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Revue archéologique

2013/1 (n° 55)


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À propos de : Mario Torelli, ΣΗΜΑΙΝΕΙΝ, Significare. Scritti vari di ermeneutica archeologica, a cura di Angela Sciarma (Studia erudita, 15), Pise, 2012, 2 vol. 22 x 32, xxvi + 736 p., fig. n/b ds t. ISBN 978-88-6227-407-4.

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Ces deux volumes somptueusement édités par Fabrizio Serra, qui a intégralement recomposé les textes pour en unifier la présentation, permettent de suivre, en quarante-huit articles, l’un des itinéraires scientifiques les plus passionnants de tous ceux que les archéologues et historiens italiens ont parcourus au cours de ce dernier quart de siècle. Dès 1987, M. Torelli avait publié un premier recueil de ses travaux sur la société étrusque et, de 1997 à 2011, quatre autres avaient suivi, en anglais ou en italien, qui couvraient déjà un champ considérable depuis la romanisation de l’Italie et la formation de sa culture jusqu’aux origines de la représentation historique [1][1] La società etrusca. L’età arcaica, l’età classica,..., le dernier, intitulé La forza della tradizione (Rome, Longanesi, 2011), présentant une sélection d’analyses sur les origines protohistoriques d’un grand nombre de cultes, de rites, d’usages et d’images observables à Rome et dans l’Italie romaine. Ces regroupements thématiques, précieux en ce qu’ils mettent à la disposition de tous des réflexions dispersées dans des revues spécialisées, des volumes d’hommages ou des catalogues d’exposition, témoignent non seulement de l’ampleur de l’œuvre accomplie, mais plus encore de la rigueur d’une méthode et de la cohérence d’une pensée qui laisseront une longue empreinte épistémologique et de nature à promouvoir de fécondes recherches. Le présent ouvrage vient donc brillamment achever cette série de « passages de témoin », pour reprendre une formule de l’auteur. Divisé en deux sections dont chacune occupe un volume, il aborde d’abord, toutes époques confondues, le thème du langage de l’architecture et de l’urbanisme, pour ensuite effectuer des sondages profonds dans les mondes grec, étrusque et romain, le fil rouge de l’ensemble étant fourni, comme l’indique le sous-titre, par le décryptage des messages que transmettent les cultures figuratives et architectoniques, les types édilitaires et les comportements qu’ils génèrent, ainsi que les idéologies dont ils procèdent. Énoncé sous cette forme, ce programme peut paraître abstrait ; il débouche au contraire sur des découvertes et des identifications qui autorisent une vision entièrement renouvelée et singulièrement vivante d’un grand nombre de sites, de monuments, de cycles picturaux ou statuaires. Une telle démarche, extraordinairement dynamique, rend la lecture de ces articles, en dépit ou à cause de leur densité et de l’infinie variété des connaissances auxquelles ils font appel, particulièrement gratifiante. Sachant éviter à la fois le néopositivisme de certaines écoles anglo-saxonnes et le formalisme dépourvu de sens qui s’affirme comme la tentation d’un nombre croissant de chercheurs dans les disciplines classiques, M. Torelli explique (??µ?????) la signification des formes, des images et des gestes qui, eux-mêmes, à l’instar de l’oracle delphique, si l’on en croit Héraclite cité par Plutarque, donnent des signes, au sens premier du mot grec, peu explicites mais clairs aux yeux de qui se donne les moyens de les déchiffrer. Il s’acquitte de cette mission heuristique au terme de démonstrations d’une extrême complexité, pas toujours faciles à suivre pour qui ne sait pas être attentif ; mais, au bout du compte, on est récompensé de l’effort consenti, car l’a. se garde d’envelopper les résultats acquis d’inutiles obscurités, comme croyait devoir le faire, selon Virgile, la Sibylle de Cumes ou comme le font encore certains spécialistes adeptes du jargon ésotérique, et les nouveautés révélées, souvent bouleversantes, s’avèrent stimulantes.

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Nous ne saurions, dans le cadre d’une recension, définir le contenu de chacune de ces études, même sous une forme succincte, sauf à donner une simple table des matières. Il nous paraît en revanche possible et utile de dégager les principaux axes de la réflexion poursuivie par M. T., en mettant en évidence les constantes de sa méthode d’approche, ainsi que les moyens et les fins de cette quête du sens, unique en son genre à bien des égards, non seulement par son ambition mais aussi par son efficacité. Nous serons contraints, ce faisant, d’opérer des choix et de passer sous silence un certain nombre d’articles, ce qui n’impliquera de notre part aucun jugement de valeur, mais indiquera seulement les limites de notre compétence devant l’accumulation des savoirs : l’anthologie signifiante est imposée par la richesse thématique des volumes.

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Le premier de ceux-ci, intitulé « Il linguaggio delle architetture », s’ouvre sur une série d’essais où l’a. s’efforce de restituer, à partir de témoignages modestes ou lacunaires, les phases les plus anciennes de certaines fondations religieuses qui ont survécu ou ont été restituées lorsque les villes dont elles étaient le siège ont radicalement changé, et dont l’existence a parfois été ignorée de ceux qui, encore tout récemment, les ont explorées. Cette orientation pourrait se définir, en faisant quelques emprunts à divers sous-titres d’articles, comme une « archéologie des lieux de culte et des cérémonies ». Elle permet d’abord la mise en évidence, à Poseidonia-Paestum, d’éléments rémanents de la topographie sacrée de l’antique colonie achéenne dans l’ordonnance de la colonie puis du municipe romains, tels le temple amphiprostyle, reconstruit sur le modèle de celui, tardo-archaïque, détruit par la basilique et le macellum, ou le sacellum situé dans la proximité du « temple de Neptune » (l’Apollonion), que la présence d’une vasque à immersion dans son voisinage immédiat permet d’assimiler au sanctuaire d’une Artémis guérisseuse, Hemera[2][2] « Artemide Hemera a Poseidonia. Contributo alla ricostruzione.... Ce sont en fait le détour par le sanctuaire urbain de Métaponte et la filiation directe avec le site de l’Artémis de Lousoi en Arcadie, mentionné par Pausanias, qui fondent cette identification, dont l’importance est décisive pour la compréhension des effets de la pietas à l’égard de la « madrepatria » ; sa persistance transcende apparemment les fondations ultérieures, puisque la vasque, dans son état actuel, n’est autre qu’une réfection d’époque romaine. Partant de l’analyse, conduite par N. Bonacasa, des données archéologiques concernant les cultes d’Himère, M. T. propose ensuite des attributions pour les différents temples du sanctuaire poliade de cette cité, qui, pour être hypothétiques, n’en sont pas moins riches de potentialités [3][3] « I culti di Imera tra storia e archeologia », p. ... ; il souligne en particulier les affinités du culte d’une divinité armée très ancienne, assimilée à Aphrodite, avec celui dont témoigne l’aire sacrée de Naxos fouillée par P. Pelagatti ; quant à la présence d’un autel dédié à Pélops, dans la plus grande des salles situées derrière le portique qui sépare le sanctuaire de l’agora, elle constitue un témoignage éloquent de l’arrivée massive des colons doriens en 476 av. J.-C., attestée par Hérodote, Thucydide et Diodore. Passant en Étrurie, et plus précisément à Gravisca, le port de Tarquinia, l’a. ne change pas vraiment de contexte culturel, puisqu’il y étudie les liturgies liées au culte d’Adonis [4][4] « Le Adonie di Gravisca. Archeologia di una festa »,... : après avoir rappelé la précoce réceptivité de cette région à l’iconographie de l’enfant aimé d’Aphrodite et l’ouverture traditionnelle de l’emporion aux cultes orientaux, il prend appui sur la XVe Idylle de Théocrite pour situer les « jardins d’Adonis » dans l’espace non dallé de l’énigmatique édifice ? du sanctuaire grec de ce site, et montrer comment l’ensemble de l’établissement paraît s’être progressivement adapté aux formes tant privées que publiques de la célébration (prothesis d’Adonis vivant puis mort, ensevelissement, résurrection) (fig. 1). La riche documentation figurée qui accompagne la démonstration ainsi que le rappel, en guise de conclusion, des lieux de culte de Locres et d’Athènes, confèrent à cet essai une dimension qui dépasse largement le cadre du site étrusque. Dans l’article consacré au culte d’Asclépios à Épidaure, Trézène et Athènes, c’est une « archéologie » à fortes incidences politiques qui explique, selon l’a., les liens étroits entre les fondations cultuelles des trois villes [5][5] « Fenomenologia del culto di Asclepio. I casi di Epidauro,... : la construction de l’Asclépiéion sur les pentes méridionales de l’Acropole d’Athènes paraît indissolublement liée, après la signature de la paix de Nicias en 421 av. J.-C., à la nécessité de consolider l’alliance avec la puissante Argos, d’où la référence au modèle religieux mis en place dans les deux cités du golfe Saronique, fondé sur l’assimilation d’Hippolyte à Asclépios, et sur l’association consécutive de ce dieu avec Aphrodite. Sortant en apparence du domaine religieux, l’article consacré à la fondation de la praefectura Caeritum examine un complexe souterrain découvert par M. Cristofani à Cerveteri, qui jusqu’ici n’avait guère retenu l’attention des archéologues [6][6] « C. Genucio(s) Clousino(s) Prai(fectos). La fondazione.... Il s’agit de l’hypogée de C. Genucius Clepsina ; le lien de l’édifice avec la doctrine augurale, la présence des effigies stylisées des Dioscures, qui s’apparentent aux ?????? de Plutarque, et la comparaison avec d’autres structures comme celle de la grande salle souterraine à tholos et oculus de Volsinies plaident en faveur de la définition d’un nouveau mundus dont la réalisation procède du désir de fonder la « préfecture » selon le rituel de l’antique métropole étrusque, au moment, dramatique pour tous ses habitants, où ils vont devenir des cives sine suffragio.

1 - Gravisca, les phases successives de l’édifice ?1
Dessin des architectes G. Longobardi et A. Mandara.
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Le long du deuxième axe, « formes et sémantiques monumentales », de profondes études font le point en enrichissant les acquis antérieurs sur le diribitorium et le campus « héroïque » d’Alba Fucens ainsi que sur celui d’Herdonia, sur la nature souvent mal comprise ou ignorée jusqu’à une date récente du chalcidicum, ou encore sur les sièges des Augustales[7][7] « Il diribitorium di Alba Fucens e il campus eroico.... Elles tirent leur pertinence d’une véritable connaissance des contextes historiques, politiques et culturels mais aussi, là encore, d’une manière d’appréhender les édifices et les sites dans une vision globale où leur signification autant symbolique que fonctionnelle prend tout son relief. Emblématiques sont à cet égard l’interprétation des « puits » du forum d’Alba Fucens, l’identification de l’aristocrate héroïsé du campus d’Herdonia, dans la droite ligne de l’intuition qui avait permis à F. Coarelli de reconnaître le titulaire de l’hérôon d’Alba, et aussi, à Rusellae, grâce à la prise en compte de tous les éléments architecturaux et statuaires de la « casa dei Mosaici », la découverte d’un nouveau « collège » de l’Italie romaine, ignoré des recensements les plus complets (fig. 2). À Rusellae, encore, dans l’édifice absidal D qui fut la curie, au sein d’un complexe en façade duquel M. T. a reconnu un chalcidicum (en l’occurrence, la porticus duplex ouverte sur le forum), le cycle de statues fait ensuite l’objet d’un réexamen, après les travaux de S. Panciera et de P. Liverani [8][8] « Gli Iunii Bassi a Rusellae? A proposito della c.d.... ; ces effigies, munies d’inscriptions partiellement conservées à partir desquelles peut être reconstituée la généalogie de trois générations de Bassi, grands propriétaires fonciers de la région, auxquelles s’ajoutent des statues de remploi qui semblent avoir été choisies sur des critères de « vraisemblance iconographique », apportent un précieux témoignage sur la dégradation ou la métamorphose du culte impérial à la fin du iiie s. et au long du ive s., au profit des hommages rendus aux riches notables, seuls soutiens effectifs de la communauté en ces temps difficiles. Un rameau de cet axe rejoint, d’une certaine manière, les observations sur la rémanence des stéréotypes les plus anciens dans la mentalité romaine qui sous-tendait les études de la série précédente : c’est celui des articles sur les basiliques en forme de cirque de la période paléochrétienne [9][9] « Le basiliche circiformi di Roma. Iconografia, funzione,.... Il nous est expliqué, entre autres, comment l’oblicité du petit côté opposé à l’abside tire son origine du plan des cirques ou hippodromes, dont la métaphore cosmique, attestée par les textes comme par l’iconographie (la patère de Parabiago), a favorisé un véritable « transfert symbolique ».

2 - Rusellae, plan réinterprété du forum, avec l’identification des sanctuaires du culte impérial et la localisation du siège des Augustales2
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Dans la troisième série thématique, « programmes monumentaux et urbanistiques », l’a. donne la pleine mesure de sa puissance d’intégration. On y retrouve en effet, sous sa forme la plus démonstrative, cette faculté de dégager d’ensembles en apparence plus ou moins inorganiques des complexes cohérents dont l’ordonnance répond à un dessein précis, religieux, politique ou idéologique. C’est en « visitant » avec l’a. le forum de la colonie césarienne de Corinthe, plus exactement en lisant le commentaire qu’il consacre à la description qu’en a donnée Pausanias, au livre II de sa Périégèse, que nous avions fait la première expérience de la singulière acuité de sa perception [10][10] D. Musti, M. Torelli (a cura di), Pausania. Guida della.... Ces pages ne sont évidemment pas reproduites dans le présent volume, mais la belle étude sur Pausanias à Corinthe nous en redonne la substance, en soulignant le caractère partial et partiel des circuits proposés par cet « intellectuel grec », allergique, comme il se doit, à toutes les formes du culte impérial [11][11] « Pausania a Corinto. Un intellettuale greco del secondo.... Appliqué à l’Asclépiéion de Messène [12][12] « L’Asklepieion di Messene, lo scultore Damofonte e..., aux monuments flaviens de Rome [13][13] « Culto imperiale e spazi urbani in età flavia. Dai..., aux édifices du culte impérial de Pompéi [14][14] « Il culto imperiale a Pompei », p. 187-210. ou aux transformations augustéennes de l’Agora d’Athènes [15][15] « L’immagine dell’ideologia augustea nell’agora di..., ce type d’analyse qui situe les fondations civiques ou cultuelles dans une perspective globalisante, où chacune d’entre elles trouve sa place et répond à une logique topographique et symbolique, fait la preuve de son potentiel heuristique. Dépassant les monographies ponctuelles qui aboutissent généralement à des parataxes faiblement structurées, ce sont des systèmes syntaxiques que M. T. élabore ainsi, en convoquant tous les types de sources et en opérant de véritables coupes stratigraphiques dans les couches successives du tissu monumental. Ainsi nous est donné à voir le projet de Domitien qui consiste à investir la trame urbaine de Rome par les monuments du culte impérial ; même si l’hypothèse d’un temple voisin de l’arc de Titus semble aujourd’hui remise en cause à la suite des fouilles de l’École espagnole, l’idée selon laquelle le dernier des Flaviens aurait voulu intégrer le centre monumental traditionnel, c’est-à-dire les forums impériaux, la Vélia et le Palatin, à un système dominé par l’exaltation des divi garde toute sa vraisemblance, et se trouve directement confirmée par les recherches de l’École française sur cette dernière colline. Cette étude est inséparable de celle qui, centrée sur l’énigmatique « Arco di Portogallo » du Champ de Mars, restitue progressivement, en tirant le meilleur parti des relevés et restitutions anciennes ainsi que des éléments rémanents d’une iconographie antique en principe bien connue mais trop rarement contextualisée, l’aspect de l’un des quartiers les plus difficiles à recomposer de la Rome impériale, celui qui longe à l’est la via Lata [16][16] « Topografia e iconologia. Arco di Portogallo, Ara... ; les problèmes posés par les élargissement successifs du pomerium et par l’orientation de l’énorme complexe du Templum Solis, énoncés en termes nouveaux, se trouvent, au terme de cette démarche, en grande partie résolus. On observe, à la faveur de ces deux articles consacrés à des questions de topographie romaine au sens le plus exigeant de la notion, puisque la localisation des édifices n’est jamais séparée des relations fonctionnelles et symboliques qu’ils ont entretenues entre eux à travers les siècles et les dynasties, l’importance d’une vision programmatique « transversale », si l’on peut dire, qui implique le temps et l’espace. À Pompéi, où le culte impérial apparaît comme un phénomène exclusivement julio-claudien, l’imitatio Urbis se manifeste clairement dans le groupe constitué par le temple du Genius Augusti et l’édifice d’Eumachia ; le chalcidicum de ce dernier, bien situé dans le monument grâce aux progrès accomplis dans la définition du terme, devait abriter une véritable galerie des viri illustres de la ville, selon un schéma inspiré du Forum d’Auguste. Sur l’Agora d’Athènes, un savant périple à travers les vénérables témoignages d’un passé prestigieux nous enseigne que, malgré le souci d’annexer à son profit l’ensemble du site, Auguste a dû procéder avec quelque prudence : après des débuts difficiles, le nouveau pouvoir n’investit d’abord que les marges de la place, à la manière d’un souverain hellénistique, et la cité elle-même se montre réticente, comme le prouve la timidité de la transformation du portique de Zeus Eleutherios. L’occupation ostensible du centre de la place est liée à l’initiative d’Agrippa et se confirme lorsque se développe la propagande contre les Perses, qui trouve là un terrain particulièrement réceptif, dans le cadre de la reprise de la lutte contre les Parthes. La présence en Orient de C. Caesar, l’héritier d’Agrippa, et l’inauguration du temple de Mars Ultor à Rome furent, ici comme en d’autres régions de la partie grecque de l’Empire, des facteurs décisifs.

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La même méthode, tendue vers la compréhension, au sens étymologique du terme, de quelques-unes des structures les plus importantes mais aussi les plus évanescentes de la topographie romaine, aboutit à des résultats étonnants, dont on n’a pas fini d’entériner les conséquences. Nous songeons ici aux deux longues études qui portent sur des monuments dont les vestiges ont presque intégralement disparu, respectivement l’Ara Maxima et l’Atrium Minervae[17][17] « Ara Maxima Herculis. Storia di un monumento », p..... Dans chacun de ces cas, il ne s’agit pas seulement de retrouver les formes initiales et les transformations successives d’édifices qui ont joué un rôle essentiel dans la vie religieuse et civique de Rome, mais d’en évaluer la rémanence dans les comportements et dans l’imaginaire des populations, jusqu’aux siècles chrétiens. Ces essais sont si riches qu’ils mériteraient à eux seuls un compte rendu détaillé, d’autant qu’ils ne semblent pas encore avoir eu le retentissement qu’ils méritent. Retenons-en, pour le premier, les propositions de restitution et d’interprétation du portique à colonnes soutenant des arcades, appelé chalcidicum par G. B. Giovenale lors de son analyse des éléments antiques intégrés dans l’église de S. Maria in Cosmedin : partant des fragments de statuaire retrouvés dans la même zone, M. T. rétablit la séquence typologique et symbolique dans laquelle s’insère ce portique, sans doute pourvu, à l’étage supérieur, de pilastres à statues adossées, sinon de caryatides proprement dites. Le dossier comparatif constitué à cette occasion, depuis l’Érechthéion jusqu’à l’« Incantada » de Salonique et aux « Piliers de Tutelle » de Bordeaux, ouvre des perspectives nouvelles, et pas seulement sur l’Ara Maxima. Pour l’Atrium Minervae, depuis les projets idéologiques d’Auguste (Chalcidicum et statue de Minerve) jusqu’au relais pris par Domitien avec sa Minerva Chalcidica du Champ de Mars et aux restaurations conduites par le praefectus Urbi dans les années 472-473, c’est toute l’histoire d’un haut lieu de l’action politique et des relations du pouvoir avec le corps des citoyens qu’il nous est donné de suivre, dans le dédale de ses incidences dynastiques et/ou démagogiques et de ses déviances idéologiques.

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Le second volume de l’ouvrage porte pour titre général « Immagini, contesti e messaggi ». Les études de documents figurés y sont donc prédominantes, de la céramique à la peinture et à la statuaire, mais ni la méthode ni même la nature des analyses ne sont vraiment modifiées, d’autant que dans le volume précédent, nous l’avons vu, le recours aux « images » dans l’analyse monumentale s’avère fréquent. En fait, ce sont toujours les significations qui sont en cause : l’interprétation des signes ainsi que des codes selon lesquels ils s’ordonnent demeure le moteur de la recherche. Mais cette interprétation ne trouve sa raison d’être que dans une réflexion qui dépasse le cadre de l’iconographie traditionnelle pour retrouver, autant que faire se peut, les conditions dans lesquelles s’est accomplie ce que M. T. appelle volontiers la « costituzione del testo », c’est-à-dire les raisons qui ont présidé au choix de tel thème plutôt que de tel autre, et celles qui expliquent le traitement particulier de ces thèmes ainsi que leur organisation. C’est dire que l’identification des commanditaires ainsi que celle de leurs intentions, dans une situation historique donnée, sont au centre de sa démarche. L’heuristique, pour notre a., ne se réduit jamais à la découverte de la signification d’une image, aussi énigmatique qu’elle puisse être, mais consiste aussi et surtout à retrouver les causes et les finalités de son élaboration, dans une perspective programmatique. Car l’herméneutique, nous l’avions déjà compris à la lecture du premier volume, n’a de sens pour M. T. que si elle s’inscrit dans un cadre politique et social aussi précis que possible.

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Exemplaire de ce point de vue est l’article consacré, dans la « section grecque », aux métopes de l’Héraion du Silaris [18][18] « Il programma figurativo delle metope dell’Heraion.... Cet ensemble figuratif, le plus important de ceux qui nous sont restés de la phase archaïque des colonies grecques d’Occident, exprime de la façon la plus vivante, comme l’avait bien noté le regretté Cl. Rolley, la mentalité aristocratique de cette période. Aussi, même s’il s’attarde, après d’autres, à comprendre la signification de la métope no 27 (« le héros voyageant sur une tortue »), M. T. s’attache à proposer une explication de la présence prépondérante d’Héraclès dans ce cycle : c’est à ce héros ????????? de la souche dorienne qu’est confiée la tâche de prendre possession du fertile terroir de la plaine du Sélè ; le catalogue de ses actions vertueuses représente autant d’étapes de la conquête de la chora et l’hypertrophie narrative, qui fait une place inusitée aux centaures dont la geste occupe au moins six métopes, ne s’explique que par l’urgence de faire face aux peuples autochtones, et particulièrement aux Œnotriens. Les autres thèmes (épisodes de la vie d’Achille, suicide d’Ajax, hybris de Niobè, meurtre d’Agamemnon, etc) trouvent à partir de là une clé de lecture qui va bien au-delà des raisons mythologiques ordinairement invoquées pour rendre compte de leur présence. De la même façon, l’examen des céramiques à figures rouges d’origine attique parvenues à Gela dans le courant du ve s., dont un catalogue de près de trente pages présente l’origine, la datation, l’iconographie et la bibliographie, fournit à l’a. l’occasion d’une belle démonstration de sa virtuosité exégétique [19][19] « Le ceramiche a figure rosse di Gela. Contributo alla... : souvent exploité pour ses qualités artistiques ou sa signification socio-économique, ce patrimoine est aussi porteur de messages sur la mentalité d’une société, ses orientations culturelles et l’image que veulent donner d’elles-mêmes les couches dirigeantes ; là encore le choix des mythes dans le répertoire offert par ce type de matériel est révélateur de l’évolution d’une idéologie où les valeurs guerrières cèdent progressivement la place à celles du gymnase. L’article précédent, moins développé, aborde sous un autre angle le même mode d’analyse, en montrant comment les panoplies de vases retrouvées dans les tombes d’Agrigente de la même période permettent d’évaluer la dimension culturelle et la « capacité intellectuelle » plus encore qu’économique des classes aisées, les « eudaimones » [20][20] « Riflessi dell’eudaimonia agrigentina nelle ceramiche.... Cette façon de « revisiter » des éléments, qui ont par ailleurs fait l’objet de diverses études antérieures, se déploie aussi avec bonheur sur des œuvres plastiques, des textes ou des sites dont on aurait tendance à penser qu’ils n’ont plus beaucoup de choses à révéler. Voici par exemple le « Trône Ludovisi », pièce aussi fameuse qu’énigmatique, sur laquelle s’est exercée la sagacité de tant de chercheurs depuis plus d’un siècle [21][21] « Il “trono Ludovisi” da Erice all’Oriente », p. 4... : son rapprochement avec la « tribune » du sanctuaire d’Eshmun à Sidon — qui, loin d’être un naïskos votif comme le veut R. A. Stucky [22][22] R. A. Stucky, Ein griechischer Reliefzyklus des 4...., ou un autel, comme le pensait Er. Will [23][23] Er. Will, « Un problème d’interpretatio graeca. La..., apparaît caractéristique de rituels syro-phéniciens précocement annexés par le monde grec, comme le prouve le « trône de Bathyclès » — précise à la fois la fonction et le programme figuré de l’objet d’Erice. Voici l’Acropole d’Athènes et le circuit qu’y effectua Pausanias [24][24] « L’Afrodite Sosandra e un luogo di culto “dimenticato”... (fig. 3) : la statue d’Aphrodite dédiée par Callias et sculptée par Calamis, isolée au moment où le Périégète la rencontre au sortir des Propylées, doit avoir appartenu à un sanctuaire archaïque dont le naïskos représenté sur une amphore attique à figure noire garde sans doute le souvenir, mais qui fut éliminé lors de la mise en place du grand projet de Mnésiclès. La section grecque se clôt sur un essai magnifiquement illustré qui reprend avec brio la voie ouverte naguère par R. Bianchi Bandinelli sur l’hellénisation progressive des cultures périphériques [25][25] « Forma greca e culture periferiche: il caso di Kazanlak »,.... Centré sur le décor de la tombe de Kazanlak, découverte récemment sur le territoire de l’ancienne Thrace, cet article souligne la qualité de l’ornementation picturale et sa dépendance par rapport aux modèles déliens, entre autres, sans doute imputable au fait que l’épouse du défunt provenait d’une cour hellénistique. Élargissant le débat, l’a. montre ensuite comment, en l’espace de deux générations, quand on passe du trésor de Rogozen à celui de Panajuriste, les thèmes décoratifs et les formes se veulent exclusivement grecques, même si les ateliers régionaux s’avèrent de qualité inégale. Le phénomène est mis en relation avec les premiers développements d’une civilisation urbaine sous le règne de Seuthès III [26][26] Sur les modalités de l’hellénisation de l’architecture....

3 - Athènes, plan de l’Acropole du temps de Pausanias3
D’après I. Travlos, Pictorial Dictionary of Ancient Athens, 1971, fig. 91.
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Dans la « section étrusque », domaine où M. T. s’est tout particulièrement illustré et a formé de nombreux disciples, la première contribution se présente comme une sorte de défi méthodologique ; il s’agit en effet d’une relecture des motifs de scarabée à partir des séries rassemblées par P. Zazoff, relecture qui n’entend pas se cantonner, comme le veut la tradition, à la recherche des « styles » mais, se fondant sur l’analyse des oscillations iconographiques, s’attache à retrouver l’image que les possesseurs de ces objets veulent donner d’eux-mêmes et de leurs situations ou de leurs prétentions sociales [27][27] « Autorappresentarsi. Immagine di sé, ideologia e mito.... La particularité de ce type d’objet tient en effet au fait que le choix des thèmes relève en général du propriétaire, sans aucune des contraintes extérieures qui régissent les autres éléments plastiques, sauf dans les cas où un pouvoir magique est accordé au sceau lui-même. La définition idéologique de ces images à la fois conventionnelles et personnalisées apparaît donc légitime même si, l’auteur en est bien conscient, elle est de nature à soulever dans le cercle des historiens de l’art des protestations aussi vives que vaines. La transformation de l’idéologie funéraire en milieu étrusque, plus particulièrement dans le corpus des peintures de Tarquinia [28][28] « Ideologia e paesaggi della morte in Etruria tra arcaismo..., fait ensuite l’objet d’une analyse qui reprend et approfondit l’étude parue en 1997 [29][29] « “Limina Averni”. Realtà e rappresentazione nella.... On y voit comment les tombes, d’abord conçues comme le lieu à partir duquel commence le voyage du mort, sont ensuite investies par la représentation d’un Au-delà dont le « paysage » et les habitants sont fortement hellénisés sans que, pour autant, les rituels funéraires s’en trouvent modifiés. L’angoisse qui semble se dégager des imageries les plus tardives reflète sans doute celle des oligarques locaux de plus en plus conscients du fait que, face à la conquête romaine, ils sont les derniers représentants d’un monde voué à la disparition. La section, dont nous ne pouvons restituer ici toute la richesse, se termine par l’examen d’un curieux cas de « collezionismo » qui consiste non pas à s’approprier un objet ancien en raison de sa valeur propre, mais à en faire fabriquer une copie pour bénéficier du prestige qui est censé en émaner [30][30] « La “Sedia Corsini”, monumento della genealogía etrusca... : la « sedia Corsini » est en effet un trône dont le type est bien attesté dans la sculpture funéraire de Chiusi des ve-ive s. mais que des interpolations de motifs, et leur traitement, obligent à dater de la seconde moitié du ier s. av. J.-C. G. De Luca avait bien établi les faits dès sa publication de 1976 [31][31] G. De Luca, I monumenti antichi di Palazzo Corsini... ; il restait à trouver le commanditaire et à expliquer la raison de cette falsification. C’est à quoi s’emploie M. T., qui montre que la famille des Plautii Laterani, propriétaire d’une splendide villa sur la via Tuscolana, a voulu par là exalter la descendance d’Urgulania, la femme la plus importante de la gens, qui comptait parmi ses ancêtres un Caeritum rex. La restitution d’une partie des portraits d’époque césarienne et du début de la période julio-claudienne, qui devaient entourer ce trône (imagines maiorum), confirme et précise la finalité de l’opération.

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Les quelque quarante pages qui contiennent les deux premiers articles de la « section romaine » comptent sans doute, de notre point de vue du moins, parmi les plus belles et les plus importantes de tout le recueil [32][32] « Fictiles fabulae. Rappresentazione e romanizzazione.... Fictiles fabulae pourrait être leur titre commun, puisqu’il s’agit, dans le premier, d’une étude de la diffusion des cycles figuratifs de terre cuite de tradition étrusco-italique en Italie centro-méridionale et, dans le second, d’une réflexion sur la restitution récemment proposée du fameux fronton, de terre cuite lui aussi, dit « de la via di San Gregorio ». Replacées dans le contexte de la conquête romaine, les images du premier article, très lacunaires le plus souvent, à l’exception notable du fronton du Musée de Bologne et de celui du temple de Talamonaccio reconstitué au Musée de Florence, sont révélatrices des périls auxquels doivent faire face ces sociétés et des situations conflictuelles internes qu’elles affrontent. À partir de la chute de Véies, la réaction des « poleis » étrusques, déjà pénétrées de culture grecque, peut être suivie tout au long des iiie-iie s. ; l’exploitation des mythes hellénistiques y revêt les formes les plus diverses, de l’évocation nostalgique du passé à l’expression d’une piété dionysiaque, dont on sait qu’elle sera très vite combattue par Rome. Cette synthèse, présentée avec le sens historique et l’acuité analytique qui caractérisent notre a., s’inscrit dans la série des travaux antérieurs de M. J. Strazzulla et de Fr.-H. Massa-Pairault [33][33] Voir particulièrement M. J. Strazzulla, Le terrecotte... ; elle en constitue en quelque sorte le couronnement et laisse entrevoir en même temps ce que l’art romain officiel de l’époque impériale devra à ces frontons, dont malheureusement le dernier, celui de l’aedes Herculis Pompeiana, ne nous est pas parvenu. Dans le second article, M. T. propose de modifier la reconstitution et la position relative de plusieurs des personnages, la scène représentée sur le fronton prenant l’aspect d’une préparation de sacrifice, et il identifie le temple dont provient ce fronton comme une aedes Fortunae Respicientis, en raison de la localisation des fragments et de la mention de ce sanctuaire dans les Catalogues des Régionaires. Il développe à cette occasion une remarquable analyse iconographique et typologique de la ???? ?????????µ??? de Plutarque, où il retrouve l’attitude de l’Aphrodite Callipyge. Le saut chronologique auquel nous convie l’article suivant est considérable, puisqu’il présente, en anglais, les reliefs de l’arc de Trajan à Bénévent ; l’étude est en fait centrée sur l’institution des alimenta, leur portée et leur signification pour l’Optimus Princeps, puisque la célébration de cette œuvre est la raison d’être du monument tout entier, comme le prouve la présence, à l’intérieur du passage, des panneaux qui figurent les deux moments principaux de la cérémonie, le sacrifice préliminaire et la distribution des vivres. Ensuite, procédant à un réexamen complet des trois registres, depuis l’attique jusqu’aux deux niveaux des piles, M. T. montre, en mettant en œuvre une fois de plus son exigence de « compréhension », la logique qui préside à l’ordonnance de la pars militaris et de la pars civilis, en soulignant comment elles se répondent selon un système axiologique qui transpose dans la pierre la substance même du Panégyrique prononcé par Pline le Jeune. Les quatre dernières études, quoique portant sur des cycles figurés très différents les uns des autres, proposent, en raison même de la diversité stylistique et thématique des monuments examinés, une sorte de manifeste global des méthodes appliquées par l’a. à l’analyse sémantique de l’art romain. La relecture de la mégalographie de l’œcus (salle H) de la villa de Boscoreale, sans ignorer les travaux anciens de Studniczka [34][34] Fr. Studniczka, « Imagines Illustrium », JdI, 38-39,... et récents de M. Pfrommer [35][35] M. Pfrommer, Göttliche Fürsten in Boscoreale. Der Festsaal..., de F. G. J. M. Müller [36][36] F. G. J. M. Müller, The Wall Paintings from the Oecus... et surtout de G. Sauron [37][37] G. Sauron, Quis Deum ? L’expression plastique des idéologies..., insiste sur la nécessité d’intégrer au programme la séquence « divine » du mur du fond, au même titre que les scènes allégoriques, mythiques ou historiques, des parois latérales ; relevant avec raison que le salon en question n’est autre qu’un œcus corinthius dont les colonnes figurées évoquent en trompe-l’œil le péristyle interne, M. T. y voit un espace à fonction essentiellement tricliniaire ; contrairement à la plupart des exégètes antérieurs, il souligne enfin la relative modestie de la villa, qui ne saurait avoir appartenu à un membre éminent de l’aristocratie urbaine, mais semble être plutôt la propriété d’un domi nobilis de Pompéi, soucieux de se doter d’une privata luxuria calquée sur les exemples offerts par la nobilitas de Rome, les allusions aux diadoques qui constituent le cœur du message politico-culturel pouvant avoir été aussi bien utilisées par un partisan de Pompée que par un partisan de César [38][38] « La megalografia dell’œcus della villa di Boscoreale »,.... Un réexamen de la « basilique » d’Herculanum, qui intègre les cycles plusieurs fois « aggiornati » des statues impériales et le programme, non pas seulement formel mais politique, des peintures, oriente l’a. vers la définition d’un lieu de culte dynastique, qu’il lui est facile d’insérer dans une série italique dont il a lui-même identifié les principales composantes, la comparaison avec le Caesareum de Bénevent s’avérant pleinement démonstrative [39][39] « La Basilica di Ercolano. Una proposta di lettura »,.... La reprise de la question par A. Wallace-Hadrill dans le dernier fascicule du JRA confirme sur plusieurs points l’intuition de M. T., en élargissant le débat à l’ensemble du centre monumental [40][40] A. Wallace-Hadrill, « The monumental centre of Herculaneum:.... La découverte récente d’une fresque murale dans une caupona de Moregine donne à l’a. l’occasion d’une féconde réflexion sur la notion, jadis élaborée par R. Bianchi Bandinelli, d’art plébéien. Reprenant l’étude de la petite série des « scènes réalistes » conservées dans plusieurs maisons ou boutiques des villes du Vésuve, il isole les singularités de celle-ci et parvient à démontrer qu’elle représente la procession d’un suovetaurile en marche vers un sanctuaire où il reconnaît les figures jumelles des Dioscures, à l’intérieur d’un sanctuaire hors les murs [41][41] « Il nuovo affresco di “arte popolare” dell’agro Murecine »,.... Cette référence aux Castores, divinités populaires protectrices de la navigation, lui permet de situer socialement la famille du propriétaire et de suggérer sa relation avec la population et probablement les activités du port du Sarno. Les belles frises d’armes en marbre grec du Musée de Turin font l’objet de l’ultime article [42][42] « Il fregio d’armi nel Museo di Antichità di Torino.... (fig. 4) : la connaissance de la prosopographie régionale autorise M. T. à les mettre en relation avec une inscription qui contient le cursus et l’elogium d’un sénateur (ex cohorte amicorum…, donc proche du pouvoir), dont manque le nom, mais qui doit être rattaché à la famille de Q. Glitius Atilius Agricola. Datable de l’époque de Claude, le monument témoigne à la fois de la promotion, caractéristique de cette période, de certains notables de la Transpadane, mais aussi de leur attachement aux traditions, caractéristique de ces milieux provinciaux, puisque les thèmes iconographiques sont ceux qui, d’origine hellénistique, exaltent les valeurs de la « vertu » militaire.

4 - Turin, Musée archéologique : les blocs à frises d’armes4
G. Sandretto.
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Nous clorons là ce circuit si enrichissant à travers deux volumes qui, nous l’avons dit plus haut sous diverses formes, fournissent au lecteur, quelle que soit sa spécialité, des exemples à méditer et, dans la mesure du possible, à suivre, puisque la méthode mise en œuvre, singulièrement exigeante, apporte de multiples preuves de son efficacité. Nous sommes bien conscient du fait que plusieurs essais parmi les plus magistraux sont restés hors de notre propos, pour des raisons qui, répétons-le, tiennent uniquement aux limites du recenseur [43][43] Citons-en les titres : « Da Sparta a Villa Adriana:.... Mais nous espérons avoir pu, malgré tout, donner une idée de la valeur éminente de cette publication. Qu’en retiendrons-nous en termes généraux, par-delà l’évidente et impressionnante amplitude des compétences de M. T., pour qui le monde classique, de l’archaïsme grec à la fin de l’Antiquité, n’a pas de frontières, et qui évolue avec la même aisance dans toutes les « spécialités » (belle leçon en ces temps de « pluridisciplinarité » plus proclamée que vécue !) ? Ceci, qui nous paraît décisif pour la survie même de nos études : l’a. a placé en tête de l’un de ses articles sur les terres cuites figurées les vers magnifiques où Virgile décrit l’attitude d’Énée et de ses compagnons, bouleversés devant les frises du temple que Didon vient de faire édifier à Carthage (sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt…). Cette scène constitue à ses yeux la meilleure illustration de ce que devait être pour les spectateurs de ces époques anciennes la puissance d’évocation et le contenu émotionnel des images, qu’elles fussent peintes ou sculptées. Et il en tire avec force l’idée que le devoir des « antichisti » n’est pas, ou du moins pas seulement, de s’enfermer dans des débats typologiques et stylistiques pour aboutir à des classements chronologiques périodiquement remis en question, mais de se replacer dans les conditions de l’observateur antique, pour retrouver, au prix de détours souvent longs et complexes, la signification originelle de ces compositions. Le seul moyen d’y parvenir, et M T. nous en administre la démonstration tout au long de ce livre, est de resituer les œuvres dans les sociétés pour lesquelles elles ont été commandées et conçues, et de restituer avec le plus grand soin, en sortant du cadre étroit de l’iconographie, les circonstances auxquelles elles doivent leur existence et les intentions auxquelles elles répondent. L’herméneutique devient alors une science à part entière qui, en convoquant toutes les ressources de l’archéologie et de l’histoire selon une méthode « philologique » entendue dans son sens initial, c’est-à-dire antérieur à l’assimilation du terme à la seule linguistique, autorise des découvertes qui rendent littéralement la vie aux structures et aux objets étudiés en les faisant sortir des catalogues amorphes et en leur redonnant la place qu’ils occupèrent, en leur temps, dans l’expression des croyances, dans l’exaltation des idéaux individuels ou collectifs, comme dans le jeu des conflits politiques, culturels et sociaux.

Notes

[1]

La società etrusca. L’età arcaica, l’età classica, Rome, Nuova Italia scientifica, 1987 ; Studies in the Romanization of Italy, Edmonton, University of Alberta, 1995 ; Il rango, il rito e l’immagine. Alle origini della rappresentazione storica romana, Milan, Electa, 1997 ; Essays in the Cultural Formation of Roman Italy, Oxford, UP, 1999.

[2]

« Artemide Hemera a Poseidonia. Contributo alla ricostruzione del pantheon di una colonia achea », p. 5-20.

[3]

« I culti di Imera tra storia e archeologia », p. 21-28.

[4]

« Le Adonie di Gravisca. Archeologia di una festa », p. 29-56.

[5]

« Fenomenologia del culto di Asclepio. I casi di Epidauro, Trezene ed Atene », p. 165-177.

[6]

« C. Genucio(s) Clousino(s) Prai(fectos). La fondazione della Praefectura Caeritum », p. 57-76.

[7]

« Il diribitorium di Alba Fucens e il campus eroico di Herdonia », p. 77-86 ; « Chalcidicum. Forma e semantica di un tipo edilizio antico », p. 87-102 ; « Attorno al Chalcidicum: problema di origine e di diffusione », p. 103-112 ; « Augustalium sedes Rusellanorum. A proposito della “Casa dei Mosaici” di Rusellae », p. 117-126.

[8]

« Gli Iunii Bassi a Rusellae? A proposito della c.d. basílica dei Bassi nel foro rusellano », p. 141-150.

[9]

« Le basiliche circiformi di Roma. Iconografia, funzione, simbolo », p. 127-134 ; « Le basiliche circiformi. Iconografía e forme mentali », p. 135-139.

[10]

D. Musti, M. Torelli (a cura di), Pausania. Guida della Grecia. Libro II. La Corinzia e l’Argolide, Milan, 1986, p. 217-235.

[11]

« Pausania a Corinto. Un intellettuale greco del secondo secolo e la propaganda imperiale romana », p. 228-250. Les illustrations de cet article sont mieux venues et plus lisibles que celles de la publication d’origine. La chose est assez rare pour être signalée.

[12]

« L’Asklepieion di Messene, lo scultore Damofonte e Pausania », p. 153-163.

[13]

« Culto imperiale e spazi urbani in età flavia. Dai rilievi Hartwig all’arco di Tito », p. 179-185.

[14]

« Il culto imperiale a Pompei », p. 187-210.

[15]

« L’immagine dell’ideologia augustea nell’agora di Atene », p. 211-228.

[16]

« Topografia e iconologia. Arco di Portogallo, Ara Pacis, Ara Providentiae, Templum Solis », p. 253-271.

[17]

« Ara Maxima Herculis. Storia di un monumento », p. 273-300 ; « Atrium Minervae. Simbologia di un monumento e cerimonialità del congiarium », p. 301-330.

[18]

« Il programma figurativo delle metope dell’Heraion alla Foce del Sele », p. 357-377 (en coll. avec C. Masseria).

[19]

« Le ceramiche a figure rosse di Gela. Contributo alla costruzione del profilo culturale di una città », p. 425-461.

[20]

« Riflessi dell’eudaimonia agrigentina nelle ceramiche attiche importate », p. 417-423.

[21]

« Il “trono Ludovisi” da Erice all’Oriente », p. 463-470.

[22]

R. A. Stucky, Ein griechischer Reliefzyklus des 4. Jahrhunderts v. Chr. in Sidon (Ant. Kunst Beih. 13), Bâle, 1984.

[23]

Er. Will, « Un problème d’interpretatio graeca. La pseudo-tribune d’Eshmoun à Sidon », Syria, 62, 1985, p. 105-124.

[24]

« L’Afrodite Sosandra e un luogo di culto “dimenticato” dell’Acropoli di Atene », p. 471-483.

[25]

« Forma greca e culture periferiche: il caso di Kazanlak », p. 485-506.

[26]

Sur les modalités de l’hellénisation de l’architecture palatiale et sacrée pendant la même période dans le royaume des Odryses : (coll.), Kozi Gramadi. Studies of an Odrysian Ruler’s Residence and Sanctuaries in Sredna Gora MT. 8th-1st centuries BC, I, Sofia, National Museum of History/Unicart, 2011.

[27]

« Autorappresentarsi. Immagine di sé, ideologia e mito greco attraverso gli scarabei etruschi », p. 509-541.

[28]

« Ideologia e paesaggi della morte in Etruria tra arcaismo ed età ellenistica », p. 555-570.

[29]

« “Limina Averni”. Realtà e rappresentazione nella pittura tarquinese arcaica », dans Il rango, il rito e l’immagine, op. cit. n. 1, p. 122-151.

[30]

« La “Sedia Corsini”, monumento della genealogía etrusca dei Plautii », p. 571-577.

[31]

G. De Luca, I monumenti antichi di Palazzo Corsini in Roma, Rome, 1976.

[32]

« Fictiles fabulae. Rappresentazione e romanizzazione nei cicli figurati fittili repubblicani », p. 581-602 ; « Gli dei di terracota. Il frontone di via di S. Gregorio in una mostra romana », p. 603-620.

[33]

Voir particulièrement M. J. Strazzulla, Le terrecotte architettoniche della Venetia romana, Rome, 1987 ; Fr.-H. Massa Pairault, Recherches sur l’art et l’artisanat étrusco-italiques à l’époque hellénistique, Rome, 1985 ; Ead., « La restauration du trône en terre cuite de Bolsena. Confirmations et nouveautés », MÉFRA, 93, 1981, p. 495-531.

[34]

Fr. Studniczka, « Imagines Illustrium », JdI, 38-39, 1923-124, p. 64-128.

[35]

M. Pfrommer, Göttliche Fürsten in Boscoreale. Der Festsaal in der villa des P. Fannius Synistor, Mayence, 1992.

[36]

F. G. J. M. Müller, The Wall Paintings from the Oecus of the villa of Publius Fannius Synistor in Boscoreale, Amsterdam, 1994.

[37]

G. Sauron, Quis Deum ? L’expression plastique des idéologies politiques et religieuses à Rome (BÉFAR, 285), Rome, 1994, p. 317-430. Voir aussi maintenant Id., La peinture allégorique à Pompéi. Le regard de Cicéron, Paris, 2007, p. 23-36.

[38]

« La megalografia dell’œcus della villa di Boscoreale », p. 665-680.

[39]

« La Basilica di Ercolano. Una proposta di lettura », p. 681-696.

[40]

A. Wallace-Hadrill, « The monumental centre of Herculaneum: in search of the identities of the public buildings », JRA, 24, 2011, p. 120-160.

[41]

« Il nuovo affresco di “arte popolare” dell’agro Murecine », p. 697-708.

[42]

« Il fregio d’armi nel Museo di Antichità di Torino. Ipotesi per un monumento di un senatore di epoca claudia », p. 709-721.

[43]

Citons-en les titres : « Da Sparta a Villa Adriana: le terme di Arapissa, il ginnasio di Platanistas e il Teatro Marittimo », p. 113-116 ; « Immagini di città: dal Colle Oppio a Piazza Armerina e oltre », p. 331-337 ; « Lo scudo pseudoesiodeo di Eracle. ????? ???????? e fonti di ispirazione », p. 343-355 ; « Un dono per gli dei: kantharoi e gigantomachie. A proposito di un kantharos a figure nere di Gravisca », p. 379-383 ; « Adone a Posidonia », p. 393-398 ; « La palma di Artemide e la palma di Apollo. Messaggi iconici e simbologie lontane », p. 399-416 ; « Appius Alce. La gemma fiorentina con rito saliare e la presenza dei Claudii in Etruria », p. 543-554 ; « Etruria principes disciplinarum doceto. Il mito normativo dello specchio di Tuscania », p. 567-570 ; « Statua equestris inaurata Caesaris: mos e ius nella statua di Marco Aurelio », p. 641-650 ; « Hispania. Hanc Proculus proconsule optinuit », p. 651-654 ; « Il ciclo di ritratti dei Mucii Scaevolae da Foruli (Amiternum). Un paradigma indiziario di prosopografia tra repubblica e impero », p. 655-664.

Résumé

Français

La quinzième livraison des Studia erudita, la prestigieuse série de Pise, regroupe quelque quarante-huit articles et essais publiés par Mario Torelli au cours de ces dernières décennies. Malgré la diversité des thèmes, qui vont de l’archaïsme grec à la fin de l’Empire romain, ils ont un objectif commun : restituer la ou les significations que les monuments et les œuvres d’art eurent en leur temps, et pour lesquelles ils ont été conçus. Les méthodes interdisciplinaires qui permettent cette démarche herméneutique font un large usage des nouvelles perspectives ouvertes par l’anthropologie, la sociologie et la sémiologie, sans oublier les disciplines traditionnellement liées à l’analyse archéologique, qu’elles soient littéraires, épigraphiques, iconographiques ou topographiques. Le recueil contient deux parties, dont la première s’attache au déchiffrement du langage de l’architecture, la seconde prenant en considération celui des images.

Mots-clés

  • monde romain
  • monde étrusque
  • monde grec
  • archéologie
  • architecture
  • urbanisme
  • topographie
  • religion
  • société
  • sémantique des formes
  • iconographie
  • de l’archaïsme à la fin de l’Empire romain

English

Sunt lacrimae rerum (Virgil, Aeneid, I, 462). Memory, Picture, and SignsThe fifteenth volume of Studia erudita, the prestigious Pisa series, includes about forty eight articles and essays published by M. Torelli during these last decades. Despite the diverse themes which range from Greek archaic to Roman imperial, they have a common aim: to determine the significance of the monuments in their period and for which they had been conceived. Interdisciplinary methods which support this hermeneutic research make wide use of new perspectives opened by anthropology, sociology and semiology, without forgetting those traditionally related to archaeological research —literary, epigraphical, iconographical or topographical. The collection is in two parts, the first devoted to the language of architecture, the second to that of the images.

Keywords

  • roman world
  • etruscan world
  • greek world
  • archaeology
  • architecture
  • urbanism
  • topography
  • religion
  • society
  • forms semantic
  • iconography
  • from Archaic era to the end of the Roman Empire

Pour citer cet article

Gros Pierre, « Sunt lacrimae rerum (Virgile, Énéide, I, v. 462). La mémoire, l'image et les signes », Revue archéologique, 1/2013 (n° 55), p. 81-96.

URL : http://www.cairn.info/revue-archeologique-2013-1-page-81.htm
DOI : 10.3917/arch.131.0081


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