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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2004/1 (59e année)


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« Une nation, disait le philosophe français Ernest Renan, est un groupe de personnes unies par une vision erronée de leur passé et par une haine commune pour leurs voisins. » Les mythes ont toujours été des instruments particulièrement efficaces pour forger l’identité des nations. Le mouvement sioniste qui présida à la naissance de l’État d’Israël parvint, en termes de relations publiques, à des résultats rarement égalés au XXe siècle. Pourtant, ce mouvement n’avait rien d’unique dans sa volonté de répandre une version simplifiée et redorée du passé afin de promouvoir ses objectifs nationalistes. Bien au contraire, à l’instar de tous les autres récits nationalistes de l’histoire, la version sioniste était sélective, simpliste et orientée. Elle visait à la fois à faire naître un sentiment d’appartenance nationale chez des Juifs d’origines différentes et à susciter la compassion et le soutien des autres pays à l’égard du tout nouvel État d’Israël. À l’inverse, elle desservait de manière notoire tout effort de compréhension mutuelle ou de réconciliation entre Juifs et Arabes.

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Les années 1990 furent le théâtre des soubresauts et des lenteurs du processus de paix entre Israël et ses ennemis de toujours, mais elles virent aussi apparaître un nouveau type d’affrontement : celui des historiens israéliens. Il oppose les historiens israéliens traditionnels et les « nouveaux historiens » qui ont entrepris de mettre en question la théorie sioniste sur la naissance de l’État d’Israël et sur les cinquante années de conflits et de confrontations qui suivirent.

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« Les conquérants, mon fils, ne reconnaissent que les faits historiques qu’ils ont eux-mêmes fabriqués », fait remarquer, dans le roman tragi-comique d’Émile 1 Habiby [1][1] Al-Waqa’ic al-Ghariba fi Ikhtifa’ Sa’id Abi al-Nahs..., le vieux proviseur arabe au jeune Saïd, à son retour à Haïfa pendant l’été 1948. Le proviseur parlait des Israéliens sur un ton qui révélait plus de tristesse que de colère : « Il est vrai qu’ils ont détruit ces villages [...] et chassé leurs habitants. Mais, mon fils, ils ont bien plus de pitié que les conquérants auxquels nos ancêtres étaient confrontés autrefois. » Cette citation suggère qu’il ne peut y avoir d’entente sur ce qui s’est réellement produit en 1948. Chaque parti adhère à une version différente des événements. Les Palestiniens voient les Israéliens comme des conquérants et se considèrent comme les véritables victimes de la première guerre israélo-arabe qu’ils nomment al-Nakba, « la catastrophe ». L’historiographie palestinienne reflète cette opinion. Les Israéliens, vainqueurs incontestés de la guerre de 1948, l’ont appelée la guerre d’Indépendance. Et c’est, notamment, en tant que tels qu’ils sont parvenus, mieux que leurs ennemis, à faire circuler leur version de cette guerre fatidique. L’histoire n’est-elle pas, en un sens, la propagande des vainqueurs ?

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La version sioniste conventionnelle de la guerre de 1948 est la suivante : le conflit israélo-arabe en Palestine atteignit un seuil critique après le vote, le 29 novembre 1947, de la résolution des Nations unies demandant la partition du territoire et l’établissement de deux États, l’un juif et l’autre arabe. Les Juifs acceptèrent le plan de l’ONU en dépit des douloureux sacrifices qu’il exigeait, mais les Palestiniens, les États arabes voisins et la Ligue arabe le rejetèrent. La Grande-Bretagne s’employa, à la fin de son mandat en Palestine, à faire échouer la création d’un État juif conforme aux décisions arrêtées. Au terme de ce mandat et avant que l’État d’Israël ne fût proclamé, sept États arabes envoyèrent leurs troupes en Palestine avec la ferme intention d’étouffer l’État juif avant qu’il ne vît le jour. Il s’ensuivit une lutte inégale entre « un David juif » et « un Goliath arabe ». Le jeune État juif mena un combat désespéré mais héroïque et, contre toute attente, couronné de succès. Pendant la guerre, des centaines de milliers de Palestiniens auraient fui dans les États arabes voisins, principalement en réponse aux ordres de leurs chefs et en dépit des efforts entrepris par les Juifs pour les convaincre de rester et montrer qu’une coexistence pacifique était possible. Après la guerre, les dirigeants israéliens ont appelé la paix de leurs vœux mais n’ont trouvé aucun interlocuteur dans le camp adverse. L’intransigeance des Arabes fut la cause de l’impasse politique dans laquelle le Moyen-Orient se trouva. Et la situation ne put être débloquée avant la visite du président Anouar El-Sadate à Jérusalem, trente ans plus tard.

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Pendant de nombreuses années, cette version des événements prévalut à l’extérieur du monde arabe. La vision que l’on avait des causes, de la nature et du déroulement du conflit arabo-israélien était celle des sionistes. Le quarantième anniversaire de la création de l’État d’Israël fut pourtant marqué par la publication de quatre ouvrages, écrits par des chercheurs israéliens qui remettaient en question l’historiographie traditionnelle de la naissance de l’État d’Israël et de la première guerre israélo-arabe [2][2] Il s’agit de SIMHA FLAPAN, The birth of Israel : myths.... Leurs auteurs furent appelés les révisionnistes israéliens, ou nouveaux historiens.

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Deux facteurs expliquent l’apparition de cette nouvelle historiographie : l’ouverture des archives officielles de 1948 par le gouvernement israélien et le changement de climat politique en Israël au lendemain de la guerre du Liban de 1982. Israël suivit l’exemple anglais en autorisant l’ouverture des archives concernant la politique étrangère, trente ans après les faits. Un grand nombre de sources primaires devinrent ainsi accessibles à la recherche dans les archives centrales sionistes, dans celles de l’État d’Israël, de la Haganah, des Forces de défense israéliennes (FDI), du parti travailliste et dans les archives Ben Gourion. Les pays arabes n’ont aucune législation qui ressemble de près ou de loin à la loi des trente ans. Lorsqu’ils permettent l’accès à leurs documents, ce n’est que d’une manière limitée, imprévisible et arbitraire. Israël a le mérite d’autoriser aux chercheurs la consultation de ses documents internes et de rendre ainsi possible des études critiques.

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Si la mise à disposition de nouvelles et très riches sources d’information favorisa le révisionnisme historique, le changement dans le climat politique général y contribua également. Pour de nombreux Israéliens, et en particulier pour les Israéliens de gauche, la désastreuse invasion du Liban, (mal) préparée par le Likoud en 1982, constitua un moment décisif. Jusqu’alors, les dirigeants sionistes s’étaient employés à cultiver une image de pacifistes qui ne combattaient que sur la défensive. La notion d’einbreira (aucune alternative) justifiait à elle seule les entrées en guerre d’Israël et légitimait sa participation aux combats. Mais tandis qu’un débat divisait partisans et opposants à la guerre du Liban, le Premier ministre Menahem Begin fit une allocution devant l’académie du personnel des FDI sur les guerres voulues et les guerres subies. Il expliqua que la guerre du Liban comme celle du Sinaï en 1956 avaient été planifiées à des fins nationales. Cette affirmation sans précédent dans l’histoire du mouvement sioniste provoqua l’effondrement du consensus national sur la notion d’einbreira, et créa un espace politique qui permettait un réexamen critique de l’histoire du pays.

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La première vague d’études révisionnistes sur la guerre de 1948 suscita un vif intérêt et de violentes controverses sur la scène politique, ainsi que dans les milieux universitaires et les médias. Les premières réactions laissaient apparaître un certain malaise, voire une sorte de consternation, face à ce qui semblait mettre en question tout ce que les écoliers israéliens avaient appris à respecter et à révérer. Certains journalistes pensaient même que ces ouvrages constituaient une attaque orchestrée pour compromettre la réputation d’Israël, et qui ne pouvait rester impunie. D’autres se montraient plus favorables à cette tentative qui tendait à réexaminer, à la lumière de nouveaux indices, des vérités sanctifiées par le temps. Et alors même que les effets du premier choc se dissipaient, l’opinion demeurait très partagée quant aux mérites de cette nouvelle historiographie. Vétérans de la guerre de 1948 ou membres de la vieille garde sioniste, en particulier au parti travailliste, beaucoup nourrissaient des réactions d’une hostilité extrême à l’égard de ces nouvelles interprétations.

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Parmi les détracteurs des nouveaux historiens, le plus bruyant et le plus acharné était Shabtai Teveh, journaliste et biographe de David Ben Gourion, le fondateur et premier chef du gouvernement d’Israël. Son attaque, intitulée « Les nouveaux historiens », fut livrée en quatre articles successifs dans le quotidien indépendant Ha’aretz, en mai 1989. En septembre 1989, S. Teveh en publiait une version abrégée : « Accuser Israël du péché originel », dans le mensuel juifaméricain Commentary[3][3] SHABTAI TEVEH, « Changing Israel with original sin »,.... Il y décrivait la nouvelle histoire comme « un méli-mélo de distorsions, d’omissions, de lectures tendancieuses et de complètes falsifications ». Il vitupérait les nouveaux historiens, affirmant que cette nouvelle approche historique « s’appuy[ait] en partie sur des preuves défectueuses et se caractérisait par une incompétence professionnelle grave », puis accusait la nouvelle historiographie de servir des fins politiques pro-palestiniennes qui ne visaient qu’à mettre en cause la légitimité du sionisme et de l’État d’Israël.

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La droite israélienne, qu’il s’agisse ou non d’universitaires, s’est montrée plus ouverte à l’égard des découvertes des nouveaux historiens. Elle reconnaît aisément, par exemple, qu’Israël a effectivement expulsé les Palestiniens, regrettant cependant de n’en avoir pas renvoyé davantage puisqu’ils étaient à l’origine de cette guerre. Les représentants de la droite ont tendance à aborder la guerre de 1948 avec pragmatisme plutôt que d’un point de vue moral. La vieille garde travailliste, pour sa part, attache tant de prix au fait qu’Israël ait une conduite moralement juste qu’elle refuse d’envisager la duplicité cynique des Israéliens en certaines occasions, la brutalité des expulsions ou des expropriations que subirent les Palestiniens. Le fait qu’Israël soit une victime innocente est un des axiomes de leur récit, et ils redoutent les conséquences politiques d’une réécriture de l’histoire, d’où la virulence de leurs attaques contre la nouvelle historiographie.

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Alors que le débat initial s’articulait autour des méthodes, des sources et des motivations politiques présumées des nouveaux historiens, celui qui a suivi touchait à certaines de leurs conclusions. Cinq points d’achoppement principaux peuvent être identifiés dans cette controverse entre historiens traditionnels et nouveaux historiens : la politique des Britanniques à la fin de leur mandat en Palestine; le rapport de force militaire entre Israéliens et Arabes en 1948; les causes de l’exode palestinien; les objectifs militaires des Arabes; et la persistance de l’impasse politique à l’issue de chacun des conflits armés.

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La version sioniste traditionnelle affirme qu’au crépuscule de leur mandat en Palestine les Britanniques cherchèrent à empêcher la création d’un État d’Israël; que les Juifs étaient nettement moins nombreux et moins bien armés que leurs rivaux; que les Palestiniens partirent de leur propre chef et dans l’espoir d’un retour triomphal; qu’il existait une collusion entre les États arabes dont le but était de détruire le nouvel État juif à peine proclamé; et que seule l’intransigeance des Arabes a rendu impossibles les négociations après la guerre.

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La version révisionniste, pour faire court, explique que ce n’est pas la création d’un État juif mais d’un État palestinien que les Britanniques cherchèrent à empêcher; que les Juifs surpassaient en nombre les forces arabes réunies, régulières ou non, qui opéraient en Palestine, et qu’après la première trêve ils étaient, qui plus est, mieux armés qu’eux; que les Palestiniens, dans leur grande majorité, n’avaient pas choisi de partir mais avaient été expulsés; que les pays arabes n’avaient pas d’objectif de guerre précis, car il existait des dissensions entre leurs dirigeants, et que les efforts pour aboutir à un règlement politique du conflit se heurtèrent davantage à l’inflexibilité des Israéliens qu’à celle des Arabes.

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C’est le dernier point du débat qui est le plus sensible puisqu’il porte sur la responsabilité de l’échec du processus de paix. Les preuves à l’appui de cette interprétation proviennent principalement des dossiers du ministère des Affaires étrangères israélien. Elles mettent en évidence un désir de paix de la part des Arabes et leur volonté de négocier avec Israël dès septembre 1948. La question des frontières et celle des droits des réfugiés palestiniens étaient prioritaires. Chacun des chefs d’États arabes voisins se montrait prêt à négocier directement avec Israël dans l’espoir d’obtenir quelque avantage, territorial ou politique, en échange de la paix.

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Que ce soit avec l’Égypte, la Transjordanie ou la Syrie, bien que pour des raisons légèrement différentes, David Ben Gourion considéra que le prix à payer pour la paix était trop élevé. Il était prêt à la conciliation en s’en tenant au statu quo et se refusait à toutes concessions, sauf infimes, concernant les réfugiés et le tracé des frontières. Il pensait, comme le révèle son journal intime, que les armistices avec les États arabes voisins satisfaisaient pleinement les besoins d’Israël en matière de reconnaissance, de sécurité et de stabilité. Mais, pour obtenir des accords de paix officiels, il lui fallait céder d’importantes portions de territoire et accepter le retour d’un nombre considérable de réfugiés palestiniens; que Ben Gourion ait ou non fait le bon choix relève du jugement de chacun. Ce qui est indéniable, c’est qu’il avait le choix.

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L’opinion publique israélienne s’est intéressée à la guerre des historiens israéliens. Ce n’est donc pas une simple poignée de chercheurs mais toute une nation qui fait aujourd’hui face à son passé. Un tel degré d’implication de la population, dans une polémique dont les principaux protagonistes sont des professeurs d’université, est rare dans la plupart des pays, mais n’est pas pour surprendre s’agissant d’Israël. Car ce débat sur la guerre d’Indépendance renvoie aux Israéliens l’image même de l’identité de leur pays.

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Durant les années qui suivirent la publication des premiers livres révisionnistes, la guerre des historiens se focalisa sur la naissance d’Israël ainsi que sur les origines du conflit israélo-arabe. Elle s’étendit par la suite à d’autres fronts. L’ouvrage que Benny Morris publia en 1993 était le prolongement naturel de ses travaux 1 antérieurs [4][4] BENNY MORRIS, Israel’s border wars, 1949-1956 : Arab..., qui remettaient en question l’orthodoxie sioniste sur les causes de l’exode palestinien [5][5] B. MORRIS, The birth of the Palestinian..., op. cit.,.... Israel’s border wars traitait de la période fondatrice qui s’acheva par la guerre de Suez; B. Morris y contestait la thèse selon laquelle l’entière responsabilité de l’escalade qui aboutit au conflit incombait aux Arabes [6][6] B. MORRIS, Israel’s border wars, 1949-1956..., op.....

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À la fin de l’année 1999, la guerre des historiens prit un nouveau tour, marqué par deux publications couvrant une vaste période [7][7] BENNY MORRIS, Righteous victims : a history of the... : Righteous victims retrace l’histoire turbulente du conflit depuis ses origines, à la fin du XIXe siècle, jusqu’à la fin du XXe, tandis que The Iron wall analyse la politique d’Israël vis-à-vis du monde arabe au cours des cinquante premières années de l’histoire du pays. Son titre renvoie à une stratégie qui fut d’abord énoncée par Ze’ev Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste.

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En 1923, Z. Jabotinsky publiait un article intitulé « Sur le mur d’acier » [8][8] ZE’EV JABOTINSKY, Writings : on the road to statehood,.... Il expliquait quelle naïveté il y avait à croire que les nationalistes arabes accepteraient un État juif en Palestine. Toute négociation initiale avec les Arabes était vaine. Le seul moyen de réaliser le projet sioniste était de dresser un mur d’acier à l’aide des forces militaires juives. En d’autres termes, le projet sioniste ne pouvait être mené à bien que de façon unilatérale et en faisant usage de la force. La stratégie de Jabotinsky était de traiter avec les Arabes seulement après s’être assuré une supériorité militaire complètement dissuasive. Mais son article faisait l’hypothèse d’un changement dans l’attitude des Arabes envers l’État juif. Il envisageait deux phases. La première devait, selon lui, forcer les Arabes à abandonner tout espoir de détruire l’État juif. Les Arabes finiraient par devenir plus modérés ou plus réalistes et l’on aboutirait alors à la phase deux, c’est-à-dire aux négociations avec les Palestiniens arabes à propos de leur statut et de leurs droits nationaux en Palestine.

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L’article de Jabotinsky déclencha un débat houleux au sein du mouvement sioniste. Des porte-parole du courant majoritaire l’accusèrent de militarisme et de trahison envers les valeurs du mouvement sioniste. Jabotinsky afficha son mépris pour ses détracteurs de gauche qu’il appelait les « végétariens ». Il les traita d’hypocrites et considérait comme son devoir sacré (mitzvah) de les dénoncer comme tels. Il s’en prit à ses opposants dans un article intitulé « La moralité du mur d’acier » [9][9] ID., « The morality of the Iron wall », in ibid., .... D’un point de vue moral, il y avait selon lui deux possibilités : le sionisme était soit une bonne, soit une mauvaise chose. Dans le dernier cas, il fallait l’abandonner; dans le premier, si c’était une cause juste, alors il fallait qu’elle triomphe, en dépit de la volonté des autres parties en présence.

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L’analyse de Jabotinsky était sûrement correcte : il s’agissait d’un conflit entre deux mouvements nationaux, qui ne pourrait être résolu par la négociation ou le compromis tant que les Arabes pensaient qu’ils avaient une chance de gagner. Un accord librement consenti était impensable. La stratégie de Jabotinsky fut reprise de manière inavouée par ses détracteurs du parti travailliste, dirigé par David Ben Gourion. Elle devint la pierre de touche de la stratégie sioniste dans le conflit. Et, plus important encore, cette stratégie a fonctionné. L’histoire de l’État d’Israël tout entière est une justification de la stratégie du mur d’acier.

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Les Arabes – les Égyptiens d’abord, les Palestiniens ensuite, les Jordaniens enfin – reconnurent l’invincibilité d’Israël et furent contraints de négocier avec lui alors qu’ils étaient dans une position de faiblesse évidente. Ils apprirent de manière douloureuse qu’Israël ne pouvait être vaincu sur un champ de bataille. Le vrai danger pour Israël était de s’éprendre éperdument du mur d’acier et de refuser de passer à la phase deux, celle des négociations et des compromis, c’est-à-dire le partage de la Palestine avec les Palestiniens. Paradoxalement, ce sont les politiciens de droite, plus que ceux de gauche (les héritiers de Jabotinsky), qui semblent les plus enclins à adopter la première phase de la stratégie du mur d’acier comme mode de vie permanent.

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Yitzhak Shamir, qui succéda à Menahem Begin en tant que leader du Likoud et Premier ministre en 1983, voyait le mur d’acier comme un rempart contre le changement et comme un moyen de maintenir les Palestiniens dans une situation de soumission permanente à Israël. Pour lui les négociations ne présentaient aucun intérêt. Son but était de préserver l’intégrité de la terre de ses ancêtres, de laisser le territoire d’Israël dans son entier, y compris la Judée et Samarie (la Cisjordanie) aux mains des Juifs. Ce fut le leader du parti travailliste, Yitzhak Rabin, qui sauta le pas et opéra la transition vers la phase deux en négociant les accords d’Oslo avec l’OLP en 1993. L’élection de Benyamin Netanyahou en 1996 provoqua un retour à la phase I du mur d’acier. Netanyahou n’acceptait pas les accords d’Oslo. Il s’évertua pendant trois ans à stopper, retarder et miner le processus entamé à Oslo pour finir par découvrir qu’il était irréversible. L’élection de mai 1999 constitua un tournant majeur dans l’histoire des relations d’Israël avec ses voisins. Les Israéliens sanctionnèrent lourdement Netanyahou et donnèrent clairement à Ehoud Barak pour mission de continuer le processus d’Oslo et de chercher une issue vers une paix globale au Moyen-Orient.

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L’alternance politique en Israël contribua à créer un climat dans lequel la nouvelle histoire pouvait encore progresser. Cette évolution vers des attitudes plus modérées sur la scène politique s’accompagnait d’une meilleure prise de conscience quant à la complexité des racines historiques du conflit et d’une compassion accrue pour les souffrances du peuple palestinien. Ces deux phénomènes parallèles se renforçaient mutuellement. Ils étaient le fruit d’une maturité et d’une confiance en soi plus grandes de la population israélienne et de ses dirigeants. 1 L’idée selon laquelle les Israéliens sont toujours dans leur bon droit et que les Palestiniens sont responsables de leur propre malheur commençait à faire place à une meilleure compréhension du rôle qu’avait joué Israël dans le conflit et à de plus grands efforts pour en refermer les plaies toujours ouvertes.

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L’ouvrage de B. Morris et le mien parurent pendant cette période relativement porteuse d’espoir dans l’évolution du processus de paix. Ces deux livres furent d’abord publiés aux États-Unis où ils retinrent l’attention des médias, suscitant de nombreux articles. Les opinions étaient partagées mais la majorité des critiques affichaient leur bienveillance, voire leur soutien, ce qui témoignait d’un changement général en Amérique en faveur d’une attitude plus critique à l’égard de la politique d’Israël. Ce que l’on considérait dix ans plus tôt comme un révisionnisme dangereux était presque devenu une approche sinon conventionnelle, du moins admise [10][10] ETHAN BRONNER, « Israel : the revised edition », The....

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Même ceux qui prenaient la défense du sionisme considéraient comme close l’affaire des nouveaux historiens contre l’État d’Israël, constatant que les critiques n’étaient pas aussi dures qu’ils le craignaient [11][11] HILLEL HALKIN, « Was Zionist unjust ? », Commentary,.... Les conservateurs n’en continuaient pas moins de penser que la nouvelle histoire était animée d’une volonté inavouée de saper les bases de la légitimité du sionisme et de l’État d’Israël. Contre les faits, l’enjeu est, à leurs yeux, de préserver les mythes fondateurs et, pour les nouvelles générations, de sauvegarder la version héroïque de la création d’Israël afin de ne pas miner les valeurs patriotiques et la confiance en la justesse de la cause sioniste.

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La rupture du processus de paix, le déclenchement de l’Intifada « al-Aqsa » et l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon à la tête d’un gouvernement dominé par le Likoud en février 2001 ont poussé l’opinion publique à se détourner de la nouvelle histoire au profit de l’histoire traditionnelle. Le retour au pouvoir du Likoud entraîna une régression vers des positions fondamentalistes à l’égard des Palestiniens et la réaffirmation d’une perspective étroitement nationaliste de l’histoire d’Israël.

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Dans un article de janvier 2001, la ministre de l’Éducation du gouvernement d’Ariel Sharon déclarait : « Il est temps qu’Israël reconstruise le “mur d’acier” qui, une fois encore, convaincra les Arabes que ni les menaces militaires ni le terrorisme n’affaibliront la détermination d’Israël à pratiquer les droits et la liberté du peuple juif [12][12] LIMOR LIVNAT, « Back to the Iron wall », Jerusalem.... » Pourtant, pour Ze’ev Jabotinsky, le « mur d’acier » n’était pas une fin en soi, mais un moyen pour atteindre une solution satisfaisante au conflit entre le sionisme et le nationalisme palestinien. Or, l’un des obstacles à une réconciliation avec les Palestiniens dans le cadre d’une paix armée est précisément cette théorie, qui fait la part (trop) belle à la force militaire aux dépens de l’exigence négociatrice, s’il faut en effet qu’elle soit partagée par la partie adverse pour qu’elle aboutisse. En ce sens, les nouveaux historiens israéliens prétendent contribuer à cette solution.

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Traduit par Émilie Souyri

Notes

[1]

Al-Waqa’ic al-Ghariba fi Ikhtifa’ Sa’id Abi al-Nahs al-Mutasha’il (La vie secrète de Saeed, l’infortuné pessoptimiste), Beyrouth, Dar Ibn Khaldun, 1974, pp. 35-37.

[2]

Il s’agit de SIMHA FLAPAN, The birth of Israel : myths & realities, New York, Pantheon, 1987; BENNY MORRIS, The birth of the Palestinian refugee problem, 1947-1949, Cambridge, Cambridge University Press, 1988; ILAN PAPPE, Britain and the Arab-Israeli conflict, 1948-1951, Londres, McMillan/St. Anthony’s, 1988, et AVI SHLAIM, Collusion across the Jordan : king Abdullah, the Zionist movement and the partition of Palestine, Oxford, Oxford University Press, 1988.1

[3]

SHABTAI TEVEH, « Changing Israel with original sin », Commentary, novembre 1999.

[4]

BENNY MORRIS, Israel’s border wars, 1949-1956 : Arab infiltration, Israeli retaliation and the countdown to the Suez war, Oxford, Clarendon Press/Oxford University Press, 1993.

[5]

B. MORRIS, The birth of the Palestinian..., op. cit., et ID., 1948 and after : Israel and the Palestinians, Oxford, Clarendon Press/Oxford University Press, 1990.

[6]

B. MORRIS, Israel’s border wars, 1949-1956..., op. cit.

[7]

BENNY MORRIS, Righteous victims : a history of the Zionist-Arab conflict, 1881-1999, New York, Knopf, 1999, et AVI SHLAIM, The Iron wall : Israel and the Arab world, New York, W. W. Norton, 2000.

[8]

ZE’EV JABOTINSKY, Writings : on the road to statehood, Jérusalem, Avi Jabotinsky, 1959, pp. 251-260 (en hébreu).

[9]

ID., « The morality of the Iron wall », in ibid., pp. 260-266.

[10]

ETHAN BRONNER, « Israel : the revised edition », The New York Times book review, 14 novembre 1999.

[11]

HILLEL HALKIN, « Was Zionist unjust ? », Commentary, novembre 1999; ANITA SHAPIRA, « The Past is not another country », The New Republic, 29 novembre 1999.

[12]

LIMOR LIVNAT, « Back to the Iron wall », Jerusalem Post, 26 janvier 2001.

Résumé

Français

L’article retrace l’émergence à la fin des années 1980 d’une nouvelle école historiographique israélienne critiquant les universitaires de l’école traditionaliste. Il pointe cinq axes principaux de discussion dans le débat entre « nouveaux » et « anciens » historiens à propos du conflit de 1948. En un second temps, sont examinés deux livres récents sur le sujet, l’un par Benny Morris, l’autre de la plume de l’auteur, ainsi que les réponses critiques qui leur furent adressés. Enfin, l’auteur tente d’apprécier l’impact de cette nouvelle histoire sur les politiques, l’opinion publique et l’enseignement de l’histoire dans les écoles israéliennes.

English

The war between Israelian historians This essay deals with the emergence of the new school of revisionist Israeli historiography in the late 1980s and with the critique of the traditionalist school. It identifies five main bones of contention in the debate between the new and the “old” historians about 1948. The second part deals with two more recent books on the conflict, one by Benny Morris, one by the author, and with some critical responses to these books. The third part assesses the impact of the new history on politics, public opinion, and the teaching of history in Israeli schools.

Pour citer cet article

Shlaim Avi, « La guerre des historiens israéliens », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1/2004 (59e année), p. 161-169.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2004-1-page-161.htm


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