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2001/2 (Tome 64)



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La référence permanente aux grandes individualités et aux individus d’exception a accrédité la vision d’un Nietzsche « individualiste », pourfendeur des masses et de la « morale du troupeau ». Toutefois, la place essentielle qu’il confère au concept de hiérarchie invite à repenser les textes à la lumière des travaux de Louis Dumont sur les fondements anthropologiques des sociétés dites individualistes/ égalitaires et holistes/aristocratiques ; ainsi se dégage une conception « archaïsante » de l’individu et de ses relations avec la communauté.

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Par ailleurs, Nietzsche, à cet égard comme à tant d’autres « enfant de son temps » (Ecce Homo), a perçu avec acuité les tendances de longue durée de la société moderne née avec les Lumières, la Révolution française, l’industrialisation et la montée des nationalismes. Son analyse de la démocratie et du « nihilisme » européen reprend à vrai dire des thèmes récurrents depuis le début du XIXe siècle : son originalité réside toutefois dans la relation conceptuelle qu’il établit entre la démocratie, définie tant au sens politique de démocratie libérale représentative (égalité des droits) qu’au sens sociologique (« égalité des conditions »), l’individualisme renforcé par la Réforme luthérienne, et le nationalisme dont il montre le lien consubstantiel avec la modernité européenne. L’interprétation qu’il donne de la genèse des idoles succédanés de christianisme s’inscrit dans une vision du désenchantement du monde, qui substitue à l’ordre hiérarchique l’indifférenciation égalitaire, au pathos de la distance le règne de l’agitation politique.

LA SOCIÉTÉ INÉGALITAIRE

Le problème de la hiérarchie

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« En cette époque vulgaire, l’esprit noblement né doit mettre la pensée de la hiérarchie au commencement de chacune de ses journées : c’est là que résident ses devoirs, là que son errance emprunte les plus fins dédales » [1]  Fragments posthumes X, printemps-automne 1884, trad.... [1] . Cette formule extraite des Fragments posthumes résume le « problème de la hiérarchie » [2]  Préface à HTH 1886, § 6 et 7, « Etant admis que c’est... [2] , principe de différenciation, qui oppose au méli-mélo (Durcheinander) démocratique ce que Nietzsche appelle le « pathos de la distance », c’est-à-dire la volonté de distinguer, de souligner la différence irréductible entre les êtres, de leur assigner une place et un rang dans un ordre hiérarchisé.

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A première vue, le concept nietzschéen de hiérarchie s’élabore en référence à la société française d’Ancien Régime, ou plus exactement, à la représentation de la société d’Ancien Régime que Nietzsche extrait de ses lectures : ce qu’il cherche à mettre en évidence, c’est plutôt le caractère archétypique de la « haute culture » aristocratique, telle qu’il la perçoit. Fondée sur le principe d’inégalité, la société aristocratique constitue un « contre-modèle » brandi contre le bariolage décadent de la société démocratique du XIXe siècle, qu’elle apparaisse sous sa forme libérale (l’Angleterre) ou autoritaire (le Reich bismarckien). A travers l’exaltation de l’esthétique classique [3]  Esthétique classique représentée, entre autres, par... [3] et les références à Voltaire ou Madame de Lambert [4]  Sur Voltaire, voir GS, § 101, p. 126, sur Madame de... [4] qui illustrent, selon Nietzsche, la sociabilité et les valeurs de la société de cour [5]  Aurore, § 201, p. 153. Nietzsche manifeste une fois... [5] , se profile une représentation stylisée de la logique de l’honneur, « l’art de commander, et l’art de la fière obéissance » [6]  HTH 1, § 440, p. 241. [6] propres à la société aristocratique : «... un lieu où sont simultanément possibles la grandeur et l’humanité, et où même la plus rigoureuse contrainte des formes, la soumission à un arbitraire princier ou spirituel, ne peuvent étouffer ni la fierté, ni le sens chevaleresque, ni la grâce, ni l’esprit de chaque individu, mais sont plutôt ressenties comme un stimulant et un aiguillon dont l’opposition renforce la maîtrise de soi et la distinction innées, la puissance héréditaire du vouloir et de la passion » [7]  Aurore, § 191, p. 145. [7] .

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Il est significatif que Nietzsche mette l’accent sur le caractère « inné », « héréditaire » et « instinctif » [8]  PBM, § 263, p. 190. Nietzsche emploie aussi le terme... [8] de ce qu’il appelle « aristocratique » ou « noble » (vornehm ) : le « noble » est obéi pour ce qu’il est et non pour ce qu’il fait [9]  « Ils règnent, non parce qu’ils veulent, mais parce... [9] . Dans la société hiérarchique, l’inégalité imprègne en profondeur la perception de soi et d’autrui, qui est marquée par un principe de séparation, et la claire et instinctive conscience de ce qui revient à chacun. C’est pourquoi la relation maître/serviteur, supérieur/inférieur qui constitue le substrat de la société aristocratique [10]  HTH 1, § 64, p. 68. [10] et l’esclavage antique [11]  GS, § 18, p. 67. [11] ne constituent en fait que des variantes du même schéma : une structure sociale hiérarchique et inégalitaire qui souligne le « fossé entre un homme et un autre » [12]  CI, § 37, p. 132. [12] , les multiples et subtiles gradations qui positionnent chacun sur l’échelle des rangs.

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La vision du monde « hiérarchique », telle qu’elle apparaît chez Nietzsche, comporte une double dimension : le principe de hiérarchie s’applique certes aux relations entre les êtres individuels, mais aussi à la relation entre l’individu et la communauté, relation caractérisée par la subordination de l’individu à la société. On trouve en effet dans les textes d’abondantes allusions à une société « vigoureuse », « noble », conçue comme un édifice structuré hiérarchiquement, où s’exerce une « force d’organisation, c’est-à-dire de différenciation, de toute force capable de creuser des fossés, d’imposer une stricte hiérarchie » [13]  Ibid. [13] , afin de perpétuer un ordre voué à la pérennité et à la grandeur. La référence à l’architecture comme expression achevée d’esthétique classique, i.e. aristocratique, est d’ailleurs récurrente [14]  HTH 1, § 218, p. 150 ; de même, la nécessité – appliquée... [14] et figure comme métaphore de la société hiérarchique, où chaque élément s’intègre dans un ensemble cohérent et ordonné, dont la vocation est la durée et la stabilité : la pyramide symbolise la « haute culture » [15]  AC, § 57, p. 226, à comparer avec « La morale est essentiellement... [15] .

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A la lumière des analyses de Louis Dumont, inspirées par l’Inde des castes, il est possible de dégager, bien au-delà de l’admiration nostalgique vouée à une société du passé, la connotation et la portée à proprement parler anthropologiques du concept nietzschéen de « hiérarchie » : « Il n’y a de noblesse que par la naissance, que par le sang. (Je ne parle pas ici de la particule ‘‘ de ’’, ni du calendrier de Gotha : carottes pour des ânes) » [16]  Fragments posthumes XI, automne 1884-automne 1885,... [16] .

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Dans son approche anthropologique des sociétés traditionnelles hiérarchiques – ou holistes – et des sociétés modernes égalitaires – ou individualistes –, Louis Dumont définit la société hiérarchique par la « conformité de chaque élément à son rôle dans l’ensemble » [17]  Louis DUMONT, Homo aequalis – Genèse et épanouissement... [17] , qui assure une interdépendance étroite entre les individus soumis par des relations contraignantes. Les sociétés hiérarchiques reposent sur une logique « statutaire » dont la France d’Ancien régime (les trois ordres) et l’Inde traditionnelle (les castes) constituent des cas emblématiques auxquels Nietzsche, très significativement, se réfère fréquemment.

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Cette inégalité de droit et de fait, qui récuse toute perspective de mobilité entre castes ou ordres « ontologiquement » distincts, définit donc une organisation sociale statique dont le but est, en perpétuant l’inégalité de statut et de condition, de favoriser à long terme la survie et la prospérité du « tout » (holos) que constitue la société, ou plus exactement la communauté : l’individu n’a de valeur qu’en sa qualité d’élément concourant à l’édification et la survie d’un ensemble.

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On trouve chez Nietzsche l’idée, substantiellement « holiste » au sens défini précédemment, d’une prévalence de la communauté par rapport à l’individu au sein de la société hiérarchique, liée à l’existence de relations fortes et immuables d’interdépendance entre individus : « Ce qui dorénavant ne se construira plus, ne saurait plus se construire, c’est une société dans le vieux sens du terme : pour construire pareil édifice, tout fait défaut, à commencer par les matériaux. Nous tous avons cessé d’être matériaux de construction d’une société... » [18]  GS, § 356, p. 258. A comparer avec cette formule :... [18] .

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On trouve dans le Crépuscule des idoles et dans les Fragments Posthumes des réflexions sur le mariage qui illustrent ce thème : Nietzsche s’insurge contre le mariage « moderne », dit « mariage d’amour », fondé sur le choix subjectif et la sensibilité des individus, qui, à ses yeux, se voit réduit à l’état d’institution vidée de son sens. Dans la pure tradition des penseurs « conservateurs », au sens de Joseph de Maistre par exemple, il rappelle que l’institution matrimoniale est liée à la continuité de l’espèce et à la cohésion de la communauté, et n’a donc aucun rapport avec l’« idiosyncrasie » des individus [19]  CI, § 39, p. 135. [19] . On retrouve l’idée que la famille, soumise à l’autorité du pater familias, constitue la cellule première de la vie sociale, la forme originelle fondatrice de l’autorité, idée qui sous-tend la vision traditionnelle « holiste » d’un ordre politique et social déterminé par les solidarités fondamentales et la hiérarchie « naturelle », dans lequel le souverain exerce une autorité sans partage et tutélaire. Nietzsche aborde dans un fragment posthume le sujet du « mariage comme affaire communautaire » [20]  Fragments posthumes XIV, début 1888-janvier 1889, trad.... [20]  : il plaide en faveur d’un traitement préférentiel des pères de famille face à l’impôt et au droit de vote – des « suffrages préférentiels » seraient accordés aux pères de plusieurs fils –, et réclame en contrepartie une augmentation des impôts et de la durée du service militaire pour les célibataires...

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Cette idée de la prévalence de la communauté sert toutefois de point de départ à une argumentation qui vise à assimiler société hiérarchique et civilisation créatrice, « forte » [21]  CI, § 37, p. 132. [21] , porteuse des « valeurs de vie », dont l’Europe moderne décadente et nihiliste constitue l’antithèse. C’est dans ce contexte que s’expliquent les références à la cité grecque, à la république oligarchique de Venise [22]  PBM, § 262, p. 187, CI, § 38, p. 134. [22] et à la société de cour française, qui, dans la perspective de Nietzsche, ont au moins un point commun : l’organisation en « communauté aristocratique », qui, en sacrifiant le plus grand nombre, favorise l’éclosion d’une civilisation créatrice, œuvre des quelques individualités qui en constituent l’aboutissement ultime : « toute élévation du type homme a été jusqu’ici l’œuvre de sociétés aristocratiques qui croyaient en une longue échelle de hiérarchies et de différences de valeur d’un homme à l’autre » [23]  Fragments XII, automne 1885-1887, trad. par J. Hervier,... [23] .

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La civilisation créatrice accentue les différences et les pérennise, elle détermine, dans la pure logique aristocratique de l’honneur propre à chaque état, ce qui revient et appartient à chacun : pour le plus grand nombre, l’asservissement aux travaux mécaniques, pour les « exceptions », l’otium qui préside à la naissance de « toutes les choses grandes et belles » [24]  CI, « Ce qui manque aux Allemands », § 5, p. 105. [24] , car elle postule que l’exceptionnalité – ou différence poussée à l’extrême – est inséparable du « privilège », la capacité d’accéder à la haute culture [25]  Ibid. [25] . Un texte intitulé « Culture et caste » [26]  HTH 1, § 439, p. 240. [26] exprime sans ambiguïté cette idée : « Il ne peut naître de culture supérieure que là où il existe deux castes tranchées de la société; celle des travailleurs et celle des oisifs, aptes au vrai loisir ; ou en termes plus forts : la caste du travail forcé et la caste du travail libre. Le partage du bonheur n’est pas un point de vue essentiel, quand il s’agit de la création d’une culture supérieure ».

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A cet égard, la civilisation supérieure a un point commun avec la « nature », elle « gaspille » [27]  GS, § 349, p. 248. [27] les ressources avec une prodigalité ostentatoire, qui contraste avec la parcimonie plébéienne de l’âge démocratique soucieux d’accumulation et d’usage rationnel des richesses. Mais par là-même, la civilisation supérieure ne peut constituer qu’un moment d’exception : « Que prouve la Renaissance ? Que le règne de l’individu ne peut être que bref. Le gaspillage est trop grand ; il manque la possibilité même d’accumuler, de thésauriser, et l’épuisement suit immédiatement. Ce sont des temps où tout est gaspillé... » [28]  Fragments XIV, p. 186. [28] . L’« étiquette » [29]  GM, 3e dissert., § 22, p. 333. [29] , qui exprime et parachève la conception hiérarchique de l’ordre humain et social, en traduit la double dimension et la portée anthropologique : elle édifie les barrières infranchissables qui déterminent la place de chacun, et consacre la séparation entre sacré et profane fondatrice de l’ordre holiste. Le respect des limites entre les « conditions » ou les « états » participe d’un « ordre ».

Une conception archaïsante de l’individu : « l’individualité d’exception » et l’« individu-hors du monde »

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La référence constante dans les textes aux individus d’exception, ou « grands hommes » tels que Goethe ou Napoléon, qui élaborent les formes les plus achevées de la civilisation, ainsi que la valorisation de l’« existence individuelle » opposée au piétinement du « troupeau », a suggéré l’image d’un Nietzsche « penseur de l’individu » ou de l’individualisme. Des recherches récentes [30]  Vincent DESCOMBES, Préface à Humain, trop humain, Hachette... [30] ont fait justice de cette interprétation, qui, à vrai dire, semble s’imposer à la lecture de certains passages où Nietzsche emploie le terme d’« individu » dans des acceptions différentes qui prêtent aisément à confusion. On peut toutefois faire observer qu’il associe à l’idée d’« individu » des qualités spécifiques à la société aristocratique/hiérarchique, telle qu’il la perçoit : en particulier, le caractère « prodigue, dispendieux, luxueux » [31]  Aurore, § 132, p. 110. [31] de l’« individu » dont l’existence n’est que volonté de distinguer, d’être soi, et puissance de s’affirmer. Cette conception va à l’encontre de la logique « utilitariste » qui, selon Nietzsche, prévaut dans la société contemporaine : l’« individu » moderne doit s’adapter aux besoins de la société, afin d’œuvrer pour l’« intérêt général » [32]  Aurore ibid. et § 173, p. 136. [32] . On comprend, à la lumière des analyses anthropologiques déjà citées, les raisons de l’hostilité que Nietzsche voue à ce modèle moderne, qui, dans une terminologie reprise de Louis Dumont, est « individualiste », au sens de l’idéologie ou de la société « individualistes », qui « valorisent en premier lieu l’être humain individuel, (...) incarnation de l’humanité tout entière, et comme tel (...) égal à tout autre homme » [33]  Louis DUMONT, Homo aequalis, p. 12. [33] . En effet, la nécessaire adaptation de l’individu repose sur le postulat d’une égalité qui de fait est synonyme d’interchangeabilité (voir infra) ; tout au contraire, la logique de différenciation, et donc d’inégalité qui caractérise la société hiérarchique, « anti-individualiste » au sens où elle postule « la soumission à la hiérarchie comme valeur suprême » [34]  Ibidem. [34] favorise la multiplicité des types humains [35]  CI, § 37, p. 132. [35] et l’irréductible originalité d’une minorité d’« esprits libres ».

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Le § 132 précédemment cité d’Aurore prend ainsi tout son sens : la société moderne, qui repose sur l’adaptation au prétendu « intérêt général » d’individus égaux en droit, tend à « une transformation fondamentale, ou plutôt un affaiblissement et une suppression de l’individu ». « Individu » revêt ici le sens d’individualité « noble » (vornehm ), c’est-à-dire qui « se suffit à elle-même » (selbstgenugsam, auf-sich-gestellt, das Auf-eigne-Faust-leben-müssen) [36]  PBM, § 206, p. 122, § 207, p. 124 et § 212, p. 133 [36] et innove par rapport à la tradition et la coutume, fondement et ciment de la communauté [37]  HTH 1, § 96, p. 80. [37]  : l’« individu » au sens nietzschéen ne se conçoit que par référence à la société hiérarchique dont il constitue l’aboutissement, le fleuron, mais aussi l’élément perturbateur. En effet, l’« individu » ainsi conçu s’affranchit de la coutume et de la tradition en recherchant « la nouveauté et surtout la diversité »; c’est de lui que dépend le « progrès intellectuel » [38]  HTH 1, § 224, p. 158. [38]  : « Il est l’exception, les esprits asservis sont la règle » [39]  HTH 1, § 225, p. 160 ; voir aussi § 291, p. 197. [39] .

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Or cette conception de l’individu s’enracine sur une perception héritée de la société primitive telle que Nietzsche l’évoque à plusieurs reprises : une communauté fondée par l’obéissance à la tradition, dans laquelle « ‘‘ mauvais ’’est synonyme d’‘‘ individuel’’, ‘‘« libre ’’, ‘‘ arbitraire ’’, ‘‘ inhabituel’’, ‘‘ imprévu ’’, ‘‘ imprévisible ’’» [40]  Aurore, § 9, p. 23 ; GS, § 117, p. 144. [40] , et où règne une « autorité supérieure, à laquelle on obéit, non parce qu’elle ordonne ce qui nous est utile, mais parce qu’elle ordonne » [41]  Aurore, § 9, p. 23. [41] . En d’autres termes, la société hiérarchique n’admet que deux variantes possibles d’existence individuelle, celle qui constitue la règle quasi-générale – « l’individu y (à la loi et à la tradition) est presque automatiquement asservi et tous ses mouvements ont la régularité du pendule » [42]  HTH 1, § 111, p. 96. [42] – et celle qui détermine l’exception, « les hommes plus graves, plus profonds, plus contemplatifs, c’est-à-dire plus méchants et plus méfiants, qui furent longtemps à scruter avec une suspicion profonde la valeur de l’existence comme aussi leur propre valeur », en d’autres termes les homines religiosi dépositaires du sacré [43]  GS, § 350, p. 248. [43] .

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Très logiquement, cette conception holiste de l’individu, proche de ce que Louis Dumont appelle « individu hors du monde » [44]  L. Dumont note que l’individualisme, au sens de possibilité... [44] , récuse tout ce qui s’apparente, en fait et en droit, aux « droits de l’individu » : en tant que tel, l’individu ne saurait être doté de « droits ». Car cette conception des « droits de l’individu », enracinée dans l’héritage de la Révolution française et de la démocratie politique, présuppose, selon Nietzsche, la dangereuse fiction de l’égalité et la croyance en des droits préalablement et définitivement acquis ; or « nous ne croyons pas à un droit qui ne reposerait pas sur la puissance de s’affirmer : nous éprouvons tous les droits en tant que des conquêtes » [45]  Fragments XIII, automne 1887-mars 1888, trad. par P.... [45] . Comme le note très justement Paul Valadier : « Le problème de la hiérarchie (...) constitue l’axe de sa pensée en matière politique et juridique ; il permet de voir la réalité comme jeu de forces toujours en opposition ou en accords instables aussi bien dans l’individu que dans les institutions historiques ; en d’autres termes, une force particulière ou élémentaire ne peut trouver sa place que par rapport à une autre et dans un ensemble qui la structure... » [46]  P. VALADIER, op. cit., p. 39 ; sur l’institution du... [46] . L’« esprit libre » ne se détermine qu’en conquérant le droit de s’affranchir de la mesure commune : «...il faut en effet permettre plus que jamais à quelques-uns de s’abstenir de la politique et de rester un peu à l’écart... » [47]  HTH 1, § 438, p. 240. [47] .

LA MODERNITÉ DÉMOCRATIQUE

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Une intuition profonde inspire Nietzsche dans son interprétation de la modernité démocratique : la démocratie et le christianisme, et plus particulièrement le protestantisme, sont liés par un « principe générateur » commun : l’idée d’une égale dignité des individus, le postulat de droits égaux pour tous. L’hostilité de Nietzsche face au christianisme est corrélée avec son antidémocratisme : « le mouvement démocratique est l’héritier du mouvement chrétien » [48]  PBM, § 202, p. 115. [48] . Le christianisme a amorcé un processus de « désenchantement du monde », en proclamant l’égalité ontologique des âmes devant Dieu : « Bien que le christianisme ait placé au premier plan la doctrine du désintéressement et de l’amour, sa véritable influence historique reste l’intensification de l’égoïsme, de l’égoïsme individuel poussé à sa dernière extrémité : cet extrême, c’est la croyance en une immortalité individuelle. L’individu était devenu si important qu’on ne pouvait plus le sacrifier : devant Dieu, toutes les âmes étaient ‘‘ égales ’’. Mais cela revient à mettre en cause, et de la manière la plus dangereuse, la vie de l’espèce : cela favorise une praxis qui est à l’opposé de l’intérêt de l’espèce ». (...) En inventant une « valeur imaginaire de la personne, il contrecarre la sélection » [49]  « Ce que le christianisme a de dangereux », in Fragments... [49] .

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La révolution démocratique, qui a décrété l’égalité juridique et les « droits » des individus, a parachevé cette évolution, en transférant la légitimité politique – l’État théocratique est remplacé par l’État moderne fondé sur la souveraineté populaire [50]  HTH 1, § 472, p. 253 sq. La politique correspond ainsi... [50] – et en opérant une « égalisation des conditions » qui démantèle les structures de la société hiérarchique. La « démocratie », telle que la conçoit Nietzsche, n’est pas tant une forme de gouvernement qu’un état de la société, une réalité sociologique et anthropologique proche de l’« égalité des conditions » décrite par Tocqueville, dont le fondement est bien l’individualisme [51]  TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique II (1840),... [51] . Ce qui explique pourquoi, selon Nietzsche, l’opposition entre démocrates, socialistes et anarchistes n’est qu’apparente. En effet, le point commun qui les rassemble au delà des variations de doctrine, c’est le refus de « toute autre forme de société que celle du troupeau autonome », qui va même jusqu’à récuser les concepts de « maître » et de « serviteur » [52]  PBM, § 202, p. 115. [52] , c’est-à-dire les fondements mêmes de la société hiérarchique.

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Dans son analyse du protestantisme, Nietzsche s’attache à montrer que la Réforme luthérienne a constitué une étape décisive, et donc funeste, dans l’avènement de l’individualisme moderne [53]  Voir Louis DUMONT, Essais sur l’individualisme, Genèse... [53] . Luther s’est en effet révolté contre l’Eglise, qui, bien que dépositaire du pernicieux principe d’égalité des âmes, maintenait, en sa qualité d’instance hiérarchique et autoritaire, « cette étiquette pleine de révérence du goût hiératique, qui ne laissait entrer que les plus consacrés et les plus discrets dans le saint des saints et fermait la porte aux butors » [54]  GM, 3e dissertation, § 22, p. 333. [54] . « Plébéien » et « optimiste », car confiant dans la capacité des individus à accéder à la parole divine, jaloux de supériorités d’autant plus insupportables qu’elles étaient d’essence spirituelle et non matérielle [55]  GS, § 358, p. 265 : « N’oublions pas, en fin de compte,... [55] , Luther le « butor » incarne « la mobilité et l’inquiétude de l’esprit, sa soif d’indépendance, sa croyance au droit à être libre » [56]  Ibidem. [56] , face au principe d’autorité représenté par l’Eglise, soucieuse de préserver les gardefous nécessaires à la fragile humanité.

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Ainsi la Réforme préfigure-t-elle la Révolution française, le « soulèvement populaire » des « braves gens » [57]  GS, § 350, p. 249. [57] . Nietzsche souligne à ce propos la relation intrinsèque entre l’essor de la musique et la Réforme protestante, et en donne une lecture inspirée par ses préoccupations anti-individualistes et anti-démocratiques : la musique, où règnent « la passion, la volupté de hausser, d’exalter amplement ses états d’âme » [58]  HTH 1, § 219, p. 151. [58] , est à l’architecture, art aristocratique par excellence, ce que le romantisme est à l’esthétique classique. Il est bien certain que « romantique », au sens où Nietzsche l’entend, désigne un « symptôme » qui renvoie à un caractère fondamental, au substrat individualiste qui légitime l’égal droit des individus à épancher leurs affects. On comprend, dès lors, pourquoi Nietzsche peut écrire, dans le même passage, que « la musique fut la contre-Renaissance dans le domaine de l’art » : c’est en tant que manifestation et expression de l’individu doté de droits, de l’individu représentant la valeur suprême de la société dite individualiste que la musique s’oppose à l’esprit de la Renaissance, qui, contrairement à ce qu’une vision superficielle et toute imprégnée de représentations « modernes », laisserait croire, a exalté l’individualité, l’individu d’exception et hors-norme, fleuron de la société hiérarchique inégalitaire.

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L’importance considérable de la Réforme luthérienne dans le processus de sécularisation du théologique est l’un des thèmes sur lesquels Nietzsche revient le plus souvent : il relève, fort justement, que Luther, en jetant la suspicion sur l’activité contemplative, a réhabilité l’activité laïque dans le monde [59]  Aurore, § 88, p. 72. [59] amorçant ainsi le formidable essor de l’« éthique protestante » et la révolution des esprits qui, peu à peu, a substitué à l’homo hierarchicus l’homo economicus, ou homo aequalis, dans un mouvement irrésistible de démocratisation de l’Europe [60]  Nietzsche partage avec Tocqueville le sentiment que... [60] .

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Les diatribes de Nietzsche contre la société de l’homo economicus reprennent des motifs banals à son époque, par exemple sous la plume des écrivains héritiers du romantisme, en particulier Baudelaire [61]  Baudelaire, dont Nietzsche lisait, pendant l’hiver... [61]  : le triomphe de la logique utilitariste de rentabilité à court terme [62]  HTH 2, § 286, p. 276 et HTH 1, § 22, p. 40 : (L’individu)... [62] et ses conséquences, la concurrence qui se substitue à la compétence, l’argent au rang, le « travail anonyme » qui asservit l’homme réduit à l’état de machine [63]  HTH 2, § 280, p. 271 et HTH 1, § 457, p. 248. [63] révélant ainsi le caractère formel de la prétendue « dignité humaine » démocratique. « L’argent : on n’a plus de classe ! On est ‘‘ individu ’’! » [64]  Aurore, § 203, p. 157. [64] .

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Dans une société régie par les lois du commerce, où l’« offre et la demande » déterminent la « valeur » [65]  Aurore, § 175, p. 137. [65] , règnent l’« agitation » à l’américaine et l’interchangeabilité individualiste des fonctions : « là, l’individu est convaincu d’être capable de n’importe quoi, d’être à la hauteur de n’importe quel rôle... » [66]  GS, § 356, p. 257 ; HTH 1, § 285 « L’inquiétude moderne »,... [66] . L’allusion à la société américaine, qui, selon Nietzsche, contamine l’Europe, n’est pas fortuite : c’est bien la mobilité sociale, la logique démocratique et individualiste du Faire, le « méli-mélo social, conséquence de la révolution, de l’instauration des droits égaux » [67]  Nietzsche poursuit : « (...) Deux ou trois générations... [67] qu’il récuse au nom des valeurs disparues de la société hiérarchique statutaire. Il s’insurge contre les institutions qui constituent les vecteurs de la démocratisation, synonyme d’homogénéisation des individus : l’instruction généralisée au sein d’un système scolaire organisé par l’État et le service militaire [68]  HTH 2, § 320, p. 129 ; CI, « Ce qui manque aux Allemands »,... [68] .

26

Le travail, garant des satisfactions matérielles « faciles et régulières » et de la « sécurité que l’on adore aujourd’hui comme divinité suprême » [69]  Aurore, § 173, p. 136. [69] , bride, à l’opposé de l’otium, les velléités de pensée indépendante ; Nietzsche est ici très proche de la description tocquevillienne de la « douceur » démocratique : «... dans l’ensemble, la domination de l’instinct grégaire et des évaluations grégaires, l’épicurisme et la bonne volonté augmentent de façon corrélative : l’homme devient faible, mais bon et tranquille » [70]  Fragment XI, p. 185 ; à comparer avec Tocqueville op.... [70] . Conséquence de la « passion » pour l’égalité, l’envie caractérise la société démocratique [71]  Aurore, § 206, p. 161 ; HTH 2, § 29, p. 176. [71] ; une notation intéressante des Fragments posthumes montre que Nietzsche a perçu le lien consubstantiel entre démocratie, au sens tocquevillien d’égalité des conditions, et individualisme, au sens moderne : « Les deux traits qui caractérisent les Européens modernes semblent contradictoires : l’individualisme et l’exigence de droits égaux : j’ai fini par comprendre. En effet, l’individu est une vanité extrêmement vulnérable : – connaissant combien elle est prompte à souffrir, cette vanité le porte à exiger que tous les autres hommes lui soient reconnus égaux, qu’il se trouve toujours inter pares » [72]  Fragments XI, p. 378. [72] . Corrélativement, il montre que la mode, phénomène récent lié à la démocratisation, met en évidence les modifications du rapport de soi à soi et à autrui dans une société indifférenciée, soucieuse, à la différence de la société aristocratique fastueuse et ostentatoire, d’homogénéisation des apparences [73]  HTH 2, § 215, p. 248, § 209, p. 93. [73] . Mais Nietzsche reste superficiel dans son approche, dans la mesure où il méconnaît la complexité et l’ambivalence du phénomène, telles qu’elles se manifestent dans l’apparition du dandysme, exprimant à l’intérieur d’une société égalitaire une manière nouvelle d’affirmer la distinction.

27

La transposition dans le domaine politique de la doctrine des « droits égaux » aboutit, selon Nietzsche, aux aberrations de la « petite politique » : « l’obligation pour chacun de lire son journal au petit déjeuner », couplée à « l’imbécillité parlementaire » [74]  PBM, § 208, p. 127. [74] et la domination des « hommes inférieurs » liée au suffrage universel [75]  Fragments X, p. 73 ; sur le suffrage universel, voir,... [75] consacrent le règne de l’opinion publique [76]  « Opinions publiques – veuleries privées », in HTH... [76] . Nietzsche souligne que les antagonismes politiques de son époque (logique dynastique des Empires contre logique parlementaire plus ou plus libérale à l’œuvre en France ou en Grande-Bretagne) [77]  Sur la convergence des politiques « dynastiques » et... [77] , ainsi que les affrontements idéologiques (socialisme, anarchisme, libéralisme bourgeois, partis d’obédience chrétienne, etc.) ne constituent, en dépit des apparences, que des épiphénomènes [78]  Tel est bien le sens qu’il convient de donner à bon... [78] qui s’inscrivent dans une logique structurelle commune, celle de la démocratisation en profondeur de l’Europe. Le dogme de la souveraineté populaire, et son corollaire, l’idée de représentation liée à l’exercice de ladite souveraineté, ont effectivement supplanté la logique aristocratique [79]  Nietzsche vitupère « l’esprit anglais » (parlementarisme)... [79]  : or la croyance en des droits égaux présuppose que l’État en garantisse tant l’existence que l’exercice. Ainsi se dessine l’État tutélaire démocratique, monstre d’autant plus froid qu’il suppose la dépersonnalisation du pouvoir et le « refroidissement des sentiments » [80]  GM, 3e dissertation, § 25, p. 340. Sur antagonisme,... [80] ; il exerce, au nom du « bien public » [81]  PBM, § 199, p. 111. [81] , une tyrannie qui, sous couvert de protéger les individus, les asservit. A cet égard, le socialisme n’est que l’aboutissement logique du processus de démocratisation [82]  HTH 1, § 473, p. 258. [82] , qui tend à opposer à un État tout-puissant des individus animés par l’envie envers autrui, prêts à s’accommoder de la tyrannie à condition que leurs « droits à l’égalité » soient respectés. Sur ce point également, Nietzsche se rapproche de Tocqueville ; privés des solidarités et liens de dépendance hiérarchiques susceptibles de jouer les garde-fous, les individus des sociétés démocratiques sont livrés à la toute-puissance d’un État que ne tempère plus aucun corps intermédiaire : « Chez les peuples démocratiques, les individus sont très faibles ; mais l’État, qui les représente tous et les tient tous dans sa main, est très fort » [83]  Tocqueville, op. cit., Première partie, chap. 12, ... [83] .

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L’État « démocratique » se pose ainsi en instance concurrente de la religion qu’elle rejette dans la sphère de la conscience privée ; l’école devient le lieu consacré où se célèbre le dévouement à l’État [84]  HTH 1, § 472, p. 256-257. [84] , entraînant à plus ou moins long terme la disparition de la foi religieuse. De ce fait, la référence chrétienne dont se pare l’Empire allemand est mensongère ; l’Allemagne en effet, comme toute société « démocratisée » (le régime autoritaire antilibéral dont elle est dotée ne saurait faire illusion), a été déchristianisée en profondeur [85]  PBM, § 58, p. 73 ; Fragments XIII, p. 75 (« Déclin... [85] . L’ère démocratique secrète ses idoles et névroses, dont le nationalisme constitue le paradigme.

LE NATIONALISME PARADIGME DES PASSIONS DÉMOCRATIQUES

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Le nationalisme et la religion ont au moins un point commun : tous deux sont des « névroses » [86]  Nietzsche emploie le terme de « névrose » à la fois... [86] , des passions fleurissant sur le terreau de l’« Evangile des humbles » [87]  EH, Le cas Wagner, § 1, p. 327. [87] . Nietzsche souligne à plusieurs reprises la concomitance historique entre l’effondrement de la société aristocratique et l’avènement du nationalisme : l’hostilité, explicite ou sous-jacente, qu’il exprime envers Fichte et, de manière plus significative encore, envers Herder [88]  « Les flatteries et les exagérations de Fichte, mensongères... [88] est corrélée à son aversion pour le romantisme et l’exaltation, née avec Herder, des valeurs d’authenticité et de « profondeur » incarnées dans la « nation-génie ». Tout ce que représente Herder, ou plus exactement ce qu’il anticipe et préfigure, ne peut qu’indisposer l’admirateur du cosmopolitisme des Lumières françaises et de la société de cour éprise de style classique : la réaction contre la prépondérance des modèles esthétiques et sociaux français au nom de l’irréductible spécificité et l’égale dignité des cultures, la théorie de la langue maternelle, « qui est à l’homme le sens de son âme » [89]  HERDER, Traité sur l’origine de la langue, trad. par... [89] , le culte de la « profondeur » opposé à la chatoyante et superficielle politesse des salons [90]  Voir à ce propos PBM, p. 162-163, § 244, sur la manie... [90] . Ainsi naquirent la « manie nationale » (Vaterländerei), les « crises ataviques de régionalisme et l’attachement à la glèbe [91]  PBM, § 241, p. 159. [91] , le rétrécissement de l’horizon, l’enflure des sentiments, qui en exacerbant les différences et les antagonismes, enferment les peuples dans une prison [92]  HTH 2, § 323, p. 131 (« le corset » du prestige national),... [92]  : « A quoi bon tomber amoureux de langues laides, du seul fait que nos mères les parlèrent ? » [93]  Fragments XI, p. 77. [93] Nietzsche souligne la responsabilité directe des intellectuels, en particulier des historiens, dont Treitschke, dans la naissance des nationalismes [94]  Aurore, § 180, p. 139 ; sur Treitschke, PBM, § 251,... [94] ; la « nation », au sens moderne que lui ont conféré la Révolution française, puis, en réaction, les guerres de libération nationale [95]  B. KRULIC, La Nation : une idée moderne, Ellipses,... [95] ne constitue à ses yeux qu’un artefact, une création artificielle fondée sur la falsification du passé et la reconstruction laborieuse d’une communauté imaginaire [96]  HTH 1, § 475, p. 259 ; EH, « Le cas Wagner », § 2,... [96] cimentée par de prétendus liens du sang, transmis via la langue maternelle : « nation – des hommes qui parlent une seule et même langue et lisent les mêmes journaux se baptisent aujourd’hui ‘‘ nations ’’et veulent bien trop volontiers avoir la même origine et la même histoire : ce qui cependant n’a pas réussi même au prix de la plus pernicieuse falsification du passé » [97]  Fragments XI, p. 218 ; à comparer avec PBM, § 251,... [97] . A cet égard, son interprétation du nationalisme, ou plus exactement de sa genèse, se situe aux antipodes de la représentation innéiste – la « nation » réalité naturelle, donnée, qu’il importe de révéler à elle-même – propre aux penseurs nationalistes [98]  « Les absurdes hasards que sont peuple, classe, race,... [98] .

30

Nietzsche a conscience que les guerres de la Révolution et de l’Empire ont sonné le glas d’une époque et inauguré l’âge des nationalismes modernes ; l’admiration que lui inspire Napoléon – une « individualité » imposant sa loi et sa volonté qui, en transcendant les particularismes locaux, concevait l’Europe comme unité politique [99]  GS, § 362, p. 269 ; Fragments XIV, p. 210. [99] – se nuance toutefois d’une réserve : Napoléon porte bien une responsabilité dans la genèse des mouvements nationaux [100]  Fragments XIII, p. 123 ; GS, § 362, p. 269. [100] , puisque sa « grande politique » a enflammé les résistances « nationales ». Mais cette responsabilité n’est que de fait et indirecte : elle tient surtout aux circonstances – le caractère « intempestif » et novateur de Napoléon face à une époque déjà travaillée en profondeur par la pensée égalitaire et la logique de l’homo economicus [101]  « Napoléon, le premier en date et le plus moderne des... [101] – et à l’irrémédiable médiocrité de ses adversaires, incapables de comprendre un grand dessein, enfermés dans la conviction, théorisée par Herder et Fichte, que chaque culture a le droit inaliénable d’affirmer son caractère spécifique. Les « guerres de libération », mythes fondateurs de l’éveil de la conscience nationale allemande, forgée autour de la référence à une communauté culturelle, ne sont en fait, dans l’optique de Nietzsche, qu’un avatar particulièrement calamiteux de la « catastrophe allemande », qui de Luther à Bismarck, a irrémédiablement entravé l’essor de la culture européenne et étouffé les velléités de « grande politique » [102]  EH, Le cas Wagner, § 2, p. 328 ; PBM, § 251, p. 169... [102] .

31

Les passions démocratiques et nationalistes enflamment les masses en exacerbant leur ressentiment contre tout ce qui est ou paraît différent, déconsidèrent l’ouverture sur les autres cultures [103]  PBM, § 241, p. 160. [103] ; or, selon Nietzsche, les peuples européens sont « depuis longtemps mélangés », d’où « le malheur de la folie des nationalités » [104]  Fragments X, p. 55. [104] .

32

Implicitement, mais clairement, Nietzsche condamne la conception, dominante en Allemagne, de la nation-génie ou nation culturelle (les deux termes étant dans ce contexte indissociables), laquelle postule l’imperméabilité de chaque culture nationale aux influences étrangères et rend de ce fait caduque toute volonté d’intégration ou d’assimilation d’élément extérieur au « corps » de la nation. Les Allemands, note Nietzsche, sont incapables de « digérer », d’assimiler d’autres peuples, à la différence des Italiens, des Français, des Anglais [105]  PBM, § 251, p. 170. [105] ; contrairement à ce qu’affirment les nationalistes et antisémites – on se rappelle la lecture fortement tendancieuse de Herder qui imprègne les écrits sur l’art, violemment antisémites, de Wagner –, les Juifs ne rêvent que de s’intégrer [106]  Ibidem. Voir les analyses que L. Poliakov donne des... [106] . Il est bien évident qu’en dépit de ces remarques sur la capacité des Anglais, des Français ou des Italiens à assimiler des éléments étrangers, Nietzsche ne se fait pas pour autant le chantre de la conception « élective » de la nation qui, effectivement, prédomine chez les peuples cités ; toute référence à la nation au sens moderne, c’est-à-dire à la nation comme titulaire de la souveraineté, ne peut que susciter son rejet, car la nation est, dans son optique, dont on ne saurait par ailleurs méconnaître le caractère profondément cohérent, une création de la modernité démocratique. Il n’existe donc pas pour Nietzsche de « bon nationalisme », ce que certains historiens appellent « patriotisme », ou nationalisme « ouvert », par opposition au nationalisme « ferm é » d’exclusion et de conquête [107]  Voir J. PLUMYÈNE, Les nations romantiques, Fayard,... [107]  : de là son mépris pour les revendications des « nations romantiques », où se conjuguaient l’aspiration à la souveraineté nationale et à la démocratisation des régimes politiques : « Nous sommes en plein carnaval de dangereux délire des nationalités, d’où toute raison un peu subtile s’est éclipsée et où la vanité des plus loqueteuses peuplades réclame à grands cris le droit à l’existence autonome et à la souveraineté » [108]  Fragments XII, p. 77. [108] .

33

L’âge des nations a définitivement triomphé de la société du XVIIIe siècle ; à la grandeur, liée à la haute culture, se substitue à présent la force, représentée par les « armées nationales » où sont « gaspillés » les hommes de « culture supérieure », broyés par la logique des masses communiant dans la ferveur nationaliste [109]  HTH 1, § 442, p. 241-242. [109] . En soulignant les dépenses énormes engagées pour maintenir des armées permanentes, Nietzsche exprime son désaccord avec l’un des fondements essentiels de la société moderne, le service militaire universel [110]  HTH 1, § 481, p. 264. [110] , qui sacralise le dogme de la « nation en armes »; à cet égard, le Reich bismarckien constitue la forme exacerbée et donc la plus repoussante du militarisme, qui, ainsi que le nationalisme et l’antisémitisme, représente l’un des fruits corrompus de la démocratisation : « Et le ‘‘ nouvel Empire ’’, fondé derechef sur la pensée la plus méprisée, la plus usée, de l’égalité des droits et des suffrages... » [111]  Fragments XIII, p. 280 ; sur le militarisme imprégnant... [111] . Car ce n’est ni la violence, ni la volonté hégémonique en tant que telles que récuse Nietzsche : c’est le fait que cette lutte pour l’hégémonie s’accomplisse au nom de principes et à partir de prémisses fondamentalement viciés : « L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout » est peut-être le mot d’ordre le plus stupide qui ait jamais été donné. Pourquoi justement l’Allemagne ? est ma question : si elle ne veut pas, ne représente pas, n’expose pas quelque chose qui ait plus de valeur que ce que représente jusqu’ici toute autre puissance ! En soi ce n’est qu’un grand État de plus, une idiotie de plus au monde » [112]  Fragments X, p. 91 ; voir aussi Fragments XIII, p. 280,... [112] . La ferveur nationaliste est une imposture : elle crée entre les êtres des différences factices qui masquent la vraie distinction, celle qui sépare le noble et le vil, la montée et le déclin, le vouloir-vivre et le ressentiment.

34

En d’autres termes, Nietzsche reproche au nationalisme, tout comme à l’antisémitisme, de valoriser abusivement, à l’instar de la « passion » démocratique pour l’égalité, l’affect, le culte des sentiments subjectifs, cette exaltation de soi, auxquels tout individu de l’âge démocratique estime pouvoir légitimement accéder [113]  Voir à propos de l’antisémitisme comme « passion »... [113] . Bref, le nationalisme est une passion romantique, qui fouette et pousse à son paroxysme les débordements de l’individu et des masses – l’âge des masses est pour Nietzsche, nous l’avons vu, l’âge de l’« individu » doté de « droits » –; en tant que tel, il constitue l’antithèse du souci d’universalité à l’œuvre dans la société traditionnelle, dont la visée était d’essence spirituelle [114]  A travers l’exemple de l’Église, institution fortement... [114] . On retrouve cette idée dans la boutade célèbre : « Y-a-t-il de bons livres allemands ? », me demande-on à l’étranger. Je rougis, mais avec la témérité qui me caractérise dans les situations les plus désespérées, je réponds : ‘‘ Oui, Bismarck ! ’’ » [115]  CI, § 1, p. 102. Sur la représentation du Reich, voir,... [115]

35

Loin de constituer des phénomènes sui generis, le nationalisme et l’antisémitisme ne sont que des symptômes ou des épiphénomènes par rapport au processus irrésistible de démocratisation [116]  Fragments X, p. 269. [116] et ses corollaires, « le libéralisme et l’activisme révolutionnaire et toute la fièvre politique » [117]  Fragments XII, p. 78. [117] . Ils naissent et prospèrent sur le terreau égalitaire de l’âge individualiste ; ils ne sont pas concevables dans une société hiérarchique, qui fonctionne selon un principe de différenciation et de classification radicalement différent : les « hautes cultures » sont fondamentalement interdépendantes, car elles visent la synthèse des influences réciproques (« La France et la philosophie allemande, R. Wagner de 1830 à 1850 et Paris, Goethe et la Grèce »), lesquelles se réalisent « dans des types d’esprit de très haut niveau » [118]  Fragments X, p. 53-54. [118] .

36

Ainsi donc, le nationalisme exprime la volonté de reconstituer une communauté qui se prétend « naturelle », mais n’est fondée que sur des différences accidentelles et secondaires ; cette idée essentielle, qui préfigure les orientations de la recherche contemporaine sur les nationalismes, constitue la trame de la réflexion menée par Nietzsche. Elle s’insère dans une critique globale et profondément cohérente, par-delà les formules outrancières, de l’individualisme qui constitue le fondement de la société égalitaire de l’homo economicus [119]  L. DUMONT, Essais... : « En réalité, la nation au sens... [119] .

CONCLUSION

37

La critique nietzschéenne de la modernité démocratique puise largement dans le « fond commun » des représentations anti-égalitaires propres à de très nombreux auteurs du XIXe siècle. Selon les époques, les aires culturelles et les individualités, cette Vulgate s’enrichit d’éléments spécifiques, mais demeure pour l’essentiel marquée par le rejet de l’âge « bourgeois », « philistin » porteur de nivellement, d’indifférenciation et d’anomie. Ce qui constitue en revanche l’originalité de Nietzsche, c’est, à notre sens, la corrélation qu’il établit entre les passions démocratiques – égalité des droits et des conditions, antisémitisme, nationalismes – et l’ère de l’individualisme, substrat anthropologique de la démocratie. Sa conception de l’individualité d’exception, qui a parfois pu prêter à confusion, s’enracine dans une représentation de la société hiérarchique où chaque individu se voit assigner une place dans un ensemble ordonné selon un principe de différenciation, conçu pour marquer et renforcer les rangs et les inégalités.

38

Dans son œuvre cohabitent le rêve hiérarchique et le désenchantement du monde : mais la société aristocratique ou la communauté holiste peuvent-elles subsister après la mort de Dieu ?

39

Toutes les citations se réfèrent à l’édition Gallimard, Œuvres philosophiques complètes, textes et variantes établis par G. Colli et M. Montinari, Gallimard.

40

Références et liste des abréviations employées en note :

41

Aurore, trad. par J. Hervier, 1970.

42

AC Antéchrist, idem.

43

CI Crépuscule des idoles, trad. par J.C. Hémery, 1974.

44

CW Le cas Wagner, trad. par J.C. Hémery, 1974.

45

EH Ecce Homo, idem.

46

GM Généalogie de la morale, trad. par C. Heim, I. Hildenbrand et J. Gratien, 1971.

47

GS Gai Savoir, trad. par P. Klossowski, révision par M. de Launay, 1982.

48

HTH Humain, trop humain, trad. par R. Rovini, Gallimard, 1968 (Tomes 1 et 2).

49

NW Nietzsche contre Wagner, idem.

50

PBM Par-delà le bien et le mal, trad. par C. Heim, I. Hildenbrand et J. Gratien, 1971.

Notes

[*]

krulic@ free. fr

[1]

Fragments posthumes X, printemps-automne 1884, trad. par J. Launay, Gallimard, 1982, p. 244.

[2]

Préface à HTH 1886, § 6 et 7, « Etant admis que c’est de ce problème de la hiérarchie que nous pouvons dire qu’il est notre problème à nous, esprits libres... », HTH 1, p. 20.

[3]

Esthétique classique représentée, entre autres, par Corneille (Aurore, § 191, p. 145), Racine et Claude Lorrain (NW, « Une musique sans avenir », p. 355).

[4]

Sur Voltaire, voir GS, § 101, p. 126, sur Madame de Lambert, PBM, § 235, p. 153.

[5]

Aurore, § 201, p. 153. Nietzsche manifeste une fois de plus son humeur « intempestive » en exaltant les valeurs et l’habitus de la société de cour, contre laquelle s’est exercée la réaction, née avec Herder et le Sturm und Drang, de la Kultur. Les remarques hostiles que Nietzsche formule contre Herder (voir infra 3e partie) s’inscrivent dans ce contexte : à l’opposé de la tradition de la « nation/génie » dominante en Allemagne depuis près d’un siècle, Nietzsche revendique de manière provocante son attachement à la société aristocratique et à l’esthétique classique, inséparables toutes deux de l’hégémonie culturelle française récusée au nom de la Kultur (voir Norbert ELIAS, La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy Pluriel, 1973, Première partie « Culture et Civilisation »).

[6]

HTH 1, § 440, p. 241.

[7]

Aurore, § 191, p. 145.

[8]

PBM, § 263, p. 190. Nietzsche emploie aussi le terme français de « gentilhomme » (EH, Le cas Wagner, § 4, p. 331).

[9]

« Ils règnent, non parce qu’ils veulent, mais parce qu’ils sont ». (AC, § 57, p. 226).

[10]

HTH 1, § 64, p. 68.

[11]

GS, § 18, p. 67.

[12]

CI, § 37, p. 132.

[13]

Ibid.

[14]

HTH 1, § 218, p. 150 ; de même, la nécessité – appliquée à l’esthétique – de « construire et organiser » apparaît de manière récurrente dans le CW.

[15]

AC, § 57, p. 226, à comparer avec « La morale est essentiellement le moyen, par-dessus la tête de l’individu, ou plutôt grâce à un asservissement de l’individu, d’assurer la durée à quelque chose » (Fragments posthumes XII, automne 1885-automne 1887, trad. par J. Hervier, Gallimard, 1978, p. 157).

[16]

Fragments posthumes XI, automne 1884-automne 1885, trad. par M. Haar et M. B. de Launay Gallimard, 1982, p. 417. Voir aussi PBM, § 257, p. 180.

[17]

Louis DUMONT, Homo aequalisGenèse et épanouissement de l’idéologie économique, Gallimard, 1985 (pour l’édition utilisée), p. 12. Voir aussi Homo hierarchicus, essai sur le système des castes, Gallimard, 1967 et Essais sur l’individualisme Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Seuil, 1983.

[18]

GS, § 356, p. 258. A comparer avec cette formule : la primauté de la communauté entraîne et justifie « l’effacement volontaire de l’individu, la volonté de se perdre à l’intérieur d’un type collectif, de n’être plus une personne ; c’est en cela que consistaient autrefois la valeur rare et l’effort de beaucoup de grands esprits (et parmi eux les grands poètes) » (Fragment, XI, p. 379).

[19]

CI, § 39, p. 135.

[20]

Fragments posthumes XIV, début 1888-janvier 1889, trad. par J C. Hémery, Gallimard, 1977, p. 246.

[21]

CI, § 37, p. 132.

[22]

PBM, § 262, p. 187, CI, § 38, p. 134.

[23]

Fragments XII, automne 1885-1887, trad. par J. Hervier, Gallimard 1978, p. 82 ; cf. aussi GS, § 377, p. 286 : «... nous réfléchissons à la nécessité d’une nouvelle hiérarchie et aussi d’un nouvel esclavage – car tout renforcement, toute élévation du type ‘‘ homme ’’supposent aussi une nouvelle forme d’esclavage ».

[24]

CI, « Ce qui manque aux Allemands », § 5, p. 105.

[25]

Ibid.

[26]

HTH 1, § 439, p. 240.

[27]

GS, § 349, p. 248.

[28]

Fragments XIV, p. 186.

[29]

GM, 3e dissert., § 22, p. 333.

[30]

Vincent DESCOMBES, Préface à Humain, trop humain, Hachette pluriel, 1988, p. XXXIV sq., Paul VALADIER, Nietzsche Cruauté et noblesse du droit, Editions Michalon, 1998, p. 40.

[31]

Aurore, § 132, p. 110.

[32]

Aurore ibid. et § 173, p. 136.

[33]

Louis DUMONT, Homo aequalis, p. 12.

[34]

Ibidem.

[35]

CI, § 37, p. 132.

[36]

PBM, § 206, p. 122, § 207, p. 124 et § 212, p. 133.

[37]

HTH 1, § 96, p. 80.

[38]

HTH 1, § 224, p. 158.

[39]

HTH 1, § 225, p. 160 ; voir aussi § 291, p. 197.

[40]

Aurore, § 9, p. 23 ; GS, § 117, p. 144.

[41]

Aurore, § 9, p. 23.

[42]

HTH 1, § 111, p. 96.

[43]

GS, § 350, p. 248.

[44]

L. Dumont note que l’individualisme, au sens de possibilité donnée à un individu cherchant la « vérité ultime » de se consacrer « à son progrès et à sa destinée propres », peut parfaitement exister au sein de la société holiste. Mais dans ce cas, ledit individu « renonce » au monde, il abandonne les contraintes de la vie sociale : il « se suffit à lui-même, il ne se préoccupe que de lui-même » (Essais sur l’individualisme, p. 38). « Sa pensée est semblable à celle de l’individu moderne, avec pourtant une différence essentielle : nous vivons dans le monde social, il vit en dehors de lui ». (ibid.)

[45]

Fragments XIII, automne 1887-mars 1888, trad. par P. Klossowski et H. A. Baatsch, Gallimard, 1976, p. 132 ; à comparer avec CI, § 38, « La valeur d’une cause se mesure parfois non à ce qu’on atteint par elle, mais à ce qu’il faut la payer, à ce qu’elle nous coûte » (p. 133).

[46]

P. VALADIER, op. cit., p. 39 ; sur l’institution du droit et de la justice, voir p. 51 sq.

[47]

HTH 1, § 438, p. 240.

[48]

PBM, § 202, p. 115.

[49]

« Ce que le christianisme a de dangereux », in Fragments XIV, p. 26. Sur le thème du christianisme comme religion « de la fin de la religion », on peut se référer à M. GAUCHET, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985.

[50]

HTH 1, § 472, p. 253 sq. La politique correspond ainsi au désenchantement du théologique.

[51]

TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique II (1840), 2e partie, Chap. 1 : « Pourquoi les peuples démocratiques montrent un amour plus ardent et plus durable pour l’égalité que pour la liberté », p. 493 sq. et Chap. 2 : « De l’individualisme dans les pays démocratiques », p. 496 sq., Edition R. Laffont Bouquins, 1986.

[52]

PBM, § 202, p. 115.

[53]

Voir Louis DUMONT, Essais sur l’individualisme, Genèse I (sur Calvin et Luther, p. 72 sq.) et Ernst TROELTSCH, Protestantisme et modernité (1911), Gallimard, 1991.

[54]

GM, 3e dissertation, § 22, p. 333.

[55]

GS, § 358, p. 265 : « N’oublions pas, en fin de compte, ce que représente une Église, notamment par opposition à n’importe quel ‘‘ État ’’: une Église est avant tout une structure de domination qui assure à l’homme plus spirituel le rang suprême... ».

[56]

Ibidem.

[57]

GS, § 350, p. 249.

[58]

HTH 1, § 219, p. 151.

[59]

Aurore, § 88, p. 72.

[60]

Nietzsche partage avec Tocqueville le sentiment que la démocratisation est un phénomène « irrésistible » (HTH 2, § 275, p. 268) ; à comparer avec « Rien n’y fait, il faut aller de l’avant... », in CI, § 43, p. 138 et une notation plus nuancée dans les Fragments XI, p. 185 : « Je tiens le mouvement démocratique pour quelque chose d’inévitable, mais pour quelque chose qui n’est pas irréversible, qu’on peut au contraire retarder ».

[61]

Baudelaire, dont Nietzsche lisait, pendant l’hiver 1887-1888, les Oeuvres posthumes et Correspondances inédites, publiées à Paris en 1887. Nietzsche, dans ses notes de lecture (Fragments XIII, p. 278 sq.), cite longuement, en français et en traduction allemande, les passages sur l’« américanisation de l’homme », atrophiant toute spiritualité, le règne de l’argent et de la presse au nom du « progrès universel », la solitude de celui qui se voit « perdu dans ce monde misérable, coudoyé par les foules ».

[62]

HTH 2, § 286, p. 276 et HTH 1, § 22, p. 40 : (L’individu) « veut cueillir lui-même le fruit de l’arbre qu’il plante, et n’a donc plus envie de planter de ces arbres qui exigent une culture régulière durant des siècles et qui sont destinés à donner leur ombre à de longues suites de générations ».

[63]

HTH 2, § 280, p. 271 et HTH 1, § 457, p. 248.

[64]

Aurore, § 203, p. 157.

[65]

Aurore, § 175, p. 137.

[66]

GS, § 356, p. 257 ; HTH 1, § 285 « L’inquiétude moderne », p. 196 ; à comparer avec Tocqueville op. cit. 2e partie, chap. 10 : « Du goût du bien-être matériel en Amérique », p. 516 sq. ; chap. 18 : « Pourquoi, chez les Américains, toutes les professions honnêtes sont réputées honorables », p. 532 sq. et 3e partie, chap. 17 : « Comment l’aspect de la société, aux États-Unis, est tout à la fois, agité et monotone », p. 583 sq.

[67]

Nietzsche poursuit : « (...) Deux ou trois générations plus tard, la race est méconnaissable – tout est empopulacé. Il est en résulte un instinct général contre le choix, contre le privilège de toute sorte, d’une force et d’une certitude, d’une dureté, d’une cruauté telles dans la pratique, qu’en réalité même les privilégiés s’y plient. », (Fragments XIV, p. 143).

[68]

HTH 2, § 320, p. 129 ; CI, « Ce qui manque aux Allemands », § 5, p. 105 : « Ce que l’enseignement dit ‘‘ supérieur ’’allemand obtient en fait, c’est un dressage brutal qui permet, en perdant le moins de temps possible, de rendre une multitude de jeunes gens utilisables, – exploitables – pour le service de l’État. »

[69]

Aurore, § 173, p. 136.

[70]

Fragment XI, p. 185 ; à comparer avec Tocqueville op. cit., 3e partie, chap. 1 : « Comment les mœurs s’adoucissent à mesure que les conditions s’égalisent », p. 539 sq.

[71]

Aurore, § 206, p. 161 ; HTH 2, § 29, p. 176.

[72]

Fragments XI, p. 378.

[73]

HTH 2, § 215, p. 248, § 209, p. 93.

[74]

PBM, § 208, p. 127.

[75]

Fragments X, p. 73 ; sur le suffrage universel, voir, entre autres, HTH 2, § 276, p. 269 ; EH, § 5, p. 283 (« bétail électoral »).

[76]

« Opinions publiques – veuleries privées », in HTH 1, § 482, p. 265.

[77]

Sur la convergence des politiques « dynastiques » et « démocratiques », voir PBM, § 208, p. 127.

[78]

Tel est bien le sens qu’il convient de donner à bon nombre d’affirmations péremptoires, par exemple l’assimilation du socialisme à l’« envie » in HTH 2, § 304, p. 123.

[79]

Nietzsche vitupère « l’esprit anglais » (parlementarisme) qui a vaincu la culture aristocratique française (PBM, § 253, p. 173). Sur l’idée de représentation, on peut se référer à ce passage des Fragments XI, p. 203-204 : « Aujourd’hui à une époque où l’État a un ventre d’une taille insensée, il y a dans tous les domaines et disciplines, outre les véritables ‘‘ travailleurs ’’, des ‘‘ représentants ’’par ex. outre les érudits, des lettrés, outre les couches souffrantes du peuple, des vauriens bavards et fanfarons, qui ‘‘ représentent ’’cette souffrance, pour ne rien dire des politiciens de métier qui se sentent bien et ‘‘ représentent ’’avec de fortes voix devant le Parlement des situations de détresse. Notre vie moderne est extrêmement coûteuse à cause de la foule des intermédiaires ; dans la cité antique au contraire, et dans sa postérité, dans mainte ville d’Italie et d’Espagne encore, on se présentait soi-même et on n’aurait rien accordé à un tel représentant et intermédiaire moderne, – sinon un coup de pied ! »

[80]

GM, 3e dissertation, § 25, p. 340. Sur antagonisme, Culture et État, cf. CI, § 4, p. 103-104.

[81]

PBM, § 199, p. 111.

[82]

HTH 1, § 473, p. 258.

[83]

Tocqueville, op. cit., Première partie, chap. 12, p. 463.

[84]

HTH 1, § 472, p. 256-257.

[85]

PBM, § 58, p. 73 ; Fragments XIII, p. 75 (« Déclin du protestantisme ») : « Bismarck a compris qu’il n’existe plus guère de protestantisme ».

[86]

Nietzsche emploie le terme de « névrose » à la fois pour la religion (PBM, § 47, p. 65) et le nationalisme (EH, Le cas Wagner, § 2, p. 329). De par son orientation « germanochristianisante », le Reich cristallise tout ce que Nietzsche récuse (HTH 2, § 299, p. 122).

[87]

EH, Le cas Wagner, § 1, p. 327.

[88]

« Les flatteries et les exagérations de Fichte, mensongères mais patriotiques » (PBM, § 244, p. 163) et Fragments XII, p. 64 : «... il faut s’abaisser jusqu’au vieux Wagner et ses Bayreuther Blätter pour trouver un marécage d’outrecuidance, de confusion et de germanisme cocardier tel que les Discours à la nation allemande ». Voir dans HTH 2, § 118, p. 210, un passage très important sur Herder en qui Nietzsche voit surtout un précurseur plein d’ambivalences, qui, par sa théorie de l’origine du langage, a amorcé le processus d’enfermement culturel dans la langue maternelle. Voir aussi PBM, § 242, p. 161 l’emploi ironique de Sturm und Drang en corrélation avec le nationalisme (« Der noch wütende Sturm und Drang des « National-Gefühls »), difficile à rendre en français (« les furieuses poussées de sentiment national »).

[89]

HERDER, Traité sur l’origine de la langue, trad. par P. Pénisson, Aubier, 1977, p. 152.

[90]

Voir à ce propos PBM, p. 162-163, § 244, sur la manie allemande de la « profondeur » : « l’Allemand aime les nuages (...), ce qui est trouble, mouvant, crépusculaire (...), il ressent comme ‘‘ profond’’tout ce qui est incertain, inaccompli... »

[91]

PBM, § 241, p. 159.

[92]

HTH 2, § 323, p. 131 (« le corset » du prestige national), PBM, § 245, p. 166.

[93]

Fragments XI, p. 77.

[94]

Aurore, § 180, p. 139 ; sur Treitschke, PBM, § 251, p. 169.

[95]

B. KRULIC, La Nation : une idée moderne, Ellipses, 1999.

[96]

HTH 1, § 475, p. 259 ; EH, « Le cas Wagner », § 2, p. 327.

[97]

Fragments XI, p. 218 ; à comparer avec PBM, § 251, p. 170 : « Ce qu’aujourd’hui nous nommons une ‘‘ nation ’’en Europe, cette entité de fait plutôt que de nature (quand elle ne ressemble pas à s’y méprendre à une fiction), est dans tous les cas une réalité en devenir (...), moins encore un aere perennius ».

[98]

« Les absurdes hasards que sont peuple, classe, race, métier, éducation, culture » (Fragments XIV, p. 377).

[99]

GS, § 362, p. 269 ; Fragments XIV, p. 210.

[100]

Fragments XIII, p. 123 ; GS, § 362, p. 269.

[101]

« Napoléon, le premier en date et le plus moderne des hommes des temps nouveaux », (Fragments XI, p. 317).

[102]

EH, Le cas Wagner, § 2, p. 328 ; PBM, § 251, p. 169 sq. ; AC, § 61, p. 232 ; Aurore, § 197, p. 150-51. Il est significatif, selon Nietzsche, que Goethe, seule individualité d’exception comparable à Napoléon, ait récusé la ferveur patriotique des années 1813-1815 : « le cœur de Goethe s’est ouvert au phénomène Napoléon, – il s’est fermé aux « guerres de libération » (CI, § 4, p. 104).

[103]

PBM, § 241, p. 160.

[104]

Fragments X, p. 55.

[105]

PBM, § 251, p. 170.

[106]

Ibidem. Voir les analyses que L. Poliakov donne des écrits de Wagner (Le Judaïsme dans la musique 1850, Opéra et Drame 1851), in Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy Pluriel, 1981, T 2, p. 241 sq.

[107]

Voir J. PLUMYÈNE, Les nations romantiques, Fayard, 1979.

[108]

Fragments XII, p. 77.

[109]

HTH 1, § 442, p. 241-242.

[110]

HTH 1, § 481, p. 264.

[111]

Fragments XIII, p. 280 ; sur le militarisme imprégnant la société allemande, voir, entre autres, GS, § 104, p. 130.

[112]

Fragments X, p. 91 ; voir aussi Fragments XIII, p. 280, ou encore : « Peut-on s’intéresser à ce Reich allemand ? Où est l’idée nouvelle ?(...) Dominer et conduire à la victoire la plus haute pensée, la seule chose qui pourrait m’intéresser à l’Allemagne. Qu’est-ce que cela me fait que des Hohenzollern soient là ou non ? » (Fragments, X, p. 265).

[113]

Voir à propos de l’antisémitisme comme « passion » moderne, Fragments, XIV, p. 322.

[114]

A travers l’exemple de l’Église, institution fortement hiérarchique, Nietzsche montre la corrélation entre vocation universelle, par opposition aux nations modernes, et visée spirituelle, aux antipodes des préoccupations « matérielles » des sociétés démocratiques. (HTH 1, § 476, p. 261).

[115]

CI, § 1, p. 102. Sur la représentation du Reich, voir, entre autres, PBM, § 251, p. 169 sq., CI et EH (passim ).

[116]

Fragments X, p. 269.

[117]

Fragments XII, p. 78.

[118]

Fragments X, p. 53-54.

[119]

L. DUMONT, Essais... : « En réalité, la nation au sens précis, moderne, du terme, et le nationalisme – distingué du simple patriotisme – ont historiquement partie liée avec l’individualisme comme valeur. Non seulement elle l’accompagne historiquement, mais l’interdépendance entre les deux s’impose, de sorte que l’on peut dire que la nation est la société globale composée de gens qui se considèrent comme des individus » (p. 22).

Résumé

Français

Chez Nietzsche, le terme d’« individu » se définit en contrepoint, non du « troupeau », mais de la société hiérarchique dont la Grèce antique, l’Inde des castes et la France d’Ancien R égime constituent les archétypes omniprésents dans son œuvre. Ainsi s’élabore une conception « archaïsante » de l’individu et de la communauté qui inspire une analyse de la modernité démocratique tout à la fois très traditionnelle et profondément originale. Nietzsche, en effet, reprend les thèmes de la vulgate conservatrice et les diatribes, récurrentes chez de nombreux auteurs du XIXe siècle, contre l’âge philistin. Mais ce qui fonde son originalité, c’est la relation conceptuelle qu’il établit entre la démocratie, appréhendée au sens politique de démocratie libérale représentative, mais aussi et surtout au sens sociologique d’égalité juridique des individus, et l’individualisme né du christianisme, c’est-à-dire le postulat d’un sujet égal en droits à ses semblables. Il dessine une vision cohérente de la modernité dont le principe générateur n’est autre que le principe d’égalité, fondement du christianisme et de la pensée démocratique, utilitariste et orientée vers la rationalité économique, laquelle génère ses propres idoles, nationalisme, antisémitisme, anarchisme, socialisme, fruits pervers d’un désenchantement du monde qui substitue à l’ordre hiérarchique l’indifférenciation égalitaire. L’hostilité qu’il manifeste à l’encontre de l’individualisme des sociétés modernes s’interprète à la lumière du processus d’acculturation à la modernité d’une société allemande en voie de démocratisation, dans laquelle les structures holistes demeurent plus prégnantes qu’en France et Grande-Bretagne.

MOTS-CLÉS

  • Christianisme
  • Démocratie
  • Egalité
  • Hiérarchie
  • Individu
  • Moder
  • nité
  • Nationalisme

English

In Nietzsche’s works, the word « individual » is defined as a counterpoint, not to « herd », but rather to hierarchical society, which Antique Greece, the caste- society of India and monarchical France constitute the archetypes which recur throughout his work. Nietzsche developed an « archaistic » concept of the individual and the community. This concept suggests an analysis of democratic modernity which is both traditional and original. Nietzsche reuses the themes of the conservative vulgate as well as diatribes against the philistine age, so common in the works of many 19th century writers. His originality, however, lies in the conceptual link he creates between democracy (both a politically liberal democracy and a legal equality for individuals) and individualism as characteristics of Christianity, whereby all individuals enjoy equal rights. Nietzsche provides a coherent image of modernity generated by equality, as the basis of Christianity and of the democratic, utilitarian approach, oriented towards an economic rationality, which engenders its own idols : nationalism, anti-Semitism, anarchism, socialism, in other words, the perverse fruits of thedisillusion with the world, which replaces hierarchical order with equalitarian lack of differentiation. His hostility towards individualism in modern societies can be explained through the culture-erasing process of a German society on its way to democracy, in which holistic structures were stronger than in France or Great Britain.

KEY WORDS

  • Christianity
  • Democracy
  • Equality
  • Hierarchy
  • Individual
  • Moder
  • nity
  • Nationalism

Plan de l'article

  1. LA SOCIÉTÉ INÉGALITAIRE
    1. Le problème de la hiérarchie
    2. Une conception archaïsante de l’individu : « l’individualité d’exception » et l’« individu-hors du monde »
  2. LA MODERNITÉ DÉMOCRATIQUE
  3. LE NATIONALISME PARADIGME DES PASSIONS DÉMOCRATIQUES
  4. CONCLUSION

Pour citer cet article

Krulic Brigitte, « Nietzsche et la critique de la modernité démocratique », Archives de Philosophie 2/ 2001 (Tome 64), p. 301-321
URL : www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2001-2-page-301.htm.

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