Actes de la recherche en sciences sociales 2005/5
Actes de la recherche en sciences sociales
2005/5 (no 160)
144 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2020840251
DOI 10.3917/arss.160.0098
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Un impensé des sciences sociales

AuteurSatish Deshpande du même auteur


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Note du traducteur : Hautes castes, basses castes et classes moyennes. Si les travaux de sciences sociales sur l’Inde moderne et contemporaine font couramment référence à ces groupes, leur définition se heurte à plusieurs types de difficultés : d’abord, comme le souligne Satish Deshpande, l’absence de données quantitatives détaillées pour les décrire empiriquement et en saisir l’évolution dans le temps (à l’exception des « Scheduled Castes ») ; ensuite, la rareté des travaux historiques et sociologiques portant sur ces différents groupes et, corrélativement, des divergences de point de vue quant à l’analyse de la société des castes et à ses transformations à l’époque coloniale ; enfin, la force des discours idéologiques contemporains dont les médias se font largement l’écho et qui visent à faire advenir « une classe moyenne indienne » comme un vaste groupe unifié porteur de toutes les espérances d’un marché économique en pleine expansion[1] [1] Pour une vue d’ensemble, voir Imtiaz Ahmad et Helmut...
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2 L’opposition entre hautes castes et basses castes doit être rapportée au principe dominant qui polarise traditionnellement la société des castes et se maintient de nos jours, c’est-à-dire le volume de cette forme spécifique de capital symbolique qu’est la pureté rituelle de chaque caste. Ce principe, dont la définition est un enjeu de lutte permanent entre les castes, est déterminant en ce qu’il commande, combiné avec d’autres traits du système des castes, l’accès différentiel aux différents types de ressources matérielles disponibles dans le monde social, notamment l’éducation, la terre et les moyens technologiques et monétaires requis par les activités artisanales et commerciales. Ce principe ordonne deux pôles distincts. D’un côté, au pôle de moindre pureté, les basses castes (elles-mêmes hiérarchisées du point de vue interne) sont définies globalement par la « barrière de l’intouchabilité » : leur impureté rituelle, liée aux activités de service qui leur sont assignées par la division sociale du travail et l’idéologie brahmanique, les place en deçà de toutes les autres castes, qui leur sont donc supérieures sous ce critère. Mais ce privilège négatif d’ordre rituel commandait anciennement de manière très stricte, et commande encore aujourd’hui pour une grande part (malgré l’arsenal juridique et les politiques de discrimination compensatoire mis en place depuis plus d’un demi-siècle), le cumul de toutes sortes de déprivations d’ordre économique, social et culturel, par exemple : un accès limité à la propriété foncière (variable selon les redistributions de terre dont ces castes ont bénéficiées), un taux d’analphabétisme toujours élevé, une quasi-exclusion des activités marchandes, la relégation dans les emplois subalternes et la ségrégation de l’habitat. Ces attributs négatifs, que redoublaient fréquemment des liens de servage pour dette (économique et symbolique) dans lesquels étaient tenues ces castes de service par leurs patrons, avaient pour seule compensation, dans le système socio-économique ancien d’interdépendance villageoise entre les castes, une redistribution économique a minima sous forme de prestations ou d’avantages en nature (grains, droits de pâture ou de culture sur des lopins de terre réservés). Recensées officiellement sous la catégorie des « Scheduled Castes », celles-ci représentent un peu plus de 16 % de la population totale de l’Inde[2] [2] Sur ces castes, voir Olivier Herrenschmidt, « Les...
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3 De l’autre côté, au pôle de plus grande pureté rituelle, les hautes castes sont en gros traditionnellement de trois types : d’abord les castes de brahmanes définies collectivement par leur quasi-monopole du capital culturel lettré ancien et des savoir-faire rituels propres à l’hindouisme orthodoxe (celles-ci ont pratiquement disparu du monde rural et sont concentrées dans les villes) ; ensuite, les grandes castes agricoles qui détiennent aujourd’hui la propriété foncière (en raison, pour nombre d’entre elles, des fonctions politiques royales qu’elles assumaient régionalement) ; enfin les grandes castes marchandes – les patrons des basses castes se recrutant souvent au sein de ces deux derniers groupes. Si ces hautes castes extrêmement différenciées varient régionalement, comme le système des castes lui-même, elles se caractérisent dans leur ensemble par un degré de pureté rituelle relativement élevé (avec des exceptions régionales, notamment dans le sud de l’Inde) qu’atteste leur défense des valeurs de l’hindouisme orthodoxe pratiqué dans les grands temples hindous très prospères, du nord au sud de l’Inde. Au regard de ces deux pôles, les sociologues s’accordent sur les difficultés à définir rituellement la masse des castes situées en position intermédiaire, notamment les artisans.

4 Les différentes fractions des classes moyennes, dans l’Inde contemporaine, sont issues pour une grande part des transformations de la société des castes pendant la période coloniale. Il faut donc esquisser la genèse de ces groupes pour comprendre la segmentation qui les caractérise aujourd’hui. D’abord, l’introduction d’un système éducatif en langue anglaise dès la première moitié du XIXe siècle a permis l’émergence, en premier lieu dans les grands centres urbains coloniaux (Calcutta, Madras et Bombay), de fractions de classes dotées d’un capital scolaire de type occidental (britannique) à mesure que de nouvelles professions à forte composante culturelle sont apparues : employés de la bureaucratie coloniale, enseignants, juges, avocats ou médecins. Disposant d’un capital culturel traditionnel et dotées de dispositions lettrées anciennement acquises, les hautes castes comme les brahmanes ou les kayasth de l’Inde du Nord ont d’autant plus bénéficié de ces nouvelles opportunités[3] [3] Sur ces transformations, voir Edmund Leach et S. N. Mukherjee...
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que les élites musulmanes de l’Empire mogol, vaincues par les Britanniques, ont dû accomplir un travail de deuil de plus d’un demi-siècle avant de s’engager, avec le handicap de ce retard, sur ce nouveau marché scolaire. Ces nouvelles fractions urbaines occidentalisées et panindiennes ont été les porteurs des transformations culturelles et politiques, notamment au sein du parti du Congrès national indien, qui ont conduit (avec l’appui des masses paysannes mobilisées) à l’indépendance de l’Inde et à la consolidation du régime parlementaire.

5 Mais à côté de ces fractions de classes moyennes issues de la reconversion de castes lettrées ont émergé de nouvelles fractions de marchands, de commerçants et de petits entrepreneurs industriels en majorité hindous ou jaïns, très prospères mais distinctes des grands groupes capitalistes d’origine parsie comme les Tata ou les Birla[4] [4] On reprend ici l’article de Claude Markovits, “Merchants,...
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. Engagé dans la seconde moitié du XIXe siècle et parfois même avant, leur développement s’est accéléré après 1920. Ces groupes de bania (marchands) gujaratis ou marwaris du nord-ouest de l’Inde, par exemple, porteurs de différentes espèces de capital économique et de capital social liées à leurs réseaux familiaux, étaient faiblement dotés en capital scolaire de type occidental, qui n’était pas alors un atout nécessaire à leur prospérité. Ayant une base sociale et régionale plus étroite que les nouvelles fractions urbaines occidentalisées, très ancrées dans leur culture vernaculaire régionale qu’elles patronnaient, ces fractions marchandes se sont trouvées très tôt en affinité d’ethos avec les courants nationalistes hindous qui se sont développés depuis les années 1920 avant finalement que ceux-ci, rassemblés dans le Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien), ne conquièrent le pouvoir dans les années 1990, d’abord dans plusieurs États du nord de l’Inde puis au niveau fédéral.

6 La segmentation des classes moyennes urbaines connaît de nouvelles transformations depuis une quinzaine d’années. D’une part, on note l’émergence de nouveaux secteurs d’activités, comme l’industrie de l’agroalimentaire investie par des castes agricoles, ou le secteur de l’informatique dans lequel les brahmanes réussissent particulièrement bien. D’autre part, les castes marchandes les plus dynamiques ont recours de manière croissante au système scolaire de type occidental, ce qui contribue sous ce rapport à les rapprocher des fractions urbaines occidentalisées. Au total, les estimations les plus optimistes estiment que les classes moyennes représenteraient entre 10 % et 25 % de la population indienne. Mais pour s’en tenir à quelques indices élémentaires de consommation issus du recensement de 2001, 6 % seulement des familles urbaines sont propriétaires d’une voiture et 12 % d’un véhicule motorisé à deux roues, tandis que 62 % de l’ensemble des familles indiennes n’ont pas d’accès privé à l’eau potable. R. L.

7 Mesurés à l’aune de l’ère Nehru, nombre de conflits qui se développent depuis les années 1980 – 1990 en Inde constituent un véritable « retour du refoulé ». La résurgence des problèmes de castes ou, plus exactement, le renouveau militant et la visibilité sociale des groupes dits de basses castes, que les classes moyennes urbaines [voir encadré « Est-ce qu’on est des “scheduledcastes” ou quoi… ? », p. 105], largement issues des hautes castes, semblaient avoir effacés de leur mémoire, ont été vécus par ces dernières comme un choc plus éprouvant encore que la montée du nationalisme hindou. Le rapport de la Commission Mandal[5] [5] La Commission Mandal, du nom de son président B. P. Mandal,...
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, chargée d’étudier le problème des Other Backward Classes, et, surtout, la mise en œuvre de ses recommandations au début des années 1990 marquent un tournant dans la perception de cette question tant au sein de larges fractions de la population que parmi les chercheurs[6] [6] Satish Deshpande, Contemporary India. A Sociological View,...
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. Pour les classes moyennes urbaines constituant jusqu’alors un espace de castes relativement homogène, les basses castes étaient hors de leur champ social et les enjeux de castes absents de leurs préoccupations. La Constitution de l’Inde indépendante ayant aboli l’intouchabilité et interdit toute discrimination de caste, les hautes castes n’eurent aucune difficulté à accepter le bannissement de toute référence officielle à la caste. Parce que ces groupes sociaux tiraient avantage du système, ils ne voyaient aucun inconvénient à ce que les discriminations de castes ne fassent plus l’objet d’un débat public.

8 Alors que la sociologie indienne aurait dû être la première discipline des sciences sociales concernée par ces questions, elle a peu contribué à leur connaissance d’un point de vue collectif et elle ne s’est guère inquiétée de la rareté des études portant sur les transformations de la caste, une institution sociale aussi centrale au monde indien[7] [7] Voir notamment Satish Deshpande, « Caste Inequality...
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. Et si, à l’occasion de l’affaire Mandal, quelques sociologues ont bien tenté d’attirer l’attention du public, la discipline n’y a gagné ni en autorité ni en prestige. En fait, conformément aux opinions dominantes au sein des classes moyennes urbaines, nombre de sociologues éminents ont défendu des positions hostiles à la Commission Mandal, et leurs points de vue ont été largement repris par les principaux journaux anglophones diffusés dans les grandes métropoles. Les sociologues ne se sont donc guère différenciés par leurs analyses des journalistes, des hommes politiques, des bureaucrates ou autres pandits autoproclamés, tous anxieux des conséquences de la mise en œuvre des recommandations de la Commission Mandal. Ainsi furent oubliées les questions qu’aurait dû soulever une discipline proclamant sa connaissance du système des castes : les discriminations de castes sont-elles encore pratiquées aujourd’hui en Inde ? Engendrent-elles toujours des inégalités ? Quelles en sont la nature et l’ampleur ? Quels changements observe-t-on depuis l’indépendance ?

La caste d’un point de vue anthropologique et sociologique

9 La crise nationale suscitée par la Commission Mandal a donc mis en lumière le manque d’intérêt de la sociologie indienne pour les analyses macro-sociologiques des inégalités de castes[8] [8] Il y a des exceptions qui confirment ce point de vue général...
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. Pourtant, l’idée d’inégalité, incarnée dans la notion de hiérarchie, est bien présente dans la sociologie de l’Inde puisqu’elle est au cœur même des modèles classiques de compréhension du système des castes. Mais cette notion de hiérarchie est considérablement éloignée des inégalités dont la Commission Mandal avait à traiter.

10 Tout d’abord, la notion de hiérarchie qu’implique le système des castes tend à relativiser l’inégalité. S’il n’y a pas de hiérarchie sociale sans une forme d’inégalité, les modèles anthropologiques du système des castes soulignent que cette hiérarchie est générale, liée à la structure même du système : en un sens, chacun serait égal devant l’inégalité puisque tout groupe se trouve en position relative, au-dessus ou en dessous d’un autre. Par exemple, dans le modèle développé par Louis Dumont, le plus élaboré que nous possédions, le trait principal est la subordination du roi (ksatriya) au prêtre (brahmane) : le pouvoir séculier le plus élevé, celui du roi, requiert toujours la légitimation du prêtre, mais la caste brahmane, de plus haut rang rituel, est elle-même soumise au pouvoir séculier d’une caste royale de rang inférieur. À la différence des groupes de type ethnique, les castes forment un système fondé sur la complémentarité et le consensus. Elles se distinguent dans leurs fonctions qui se complètent, elles sont hiérarchisées, et chacun dans ce système est censé reconnaître et accepter tacitement cette hiérarchie : l’exemple le plus connu est la spécialisation des occupations, version spécifique de la division du travail au sein du système des castes. Cette analyse du modèle classique accorde une large place aux composantes religieuses et rituelles, aux systèmes de croyances, et elle tient à distance tout ce qui inscrit les castes dans le monde du conflit politique et des intérêts. La compréhension anthropologique du système des castes comme structure hiérarchique atténue donc les inégalités saillantes qui peuvent se manifester dans d’autres contextes[9] [9] Pour une critique du modèle dumontien par des anthropologues...
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. Elle nous éloigne ainsi des réalités sociologiques contemporaines, notamment de la compétition politique entre les castes que le bruit et la fureur suscités par la Commission Mandal sont venus nous rappeler.

11 Si les défenseurs du modèle dumontien de la société indienne, qui accordent une place importante aux textes classiques, ont grandement sous-évalué la dimension politique des inégalités de castes, les tenants du modèle concurrent, qui privilégient, avec M. N. Srinivas, l’observation de terrain, semblent y avoir été plus attentifs. On leur doit notamment les notions de « sanscritisation[10] [10] La notion de sanscritisation désigne l’adoption des...
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 », de « caste dominante[11] [11] Du point de vue anthropologique, la notion de caste dominante...
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 » ou de « banque de votes[12] [12] La notion de « banque de votes » désigne le...
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 », toutes très utilisées dans les travaux de science politique. Du point de vue de la méthode, cependant, ces deux grandes écoles anthropologiques partagent un même type d’approche fondé sur la monographie conduite par un seul chercheur dans une petite localité, en général un village. Si ce type de démarche a produit des résultats fructueux, il s’est accompagné d’une dévalorisation des études macro-sociologiques, et tout particulièrement des enquêtes quantitatives extensives. Ainsi, A. M. Shah a souligné les changements qui sont intervenus dans les études sur les castes avant et après l’indépendance. Jusqu’au recensement de 1931, le dernier à avoir enregistré la caste, la « dimension horizontale » du système des castes, pour reprendre l’expression de Srinivas, a prévalu dans les recherches sociologiques alors fondées principalement sur les données censitaires ; mais, après l’indépendance, les anthropologues ont privilégié les « relations verticales » entre les castes et leur solidarité au sein d’un système d’ensemble appréhendé dans des monographies villageoises[13] [13] Voir A. M. Shah, “Division and Hierarchy: An Overview...
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. En outre, nombre de sociologues indiens éminents n’ont pas manqué de duplicité sur ce sujet. Très critiques, souvent avec raison, à l’égard des données statistiques mobilisées dans les débats sur les inégalités de castes, ces mêmes sociologues se sont fortement opposés à toute initiative de collecte systématique des données pertinentes, sans proposer pour autant de méthodes alternatives. Au début des années 1990, l’éreintement des données statistiques publiées par la Commission Mandal était devenu l’un des passe-temps favoris des sociologues professionnels. Nombre d’entre eux ont souligné le caractère limité des données et critiqué différents points de méthode, mais peu se sont montrés constructifs en suggérant de meilleures stratégies de recherche[14] [14] Une exception, P. Radhakrishnan, “Mandal Commission Report:...
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. Et, dans la phase préparatoire au recensement de 2001, les mêmes voix ont dénoncé toute velléité de réintroduire l’enregistrement de la caste comme étant non seulement impraticable mais encore pernicieux[15] [15] Pour une réfutation de ces critiques, voir Satish Deshpande,...
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« Est-ce qu’on est des “scheduledcastes” ou quoi… ? »
C’est à la faveur d’un incident dont je fus le témoin dans un restaurant à Hyderabad (la capitale de l’État de l’Andra Pradesh, en Inde du Sud) que j’ai pris conscience de mon malaise au regard des difficultés que la sociologie indienne rencontre pour analyser les inégalités de caste. La scène s’est déroulée dans un restaurant chinois bondé, fréquenté par les fractions supérieures de la classe moyenne urbaine. Le restaurant affiche son standing « supérieur » en diffusant de la musique reggae et en faisant attendre ses clients pour les placer à une table, mais il marque également son appartenance « moyenne » en accompagnant l’addition, de manière typique, de graines d’anis (saunf) utilisées comme digestif. Furieux d’avoir le sentiment que d’autres clients avaient été placés avant lui et ses invités, un homme d’âge moyen, replet, en costume safari[1] [1] Le safari suit est un costume de ville souvent de couleur beige...
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, réprimandait le responsable du restaurant en anglo-indien et d’une voix autoritaire. Je n’aurais relevé ni son propos ni son intonation dans le vacarme général s’il n’avait hurlé avec un accent nord-indien incongru : « Est-ce qu’on est des « scheduledcastes » ou quoi… ? »
L’expression Scheduled Castes résonne étrangement en anglo-américain, surtout si l’on connaît les origines coloniales du Government Act de 1935 qui ordonne la préparation des nomenclatures (Schedules) des castes et des tribus constituant les Depressed Classes. Mais en anglo-indien, l’expression est utilisée comme un seul mot, un nom commun sans capitale et c’est ainsi que notre homme l’utilisait. Et chacun présent à cette scène en a très bien compris la signification : le responsable du restaurant qui était désespéré, le groupe supposé avoir usurpé sa table, ses propres invités et les spectateurs comme moi.
Mon malaise provenait du sentiment profond que, comparé aux autres témoins, le fait d’être sociologue n’était paradoxalement guère un avantage pour analyser cet incident. En effet, ma discipline ne me semblait pas d’un grand secours pour comprendre ce que pouvait signifier la caste dans un lieu comme ce restaurant chinois d’une grande ville, ou pour des gens ainsi vêtus en costume safari. La caste, pour moi, renvoyait au village, aux croyances religieuses en termes de pureté et de pollution, aux rituels, aux coutumes alimentaires ou matrimoniales, etc. Loin de moi l’idée de suggérer que ces sujets d’enquête ne sont pas pertinents. Mais ce ne sont pas les seuls domaines où les pratiques de caste ont été les plus innovantes dans l’Inde indépendante, en dépit de leur bannissement légal il y a un demi-siècle. Notre homme en costume safari peut ne pas se préoccuper de la caste des cuisiniers travaillant dans le restaurant chinois, il peut même ne plus fréquenter de village. Mais il sait qui sont les « scheduledcastes », comment elles doivent être traitées et pourquoi des gens comme lui leur sont infiniment supérieurs – en bref, il sait tout ce qu’il faut savoir pour faire usage de la notion de caste.

1 Le safari suit est un costume de ville souvent de couleur beige avec une veste droite à col ouvert et à manches courtes, que portent nombre de fonctionnaires, les public servants (NdT).

Un oubli délibéré

12 Tout d’abord, la rareté des sources permettant de mesurer les inégalités sociales selon les castes atteste qu’aucune tentative systématique n’a été entreprise pour recueillir des données sur ce sujet. Après l’indépendance, les chercheurs et les hauts fonctionnaires crurent dans la possibilité de bâtir une société et un État sans castes et ils respectèrent strictement l’injonction constitutionnelle de ne prendre en compte aucune distinction de caste, de religion ou de croyance. Ainsi, à l’exception des catégories des Scheduled Castes et des Scheduled Tribes [16] [16] Sur la genèse des catégories officielles des Scheduled...
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reconnues par la Constitution, aucune statistique officielle n’a été collectée sur la base des castes depuis l’indépendance. Bien que l’enregistrement de la langue et plus encore de la religion ait été un enjeu de luttes et une source de violences, et alors même que ce sont les Britanniques qui ont engagé cet exercice, le recensement de l’Inde a poursuivi, à juste titre, la collecte de ce type de données. Mais, depuis l’indépendance, le recensement s’est résolument interdit d’interroger les citoyens sur leur affiliation de caste, comme si le nouvel État devait être « aveugle à la caste » et que toute tentative antérieure de ce type relevait du principe colonial : « diviser pour gouverner ». Aussi, les seules données disponibles sur les castes ont été jusqu’à récemment limitées à la tripartition entre Scheduled Castes, Scheduled Tribes et « Autres » (Other). Mais ces données n’informent que sur environ un quart de la population ; les trois quarts restants sont regroupés dans la catégorie résiduelle « Autres », incluant des personnes qui ne sont pas hindoues ou n’ont aucune appartenance de caste.

13 L’hostilité générale à l’encontre de la reconnaissance de la caste, au lendemain de l’indépendance, semble s’expliquer par deux ordres de facteurs : la force des campagnes menées depuis le XIXe siècle par le mouvement nationaliste contre les discriminations de castes et la réaction à ce qui était perçu comme une politique coloniale destinée à entretenir des divisions au sein de la population. Toutefois, comme nombre de travaux récents l’ont montré, aucun de ces facteurs ne peut être rapporté à un effet causal simple et direct[17] [17] Voir par exemple G. Aloysius, Nationalism without a Nation...
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. D’une part, au sein du mouvement nationaliste, les positions ne furent ni unanimes ni exemptes d’ambiguïtés. Les ambivalences des dirigeants nationalistes, issus de manière quasi exclusive des hautes castes, sont connues, même dans le cas de Gandhi. S’il est incontestable que ce dernier milita de la manière la plus effective contre l’intouchabilité, il trouvait également du bon dans le système des « varna » qui divisait la société hindoue en segments hiérarchisés mais où les devoirs imposés à chacun étaient compensés par des droits afférents[18] [18] Sur la défense des devoirs liés à l’appartenance à...
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. D’autre part, si le pouvoir colonial n’a pu que favoriser des institutions divisant la population qui lui était assujettie, il est difficile de démêler dans l’histoire des castes ce qui relève d’une « invention impériale » et ce qui ressort des « héritages indigènes ». En outre, les motivations et les intentions de l’État colonial n’ont pu suffire, en elles-mêmes, à assurer la reproduction pluriséculaire d’un fait social aussi répandu que la caste.

14 Malgré ces réserves, les réactions d’hostilité envers la caste ont perduré de manière très vive après l’indépendance. Elles expliquent pour une part que les dirigeants indiens aient ignoré l’un des principes de tout gouvernement moderne selon lequel l’État devrait mesurer ce qu’il prétend éradiquer. Dans ces conditions, on comprend que les données disponibles sur les inégalités socio-économiques selon les castes soient non seulement rares, mais encore qu’elles résistent à l’analyse et demandent un travail spécifique d’élaboration, mené de manière variable selon les intérêts académiques des chercheurs et les opportunités statistiques offertes. Au risque de se répéter, la rareté et la pauvreté de ces données sont le résultat d’une négligence délibérée, fût-elle bien intentionnée : on s’est interdit de collecter de telles données, pensant qu’on ne devait pas le faire et que c’était inutile. L’ironie est que le résultat final n’est pas très différent de ce qu’eût été le fruit d’une immense conspiration pour effacer tout témoignage sur les inégalités de caste. Il faut garder à l’esprit ces faits lorsqu’on étudie les insuffisances et les lacunes de ce type de données.

La doxa sur les inégalités de castes

15 S’il n’y a pas un sens commun homogène sur les inégalités de castes, on peut néanmoins repérer quatre ensembles d’éléments que l’on retrouve assez fréquemment dans les opinions émises sur cette question par les membres des classes moyennes urbaines éduquées (et donc largement issues des hautes castes). Premièrement, chacun s’accorde pour reconnaître et condamner les inégalités de castes mais en renvoyant celles-ci au passé ; aujourd’hui, sous l’effet des politiques de discrimination compensatoire mises en place depuis un demi-siècle au moins, le sort des Scheduled Tribes et des Scheduled Castes se serait grandement amélioré ; le lien traditionnel entre la caste et l’occupation se serait beaucoup affaibli et les membres des basses castes seraient entrés dans des professions et des secteurs d’activités beaucoup plus diversifiés qu’autrefois. Mais ces politiques auraient bénéficié à une minorité qui en monopoliserait les profits et tenterait d’étendre ses avantages à d’autres secteurs du monde social en s’assurant les votes des membres de leur caste. Deuxièmement, cette politique aurait favorisé une renaissance de la caste dont la mobilisation des membres s’avère rentable dans le champ politique. Le statut de caste ou de classe « arriérée » (backward) est maintenant revendiqué par de nombreux groupes. Et comme l’arithmétique politique est favorable aux castes moyennes et basses qui sont les plus nombreuses, les hautes castes affronteraient une véritable discrimination inversée. Troisièmement, comme les basses castes sont différenciées du point de vue économique et social, on ne peut plus leur attribuer un même statut collectif de castes « arriérées » ou « sous-développées ». Il faut mettre en œuvre des critères individuels plus objectifs qui ne fassent plus référence de manière exclusive à la caste. Le recours excessif à des principes compensatoires, notamment sur le marché des emplois réservés, a eu pour conséquence d’invalider toute notion de « mérite personnel ». Quatrièmement, enfin, l’intouchabilité étant abolie par la Constitution, il paraît difficile de faire davantage sur le plan législatif. Les préjugés envers les basses castes ne sont plus défendus que par quelques ultraconservateurs ; il faut condamner ces derniers et éduquer la population, mais ce ne sont pas les lois qui vont changer les manières de penser. Les hautes castes, qui ont très largement abandonné leurs préjugés de castes, se situeraient maintenant au-delà de ces distinctions. Aussi, il est ironique de constater qu’aujourd’hui ce sont les castes moyennes et basses qui sont les plus fervents défenseurs des effets pernicieux du système des castes.

16 Ces remarques qui alimentent la doxa des « classes moyennes urbaines » sur les inégalités de castes ne sont ni complètement vraies ni complètement fausses, et ne peuvent être tranchées qu’en les soumettant à une vérification empirique. Afin de mesurer l’ampleur des processus d’ascension sociale dont sont créditées les basses castes, on interrogera la composition de caste des groupes sociaux privilégiés. Le lien entre le statut de la caste et le type d’occupation peut en effet servir d’exemple pour apprécier les changements intervenus en matière d’inégalités économiques et sociales selon la caste.

Castes, classes et seuil de pauvreté

17 Pour étudier les inégalités socio-économiques selon les castes, on dispose essentiellement des données qui proviennent des enquêtes par sondage effectuées à intervalle quinquennal par la National Sample Survey Organisation (NSSO). Toutefois, pour les raisons évoquées précédemment, la NSSO s’est limitée, jusqu’en 2000, à classer les données selon les seules catégories sociales officielles des Scheduled Tribes et des Scheduled Castes, tous les autres groupes étant réunis dans la catégorie « Autres ». L’analyse de cette dernière soulevait des difficultés quasiment insolubles car il est impossible d’en distinguer les différentes composantes telles que Other Backward Classes, Forward Castes ou « non-hindous », eux-mêmes différentiables en castes. Cependant, pour imparfaites qu’elles soient, les données les plus récentes collectées par la NSSO attestent que la caste reste un marqueur des inégalités sociales dans l’Inde contemporaine, plus d’un demi-siècle après que la Constitution a aboli l’intouchabilité et interdit toute discrimination, notamment de caste [voir tableaux 1 et 2, ci-contre].

Tableau 1 - Différentiations économiques au sein de chaque groupe socio-religieux en % (1999 – 2000)


Rural Dépenses mensuelles de consommation (en roupies) Scheduled Tribes Scheduled Castes Other Backward Classes Musulmans Chrétiens Sikhs Autres* Hautes castes hindoues Ensemble moins de 328 45,83 35,89 26,96 26,82 9,59 0,02 16,20 11,71 26,98 de 328 à moins de 470 31,04 36,11 34,81 39,61 18,05 5,18 25,95 29,07 33,34 de 470 à moins de 775 19,00 23,35 29,68 7,67 38,32 38,96 26,78 40,51 29,65 plus de 775 4,13 4,65 8,55 5,90 34,04 55,84 31,07 18,70 10,03 Ensemble 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 Urbain Dépenses mensuelles de consommation (en roupies) Scheduled Tribes Scheduled Castes Other Backward Classes Musulmans Chrétiens Sikhs Autres* Hautes castes hindoues Ensemble moins de 455 35,61 38,31 29,54 34,19 5,37 4,86 2,69 9,90 23,42 de 455 à moins de 775 35,10 40,47 40,74 40,78 22,12 20,33 24,18 31,41 36,43 de 775 à moins de 1500 23,65 18,44 24,60 20,81 42,92 47,64 45,09 41,29 30,12 plus de 1500 5,63 2,79 5,13 4,21 29,59 27,16 28,04 17,40 10,04 Ensemble 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 100,00 * La catégorie « Autres » regroupe essentiellement les bouddhistes et les jains. Source : NSSO, 55 th Round, Reports n° 468 et n° 469, septembre 2001 ; Recensement de 1991 pour la répartition de la population rurale et urbaine par groupes religieux.

Tableau 2 - Différentiations socio-religieuses au sein de chaque classe de consommation en % (1999 – 2000)


Rural Rural Dépenses mensuelles de consommation (en roupies) Scheduled Tribes Scheduled Castes Other Backward Classes Musulmans Chrétiens Sikhs Autres* Hautes castes hindoues Ensemble moins de 328 17,85 27,20 37,56 7,45 0,26 0,00 0,12 9,56 100,00 de 328 à moins de 470 9,79 22,15 39,25 8,91 0,40 0,15 0,16 19,20 100,00 de 470 à moins de 775 6,74 16,11 37,64 7,00 0,94 1,30 0,18 30,09 100,00 plus de 775 4,33 9,49 32,07 4,42 2,48 5,52 0,62 41,08 100,00 % population rurale 10,51 20,45 37,60 7,50 0,73 0,99 0,20 22,02 100,00 Urbain Dépenses mensuelles de consommation (en roupies) Scheduled Tribes Scheduled Castes Other Backward Classes Musulmans Chrétiens Sikhs Autres* Hautes castes hindoues Ensemble moins de 455 5,17 23,51 38,40 16,67 0,30 0,23 0,12 15,60 100,00 de 455 à moins de 775 3,28 15,96 34,04 12,78 0,80 0,61 0,71 31,82 100,00 de 775 à moins de 1500 2,67 8,80 24,86 7,89 1,88 1,72 1,60 50,59 100,00 plus de 1500 1,91 3,99 15,55 4,79 3,89 2,95 2,99 63,94 100,00 % population urbaine 3,40 14,37 30,44 11,42 1,31 1,09 1,07 36,90 100,00 * La catégorie « Autres » regroupe essentiellement les bouddhistes et les jains. Source : NSSO, 55 th Round, Reports n° 468 et n° 469, septembre 2001 ; Recensement de 1991 pour la répartition de la population rurale et urbaine par groupes religieux.

18 Les données rassemblées dans les tableaux 1 et 2 sont extraites des dernières enquêtes quinquennales (55e série) conduites en 1999 – 2000 par la NSSO ; elles portent sur un échantillon panindien d’environ 120 000 ménages répartis dans 1 200 unités de sondage en milieu rural et urbain. Si les chercheurs et les planificateurs n’ont pas manqué d’en critiquer les innovations méthodologiques[19] [19] La critique principale porte sur le changement intervenu...
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, rien ne permet toutefois de penser qu’elles invalident les estimations ponctuelles que l’on peut faire sur les inégalités sociales.

19 Mais cette dernière série d’enquêtes marque surtout un changement historique d’importance : pour la première fois depuis l’indépendance, la NSSO fournit des données distinctes pour une troisième catégorie de castes, les Other Backward Classes, permettant ainsi de désagréger l’ancienne catégorie « Autres ». Toutefois, la NSSO enregistre les castes de manière moins précise que le recensement. En effet, alors que les agents recenseurs doivent conformer leurs données aux groupes officiellement reconnus et, à cette fin, vérifier les déclarations des intéressés, les enquêteurs de la NSSO se contentent de transcrire l’information qu’ils reçoivent. C’est la raison pour laquelle les estimations des Scheduled Tribes et des Scheduled Castes que fournit la NSSO sont en général supérieures à celles du recensement. Malgré ces réserves, en croisant les données par grands groupes de castes avec les informations sur la religion, que la NSSO fournit par ailleurs, on peut maintenant esquisser la structure sociale indienne d’une manière sociologiquement plus adéquate que par le passé.

20 Les données portent sur les dépenses de consommation mensuelles moyennes par habitant (Monthly per capita Consumption Expenditure), qui sont les informations les plus usuelles collectées par la NSSO. En l’absence de données sur les revenus, dont l’estimation quantitative est quasiment irréalisable, les dépenses de consommation constituent la principale source statistique permettant d’évaluer les différents niveaux de pauvreté. La NSSO divise la distribution des dépenses en 12 tranches que l’on a regroupées en 4 classes principales dont les seuils varient pour le milieu rural et le milieu urbain : 1) les « très pauvres », au-dessous du seuil de pauvreté (soit 327,56 roupies par personne et par mois en milieu rural et 454,11 roupies en milieu urbain[20] [20] Un euro vaut (avril 2005) 56,7 roupies (rp) ; le seuil...
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) ; 2) les « pauvres », juste au-dessus du seuil de pauvreté ; puis 3) les « moins pauvres » ; enfin 4) les « non-pauvres » qui regroupent les deux tranches supérieures de la distribution des dépenses de consommation.

21 Construites précisément pour mesurer la pauvreté à laquelle s’adressent les politiques de développement, ces enquêtes renseignent davantage sur les différenciations internes des groupes les plus pauvres que sur les fractions relativement plus riches, les classes moyennes par exemple. Pour prendre la mesure de ce biais, on peut voir par exemple qu’aux échelons inférieurs une famille de cinq personnes dépensant par mois, en moyenne, 1 640 rp en milieu rural et 2 275 rp en milieu urbain sera comptée, en 1999 – 2000, comme vivant au seuil de pauvreté ; aux échelons supérieurs, la dernière tranche inclut les familles de cinq personnes dépensant par mois, en moyenne, 3 875 rp en milieu rural et 7 500 rp en milieu urbain – mais également toutes les familles dont les dépenses de consommation sont bien supérieures à ce seuil, soit par exemple, parmi les plus grosses fortunes, les familles des Ambani et des Tata[21] [21] Les Ambani, commerçants originaires du Gujarat, sont à...
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. Toutefois, parce que les proportions des « riches » et des « classes moyennes » sont relativement faibles, la représentation statistique de ces classes dans l’échantillon national soulève une difficulté technique. Dans ses enquêtes, la NSSO a dû surreprésenter les familles urbaines « non pauvres[22] [22] La difficulté n’est pas simplement technique mais aussi...
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 ». Les catégories constituées masquent donc autant d’inégalités socio-économiques qu’elles en révèlent. Mais si l’on ne peut reprocher à cette institution de faire au mieux le travail de collecte de données sur la pauvreté qui lui incombe, il faut garder présent à l’esprit deux ordres de choses. D’abord, dans l’état actuel de nos connaissances, les enquêtes de la NSSO attestent clairement de la persistance des inégalités de castes dans l’Inde contemporaine ; ensuite, ces données doivent être complétées pour établir ou démentir les inégalités de castes qui pourraient prévaloir au sein des groupes les plus privilégiés du monde social indien.

22 Le tableau 1 présente la distribution relative de chaque groupe social constitué sur la base de la caste et / ou de la religion, selon leurs dépenses de consommation. Les Scheduled Tribes constituent le groupe le plus démuni économiquement, en particulier dans les campagnes où 46 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. Mais il faut s’attacher surtout aux deux groupes sociaux opposés du monde hindou, les Scheduled Castes et les hautes castes (hindoues), qui se distinguent par une structure économique inversée : en milieu rural, près de 36 % des Scheduled Castes vivent au-dessous du seuil de pauvreté contre un peu moins de 12 % pour les hautes castes ; pour la tranche supérieure, les pourcentages sont respectivement de 5 % et de 19 % environ ; et si l’on considère les deux tranches inférieures et les deux tranches supérieures de dépenses, l’écart est plus grand encore : 72 % des basses castes dépensent au plus 470 rp par mois et par tête contre 41 % des hautes castes, tandis que 28 % seulement des Scheduled Castes mais plus de 59 % des hautes castes dépensent au moins 775 rp. Et si le passage de la campagne à la ville ne modifie guère la situation des hautes castes, les Scheduled Castes sont plus pauvres en milieu urbain où près de 79 % de ses membres sont concentrés dans les deux tranches inférieures de dépenses. Parmi les Other Backward Classes, seuls 8,6 % d’entre eux, en milieu rural, appartiennent à la fraction économique supérieure, le reste de la population se répartissant de manière plus égale entre les trois premières tranches.

23 L’analyse de la structure de classe de chaque groupe de castes peut être complétée par la différenciation de chaque classe de consommation selon la caste (tableau 2). Pour 100 personnes vivant sous le seuil de pauvreté en milieu rural, 17,8 % sont des Scheduled Tribes, 27,2 % des Scheduled Castes et 37,6 % des Other Backward Classes, ces trois groupes rassemblant près de 83 % de la population en situation d’extrême misère. Inversement, plus de 41 % des fractions les plus riches sont issues de hautes castes hindoues. En milieu urbain, où se concentrent les privilèges, environ 64 % de la population disposant des revenus les plus élevés (mesurés à l’aune des dépenses de consommation) appartient aux hautes castes hindoues.

24 Au sein des groupes religieux non hindous, il faut distinguer les musulmans des autres groupes (chrétiens, sikhs et autres). La structure économique de ces derniers est orientée globalement en faveur des fractions économiques les plus aisées : dans les campagnes, plus de 72 % des chrétiens et près de 95 % des sikhs sont concentrés dans les deux tranches supérieures de dépenses de consommation ; l’avantage se maintient encore en milieu urbain, mais de manière sensiblement atténuée pour les sikhs. La situation des musulmans est plus contrastée. La part vivant sous le seuil de pauvreté est de 27 % en milieu rural et de 34,2 % en milieu urbain ; mais si la fraction des musulmans la plus aisée dans l’un ou l’autre cas reste faible, respectivement 6 % et 4 % environ, un quart des musulmans vivent en ville dans une situation moins précaire que leurs coreligionnaires des campagnes, avec des dépenses comprises entre 775 rp et 1 500 rp par mois et par tête.

25 À l’encontre de l’opinion communément entendue selon laquelle les basses castes domineraient maintenant « les coqs de la basse-cour », les données les plus récentes collectées par la NSSO attestent que les inégalités socio-économiques selon les castes perdurent en Inde en milieu rural et plus encore en milieu urbain. La seule exception relative concerne les Other Backward Classes, mais cette catégorie est hétérogène et demanderait une étude plus détaillée. Ces faits, établis sur la base d’enquêtes quantitatives de grande ampleur conduites à l’échelle nationale, ne peuvent être réduits à des accidents statistiques. Les écarts sont trop importants et trop stables pour être considérés comme des artefacts. On peut d’ailleurs mobiliser d’autres données pour préciser nos connaissances sur les inégalités sociales selon les castes.

Castes et privilèges

26 La relation enregistrée entre l’appartenance aux hautes castes hindoues et la possession de privilèges sociaux est si forte qu’elle en passe presque inaperçue. Le sens commun actuel sur les castes voudrait non seulement que l’esprit du temps soit favorable aux basses castes, mais encore qu’il induise une victimisation des hautes castes. Ce dernier sentiment est si profondément ancré au sein des « classes moyennes urbaines », largement issues des hautes castes, que ces dernières considèrent encore les données statistiques démentant leur point de vue comme un témoignage de la malignité avec laquelle les biais dont elles sont victimes seraient masqués [voir tableau 3, p. 114].

Tableau 3 - Distribution des Scheduled Castes, Scheduled Tribes et Other Backward Classes dans la fonction publique de l’État central en % (1979 – 1980)


Classe I Classe II Classe III & IV Ensemble SC/ST OBC SC/ST OBC SC/ST OBC SC/ST OBC Ministères et départments 7,2 2,6 13,7 4,0 31,0 8,4 16,8 4,8 Autres institutions 6,6 5,1 18,2 11,7 20,8 21,0 18,1 14,4 Entreprises du secteur public 4,5 4,6 18,7 9,9 31,7 15,8 20,0 10,6 Ensemble 5,7 4,7 18,2 10,6 24,4 19,0 18,7 12,6 Source : Second Backward Classes (Mandal) Commission Report, Appendix VIII, Statement 1.

27 On peut approcher la situation de classe de nombre de hautes castes en considérant d’abord la composition sociale des emplois de la fonction publique centrale de l’État indien. Dans un pays où moins de 10 % de la force de travail est occupée dans le « secteur organisé », secteur public et secteur privé confondus, un emploi dans la fonction publique est toujours très convoité. Mais, comme l’indiquent les chiffres du tableau 3, les « basses » castes sont sous-représentées dans le secteur public, particulièrement aux échelons supérieurs de la bureaucratie (classes I et II). Ainsi, malgré un quota de 22,5 % réservé aux Scheduled Tribes et Scheduled Castes, moins de 6 % des agents de la classe I (soit environ un quart des postes réservés) sont issus de ce groupe. La proportion des Other Backward Classes – soit les groupes qui, n’étant ni des hautes castes ni des Scheduled Tribes – Scheduled Castes, sont considérés comme « arriérés et du point de vue social et du point de vue de l’éducation » – est encore plus faible, moins de 5 %.

...

28 Ces données sont extraites du rapport de la Commission Mandal qui avait pour charge de définir les principes d’une politique de discrimination positive en faveur des Other Backward Classes ; aussi la commission s’était-elle dotée d’une définition ad hoc de cette catégorie. Pour être classées comme Other Backward Classes, les personnes devaient répondre à la fois à un critère de caste : appartenir à la catégorie shudra, et à un critère mesurant leur retard en termes d’éducation : ni le père ni le grand-père ne devaient avoir étudié au-delà de l’école primaire. Ce dernier critère a été jugé très restrictif et des critiques considèrent qu’il induit une sous-estimation des Other Backward Classes dans la fonction publique. Sans exclure cette possibilité, d’autres sources confirment cependant la sous-représentation de ce groupe. Ainsi, l’étude de Santosh Goyal[23] [23] Voir Santosh Goyal, “Social Background of Officers of...
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sur la composition sociale des agents de la haute fonction publique indienne, l’Indian Administrative Service (IAS), révèle qu’en 1985 les castes shudra constituaient moins de 2 % de ce corps d’élite qui comptait par ailleurs 28 % de brahmanes et 11 % de kayasth. L’auteur a identifié la caste des hauts fonctionnaires en se fondant exclusivement sur leur nom[24] [24] Sur les différentes composantes du nom comme marqueur...
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, et plus précisément sur la dernière partie du nom mentionné dans la très officielle Consolidated Civil List [25] [25] Il s’agit de la liste, signée par le président de la...
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. Ces données sont donc exemptes des critiques adressées à la Commission Mandal. Dans 21 % des cas, cette méthode n’a pas permis d’identifier la caste, mais, la moitié environ d’entre eux (soit 10 % au total) ayant bénéficié d’un recrutement au-delà de la limite d’âge légale de 26 ans, ils appartiennent nécessairement aux Scheduled Tribes – Scheduled Castes ; ne subsiste donc qu’un résidu de 11 % pour lequel la caste reste indéterminée. Si l’on fait l’hypothèse haute, plutôt irréaliste, que l’ensemble de ces derniers sont des shudra, la proportion des Other Backward Classes s’établit alors à 12,5 %, soit environ un tiers de la population estimée des shudra pour l’ensemble de l’Inde. Avec une hypothèse basse, plus réaliste, qui répartit la population de caste indéterminée de manière égale entre Forward, Backward et Scheduled Castes, la proportion des Other Backward Classes parmi les membres de l’IAS est alors de 5 % à 6 %, un chiffre qui s’accorde globalement avec les estimations de la Commission Mandal pour les fonctionnaires de la classe I.

29 La confusion et les incertitudes qui affectent ces données sont la conséquence d’une politique délibérée. Le gouvernement se refuse à publier les chiffres relatifs aux groupes qui font l’objet de cette politique de discrimination positive, ou il ne le fait que contraint par des commissions officielles. Ainsi, le ministère de l’Intérieur ne divulgue pas le nombre total de hauts fonctionnaires (IAS) issus des Scheduled Tribes – Scheduled Castes ; il est donc impossible de savoir si les quotas qui leur sont attribués sont remplis ou pas. Les informations partielles que l’on peut rassembler suggèrent toutefois qu’il y a eu, dans les années 1970 et 1980, une accumulation de postes réservés qui n’ont pas été pourvus, notamment pour les Scheduled Tribes.

30 Mais les chiffres élaborés par Santosh Goyal permettent encore de comparer la distribution des castes de la bureaucratie d’État avec celle des grandes entreprises du secteur industriel et commercial. Les données concernent 1 100 compagnies, publiques et privées, qui représentaient 90 % de ce secteur en 1979 – 1980, et elles portent sur 3 129 agents occupant les postes de direction les plus élevés : président, président-directeur général, directeur général et directeur. Comme dans le cas précédent, l’auteur a considéré le nom de famille comme un identificateur de caste : il a interrogé des informateurs originaires de différents États et procédé à des comparaisons avec les listes publiées dans le recensement de 1931. Environ deux tiers (66,5 %) des castes ont pu être identifiées avec certitude ; pour le tiers (33,5 %) restant, la caste ne peut être déterminée, ou les personnes ne sont pas hindoues [voir tableau 4, p. 114].

Tableau 4 - Distribution des cadres supérieurs du secteur privé selon la caste (1979 – 1980)


Castes Président Président directeur général Directeur général Directeurs Ensemble nb % nb % nb % nb % nb % Brahmanes 135 36,0 144 35,2 408 46,2 171 41,3 858 41,2 Vaishya 83 22,0 1 25,1 122 13,8 64 15,5 372 17,9 Khatri 70 18,7 69 16,8 165 18,7 81 19,6 385 18,5 Kayasth 26 6,9 35 8,5 119 13,5 47 11,4 227 10,9 Marwari 45 12,0 25 6,1 15 17,0 15 3,6 100 4,8 Shudra 6 1,6 24 5,9 35 4,0 22 5,3 87 4,2 Lingayat 1 0,3 4 1,0 7 0,8 1 0,2 13 0,6 Mallick 1 0,3 0 0,0 1 0,1 1 0,2 3 0,1 Singh 8 2,1 6 1,5 11 1,2 12 2,9 37 1,8 Total castes identifiées 375 100,0 410 100,0 883 100,0 414 100,0 2082 100,0 Total castes non-identifiées 168 274 380 225 1047 Ensemble 543 684 1263 639 3129 % castes identifiées 69,1 59,9 69,9 64,8 66,5 Source : Santosh Goyal, « Social Background of Top Corporate Officials in the Private and Public Sectors, Appendix IV » in Francine Frankel et M. S. S. Rao (éds), Dominance and State Power in Modern India: Decline of a Social Order, Delhi, Oxford University Press, 1992, v. 2, 1992, p. 535-544 (en particulier tab. IV.5). Note sur les castes identifiées : Brahmanes, traditionnellement prêtres et lettrés ; Vaishya, désigne la catégorie des marchands en général ; Khatri, caste marchande du Punjab rassemblant des hindous et des sikhs ; Kayasth, désigne une caste traditionnelle de bureaucrates ; Marwari, originaires du Marwar au Rajasthan, souvent de riches commerçants ; Lingayat, à l’origine groupe sectaire shivaïte de l’Inde du Sud, souvent en position de caste dominante (plusieurs premiers ministres de l’État du Karnataka ont été des Lingayat) ; Mallick, sont souvent médecins au Bengale ; Singh, peut désigner soit des sikhs soit des Rajput ou des Bhumihar, souvent de riches paysans ; Shudra, englobe toutes les castes moyennes et basses, à l’exception des Intouchables (NdT).

31 Comme l’attestent les données du tableau 4, les brahmanes regroupent 41,2 % des agents dont la caste a été identifiée et 27,4 % de l’ensemble des cadres dirigeants étudiés (858 personnes sur 3 129). Leur poids relatif est nettement supérieur à celui de toutes les autres castes : les vaishya 17,9 %, les khatri 18,5 % et les kayasth 10,9 %. Ces quatre groupes concentrent à eux seuls 88,3 % des individus dont la caste a pu être établie. Une fois encore, les shudra ne représentent qu’une faible proportion (4,2 %) de ces cadres supérieurs, les membres des Scheduled Tribes et Scheduled Castes étant pour leur part complètement absents de cette population.

32 Outre ces données macro-sociologiques difficiles à établir sur le secteur public et les grandes entreprises industrielles et commerciales, on dispose aussi d’études plus spécifiques qui attestent de la concentration d’agrégats de hautes castes dans nombre de professions ou de secteurs d’activités modernes – ainsi parmi les ingénieurs, les médecins, les universitaires, dans le secteur de la banque ou du journalisme –, où les basses castes restent sous-représentées, comme l’a montré M. N. Panini[26] [26] Voir M. N. Panini, «The Political Economy of Caste »,...
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. Plus d’un demi-siècle après l’indépendance, cette distribution inégale des ressources se maintient non comme séquelle d’iniquités historiques, mais parce que les inégalités de castes continuent d’être reproduites de nos jours en Inde.

L’impensé de la sociologie indienne

33 Il faut se demander, enfin, pourquoi la sociologie indienne a si peu contribué aux études sur les inégalités sociales différentielles selon la caste. Le recours aux modèles anthropologiques pour rendre compte de la notion de hiérarchie n’est qu’une part de la réponse. Pour comprendre la prévalence de ce type d’approche, il faudrait encore s’interroger sur la position de la sociologie dans l’espace disciplinaire des sciences sociales au sein du système universitaire. À cet égard, on peut faire deux remarques. L’anthropologie proprement dite est enseignée en Inde dans les facultés des sciences et cette discipline est orientée vers l’étude des tribus plutôt que celle des castes, vers la connaissance de la culture matérielle plutôt que celle de la vie culturelle et sociale. Pour simplifier, la sociologie, qui est enseignée dans les facultés des arts et des humanités, est plus proche, dans sa définition disciplinaire, de l’anthropologie sociale telle qu’on la pratique maintenant dans les universités européennes et nord-américaines. La sociologie proprement dite, avec ses méthodes quantitatives et ses problématiques spécifiques héritées de Durkheim et de Max Weber, est peu pratiquée. En outre, dans l’espace des sciences sociales, la discipline considérée comme la plus scientifique est l’économie, la sociologie étant peu prestigieuse. C’est la raison pour laquelle les études sur les inégalités économiques et sociales ont été menées, avec un appareil mathématique souvent lourd, par les économistes ; mais ceux-ci sont mal armés pour étudier les inégalités sociales différentielles, en particulier au regard de la structure de caste.

34 Par ailleurs, depuis une vingtaine d’années, le point de vue dominant qui s’est progressivement imposé dans les études sur le système des castes considère ces groupes, tels qu’on les observe aujourd’hui, comme un fait moderne, quasiment comme une « invention coloniale[27] [27] Dans une bibliographie abondante, voir Susan Bayly, Caste,...
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 » : les Britanniques auraient « substantialisé » des castes dont les relations traditionnelles étaient auparavant fluides, changeantes, ouvertes. Le rôle de l’État et l’action des recensements coloniaux, en particulier, ont fait l’objet de nombreux travaux qui étayent ces analyses souvent pénétrantes. Mais cela n’informe guère sur les transformations du système des castes depuis l’époque coloniale. Aujourd’hui, les castes ne sont plus enregistrées dans les recensements, mais la réalité des structures de castes perdurent. En surestimant les origines coloniales de la caste, la théorie de la « substantialisation » a eu pour effet de renvoyer le problème à un passé révolu et de renforcer ainsi la doxa sur ce sujet.

35 Enfin, il faut encore évoquer un autre ordre de faits, qui renforce le manque d’intérêt de la sociologie pour l’étude des inégalités de castes : tout se passe comme si cette notion était entourée d’une « mauvaise réputation ». Parce que les orientalistes considéraient le système des castes comme la marque de l’altérité du monde social indien et l’obstacle majeur à l’entrée de ce pays dans la modernité, les intellectuels nationalistes n’ont pu que prendre un point de vue strictement inverse à son égard. Piégée dans cette fausse alternative de la tradition et de la modernité, la notion de caste se devait pour chacun d’appartenir au passé et d’y rester. Et les dirigeants nationalistes qui ne partageaient pas ces analyses, expliquant que la structure des inégalités de castes se perpétuait dans l’Inde moderne, en ont payé le prix dans leur carrière politique, comme l’attestent les trajectoires d’Ambedkar[28] [28] Voir Christophe Jaffrelot, Dr. Ambedkar. Leader intouchable...
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et de Lohia[29] [29] Voir D. L. Seth, « Ram Manohar Lohia on caste in...
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.

36 Les sociologues qui sont issus dans leur majorité des hautes castes, comme leurs pairs, n’ont guère puisé dans leurs expériences personnelles des ressources pour surmonter le puissant consensus dont la notion de caste a fait l’objet. Bien qu’ils documentent sans relâche son existence, ils travaillent dans une perspective disciplinaire qui renvoie la caste du côté de la tradition et du village, aveugles à ses transformations urbaines au sein de groupes sociaux anglophones, qui seraient sans doute atterrés d’entendre que la caste constitue un élément de leur identité sociale.

37 Texte traduit de l’anglais et adapté par Roland Lardinois

...

 

Notes

[1] Pour une vue d’ensemble, voir Imtiaz Ahmad et Helmut Reifeld (éds), Middle Class Values in India and Western Europe, New Delhi, Social Science Press, Konrad Adenauer Foundation, 2001. Retour

[2] Sur ces castes, voir Olivier Herrenschmidt, « Les Intouchables et la République indienne », in Christophe Jaffrelot (éd.), L’Inde contemporaine de 1950 à nos jours, Paris, Fayard, 1996, p. 393-420. Retour

[3] Sur ces transformations, voir Edmund Leach et S. N. Mukherjee (éds), Elites in South Asia, Cambridge, Cambridge University Press, 1970 ; et Anil Seal, The Emergence of Indian Nationalism. Competition and Collaboration in the Later Nineteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1971. Retour

[4] On reprend ici l’article de Claude Markovits, “Merchants, Entrepreneurs and the Middle Classes in Twentieth Century India”, in Imtiaz Ahmad et Helmut Reifeld (éds), op. cit., p. 42-55. Retour

[5] La Commission Mandal, du nom de son président B. P. Mandal, a été mise en place en 1978 et son rapport publié en 1980. Mais, devant les risques d’agitation politique, ce rapport n’a reçu un début de mise en application qu’à partir de 1990 ; voir Christophe Jaffrelot (éd.), L’Inde contemporaine de 1950 à nos jours, Paris, Fayard, 1996, en particulier p. 74 sq. (NdT). Retour

[6] Satish Deshpande, Contemporary India. A Sociological View, New Delhi, Viking, 2003. Retour

[7] Voir notamment Satish Deshpande, « Caste Inequality and Indian Sociology: Notes on Questions of Disciplinary Location », in Maitrayee Chaudhuri (éd.), The Practice of Sociology, New Delhi, Orient Longman, 2003, p. 177-220. Retour

[8] Il y a des exceptions qui confirment ce point de vue général sur la discipline, par exemple Gerald Berreman, Caste and Other Inequities: Essays on Inequality, Meerut, Folklore Institute, 1979, et André Béteille, “Reproduction of Inequality: Occupation, Caste and Family”, Contributions to Indian Sociology, n. s., 25, 1, janvier-juin 1991, p. 3-28. Sur l’invisibilité de la sociologie indienne dans les recherches sur les castes et les inégalités, voir Satish Saberwal, “Sociologists and Inequality in India: The Historical Context”, in K. L. Sharma (éd.), Social Inequality in India. Profiles of Caste, Class, Power and Social Mobility. Essays in Honour of Professor Yogendra Singh, Jaipur & New Delhi, Rawat Publications, 1995, p. 92-114 ; cet article, publié une première fois en 1979 dans Economic and Political Weekly, est lui-même rarement cité dans la littérature générale sur les castes dans l’Inde contemporaine comme, par exemple, M. N. Srinivas (éd.), Caste: Its Twentieth Century Avatar, Delhi, Viking Penguin, 1996, ou Chris J. Fuller (éd.), Caste Today, Delhi, Oxford University Press, 1996. Retour

[9] Pour une critique du modèle dumontien par des anthropologues indiens, voir par exemple Dipankar Gupta, Interrogating Caste: Understanding Hierarchy and Difference in Indian Society, New Delhi, Penguin Books, 2000, et André Béteille, Society and Politics in India, Delhi, Oxford University Press, 1991. Retour

[10] La notion de sanscritisation désigne l’adoption des pratiques et des valeurs brahmaniques par les castes non brahmanes ; voir M. N. Srinivas, “Sanskritization”, in M. N. Srinivas, Social Change in Modern India, Delhi, Orient Longman, 1966, p. 1-45 (NdT). Retour

[11] Du point de vue anthropologique, la notion de caste dominante désigne la ou les castes qui assument localement la fonction royale : les castes qui prétendent occuper ce type de fonction sont en général les détenteurs des droits supérieurs sur le sol (pratiquement, les propriétaires fonciers), elles doivent en outre être de bon statut rituel et en nombre relativement important ; voir M. N. Srinivas, Collected Essays, Delhi, Oxford University Press, 2002, en particulier “The social system of a Mysore village”, p. 40-73 ; trad. fr., M. N. Srinivas « Le système social d’un village du Mysore », in Roland Lardinois (éd.), Miroir de l’Inde. Études indiennes en sciences sociales, Paris, Éd. de la MSH, 1988, p. 49-89 (NdT). Retour

[12] La notion de « banque de votes » désigne le pouvoir social des patrons locaux de mettre le vote de leurs clientèles au service des hommes politiques de leur choix ; la relation patron-client se fonde sur le lien traditionnel des castes de services aux castes dominantes ; voir M. N. Srinivas, Collected Essays, op. cit., notamment “Dominant caste in Rampura”, p. 74-92 (NdT). Retour

[13] Voir A. M. Shah, “Division and Hierarchy: An Overview of Caste in Gujarat”, in K. L. Sharma (éd.), op. cit., p. 192-227. La dévalorisation des études macro-sociologiques et l’absence de travaux sur les inégalités sociales selon la caste sont à mettre en relation avec ces changements de point de vue dans l’étude des castes. Retour

[14] Une exception, P. Radhakrishnan, “Mandal Commission Report: A Sociological Critique”, in M. N. Srinivas (éd.), Caste: Its Twentieth Century Avatar, op. cit. Retour

[15] Pour une réfutation de ces critiques, voir Satish Deshpande, “Caste and the Census”, Sociological Bulletin, 48, 1 et 2, mars-septembre 1999, p. 257-262. Retour

[16] Sur la genèse des catégories officielles des Scheduled Tribes, Scheduled Castes et Backward Classes, voir Marc Galanter, Competing Equalities. Law and the Backward Classes in India, Oxford, Oxford University Press, 1984 ; voir aussi Roland Lardinois, « Les luttes de classement en Inde », Actes de la recherche en sciences sociales, 59, septembre 1985, p. 78-83 (NdT). Retour

[17] Voir par exemple G. Aloysius, Nationalism without a Nation in India, New Delhi, Oxford University Press, 1987 ; Rajni Kothari, “Rise of the Dalits and the Renewed Debate on Caste”, in Partha Chatterjee (éd.), State and Politics in India, New Delhi, Oxford University Press, 1997, p. 438-458 ; Christophe Jaffrelot, India’s Silent Revolution: The Rise of the Low Castes in North Indian Politics, New Delhi, Permanent Black, 2003 ; Nicholas Dirks, Caste of Mind: Colonialism and the Making of Modern India, New Delhi, Permanent Black, 2003 ; et Sumit Sarkar, “The Limits of Nationalism”, Seminar, 522, février 2003, p. 19-24. Retour

[18] Sur la défense des devoirs liés à l’appartenance à l’un des quatre varna classiques, voir Gandhi, La Jeune Inde, Paris, Stock, 1925, en particulier p. 279-288. Selon la conception hindoue du monde, les hommes sont divisés en quatre classes ou états : les brahmanes (prêtres), les ksatriya (guerriers), les vaishya (liés aux activités de production) et les shudra (gens de peu au service des trois autres classes) ; la confusion entre varna et castes proprement dites (jati) est très fréquente, comme en témoignent ci-dessous les classifications utilisées pour identifier la « caste » (NdT). Retour

[19] La critique principale porte sur le changement intervenu dans la période de référence pour estimer les dépenses de consommation. Si cette modification altère la continuité temporelle des séries statistiques, elle n’affecte pas la comparaison synchronique des inégalités mesurées lors de la dernière enquête, sous l’hypothèse que ce changement affecte tous les groupes de manière égale. Retour

[20] Un euro vaut (avril 2005) 56,7 roupies (rp) ; le seuil de pauvreté est donc d’environ 5,8 euros en milieu rural et 8 euros en milieu urbain, par personne et par mois (NdT). Retour

[21] Les Ambani, commerçants originaires du Gujarat, sont à la tête du groupe Reliance Industry, une multinationale présente dans les télécommunications, la chimie et le textile ; les Tata, d’origine parsie, sont l’un des plus anciens groupes d’industriels indiens. Retour

[22] La difficulté n’est pas simplement technique mais aussi sociale. Les chercheurs savent qu’il est plus facile d’objectiver la condition des plus démunis que celle des groupes économiquement et socialement dominants qui disposent de nombreuses ressources pour résister au travail d’objectivation ou, à tout le moins, pour s’assurer un certain contrôle sur l’accès aux données. Retour

[23] Voir Santosh Goyal, “Social Background of Officers of the Indian Administrative Service”, in Francine Frankel et M. S. S. Rao (éds), Dominance and State Power in Modern India: Decline of a Social Order, vol. 1, Delhi, Oxford University Press, 1992, Appendix II, p. 425-453. Retour

[24] Sur les différentes composantes du nom comme marqueur de l’identité de caste, voir N. Jayaram, « Le primat du groupe ou la primauté du collectif », in Nadia Tazi (éd.), L’Identité, Paris, La Découverte, 2004, p. 71-91 (NdT). Retour

[25] Il s’agit de la liste, signée par le président de la République, des fonctionnaires appartenant à la 1re classe et publiée dans la Gazette of India (l’équivalent du Journal officiel en France), d’où la désignation de cette catégorie de hauts fonctionnaires comme « Gazetted Officers » (NdT). Retour

[26] Voir M. N. Panini, «The Political Economy of Caste », in M. N. Srinivas (éd.), Caste. Its Twentieth Century Avatar, op. cit., p. 28-68. Retour

[27] Dans une bibliographie abondante, voir Susan Bayly, Caste, Society and Politics in India from the Eighteenth Century to the Modern Age, Cambridge, Cambridge University Press, 1999 ; et Nicholas B. Dirks, Caste of Mind. Colonialism and the Making of Modern India, Princeton, Princeton University Press, 2001. Retour

[28] Voir Christophe Jaffrelot, Dr. Ambedkar. Leader intouchable et père de la Constitution indienne, Paris, Presses de Sciences-Po, 2000 (NdT). Retour

[29] Voir D. L. Seth, « Ram Manohar Lohia on caste in Indian Politics », in Ganshyam Shah (éd.), Caste and Democratic Politics in India, Delhi, Permanent Black, 2002, p. 108-133 (NdT). Retour

Résumé

Depuis plus de cinquante ans, les études sur le système des castes se caractérisent par une approche de type anthropologique, c’est-à-dire qualitative et monographique, privilégiant la dimension religieuse et rituelle de cette forme sociale. La question des inégalités économiques et sociales selon la caste, en revanche, est un sujet plutôt sous-représenté dans la sociologie de l’Inde. La raison souvent invoquée tient à l’indigence des données chiffrées disponibles. Les recensements décennaux qui ne prennent plus en compte le critère de la caste, ne livrent en effet que des informations sur les grands groupes sociaux légalement reconnus par la constitution ; mais ces données restent très insuffisantes pour mener une analyse sociologique fine. Cependant, ces questions font l’objet au quotidien d’âpres débats politiques et sociaux dans lesquels les sociologues indiens ne manquent pas d’intervenir, sans que l’on distingue toujours clairement si leurs prises de position relèvent de la science sociale ou de l’engagement politique. Les interrogations portent en particulier sur l’évolution des basses castes qui bénéficient de politiques de discrimination positive mises en place dès l’époque coloniale, mais qui ont été pleinement développées depuis l’indépendance de l’Inde. Ces basses castes ont-elles bénéficié en masse de ces politiques ? Faut-il poursuivre ces politiques au risque, soutiennent certains sociologues et hommes politiques, d’introduire une réelle discrimination au détriment des autres groupes ? Mobilisant des données chiffrées originales aujourd’hui disponibles à la faveur de changements méthodologiques introduits dans certaines grandes enquêtes nationales, l’auteur montre que la distribution des inégalités selon la caste ou la classe se maintient fortement en Inde, dans le secteur public autant que dans le secteur privé. Ce constat amène à reconsidérer l’impensé disciplinaire de la sociologie indienne qui semble délaisser l’étude quantitative des transformations économiques et sociales de l’Inde contemporaine.



For more than fifty years, studies of the caste system have tended to adopt an anthropological, mostly qualitative and monographic approach that privileges the religious and ritualized dimension of this particular social institution. The question of the caste-related social and economic inequalities, on the other hand, has remained a relatively overlooked topic in the sociology of India. The reason often alleged for this situation is the scarcity of available statistical data. To the extent that they no longer take into account the caste as a criteria, the ten-year censuses yield some information only on the large social groups legally recognized in the constitution. But this data remains insufficient for a fine-tuned sociological analysis. These questions are however debated on a daily basis, and Indian sociologists do not refrain from intervening in these fierce social and political debates –even though it is not always clear if they do so on the basis of social science or political commitment. Questions are raised in particular regarding the evolution of the lower castes, which benefit from affirmative action policies implemented since the colonial era but fully developed since the country’s independence. Did these castes fully benefit from these policies? Should such policies be continued, even though some sociologists and politicians warn that they might introduce a real discrimination against other groups? Using first hand statistical data that has been made available by recent methodological changes in some nationwide censuses, the author shows that the social distribution of class- or castrelated inequalities remains remarkably stable in India, whether in the public or in the private sector. This finding raises some questions as to the unarticulated prejudices of Indian sociology as a discipline, which ignores the quantitative study of the economic and social transformations of contemporary India.


Seit mehr als 50 Jahren sind die Untersuchungen zum Kastensystem von anthropologischen Ansätzen gekennzeichnet, das heißt qualitativ und monographisch steht die rituelle und religiöse Dimension dieser sozialen Formation im Zentrum. Die Frage der wirtschaftlichen und sozialen Ungleichheit je nach Kaste hingegen ist in der indischen Soziologie eher unterrepräsentiert. Als Grund wird meist die ungenügende Datenbasis angeführt. Die alle zehn Jahre durchgeführten Volkszählungen berücksichtigen das Kriterium der Kaste nicht mehr, und sie geben nur Auskunft über die verfassungsmäßig anerkannten Großgruppen. Diese Angaben sind jedoch ausgesprochen unzureichend für eine differenzierte soziologische Analyse. Dennoch sind diese Fragen Gegenstand alltäglicher politischer und sozialer Debatten, an denen auch die indischen Soziologen teilnehmen, ohne dass sich ihre Stellungnahmen immer auf den sozialwissenschaftlichen Forschungsstand oder politische Positionen zurückführen ließen. Die Fragen betreffen vor allem die unteren Kasten, die von der positiven Diskriminierung profitieren, die seit dem Ende der Kolonialzeit eingerichtet wurde und sich seit der Unabhängigkeit Indiens voll entwickelte. Haben die unteren Kasten von dieser Politik profitiert? Soll diese Politik fortgeführt werden, trotz der von einigen Soziologen und Politikern unterstrichenen Gefahr einer Diskriminierung anderer Gruppen? Auf der Grundlage neuer, heute Dank methodischer Neuerungen in den nationalen Erhebungen verfügbarer Daten, zeigt der Autor dass die kasten- und klassenbedingte Ungleichheit in Indien fortbesteht und zwar sowohl im privaten wie öffentlichen Sektor. Diese Feststellung hält dazu an, das disziplinäre Unbewusste der indischen Soziologie zu betrachten, das die quantitative Untersuchung der wirtschaftlichen und sozialen Transformationen im heutigen Indien vernachlässigt.


Desde hace más de cincuenta años, las investigaciones sobre el sistema de castas se caracterizan por utilizar un enfoque de tipo antropológico, es decir, cualitativo y monográfico, que da primacía a la dimensión religiosa y ritual de esta forma social. En cambio, el problema de las desigualdades económicas y sociales según la casta es un objeto de estudio más bien subrepresentado en la sociología de la India. Según se alega a menudo, esto se debe a la falta de datos cuantitativos: los censos decenales, que ya no toman en consideración el criterio de casta, únicamente suministran información sobre los grandes grupos sociales legalmente reconocidos por la Constitución, pero se trata de datos muy insuficientes para efectuar un análisis sociológico fino. Sin embargo, todos los días estos temas son objeto de ásperos debates políticos y sociales. Los sociólogos indios no dejan de intervenir en ellos, pese a lo cual no se logra distinguir con claridad si toman posición como científicos sociales o en función de su compromiso político. Las preguntas se refieren en particular a la evolución de las castas bajas que se benefician con las políticas de discriminación positiva, establecidas durante la época colonial pero plenamente desarrolladas a partir de la independencia de la India. ¿Se han beneficiado masivamente las castas bajas con tales políticas? ¿Es preciso seguir implementando esas políticas, incluso corriendo el riesgo –como sostienen ciertos sociólogos y políticos– de introducir una verdadera discriminación en detrimento de otros grupos? El autor del artículo, que utiliza datos cuantitativos originales hoy disponibles gracias a los cambios metodológicos introducidos en ciertas encuestas nacionales importantes, muestra que la distribución de las desigualdades según la casta o la clase se mantiene con fuerza en la India, tanto en el sector público como en el privado. Comprobar esta situación lleva a reconsiderar lo impensado de la sociología india como disciplina, que parece descuidar el estudio cuantitativo de las transformaciones económicas y sociales de la India contemporánea.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Satish Deshpande « Castes et inégalités sociales dans l'Inde contemporaine », Actes de la recherche en sciences sociales 5/2005 (no 160), p. 98-116.
URL :
www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2005-5-page-98.htm.
DOI : 10.3917/arss.160.0098.