[27]

Ibid., pp. 139-161. Sur ce mécanisme, analysé cette fois à l’échelle de toute la délinquance, voir PATRICK WAGNER, Volksgemeinschaft ohne Verbrecher. Konzeptionen und Praxis der Kriminalpolizei in der Zeit der Weimarer Republik und des Nationalsozialismus, Hambourg, Christians Verlag, 1996.

[28]

Sur les déportations en Pologne et les camions à gaz de Chelmno, M. ZIMMERMANN, Rassenutopie..., op. cit., pp. 223-229 et 277-283. En ce qui concerne Auschwitz, Ibid., pp. 293-348.

[29]

Ce fut le cas un temps en Serbie : voir Ibid., pp. 248-256. Cf. aussi WALTER MANOSCHEK, « Die Vernichtung der Juden in Serbien », in U. HERBERT (éd.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik, 1939-1945. Neue Forschungen und Kontroversen, Francfort, Fischer Taschenbuch, 1998, pp. 209-234, ici p. 230.

[30]

M. ZIMMERMANN, Rassenutopie..., op. cit., pp. 369-373.

[31]

G. ALY, « Endlösung »..., op. cit.

[32]

Sur le bureau de la Gestapo chargé tout à la fois de la question juive et de la partie logistique des déplacements de population, on lira HANS SAFRIAN, Eichmann und seine Gehilfen, Francfort, Fischer, 1995, et G. ALY, « Endlösung »..., op. cit., pp. 103-107.

[33]

G. ALY, « Endlösung... », op. cit., pp. 34-49.

[34]

Ibid., pp. 229-281.

[35]

CHRISTIAN GERLACH, « Die Wannsee-Konferenz, das Schicksal der Deutschen Juden und Hitlers politische Grundsatzentscheidung, alle Juden Europas zu ermorden », in ID., Krieg, Ernährung, Völkermord. Forschungen zur deutschen Vernichtungspolitik, Hambourg, Hamburger Edition, 1998, pp. 85-166 (éd. fr. : CHRISTIAN GERLACH, Sur la conférence de Wannsee, Paris, Liana Levi, 1999).

[36]

Reichskommissar für die Festigung deutschen Volkstums (Commissariat du Reich pour le renforcement de la germanité), créé en 1940 sous la direction de Himmler, responsable de toute la politique de déplacement de populations. Cf. ROBERT L. KOEHL, RKFdV : German Resettlement and Population Policy, 1939-1945. A History of the Reich Commission for Strengthening of Germandom, Cambridge, Cambridge University Press, 1957; KARL - HEINZ ROTH, « “Generalplan Ost” – “Gesamtplan Ost”. Forschungsstand, Quellenprobleme, neue Ergebnisse », in M. RÖ SSLER et S. SCHLEIERMACHER (éds), Der « Generalplan Ost ». Hauptlinien der nationalsozialistischen Planungs- und Vernichtungspolitik, Berlin, Akademie Verlag, 1993, pp. 25-95, à propos des déplacements de populations par le RKFdV.

[37]

BABL, R-58/1082, f. 675 : Rapport d’activité des Einsatzgruppen en Pologne (6 octobre 1939).

[38]

BABL, R-9/157, rapports du RKFdV Amt VI (planification), documents réunis à l’occasion de l’exposition « Planung und Aufbau im Osten », qui a fait l’objet d’un catalogue, avec des projets allant de la Pologne entière à de simples aménagements de chambres à coucher et de salles de séjour, en passant par des plans de villages, de maisons, de commerces, de stations-service. Le développement suivant s’appuie en premier lieu sur ce document. Ce catalogue sera publié prochainement en fac-similé dans CHRISTIAN INGRAO, Conquérir, aménager, exterminer. L’espace, la mémoire et les hommes dans la planification SS, à paraître aux éditions Jean-Michel Place.

[39]

Nombre d’études ont été consacrées au Generalplan Ost et à ses liens avec la politique d’extermination nazie : voir CZESLAW MADAJCZYK (éd.), Vom Generalplan Ost zum Generalsiedlungsplan, Munich, Saur Verlag, 1994 (recueil des documents retrouvés sur le Generalplan Ost), M. RÖ SSLER et S. SCHLEIERMACHER (éds), Generalplan Ost..., op. cit.; BRUNO WASSER, Himmlers Raumplanung im Osten. Generalplan Ost in Polen 1940-1944, Bâle, Birkhäuser 1993; KARL-HEINZ ROTH, « “Generalplan Ost” und der Mord an den Juden : der “Fernplan um der Umsiedlung in den Ostprovinzen” aus dem Reichssicherheitshaupamt vom November 1939 », in 1999. Zeitschrift zur Geschichte des 20. und 21. Jahrunderts, 12-1997, pp. 50-70.

[40]

BABL, R-49/157a; travaux préparatoires : BABL, R-49/985; voir les détails du plan dans K.-H. ROTH, « “Generalplan Ost” – “Gesamtplan Ost...” », art. cit., ici pp. 66-69.

[41]

Nom donné à la procédure d’extermination des Juifs polonais, en l’honneur de Reinhard Heydrich, le chef du RSHA, mortellement blessé lors d’un attentat à Prague le 28 mai 1942. Les camps de l’opération Reinhard étaient Belzec, Treblinka, Sobibor et Majdanek.

[42]

MECHTILD RÖ SSLER, Wissenschaft und Lebensraum. Geographische Ostforschung im Nationalsozialismus. Ein Beitrag zur Disziplingeschichte der Geographie, Berlin-Hambourg, Reimer, 1990.

[43]

GÖ TZ ALY et SUZANNE HEIM, Vordenker der Vernichtung. Auschwitz und die deutschen Pläne für eine neue europäische Ordnung, Francfort, Fischer, 1991.

[44]

Sur l’histoire factuelle de ces projets de germanisation des paysages et des terroirs, voir GERT GRÖ NING et JOACHIM WOSCHKE-BULMAHN, Die Liebe zur Landschaft. Dritter Teil, t. 3, Drang nach Osten, Munich, Minerva Publikation, 1987, sans toutefois aboutir à une histoire des représentations.

[45]

BABL, R-49/157, ff. 49-50.

[46]

Voir par exemple, le projet de réaménagement d’un village du Warthegau, proposé par D. W. Vogel, architecte à Posen, qui reçut le premier prix du concours « Neue Dörfer im Osten », BABL, R-49/157, f. 57. On consultera aussi les plans nazis de centres-villes « rénovés » : NIELS GUTSCHOW (éd.), « Stadtplanung im Warthegau. 1939-194 », in M. RÖ SSLER et S. SCHLEIERMACHER (éds), Generalplan Ost..., op. cit., pp. 232-259.

[47]

« Communauté du peuple », terme par lequel les nazis désignaient la société idéale que devaient former les Allemands de race aryenne sous domination nazie.

[48]

Trials of War Criminals, Fall IX, pp. 384-390, ici p. 386. Cf. supra, n. 18.

[49]

Avant-propos de KONRAD MEYER-HEITLING, in « Planung und Aufbau Im Osten », BABL, R-49/157, f. 47.

[50]

Un exemple pionnier de ce type d’études est présenté par CORNELIA ESSNER et ÉDOUARD CONTE, La quête de la race. Une anthropologie du nazisme, Paris, Hachette, 1995, particulièrement les chapitres intitulés « Le soldat mort comme époux », « Sang et sol. L’action Zamosc » et « La question aryenne ».

[51]

DIETER POHL, Von der « Judenpolitik » zum Judenmord. Der Distrikt Lublin des Generalgouvernements, 1939-1944, Francfort, Peter Lang, 1993; BOGDAN MUSIAL, Deutsche Zivilverwaltung und Judenverfolgung im Generalgouvernement : Eine Fallstudie zum Distrikt Lublin, Wiesbaden, Harassowitz, 2000.

[52]

THOMAS SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien. Der Judenmord in Ostpolen und die Rettungsintiativen von Berthold Beitz, 1941-1944, Bonn, Dietz, 1996; DIETER POHL, Nationalsozialistische Judenverfolgung in Ostgalizien, 1941-1944. Organisation und Durchführung eines staatlichen Massenverbrechens, Munich, Oldenburg Verlag, 1996.

[53]

WALTER MANOSCHEK, « Serbien ist Judenfrei ». Militärische Besatzungspolitik und Judenvernichtung in Serbien, 1941-1942, Munich, Oldenburg, 1993.

[54]

CHRISTIAN GERLACH, Kalkulierte Morde. Die deutsche Wirtschafts- und Vernichtungspolitik in Weibrubland, Hambourg, Hamburger Edition, 1999. Sans doute la plus aboutie de toutes les enquêtes présentées ici.

[55]

Thèse en cours de CHRISTOPH DIECKMANN sur la Lituanie, dont on trouvera un article qui résume ses principales conclusions dans U. HERBERT (éd.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik..., op. cit., pp. 292-329.

[56]

U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit., pp. 298-313.

[57]

W. MANOSCHEK, « Serbien ist Judenfrei »..., op. cit., pp. 55-108 notamment, mais aussi pp. 155-168.

[58]

D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp. 104-165.

[59]

CHRISTOPH DIECKMANN, « Der Krieg und die Ermordung der litauischen Juden », in U. HERBERT (éd.), Nationalsozialistische Vernichtungpolitik..., op. cit., pp. 323-329.

[60]

C. GERLACH, Kalkulierte Mord..., op. cit., pp. 503-627.

[61]

W. MANOSCHEK, « Serbien ist Judenfrei »..., op. cit., pp. 169-184.

[62]

U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit., pp. 303-313.

[63]

D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., p. 92 sq.

[64]

Une analyse détaillée de cette évolution de l’activité des Einsatzgruppen dans R. OGORRECK, Die Einsatzgruppen..., op. cit., pp. 161-176. Contre cette analyse qui cherche dans l’adjonction des femmes et des enfants au massacre l’indice d’une décision d’extermination totale de la judaïté européenne, voir CHRISTIAN GERLACH, « Die Einsatzgruppe B », in P. KLEIN (éd.), Die Einsatzgruppen..., op. cit., pp. 52-70, ici pp. 56-60. C. Gerlach voit certes un point important dans cette évolution mais la juge plus complexe, les premiers massacres n’étant pas ceux de communautés entières, qui n’interviennent qu’à partir d’octobre.

[65]

C. GERLACH, Kalkulierte Morde..., op. cit., p. 46 pour le « Plan famine »; sur le lien entre meurtre en masse et main-d’œuvre juive, p. 574 sq.

[66]

Ibid., pp. 683-709 notamment. Voir aussi sa conclusion, pp. 1126-1160; C. DIECK-MANN, « Der Krieg und die Ermordung... », art. cit., pp. 312-322.

[67]

D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp. 153-157.

[68]

C. GERLACH, « Die Wannsee-Konferenz... », art. cit.

[69]

Voir par exemple le récit par U. Herbert de la visite de Heydrich, à Paris, au cours de laquelle celui-ci révèle aux dignitaires allemands en poste la décision de généralisation du génocide et fait part du projet de déportation pour extermination des Juifs français. U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit., p. 320 sq., ainsi que, pour le cas de la Galicie, THOMAS SANDKÜ HLER, « Judenpolitik und Judenmord im Distrikt Galizien », in U. HERBERT (éd.), Nationalsozialistische Vernichtungspolitik..., op. cit., pp. 122-147, ici p. 141.

[70]

Deux thèses contredisent ou nuancent cet article : celle de TOBIAS JERSAK, résumée dans ID., « Die Interaktion von Kriegsverlauf und Judenvernichtung », Historische Zeitzchrift, 268-2,1999, pp. 311-374, et celle de FLORENT BRAYARD, La Solution finale de la Question juive, Thèse de l’IEP-Paris, 2002.

[71]

D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp. 113-122.

[72]

U. HERBERT, Best : Biographische..., op. cit., p. 304 sq.

[73]

T. SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien..., op. cit., pp. 166-177. Plus clair et mieux renseigné encore, même s’il est concentré sur l’est de la Galicie, DIETER POHL, Nationalsozialistische Judenverfolgung in Ostgalizien, 1941-1944. Organisation und Durchführung eines staatlichen Massenverbrechens, Munich, Oldenburg Verlag, 1996.

[74]

D. POHL, Von der « Judenpolitik »..., op. cit., pp. 123-139. T. SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien..., op. cit., pp. 177-181.

[75]

Voir sur ce point GÖ TZ ALY et CHRISTIAN GERLACH, Das Letzte Kapitel. Die Vernichtung der Juden in Hungarn, Bonn, Dietz, 2002.

[76]

SAUL FRIEDLÄ NDER, L’Allemagne nazie et les Juifs, t. I, Les années de persécutions (1933-1939), Paris, Le Seuil, 1997 (le t. II est, semble-t-il, en préparation). La démarche, très originale, combine micro-histoire, approche comparatiste, perspectives allemande et juive.

[77]

On pense ici à la Crimée, à laquelle Norbert Kunze consacre une thèse, ou à l’Ukraine, sur laquelle D. Pohl prépare un travail d’édition de sources. Sur l’Ukraine, voir WENDY LOWER, « “Anticipatory Obedience” and the Nazi Implementation of the Holocaust in the Ukraine. A Case Study of Central and Peripherical Forces in the Generalbezirk Zhytomyr, 1941-1944 », Holocaust and Genocide Studies, 16-1,2002, pp. 1-22, en attendant la parution de sa thèse et l’enquête menée par Alexander Prusin.

[78]

Aucune étude sérieuse n’a jusqu’ici été consacrée au Rasse- und Siedlungshauptamt (RuSHA) de la SS. Voir ISABEL HEINEMANN, « Rasse, Siedlung, deutsches Blut »: Das Rasse- und Siedlungshauptamt der SS und die nationalsozialistische Rassenpolitik im besetzten Europa, 1939-1945, Thèse de doctorat, Université de Fribourg, 2001. Voir aussi ID., « Another Type of Perpetrator : The SS Racial Experts and Forced Population Movement in the Occupied Regions », Holocaust and Genocide Studies, 15-3,2001, pp. 387-411. On connaît mal le rôle de l’organisation d’entraide national-socialiste (NSV). On ne sait en outre pratiquement rien de l’action de l’organisation Todt dans les territoires occupés, alors que ses membres y côtoient les Einsatzgruppen (voir la photographie de couverture de P. KLEIN (éd.), Die Einsatzgruppen..., op. cit.), et que d’importants fonds d’archives les concernant sont entreposés à Minsk. Manquent aussi des études sur le pillage des patrimoines culturels, notamment sur le rôle de l’Einsatzstab Rosenberg, mais également, dans un tout autre ordre d’idée, sur le rôle de la Wehrmacht en territoire civil.

[79]

L’exemple croate est brièvement mentionné par W. MANOSCHEK, « Serbien ist Judenfrei »..., op. cit., p. 209. Celui des Roumains a été signalé par RAUL HILBERG, La destruction des Juifs d’Europe, Paris, Gallimard, [1961,1994]. Pour le cas roumain, voir RADU IOANID, The Holocaust in Romania : The Destruction of Jews and Gypsies under the Antonescu Regime, 1940-1944, Chicago, Ivan R. Dee, 2000.

[80]

T. SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien..., op. cit., p. 114 sq.

[81]

Voir, pour les États baltes, C. DIECKMANN, « Der Krieg und die Ermordung... », art. cit., ainsi que WOLFGANG SCHEFFLER, « Die Einsatzgruppe A, 1941-1942 », in P. KLEIN (éd.), Die Einsatzgruppen..., op. cit., p. 33. La question a été (mal) posée par BOGDAN MUSIAL, « Konterrevolutionäre Elemente sind zu erschiessen »: die Brutalisierung des deutsch-sowjetischen Krieges im Sommer 1941, Berlin, Propyläen, 2001. On trouvera aussi des interprétations intéressantes dans BERND BÖ LL et HANS SAFRIAN, « Auf dem Weg nach Stalingrad. Die 6. Armee, 1941-1942 », in K. NAUMANN et H. HEER, Vernichtungskrieg. Verbrechen der Wehrmacht 1941-1944, Hambourg, Hamburger Edition, 1995, pp. 260-296. Je me permets de renvoyer aussi à C. INGRAO, Les intellectuels du SD..., thèse citée, 3e partie.

[82]

On lira la thèse de MARTIN DEAN, Collaboration in the Holocaust. Crimes of the Local Police in Bielorussia and Ukraine, 1941-1944, New York, Saint Martin’s Press, 2000. À noter la thèse en préparation de Ray Brandon sur les Schutzmannschaften, à partir d’archives polonaises et biélorusses.

[83]

ARNO WECKBECKER et CHRISTIAN JANSEN, Der « Volksdeutsche Selbstschutz », Munich, Oldenburg, 1992. On y trouve notamment une étude intéressante du profil social des membres de ces milices d’autodéfense organisées en sous-main par la SS.

[84]

Ils sont par exemple cités par Christopher R. Browning sous le nom de Trawnikis, sobriquet qui leur fut donné en référence à leur camp d’entraînement basé à Trawnik, Cf. C. R. BROWNING, Des hommes ordinaires..., op. cit., p. 74; voir aussi p. 107 pour leur rôle dans les massacres.

[85]

C. DIECKMANN, « Der Krieg und die Ermordung der litauischen Juden », art. cit., pp. 292-330, ici p. 325. On retrouve la même constatation chez T. SANDKÜ HLER, « Endlösung » in Galizien..., op. cit., pp. 114-122, qui insiste sur le rôle des indépendantistes ukrainiens dans la mise en place de pogroms par les Einsatzgruppen à l’été 1941 en Galicie. Voir aussi M. DEAN, Collaboration..., op. cit.

[86]

De fait, les sources pour une étude de ces unités de supplétifs existent. Les historiens allemands disposent de listes de gardiens ukrainiens et Volksdeutsche du camp de Belzec, ainsi que des minutes de procès tenus après la guerre par les Soviétiques contre certains d’entre eux. Difficiles d’accès, conservées dans les anciennes archives du KGB, ces sources n’ont pour l’instant été consultées que par le chef de la section « Crime contre l’humanité » du Département canadien de la Justice, Ruth Bettina Birn, et par D. Pohl, que je remercie pour cette information. Des masses de renseignements d’une grande importance sur ces troupes existent dans les archives biélorusses, polonaises, ukrainiennes, lettonnes, microfilmées depuis près de douze ans par l’Holocaust Memorial Museum de Washington.

Résumé

Français

Décrivant les grandes tendances de la recherche allemande récente sur la Shoah, cet article montre l’intérêt nouveau pour les acteurs du meurtre et la mise en place d’une histoire sociale et culturelle des bourreaux. L’historiographie du nazisme a en outre pour ambition de prendre en compte toutes les dimensions de la politique de répression nazie. Elle s’intéresse ainsi tant aux criminels qu’aux Tziganes, aux politiques de mise à mort qu’à celles de déportation. Cette nouvelle historiographie trouve sa véritable spécificité dans une série d’études locales sur les politiques d’occupation et des processus d’extermination intervenus en Europe de l’Est occupée. Fondées sur des explorations archivistiques très complètes, un empirisme déclaré et une reconstruction très minutieuse des événements, ces études posent le problème de l’échelle des processus de décision, de la marge de manœuvre des acteurs sur le terrain et de l’hypothèse d’un consentement européen à la Shoah.

English

Conquest, administration, extermination. New trends in Holocaust research The article deals with three principal new trends in the historiography of Holocaust research. The first one reveals renewed interest in the study of the perpetrators of genocide and the development of a social and cultural history of Nazi militancy. The second trend attempts to consider the multiple dimensions of the Nazi policies of repression. Thus, this recent historiography treats the criminals as well as the Gypsies, the policies of extermination and of deportation. It manifests its specificity, however, in a series of local studies treating the policies of occupation and the extermination processes implemented in occupied Eastern Europe. Grounded in extremely complete and empirical examinations of the available archival sources and in meticulous reconstructions of events, these studies raise important questions concerning the scale of the decision-making processes, the room to maneuver of the on-site participants, and the hypothesis of a European consent to the Holocaust.

Plan de l'article

  1. Une histoire des acteurs du génocide
  2. Une histoire globale des politiques répressives du IIIe Reich
  3. Au commencement de la Shoah : des conjonctures locales d’extermination

Pour citer cet article

Ingrao Christian, « Conquérir, aménager, exterminer. Recherches récentes sur la Shoah », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2/2003 (58e année), p. 417-438.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2003-2-page-417.htm


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