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Actes de la recherche en sciences sociales

2004/1-2 (n° 151-152)

  • Pages : 144
  • ISBN : 2020628244
  • DOI : 10.3917/arss.151.0049
  • Éditeur : Le Seuil
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Charles S. Ascher, qui fut l’un des protagonistes principaux d’un projet d’internationalisation de la public administration comme théorie, pratique, discipline et groupe d’action entre les années 1930 et 1960 et, à ce titre, un des personnages les plus actifs dans l’histoire contemporaine de la circulation internationale des idées politiques [1]  Cet article est réalisé à partir de recherches menées... [1] , décrit ainsi la double face de son activité : « J’ai passé plusieurs heures avec Tickner, Emmerich et Emil Sady sur le brouillon d’une lettre de la Public Administration Branch de l’United Nations Technical Assistance Administration invitant l’International Union of Local Authorities à proposer une étude de la fourniture de services aux gouvernements locaux par les gouvernements nationaux ou les unions de villes, afin de stimuler l’activité sur ces thèmes dans les pays sous-développés. Maintenant, tel Mickey Mouse jouant au tennis, je me précipite de l’autre côté du filet pour aider à retourner le service. J’ai appris qu’Emmerich serait à la table ronde de l’International Institute of Administrative Sciences en Belgique, et je le pousse à venir à La Haye pour rencontrer Arkema [le secrétaire de l’IULA] afin de précipiter les choses lors d’une négociation directe en juillet prochain [2]  University of Virginia Special Collections Library... [2] . »

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Le travail d’Ascher et des autres membres du « système international de la public administration » s’inscrit au jour le jour dans un projet universaliste et universalisant, fondé sur une démarche donnée pour scientifique, qui vise à établir des formes d’organisation, des principes d’action et des modes de gouvernement capables de s’étendre à l’ensemble de la planète – même si les praticiens de la public administration savent faire preuve de pragmatisme lorsqu’on en vient aux réalisations pratiques et qu’il faut s’adapter aux systèmes locaux. Cette production de textes théoriques et pratiques en public administration, sous forme de rapports, d’ouvrages de recherche tout autant que de réformes administratives, de structures de recherche et d’enseignement ou de structures savantes d’universitaires et de praticiens, n’impose pas une one best way, une manière unique de définir les contenus de l’activité administrative et gouvernementale. Il diffuse plutôt des manières de faire, des valeurs, des cadres de référence assez flexibles pour être accueillis et adaptés à travers l’Europe, l’Asie, l’Afrique ou l’Amérique latine, par des partenaires désireux de participer à cette entreprise tout aussi pratique que théorique, politique que culturelle.

ASPA American Society of Public Administration

ECOSOC Economic and Social Council (Nations unies)

ICA International Cooperation Agency (gouvernement des États-Unis d’Amérique)

IFHTP International Federation of Housing and Town Planning

IIAS International Institute of Administrative Sciences

IULA International Union of Local Authorities

OIG Organisations intergouvernementales

ONG Organisations non gouvernementales

PACH Public Administration Clearing House

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La trajectoire professionnelle et sociale de Charles Ascher et son rôle dans la mise en application à l’échelle internationale des préceptes de la public administration permettent d’appréhender concrètement ces modes d’institutionnalisation de la « mondialisation ». L’examen détaillé du travail quotidien qu’il accomplit de la fin des années 1940 à la fin des années 1960 fait apparaître les méthodes, possibilités et contraintes propres à sa position, que l’on pourrait qualifier d’« interprète de l’universel [3]  Cette notion s’inspire des propositions de Pascale... [3]  ». Ascher s’évertue à ne jamais laisser penser qu’il agit par ambition personnelle ou par soumission à des stratégies nationales pour être à chaque instant un recours, un tiers, une force de proposition « neutre » dont la légitimité tient, d’une part, à la soumission revendiquée aux règles de l’objectivité scientifique dans l’approche des phénomènes administratifs, des méthodes de gouvernement ou des problématiques de politique publique et, d’autre part, à la référence affirmée au projet d’une société planétaire unifiée [4]  Armand Mattelart, Histoire de l’utopie planétaire.... [4] . La notion d’interprète rend également compte du travail de retraduction qu’Ascher effectue sans cesse pour rendre possibles les interactions entre les différents agents qu’il met en contact, et la multiplicité de ses fonctions pratiques : passeur actif, introducteur, organisateur, éminence grise, manipulateur, ou prescripteur. Enfin, elle rappelle que son activité s’exerce sous des contraintes qui ne sont pas ici linguistiques mais s’inscrivent dans un contexte de géopolitique savante et diplomatique, à la jonction d’espaces sociaux et politiques aussi divers que les batailles de couloir onusiennes, les jeux du monde académique, les relations diplomatiques multilatérales, les perceptions culturelles transatlantiques ou entre Nord et Sud, les problèmes concrets de l’administration des pays d’Amérique latine ou d’Asie ou les mutations des systèmes de pouvoir aux États-Unis.

Comment Ascher a internationalisé la public administration

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Figure de second rang, absent ou marginal dans les index des ouvrages de science politique ou de public administration, Ascher est pourtant au centre des réseaux américains et internationaux de la public administration, réseaux qu’il met en place et fait vivre dans le long terme avec ses partenaires états-uniens, européens, asiatiques, latino-américains. Ce « clerc » du monde intellectuel peut aussi être défini comme un clerk (employé de bureau, vendeur) de la public administration. Les ressources de son action internationale sont déjà constituées dans les années 1930, lorsqu’il rejoint le complexe d’associations d’administrateurs et d’élus locaux, étatiques et fédéraux qui se met en place sur le campus de l’université de Chicago à partir de 1929, et joue un rôle crucial, aux États-Unis, dans la formalisation du système de la public administration aux États-Unis.

L’émergence de la public administration dans les années 1920

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Inspirée de Woodrow Wilson et de Franck Goodnow, la public administration se constitue en discipline à part entière dans les années 1920 en postulant l’unité du processus administratif, en prônant son autonomie par rapport au droit et à la politique et en revendiquant son lien théorique et pratique avec les thèmes du management, la possibilité d’une administration scientifique et la place centrale de l’administration dans la question du gouvernement contemporain. Ce qui frappe peut-être encore plus que l’existence d’un groupe fermé contrôlant l’accès à l’espace social et théorique de la public administration, c’est le caractère intégré et systématique d’un projet d’action et de coordination pour « l’amélioration du gouvernement ».

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Ce nouveau système est initié par des hommes familiers des institutions de la première génération spécialisées dans l’étude de l’administration – pour les avoir animées, soutenues ou créées. Il résulte d’une coalition stratégique entre universitaires (comme Leonard White et Charles Merriam, du département de science politique de l’université de Chicago), experts du conseil et de la réforme administrative (tel Luther Gulick, directeur du National Institute of Public Administration), administrateurs réformistes locaux, d’États ou fédéraux (à l’image de Louis Brownlow, ancien city manager) et gestionnaires des grandes fondations philanthropiques (Raymond Fosdick et Beardsley Ruml, responsables du complexe philanthropique rockefellerien [5]  Les travaux de Barry Karl (Executive Reorganization... [5] ).

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Tous vont se trouver associés à la création et à la gestion des nouvelles institutions qui forment le système de la public administration [6]  Pour une approche plus détaillée, voir Pierre-Yves... [6] avec la mise en place à partir de 1929-1930, de la Public Administration Clearing House de Chicago et du groupement d’associations professionnelles d’administrateurs et d’élus qu’elle y fédère, un complexe familièrement dénommé 850 group ou 1313 center en fonction de ses adresses successives. Ils sont également liés à un réseau d’institutions universitaires et de recherche, centré sur le campus de l’université de Chicago (parmi lesquelles on trouve le Committee on Public Administration créé en 1929 au sein du Social Science Research Council, l’American Society of Public Administration fondée en 1939, ainsi que son journal la Public Administration Review et les divers comités et rencontres qui assurent la vie scientifique de la communauté). Enfin, ils travaillent en étroite association avec l’organisation qui finance et coordonne le système, le Spelman Fund of New York, organe de la philanthropie Rockefeller créé en 1929 et voué à partir de 1930 à l’activité d’organisation du champ de la public administration.

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Ce système produit dans la décennie 1930 toute une série d’initiatives qui changent le fonctionnement organique, académique et pratique de l’administration : augmentation du niveau de diplôme des recrues, standardisation et renouvellement des procédures administratives (évaluation des personnels, organisation des services), développement d’un esprit de corps, etc. La public administration comme corps de savoir et comme pratique est un des outils fondateurs de la mise en place du big government et de l’extension des activités gouvernementales, notamment fédérales, tant durant le New Deal que durant les années de la Seconde Guerre mondiale.

Ascher se forme à la science de l’administration

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La participation d’Ascher à ce complexe met une fin à sa carrière de juriste commencée en 1921 après l’obtention d’un diplôme de droit à l’université Columbia [7]  D’abord avocat dans deux cabinets de Wall Street, Ascher... [7] . Assistant de Louis Brownlow, directeur de la PACH qui coiffe la vingtaine de groupements professionnels finalement associés au 1313, il contribue à gérer, organiser, créer des associations d’administrateurs ou d’élus et leurs services communs (documentation, publication, audit, conseil, ingénierie…). Il y apprend le métier de l’administration des associations et de leurs activités (conférences, rencontres), de la coordination interas-sociative, de la mise en synergie entre associations, gouvernements et monde de la recherche en sciences sociales, du développement et de l’activation de réseaux, de la définition et circulation de l’information, ainsi que la routine grise et minutieuse des travaux d’enregistrement des décisions, des noms des personnes et des lieux, des circonstances ou le travail incertain et incessant des relations humaines dans des situations de coordination non hiérarchiques [voir l’extrait de son journal, 14 juillet 1958, p. 53]. C’est tout ce b.a.-ba non formalisé qui lui permet, avec ses complices Louis Brownlow, Don Price, Donald Stone, Herbert Emmerich et quelques autres, d’acquérir une maîtrise sociale, théorique et culturelle de la public administration états-unienne dans les années 1930.

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Il y conquiert aussi peut-être cette « passion de l’anonymat », maîtrise paradoxale de l’effacement actif et de la discrétion influente que son mentor Louis Brownlow établit en condition d’une action efficace dans la sphère de l’amélioration des pratiques gouvernementales et administratives [8]  Brownlow fait de l’expression le titre du second volume... [8] . C’est aussi par cette association avec le 1313 qu’Ascher constitue la ressource domestique sociale et intellectuelle de son action internationale à venir. Le réseau des associations du 1313, qui inclut aussi bien les gouverneurs d’États que les responsables des départements fiscaux des municipalités ou les fonctionnaires fédéraux du Welfare, le place au contact des pratiques et innovations administratives, tout particulièrement avec ces structures et pratiques nouvelles que le New Deal fait fleurir dans les États-Unis des années 1930 : agences semi-autonomes et spécialisées, politiques sectorielles et administrations nouvelles, management research du Bureau of Budget, réorganisation de l’exécutif fédéral, etc. À l’instar d’un certain nombre d’anciens du 1313, Ascher participe directement au travail de certaines de ces agences entre 1941 et 1946 [voir Ascher au travail en 1942 p. 56]. Le programme international du 1313, marqué par une activité d’importation des pratiques administratives européennes et une implication croissante dans le travail et le fonctionnement de certaines associations internationales jugées propices à soutenir cette activité importatrice, participe aussi à l’inscription d’Ascher dans un cercle plus large, même s’il ne prend pas alors directement part aux flux transatlantiques (congrès, voyages d’études, comités de direction des associations internationales) qui sont une composante capitale de la conception et du programme du 1313 [9]  Pour une vision d’ensemble, voir Pierre-Yves Saunier,... [9] . Cette activité le place aussi au cœur des contacts interindividuels qui font exister le petit monde états-unien de la public administration, dans les sphères gouvernementales, les milieux universitaires ou les institutions privées de la recherche gouvernementale. C’est d’ailleurs en tant que secrétaire de la branche recherche du Public Administration Committee du Social Science Research Council, la structure qui organise la recherche en sciences sociales dans les États-Unis de l’entre-deux-guerres, qu’Ascher fait ses premiers pas personnels sur le terrain de l’internationalisation, avec l’organisation de deux conférences sur l’administration des organisations internationales et l’organisation supranationale [10]  On peut mentionner ici que Charles Ascher présentait... [10] . Il bascule définitivement dans cette dimension aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale [11]  Ce basculement, de l’aveu même d’Ascher, est en partie... [11]  : assistant du directeur général de l’UNESCO d’avril 1947 à décembre 1948 (avec la mission cruciale de mettre en place les programmes de l’organisme), représentant officiel auprès des Nations unies et des autres organismes internationaux de diverses associations internationales liées à la PACH (à partir de 1949), puis codirecteur et directeur du centre international que PACH créé à New York à quelques encablures du siège des Nations unies (à partir de 1950), Ascher commence alors le travail qui l’occupe jusqu’au début des années 1970. Pendant ce quart de siècle, Ascher est une des chevilles ouvrières de la mise en place et du fonctionnement d’un système international en public administration. Ce système, propulsé par les financements de la grande philanthropie états-unienne, met en relation des associations internationales, des organismes intergouvernementaux, des structures états-uniennes (sociétés d’administrateurs, groupes académiques, agences gouvernementales comme l’International Cooperation Agency/USAID ou l’United States Operations Mission to Japan, commissions d’attribution de bourses, etc.), des groupes nationaux ou régionaux (écoles et instituts d’administration, sociétés savantes et professionnelles) et ces mêmes fondations philanthropiques. Il est tourné, pour ceux qui l’animent, vers la perspective lointaine d’un ordre mondial pacifié par une prospérité née de la société de marché et la diffusion de la démocratie libérale, perspective qui appelle le perfectionnement de la machine administrative et gouvernementale, du niveau local jusqu’à l’échelle supranationale. Cette perspective administrative globale, ébauchée dans les années 1930 au 1313, en harmonie avec les visions qui soutiennent l’action internationale et internationalisante de la philanthropie rockefellerienne ou carnegienne depuis le début du xxe siècle, s’accompagne de perspectives régionales (Nord et Sud) ou opérationnelles de moyen terme, et se traduit dans le court terme par l’investissement dans la mise en relation des différents acteurs qui peuvent participer à l’avènement espéré, en une version sophistiquée des premières considérations carnegiennes sur le mutual understanding [12]  Pour une formulation des espaces-temps du projet (« urgence »,... [12] .

Ascher, factotum de l’internationalisation par la public administration

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Le rôle d’Ascher dépasse la simple fonction de transmission. Il n’est pas qu’un messager de bonne volonté qui fait circuler des informations. Sous réserve d’inventaire, et quoique ces succès soient ponctuels et sans cesse à confirmer, il semble avoir contribué par une présence continue et un « lobbying thématique » de tous les instants à faire entrer des thèmes comme l’administration, l’urbain et l’urbanisation dans les agendas des ONG avec lesquelles il travaille. Pendant les décennies où il a animé l’internationalisation de la public administration avec ses complices de l’ère du 1313 (Donald Stone, Herbert Emmerich, Don Price, Rowland Egger entre autres), Ascher contribue puissamment à mettre en place les « réseaux » qui font vivre le système et à définir les rapports entre les principales structures qui le composent. Il a un rôle d’aiguillon auprès des élites administratives que sa propre action et celle de ses compagnons mobilisent dans diverses régions du monde, et notamment dans les nouvelles nations ; un rôle d’intermédiaire pour dégager des ressources financières ou humaines pour leurs organisations (bourses, stagiaires, contrats) ; il façonne aussi de l’intérieur les associations internationales qu’il représente auprès des organismes internationaux, agissant avec force pour leur transformation en groupements à couverture planétaire et multifonctionnelle (mêlant professionnels et agents gouvernementaux) et en organismes de services pour leurs membres, pour les gouvernements locaux et nationaux et pour les organismes intergouvernementaux.

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Plus largement, c’est tout le pôle des ONG qu’il contribue à pousser dans cette direction, tant par son activité informelle de conseil et de discussion que par son rôle de direction et la pérennité de sa présence dans la Conférence des ONG auprès de l’Economic and Social Council des Nations unies. De la même manière, il contribue à acclimater les ONG comme interlocuteurs et partenaires auprès des organismes intergouvernementaux ou des agences états-uniennes de l’assistance internationale ; il est ainsi l’un des auteurs de la mise en place d’une phase particulière du rapport entre associations internationales et organismes intergouvernementaux, ces composantes d’un régime de gouvernance mondiale que l’on commence à considérer sous un angle historique [13]  Divers travaux récents concourent à cette perspective... [13] . Si l’entre-deux-guerres est marqué par un rapport incertain, sous le signe dual de la rivalité et de la coopération (illustré notamment par le rapport conflictuel entre les associations internationales du pôle bruxellois et l’Institut international de la coopération intellectuelle [14]  W. Boyd Rayward, The Universe of Information : the... [14] ), si les années 1970-1980 sont décrites comme le moment de la montée en puissance des ONG, symbolisée par Amnesty International, Médecins sans frontières ou Greenpeace, la période qui court entre 1945 et les années 1970 se caractérise par une forte intégration des actions des associations et des organismes intergouvernementaux, selon une logique présente à la création des organismes des Nations unies. Ascher et ses compagnons du 1313 sont les créateurs et les organisateurs de cette logique et de son fonctionnement, qui rencontre l’approbation des différents partenaires nationaux et notamment du département d’État (conformément aux techniques d’un soft power développées depuis l’époque de la good neighbor policy latino-américaine). L’efficacité de leur contribution s’inscrit dans la longue durée des flux et des contacts mis en place depuis le début du siècle avec l’Europe autour du thème administratif, contacts intensifiés et élargis (dans l’hémisphère américain justement) dans les années 1930 sous l’égide du système de la public administration. L’expérience accumulée est ainsi réinvestie, tant au niveau des principes (appui sur les associations, lien entre recherche et pratique administrative, collaboration entre organismes civils et structures gouvernementales, etc.) qu’à celui des moyens, les grandes fondations philanthropiques états-uniennes contribuant puissamment entre 1945 et 1970 au soutien des programmes intégrant ONG et OIG.

Une feuille de l’agenda de Charles Ascher montrant le quotidien des clercs de la mondialisation, 14 juillet 1958.

Exemple d’un round-up de Charles Ascher, février 1958.

Les round-ups d’Ascher ou la construction pratique d’une administration publique sans État

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Les round-ups d’Ascher, dont plusieurs séries nous sont conservées, permettent de saisir les conditions du succès de cette entreprise, et gardent la trace du travail d’internationalisation mené au quotidien par Ascher [voir un round-up, février 1958, p. 54]. Leur existence même témoigne du souci de coordination qui marque toute l’entreprise. Ascher les rédige, à raison d’un à quatre par mois, afin de tenir régulièrement informés ses compagnons. Les destinataires réguliers en sont Herbert Emmerich, Donald Stone et Rowland Egger, ses complices du 1313. Ces mémos participent de la logistique de la coopération entre ces membres du noyau dur du système international de la public administration, et complètent les rencontres (fréquentes), les correspondances (volumineuses) ou les appels téléphoniques (parfois quotidiens) au cours desquels ils synchronisent leur action, chacun venant suppléer ou soutenir l’autre dans ses démarches, investigations ou requêtes, avec un redoutable effet de redoublement auprès des interlocuteurs. Chaque numéro des round-ups condense en quelques pages toutes les rencontres, démarches, décisions entreprises par Ascher en direction des diverses composantes du système que son activité a établi, depuis les conversations aux entractes des spectacles de musique classique des grandes salles new-yorkaises jusqu’aux séances de comité de direction associatif ou aux négociations financières avec les organismes gouvernementaux ou philanthropiques. La métaphore de Mickey Mouse se révèle particulièrement pertinente pour saisir ce qui rend possibles et efficaces cette activité incessante et cette ubiquité, autant géographique que fonctionnelle, que révèle la lecture des round-ups. Un jour à Tokyo, le lendemain à Manille puis parcourant le continent européen, Ascher traverse les séances des organes de direction des associations internationales, les conférences des sociétés académiques ou professionnelles, les entretiens au département d’État ou les sessions de diverses commissions d’attribution de bourses avec une ligne directrice constante : la coordination de l’ensemble de ces activités au service de la généralisation des méthodes d’action et d’organisation de la public administration. Juge un jour, il est partie le lendemain, il crée la demande et assure l’offre, comme dans le cas d’école exposé dans la citation placée au début de cette note. Cette ubiquité est partagée par ses compagnons, à l’image de Price, Emmerich, Stone ou Egger, qui l’accompagnent d’un multipositionnement social, occupant successivement ou simultanément des positions universitaires, administratives (aux échelles nationales et supranationales) et associatives, tout en jouant régulièrement le rôle de conseiller ou d’expert dans tous ces cénacles. Cette ubiquité n’est pas versatilité ; elle se traduit chez Ascher en efficacité grâce à la tenue méticuleuse et quasi obsessionnelle de notes, agendas, carnets où sont consignés les noms de tous ceux qu’il rencontre, le temps qu’il fait, les propos tenus lors des réunions aussi bien que les moyens de transport utilisés ou les résultats des matchs de tennis ou de ping-pong joués avec son épouse [voir l’extrait de son journal, 14 juillet 1958, p. 53]. La sociabilité du couple tourne d’ailleurs autour du travail international et la maison Ascher est un lieu de sociabilité gastronomique et d’hébergement convivial pour un nombre croissant de visiteurs étrangers qui rejoignent le système international de la public administration [15]  Cette fusion entre vie privée et vie publique est facilitée... [15] . Cette activité d’interaction directe s’accompagne par ailleurs d’une correspondance abondante, qui mêle la chaleur des relations personnelles aux directives et suggestions concernant la marche du système [16]  Ascher est, par exemple, le grand ordonnateur des lettres... [16] .

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Ensemble, correspondance et round-ups permettent de saisir les options choisies par Ascher et ses compagnons dans leur action d’internationalisation. Fidèles à leur acculturation dans le système domestique créé par Louis Brownlow au 1313 pour la rénovation des modes de gouvernement et d’administration dans les États-Unis des années 1930, Ascher et ses complices cultivent l’effacement, le désintéressement, la relation amicale, la mise en contact, la suggestion, refusent les positions de pouvoir auxquelles ils préfèrent les situations de conseil, se livrent rarement à des démonstrations d’autorité et sont par-dessus tout soucieux de dénationaliser leur action. Tant par stratégie que par conviction, et dans un mélange souvent paradoxal, ils parlent et agissent au nom de l’universel qu’ils tentent d’édifier. Que cet universel soit fortement teinté des valeurs états-uniennes et que sa réalisation signifie en particulier la diffusion, en matière de public administration, de certaines des manières de faire qu’ils ont eux-mêmes contribué à mettre en place dans leur pays ne fait aucun doute.

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Cependant, leur travail est bien celui de la proposition, soucieuse de traduction et d’adaptation par les partenaires de l’entreprise d’internationalisation, et non pas celui de la domination directe et avérée. La dissociation coopérative dont ils témoignent vis-à-vis des structures étatiques états-uniennes et de leur action en matière d’assistance technique en public administration témoigne d’ailleurs d’une distance dont il faut tenir compte dans l’analyse : leur science politique, leur science de l’administration publique, ne se veut pas une science d’État au sens où le droit, la science politique et les « sciences administratives » continentales peuvent l’être, renvoyant ainsi bien évidemment à l’histoire de la constitution des disciplines académiques et des structurations de la vie publique aux États-Unis. Leur action ne se résume pas à une exportation des principes d’une public administration états-unienne en direction du reste du monde. Tout d’abord, il est patent que cette public administration domestique a été définie (comme communauté, discipline, corpus théorique et pratique) par un travail d’importation, de traduction et d’appropriation d’expériences européennes, en un processus commencé à la fin du xixe siècle et parachevé par le travail du 1313 center. Ensuite, le travail d’internationalisation mené dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale concerne aussi le terrain états-unien, qu’Ascher et ses compagnons sont soucieux d’irriguer par la circulation des informations sur les innovations administratives et gouvernementales réalisées ailleurs.

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Leur action et leurs valeurs se situent ainsi entre impérialisme et pluralisme, entre l’inscription dans un cadre national et le dépassement de celui-ci pour un « entre-monde » au-delà – ou en deçà – des États-nations [17]  Le terme « entre-monde » est une traduction libre de... [17] . S’il faut prendre en compte les effets universalisants de ces heurts et affrontements (et donc les dispositions « transnationales » que contient, entre autres, l’universalisme états-unien, exprimé par exemple au début du xxe siècle dans les proclamations de Woodrow Wilson ou les confessions de Randolph Bourne), les analyses en termes d’impérialisme ou de domination ne doivent pas oublier que les processus d’internationalisation se doublent de projets spécifiquement « transnationaux », qui dessinent un espace de pratiques et d’enjeux qui échappent aux échanges nationaux. L’historicisation de ce qui, par raccourci, est appelé « globalisation », rejoint ainsi l’analyse de la genèse des processus d’internationalisation sous différentes espèces, en prêtant une attention particulière aux stratégies, projets et menus travaux des « luttes de l’universel » qu’ils permettent d’identifier [18]  Sur cette proposition d’historicisation, voir par exemple... [18] .

Charles Ascher dans une séance de travail.

Notes

[1]

Cet article est réalisé à partir de recherches menées dans les collections d’archives détenues à Colombia University, Pittsburgh University, University of Virginia, University of Chicago, Ford Foundation, Rockefeller Archive Center et Cornell University, toutes institutions que je remercie pour leur accueil et leur assistance. Mention spéciale à Clifford Rosenberg pour le choix des illustrations tirées du fond Ascher à Columbia. Pour l’analyse de ces processus, voir Pierre-Yves Saunier, « Sketches from the Urban Internationale. Voluntary Societies, International Organizations and US Foundations at the City’s Bedside 1900-1960 », International Journal for Urban and Regional Research, 25 (2), juin 2001, p. 380-403, et « Administrer le monde ? Les fondations philanthropiques et la public administration aux États-Unis », Revue française de science politique, 53 (2), avril 2003, p. 237-255.

[2]

University of Virginia Special Collections Library (UVA), Herbert Emmerich Papers, RG 21/38.711, Box 3, Folder Charles S. Ascher 1956-1962, « Round up 1958 #2, February 1-28 1958 », p. 1.

[3]

Cette notion s’inspire des propositions de Pascale Casanova autour de la « fabrique de l’universel » dans l’espace littéraire et du rôle des intermédiaires de la « traduction » : voir Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 1999, ainsi que « Consécration et accumulation du capital littéraire. La traduction comme échange inégal », Actes de la recherche en sciences sociales, 144, septembre 2002, p. 7-21.

[4]

Armand Mattelart, Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale, Paris, La Découverte, 2000.

[5]

Les travaux de Barry Karl (Executive Reorganization and Reform in the New Deal, Cambridge, Harvard University Press, 1963, et Charles E. Merriam and the Study of Politics, Chicago, University of Chicago Press, 1974) ont été les premiers à mettre en évidence cette conjonction et ses effets.

[6]

Pour une approche plus détaillée, voir Pierre-Yves Saunier, « Ulysses of Chicago. American Foundations and Public Administration, 1900-1960 », in Giuliana Gemelli et Roy McLeod, American Foundations in Europe. Grant-giving Policies, Cultural Diplomacy and Transatlantic Relations, 1920-1980, Bruxelles, Peter Lang, 2003, p. 115-128.

[7]

D’abord avocat dans deux cabinets de Wall Street, Ascher rejoint en 1926 la City Housing Corporation pour être son counsel et secrétaire. Il y collabore à l’entreprise urbanistique et immobilière de Radburn, « the city of the motor age », icône de l’urbanisme états-unien de l’entre-deux-guerres. Dans cette communauté du New Jersey construite et gérée par la City Housing Corporation, Ascher travaille aux côtés de ses futurs partenaires du 1313, Herbert Emmerich et Louis Brownlow. Chargé du suivi légal de tout ce qui touche aux questions de l’immobilier, de l’urbanisme et des procédures de gouvernement dans la nouvelle communauté, il est identifié par Evans McKenzie comme un des inventeurs des formes de gouvernements privés qui régissent aujourd’hui certaines des formes résidentielles et communautaires connues sous le nom de gated communities (Privatopia. Homeowner Associations and the Rise of Residential Private Governments, New Haven, Yale University Press, 1991).

[8]

Brownlow fait de l’expression le titre du second volume de son autobiographie, The Autobiography of Louis Brownlow. Second half. A Passion for Anonymity, Chicago, University of Chicago Press, 1958.

[9]

Pour une vision d’ensemble, voir Pierre-Yves Saunier, « La ridefinizione dell’Internazionale urbana : le fondazioni nordamericane e l’organizzazione internazionale nel campo del governo comunale tra gli anni ‘20 e ‘60 », in Patrizia Dogliani et Oscar Gaspari (éds), L’Europa dei comuni. Origini e sviluppo del movimento comunale europeo dalla fine dell’Ottocento all’Unione europea, Rome, Donzelli, 2003.

[10]

On peut mentionner ici que Charles Ascher présentait quelques affinités biographiques avec l’internationalisation comme état ou propension : descendant d’une famille juive allemande immigrée, ancien élève de l’Ethical Culture School de New York dirigée par Felix Adler, parlant français et allemand depuis son enfance, étudiant dans une université et un département fortement marqués par certaines personnalités tournées vers l’internationalisation (Nicholas Butler, président de Columbia, figure du « pacifisme » réaliste des juristes incarné par le mouvement d’arbitrage des conflits et dirigeant du Carnegie Endowment for International Peace, James Shotwell, fortement impliqué dans le mouvement pacifiste puis dans le soutien aux organismes intergouvernementaux nés du traité de Versailles).

[11]

Ce basculement, de l’aveu même d’Ascher, est en partie lié aux modifications des équilibres de pouvoir domestiques en défaveur des New Dealers. L’international est ainsi une autre voie (de projet, de refuge) pour les perspectives « progressistes » de la politique intérieure US. Ce qui rejoint l’analyse de Jacqueline McGlade sur d’autres programmes fédéraux internationaux (European Recovery Program, Economic Co-operation Agency), voir « The illusion of consensus : American business, cold war aid and the industrial recovery of Western Europe », Ph.D dissertation, George Washington University, 1995.

[12]

Pour une formulation des espaces-temps du projet (« urgence », « hémisphérique » et « global »), on peut se reporter, par exemple, au mémorandum rédigé par Louis Brownlow, Charles Merriam et Guy Moffett (executive secretary du Spelman Fund of New York) pour servir de plan d’action à Nelson Rockefeller lorsqu’il devient Coordinator for Inter American Affairs en 1940 (UVA, Guy Moffett papers, Mss 9768, Box 3, Folder Latin America 1940-42, « Memorandum », notamment p. 1-8).

[13]

Divers travaux récents concourent à cette perspective dont Akira Iriye, Global Community. The Role of International Organizations in the Making of the Contemporary World, Berkeley, University of California Press, 2002 ; John Boli et George M. Thomas (éds), Constructing World Culture. International Nongovernmental Organizations Since 1875, Stanford, Stanford University Press, 1999 ; Daniel Holly, Les Nations unies et la mondialisation. Pour une économie politique des organisations internationales, Paris, L’Harmattan, 2003 ; Jean-Jacques Renoliet, L’UNESCO oubliée. La Société des Nations et la coopération intellectuelle (1919-1946), Paris, Publications de la Sorbonne, 1999.

[14]

W. Boyd Rayward, The Universe of Information : the Work of Paul Otlet for Documentation and International Organization, Moscou, All-Union Institute for Scientific and Technical Information, 1975.

[15]

Cette fusion entre vie privée et vie publique est facilitée par l’activité d’Helen Ascher. Militante de l’American Union for Civil Liberties dans les années 1920 (un groupement bâti autour de la défense de la liberté d’expression), Helen Ascher participe elle aussi au travail international dans les années 1950. Elle représente la Word Federation for Mental Health auprès de l’ONU et préside diverses organisations d’ONG.

[16]

Ascher est, par exemple, le grand ordonnateur des lettres d’anniversaire aux grands anciens du système international de la public administration, ou encore des lettres de condoléances en hommage aux disparus, occasions pour lesquelles il sait initier de véritables vagues de courriers individuels ou institutionnels.

[17]

Le terme « entre-monde » est une traduction libre de l’expression « world in between » proposée par Daniel Rodgers, Atlantic Crossings. Social Politics in a Progressive Age, Cambridge, Harvard University Press, 1998.

[18]

Sur cette proposition d’historicisation, voir par exemple Eric Foner, « American Freedom in a Global Age », The American Historical Review, 106 (1), 2001 ; Frederick Cooper, « What is the Concept of Globalization Good for ? An African Historian’s Perspective », African Affairs, 100, 2001, p. 189-213 ; ou, dans une perspective plus réduite, Pierre-Yves Saunier, « Taking up the Bet on Connections : a Municipal Contribution », Contemporary European History, « Municipal Connections. Co-operation, Links and Transfers Among European Cities in the Twentieth Century », 11 (4), 2002, p. 507-527.

Résumé

Français

Cet article traite du travail transnational mené entre les années 1930 et 1960 par divers protagonistes de la public administration américaine (entendue ici comme discipline, pratique, théorie et communauté professionnelle). Ce travail quotidien se développe entre organismes intergouvernementaux, associations internationales et sociétés professionnelles américaines. On propose ici de contribuer à l’historicisation des phénomènes et processus d’internationalisation en passant par les pratiques qui les définissent, les fondent et les supportent. L’activité et les caractéristiques de Charles Ascher, personnage central de cet article, le posent en démiurge et praticien consommé de ces processus. Ce « traducteur de l’universel » et ses collaborateurs opèrent dans un « système international de la public administration » qui s’inscrit dans un projet universaliste et universalisant, et postule l’existence de phénomènes identifiables comme relevant de l’activité d’administration.

English

SummaryThis article analyses the transnational working practices of various protagonists of the American public administration (discipline, practice, theory and professional community) which took place between the 1930s and the 1960s. This daily collaboration developed between inter-governmental organizations, international associations and professional American companies. The article contributes to the historical contextualization of the phenomena and the internationalization processes through the practices that defined and supported them. The activities and the characteristics of Charles Ascher, the central figure in this article, position him as a demiurge and a consummate practitioner of these processes. This “translator of the universal” and his collaborators operated within an “international system of public administration” imbedded in a universalistic and universalizing project and postulating the existence of phenomena identifiable as being part of administrative activity.

Deutsch

Dieser Artikel untersucht die transnationale Arbeit einiger Protagonisten der amerikanischen public administration, die hier als Disziplin, Praxis, Theorie und professionelle Gemeinschaft verstanden wird, zwischen 1930 und 1960. Diese tägliche Arbeit entwickelt sich zwischen intergouvernementalen Organisationen, internationalen Verbänden und professionellen amerikanischen Gesellschaften. Wir wollen hier zur Historisierung der Phänomene und Prozesse der Internationalisierung beitragen, indem wir die Praktiken, die sie definieren, begründen und unterstützen, in Betracht nehmen. Die Aktivitäten und Charakteristika von Charles Ascher, einer zentralen Persönlichkeit in diesem Artikel, stellen ihn als Demiurgen und vollendeten Praktiker dieses Prozesses vor. Der „Übersetzer des Universellen“ und seine Mitarbeiter operieren in einem internationalen System der public administration, das sich in ein universalistisches und universalisierendes Projekt einschreibt und das die Existenz identifizierbarer Phänomene als der Verwaltung zugehörig postuliert.

Español

ResumenEn este artículo se analiza el trabajo transnacional que entre las décadas de 1930 y 1960 realizaron diversos protagonistas de la public administration estadounidense (entendida aquí como disciplina, práctica, teoría y comunidad profesional). Se trata de una labor cotidiana que se lleva a cabo entre organismos intergubernamentales, asociaciones internacionales y sociedades profesionales norteamericana. Lo que aquí se propone es contribuir a la historicización de los fenómenos y procesos de internacionalización, pasando por las prácticas que los definen, fundamentándolos y sirviéndoles de base. La actividad y las características de Charles Ascher, personaje central del artículo, lo erigen en demiurgo y consumado ejecutante de tales procesos. Este « traductor de lo universal » y sus colaboradores operan en el « sistema internacional de la public administration », un sistema que, por un lado, se inscribe en un proyecto universalista que pretende universalizarse y, por el otro, postula la existencia de fenómenos identificables que incumben a la actividad de la administración.

Plan de l'article

  1. Comment Ascher a internationalisé la public administration
    1. L’émergence de la public administration dans les années 1920
    2. Ascher se forme à la science de l’administration
  2. Ascher, factotum de l’internationalisation par la public administration
  3. Les round-ups d’Ascher ou la construction pratique d’une administration publique sans État

Pour citer cet article

Saunier Pierre-Yves, « «Tel Mickey Mouse jouant au tennis… » », Actes de la recherche en sciences sociales 1/ 2004 (n° 151-152), p. 49-56
URL : www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2004-1-page-49.htm.
DOI : 10.3917/arss.151.0049


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