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Annales. Histoire, Sciences Sociales

2004/1 (59e année)


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Il y a une quinzaine d’années, les publications d’un petit groupe d’historiens, qui prétendaient mettre à mal les mythes sionistes traditionnels relatifs à la naissance de l’État d’Israël, aux problèmes des réfugiés palestiniens et au conflit israéloarabe, ébranlèrent l’intelligentsia israélienne [1][1] TOM SEGEV, 1949 : The first Israelis, New York, Free.... Ces universitaires, que l’on appelle indifféremment « nouveaux historiens » ou « historiens révisionnistes », étaient très largement hostiles à la politique israélienne qu’ils considéraient agressive sur le plan militaire et en grande partie responsable du conflit qui oppose le pays à ses voisins arabes. Pendant plus de dix ans, des débats furieux entre champions de la « nouvelle histoire » et défenseurs de l’histoire traditionnelle animèrent les milieux universitaires et débordèrent dans les colonnes de la presse israélienne.

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Au cours des dernières années, on a constaté une évolution paradoxale de ce phénomène. Alors que les rangs des chercheurs qui adoptaient une approche critique à l’égard du passé d’Israël grossissaient de manière notable, la tempête idéologique, elle, se calmait considérablement. La révolution de la nouvelle histoire continue aujourd’hui sa route, mais de manière moins convulsive. Les arguments des historiens révisionnistes, en un certain sens, font désormais partie du consensus historiographique et ont même été incorporés à la conscience historique populaire en Israël. Les arguments les plus virulents ont été écartés, en raison de l’abondance des preuves contraires, ou délégitimés du fait des motivations ouvertement politiques de certains de leurs défenseurs. Les écrits révisionnistes de la fin des années 1980 et du début des années 1990 étaient imprégnés d’un éthos contestataire et d’un zèle visant à briser les mythes sionistes de la vertu israélienne, zèle lui-même catalysé par le conflit de génération entre les jeunes chercheurs opposés aux mandarins qui contrôlaient l’accès aux chaires d’enseignements dans les universités israéliennes. À la fin des années 1990, une grande partie de la première génération des nouveaux historiens avaient fait carrière. Par un retour ironique des choses, Benny Morris qui, dans ses écrits, faisait un portrait peu flatteur de Ben Gourion, est aujourd’hui professeur titulaire à l’université Ben Gourion du Néguev.

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L’apaisement de la controverse des nouveaux historiens israéliens peut en grande partie s’expliquer par la perte de vitesse de l’idéologie sioniste traditionnelle dans les milieux académiques israéliens, mais aussi, et de manière non négligeable, parmi l’élite laïque et professionnelle qui domine les médias. C’était précisément parce qu’elle opposait une version non consensuelle à une vision bien établie que la lecture proposée par les nouveaux historiens était cohérente et efficace. À l’heure où Israël se transforme en un pays extrêmement industrialisé et urbanisé, en une société matérialiste dont l’économie se concentre sur les produits de haute technologie et les services, les déclarations sionistes traditionnelles sur le droit historique et moral des Juifs à avoir une patrie, sur les transformations physiques et psychiques nécessaires pour qu’un peuple errant devienne un peuple de guerriers et de laboureurs, et sur la mission qui incombe à Israël de « rassembler en son sein les exilés » de la diaspora, toutes ces déclarations ont perdu de leur pertinence. Après cinquante-cinq ans d’existence, l’échafaudage idéologique qui soutenait l’État pendant sa jeunesse a été démonté, faisant apparaître au grand jour un édifice politique qui, s’il peut sembler peu attrayant par bien des aspects, ne s’effondre pas pour autant.

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Dans ce contexte d’effacement grandissant des idéologies, les Israéliens sont bien moins susceptibles que par le passé d’être choqués par les accusations d’historiens affirmant que le comportement d’Israël en temps de guerre était loin d’être exemplaire. Sans doute les Israéliens peuvent-ils encore s’émouvoir lorsqu’un historien fait des découvertes de l’ordre de celles de Motti Golani, qui vient de montrer que, pendant la campagne du Sinaï en 1956, des soldats israéliens ont assassiné des prisonniers de guerre égyptiens dans le passage de Milta [2][2] Motti Golani, communication personnelle, 18 mai 2003;.... Mais de telles affaires sont aujourd’hui exceptionnelles alors que les Israéliens regardent le monde avec de plus en plus de pragmatisme et de cynisme. De plus, avec le déclin de l’idée d’une culture israélienne unifiée et laïque telle que Ben Gourion la promouvait, la société israélienne est de plus en plus hétérogène, constituée de groupes d’intérêts concurrents qui se divisent suivant des critères ethniques et religieux : l’élite des vétérans juifs-européens (Ashkénazes), les immigrants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ainsi que leurs descendants (Mizrahi ou « Juifs orientaux »), les nouveaux venus de l’ex-URSS, les Juifs ultra-orthodoxes et une importante minorité arabe. Dans un tel contexte, on comprend pourquoi les préoccupations historiques de la population se tournent davantage vers les problèmes internes, à savoir l’immigration massive des premières années, l’impact de l’Holocauste et de ses survivants sur la jeune nation, la répression des langues et cultures des immigrants, la domination traditionnelle des Ashkénazes sur les Mizrahi, et les transformations à l’œuvre dans la communauté orthodoxe et ses relations avec la majorité laïque.

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Cependant, même si les évolutions propres au milieu académique israélien ne peuvent être séparées des changements sociaux décrits plus haut, il existe aussi d’importants facteurs relatifs à la culture universitaire qui peuvent expliquer l’apaisement de la controverse des historiens. Tout d’abord, la nouvelle histoire des années 1980 et 1990 n’était pas aussi révolutionnaire que ses auteurs le prétendaient. L’histoire académique du mouvement sioniste et du Yishouv (la communauté juive en Palestine jusqu’à 1948) remonte aux années 1960. Cette approche était critique, bien que fondamentalement en accord avec l’idéologie sioniste et le gouvernement du Yishouv. Lorsque les archives de la fin des années 1940 furent ouvertes, les historiens révisionnistes abordèrent la matière historique des faits militaires et diplomatiques de façon tout à fait traditionnelle, à l’instar des générations précédentes, et même si leurs découvertes étaient controversées, elles ne furent pas rejetées d’emblée par les milieux universitaires israéliens [3][3] On se réfère ici au premier article universitaire de.... En raison du processus d’auto-correction qui régit la recherche occidentale moderne, il était tout naturel qu’avec le temps la nouvelle histoire perde son caractère nouveau, et, après avoir été critiquée, rejetée ou confirmée par les autres chercheurs, qu’elle soit intégrée au moins en partie dans le consensus historiographique.

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Ces dernières années, tandis que l’écriture de l’histoire israélienne se vidait de son substrat idéologique conservateur et pro-étatique, les historiens du Yishouv et de l’État d’Israël ont commencé à rattraper leurs collègues dans d’autres domaines. Et même si l’essentiel de l’historiographie israélienne se caractérise par une approche centrée sur les problèmes politiques, diplomatiques et militaires, il existe une nouvelle vague de recherches qui examine la construction de l’État d’Israël au prisme des questions de classe, de sexe, d’ethnicité et de race.

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Enfin, l’historiographie israélienne récente est très influencée par les socio-logues qui ont tendance à être plus radicaux sur le plan politique et plus novateurs sur le plan méthodologique que leurs homologues historiens. Une grande partie des travaux les plus importants sur l’immigration pendant les années 1950, les relations entre les immigrants et les vétérans israéliens ainsi que sur la répression et la construction des identités ethniques en Israël sont l’œuvre de sociologues travaillant sur les questions historiques. Ceux-ci ont cherché, avant les historiens, à faire le lien entre politique intérieure et politique étrangère. Pour ce faire, ils ont rattaché la militarisation de la société israélienne au milieu culturel de la première génération des jeunes sionistes nés en Palestine. Et ils ont également pris en compte les clivages sociaux et idéologiques qui fragilisent le tissu social du jeune État israélien.

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L’étiquette « révisionniste » ou « nouvel historien » a été attribuée à des chercheurs aussi différents qu’un ultra-positiviste, de plus en plus belliqueux comme Benny Morris, qu’un positiviste, partisan de la paix comme Avi Shlaim et qu’un inconditionnel du post-colonialisme et pourtant implicitement moderniste comme Ilan Pappe. Il est clair que l’historiographie révisionniste d’Israël, sans parler de l’historiographie israélienne en général, ne peut être reliée à aucune idéologie ou orientation politique particulière. Aujourd’hui, elle se fragmente et évolue. En d’autres termes, elle est dans une période de déconstruction constructive. Il s’agit d’un processus mondial où c’est moins le révisionnisme que les progrès supplémentaires de l’histoire en tant que discipline qui agissent comme moteur des avancées de la connaissance. Pourtant l’historiographie israélienne affiche des caractéristiques distinctives récurrentes qui sont le produit d’une interaction complexe entre l’influence décroissante, mais néanmoins présente, de l’idéologie sioniste, et celle d’un éthos contestataire prévalant dans une grande partie de l’historiographie qui met en cause la génération des fondateurs d’Israël; ceci dans un contexte général de conflit total entre les historiens spécialistes d’Israël.

Orientations principales de l’histoire de la société israélienne

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Dans le cadre des recherches sur l’histoire politique israélienne, une grande attention est portée à l’identification du lien entre culture et politique. Il s’agit de déterminer le contexte intellectuel dans lequel les dirigeants politiques œuvraient et de montrer que les tensions idéologiques ne furent jamais résolues, ni même étouffées, mais seulement mises entre parenthèses de façon temporaire par la création de l’État. Joseph Heller, auteur d’une étude pionnière sur l’extrême droite israélienne a récemment publié une importante monographie sur la difficile lutte menée par Ben Gourion pour établir une unité politique fonctionnelle au sein des factions guerrières du Yishouv durant les cinq années qui ont précédé la création d’Israël. Comme J. Heller le souligne, l’accent mis par les historiens révisionnistes sur la guerre et le conflit israélo-arabe a gommé le fait que les autorités du Yishouv consacraient l’essentiel de leur énergie aux problèmes d’organisation politique, à la construction d’une coalition et à la création d’une économie nationale viable [4][4] JOSEPH HELLER, The birth of Israel, 1945-1949 : Ben-Gurion.... Les rivalités politiques et idéologiques au sein du Yishouv étaient tout à fait dévorantes. Ben Gourion dut faire face à de constantes rébellions de l’aile gauche du parti travailliste sioniste, le Mapai, et, pendant la guerre de 1948, il eut beaucoup de mal à faire rentrer les milices les plus puissantes du Yishouv et les forces d’intervention d’élite, dominées par des formations politiques à la gauche de la sienne, dans l’armée régulière de l’État. La lutte avec les milices d’extrême droite, Etzel et Lechi, fut encore plus décisive. Au cours du printemps 1948, la population israélienne redoutait une guerre civile entre le gouvernement et la droite radicale [5][5] Sur la peur de la guerre civile avec la droite, voir.... Pour J. Heller, étant donnée la forte instabilité intérieure, on préférait nettement une partition pacifique de la Palestine (sans aller jusqu’à la création d’un État palestinien) à un conflit armé. Et l’expulsion de la population arabe du futur État juif était un problème politique bien moins pressant que celui de l’immigration massive des Juifs d’Europe.

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Les tensions entre la religion et l’État, entre le judaïsme et le sionisme représentaient une menace constante pour le fragile – et pourtant indispensable – consensus sans lequel l’État d’Israël ne pouvait être créé, sans lequel il n’aurait pu survivre longtemps. La monographie de Ehud Luz et le livre d’essais de Yossef Salmon s’intéressaient aux premières décennies du sionisme et à la formation d’un noyau dur de centristes orthodoxes qui dotaient le mouvement sioniste d’un certain pragmatisme (sauver les Juifs en danger) et d’une dimension religieuse (promouvoir une renaissance religieuse collective, encourager l’étude de la Torah sur la terre sainte d’Israël et la culture de son sol, associée à toutes sortes de commandements sanctifiants) [6][6] EHUD LUZ, Makbilim nifgashim : dat u-le’umiyut ba-tenu‘ah.... Dans un ouvrage majeur publié en 1994, Aviezer Ravitsky proposait une analyse détaillée des réponses les plus extrêmes des orthodoxes au sionisme, allant du soutien le plus fervent au rejet le plus absolu. Ces deux extrêmes prenaient leur source dans des aspirations messianiques. La première était activiste et demandait aux Juifs de faire débuter la rédemption messianique en s’installant sur la terre d’Israël. Les autres embrassaient en revanche l’idéologie traditionnelle de la passivité juive. Les représentants les plus extrémistes de l’antisionisme ultra-orthodoxe prétendaient que non seulement la création d’un État juif mais aussi la colonisation agricole des terres étaient sacrilèges : la création de l’État ne pouvant être sanctifiée avant l’arrivée du messie et la culture des terres ne pouvant être acceptée puisqu’elle transformait des ruines sacrées en simples objets de la volonté humaine [7][7] AVIEZER RAVITZKY, Ha-kets ha-meguleh u-medinat ha-Yehudim :....

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Le livre de A. Ravitsky apportait des éclaircissements appréciables sur les origines de l’orthodoxie messianique/activiste dans la pensée de Isaac Abraham Kook, premier rabbin en chef ashkénaze de la Palestine sous mandat anglais. En 1999, Arye Naor, à l’époque secrétaire de cabinet du premier ministre Menahem Begin, montra l’influence de Kook sur les générations futures à travers son fils, Zvi Yehuda, et le Merkaz Ha-rav Yéshiva, qui devint le centre spirituel du mouvement des colons religieux (il eut une influence considérable sur la politique israélienne après 1967 dans les territoires occupés) [8][8] ARYE NA ` OR, Eretz Yisra ` el ha-sheleimah : emunah.... A. Naor a cherché à faire apparaître les racines intellectuelles du maximalisme territorial du mouvement des colons d’après 1967. Pour ce faire, il est allé au-delà du sionisme religieux pour analyser toute la gamme des idéologies sionistes en remontant jusqu’à la vision territoriale grandiose du leader du début du XXe siècle, Menahem Ussishkin. Ussishkin et, après lui, le dirigeant sioniste révisionniste Vladimir Jabotinsky présentèrent une foule d’arguments historiques et stratégiques pour justifier la création d’un État juif qui s’étendrait au-delà de la rive est du Jourdain et à l’intérieur du Liban actuel. Les expressions religieuses faisaient partie de leur rhétorique (Jabotinsky parlait du Jourdain comme d’un « fleuve sacré »), même si ces expressions étaient pour la plupart métaphoriques et exprimaient davantage des convictions politiques sur les besoins territoriaux des Juifs que la croyance en un patrimoine spirituel inaliénable qui leur reviendrait en tant que communauté religieuse. Pourtant, les sensibilités et la rhétorique ont été suffisamment mêlées au sein de l’idéologie sioniste pour que les travaillistes comme les gouvernements du Likoud apportent un large soutien au mouvement de colonisation après 1967.

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Le sionisme travailliste canalisait considérablement les énergies religieuses, puisqu’il sublimait le messianisme juif traditionnel en une volonté d’habiter ou, en l’occurrence, de « racheter » la terre, de sanctifier les Juifs par un travail productif et de créer un État qui serait un modèle de justice sociale, une véritable Lumière pour les autres nations [9][9] Voir, par exemple, ANITA SHAPIRA, « The religious motifs.... Dans un ouvrage très controversé publié en 1995, l’historien Zeev Sternhell, qui avait travaillé sur l’histoire de la pensée d’extrême droite et de la pensée fasciste en Europe, dirigeait cette fois-ci son attention vers le sionisme travailliste. Il adopta une position beaucoup plus critique sur le sujet que ses prédécesseurs [10][10] ZEEV STERNHELL, Binyan umah o-tikun hevrah ? Le ` umiyut.... Z. Sternhell affirmait que les travaillistes sionistes avaient beau afficher leur allégeance à la démocratie sociale, leurs tendances socialistes n’en furent pas moins très vite rattrapées par leur nationalisme forcené et leur énergie spirituelle. Et ceci aboutit à la mise en place d’un régime anti-démocratique, pseudo-socialiste et quasi totalitaire, traversé par un maximalisme territorial agressif et par un éthos militariste qui ne furent atténués que par les nécessités du moment. Z. Sternhell fait une analyse brillante de tout ce que le sionisme travailliste devait au néo-romantisme radical des extrémistes européens « fin de siècle » : le nationalisme intégral à droite et l’anarcho-syndicalisme à gauche. De ces influences, les travaillistes sionistes avaient conservé un goût pour le pragmatisme et un profond dégoût pour la construction de systèmes théoriques, ce qui, paradoxalement, se traduisait par un fort empirisme pragmatique mêlé de positivisme. Ce livre est important aussi parce qu’il offre une approche ouvertement révisionniste de l’histoire intérieure (et non plus militaro-diplomatique) du sionisme et d’Israël. Mais la quantité d’erreurs factuelles graves, la manipulation des preuves et la comparaison mal inspirée du travaillisme sioniste à une démocratie sociale européenne qui n’a jamais existé font qu’il est impossible de prendre cet ouvrage vraiment au sérieux [11][11] Cf. mon compte rendu de l’ouvrage, paru dans la revue....

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Z. Sternhell a raison d’écrire que le militarisme était extrêmement présent dans la culture politique des sionistes travaillistes. Cependant, nombre de recherches de différentes disciplines écrites dans des perspectives politiques diverses vont à l’encontre de cette idée. C’est au cours des années 1980 que fut créée l’école de sociologie israélienne connue sous le nom de « sociologie critique » et dont on peut considérer qu’elle a annoncé, puis accompagné la nouvelle histoire qui apparut sur le devant de la scène à la fin de la décennie. C’est essentiellement grâce au regretté Yonathan Shapiro, qui ouvrit la voie à la sociologie historique en Israël et forma un grand nombre d’étudiants, que de nombreuses études apparurent dans ce domaine dès le milieu des années 1980. L’université de Haïfa est devenue un bastion de la sociologie critique. On peut en prendre pour exemple la très belle monographie de Ouri Ben-Eliezer [12][12] OURI BEN-ELIEZER, Derekh ha-kavanet : hivatruto shel.... Pour lui, dans les années 1930 et 1940, les différences philosophiques entre travaillistes et sionistes-révisionnistes en ce qui concernait l’usage de la force étaient minimes. Les jeunes Juifs nés en Palestine méprisaient l’humanisme de leurs parents nés en Europe, qui pour eux était irréaliste. Ils croyaient qu’eux seuls possédaient la volonté et la capacité de combattre. Les dirigeants du mouvement travailliste sioniste nés en Europe doutaient de l’activisme militaire de la jeunesse mais finirent par le cautionner et par en faire l’éthos du nouvel État israélien. Si Israël parvint à éviter les putschs militaires qui furent le lot de la plupart des démocraties post-coloniales, ce n’est donc pas parce que l’armée resta cantonnée dans ses casernes, mais à cause de la symbiose forte entre le corps politique et la hiérarchie militaire.

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Le livre de O. Ben-Eliezer, en dépit de sa présentation critique de la création de l’État d’Israël n’était pas si original qu’on aurait pu le croire. Nombre de ses arguments avaient déjà été avancés (quoique d’une manière un peu moins virulente) par la représentante la plus respectée de ce que l’on peut considérer comme l’establishment de l’historiographie israélienne, Anita Shapira [13][13] ANITA SHAPIRA, Herev ha-yonah : Ha-tsiyonutve-ha-koah,.... De la même façon, la pointe de nostalgie qui imprégnait l’étude typologique du sociologue Oz Almog sur les Israéliens nés en Israël [14][14] OZ ALMOG, Ha-Tsabar, Tel Aviv, Am Oved, 1997 (The Sabra,... ne perd pas de vue la prédilection du Sabra pour l’action directe, ni sa croyance en l’idée que le conflit avec les Arabes ne pourrait être résolu que par une détermination inflexible et par l’usage de la force. Les spécialistes de l’histoire militaire, Martin Van Creveld et M. Golani, qui n’appartiennent ni au courant révisionniste ni aux écoles de critique sociologique, ont récemment publié des études critiques importantes sur les effets négatifs de l’éthos militariste israélien sur la politique (par exemple le manque de contrepoids efficace face aux militaires israéliens dans la prise de décision en matière de politique de sécurité durant les crises et les guerres qui ont suivi, en 1956,1967 et 1973) [15][15] MARTIN VAN CREFELD, The sword and the olive branch :.... M. Golani avance une hypothèse particulièrement intelligente, qui va à l’encontre des évidences, à savoir que, depuis la guerre de 1973, la société israélienne a de plus en plus mis en question la possibilité d’une résolution du problème palestinien par la force, et cela alors même que la quantité de moyens déployées a augmenté de manière exponentielle, comme ce fut le cas lors de l’attaque aérienne massive du Liban par les Israéliens en 1982.

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Le Messie pilote un tank, du journaliste Yona Hadari-Ramage, est la monographie historique la plus récente sur le militarisme israélien [16][16] YONA HADARI-RAMAGE, Mashiah rakhuv ‘al tank. Hamahshavah.... L’auteur y explore les liens entre la guerre et l’idée qui a prévalu dans la société israélienne, à travers presque toutes les époques de l’histoire de l’État, d’une utopie gâchée ou d’un paradis perdu. Il montre qu’à la veille des guerres de 1956,1967 et 1973, la jeunesse israélienne était accusée par les médias d’être dégénérée, matérialiste et hédoniste (parce qu’elle dansait le tango ou qu’elle écoutait du jazz, par exemple). À chaque fois, les jeunes était réhabilités car les combats en avaient fait des martyrs et des héros. La figure du soldat-messie, rendue célèbre par la guerre des Six jours, était déjà en germe dans l’image des conquérants du Sinaï en 1956. Cette année-là, comme onze ans plus tard, les chansons populaires produites dans le sillage de la guerre étaient remplies d’images bibliques, de rabbins, de rouleaux de la Torah. Et l’image des jeunes soldats au pied du mont Sinaï laissait présager la fameuse photographie, prise par David Rubinger, de Shmuel Goren, le rabbin en chef des Forces de défense israéliennes (FDI), sonnant le schofar sur le mur de l’Ouest, le 7 juin 1967. Même si le malaise interne en Israël ne peut, à lui seul, expliquer pourquoi le pays a été entraîné dans trois conflits majeurs avec ses voisins arabes, Y. Hadari-Ramage montre bien la vulnérabilité du projet sioniste face à sa propre réalisation. Vulnérabilité qui réside, d’une part, dans la dialectique entre la mise en place d’une « normalisation » de la situation des Juifs, et la déflation psycho-logique qui en résultait, et, d’autre part, dans la responsabilité que l’on fait porter à la jeunesse dans une société israélienne révolutionnaire, puritaine et extrêmement mobilisée.

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La récente série de publications sur le militarisme israélien a été accueillie avec respect par la presse israélienne, sans guère provoquer de controverse. De la même façon, même si, dans les années 1980, les chercheurs comme l’opinion publique affichaient une grande hostilité à l’égard de ceux qui, pour la première fois, critiquaient la politique d’immigration israélienne dans les années 1950, il est désormais de notoriété publique que les élites dirigeantes ashkénazes regardaient les Européens de l’Holocauste et les Juifs nord-africains ou moyenorientaux (qui constituaient les deux réservoirs principaux de l’immigration) avec compassion mais aussi avec condescendance, méfiance et même avec mépris. Les membres de kibboutz qui étaient la fine fleur de la renaissance hébraïque nationale n’acceptaient pas les nouveaux arrivants avec beaucoup d’enthousiasme, et le mouvement travailliste dans son ensemble mit très longtemps à se défaire de l’idée, très répandue pendant la mandature anglaise, selon laquelle l’immigration devait être très sélective et limitée aux jeunes et aux personnes robustes [17][17] MARGALIT SHILO, « Tovat ha-aretz o-tovat ha- ` am ?....

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Ce sont, comme on peut s’en douter, les critiques les plus mordantes qui ont eu le plus d’écho en Occident [18][18] TOM SEGEV, 1949, Ha-yisre `elim ha-rishonim, Jérusalem,.... Journaliste talentueux au style fluide, Tom Segev présente des preuves fortes, quoique plutôt sélectives, de la façon dont les dirigeants israéliens ont instrumentalisé ceux qu’ils appelaient ouvertement le « matériel humain ». Il met aussi en lumière les conditions atroces dans lesquelles les immigrés du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord étaient forcés de vivre, parfois pendant des années après leur arrivée en Israël. L’ouvrage de Idith Zertal, quant à lui, se concentre plus particulièrement sur l’immigration clandestine des survivants de l’Holocauste en Palestine, élevée au rang de mythe dans la mémoire collective israélienne. On a en effet considéré que ce phénomène avait permis de sauver un grand nombre d’individus et qu’il avait été un facteur déterminant pour la création de l’État. I. Zertal explique qu’entre 1945 et 1948 rares étaient les bateaux transportant des immigrés clandestins qui ne réussissaient pas à franchir le blocus britannique, que les fonctionnaires de l’agence du Yishouv pour l’immigration clandestine étaient tout à fait au courant de cela et que le fait que les survivants étaient acheminés sur des bateaux à peine en état de prendre la mer avaient été dans l’ensemble de pures opérations publicitaires. Les survivants de l’Holocauste étaient, d’après un haut fonctionnaire du service d’immigration, « une propagande merveilleuse pour tout le monde humain [19][19] I. ZERTAL, From catastrophe to power..., op. cit.,.... » Selon I. Zertal, les dirigeants du Yishouv se préoccupaient bien moins d’emmener les rescapés de la Shoah à bon port dans leur terre natale putative que de les utiliser pour gagner l’opinion publique à la cause sioniste.

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Nombre de ces arguments avaient déjà été avancés par l’historienne Dina Porat, de l’université de Tel Aviv [20][20] DINA PORAT, « Attitudes of the Young State of Israel.... Les divergences entre I. Zertal et D. Porat ne portent pas tant sur les faits que sur leur point de vue historique. Les deux auteurs s’accordent à dire que les dirigeants du Yishouv étaient incapables de faire la part entre le destin des survivants de l’Holocauste en tant qu’individus et la transformation de leur organisation en un État viable. I. Zertal, qui applique ses standards moraux post-sionistes, accuse les dirigeants d’insensibilité et même de mépris criminel au vu des conséquences tragiques de leurs actions (on pense au naufrage d’un bateau de réfugiés et à l’incarcération par les Britanniques de sa cargaison de squelettes humains dans des camps d’internements). D. Porat, quant à elle, cherche à comprendre plus qu’à juger. Esther Meir-Glitzenstein adopte d’ailleurs la même approche dans une récente monographie sur le destin tragique des Juifs irakiens au milieu du XXe siècle [21][21] ESTHER MEIR-GLITZENSTEIN, Ha-Tenu ´ah ha-tsiyonit vi-yehudei.... Elle montre qu’après la Seconde Guerre mondiale les responsables sionistes et israéliens croyaient sincèrement qu’il était nécessaire de créer tout de suite un État juif indépendant de manière à offrir un havre de paix aux Juifs du Moyen-Orient, et ce, alors même que la création de l’État serait la cause première des persécutions dont il faudrait les sauver.

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Il fallut plusieurs années après la publication du 1949 de T. Segev pour que les historiens commencent à s’intéresser sérieusement à l’expérience des immigrants arrivés du monde musulman [22][22] Voir DEVORAH HA COHEN, ‘Olim be-se’arah : ha-‘aliyah.... Les sociologues travaillaient pourtant sur le sujet depuis les années 1960. Les premières études sur l’immigration attribuaient l’anomie et les difficultés d’intégration sociale des « Juifs orientaux » à leur retard culturel auquel on remédierait avec le temps en les intégrant à une culture politique israélienne uniforme dominée par les Ashkénazes. Au début des années 1980, Shlomo Swirski commença à stigmatiser non plus le retard culturel des « orientaux » mais la mentalité et les pratiques discriminatoires de l’élite ashkénaze. Celles-ci aboutirent à un isolement social extrême puisque l’accès aux institutions éducatives supérieures et les opportunités sur le marché du travail déterminant la mobilité sociale étaient presque entièrement fermés aux non-Ashkénazes [23][23] SHLOMO SWIRSKI, Lo nehshalim ela menuhshalim : mizrahim.... À cette époque, le discours sur les immigrants orientaux et leurs descendants devenait de plus en plus politisé, car le vote des Mizrahi avait pris énormément d’importance dans les campagnes électorales et se traduisit finalement par la création du parti politique Shas en 1984. Pendant les années 1990, sous l’influence des Cultural et des Gender studies, certains sociologues israéliens abandonnèrent les analyses empiriques sur la discrimination ethnique pour s’atteler à l’étude du discours de l’élite gouvernante israélienne sur les Juifs « orientaux », considérés comme un groupe cohérent alors qu’il se composait d’une mosaïque de différentes communautés d’immigrants (Irakiens, Yéménites, Marocains, etc.), qui n’avaient en commun que le fait d’être venus du monde arabe [24][24] Pour un survol des changements d’orientation dans les....

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En posant que les Juifs mizrahi ne furent pas seulement opprimés mais aussi « inventés » par les élites ashkénazes, des chercheurs comme Ella Sholat, Gil Eyal, Azizzah Khazzoom et Yehouda Shenhav encouragent la prolifération post-sioniste d’identités israéliennes ethniques et sub-nationales. Ils se font plus particulièrement les champions de la réintégration des Juifs du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord dans des cultures arabes. Réintégration à laquelle le courant sioniste majoritaire s’oppose de manière virulente. La question des Juifs mizrahi, c’est-à-dire des Juifs arabes ou des Arabes juifs, est au cœur de certains programmes politiques. Il s’agit de reconfigurer la relation entre cultures araboisraélienne et judéo-israélienne, de faire tomber les barrières intellectuelles entre Israéliens et Palestiniens, tout comme il faudrait abattre celles qui se sont matérialisées sous la forme de clôtures entre la Palestine et les territoires occupés. Ce programme politique a beau avoir une certaine noblesse, il n’en reste pas moins détaché de l’expérience réelle des Juifs orientaux qui, en dépit de leur immersion dans des cultures moyen-orientales, parlent des dialectes juifs distincts et conservent des particularités culturelles et socio-économiques. Cette nouvelle vague de sociologues critiques se méprend encore lorsqu’elle présente les Juifs mizrahi comme porteurs d’un sionisme alternatif, intégrateur et communautaire qui s’opposerait à l’idéologie prétendument dominante et agressive de l’élite fondatrice ashkénaze [25][25] Voir l’analyse de la vision politique belliciste des....

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À l’inverse des sociologues qui travaillent sur le présent, les historiens de l’immigration vers Israël et, auparavant, vers le Yishouv tendent à aborder leur sujet avec une certaine neutralité politique. Leurs recherches semblent suggérer qu’avec le temps l’histoire de l’immigration juive en Palestine cessera d’être un problème politique, un moyen de justifier ou condamner les principes de l’idéologie sioniste et deviendra, comme le proposent Hagit Lavsky et Gur Alroey dans leurs récentes recherches, un chapitre dans l’histoire générale des mouvements de population juive au XXe siècle [26][26] HAGIT LAVSKY, « Le ` umiyut, hageirah ve-hityashvut... »,.... C’est là d’ailleurs un angle d’analyse particulièrement intéressant pour la période du mandat britannique durant laquelle un grand nombre d’immigrés juifs en Palestine n’étaient pas imprégnés par l’idéologie sioniste ni aidés par les institutions sionistes.

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Les raisons qui ont poussé les immigrants à partir, les structures sociales et familiales de ces immigrés, la mise en place des réseaux économiques et sociaux à leur arrivée et l’acculturation provoquée par le nouvel environnement sont des problèmes que l’on retrouve dans l’histoire de toutes les immigrations et, dans le cas de l’histoire moderne des Juifs, on peut établir des comparaisons entre différents points d’arrivée en Europe de l’Ouest et en Amérique [27][27] Anat Helman, jeune chercheur à l’Université hébraïque.... Grâce à l’histoire sociale, l’attention ne se porte plus seulement sur les élites dirigeantes ou sur les hommes politiques mais également sur les expériences des individus en tant que membres de groupes définis par leurs liens familiaux, leur communauté de résidence, leur classe, leur sexe. Cette approche ne fait pas abstraction de l’influence persistante de la politique et de l’idéologie sur la société et sur les sensibilités, mais elle présente ces influences d’une manière plus dialectique qu’unidirectionnelle. L’affaiblissement de la mainmise de l’État et des institutions gouvernementales permet aussi la mise en œuvre de nouvelles approches pour l’histoire de l’économie israélienne, qui a, dès le départ, très lourdement dépendu des capitaux privés d’investisseurs étrangers ou locaux. Nachum Gross et Jacob Metzer, deux universitaires chevronnés, et plus récemment Nahum Karlinsky, l’ont d’ailleurs très bien montré [28][28] JACOB METZER, Hon le `umi le-bayit le’umi, Jérusalem,....

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Alors que l’immigration a toujours figuré en bonne place dans les préoccupations des historiens israéliens, l’histoire des relations entre les sexes et l’histoire des femmes en Israël n’en est qu’à ses débuts. Il existe indéniablement une tradition de recherches sur la question du sionisme comme une idéologie sexuée. Ces recherches prenaient en compte la vision occidentale « fin de siècle » de l’honneur et de la masculinité, de ce que le dirigeant sioniste Max Nordau appelait « le judaïsme musclé ». Il est de notoriété publique que la célébration par les sionistes de la force physique, de la productivité agricole et industrielle, ainsi que de l’autodéfense était, pour les hommes juifs, une façon de combattre la féminisation des Juifs au cœur du discours antisémite européen. Mais les études portant sur les relations réelles entre les sexes à l’intérieur de la communauté juive dans le Yishouv et en Israël ont été bien moins nombreuses que celles qui concernaient les constructions idéologiques. Pioneers and homemakers, ouvrage collectif publié en 1992, traite un nombre important de sujets pour l’histoire de la Palestine sous le contrôle des Ottomans et des Britanniques : les pressions exercées par les femmes de la classe moyenne pour obtenir le suffrage universel aux élections des représentants des institutions du Yishouv sous le mandat britannique, l’essor et le déclin de la participation des femmes à l’activité syndicale, et le fait que les femmes furent exclues des kibboutz – qui s’affichaient comme égalitaires – et cantonnées à l’éducation des enfants qu’elles se devaient d’élever dans un cadre collectif plutôt que familial [29][29] Pioneers and homemakers : Jewish women in pre-state,....

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En 2001, un autre ouvrage collectif étendit l’étude des femmes à la période du « vieux » Yishouv, le Yishouv pré-sioniste du XIXe siècle, et à celle de la période étatique [30][30] M S, R K et G H-R (éds), Ha-‘ivriot ha- ARGALIT HILOH.... Comme dans d’autres travaux sur l’histoire sociale israélienne, l’accent est mis ici sur l’immigration mais il apporte néanmoins des perspectives tout à fait nouvelles grâce à une attention spéciale portée à l’expérience des femmes. Par exemple, l’essai de Michal Ben Ya’akov sur les immigrés d’Afrique du Nord au XIXe siècle montre que les femmes étaient souvent à l’origine de l’émigration de familles entières en Palestine et que les femmes seules, pour la plupart des veuves, représentaient un pourcentage étonnamment élevé d’immigrés nord-africains à la fin de la période ottomane [31][31] MIKHAL BEN YA’AKOV, « ’Olot le-eretz yisra ` el : defusei.... Ce que dit M. Ben Ya’akov pour l’Afrique du Nord s’applique aussi aux nouvelles arrivées au Yishouv dans leur ensemble, comme le montre Margalit Shilo dans sa récente et importante monographie qui décrit l’histoire des femmes dans le vieux Yishouv [32][32] MARGALIT SHILO, Nesikhah o-shevuyah ?, Haifa, Zimorah....

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En ce qui concerne le « nouveau Yishouv », nous savons, grâce à l’essai de Yossi Ben-Artsi, que les Juives célibataires continuèrent à immigrer en Palestine bien que leurs motivations aient été désormais complètement différentes [33][33] YOSSI BEN-ARTSI, « Ha ` im shinu heker nashim u-migdar.... Elles étaient poussées par un désir d’indépendance, une volonté d’échapper aux conventions sociales bourgeoises qui les cantonnaient dans la sphère de la famille et dans des professions considérées comme féminines (infirmière, institutrice...) et par un besoin d’épanouissement. Tout comme les femmes jouèrent un rôle jusque-là sous-estimé dans l’histoire de l’immigration du vieux Yishouv, elles contribuèrent aussi, à l’époque du mandat britannique, à façonner le nouveau Yishouv. Dans un premier temps, les implantations agricoles prirent souvent la forme de brigades de travail temporaire et de collectifs de défrichage puis, avec le temps, elles se transformèrent en collectifs permanents et en coopératives. Le développement de ces implantations est en général mis au compte d’une interaction entre l’idéologie socialiste-sioniste et les conditions de vie agricole et économique en Palestine. Pour Y. Ben-Artsi, il existe une troisième force à l’œuvre dans l’évolution des implantations sionistes : les pressions exercées par les femmes appartenant aux collectifs. On considérait que les communautés qui se destinaient à un travail intensif, tels la construction de routes, le défrichage ou le drainage des marais, avaient moins de chance de s’accorder avec le principe selon lequel les femmes doivent avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes. Ce principe fonctionnait en revanche dans les implantations permanentes où les activités agricoles et industrielles pouvaient sans difficulté être confiées aux femmes.

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Toutes les publications que nous avons analysées jusqu’à présent ne concernent que les Juifs et non les Arabes, qui représentaient pourtant jusqu’à 90 % de la population de la Palestine en 1900 et les 2/3 à la veille de la guerre de 1948. C’est dans le cadre de l’histoire des Arabes palestiniens que l’on trouve les différences les plus frappantes entre des recherches bruyamment révisionnistes et des études novatrices qui, elles, ne font pas de bruit, dans le champ de l’histoire israélienne aujourd’hui. L’histoire de la Palestine moderne est riche; elle est le fait d’universitaires du monde entier mais, curieusement, seul un petit nombre de chercheurs qui s’associent à la nouvelle histoire ou à la sociologie critique étudient les Palestiniens et, quand ils le font, les Arabes sont bien souvent traités brièvement, et abstraitement, ou comme des victimes de l’histoire plutôt que comme des sujets et des acteurs historiques.

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L’ouvrage du sociologue Gershon Shafir fait maintenant figure de référence [34][34] GERSHON SHAFIR, Land, labour and the origins of the..., car il était le premier à expliquer que, dès le début, les politiques et les schémas de peuplement sionistes étaient dictés par la nécessité d’exclure les forces de travail arabes autochtones et de créer de manière artificielle une économie nationale juive distincte. G. Shafir a le mérite d’avoir soulevé ce problème, même si son analyse est exagérée, car la présence d’une force de travail autochtone n’était qu’un des facteurs qui contribua à déterminer la planification des premières implantations sionistes. Mais il y a plus grave, car le « travail arabe » dans le cadre analytique de G. Shafir n’est pas moins abstrait que la vision du monde qu’il attribue aux sionistes. Les interactions quotidiennes entre Juifs et Arabes, les lieux de contact, les contestations et les éventuelles ententes ne sont pas prises en compte. Zachary Lockman, historien originaire du Moyen-Orient, et rattaché à l’université de New York, s’employa très sérieusement à combler ce manque dans son livre [35][35] ZACHARY LOCKMAN, Comrades and enemies : Arab and Jewish.... Il articule sa recherche autour de ce qu’il appelle le « paradigme relationnel » au sein de l’interaction entre Juifs et Arabes dans l’histoire de la Palestine moderne. Si l’on en croit cette approche – présentée avec vigueur et force critiques contre les approches traditionnelles de l’histoire israélienne –, le développement du corps politique et de l’économie nationale du Yishouv ne peut être envisagé indépendamment de l’évolution de la nation arabe puisque le mouvement travaillistesioniste de Palestine s’efforça, dans les organisations de travailleurs palestiniens, de mettre en œuvre la cooptation. De plus, ces travailleurs palestiniens furent profondément marqués par leur contact avec les ouvriers juifs dans les secteurs tels que les chemins de fer et le raffinage du pétrole, contrôlés par des étrangers. La description que fait Z. Lockman de l’apparition d’une classe ouvrière arabe en Palestine est fascinante, et pourtant fragmentaire. L’essentiel de l’ouvrage traite de la politique sioniste et plus particulièrement des combats internes à la gauche sioniste concernant la question des travailleurs arabes. Or l’importance de ce problème n’est pas démontrée de façon convaincante. Le concept de « paradigme relationnel » s’avère donc être en deçà de ce qu’il laissait espérer [36][36] Deborah Bernstein est l’auteur d’un livre dont l’approche....

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Même si le cadre théorique mis en place par Z. Lockman fait souvent défaut aux autres chercheurs, une histoire sociale très précise des Palestiniens est en train de voir le jour dans les universités et les revues d’histoire israéliennes. Mahmoud Yazbak, tout en évitant l’écueil d’une approche politico-historique de la révolte arabe de 1936-1939, a analysé le rôle que la dislocation sociale vécue par les personnes émigrant des campagnes vers les villes a joué dans la diffusion de la violence. Mustafa Kabha, quant à lui, a examiné la façon dont les médias ont réussi à mobiliser la population pour la grève massive par laquelle la révolte a commencé. Un autre article récent de M. Yazbak souligne la stratification sociale complexe au sein de la communauté arabe de Haifa pendant la période du mandat britannique. Cette analyse apporte de nombreux éléments permettant de comprendre la réaction des Arabes face à la crise de 1948 [37][37] MAHMOUD YAZBAK, « Mi-falahim le-mordim : gormim kalkaliyim.... Toutes ces publications complètent intelligemment (en y ajoutant profondeur et nuance) l’importante histoire générale des Palestiniens écrite par le sociologue israélien Baruch Kimmerling et son collègue américain Joel Migdal qui n’est qu’une introduction au sujet [38][38] BARUCH KIMMERLING et JOEL MIGDAL, Palestinian people :....

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B. Kimmerling est aussi l’auteur d’un ouvrage synthétique sur le développement de la société israélienne. Ce livre, ainsi que celui de G. Shafir et Yoav Peled, à la pointe de la recherche en sociologie historique en Israël [39][39] BARUCH KIMMERLING, The invention and decline of Israeliness,..., sont l’image d’un certain consensus qui se dessine autour des évolutions principales de la société israélienne depuis la création de l’État. B. Kimmerling étudie de près la construction et la déconstruction d’une identité nationale sioniste laïque et hégémonique des premières années du mouvement à nos jours. Il fait une analyse sophistiquée des alliances et des tensions historiques entre l’État israélien et d’autres cercles du pouvoir central, tels que les milieux politiques et économiques du mouvement travailliste israélien. Il démontre que le déclin de « l’idée d’État », c’est-à-dire de l’agrandissement de l’État et la construction de l’identité israélienne autour d’une grande dévotion pour lui, ne provenait pas de l’affaiblissement de l’État israélien mais plutôt d’un effondrement de ses rivaux historiques. L’idée d’État a donc été remplacée par une hégémonie invisible. De même, le fait que l’État israélien n’aie pas annexé les territoires envahis en 1967 est une expression de sa force et non de sa faiblesse, car l’annexion aurait mis en question la domination de l’ethnie juive dans l’État alors que le statu quo offrait tous les avantages de l’annexion sans aucune de ses conséquences négatives.

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B. Kimmerling pense que la montée en puissance, dans les années 1980, des Juifs mizrahi grâce au parti Shas peut être mise au compte des changements du personnel politique dirigeant ainsi que dans la culture politique de l’élite ashkénaze depuis la création d’Israël. Le territoire israélien s’est modifié après 1948. Il n’est plus situé au cœur de l’ancienne patrie biblique mais a été déplacé vers la plaine côtière qui, elle, n’est pas liée à l’histoire du peuple juif. Ce déplacement favorisa la création d’une culture sioniste laïque qui fut répandue par les apparatchiks du gouvernement et du parti travailliste dans les camps pour les nouveaux immigrés en provenance du Moyen-Orient, ainsi que par le système éducatif public dont le secteur national religieux était dominé par les Ashkénazes. Grâce à la conquête de nouveaux territoires en 1967, le Parti national religieux passa du statut de courant secondaire à celui de mouvement dirigeant sur la scène politique israélienne, affaiblissant ainsi l’étatisme israélien par un retour en force des formes d’identification religieuses et ethniques. Ce fut donc le triomphe du sionisme religieux ashkénaze qui permit l’essor du sionisme ethnique mizrahi. G. Shafir et Y. Peled s’intéressent eux aussi à l’essor d’une identité ethno-nationaliste en Israël qui associe l’appartenance au régime politique israélien au fait d’être juif. Ils affirment que ce type d’identité politique est aujourd’hui en compétition avec un courant individualiste et matérialiste du post-sionisme travailliste pour la domination politique. Ces deux mouvements rejettent le vieil éthos républicain du sionisme travailliste qui cherchait à créer une communauté modèle en encourageant la vertu civique. G. Shafir et Y. Peled ne sont en aucun cas nostalgiques de la citoyenneté républicaine israélienne qui, pour eux, implique une volonté collectiviste proche de l’autoritarisme et du militarisme. Leur analyse du développement d’un éthos israélien, libéral et individualiste est particulièrement éclairante. Ils retracent la transformation de l’économie israélienne depuis les années 1950, au cours desquelles l’accès au marché des capitaux était sévèrement réglementé, jusqu’à ce qu’Israël, dans les années 1980, fasse son entrée dans l’ordre économique néo-libéral en se débarrassant des contrôles des changes, et en encourageant la croissance de la bourse de Tel Aviv [40][40] G. S et Y. P, Being Israeli..., op. cit., pp. 56-57,231-259..... G. Shafir et Y. Peled soulignent le parallèle entre ces évolutions et la libéralisation de la culture politique israélienne grâce à la montée en puissance de la Cour suprême qui, avant les années 1980, avait rarement fait valoir son droit de regard sur la législation parlementaire mais s’est posée, dans les dernières décennies, en défenseur des libertés individuelles et de l’ordre économique néo-libéral [41][41] Ibid., pp. 261-270.1.

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Le défaut principal de ces deux ouvrages réside dans le fait que leurs auteurs ont négligé deux aspects importants, à savoir la vie religieuse des Juifs israéliens et les continuités que l’on observe entre les sociétés de la diaspora et la société israélienne après 1948. C’est là un problème typique dans les recherches des socio-logues israéliens laïques qui ne sont pas imprégnés de culture juive et dont l’approche historique ne s’étend pas au-delà de la Palestine et du XXe siècle. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, les études sur la société israélienne doivent dépasser leur étroitesse de vue, sans tomber dans le piège de l’idéologie sioniste qui consiste à faire croire que l’essence de la société et de la culture juives reste immuable quels que soient le lieu ou l’époque [42][42] DEREK J. PENSLAR, « Normalization and its discontents :.... Cependant, les historiens de la communauté juive moderne ont beaucoup à apprendre de ces deux livres. Leurs arguments sont certes parfois trop peu explicites mais ils offrent un cadre d’analyse convaincant et valable. Certains signes mettent en évidence le fait qu’un consensus du même ordre semble s’ébaucher autour d’un sujet bien plus controversé : le conflit israélo-arabe.

Le conflit israélo-arabe : un nouveau consensus

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Voilà quinze ans qu’est apparue la nouvelle histoire et nombre des arguments qui ont été mis en avant par ses défenseurs sont désormais acceptés par une large majorité d’historiens israéliens. Il est aujourd’hui établi que, comme le montrait B. Morris en 1987, un grand nombre de Palestiniens furent expulsés de chez eux en 1948, que les forces militaires arabes étaient bien moins nombreuses qu’on ne l’a dit et que celles des sionistes étaient bien plus importantes que les chiffres ne le suggèrent. De la même façon, de nombreux chercheurs s’accordent avec A. Shlaim pour dire que, pendant les années qui ont précédé la guerre, les dirigeants sionistes eurent de fréquents contacts avec l’émir de Transjordanie, le roi Abdullah. Les deux parties avaient en effet un intérêt commun : empêcher la création d’un État palestinien et faire en sorte que la Cisjordanie soit incorporée au royaume hachémite (les chercheurs divergent sur le point de savoir si ces contacts conduisirent ou non à un accord secret, non écrit, selon lequel la Jordanie n’attaquerait pas les territoires attribués par l’ONU à l’État juif). Enfin, la thèse de I. Pappe selon laquelle les dirigeants arabes ne voulaient pas vraiment faire la guerre en 1948 et qu’ils y furent poussés par l’opinion publique n’est pas sérieusement remise en question. De même, personne ne conteste vraiment le fait que la Grande-Bretagne considérait la victoire d’Israël en 1948 comme inévitable et qu’elle s’était résignée à la création d’un État juif.

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Quand la nouvelle histoire et la controverse qui l’a entourée sont apparues, on pouvait aisément établir un lien entre les points de vue historiques et les choix politiques des deux camps. Ceux qui dressaient des portraits peu flatteurs des actions israéliennes en 1948 avaient tendance à critiquer la politique du gouvernement au moment de la première Intifada (1987-1993). Avec le temps, le jugement historique s’est détaché des sentiments politiques. B. Morris lui-même a opéré un virage très à droite ces deux dernières années et s’est mis à dénoncer publiquement le gouvernement palestinien qu’il accuse de saboter le processus de réconciliation avec Israël et d’avoir fait échouer les accords d’Oslo. Pourtant, ses recherches mettent plus que jamais en avant le fait qu’Israël était l’agresseur pendant la guerre d’Indépendance. Dans sa plus récente monographie, il analyse la guerre de 1948 du point de vue de John Glubb, commandant de la ligue arabe de Jordanie, et celui de l’émir Abdullah lui-même. D’après B. Morris, Glubb avait pris position pour la partition de la Palestine en deux États, l’un juif et l’autre transjordanien, et, pour lui, « la Jordanie avait envahi la Palestine non pour attaquer Israël mais pour “sauver” les territoires de l’est et leur population arabe de la conquête juive et de l’annexion qui s’ensuivrait [...] [43][43] BENNY MORRIS, The road to Jerusalem : Glubb pasha,... ». La Ligue arabe a livré une bataille féroce pour défendre – avec succès – la poche de Latrun, et ce combat doit être considéré comme un acte de défense puisqu’il eut lieu dans une zone octroyée à l’État arabe par la résolution de partition. De plus, la position géographique stratégique de Latrun faisait d’elle le verrou qui commandait l’accès à Jérusalem et à la Cisjordanie. « Les forces jordaniennes, écrit B. Morris, n’ont quasiment jamais attaqué, ni occupé le territoire israélien. [...] Si Israël et la Jordanie entrèrent en guerre en 1948 avec un pacte secret, oral, de non-agression, ce fut Israël qui viola le premier cet accord en mai et en juin, puis une nouvelle fois en juillet et en octobre 1948, et pas la Jordanie [44][44] Ibid., p. 241.1. » B. Morris s’intéresse particulièrement aux combats les plus sanglants qui eurent lieu à Jérusalem et qui semblent contredire l’idée d’un pacte de non-agression entre Israël et la Transjordanie. Pour lui, Abdullah avait deux raisons d’attaquer Jérusalem qui, selon la résolution de l’ONU sur la partition, devait être entièrement placée sous tutelle internationale. La première était son désir d’instaurer la loi hachémite dans les lieux musulmans sacrés de la vieille ville; la seconde était la peur que les sionistes ne tentent de prendre la ville par la force. À la fin du mois d’avril, cette peur fut exacerbée par l’attaque de la Haganah contre le quartier arabe de Katamon dans la zone ouest de Jérusalem, à majorité juive. Après le départ officiel des Britanniques et l’annonce de la création de l’État d’Israël à la mi-mai, Abdullah choisit délibérément de maintenir ses troupes hors de Jérusalem pendant plusieurs jours par déférence pour le mandat de l’ONU et pour ses protecteurs britanniques. Mais Abdullah finit par succomber à la peur qu’Israël ne prenne la ville et ordonna à ses légions arabes de pénétrer dans la partie orientale.

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L’ouvrage de B. Morris ne provoqua pas une grande controverse, sans doute parce que ses arguments principaux ne diffèrent guère du portrait général que A. Shlaim, à gauche, et Y. Gelber, à droite, font des relations entre Israël et la Jordanie, alors que leurs points de vue politiques sont complètement opposés. De plus, avec le temps et l’ouverture des archives de périodes plus récentes, la guerre de 1948 semble avoir perdu de son importance aux yeux des historiens israéliens spécialistes des faits politiques et militaires, qui se tournent maintenant vers les crises des années 1950 et 1960. Alors que les débats qui avaient accueilli les premiers travaux révisionnistes sur 1948 avaient été très agités, les réactions aux récentes études sur la crise de Suez sont particulièrement calmes. En effet, c’est la guerre de 1948 qui a établi le mythe fondateur d’Israël, et le fait de contester le comportement d’Israël pendant cette guerre remettait implicitement en question la légitimité de l’État. En revanche, il est plus facile de comprendre la crise de 1956 au regard des tensions non résolues entre Israël, et l’Égypte à propos des réfugiés palestiniens, des malentendus concernant les intentions de Nasser par rapport à Israël et de la convergence des intérêts israéliens avec ceux des puissances coloniales en perte de vitesse qu’étaient la France et la Grande-Bretagne.

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M. Golani, historien à l’université de Haifa et employé du département d’histoire de la Force de défense israélienne (FDI) a offert récemment une approche nuancée et pourtant critique de la guerre [45][45] MOTTI GOLANI, Tiheyeh milhamah ba-kayits : ha-derekh.... (Il dut lutter contre de fortes entraves au moment de la préparation de son livre, et ses découvertes furent particulièrement mal accueillies par l’ancien état-major de cette guerre). L’argument clé de M. Golani est le suivant : au printemps 1955, le chef de l’état-major, Moshe Dayan, et le Premier ministre David Ben Gourion décidèrent qu’il était nécessaire de lancer une attaque sur la bande de Gaza et dans la péninsule du Sinaï pour mettre un terme à la vulnérabilité d’Israël dans les échauffourées frontalières, et à son incapacité de défendre les frontières établies par l’armistice de 1949. Même si Ben Gourion lui-même hésitait quelque peu à lancer une véritable invasion, il fut poussé par Moshe Dayan et par le jeune directeur général du ministère de la Défense, Shimon Peres. M. Golani considère donc ce conflit comme une « guerre voulue » (milhamah yezumah). Or ce n’est pas le cas de Mordechai Bar-On, auteur d’une histoire très respectée de la crise de Suez, qui pense que le processus fut plus long et la prise de décision plus tardive. Pour lui, il faut remonter à la fin de l’année 1955, après la signature de la vente d’armes des Tchèques aux Égyptiens, pour trouver le début du processus qui s’acheva avec l’accord tripartite entre Israël, la Grande-Bretagne et la France, dans le sillage de la nationalisation du canal de Suez en juillet 1956 [46][46] MORDECHAI BAR-ON, The gates of Gaza. Israel’s road.... Mais plus important encore, M. Golani, comme B. Morris qui a lui aussi écrit sur les origines de la guerre de 1956, affirme qu’Israël avait dès le début du conflit des objectifs militaires très larges, qui comprenaient le renversement de Nasser, la conquête de la Cisjordanie (en cas d’intervention de la Jordanie) et même du Liban méridional. Ces ententes ne s’accordent cependant pas sur tous les points : B. Morris fait remonter les origines de la guerre encore plus loin, à la création de l’État d’Israël, à sa culture militariste et à la supposition qu’un deuxième « round » avec l’Égypte était inévitable. Mais ces différences entre Golani, Bar-On et Morris portent davantage sur l’interprétation que sur les faits. Ce sont des différences plus académiques que politiques et, comme on a pu le voir dans un récent échange entre eux, leurs divergences ne les empêchent pas d’être prêts à entrer dans des discussions raisonnables [47][47] Voir aussi les échanges entre Bar-On, Golani et Morris....

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Étant donné la trajectoire de la nouvelle histoire jusqu’à présent, on s’attendrait à ce que les premiers travaux importants utilisant les archives de la guerre de 1967 soient le fait de chercheurs rattachés d’une manière ou d’une autre au camp des révisionnistes. Ce n’est pas le cas. Michael Oren, auteur d’un livre sur la guerre des Six jours, est un ancien officier et haut fonctionnaire israélien, aujourd’hui affilié à l’institut néo-conservateur Shalem de Jérusalem [48][48] MICHAEL OREN, Six days of war : June 1967 and the making.... Son livre, au succès retentissant, est remarquable à bien des égards. Il fait un large usage des sources arabes et russes en plus des sources israéliennes, offrant ainsi une analyse bien plus approfondie des processus de décision arabes que celles des historiens révisionnistes dans leurs études sur 1948. Il présente la marche à la guerre du côté égyptien comme progressive et conflictuelle, caractérisée par des tensions entre un Nasser souvent hésitant et un ministre de la Guerre extrêmement agressif, Abd al-Hakim’Amr. Le roi Hussein de Jordanie qui, à la fin de sa vie, avait pour habitude de se présenter comme un allié involontaire de l’Égypte, entraîné malgré lui dans la guerre, entra dans le conflit de plein gré; il caressait même des projets militaires de grande envergure [49][49] Ibid., pp. 55,59,83 et 95.. Même s’il est pro-israélien, M. Oren déconstruit les mythes qui ont longtemps imprégné la mémoire collective israélienne concernant la guerre des Six jours. Par exemple, si les barrages syriens du Golan contre les villages de la haute Galilée justifient à ses yeux la conquête par Israël du plateau pendant les derniers jours de la guerre, il reconnaît que la plupart des attaques syriennes étaient limitées à la zone démilitarisée établie par l’ONU lors de l’armistice de 1949. (De tels arguments avaient depuis longtemps été avancés par des membres de l’extrême gauche israélienne mais rejetés d’un revers de main par l’opinion publique.) De plus, ce fut Moshe Dayan qui prit subitement la décision d’ouvrir un front en Syrie et donna l’ordre d’attaquer sans l’approbation du Cabinet [50][50] Ibid., pp. 23,39,231,261 et 278-280..

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La comparaison entre les travaux de M. Oren et de A. Shlaim sur la guerre de 1967, notamment sa critique acerbe de la politique étrangère et militaire israélienne dans son récent ouvrage [51][51] A S, The Iron wall : Israel and the Arab world, New..., est tout à fait passionnante. Comme on peut s’y attendre, les deux historiens divergent sensiblement sur des points clés. A. Shlaim, par exemple, pense que le facteur le plus déterminant dans la guerre des Six jours fut « la stratégie israélienne d’escalade de la violence sur le front syrien », alors que M. Oren considère qu’il s’agit de la position de l’Égypte par rapport au reste du monde arabe. Mais l’un comme l’autre montrent que l’attaque israélienne en Cisjordanie était désordonnée et n’avait pas été préparée – « ce qu’il [le gouvernement Ezshkol] n’avait pas, c’était un plan maîtrisé pour l’agrandissement du territoire [52][52] Ibid., pp. 249-250.1 » – et que le roi Hussein n’aurait pas perdu la Cisjordanie ou Jérusalem-Est s’il n’avait pas attaqué. De plus, ils s’accordent tous deux pour dire que le sommet arabe de Khartoum d’août-septembre 1967 ne se résumait pas seulement aux « trois non » infâmes, aux négociations, à la réconciliation et à la paix avec Israël. Shlaim reconnaît que, derrière cette rhétorique hostile, on peut trouver des indices indiquant une ouverture vers des négociations indirectes menant à une paix de facto. Oren admet l’existence de ces indices mais demeure moins optimiste, rappelant que Nasser demandait clairement un règlement militaire du conflit [53][53] Comparer A. SHLAIM, The Iron wall..., op. cit., p. 258,.... Il est évident que A. Shlaim et M. Oren adoptent des points de vue radicalement différents sur l’histoire de ce conflit : le premier depuis les hauteurs olympiennes du Saint Anthony’s College d’Oxford, le second depuis l’institut Shalem de Jérusalem [54][54] Voir le compte rendu de AVI SHLAIM sur le livre de....

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Dans une violente attaque contre l’historiographie révisionniste israélienne, Efraim Karsh considère que l’essentiel des affirmations des nouveaux historiens avait été ébauché par des chercheurs aux références sionistes incontestables et que, d’une manière générale, la nouvelle histoire n’avait rien de nouveau, au moins en ce qui concerne les éléments auxquels on pouvait accorder un minimum de crédibilité [55][55] EFRAIM KARSH, Fabricating Israeli history : the “new.... Il existe cependant une différence de taille entre ce qui a simplement été mis par écrit et reconnu aux marges de la conscience et ce qui est au centre de la mémoire collective. Les faits admis en passant, les affirmations elliptiques dans les mémoires universitaires et les recherches obscures ne révèlent les vérités historiques embarrassantes que pour mieux les cacher en les présentant comme marginales ou dérisoires. C’est en ce sens que la nouvelle histoire a rendu un immense service à la culture politique israélienne dans la mesure où elle a mis au centre du débat les questions douloureuses concernant la naissance d’Israël et son comportement au cours des guerres avec les pays arabes et de la lutte avec les Palestiniens. On pourrait peut-être dire la même chose des études en sociologie critique sur les inégalités entre les groupes dans la société israélienne et les processus simultanés et complexes d’invention et de répression des identités juives mizrahi en Israël.

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Le déclin des controverses historiographiques dans les années 1980 et 1990 est lié à l’appartenance d’Israël au monde occidental post-moderne, où le flot constant d’informations et les changements technologiques rapides se sont déversés sur l’esprit humain et ont obscurci la conscience historique en laissant à sa place un sentiment vertigineux de présent éternel. L’entreprise historiographique continue néanmoins au sein des universités israéliennes, mais non pas tant dans le but de légitimer ou de disculper l’État d’Israël que dans celui d’en rendre compte. Les historiens israéliens feraient bien de lire les essais de Amos Funkenstein, un grand savant de l’histoire des Juifs, qui a traité du sens historique qu’avaient les Juifs anciens de leur propre nouveauté et de leur fragilité, de l’émerveillement qu’ils éprouvaient à la simple idée de leur existence [56][56] AMOS FUNKENSTEIN, Perceptions of Jewish history, Berkeley-Los.... L’historien israélien devrait à son tour rester perplexe non seulement à l’égard de son sujet de recherche spécifique mais aussi face à l’existence même de son objet d’étude. Israël est un pays improbable, dont les fondateurs ont eu pour tâche incroyable de créer les conditions préalables à son existence : une population in situ, une économie nationale, une société civile, des institutions politiques et militaires autonomes. L’existence de l’État a tout à la fois alimenté et contrecarré les aspirations juives à un retour à la terre d’Israël des temps messianiques. Engagé dans un conflit permanent avec les Palestiniens et les autres Arabes, Israël compte paradoxalement parmi les nations les plus fragiles et les plus puissantes du monde. C’est donc aux historiens qu’échoie la mission difficile mais profondément gratifiante d’élaborer les facteurs qui expliquent la création et le développement d’Israël. Le conflit israélo-arabe actuel qui, au moment où ces lignes sont écrites, sombre dans des abîmes de brutalité, d’extrémisme et de désespoir influera sûrement le cadrage du sujet d’un chercheur mais ne devra jamais déterminer à l’avance les résultats de la recherche. L’histoire, y compris celle d’Israël, a plusieurs futurs.

40

Traduit par Émilie Souyri

Notes

[1]

TOM SEGEV, 1949 : The first Israelis, New York, Free Press, 1986; BENNY MORRIS, The birth of the Palestinian refugee problem, 1947-1949, Cambridge, Cambridge University Press, 1987; ID., 1948 and after : Israel and the Palestinians, New York, Oxford University Press, 1990; ID., Israel’s border wars, 1949-1956, Oxford, Oxford University Press, 1993; AVI SHLAIM, Collusion across the Jordan : king Abdullah, the Zionist movement, and the partition of Palestine, Oxford, Oxford University Press, 1988; ILAN PAPPE, Britain and the Arab-Israeli conflict, 1948-1951, Londres, McMillan/St. Anthony’s, 1988; ID., The making of the Arab-Israeli conflict, 1947-1951, Londres, I. B. Tauris, 1992. 1

[2]

Motti Golani, communication personnelle, 18 mai 2003; ID., « The limits of interpretation and the permissible in historical research dealing with Israel’s security : a reply to Bar-On and Morris », in L. ZITTRAIN EISENBERG et alii, Traditions and transitions in Israel studies : books on Israel, Albany, State University of New York Press, 2003, vol. VI, pp. 3-41, ici pp. 33-34.

[3]

On se réfère ici au premier article universitaire de BENNY MORRIS, « The crystallization of Israeli policy against a return of the Arab refugees : avril-décembre 1948 », Studies in Zionism, VI-1,1985, pp. 85-118, publié par la très auguste université de Tel Aviv. 1

[4]

JOSEPH HELLER, The birth of Israel, 1945-1949 : Ben-Gurion and his critics, Gainesville, University of Florida Press, 2000.

[5]

Sur la peur de la guerre civile avec la droite, voir le sondage publié le 2 mars 1948 par le Département de recherche sur l’opinion publique de la Haganah (Haifa, Haganah Archive, 80/54/2).

[6]

EHUD LUZ, Makbilim nifgashim : dat u-le’umiyut ba-tenu‘ah ha-Tsiyonit be-Mizrah-Eropah be-reshitah (1882-1904), Tel Aviv, Am Oved, 1985 (Parallels meet : religion and nationalism in the early Zionist movement, 1882-1904, Philadelphie, Jewish Publication Society, 1988); YOSEF SALMON, Dat ve-tsiyonut : ‘imotim rishonim, Jérusalem, Ha-sifriyah ha-tsiyonit, 1990 (Religion and Zionism : first encounters, Jérusalem, Magnes, 2002).

[7]

AVIEZER RAVITZKY, Ha-kets ha-meguleh u-medinat ha-Yehudim : meshi· hiyut, tsiyonut veradikalizm dati be-yisra’el, Tel Aviv, Am Oved, 1994 (Messianism, Zionism, and Jewish religious radicalism, Chicago, The University of Chicago Press, 1996). 1

[8]

ARYE NA ` OR, Eretz Yisra ` el ha-sheleimah : emunah u-mediniyut, Jérusalem, Zimora Bitan, 1999, pp. 71-72.

[9]

Voir, par exemple, ANITA SHAPIRA, « The religious motifs of the Labor movement », in S. ALMOG, J. REINHARZ et A. SHAPIRA (éds), Zionism and religion, Hanovre, University of New England Press, 1998, pp. 251-272.

[10]

ZEEV STERNHELL, Binyan umah o-tikun hevrah ? Le ` umiyut ve-sotsializm bi-tenua `t ha` avodah ha-yisre’elit 1904-1940, Tel Aviv, Am Oved, 1995 (The founding myths of Israel, Princeton, Princeton University Press, 1998).

[11]

Cf. mon compte rendu de l’ouvrage, paru dans la revue Dissent, hiver 1999, pp. 114-118, sous le titre « Ben-Gurion’s willing executioners ».

[12]

OURI BEN-ELIEZER, Derekh ha-kavanet : hivatruto shel ha-militarizm ha-yisre’eli 1936-56 (The origins of Israeli militarism), Tel Aviv-Bloomington, Dvir/Indiana University Press, 1998.1

[13]

ANITA SHAPIRA, Herev ha-yonah : Ha-tsiyonutve-ha-koah, Tel Aviv, Am Oved, 1992 (Land and power : the Zionist resort to force), New York, Oxford University Press, 1992; ID., « The debate in Mapai on the use of violence, 1932-1935 », Studies in Zionism, III, 1981, pp. 99-124.

[14]

OZ ALMOG, Ha-Tsabar, Tel Aviv, Am Oved, 1997 (The Sabra, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 2000).

[15]

MARTIN VAN CREFELD, The sword and the olive branch : a critical history of the Israel defense force, New York, Public Affairs, 1998; MOTTI GOLANI, Milhemot lo korot me-‘atsman : ‘al zikaron, koah u-vehirah, Moshav Ben Shemen, Modan, 2002.

[16]

YONA HADARI-RAMAGE, Mashiah rakhuv ‘al tank. Hamahshavah ha-tsiburit be-yisrà el bein mivtsa Sinai le-milhemet yom ha-kippurim 1955-1975, Jérusalem-Ramat Gan-Tel Aviv, Hartman Institute/Bar-Ilan University Press/Ha-kibbutz ha-me ` uhad, 2002.

[17]

MARGALIT SHILO, « Tovat ha-aretz o-tovat ha- ` am ? Yahsah shel ha-tenua ` h hatsiyonit le- ` aliyah bitekufat ha- ` aliyah ha-sheniyah », Cathedra, 46,1987, pp. 109-122; YEHIAM VAITZ, Muda `ut ve-hoser onim - Mapai le-nokhah ha-shoah 1943-45, Jérusalem, Yad Ben-Zvi, 1994, chap. 5; TOM SEGEV, The seventh million : the Israelis and the Holocaust, New York, Hill and Wang, 1993, pp. 113-122 (Le septième million, Paris, Liana Levi, 1993); AVI PICARD, « Reshitah shel ha-hageirah ha-selektivit bi-shenot ha-50 », Iyunnim bi-tekumat Yisrà el, IX, 1999, pp. 338-393; ELI TZUR, « Hehelah yetsiat mitzrayim – u mah asu halutseinu Ha-kibbutz be-mivhan ha-‘aliyah ha-hamonit », ibid., pp. 316-338; HAGIT LAVSKY, « Le ` umiyut, hageirah ve-hityashvut : ha ` im haytah mediniyut kelitah tsiyonit ? », in A. BARELI et N. KARLINSKY (éds), Kalkalah ve-hevrah bimei ha-mandat. Iyunnim bi-tekumat Yisrà el : Sidrat Noseh, Sede Boker, Midreshet Ben Gurion, 2003, pp. 153-178; AVIVA HALAMISH, « Aliyah lefi yikholet ha-kelitah ha-kalkalit : Ha-‘ikaronot hamanhim, darkhei ha-bitsua’ ve-ha-hashlakhot ha-demografiyot shel mediniyut ha‘aliyah bein milhemot ha-‘olam », ibid., pp. 179-216.

[18]

TOM SEGEV, 1949, Ha-yisre `elim ha-rishonim, Jérusalem, Domino, 1984 (1949 : The first Israelis, New York, Free Press, 1986); IDITH ZERTAL, Zehavam shel ha-yehdim : Ha-hagerah ha-yehudit ha mahtertit yisrà el 1945-48, Tel Aviv, Am Oved, 1996 (From catastrophe to power : Holocaust survivors and the emergence of Israel, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1998). 1

[19]

I. ZERTAL, From catastrophe to power..., op. cit., pp. 131-132.

[20]

DINA PORAT, « Attitudes of the Young State of Israel toward the Holocaust and its survivors », in L. SILBERSTEIN (éd.), New perspectives on Israeli history, New York, New York University Press, 1991, pp. 157-174.

[21]

ESTHER MEIR-GLITZENSTEIN, Ha-Tenu ´ah ha-tsiyonit vi-yehudei ´Irak : 1941-1950, Tel Aviv, Am Oved, 1950 (à paraître en anglais sous le titre Zionism in an Arab county : the Zionist establishment and the Jews in Iraq in the 1940s).

[22]

Voir DEVORAH HA COHEN, ‘Olim be-se’arah : ha-‘aliyah ha-gedolah u-kelitatah be-yisra ` el, 1948-1953, Jérusalem, Yad Ben-Zvi, 1994 (Immigrants in turmoil : mass immigration to Israel and its repercussions in the 1950s and after, Syracuse, Syracuse University Press, 2003).

[23]

SHLOMO SWIRSKI, Lo nehshalim ela menuhshalim : mizrahim ve-ashkenazim beèYisra ‘el, Haifa, Mahbarot le-mehkar u-le-vikoret, 1981 (Israel : the Oriental majority, Londres, Zed Publishers, 1989).

[24]

Pour un survol des changements d’orientation dans les études sur les Mizrahi au cours des vingt dernières années, se reporter aux études de Ella Shohat, Azizza Khazzoom, Sami Shalom Chetrit et Uri Ram publiées dans Israel studies forum, 17,2002, pp. 86-130. 1

[25]

Voir l’analyse de la vision politique belliciste des électeurs du parti Shas dans EPHRAIM YUCHTMAN-YAAR et TAMAR HERMANN, « Shass : the haredi-dovish image in a changing reality », Israel studies, V-2,2000, pp. 32-77.

[26]

HAGIT LAVSKY, « Le ` umiyut, hageirah ve-hityashvut... », art. cit.; GUR ALROEY, « Journey to twentieth-century Palestine as an immigrant experience », Jewish social studies, IX, 2003, pp. 28-64.

[27]

Anat Helman, jeune chercheur à l’Université hébraïque de Jérusalem, a publié de nombreux travaux sur l’histoire urbaine de Tel Aviv, y compris une fascinante étude comparative entre les associations d’immigrés juifs à Tel Aviv et à New York (ANAT HELMAN, « East or West ? Tel Aviv in the 1920s and 1930s », in E. MENDELSOHN (éd.) People of the city and the urban challenge, New York, Oxford University Press, « Studies in contemporary Jewry-XV », 1999, pp. 68-79; ID., « European Jews in the Levant heat : climate and culture in 1920s and 1930s Tel Aviv », The Journal of Israeli history, à paraître; ID., « Hues of adjustment : landsmanshaftn in inter-war New York and Tel Aviv », ms. non publié.

[28]

JACOB METZER, Hon le `umi le-bayit le’umi, Jérusalem, Yad ben Zvi, 1979; NACHUM GROSS, Lo ‘al ruah levadah : ‘iyunim ba-historyah ha-kalkalit shel eretz-yisra `el ba-‘et hahadashah, Jérusalem, Magnes, 1999; NAHUM KARLINSKY, Perihat he-hadar : yazemut peratit ba-yisvuv, 1890-1939, Jérusalem, Magnes, 2000 (California dreaming : ideology, society and technology in the citrus industry of Palestine, 1890-1939, Albany, State University of New York Press, à paraître).

[29]

Pioneers and homemakers : Jewish women in pre-state, Albany, State University of New York Press, 1992.

[30]

M S, R K et G H-R (éds), Ha-‘ivriot ha- ARGALIT HILOH UTH ARK ALIT AZAN OKEM hadashot : nashim ba-yishuv u-va-tsiyonut bi-rè i ha-migdar, Jérusalem, Yad Ben Zvi, 2001.1

[31]

MIKHAL BEN YA’AKOV, « ’Olot le-eretz yisra ` el : defusei hageirah shel nashim mitsafon afrikah le-eretz yisra ` el ba-me ` ah ha-19 », in ibid., pp. 63-83.

[32]

MARGALIT SHILO, Nesikhah o-shevuyah ?, Haifa, Zimorah Bitan, 2001.

[33]

YOSSI BEN-ARTSI, « Ha ` im shinu heker nashim u-migdar et yahaseinu le-havanat ha-historyah shel ha-aliyah ve-ha-hityashvut ? », in Ha-‘ivriyot ha-hadashot..., op. cit., pp. 26-44.

[34]

GERSHON SHAFIR, Land, labour and the origins of the Israeli-Palestinian conflict, 1882-1914, New York, Cambridge University Press, 1989.

[35]

ZACHARY LOCKMAN, Comrades and enemies : Arab and Jewish workers in Palestine, 1906-1948, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1996.

[36]

Deborah Bernstein est l’auteur d’un livre dont l’approche est sensiblement la même que celle de Z. Lockman mais qui porte sur une période et un espace géographique plus limités, à savoir Haifa pendant l’entre-deux-guerres; cette restriction des paramètres lui a permis une évaluation plus précise de l’aspect arabe de la question (Constructing boundaries : Jewish and Arab workers in mandatory Palestine, Albany, State University of New York Press, 2000). 1

[37]

MAHMOUD YAZBAK, « Mi-falahim le-mordim : gormim kalkaliyim le-hitpartsut ha-mered ha-‘aravi be-1936 », Ha-tsiyonut, 22,2000, pp. 185-206; MUSTAFA KABHA, « Tafkidah shel ha-‘itonut ha-‘aravit-hafalastinit be-irgun ha-shevitah ha-falastinit ha-kelalit, april-oktober 1936 », Iyunim bi-tekumat yisrà el, 11,2001, pp. 212-229; ID., « Mehagrim », kvutzot ilit ve-irgunim ‘amamiyim ba-hevra ha-‘aravit shel Heyfa, me-ha-kibush habriti « ad solf ha-mered ha-‘aravi », in A. BARELI et N. KARLINSKY (éds), Kalkalah vehevrah bimmei ha-mandat..., op. cit., pp. 367-392.

[38]

BARUCH KIMMERLING et JOEL MIGDAL, Palestinian people : a history, Cambridge, Harvard University Press, 2003.

[39]

BARUCH KIMMERLING, The invention and decline of Israeliness, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 2001; GERSHON SHAFIR et YOAV PELED, Being Israeli : the dynamics of multiple citizenship, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 2002.

[40]

G. S et Y. P, Being Israeli..., op. cit., pp. 56-57,231-259. HAFIR ELED

[41]

Ibid., pp. 261-270.1

[42]

DEREK J. PENSLAR, « Normalization and its discontents : Israel as a diaspora Jewish community », in A. DOWTY (éd.), Critical issues in Israeli society, Londres-Sydney, Praeger, à paraître.

[43]

BENNY MORRIS, The road to Jerusalem : Glubb pasha, Palestine and the Jews, Londres, I. B. Tauris, 2002, p. 240.

[44]

Ibid., p. 241.1

[45]

MOTTI GOLANI, Tiheyeh milhamah ba-kayits : ha-derekh le-mil· hemet Sinai, 1955-1966, Tel Aviv, Ministère de la Défense, 1997 (Israel in search of a war : the Sinai campaign, 1955-1956, Brighton, Sussex Academic Press, 1998).

[46]

MORDECHAI BAR-ON, The gates of Gaza. Israel’s road to Suez and back, 1955-1957, New York, St. Martin’s Press, 1994.

[47]

Voir aussi les échanges entre Bar-On, Golani et Morris (cf. n. 2).

[48]

MICHAEL OREN, Six days of war : June 1967 and the making of the modern Middle East, New York, Oxford University Press, 2002.

[49]

Ibid., pp. 55,59,83 et 95.

[50]

Ibid., pp. 23,39,231,261 et 278-280.

[51]

A S, The Iron wall : Israel and the Arab world, New York, Norton, 2000. VI HLAIM

[52]

Ibid., pp. 249-250.1

[53]

Comparer A. SHLAIM, The Iron wall..., op. cit., p. 258, et M. OREN, Six days of war..., op. cit., pp. 317-323.

[54]

Voir le compte rendu de AVI SHLAIM sur le livre de Michael Oren dans The Manchester Guardian, 8 juin 2002.

[55]

EFRAIM KARSH, Fabricating Israeli history : the “new historians”, Londres, Frank Cass, 1997, p. 18.

[56]

AMOS FUNKENSTEIN, Perceptions of Jewish history, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1993, pp. 50-53.

Résumé

Français

L’article traite de la « new history » du conflit israélo-arabe, qui ne constitue plus une force révolutionnaire au sein de l’université et n’y représente plus qu’une petite portion du renouveau historiographique en ce qui concerne les quinze dernières années. Les arguments des historiens « révisionnistes » ont été intégrés à un degré ou à un autre au courant principal du consensus historiographique, et l’extrémisme en la matière s’est vu marginalisé. En même temps, l’intérêt académique a dépassé l’histoire politique et militaire d’Israël pour toucher aux questions de l’immigration de masse dans les toutes premières années, de l’impact de l’Holocauste et de ses survivants sur l’État, de la transformation de la communauté orthodoxe et ses relations avec la majorité laïque, ainsi que toute une variété de formes d’histoire économique, culturelle et du genre. Dans l’historiographie israélienne contemporaine, le révisionnisme affiché et conscient est pour finir moins signifiant que le caractère innovant de la recherche, accru.

English

Beyond Revisionism: recent trends in Israeli historiography This article contends that the “new history” of the Israeli-Arab conflict is no longer a revolutionary force in Israeli academia, and that it represents only a small portion of the historiographical innovation that has taken place within Israeli academia within the past fifteen years. To some degree, the arguments of revisionists historians have been incorporated into the mainstream historiographic consensus, while the more extreme arguments have been marginalized. At the same time, academic interest has expanded beyond Israel’s military and political history to include the mass immigration of the state’s early years, the impact of the Holocaust and of the Holocaust survivors on the state, transformation within the Orthodox community and its relations with the secular majority, and a variety of forms of economic, cultural, and gender history. In contemporary Israeli historiography, self-conscious Revisionism is ultimately less significant than incremental innovation as a force for the creation of knowledge.

Plan de l'article

  1. Orientations principales de l’histoire de la société israélienne
  2. Le conflit israélo-arabe : un nouveau consensus

Pour citer cet article

Penslar Derek J., « Nouvelles orientations de l'historiographie israélienne. Au-delà du révisionnisme », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1/2004 (59e année), p. 171-193.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-2004-1-page-171.htm


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