Accueil Discipline (Sociologie et société) Revue Numéro Article

Actes de la recherche en sciences sociales

2002/5 (no 145)

  • Pages : 112
  • ISBN : 2020573075
  • DOI : 10.3917/arss.145.0071
  • Éditeur : Le Seuil
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Une faible part des nombreux travaux consacrés depuis plusieurs décennies aux phénomènes d’internationalisation de la communication [1]  On pourra se reporter à une importante synthèse de... [1] , notamment dans les chaînes de télévision, porte sur l’import-export des programmes dits d’information. Pourtant, la formation, dans les années 1950, d’un marché de production des images « internationales », diffusées dans les rubriques « étranger » ou « international » des chaînes de télévision, a profondément transformé ce secteur. Même si ce marché n’est pas comparable par son importance à celui des informations écrites, où quelques agences mondiales occupent une position dominante (Reuters, Associated Press et l’Agence France-Presse), il s’est considérablement développé dans les années 1980 et 1990 en raison de l’augmentation du nombre de chaînes de télévision commerciales et de l’utilisation de nouvelles technologies (satellites, matériels de reportage plus légers) qui permettent de produire et de traiter de plus en plus d’images de plus en plus rapidement. Contre toute attente, cette double évolution n’a pas favorisé une diversification des sujets d’actualité consacrés aux pays étrangers. En effet, si une partie de l’actualité « nationale » et « locale » s’est diversifiée, du fait du développement de chaînes destinées à des publics socialement et géographiquement plus ciblés, c’est souvent loin d’être le cas pour l’actualité « étrangère » ou « internationale », l’offre d’images tendant à être de plus en plus homogène. Abram de Swaan résume bien cette évolution quand il explique que « la mondialisation procède d’une hétérogénéisation locale qui va de pair avec une homogénéisation globale [2]  A. de Swaan, « Sociologie de la société transnationale »,... [2]  ». À partir d’une analyse des conditions de production, de sélection et de circulation des images de l’actualité internationale diffusées dans les pays d’Europe de l’Ouest et aux États-Unis, cet article se propose d’expliquer ce paradoxe selon lequel la diversité de l’offre de chaînes, rendue possible par des moyens techniques de plus en plus performants, produit une uniformité croissante des images qui circulent sur le marché international [3]  Cet article s’appuie sur deux enquêtes et sur les rares... [3] .

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Bien qu’il existe des différences de diffusion et de réception nationales, régionales ou locales, les logiques de production, de sélection et de circulation des images internationales doivent être analysées à l’échelle transnationale. En effet, les chaînes de télévision, qui n’ont pas les moyens d’avoir des journalistes pour couvrir l’ensemble du globe, recourent le plus souvent aux services de quelques entreprises productrices d’images autour desquelles se structure ce marché des images : deux agences audiovisuelles mondiales (Reuters Television et Associated Press Television News), l’Union européenne de radiotélévision (UER), qui rassemble la plupart des grandes chaînes de l’Europe (au sens géographique) et du bassin méditerranéen, et ses unions sœurs [4]  L’UER coopère à travers des échanges d’images avec... [4] . Ces entreprises, qui disposent de bureaux et de correspondants, produisent et vendent, sous forme d’abonnements, leurs images aux chaînes de télévision dans le monde entier, la part des images diffusées par chacune d’elles étant évidemment très restreinte par rapport à l’ensemble des images proposées. Chaque chaîne a créé un service spécialisé, la coordination, chargé de surveiller la réception des images, d’en informer la rédaction et de faire part de ses demandes auprès des producteurs pour recevoir des « sujets-images » permettant aux journalistes de rendre compte des événements internationaux. Outre ces entreprises de collecte, quelques télévisions internationales d’information en continu telles que BBC World et CNN occupent une position forte sur ce marché dans la mesure où elles achètent des images mais peuvent aussi en vendre au coup par coup en négociant directement avec les chaînes [5]  Quand il est fait allusion dans ce texte à CNN, il... [5] .

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Ce marché des images internationales a subi, depuis les années 1980, deux transformations majeures qui touchent à la fois les diffuseurs et les producteurs. La multiplication des chaînes d’information en continu a tout d’abord considérablement changé la visibilité des images internationales. Ces nouvelles télévisions, notamment transnationales, sont devenues les principaux diffuseurs de ce type d’informations alors que, dans la même période, la plupart des chaînes nationales grand public, aux États-Unis comme en Europe de l’Ouest, ont réduit considérablement la part accordée à l’actualité étrangère dans leurs journaux d’information. Ensuite, le marché des producteurs d’images s’est également restructuré au profit essentiellement des agences audiovisuelles privées. Cette double transformation a eu des effets à la fois sur les conditions de production, sur la sélection et sur le traitement de l’information internationale en favorisant une homogénéisation des images qui font aujourd’hui l’actualité internationale en Europe de l’Ouest et aux États-Unis.

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Le développement des chaînes d’information en continu, notamment transnationales, a bouleversé le marché des images internationales. La multiplication de ces chaînes thématiques s’inscrit dans un mouvement plus général d’augmentation de l’offre télévisuelle, du fait de la multiplication du nombre de chaînes privées diffusées par voie hertzienne, par le câble ou par le satellite [6]  H. Kelly-Holmes, European Television Discourse in Transition,... [6]  : il y avait quatre télévisions privées en Europe en 1982, elles étaient 58 en 1992 et plus de 250 en 1997 [7]  Alors que les États-Unis, où est né le modèle de la... [7] . Créées à partir des années 1980 sur le modèle de la chaîne américaine CNN, ces nouvelles chaînes nationales et transnationales [8]  Sur ce sujet, on pourra se reporter à deux articles :... [8] d’information (CNN, BBC World, Euronews) ont considérablement accru le volume des échanges d’images entre les télévisions. Tout pouvait donc laisser penser qu’elles allaient également accroître la diversité et la visibilité des images internationales proposées aux téléspectateurs. Ce n’est pourtant pas ce qui s’est produit puisque les chaînes nationales généralistes et, à un degré moindre, les chaînes d’information en continu préfèrent les informations nationales de « proximité », accordant une part de plus en plus faible à l’information internationale – c’est aussi vrai dans la presse écrite [9]  En France, l’exemple du Monde – dont le titre est explicite... [9] – comme le montrent les exemples des États-Unis et des pays d’Europe de l’Ouest [10]  Pour un point récent des études sur le sujet et un... [10] . Du même coup, hormis dans les grands événements, les chaînes nationales généralistes traitent de moins en moins ce type d’informations parce qu’il n’intéresse, selon les audiences, qu’un public restreint [11]  Tous les témoignages et toutes les données existantes... [11] . Autrement dit, les images internationales sont aujourd’hui surtout visibles sur les chaînes transnationales d’information en continu, c’est-à-dire par des téléspectateurs à fort capital culturel et/ou économique, abonnés au câble ou disposant d’une parabole satellite, et beaucoup moins par le large public des chaînes nationales hertziennes.

Liste des sigles utilisés

ABC :

American Broadcasting Company

ARD :

Arbeitsgemeinschaft der öffentlich-rechtlichen Rundfunkanstalten Der Bundesrepublik Deutschland

APTN :

Associated Press Television News

BBC :

British Broadcasting Corporation

CBS :

Columbia Broadcasting System

CNN :

Cable News Network

EVN :

Eurovision News

ITN :

International Television News

NBC :

National Broadcasting Corporation

RAI :

Radiotelevisione Italiana

RTVE :

Radiotelevisión Española

SVT :

Sveriges Television

TVE :

Television Española

UER :

Union européenne de radiotélévision

WTN :

Worldwide Television News

ZDF :

Zweites Deutsches Fernsehen

Le marché restreint de l’information internationale

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De plus en plus reléguées sur des chaînes à audience relativement réduite, les images internationales sont de surcroît produites par un nombre de plus en plus faible d’agences et de médias. Bien qu’il existe des différences, de moyens financiers notamment, entre les télévisions, une grande partie des images « internationales » diffusées dans les journaux télévisés des chaînes nationales et internationales ne sont pas produites par ces chaînes mais achetées à des agences, Reuters Television et Associated Press Television News (APTN), qui occupent une position dominante sur ce marché. Peu de chaînes, à l’exception notamment de Fox, de CNN ou de la BBC, ont suffisamment de ressources pour produire régulièrement elles-mêmes des informations internationales.

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Ce marché international des images a été longtemps dominé, au moins en Europe, par un système de coopération sans but commercial entre les chaînes publiques : les échanges d’actualités de l’UER – appelés Eurovision News (EVN) en France [12]  Ces « bourses » (en anglais : Eurovision News Exchange)... [12] – et de ses unions sœurs sont des échanges d’images entre les chaînes de l’Europe géographique et du bassin méditerranéen. Une des principales activités de l’UER a en effet consisté, à partir des années 1950, à mettre en place et à développer ces échanges, qui ont pris une part importante dans la production des images internationales [13]  Sur ce sujet, on trouvera des développements dans une... [13] .

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Les échanges s’effectuent de la manière suivante : des images essentiellement collectées par les membres de l’UER et les agences sont diffusées à heures fixes auprès des abonnés sur des canaux télévisés réservés. Les news editors gèrent en grande partie l’organisation et le contenu des échanges sur le « circuit » de l’UER, un appareil constitué d’un micro et d’un boîtier qui permet l’émission et la réception du son entre les différents intervenants : les membres, les agences audiovisuelles, les trois bureaux de l’UER et la « rédaction » de Genève. C’est le news editor qui sollicite les membres pour leur demander des images sur tel ou tel événement ou s’ils peuvent transmettre les images dont ils disposent. Son rôle consiste également à sélectionner les sujets que les agences proposent de vendre. Quand ils sont acceptés, les « sujets-images » des membres sont diffusés sur les canaux télévisés en « son international », c’est-à-dire normalement sans commentaires. Ils portent sur les événements qui se sont produits sur les différents territoires nationaux, et sont accompagnés d’un bref script qui donne en quelques lignes des éléments permettant de comprendre les images. Autrement dit, les échanges sont basés sur les principes de « réciprocité » et de « solidarité » pour reprendre les expressions de l’organisation elle-même. Chaque échange a une durée maximale comprise entre 15 et 45 minutes et la durée des sujets est de deux minutes en moyenne. Une dernière caractéristique de cette bourse d’échanges est qu’elle est internationale et non pas strictement européenne. Les sujets portent sur les pays membres mais couvrent aussi d’autres parties du monde, notamment l’Amérique du Nord et l’Asie grâce aux bureaux à l’étranger et aux unions sœurs.

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La multiplication du nombre des membres de l’UER [14]  Elle s’explique notamment par l’intégration des télévisions... [14] et les progrès technologiques dans les transmissions (satellite, développement du numérique, etc.) ont fortement contribué à augmenter le nombre d’échanges : de 1 134 en 1964, ils sont passés à plus de 10 000 en 1988, à plus de 20 000 en 1993, et à près de 30 000 sujets en 2000 [15]  Source : UER. [15] . L’expression de « robinet à images » employée par une journaliste de cette organisation traduit bien ce changement d’échelle. Pour satisfaire un nombre croissant de membres dont les besoins sont de plus en plus diversifiés (chaînes généralistes hertziennes, chaînes spécialisées dans l’information, le sport, etc.), l’UER a multiplié le nombre de ses rendez-vous quotidiens d’échanges « généralistes », développé les échanges avec les unions sœurs et les « directs », et a créé des échanges spécifiques par zones géographiques, par type de chaînes ou par thème (le sport, les « jeunes »).

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Comme dans d’autres institutions internationales, le poids politique des différents membres dans les échanges, qui tend, en grande partie, à se mesurer à leurs contributions financières, est très variable. Dès la création et le développement de cette bourse d’échanges, les « petits pays » (Suisse, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Danemark et aujourd’hui les pays autrefois affiliés à l’organisation des radiodiffuseurs d’Europe de l’Est), traditionnellement plus tournés vers l’étranger, ont été les principaux bénéficiaires des échanges d’actualités. En revanche, les plus gros contributeurs, c’est-à-dire les chaînes des « grands pays » (Allemagne, France, Grande-Bretagne notamment), sont les principaux pourvoyeurs de sujets pour les échanges d’actualités. Le classement des plus grands producteurs de sujets pour les échanges en 1999 faisait apparaître aux deux premières positions les agences privées (Reuters et APTN), puis la RAI, la chaîne associée américaine CBS, quelques pays de moindre importance dans lesquels s’étaient déroulés des événements importants cette année-là (la Turquie ou l’Autriche par exemple), et ensuite les grandes chaînes publiques allemandes (ARD-ZDF), espagnole (TVE), anglaise (BBC).

Le poids croissant des agences audiovisuelles privées

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À partir surtout des années 1980 et 1990, le marché des images internationales s’est réorganisé autour d’un nombre restreint de producteurs, les échanges de l’UER et de ses unions sœurs étant de plus en plus fortement concurrencés par ceux d’un petit nombre d’agences audiovisuelles mondiales. Du fait notamment de l’importance des investissements nécessaires, ce marché est de facto oligopolistique et dominé par Reuters Television, propriété du groupe Reuters, détenu en partie par le consortium britannique ITN (International Television News), et, dans une moindre mesure, par APTN, lancé en 1994 par Associated Press [16]  Sur ce marché, on trouvera des développements précis... [16] . Avec le développement des nouvelles chaînes de télévision durant cette période, des agences de presse écrite ont investi dans la production d’images. Suivant le modèle de leurs prédécesseurs, nés de l’union de journaux comme Associated Press en 1848 [17]  M. Schudson, Discovering the News. A Social History... [17] , les premières agences audiovisuelles internationales s’étaient développées essentiellement sur la base d’alliances entre télévisions. C’était le cas de Visnews dont la BBC et NBC étaient actionnaires ou de WTN fondée en 1953 et possédée par le network américain ABC et directement liée à des chaînes privées comme ITN en Grande-Bretagne ou Nine Network en Australie [18]  P. White, Le Village CNN. La crise des agences de presse,... [18] . Mais ses « grandes alliances » ont disparu au cours des années 1990 : WTN a arrêté ses activités et Visnews a été racheté par Reuters Television.

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Sur ce marché en plein développement, l’UER occupe donc aujourd’hui une position dominée même si les EVN conservent une part importante dans la production des images internationales, surtout en Europe. Bien qu’il n’existe pas de données globales sur la part des images provenant des agences dans les sujets internationaux des journaux télévisés, il est significatif que celles-ci aient accru leur participation aux échanges d’actualités de l’UER.

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L’UER est un client privilégié pour Reuters Television et APTN parce que ces deux agences sont quotidiennement en concurrence pour que leurs sujets soient intégrés aux échanges d’actualités. Les agences diffusent leurs offres à différents responsables de la coordination Actualités et au news editor de service qui décide s’il les accepte ou non [19]  Les deux principaux cas de refus des sujets d’agence... [19] . Si les échanges d’actualités représentent un marché stratégique pour les agences, c’est qu’ils constituent une sorte de publicité gratuite pour une partie de leurs produits, ceux qui ont été acceptés. Les « reprises » ensuite par les abonnés et, plus particulièrement, par les chaînes d’information en continu, qui peuvent être elles aussi à la fois concurrentes et abonnées, participent de ce même processus. Enfin, parce que les agenciers peuvent écouter les échanges permanents entre les membres de l’UER et le siège sur le circuit audio des EVN, ils peuvent connaître très précisément les attentes des rédactions des différents abonnés. Comme l’explique une news editor : « Pour les agences, comprenez bien que ce système est formidable parce que, comme ça touche tout le monde, ils entendent, ils arrivent à cadrer un peu […] les demandes et les besoins de leurs clients ».

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Alors que leurs sujets représentaient 10 % du total des échanges en 1964, cette proportion s’est stabilisée autour de 50 % dans les années 1970-1980 et autour de 40-50 % dans la première moitié des années 1990 (50,3 % en 1974, 45,7 % en 1984 et 48,3 % en 1994). Elle a diminué depuis, puisqu’elle s’élevait en 2000 à 35 % contre 49 % pour les membres et 16 % pour les autres contributeurs [20]  Les chiffres sont empruntés, pour la période 1964-1994,... [20] . Mais ces chiffres globaux occultent le poids beaucoup plus important, semble-t-il, des images d’agences quand il s’agit de breaking news (guerres, accidents, etc.) et d’informations portant sur les pays en développement, c’est-à-dire des lieux où la présence permanente des chaînes étrangères reste faible [21]  C. Paterson, « Global News Service », in A. Sreberny-Mohammadi,... [21] .

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Le renforcement de la position des agences tient tout d’abord à l’accélération du rythme de production des télévisions abonnées, et tout particulièrement des chaînes d’information en continu qui réactualisent en permanence leurs journaux. Elles ont besoin des images le plus rapidement possible, service que seules les deux agences internationales sont capables de leur offrir. Par exemple, lors de nos observations en juillet 2000 au bureau d’une news editor, chargée de choisir les images qui devaient être sélectionnées pour les échanges d’actualités de l’UER, celle-ci accepta des sujets d’agences sur des violences en Irlande du Nord parce que la BBC n’allait pas les rapatrier dans les temps pour les journaux de la mi-journée malgré ses sollicitations téléphoniques. En effet, les grandes chaînes hertziennes nationales, qui n’ont que quelques éditions de journaux dans une même journée, ne sont pas tenues par ces contraintes d’urgence maximale et donnent de toute façon priorité à leur antenne, ne redistribuant leurs reportages sur le circuit des EVN que plus tard. Outre la rapidité des délais, les agences présentent aussi l’avantage d’offrir des sujets « prêts à diffuser » (même s’ils peuvent être retravaillés) permettant d’illustrer rapidement une information. Leurs formats sont calibrés pour répondre aux attentes de leurs clients [22]  Pour un exemple de ces formats, voir M. Palmer, « L’information... [22] .

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« C’est de l’image brute. […] Il faut voir ça comme de l’illustration de sujets, ce n’est pas un reportage chiadé, il vous faut quelques images pour illustrer le sujet et, pour ça, les agences sont très bonnes parce qu’elles vont droit au but. […] Elles [les agences] feront un montage qui va droit au but, elles comprennent que l’intérêt, c’est d’illustrer le sujet. […] Les images seront peut-être un peu remontées parce que, des fois, les sujets sont un peu longs […] ils font plus de trois minutes […] mais, au moins, ils [les journalistes des chaînes abonnées] ont trois minutes d’images qu’ils peuvent accommoder comme ils veulent ».

(news producer de l’UER)
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Les autres atouts des agences pour les EVN sont liés à l’importance de leur couverture géographique (ils ont de très nombreux bureaux et correspondants dans le monde entier). Les EVN peuvent ainsi intégrer des images d’événements qui se déroulent dans des zones géographiques où l’UER n’a pas de membres présents. Enfin, les agences disposent, surtout dans le domaine des actualités sportives, de « portefeuilles » importants de droits sur certains événements [23]  Les images du sport-spectacle coûtent de plus en plus... [23] .

Une information à l’économie

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Sous l’effet de l’emprise croissante des logiques économiques, ces « grossistes » de l’information internationale et les nouvelles chaînes d’information en continu ont totalement transformé les conditions de production de cette information. Au point même de constituer des modèles d’organisation du travail journalistique, tant elles ont réduit les coûts et accéléré le rythme de production. Parce que l’information internationale nécessite des dépenses élevées (frais de séjours ou de résidence, de transmission, etc.), il s’agit probablement de l’un des domaines où les politiques économiques des entreprises sont les plus visibles. Afin de réduire les dépenses, une grande part des chaînes de télévision nationales généralistes – le constat est le même pour la presse écrite [24]  Pour une illustration, voir le cas anglais : J. Tunstall,... [24] – mais aussi des chaînes d’information en continu, y compris CNN, ont restreint leur présence à l’étranger et/ou changé leur organisation.

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« Le Vietnam et le Liban c’est fini. C’est fini, on ne travaille plus comme on travaillait… Même, voyez par exemple sur [le] Timor-Oriental, on n’a pas envoyé d’équipe parce qu’on n’avait pas les moyens d’envoyer une équipe, parce qu’on ne travaille plus de la même manière maintenant. Maintenant, vous envoyez une équipe, il vous faut louer un satellite […] ça coûte la peau des fesses ».

(rédacteur en chef d’une télévision française de diffusion nationale)
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Il est en effet de plus en plus fréquent que les chaînes externalisent la production des images en recourant à des pigistes ou à des free-lance, à des agences de production locales et surtout en s’appuyant sur les agences mondiales et les unions de radiodiffuseurs comme l’UER auprès desquelles elles ont souscrit de coûteux abonnements. C’est particulièrement manifeste dans les nouvelles chaînes d’information en continu – bien que certaines d’entre elles (BBC World ou CNN par exemple) disposent d’un réseau de correspondants qui travaillent pour plusieurs chaînes du même groupe – dont les sujets « étranger » sont réalisés en cabine à partir d’images non produites par la chaîne et commentés essentiellement à partir des dépêches d’agence.

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Il est même de plus en plus fréquent qu’un journaliste envoyé sur un « événement international » réalise son sujet avec des images tournées par les agences audiovisuelles et pas seulement par « sa » chaîne : « Il y a peu de télés qui produisent leurs propres news. Tout le monde dépend des agences, même les envoyés spéciaux. Cela m’amuse beaucoup de les voir avec le micro devant machin-truc et puis tout autour pendant le reportage, ils mettent les images d’agence…», explique ironiquement un rédacteur en chef d’une chaîne d’information en continu. Même si Euronews est un cas limite [25]  Voir O. Baisnée et D. Marchetti, « Euronews, un laboratoire... [25] , cette chaîne sans équipes de reportage news, qui ne diffuse que des images d’actualité achetées, illustre bien la manière dont les contraintes commerciales se retraduisent dans les conditions mêmes de production de l’information. Comme le dit un membre de la rédaction, il s’agit de faire une « télé cheap », c’est-à-dire avec peu de moyens matériels et humains [26]  Le nombre de journalistes permanents s’élevait fin... [26] . Le rôle de ses journalistes est de trier les images d’agences, de l’UER et d’ITN, son opérateur principal, pour faire ses journaux. Comme le résume l’un des rédacteurs en chef adjoints : « On est une agence d’information télévisée, on prend, on coupe, on recoupe et on livre quelque chose. »

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L’emprise des logiques économiques sur la production de l’information internationale se manifeste dans les chaînes mais également au sein des agences et de l’UER. Si on enlève le personnel technique, la gestion pratique des échanges de l’UER par exemple est réalisée par un nombre de personnes si faible et dans une salle de rédaction aux dimensions si réduites, qu’une journaliste nouvellement arrivée à la coordination en fut surprise. L’organisation du travail de la « coordination Actualités » ressemble à celle des chaînes d’information en continu et de certaines entreprises travaillant en flux tendus 24 h sur 24. Il s’agit d’un travail « posté » (les personnels ne sortent guère de la rédaction que pour se restaurer, boire des cafés et fumer), où l’outillage technique est prépondérant, composé aussi de tâches très routinières, réalisées à un rythme élevé, surtout en cas de forte actualité. L’équipe travaillant à Genève a été renforcée pour passer à un travail 24 h sur 24 puisque sept personnes travaillaient en 2000 [27]  Les chiffres du personnel n’ont qu’une valeur indicative :... [27] pour la bourse des échanges d’images d’actualités et de sport entre tous les membres de l’UER. Enfin, l’omniprésence des mots tirés du lexique économique dans cette organisation, qui, pourtant, rassemble essentiellement des télévisions de service public, est révélatrice de ces nouvelles contraintes dominantes. Des personnels substituent ainsi parfois le terme de « client » à celui de « membre » pour qualifier les chaînes partenaires de l’Union.

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« Du personnel plus jeune a été recruté et la productivité a augmenté de 40 % au cours des dix dernières années. […] Tout en restant une association professionnelle, qui attache une grande importance à la solidarité et au soutien d’une radiodiffusion de service public indépendante, l’Union applique les méthodes de gestion d’une société efficace. Les coûts ont diminué et des centres de profits ont été créés ».

(Jean-Bernard Münch, secrétaire général de l’UER, Annuaire de l’UER 2000)
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Les agences privées ont également cherché à réduire leurs coûts en réduisant le nombre de bureaux ou en redéfinissant ce qu’elles appellent bureau, celui-ci se résumant dans certains cas à une personne munie d’une caméra légère [28]  C. Paterson, « Global Battlefields », art. cit., p... [28] .

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Par-delà la réduction des coûts, l’information internationale est de plus en plus une information produite à l’économie dans la mesure où les usages des nouvelles technologies ont conduit à un accroissement sans précédent du rythme de production de l’information. Cette économie de temps a contribué à imposer une nouvelle définition de l’information dans les espaces nationaux [29]  Voir notre article avec O. Baisnée, « L’économie de... [29] mais aussi sur le marché international de production des images. L’arrivée dans les années 1980 et 1990 des chaînes d’information en continu internationales (puis nationales [30]  On peut citer par exemple Phoenix (ARD-ZDF), ZDF :... [30] ) sur le modèle de CNN a été décisive dans cette intensification de la concurrence économique et professionnelle. Comme le dit un responsable d’Euronews, « c’est le premier qui a dit qui est le plus crédible […] on est commercialement amené, pour être crédible, à aller vite ».

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Cette temporalité très courte et continue est devenue un enjeu de concurrence majeur : diffuser les images d’un événement en primeur, ou mieux, être « en direct », contribue à fonder les réputations professionnelles. Ainsi, les flashs spéciaux dans les échanges d’actualités de l’UER tendent à se multiplier du fait de cet intérêt pour les événements imprévus (faits divers, catastrophes, attentats, etc.), particulièrement pour l’information de crise. La « coordination Actualités » de l’UER illustre cette obsession de disposer d’images le plus rapidement possible dès qu’un événement intervient. Celle-ci est aussi omniprésente dans les interviews des personnels de l’organisation, la principale contrainte à laquelle ils sont soumis étant liée au rythme de travail.

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« L’idée, c’est que si on a les images, c’est de ne pas les retenir [i.e. les diffuser instantanément sur le circuit des échanges d’actualités]. Au lieu d’attendre l’échange suivant, s’il y en a qui le veulent, on le donne, on le flashe. Pour nous, c’est une contrainte administrative, c’est beaucoup plus de boulot mais, au point de vue logique, c’est ça le but du jeu. […] On donne tout de suite. On le faisait pas avant parce que c’était contraignant et il n’y avait pas le besoin de ça. […] Mais la guerre du Golfe a changé tout ça ».

(news producer de l’UER)
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« Les journalistes, ils entendent une rumeur quelque part, ils veulent les images tout de suite ! Ce n’est pas toujours évident ! Je vous donne une anecdote : dimanche […] X arrive et dit : “Je veux tout de suite des images du Caire, il y a Moubarak qui donne une déclaration sur la mort d’Assad en anglais” comme ça (il claque des doigts). Mais il faut trouver [la place] sur le satellite, […] sinon ça ne marche pas… Les news, ils ne comprennent pas la technique ».

(technicien de l’UER)
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Dans une chaîne comme Euronews, il en va de même parce qu’il faut produire l’information de plus en plus vite : réactualisation fréquente des journaux, priorité aux « directs ». L’organisation du travail est perçue comme proche de « l’usine » [31]  Expression employée par un membre de la rédaction lors... [31] (« Ici quand on s’assied à la machine à coudre, on coud toute la journée », dit un journaliste). Ces conditions de production de l’information en urgence tendent à être progressivement élevées en modèle pour les autres chaînes de télévision [32]  D. Marchetti et O. Baisnée, « L’économie de l’information... [32] .

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« Vous êtes journaliste dans une chaîne nationale, vous allez prendre un sujet, vous allez le commenter, prendre votre temps pendant deux, trois heures et puis vous le faites en cabine, vous gagnez une heure. Vous avez le temps, vous le montez aujourd’hui pour demain si c’est un sujet magazine. Si c’est de l’information, vous avez quand même des images, des correspondants, des copains, enfin le service avec qui vous avez discuté, l’angle à définir, vous avez vraiment le temps. Ici le rythme vous impose des contraintes à gérer. On décide pour faire dans un quart d’heure, donc démerdez-vous. Vous, coordination, trouvez des images, chef d’édition, démerdez-vous pour monter […]. Vous journalistes, vous avez le texte, écrivez… Écrivez en dix minutes, t’as trente secondes.

– Oui, t’attends l’image et écris ton commentaire en très peu de temps.

– Oui, et rentre en cabine [de commentaire]. C’est des conditions extrêmes. Quand vous rentrez, vous n’avez pas de papier et vous commentez quelque chose en direct. Les images arrivent. Maintenant, ça va vite, pas comme avant, vous commentez en cabine, vous avez un événement d’une heure, vingt minutes, il faut dire quelque chose. Du coup, vous avez toujours quelque chose à côté de vous, l’info du jour c’est quoi ? La Tchétchénie, bon, vous avez un dossier, il y a un direct, vous refilez dans la cabine et vous faites le truc et vous commentez [en direct] ».

(journaliste d’Euronews, 2000)

L’homogénéisation de l’information internationale

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Le développement des chaînes transnationales d’information en continu, la restructuration du marché des images internationales et ces nouvelles conditions de production ont eu pour effet non pas de diversifier mais d’homogénéiser fortement la sélection et le traitement de l’actualité internationale. Certes, celles-ci obéissent en partie à des logiques nationales, les espaces journalistiques nationaux contribuant à définir ou non, selon la position périphérique ou centrale qu’ils occupent, ce qui doit alimenter la rubrique « actualité internationale », c’est-à-dire quels événements « nationaux » à l’étranger sont dignes de devenir des événements « internationaux ». Pour comprendre la diffusion et la réception des images sur l’étranger dans les journaux télévisés, il faudrait donc tout d’abord pouvoir comparer la part accordée par chaque chaîne à cette actualité au sein des différents univers médiatiques nationaux. Une étude statistique réalisée au début des années 1990 [33]  F. Heinderycks, L’Europe des médias, Bruxelles, Éditions... [33] montrait ainsi que, pour des raisons différentes, les journaux du soir des principales chaînes des « petits pays » européens (Pays-Bas, Belgique, etc.), mais également des grandes chaînes allemandes et anglaises, accordaient un temps d’antenne plus important à l’information internationale que leurs équivalents français, italiens et espagnols [34]  Ce constat est ancien. Karl Deutsch (« The Propensity... [34] . C’est ce que confirme, au regard de sa pratique, une responsable de l’UER, chargée de sélectionner des images de sport à intégrer dans les échanges d’images organisés entre les grandes chaînes d’Europe, au sens géographique, et du bassin méditerranéen : « Les petits pays sont plus tournés […] vers un truc international, on sent qu’ils ont une diaspora de leurs athlètes […]. Je trouve que l’Allemagne est aussi très tournée vers l’étranger, elle est très en recherche d’exotisme souvent. Le surf en Indonésie que j’ai là, je le prendrai rien que pour les Allemands, ça va leur faire plaisir ».

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Ce qui est appelé « information internationale » varie aussi d’un espace médiatique national à l’autre. Ce type d’information renvoie en effet à des intérêts géopolitiques et culturels anciens [35]  Pour prendre l’exemple de la France, l’actualité internationale... [35] ou à des conceptions différentes de l’information d’un pays ou d’une chaîne à l’autre. Herbert Gans a montré par exemple que les sujets internationaux diffusés par les journaux télévisés et les hebdomadaires américains coïncidaient avec certains intérêts militaires, politiques et économiques des États-Unis [36]  H. J. Gans, Deciding what’s news, New York, Vintage... [36] . De même, il est significatif que des échanges d’images par zones géographiques existent, y compris au sein de l’UER, entre les pays du bassin méditerranéen, entre les pays de l’Europe de l’Est et entre les pays nordiques.

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« Franchement, je peux vous dire à la lecture d’une offre [d’images] si ça va intéresser, pas intéresser, qui va être intéressé par cette offre. D’abord, c’est géographique, si ça se passe en Hollande, c’est sûr que les Belges vont être intéressés, c’est sûr que les Allemands vont être intéressés. […] Ça c’est la première évidence. Et puis je sais que […] la BBC n’utilise jamais des sujets un peu légers, que l’Espagne les utilise beaucoup […]. Ils sont très institutionnels, les Nordiques, les Scandinaves, et puis ils s’intéressent beaucoup à ce qui se passe chez eux ».

(news editor de l’UER)
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Enfin, le contenu même de l’information internationale varie dans le temps parce qu’il est largement le produit d’évolutions externes aux univers médiatiques. Les transformations des rapports de forces internationaux, en particulier de nature politique et économique, dans différents univers de production façonnent largement l’actualité internationale. Si certaines régions du monde (les États-Unis et, dans une moindre mesure, le Proche-Orient) occupent constamment l’actualité des chaînes d’Europe de l’Ouest, d’autres ont quasiment disparu (Vietnam, Liban, etc.). De même, la médiatisation de l’international concerne toujours des enjeux politiques mais aussi de plus en plus des enjeux économiques, du fait de l’internationalisation des échanges commerciaux et de l’existence d’institutions internationales apparues après la Seconde Guerre mondiale. La création de chaînes économiques internationales, de services spécifiques d’agences et le poids croissant des rubriques économiques dans les médias nationaux [37]  Pour le cas français, voir J. Duval, « Concessions... [37] et internationaux en témoignent.

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Mais, en dépit des différents principes nationaux de sélection de l’information internationale, il semble se dégager un plus petit dénominateur commun sur les grands événements devant faire l’actualité internationale. Cette homogénéisation croissante traduit en premier lieu un renforcement de la domination américaine et, dans une moindre mesure, anglaise sur la production des images (et, plus largement, de l’information) même si celle-ci varie selon les zones géographiques. Jeremy Tunstall avait montré dans les années 1970 que c’est dans ce domaine, et non dans les programmes de fiction, que la domination américaine était la plus forte [38]  J. Tunstall, The Media are American. Anglo-American... [38] . Les choix éditoriaux des grandes agences anglo-américaines – Reuters Television est britannique et APTN américaine – ont évidemment des effets plus ou moins directs sur les hiérarchisations des journaux télévisés parce qu’un événement n’existe durablement à la télévision que s’il existe des images et donc des journalistes pour en produire. On peut penser que les choix d’implanter ou de supprimer des bureaux ici plutôt que là et de couvrir tel ou tel type de sujets ont d’autant plus d’effets sur l’actualité traitée qu’ils dépendent en partie des attentes des clients les plus importants [39]  Il va de soi que certains choix d’implantation dépendent... [39] , c’est-à-dire des chaînes commerciales américaines et dans une moindre mesure anglaises, même si ces agences ont des zones géographiques de couverture privilégiées. Les choix de ces entreprises de collecte de l’information dépendent également des caractéristiques des journalistes d’agences [40]  On s’appuie ici sur l’enquête ethnographique réalisée... [40] et de ceux des grands médias anglais (les chaînes de la BBC, Sky News et des quotidiens). En effet, Londres, où les deux agences privées ont leur siège, est, au même titre que New York et Washington, un des principaux centres internationaux de production de l’information transnationale. Ces choix éditoriaux s’expliquent enfin par le fait que dans les pays développés le nombre et les moyens des journalistes sur place sont beaucoup plus importants que dans les pays en développement. Parce qu’ils dépendent fortement des images achetées aux agences, les journalistes sont parfois obligés d’abandonner des idées de sujets faute d’images. S’ils arrivent à pallier ce manque en recourant aux archives ou à l’infographie (cartes, graphiques, etc.), de nombreux thèmes, comme « l’emploi » ou « l’éducation », ainsi que certaines régions du monde, sont particulièrement délicats à traiter parce qu’il n’existe pas d’images disponibles ou parce que celles-ci sont perçues comme « rébarbatives » par les journalistes. Cependant, ces choix éditoriaux des « grossistes » de l’information ne sont pas sans susciter des débats internes [41]  Ces choix engagent aussi des conceptions différentes... [41] .

« On dépend des fournisseurs. Un exemple : je vois une dépêche très sympathique, très intéressante et tout ça. Si je n’ai pas les images, je ne peux pas faire ce sujet-là. Voilà. Et les images par rapport […] aux grandes agences, ce n’est pas toujours simple d’y travailler. Parce qu’ils ont leur vision à eux, tu dépends de la vision des autres. Et on dépend de la vision d’une culture qui parfois n’est pas nécessairement liée à la culture d’Euronews, n’est pas liée à la culture européenne, n’est pas liée à la culture de certains pays européens. On dépend en gros d’une mentalité et d’une culture anglo-saxonnes. […] Tous les problèmes qu’il y a ici dérivent surtout de cette… Parfois on a les journalistes espagnols, italiens et tout ça qui se fâchent, qui disent : “Hé, en Espagne, il s’est passé ça. Pourquoi on ne l’a pas fait ? Par contre, on a fait… on a mis dans le journal… le chat de la dame anglaise qui était allé sur l’arbre, ils sont partis le sauver. Pourquoi l’Angleterre, pourquoi l’Amérique et pas l’Espagne, pas l’Amérique latine, pas l’Italie, pas…” Mais la raison, c’est que ce n’est pas un choix éditorial, c’est simplement une nécessité… concrète ».

(journaliste italien, responsable de rubrique à Euronews)
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Ces choix éditoriaux ne sont pas seulement dictés en partie par les grands groupes de communication américains [42]  J. Tunstall et M. Palmer, Media Moguls, Londres, Routledge,... [42] mais aussi par la position dominante des États-Unis au sein du champ politique international [43]  Bien évidemment, cette lutte pour la suprématie politique... [43] . L’actualité politique américaine est de fait, au moins en Europe de l’Ouest, une actualité à la fois nationale et internationale, dans la mesure où, d’un côté, les événements politiques qui se déroulent sur le sol américain deviennent des sujets internationaux et, de l’autre, les événements politiques internationaux engagent très souvent des intérêts américains. Cette domination est décrite avec ironie et agacement par une journaliste française d’Euronews : « Ça s’est un peu calmé ces temps-ci mais notamment quand il y avait la guerre au Kosovo, c’était vraiment flagrant, c’est-à-dire que chaque fois que Clinton pétait un coup on avait un direct ! Ça c’est un truc qu’on a du mal à digérer […]. On fait des directs sur Clinton dès qu’il ouvre la bouche […]. Pendant les événements au Kosovo, c’était flagrant parce que quand il y avait un Américain ou un Anglais qui allait sur place, on faisait des directs patin couffin, et quand le président de l’Union européenne y est allé, on n’a rien fait. On n’a pas fait une news ». La position dominante des États-Unis se manifeste parfois plus directement, par le contrôle qu’ils exercent, depuis la guerre du Vietnam, sur les conditions de la production et de la diffusion des images. Les attentats du 11 septembre ou les bombardements en Afghanistan en 2001-2002 ont largement montré l’importance de ce contrôle politique sur les images de télévision.

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Il va de soi que les choix éditoriaux des chaînes ne sont pas toujours aussi directement dictés par les grandes entreprises de collecte de l’information ou par les autorités américaines. Certaines chaînes, comme Euronews, souhaitent même proposer un contenu éditorial « européen », différent des autres chaînes internationales et donc d’une conception trop « anglo-saxonne » et/ou « américaine » de l’information internationale. C’est notamment pour répondre à la suprématie de CNN dans la production des images lors de la guerre du Golfe que des gouvernements européens, notamment la France, ont créé en 1992 Euronews [44]  M. Machill, « Euronews : the first European news channel... [44] . Mais les intentions initiales de la chaîne se sont vite heurtées aux contraintes décrites précédemment.

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Outre la domination américaine, cette uniformisation de l’information internationale manifeste en second lieu une montée des logiques professionnelles, et surtout des logiques économiques, au détriment des logiques politiques stricto sensu. Si ces mécanismes ne sont bien évidemment pas propres à ce type d’information et ont déjà été décrits à l’échelle nationale [45]  Sur ce sujet, voir le numéro double d’Actes de la recherche... [45] , ils sont probablement encore plus visibles dans ce cas. Jusqu’aux années 1980, l’information internationale des journaux télévisés nationaux d’Europe de l’Ouest recouvrait en effet largement une information strictement institutionnelle ou diplomatique : les voyages des chefs d’État ou de gouvernement, des rois, du pape, ainsi que les rencontres internationales, notamment celles organisées par les institutions interétatiques, ou encore les guerres dans lesquelles le pays considéré était engagé. Cette information « officielle » était une information obligée en quelque sorte pour les chaînes de service public en Europe, lesquelles étaient pour la plupart en situation de monopole. Les régimes autoritaires incarnent encore aujourd’hui le cas limite de ce type d’informations. Depuis le début des années 1980, ces « événements obligés » constituent encore une partie de l’information internationale sélectionnée, mais leur part a sensiblement diminué parce que cette actualité politique est jugée moins « intéressante » à double titre : elle tend, selon les organismes spécialisés, à faire baisser les audiences et présente, aux yeux de la plupart des journalistes, peu d’intérêt professionnel parce qu’elle donne toujours lieu, comme la politique intérieure, aux mêmes images (poignées de mains, vues de salles de réunion, de conférences de presse, de perrons d’immeubles, etc.). Ce recul de l’actualité politique traditionnelle s’est opéré soit au profit d’informations traitées sous forme de faits divers (les guerres, les catastrophes, les accidents, les risques, les scandales, etc.) ou à travers des exemples pouvant susciter des identifications multiples de la part des téléspectateurs, soit au profit de sujets souvent anecdotiques reposant sur de « belles images », pour reprendre une expression employée par des journalistes d’Euronews, ou des « histoires humaines », par exemple [46]  Ainsi, l’agence Reuters Television propose à ses clients... [46] .

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Un responsable d’Euronews décrit très bien la « transformation de cette chaîne assez bordélique, assez hétéroclite, très européenne et finalement très variée » en une chaîne qu’il qualifie de « robinet à infos » : « une espèce d’info moulinée menu, hard news, donc vraiment de l’info internationale pur jus, telle qu’on la rencontre absolument partout, banalisation. Ça, ç’a été un premier axe de travail. Mais il faut voir l’autre côté de la médaille, c’est aussi ce qui se vend le mieux, ce qui ressemble à ce que font les autres, ce qui est d’une certaine façon gage de crédibilité, c’est tout sauf de l’inventivité, c’est tout sauf de la créativité, c’est tout sauf de l’audace, c’est un format bien connu, mais on sait que ça marche. »

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Les chaînes d’information respectivement américaine et anglaise Fox et Sky News, propriété de l’Australo-Américain Rupert Murdoch, incarnent de manière extrême cette nouvelle définition dominante et dépolitisée de l’information qui laisse aussi, dans leur cas, une place de plus en plus grande à l’actualité privée ou publique des vedettes de différents domaines (cinéma, sport, musique, politique, etc.) comme l’a montré l’importante médiatisation en Europe de « l’affaire Monika Lewinsky » ou le procès de l’ancien sportif américain O. J. Simpson. L’actualité internationale est aussi moins strictement politique qu’autrefois au sens où elle recouvre de plus en plus d’autres domaines : le sport qui s’est encore développé, l’économie, qui a donné lieu à des chaînes transnationales spécialisées, l’information médicale et scientifique, l’environnement ou la mode par exemple.

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L’homogénéisation des « sujets-images » internationaux traduit inséparablement l’emprise croissante des logiques économiques et l’intensification de la concurrence professionnelle que se livrent les chaînes nationales et internationales diffusant de l’information. Cette circulation circulaire des images tient à la fois au fait qu’une grande partie des chaînes puisent leurs images auprès des mêmes sources et qu’elles sont en concurrence au sein des champs nationaux. Les rédacteurs en chef des différentes chaînes ne peuvent ignorer la hiérarchisation et le traitement de l’information de leurs concurrents. L’évidence journalistique des événements devient donc d’autant plus grande aux yeux des journalistes quand un ensemble de chaînes d’information qui font « référence » (CNN, BBC World, par exemple) [47]  Le poids de ces chaînes dans la production de l’actualité... [47] en parlent. Tout laisse aussi à penser que la « professionnalisation » du recrutement des journalistes tend probablement à homogénéiser les catégories de perception des cadres dirigeants des grandes agences internationales et des chaînes internationales dominantes persuadés de l’« objectivité » de leur sélection et de leur traitement de l’actualité internationale.

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L’homogénéisation de l’information internationale renvoie, en troisième lieu, au rythme de travail très élevé des journalistes faisant de l’information en continu. On a montré combien, tout particulièrement dans les chaînes d’information en continu, les usages économiques des nouvelles technologies avaient favorisé le développement du journalisme « assis » qui consiste à réaliser l’essentiel des tâches à partir de son bureau [48]  D. Marchetti et O. Baisnée, « L’économie de l’information... [48] . Le temps étant compté, la nécessité d’avoir des images le plus rapidement possible pousse les chaînes, au moins dans un premier temps, à recourir aux « grossistes ». Il en va de même pour les commentaires puisque ceux-ci s’appuient sur les scripts des agences audiovisuelles ou les dépêches des grandes agences écrites : « On a besoin de journalistes qui soient capables d’écrire très vite un papier en recevant une dépêche, en le personnalisant plus ou moins. Quelque part, on ne lui demande pas d’être un vérificateur ou un enquêteur », explique un responsable d’Euronews. Faute de temps et de moyens, les chaînes tendent à s’aligner sur les interprétations dominantes de l’information elles-mêmes produites dans l’urgence [49]  S. Hjarvard, « News Media and the Globalization of... [49] . C’est ce qui explique aussi qu’en dépit de la crédibilité professionnelle des agences les risques d’erreurs sont très grands comme l’a montré, en 1989, l’affaire du faux charnier de Timisoara lors du changement de régime politique en Roumanie [50]  Un charnier attribué à la police politique roumaine,... [50] .

42

« J’ai des gens qui m’ont écrit assez récemment pour me dire : vous avez montré un sujet en disant que ç’avait été tourné dans telle ville alors que ça se passait dans une ville à trois cents kilomètres de là. Et en fait, l’information était erronée mais elle venait d’une agence, donc à partir du moment où nous, on n’a pas de journalistes sur place, on est obligés de se fier à notre source principale que sont les images d’agences ».

(chargée des relations avec les téléspectateurs à Euronews)
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Plus largement, ces contraintes inséparablement temporelles et commerciales ont pour effet de favoriser l’information la plus accessible, non seulement au sens géographique mais aussi au sens politique et économique. Ainsi domine l’information sur les pays les plus développés où un nombre important de journalistes sont présents ou encore celle qui provient des sources les plus officielles, lesquelles inondent les journalistes de documents, de conférences, voire d’images préparés par leurs services de communication.

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Cette homogénéisation croissante des images est donc loin de traduire une autonomisation croissante de l’espace journalistique qui imposerait ses logiques, et notamment ses critères d’« objectivité », pour sélectionner l’actualité internationale. Ce processus d’internationalisation de la production et de la diffusion des images a eu certes des effets sur les pratiques journalistiques de chaque espace national (formats, techniques narratives, etc. [51]  S. Hjarvard, « News Media and the Globalization of... [51] ). Mais les effets les plus évidents de ce processus ne sont probablement pas à chercher, s’agissant de la production et du traitement de l’information, dans le fait que des logiques professionnelles universelles s’imposeraient dans chaque champ national. Comme l’ont montré des travaux consacrés aux agences de presse écrite [52]  Voir par exemple O. Boyd-Barrett et M. Palmer, Le Trafic... [52] , l’information produite, notamment par les agences mondiales ou les chaînes transnationales, apparaît d’autant plus « objective » qu’elle est en affinité avec les intérêts économiques des entreprises médiatiques soucieuses de satisfaire le plus grand nombre de leurs clients ou, du moins, leurs clients les plus importants. L’internationalisation de la production de l’information est donc fortement liée pour l’instant à un processus d’imposition des logiques commerciales. C’est ainsi que la concentration des grands groupes multimédias [53]  Les différents processus d’internationalisation de... [53] a contribué, au moins en Europe de l’Ouest et aux États-Unis, à favoriser, dans les grandes chaînes de télévision, un alignement de l’organisation du travail journalistique sur celle des entreprises d’autres secteurs (développement du travail posté, technicisation et externalisation des tâches, recherche d’une productivité maximale, etc.) et à imposer l’audience comme critère dominant de l’excellence journalistique, entraînant par là un traitement de l’information de plus en plus dépolitisé au profit de visions du monde plus personnalisées et psychologiques.

Notes

[1]

On pourra se reporter à une importante synthèse de ces travaux : T. Mattelart (sous la dir. de), La Mondialisation des médias contre la censure. Tiers-monde et audiovisuel sans frontières, Bruxelles, De Boeck-INA, 2002, chap. 1.

[2]

A. de Swaan, « Sociologie de la société transnationale », Revue de synthèse, 1, 1998, p. 107.

[3]

Cet article s’appuie sur deux enquêtes et sur les rares études anglo-américaines traitant du sujet. Il n’aurait pu être conçu sans le travail d’Olivier Baisnée, Jean Chalaby et Éric Darras avec lesquels j’ai réalisé une grande partie des entretiens utilisés ici. En effet, il résulte de deux enquêtes financées par le programme « Identité européenne » du CNRS. La première a été menée avec Olivier Baisnée au siège d’Euronews, chaîne paneuropéenne multilingue. Elle s’appuie sur des observations ethnographiques et une vingtaine d’entretiens avec les personnels de la chaîne (différents types de journalistes, responsables des ressources humaines, de la distribution, des relations avec les téléspectateurs, directeur artistique). La seconde, initiée par Éric Darras, a été menée à partir d’interviews de personnes travaillant au siège de l’Union européenne de radiotélévision (UER) à Genève où sont réalisées les Eurovision News (EVN), qui constituent une banque d’images pour de nombreuses chaînes européennes. Nous avons aussi été autorisés à suivre le travail de la coordination News de l’UER, puis le travail d’une news editor. Nous tenons à remercier Jean Chalaby, les personnels d’Euronews et de la coordination Actualités de l’UER pour l’aide qu’ils nous ont apportée dans cette enquête. Enfin, je me suis également appuyé sur des entretiens réalisés en 1998 et 2000 auprès de journalistes travaillant dans des chaînes ou des radios d’information en continu généraliste ou sportive.

[4]

L’UER coopère à travers des échanges d’images avec l’ABU (Asia Pacific Broadcasting Union), la NABA (North American Broadcasters’ Association), l’URTNA (Union des radios et télévisons nationales d’Afrique), l’ASBU (Arab States Broadcasting Union) et l’OIT (Organización de la Televisión Iberoamericana).

[5]

Quand il est fait allusion dans ce texte à CNN, il s’agit uniquement de la version internationale de la chaîne.

[6]

H. Kelly-Holmes, European Television Discourse in Transition, Clevedon, Multilingual Matters Ltd, 1999.

[7]

Alors que les États-Unis, où est né le modèle de la télévision commerciale, et, dans une moindre mesure, la Grande-Bretagne connaissaient depuis longtemps cette concurrence entre les chaînes publiques et privées, les habitants de la plupart des pays d’Europe ne recevaient, jusque dans les années 1970, que des chaînes financées largement par les États. Voir R. Collins, « The European Union Audiovisual Policies of the UK and France », in M. Scriven et M. Lecomte (éd.), Television Broadcasting in Contemporary France and Britain, New York, Oxford, Berghahn Books, 1999, p. 200.

[8]

Sur ce sujet, on pourra se reporter à deux articles : J. Chalaby, « Transnational Television in Europe. The Role of Pan-European Channels », European Journal of Communication, vol. 17, 2, 2002, p. 183-203 ; A. Esser, « The Transnationalization of European Television », Journal of European Area Studies, vol. 10, 1, 2002, p. 13-29.

[9]

En France, l’exemple du Monde – dont le titre est explicite – est assez révélateur comme l’indique par exemple la disparition à la « une » du « bulletin de l’étranger » ou la baisse des « unes » et des pages consacrées à l’étranger.

[10]

Pour un point récent des études sur le sujet et un exemple, celui du Los Angeles Times, voir : Ch. E. Baudoin et E. Thorson, « LA Times Offered as Model For Foreign News Coverage », Newspaper Research Journal, vol. 22, 1, 2001, p. 80-93. Sur les débats au sein des rédactions américaines à la suite des attentats du 11 septembre 2001, voir : M. Parks, « Foreign News : What’s Next ? », Columbia Journalism Review, janvier-février 2002, p. 52-57.

[11]

Tous les témoignages et toutes les données existantes aux États-Unis convergent : voir deux articles de S. Halimi dans Le Monde diplomatique (« Les médias américains délaissent le monde », août 1994, et « Un journalisme de racolage », août 1998). En France, s’il n’existe pas d’études chiffrées sur le sujet, plusieurs entretiens confirment cette tendance. En 2002, un journaliste d’une chaîne publique française nous rapportait avec humour les propos significatifs d’un de ses confrères qui allait être nommé à la présentation du journal de 20 heures : « Quand je serai présentateur du journal, il n’y aura pas de sujets étranger avant 20 h 20. » Pour un témoignage, on se reportera à l’ouvrage d’un ancien correspondant de TF1 : A. Chaillou, La Lésion étrangère, Paris, Alias Etc., 2002.

[12]

Ces « bourses » (en anglais : Eurovision News Exchange) intègrent des échanges d’informations générales (news) et de sport (EVS).

[13]

Sur ce sujet, on trouvera des développements dans une contribution écrite avec E. Darras, « La construction de l’Europe télévisuelle. L’exemple des échanges d’actualités de l’UER », qui paraîtra en 2003 dans un ouvrage collectif portant sur l’Europe dans les médias (Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica »).

[14]

Elle s’explique notamment par l’intégration des télévisions des pays du Moyen-Orient dans les années 1970, des nouvelles chaînes publiques dans les années 1980 et des chaînes appartenant à l’ex-union des radiodiffuseurs de l’Europe de l’Est en 1993.

[15]

Source : UER.

[16]

Sur ce marché, on trouvera des développements précis dans C. Paterson, « Global Battlefields », in O. Boyd-Barrett et T. Rantanen (éd.), The Globalization of News, Londres, Sage, 1998, chap. 6.

[17]

M. Schudson, Discovering the News. A Social History of American Newspapers, New York, Basic Books, 1978, p. 4-5.

[18]

P. White, Le Village CNN. La crise des agences de presse, Montréal, Presses de l’université de Montréal, 1997, p. 144 sq.

[19]

Les deux principaux cas de refus des sujets d’agence que nous avons pu observer sont les suivants : les images proposées sont relativement similaires à celles précédemment diffusées dans les EVN ou les sujets des membres sont jugés plus complets.

[20]

Les chiffres sont empruntés, pour la période 1964-1994, à un ouvrage sur les EVN (A. A. Cohen, M. R. Levy, I. Roeh, M. Gurevitch, Global Newsrooms, Local Audiences. A Study of the Eurovision News Exchange, Londres, John Libbey, 1996, p. 4) et, pour la période ultérieure, à l’annuaire 2001 de l’UER.

[21]

C. Paterson, « Global News Service », in A. Sreberny-Mohammadi, D. Winseck, J. McKenna et O. Boyd-Barrett, Media in Global Context. A Reader, Londres, Arnold, 1997, p. 148 sq.

[22]

Pour un exemple de ces formats, voir M. Palmer, « L’information agencée, fin de siècle. Visions du monde et discours en fragment », Réseaux, 75, 1996, p. 87-110.

[23]

Les images du sport-spectacle coûtent de plus en plus cher car leur diffusion est soumise à une économie spécifique. Pour pouvoir relater les grandes compétitions, les chaînes doivent acheter les images (qui ne peuvent être diffusées que sous certaines conditions) à l’organisme détenteur de droits ou être abonnées aux agences qui ont acquis ces droits.

[24]

Pour une illustration, voir le cas anglais : J. Tunstall, Newspaper Power. The New National Press in Britain, Oxford, Oxford University Press, 1996, p. 339-353.

[25]

Voir O. Baisnée et D. Marchetti, « Euronews, un laboratoire de production de l’information “européenne” », Cultures et conflits, 39, 2000, p. 121-155.

[26]

Le nombre de journalistes permanents s’élevait fin 2000 à 135, mais ce chiffre s’explique par le fait que la chaîne était diffusée en six langues et qu’une même image était commentée par six journalistes différents. À titre de comparaison, la même année France 2 comptait 330 journalistes.

[27]

Les chiffres du personnel n’ont qu’une valeur indicative : notre enquête au siège intervenait en effet en pleine phase de réorganisation de la coordination Actualités.

[28]

C. Paterson, « Global Battlefields », art. cit., p. 87.

[29]

Voir notre article avec O. Baisnée, « L’économie de l’information en continu. À propos des conditions de production dans les chaînes d’information en continu en général et à Euronews en particulier », Réseaux, 114, 2002, p. 181-214.

[30]

On peut citer par exemple Phoenix (ARD-ZDF), ZDF : Infobox (ZDF), Eins extra (ARD) en Allemagne ; Canal 24 Horas (RTVE) en Espagne ; BBC News 24 (BBC), BBC Parliament (BBC) en Grande-Bretagne ; SVT 24 (SVT) en Suède ; RAI News 24 (RAI) en Italie ; LCI (TF1) et i > télévision (Canal +) en France.

[31]

Expression employée par un membre de la rédaction lors d’un entretien réalisé en 2000.

[32]

D. Marchetti et O. Baisnée, « L’économie de l’information en continu… », art. cit.

[33]

F. Heinderycks, L’Europe des médias, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, 1998, p. 168 sq.

[34]

Ce constat est ancien. Karl Deutsch (« The Propensity to International Transactions », Political Studies, vol. 8, 2, 1960, p. 147-155) a bien montré que l’orientation internationale des pays dans différents types de transactions est inverse à leur taille. Johan Heilbron (« Échanges culturels transnationaux et mondialisation : quelques réflexions », Regards sociologiques, 22, 2001, p. 150-154) a avancé quatre raisons majeures pour expliquer ces décalages : les groupes sont d’autant plus intéressés aux échanges qu’ils sont petits ; les différences d’échelle défavorisent les « petits pays » ; leur population est dépendante de nombreux services et marchandises parce qu’ils ne sont pas produits sur le territoire national ; les élites des « petits pays » se définissent largement par rapport à celles des « grands pays ».

[35]

Pour prendre l’exemple de la France, l’actualité internationale sélectionnée dans les journaux télévisés dans les années 1980 et 1990 tend à privilégier plusieurs zones géographiques : les États-Unis et le Proche-Orient, puis les grands pays voisins (Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Espagne) et les anciennes colonies. À l’inverse, l’Asie et l’Amérique du Sud sont des régions très peu traitées.

[36]

H. J. Gans, Deciding what’s news, New York, Vintage Books, 1980, p. 15-16.

[37]

Pour le cas français, voir J. Duval, « Concessions et conversions à l’économie. Le journalisme économique en France depuis les années 1980 », Actes de la recherche en sciences sociales, 131-132, 1994, p. 56-75.

[38]

J. Tunstall, The Media are American. Anglo-American Media in the World, New York, Columbia University Press, 1977, p. 48-49.

[39]

Il va de soi que certains choix d’implantation dépendent aussi du type de régime politique. Les journalistes d’Euronews racontaient par exemple la difficulté à traiter le conflit algérien en raison du manque d’images.

[40]

On s’appuie ici sur l’enquête ethnographique réalisée à la fin des années 1990 par C. Paterson : « Global News Service », in A. Sreberny-Mohammadi, D. Winseck, J. McKenna et O. Boyd-Barrett, Media in Global Context. A Reader, op. cit., p. 145-160. L’auteur montre que les rédactions des deux agences sont essentiellement composées de journalistes de couleur blanche, quasi exclusivement des hommes, de nationalité anglaise, américaine ou australienne.

[41]

Ces choix engagent aussi des conceptions différentes de l’information, qui ne vont pas sans provoquer des critiques rappelant celles qui se sont élevées en France à la fin du xixe siècle sur les dangers de l’« américanisation » du journalisme. Ainsi, un journaliste italien d’Euronews explique ce qui caractérise selon lui le style « anglo-américain » : « Tout le monde ici peut le dire, ils ont leur style à eux, c’est-à-dire l’important, c’est l’information, rigide, stricte, les faits et tout ça. Et ils se détachent pas tellement de ce qui est la dépêche. Tandis que les autres […] je parle des Français, des Italiens, des Espagnols et tout ça […] on a tendance à chercher la conclusion, à se détacher un peu de la dépêche. Susciter… prendre un peu de distance par rapport à la dépêche. Donner un peu de style à la chose ».

[42]

J. Tunstall et M. Palmer, Media Moguls, Londres, Routledge, 1991.

[43]

Bien évidemment, cette lutte pour la suprématie politique concerne les États-Unis mais aussi essentiellement les pays d’Europe de l’Ouest. Ainsi, certains d’entre eux ont créé, dans des logiques à la fois politiques et économiques, des chaînes publiques d’information internationales ou nationales dans les années 1980 et 1990. En effet, comme ce fut le cas pour les radios, les États voulaient préserver, voire développer, leurs zones d’influence dans différentes régions du monde, qu’il s’agisse notamment de la Grande-Bretagne, de la France ou encore de l’Espagne. Le développement de versions internationales de chaînes nationales (la TVE pour l’Espagne), de chaînes internationales généralistes reprenant des programmes nationaux (TV5 pour la France), mais aussi de chaînes d’information en continu (BBC World, Euronews, etc.), s’inscrit dans cette perspective politique. Un document interne de l’UER précise clairement l’enjeu du développement des chaînes d’information en continu issues des membres : « Si nous prenons les bonnes décisions, on pourra avoir le système le plus puissant de collecte d’informations dans le monde. »

[44]

M. Machill, « Euronews : the first European news channel as a case study for media industry development in Europe and for spectra of transnational journalism research », Media, Culture and Society, vol. 20, 3, 1998, p. 428-429.

[45]

Sur ce sujet, voir le numéro double d’Actes de la recherche en sciences sociales portant sur « le journalisme et l’économie » (131-132, mars 2000). Il est utile de rappeler que les modèles relationnels construits ici à partir de cas nationaux permettent de décrire des mécanismes beaucoup plus généraux (cf. P. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Le Seuil, 1994, p. 7-29).

[46]

Ainsi, l’agence Reuters Television propose à ses clients un feed intitulé « Life ! » consacré aux histoires humaines (et animales) concernant la planète.

[47]

Le poids de ces chaînes dans la production de l’actualité internationale dominante ne tient pas à des critères quantitatifs de diffusion mais au fait qu’elles sont regardées ou surveillées, au moins en Europe de l’Ouest et aux États-Unis, par les rédactions en chef des chaînes nationales et les élites politiques et économiques.

[48]

D. Marchetti et O. Baisnée, « L’économie de l’information en continu… », art. cit.

[49]

S. Hjarvard, « News Media and the Globalization of the Public Sphere », Working Paper presented at the conference « International News in the Twenty-First Century », 16-17 mars 2000, University of Leicester, p. 23.

[50]

Un charnier attribué à la police politique roumaine, la Securitate, est découvert à Timisoara le 22 décembre 1989. En janvier 1990, une enquête a prouvé qu’il s’agissait de corps humains rassemblés pour la circonstance et sans lien avec les événements de l’époque.

[51]

S. Hjarvard, « News Media and the Globalization of the Public Sphere », art. cit., p. 20.

[52]

Voir par exemple O. Boyd-Barrett et M. Palmer, Le Trafic des nouvelles, Paris, Moreau, 1981 ; M. Palmer, Des petits journaux aux grandes agences, naissance du journalisme moderne, Paris, Aubier, 1983 ; O. Boyd-Barrett et T. Rantanen (éds), The Globalization of News, op. cit.

[53]

Les différents processus d’internationalisation de la production de l’information sont analysés par S. Hjarvard, « News Media and the Globalization of the Public Sphere », art. cit.

Résumé

Français

Le marché des images dites «internationales», diffusées dans les rubriques «étranger» des journaux télévisés, a connu une expansion sans précédent dans les années 1980 et 1990 en raison de l’augmentation du nombre de chaînes de télévisions commerciales et du développement de technologies qui permettent de produire et de traiter de plus en plus d’images, de plus en plus rapidement. Contre toute attente, cette double évolution n’a pas favorisé une diversification des sujets d’actualité consacrés aux pays étrangers. À partir d’une première analyse des conditions de production, de sélection et de circulation des images de l’actualité internationale diffusées dans les pays d’Europe de l’Ouest et aux États-Unis, cet article se propose d’expliquer ce paradoxe. L’auteur montre tout d’abord que l’accès du grand public à des images internationales tend à se réduire, les chaînes nationales de grande audience ayant diminué la part accordée à l’actualité étrangère. Celle-ci est aujourd’hui essentiellement traitée par les chaînes d’information en continu, notamment transnationales, qui s’adressent à des publics restreints. Ensuite, les images internationales sont produites par un nombre de plus en plus faible d’agences et de médias, du fait de la restructuration du marché des producteurs d’images essentiellement au profit des agences audiovisuelles privées. Enfin, ce marché a été également affecté par les transformations des conditions mêmes de production de ces images sous l’effet de l’emprise croissante des logiques économiques : l’information internationale est de plus en plus une information produite au moindre coût (réduction du personnel permanent, externalisation de la production, etc.). Ces trois phénomènes ont contribué à homogénéiser fortement la sélection et le traitement de l’actualité internationale.

English

SummaryThe market of the so-called «international» images diffused in the «foreign news» slot of TV news programs soared to unprecedented levels in the 1980’ s and 90’ s owing to the rise in the number of commercial television channels and the development of technologies making it possible to produce and process more and more images faster and faster. Contrary to all expectations, this twin development did not favor diversification of the subjects devoted to foreign countries. Using a preliminary analysis of the conditions of production, selection and circulation of the images of international news items diffused in Western Europe and the United States, the present article undertakes to explain this paradox. The author shows first of all that general-public access to international images is falling because big-audience national channels have cut the time devoted to foreign news, which is now shown for the most part on continuous and notably transnational news channels aimed at more restricted audiences. Secondly, international images are produced by an ever smaller number of agencies and media owing to the restructuring of the image-producer market essentially to the benefit of private audiovisual agencies. And finally this market has also been hit by changes in the conditions of production of these images under the impact of the growing grip of economic logics: international news is increasingly news produced at the least cost (continual reduction of personnel, outsourcing of production, etc.). These three things have contributed to strongly homogenize the selection and treatment of international news.

Deutsch

Der Markt sogenannter «internationaler» Bilder, die unter dem Titel «Ausland» in den Fernsehnachrichten verbreitet werden, hat in den 1980er und 1990er Jahren eine unvergleichliche Ausweitung erfahren, bedingt durch die Zahl kommerzieller Sender sowie der Entwicklung von Technologien, die es erlauben, immer mehr Bilder immer schneller zu produzieren und zu verarbeiten. Entgegen allen Erwartungen hat diese doppelte Entwicklung nicht zur Diversifizierung der Themen beigetragen, die fremden Ländern gewidmet sind. Ausgehend von einer ersten Analyse der Produktions- und Auswahlbedingungen der Bilderzirkulation internationaler Nachrichten, die in Westeuropa und den Vereinigten Staaten verbreitet werden, bemüht sich der Aufsatz, dieses Paradoxon zu erklären. Der Autor zeigt zunächst, dass sich der Zugang des breiten Publikums zu internationalen Bildern verengt, da die großen nationalen Publikumsender den Anteil internationaler Nachrichten verringert haben. Diese werden vor allem von reinen Informationskanälen behandelt, insbesondere von transnationalen Sendern, die sich an ein beschränktes Publikum richten. Darüber hinaus werden die internationalen Bilder von einem immer kleiner werdenden Kreis von Agenturen und Medien produziert, da die Restrukturierung des Marktes der Bilderhersteller in erster Linie privaten audiovisuellen Agenturen zugute kam. Schließlich wurde der Markt ebenfalls von den Veränderungen der Herstellungsbedingungen dieser Bilder selbst betroffen, die zunehmend ökonomischen Gesichtspunkten unterworfen werden: internationale Nachrichten werden zu immer geringeren Kosten produziert (Reduktion des fest angestellten Personals, Outsourcing der Produktion, etc.) Diese drei Phänomene haben dazu beigetragen, die Auswahl und Behandlung internationaler Nachrichten stark zu vereinheitlichen.

Español

ResumenDurante las décadas de 1980 y 1990, el mercado de las llamadas imágenes «internacionales», transmitidas en las secciones «noticias del exterior» de los telediarios, tuvo una expansión sin precedentes. Esto se debió al aumento del número de canales comerciales de televisión, así como al desarrollo de tecnologías que permiten producir y tratar cada vez más imágenes en menos tiempo. A la inversa de lo esperado, esta doble evolución no ha servido para diversificar los temas de actualidad referidos a los países extranjeros. El autor del artículo se propone explicar tal paradoja partiendo de un primer análisis de las condiciones de producción, selección y circulación de las imágenes de la actualidad internacional difundidas en los países de Europa Occidental y los Estados Unidos. En primer lugar, demuestra que el acceso del público en general a las imágenes internacionales tiende a reducirse, ya que los canales nacionales de gran difusión han limitado el espacio dedicado a las noticias del extranjero. Hoy día, de éstas se ocupan sobre todo los canales de información continua, en especial los transnacionales, que se dirigen a categorías restringidas de televidentes. En segundo lugar, dada la reestructuración del mercado de los productores de imágenes –esencialmente en beneficio de las agencias audiovisuales privadas–, el número de agencias y medios de comunicación que producen las imágenes internacionales es cada vez menor. Finalmente, dicho mercado también se ha visto afectado por las transformaciones de las propias condiciones de producción de esas imágenes, bajo la creciente influencia de una lógica que obedece a motivos económicos: la información internacional se produce al menor costo posible (reducción del personal permanente, externalización de la producción, etc.). Los tres fenómenos mencionados han generado una marcada uniformidad en la selección y el tratamiento de la actualidad internacional.

Plan de l'article

  1. Le marché restreint de l’information internationale
  2. Le poids croissant des agences audiovisuelles privées
  3. Une information à l’économie
  4. L’homogénéisation de l’information internationale

Pour citer cet article

Marchetti Dominique, « L'internationale des images », Actes de la recherche en sciences sociales 5/ 2002 (no 145), p. 71-83
URL : www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2002-5-page-71.htm.
DOI : 10.3917/arss.145.0071

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