Actes de la recherche en sciences sociales 2007/3
Actes de la recherche en sciences sociales
2007/3 (n° 168)
112 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782020917698
DOI 10.3917/arss.168.0082
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Vous consultezJorge Luis Borges, histoire sociale d’un « écrivain-né »

AuteurSergio Miceli du même auteur


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L’abondante littérature à la gloire de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges s’est employée à gommer les méandres de sa trajectoire, comme si elle avait eu pour unique dessein de se livrer au culte du pur écrivain, spécimen contemporain le plus achevé de l’homme de lettres, devant tout à son seul génie littéraire et dont la genèse se résumerait à un halo d’allusions, d’anecdotes et de bizarreries. Les artisans de la légende borgésienne ont transformé ses fictions en de sublimes concrétions de gestes d’écriture, faisant de son œuvre le sommet de l’art pour l’art, de la littérature affranchie des autres pratiques sociales. Ils ont cherché à constituer un répertoire de comportements, de sentences, d’excentricités et de traits de caractère contribuant à façonner un Borges singulier et ineffable.

2 Cette disjonction de la vie et de l’œuvre l’a revêtu des sulfureux habits de personae insolite, au point de devenir en français Borgès[1] [1] Emir Rodríguez Monegal, Borgès par lui-même, trad. Françoise-Marie...
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, un Argentin « mondialisé » dépourvu de vie personnelle, familiale, amoureuse, rétif aux passions et aux prises de position politiques, voire déconnecté de son univers culturel d’origine, transmué en l’écrivain pur par excellence, sans racines, se consacrant corps et âme à la conquête d’une écriture immaculée, sans trace des expériences sociales qui l’ont rendue possible. Jorge Luis Borges, le seul écrivain latino-américain ayant accédé à ce statut d’excellence littéraire, serait parvenu à annuler les empreintes historiques de son passage par le monde social, qu’il a lui-même converti en récit solipsiste, autarcique, hors du temps et de l’espace.

3 Borges a fortement contribué à ce minutieux effort de « spiritualisation » croissante de ses œuvres, traitées et reconnues comme autant de prouesses enchantées d’un mystagogue du récit de fiction. L’étape cruciale dans cet effort d’effacement des signes rémanents de ces expériences sociales a consisté à rendre quasiment impossible l’accès aux sept livres qu’il publia dans sa jeunesse, ainsi qu’à ses vers inauguraux de 1923 (Fervor de Buenos Aires) et au recueil d’essais réunis en 1930 sous le titre d’Evaristo Carriego[2] [2] Jorge Luis Borges, Fervor de Buenos Aires [Ferveur de Buenos...
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. Il a eu aussi la prudence d’effacer toutes les marques de liens affectifs, personnels et professionnels, éliminant les dédicaces, omettant les noms de ceux qui lui étaient les plus proches, modifiant le titre de certains poèmes, comme s’il avait voulu écarter la gangue d’une expérience sociale expressive, aux multiples facettes, au profit d’une écriture dès lors encensée comme pure invention créative, comme lumineux artifice. Un miracle du canon littéraire venu au monde déjà parachevé, un « écrivain-né ».

Une paternité troublée au sein du cercle familial de lettrés polygraphes

4 Borges a été élevé dans un environnement familial tourné vers les lettres. Outre son père Jorge Guillermo et Macedonio Fernández, qu’il appela plus tard son maître, participaient aux rencontres habituelles du dimanche soir, chez ses parents, à Palermo, dans les faubourgs de Buenos Aires, plusieurs personnalités qui devaient marquer sa formation et orienter certains infléchissements de son parcours, le désignant rapidement comme un leader intellectuel, à mi-chemin entre l’expression de la plainte et la contestation.

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Il y avait là son cousin, l’écrivain Alvaro Melián Lafinur (1889 – 1958), animateur du clan et voisin ; le poète Evaristo Carriego (1883 – 1912), qui avait l’habitude de déclamer ses poèmes et ceux de célèbres auteurs argentins, tels Lugones, Almafuerte et Banchs ; Alfredo Palacios (1880 – 1965), professeur de droit et écrivain, l’un des fondateurs du parti socialiste argentin ; Marcelo del Mazo (1879 – 1968), cousin de Macedonio Fernández ; le journaliste et poète helvético-argentin Charles de Soussens (1865 – 1927). Traitant de littérature et de politique, les débats se prolongeaient jusqu’au petit matin. À en croire les témoignages des participants, on y appréciait les tirades brillantes et spirituelles, les interventions polémiques, les répliques tranchantes, autant de signes confirmant le plaisir consommé qu’une génération de lettrés appartenant à l’élite de la capitale argentine trouvait à perpétuer ainsi une tradition d’oralité.

6 Cette dynastie familiale de Borges remontait à un grand-oncle, Juan Crisóstomo Lafinur (1797 – 1824), illustre figure de l’époque de l’Indépendance qui dut sa renommée littéraire aux élégies composées à la mort du général Belgrano, dont il avait fréquenté l’académie de cadets à Tucumán[3] [3] Voir le Diccionario de la literatura latinoamericana, Argentina,...
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. L’un de ses descendants, Alvaro Lafinur, occupait une position stratégique dans le champ littéraire en constitution, au titre de responsable de la rubrique « Lettres argentines » (1912 – 1917) de la revue Nosotros. Ce périodique, le plus représentatif de l’establishment littéraire à Buenos Aires, avait été fondé en 1907 et allait paraître avec une courte interruption jusqu’en 1943[4] [4] Sur le fonctionnement du champ littéraire argentin alors...
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.

7 Les plus illustres du cercle littéraire du père de Borges – Carriego, Soussens et Lafinur – étaient représentatifs de cette génération fin de siècle, encline à servir les grands quotidiens dont elle courtisait les dirigeants. Ceux-ci étaient en effet en mesure de leur assurer quelques subsides et de leur conférer provisoirement un rattachement institutionnel prestigieux, qui leur ouvrait des espaces de sociabilité convoités, les inscrivait dans une temporalité mondaine et littéraire, et pouvait leur offrir la chance suprême de voyager et d’accomplir des missions internationales. Au sein de ce réseau de confréries rémunérées, ces intellectuels pouvaient s’abandonner, de temps en temps, aux élans d’un projet littéraire souvent interrompu par leurs devoirs de journalistes. Ils exprimaient leur énergie d’auteurs dans des revues littéraires ou au travers de sporadiques publications de recueils de vers et d’articles. D’ailleurs, la renommée de ces hommes de lettres doit plus au travail d’exhumation mémorialiste entrepris par leurs amis et admirateurs qu’aux retombées directes de leurs œuvres. Ces lettrés n’étaient connus, bien souvent, que pour une seule œuvre digne d’intérêt, voire pour une contribution définitive à venir, attendue de façon passablement hypothétique mais dont on connaissait éventuellement le titre et la table des matières, comme dans le cas paradigmatique du Château lyrique, l’œuvre perdue de Soussens. En conséquence, leur production suivait pour l’essentiel la ligne conventionnelle des revues littéraires de l’époque et n’obéissait que rarement à un programme identifiable d’auteur.

8 Borges se familiarisa avec la vie littéraire au contact de ces journalistes cultivés qui se trouvaient en parfaite harmonie avec les modèles européens de facture symboliste. La plupart étaient des autodidactes disposés à exercer des charges et à occuper des positions exigeant une maîtrise sans faille de l’art d’écrire. Des hommes ayant voyagé, polyglottes, d’un certain point de vue « exilés » en Argentine, tel Paul Groussac. Ils avaient fondé leur contribution sur l’exploitation de répertoires savants et un savoir-faire assez rare pour que cela leur assure une cote élevée dans un champ intellectuel en formation. Jorge Guillermo Borges (1874 – 1938) était la plus complexe de ces figures. Avocat en exercice, professeur de psychologie à l’École normale pour les langues modernes, le père de Borges était un homme cultivé et raffiné. Maîtrisant la langue anglaise à la perfection, il avait constitué une bibliothèque mêlant ouvrages scientifiques, philosophiques et littéraires, récits de voyage, encyclopédies, recueils d’estampes, un monde à part au sein duquel s’est réalisée une part substantielle de la socialisation culturelle du jeune Borges. Un élément de cette histoire familiale apparaît décisif : toute sa vie, son père a lui aussi été animé d’une soif persistante de mener une carrière intellectuelle, comme l’indiquent un recueil d’anecdotes orientales, un drame, des poèmes, quelques articles parus dans des revues culturelles et, plus particulièrement, un roman publié en 1921[5] [5] Jorge Guillermo Borges, « Hipoteca Naval », thèse de...
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, deux ans avant le recueil inaugural de son fils. Aux déboires qu’essuyèrent de telles ambitions vinrent s’ajouter les tourments d’une cécité progressive, dont la gravité poussa la famille à des décisions drastiques, comme celle de se lancer, en 1914, dans un voyage prolongé en Europe. Dans l’espoir d’une guérison, le père se soumit alors à une série d’interventions, expérimenta divers traitements et remèdes, consulta plusieurs spécialistes de renom. Se dessine ainsi avec netteté le cadre des circonstances pénibles dans lesquelles le jeune Borges « hérita », pour ainsi dire, du projet contrarié de son père qu’il fit sien.

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Les lettres de jeunesse de Borges et les photos de son adolescence laissent entrevoir les enthousiasmes, les audaces et les sages manières d’un garçon de bonne famille, jouissant d’une situation confortable, mais qui dut interrompre ses études à cause des tribulations familiales, dans le même temps que le dessein paternel cherchait à l’entraîner vers le métier intellectuel. Plus impressionnants encore sont le temps et les moyens quasi inépuisables dont dispose le jeune Borges ; cela lui vaut de pouvoir surinvestir dans l’acquisition et l’apprentissage d’un vaste patrimoine littéraire. L’intense « européanisation » de Borges transparaît dans le soin qu’il met à sa tenue : il est toujours habillé d’une veste et d’un gilet couvrant une chemise à col montant empesé, porte une cravate à épingle ou un nœud papillon, ses cheveux soigneusement peignés en arrière et partagés par une raie centrale. Elle se retrouve aussi dans certains stéréotypes exprimés à l’encontre de ses compatriotes, symptôme de sa déception devant un univers politique et culturel borné, au moment de son premier retour en 1921 : « No me abandones en el destierro de la ciudad cuadriculada y de los jovencitos que hablan de la argentinidad y del civismo y de lo que significa el general Bartolomé Mitre para los siglos venideros. ¡ Horror ! ¡ Horror ! » [Ne m’abandonne pas à l’exil de la ville quadrillée et des jeunes qui parlent de l’argentinité et du civisme et de ce que signifie le général Bartolomé Mitre pour les siècles à venir. Horreur ! Horreur !], écrit-il dans une lettre adressée à son ami Jacobo Sureda, en mars 1921, reproduite dans le recueil Cartas del fervor[6] [6] Éd. cit. , p. 194. ...
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. Ce qui devait l’affecter le plus à la veille de son retour à Buenos Aires allait se convertir aussitôt en lignes directrices de ses préoccupations comme essayiste de la « creollidad[7] [7] « Creollidad » ou « argentinidad » évoque l’univers...
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».

10 Bien qu’il ait connu d’incessants changements de trajectoire, d’objectifs, de sentiments, ses lettres de jeunesse permettent d’apprécier l’intensité avec laquelle il fait de la vocation d’écrivain une planche de salut. Il se livre corps et âme à l’office littéraire, entre contrariétés et euphories, soutenu par la fougue ésotérique dont il revêt l’activité créatrice. L’errance familiale, l’incessante quête d’une guérison, les cassures entraînées par les opérations successives purent introduire une part de flottement et d’irréalité dans l’éducation des enfants. L’éducation de Jorge Luis et de Norah, qui allait se consacrer plus tard à la gravure et aux arts plastiques, suivit un cours quelque peu spécial, même si l’on considère le régime particulier auquel était soumise la formation scolaire des enfants de certaines familles de l’élite argentine. Désireux de leur assurer une meilleure formation que celle dispensée par les établissements de l’époque, leurs parents engagèrent une préceptrice anglaise, Miss Tink. Dans les années passées à Palermo, Calle Serrano, dans une maison voisine de la résidence de la grand-mère paternelle anglaise, Fanny Haslam, la famille Borges parlait espagnol et anglais, de sorte que Jorge Luis y reçut le surnom de Georgie. Arrivés là en 1901, ils y demeurèrent jusqu’en 1914, année de leur premier voyage en Europe.

11 Georgie avait 15 ans quand il embarqua avec sa famille, en février 1914. Jusqu’en 1919, ils résidèrent à Genève. Puis de 1919 à 1921, ils se déplacèrent beaucoup entre Madrid, Séville et Palma de Majorque. La formation intellectuelle et littéraire de Borges s’effectua au milieu de ces tumultueux espoirs familiaux de guérir la cécité paternelle. Quoique les sources disponibles ne soient guère prolixes sur la situation matérielle de la famille Borges, on peut émettre l’hypothèse que le père dut se résigner à entamer le pécule amassé et la part du patrimoine dont il hérita pour mener à bien son projet de villégiature européenne et se soigner[8] [8] Voir Alejandro Vaccaro, Georgie (1899 – 1930), Una vida...
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. Le zèle des critiques et des commentateurs, ainsi surtout que les allusions de Borges lui-même, réitérées tout au long de sa vie, s’efforcèrent de convertir ces raisons pratiques en choix intellectuels, comme si son père avait souhaité s’éloigner de l’Argentine pour se consacrer entièrement à une pratique réflexive désintéressée, à laquelle seul un amateur aisé et disponible pouvait avoir accès.

12 L’inébranlable confiance du jeune Borges en son potentiel d’intellectuel prit corps au milieu des turbulences familiales. Leurs déplacements organisaient le temps de chacun autour des progrès de la cécité, une maladie congénitale qui avait frappé six générations de la branche paternelle de la famille. Le fils devait donc avoir conscience qu’elle ne pouvait manquer tôt ou tard de le rattraper. De fait, à l’approche de ses 50 ans et après huit interventions chirurgicales, Borges allait perdre la vue. Il était néanmoins parvenu à faire de ce malheur la source d’élucubrations autour de certaines singularités de son approche du monde environnant. Si satisfaisant qu’ait pu être le déroulement du premier long séjour européen des Borges (1914 – 1921), il ne dut guère contribuer à remédier aux fragilités physiques de l’adolescent. Outre un décollement de la rétine et l’obligation qui lui avait été faite dès son enfance de porter des lunettes, Borges souffrait d’un bégaiement dont il ne se débarrassa qu’à l’âge adulte. Étonnamment, l’aggravation définitive de la cécité paternelle semble avoir coïncidé avec l’émancipation littéraire filiale. Moins les prétentions intellectuelles du père devenaient plausibles, plus les audaces et les dispositions littéraires du fils se faisaient entendre. Orphelin de bonne heure, le père avait dû très jeune choisir un métier pour gagner sa vie ; Borges dut, lui, se débattre avec une sorte d’état orphelin différé, à mesure que la cécité paternelle lui transmettait un sentiment d’urgence irrépressible le poussant à affirmer précocement sa vocation littéraire. Une telle décision s’accompagna du « choix » du célibat, prérequis qu’il dut considérer indispensable au succès de ses projets de création.

13 Il semble difficile de faire la part des légendes circulant sur Borges père, écrivain dilettante, mage érudit et reclus. Il ne fait toutefois guère de doute qu’ait joué une interconnexion perceptible entre, d’une part, le naufrage physique et l’effondrement du projet intellectuel du père et, d’autre part, l’intensité quasi ardente avec laquelle le fils a embrassé le métier d’écrivain. La confrontation des photos du Jorge Guillermo adulte et du jeune Jorge Luis met en lumière leur très forte ressemblance : le visage large et ovale, le front immense, les cheveux noirs et lisses, coiffés en arrière, le cou charnu, le regard pénétrant. Cela suggère quelque application du fils à reproduire les allures viriles du père, comme si les liens de continuité trouvaient aussi leur origine dans l’impressionnante similitude physique. Le père renonça peu à peu à ses ambitions littéraires, acculé par l’avancée de la cécité qui l’avait atteint de plein fouet avant même sa quarantième année, juste au moment où il pouvait bénéficier enfin de quelque aisance financière. Les diagnostics contradictoires et les opérations successives n’apportèrent aucune amélioration et ne firent assurément qu’attiser en chacun la claire perception des impasses.

14 Cet accord si parfait avec la figure paternelle remonte à la première enfance, depuis le moment où Georgie, devenu bilingue, transita avec aisance entre l’espagnol et l’anglais que lui avaient transmis son père et sa grand-mère paternelle, d’origine anglaise. L’espagnol sonnait à ses oreilles comme la langue inférieure des serviteurs de son pays d’origine ; l’anglais tenait son rang de langue savante, respirant dans les livres merveilleux des poètes et des voyageurs qu’il pouvait consulter dans la bibliothèque domestique. En Suisse, Georgie apprit le français au lycée, langue qu’il maîtrisait parfaitement à l’écrit et à l’oral ; il s’investit également dans un apprentissage autodidacte de l’allemand, dont il se sortit si bien qu’il se risqua à traduire des poèmes expressionnistes. En arrivant à Madrid, sur le chemin du retour que la famille avait voulu progressif, Georgie fut étonné de constater que les poètes espagnols de sa génération lisaient les auteurs français en traduction et jamais dans l’original, faute de dominer un autre idiome. Voici un des premiers chocs qui allaient l’amener à se reconnaître lui-même comme membre polyglotte d’une élite périphérique à l’éducation remarquablement sophistiquée.

15 Si forte que fût la devise argentine en 1914, Borges ne pouvait se bercer d’illusions sur la condition matérielle de sa famille, ni éluder la comparaison de leurs ressources avec celles d’autres clans argentins séjournant en Europe. Dans les signes d’une prise de conscience progressive des singularités de sa situation sociale s’enracinent ses hésitations sur la voie à suivre en tant qu’intellectuel. Vers quels genres se tourner en termes de rentabilité optimale, d’importance des retentissements ? Sur quels thèmes faire ses armes en politique ? Quelles œuvres et quels auteurs seraient le mieux à même de l’éclairer sur l’actualité politique internationale : la révolution russe, la guerre mondiale, les idéologies radicales ?

16 Il ne fait aucun doute qu’il joua sérieusement, résolument, deux cartes : la poésie, dans le prolongement des réussites des modernistes hispano-américains, Rubén Darío, Amado Nervo, Leopoldo Lugones surtout, sans négliger les héros lyriques de l’enfance, Almafuerte, Carriego et Banchs ; et l’essai culturaliste, à teneur politique et messianique, à partir d’un modèle inspiré de Schopenhauer qui jouait le rôle d’un guide pour l’intelligentsia espagnole à la fin du XIXe siècle et, par voie de conséquence, pour les secteurs les plus éclairés des pays hispano-américains. La formation intellectuelle de Georgie se déroula dans un contexte de grave crise de la société espagnole. La conjoncture était marquée par la perte de Cuba, la dernière colonie des Amériques, et la sévère défaite subie dans la guerre contre les États-Unis. C’est dans ces conditions qu’émergea la génération dite de 98, à laquelle appartenaient quelques-uns des intellectuels révérés par le jeune Borges, en particulier Unamuno et Pío Baroja, conditions à partir desquelles cette génération forgea son programme de travail et sa vision du monde, guidée par un volontarisme dérivé de l’idéalisme allemand[9] [9] Voir E. Inman Fox, La crisis intelectual del 98, Madrid,...
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.

17 Poussés par l’aggravation de la cécité paternelle, les Borges partirent à nouveau pour l’Europe en 1923 ; ce fut aussi la dernière tentative d’éloigner un déclassement social qui constituait la pire des menaces. Au fil de ces moments difficiles, le jeune Borges hérita peu à peu et de façon irréversible du patrimoine tangible et intangible du père : sa bibliothèque, ses dispositions culturelles raffinées, sa maîtrise des langues étrangères, ses ambitions littéraires, ainsi que les aspirations politiques du cercle d’élite auquel appartenait sa famille, les marques d’un criollismo épuré, les amis et les diverses modalités de soutien indispensables aux débuts réussis de la carrière d’un jeune aussi prometteur.

18 Le fait que la réception d’un legs si impressionnant ait eu lieu dans un contexte propice à l’assimilation de nouveaux langages et répertoires expressifs dut renforcer les progrès de ses facultés dans l’art littéraire. Il faut ajouter à cela que lui était permis l’accès à des figures stratégiques, dont la large circulation au sein de l’élite locale ne manquait pas de répercuter ses audaces de débutant.

19 Georgie grandit dans un climat familial dédié à la littérature où sa précoce vocation littéraire fut constamment encouragée. Il était pleinement conscient de ce soutien familial, de l’aide que lui procurait le réseau de parents et d’amis qui accompagnèrent l’éveil et la maturation de ses ambitions, non moins que des privilèges découlant de cette proximité sociale avec un cercle intellectuel si bien placé sur la scène culturelle de Buenos Aires.

20 Ses manifestes d’avant-garde ne peuvent se comprendre que dans le cadre de cette collaboration familiale. La proclamation de la revue murale Prisma, affichée sur les murs de la capitale argentine, en novembre 1921, aussitôt après le retour d’Europe, était également signée par le cousin germain Guillermo Juan Borges, de même que par le critique espagnol Guillermo de Torre, son futur beau-frère, et illustrée par sa sœur Norah Borges. La revue murale constitua, de fait, une initiative intégralement cautionnée par la famille. Outre le manifeste, dont le mentor était Borges, la publication murale comprenait des poèmes de son cousin Guillermo Juan et de l’ami intime de son séjour à Majorque, Jacobo Sureda. Sa mère fournit les seaux de colle, les punaises et les escabeaux permettant d’œuvrer dans le centre de Buenos Aires.

21 Autre exemple, les anthologies poétiques qu’il eut l’occasion d’organiser et de diffuser dès sa première jeunesse, avant même la publication de son premier livre personnel. Les auteurs sélectionnés constituent sa prestation aux soutiens qu’il recevait de ce réseau de lettrés avec lequel il partageait les mêmes affinités. En décembre 1921, Georgie publia l’anthologie « Lírica Argentina Contemporánea » [Poésie lyrique argentine contemporaine] dans une prestigieuse revue espagnole[10] [10] Cette anthologie fut publiée dans la revue Cosmópolis,...
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. Comme il l’avait déjà fait pour sa sélection de vers exemplaires de l’esthétique ultraïste, insérée dans l’article proclamant le nouveau credo esthétique qu’avait publié la revue Nosotros, en décembre 1921[11] [11] Ce choix de vers ultraïstes faisait partie du texte «...
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, où il avait inclus un poème de son cousin Guillermo Juan, Georgie érige cette fois un panthéon de poètes se rapportant dans leur majorité à l’univers familial de socialisation littéraire.

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L’anthologie s’ouvre sur un poème de Macedonio Fernández, « Al hijo de un amigo », qui lui avait été dédié, comme s’il s’était agi de consolider un lignage littéraire cultivé dans un cercle d’intimes et dont l’ami le plus cher de son père lui avait confié la garde, au titre de chef incontesté de la nouvelle génération. Le poème se clôt sur l’éloge de la personnalité de Georgie, affectueux objet du message, en tant qu’il fait le lien entre la génération émergente et le groupe des lettrés les plus âgés auquel appartient Macedonio, l’auteur de l’hommage.
Comme il ne peut rendre hommage à l’œuvre de Macedonio, inexistante au moment où il écrit, presque entièrement inédite, plus commentée que tangible, Georgie conçoit une esquisse biographique de cette étoile locale à partir des traits de sa personnalité non conformiste : il y souligne ses qualités d’invincible polémiste, ses façons de philosophe, sa conduite extravagante de militant anarchiste occasionnel, les dons de penseur original et audacieux chez celui qui s’est moins imposé par son œuvre que par sa vie, le charme de sa conversation, de sa volubilité expressive, de sa façon très personnelle de jouer de la guitare. La sélection effectuée par Georgie retint également les vers de Marcelo del Mazo, un cousin de Macedonio qui comptait parmi les convives dominicaux de Palermo, un sonnet d’Enrique Banchs, l’auteur du recueil de vers préféré du père, et un poème du cousin Alvaro Melián Lafinur[12] [12] Par la suite, Borges rédigea un compte rendu élogieux,...
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23 L’essayisme borgésien des années 1920 peut être interprété comme dérivant de sa curiosité à identifier les particularités d’une condition sociale et politique en déclin. Dans la mesure où les atouts du lignage de la classe dirigeante ne parvenaient pas à arrêter son rapide déclin, accéléré dans sa famille sous le choc de l’invalidité paternelle, Borges se voua tout entier aux activités intellectuelles. C’était la seule échappatoire, l’issue honorable à la portée d’un jeune homme brillant, dont les perspectives de réussite sociale avaient été contrariées par les impasses familiales. Entre fin 1919, année de ses 20 ans, et début 1921, Borges eut une production intellectuelle d’envergure pour son âge, manifestant un grand savoir-faire dans un spectre très diversifié de genres et de formats d’expression. En 1921, année miraculeuse en matière de productivité littéraire, Borges écrivit des poèmes et des proses poétiques, des recensions et des diatribes, des nouvelles, des essais et des manifestes et traduisit des poèmes allemands[13] [13] Les comptes rendus de 1919 parurent dans La Feuille. Journal...
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. Les voyages du clan Borges lui auraient ainsi fourni la chance rare d’une initiation pratique sur divers fronts de l’activité intellectuelle, manière pour lui d’interpréter les défis de la créativité paternelle sur un ton toujours plus idéalisé avec l’âge.

24 Lors de son bref séjour à Buenos Aires, entre ses deux premiers voyages en Europe, Borges semble être tombé amoureux et s’être quasiment fiancé à Concepción Guerrero, qu’il avait rencontrée chez des parents, les Lange. Il envisagea alors de devenir professeur d’anglais pour s’assurer un revenu, projet qui montre combien ses perspectives d’avenir étaient timides. On peut émettre l’hypothèse qu’une des finalités implicites du second voyage familial aurait été de l’éloigner de sa bien-aimée, de lui faire oublier pareil engagement qui l’aurait détourné de l’objectif central de sa vie, l’activité intellectuelle. Ces voyages familiaux, entrepris pour des raisons pratiques impérieuses, presque toutes liées à la quête d’une assistance médicale capable d’inverser le cours de la galopante cécité paternelle, furent réinterprétés par Georgie en parcours initiatique. Un tel itinéraire enchanté fit enfler l’aspiration en faveur de cette « vocation », qui lui était insufflée par ses proches, et qu’il entretint toujours avec des raffinements d’autodidacte non-conformiste. Dans ce déploiement d’énergie se confondaient les desseins paternels, impératifs et compensatoires, et les efforts de l’héritier pour faire sien le patrimoine de son père et de sa famille. Tout se passe comme si le projet littéraire de Borges avait été rendu possible grâce aux encouragements dérivant d’une confluence exceptionnelle d’attentes de la part des siens, converties en pulsions intérieures, à commencer par les desseins projectifs du père, attisés par les espoirs diffus manifestés par ses autres parents lettrés, par les écrivains qui fréquentaient sa maison, jusqu’à l’adoption du jeune homme si prometteur par les amis les plus proches du père, comme quasiment l’objet préféré de leurs investissements affectifs et intellectuels. Le débouché de cet héritage encore virtuel, travaillé de part en part, résida dans le financement par son père du premier livre de Georgie, dont l’impression d’un tirage de trois cents exemplaires coûta 130 pesos.

25 Le cas Borges témoigne à sa façon du rôle stratégique joué par le déclin matériel et politique de certaines familles de ce segment criollo de l’élite argentine, auquel appartenaient plusieurs membres de la première génération d’avant-garde. Celle-ci rassembla des jeunes de familles illustres, pour certains fortunés, d’autres à des degrés divers de débâcle économique, et des enfants de familles d’origine immigrée. Les jeunes criollos préférèrent se tourner vers les genres nobles, la poésie et l’essai, tandis que les descendants d’immigrés se risquèrent à pratiquer de nouvelles formes littéraires, comme la chronique, le reportage, la critique polémique, et les courts récits de fiction. Déterminant dans ces choix était sans nul doute le maniement hardi et altier de la langue-mère chez les héritiers criollos.

26 Alors que Borges, Girondo et Bernárdez préféraient expérimenter leurs dons en innovant dans des genres consacrés comme la poésie et l’essai, Arlt, pour sa part, s’aventura vers de nouveaux formats parafictionnels, à mi-chemin du reportage, du document et du récit, reposant plus ou moins sur une trame romanesque. Les tenants de l’avant-garde de vieille souche introduisaient dans leurs écrits des références étrangères et la substance de leur apprentissage européen. Les autres, d’origine immigrée, demeuraient prisonniers des amertumes de leurs tribulations et ne parvenaient même pas à estomper le souvenir de cette accumulation d’humiliations dans la transcription littéraire de la pénible histoire de leurs familles.

Un parrain non-conformiste, Macedonio Fernández

27 Né comme lui en 1874, fils d’un grand éleveur, Macedonio fut le camarade d’études et l’ami intime du père de Borges. Ils fréquentèrent tous deux le même établissement secondaire et, plus tard, la faculté de droit et de sciences sociales de l’université de Buenos Aires, où ils soutinrent leur thèse de doctorat en 1898[14] [14] La thèse de Macedonio s’intitulait « De las personas...
suite
. Ils furent membres d’une promotion célèbre de la faculté, qui comprenait des noms illustres appelés à devenir de grandes figures de l’économie, de la politique et de la culture argentines. Outre leurs nombreux amis communs, le père de Borges fréquentait la maison des parents de Macedonio, où se retrouvaient des hommes politiques et des écrivains, parmi lesquels beaucoup prirent part à la fondation du Parti socialiste en 1896.

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Julio Molina y Vedia, autre participant de ces soirées, héritier d’une dynastie de grands propriétaires terriens, également ami du père de Borges, attiré par la philosophie et la littérature, était architecte. Il eut en charge la construction de la maison des Borges, Calle Serrano, dont la façade était habillée d’éléments Art nouveau. En 1929, Jorge Guillermo sera amené à faire le compte rendu d’un recueil de poèmes de Julio. De ses années d’université au début des années 1920, au moment où commencent à circuler quelques-uns de ses textes dans les revues d’avant-garde, la production intellectuelle clairsemée de Macedonio ressemble en tout point à celle du père de Borges : essais sur les traditions et les hauts lieux argentins, sonnets épars, écrits philosophiques au contenu ésotérique et métaphysique, sans parler de leur vif intérêt commun pour la psychologie. Macedonio aimait à forger des pensées et aphorismes inattendus, mêlant dans ses cahiers ces fulgurances aux citations de ses lectures. Entre 1897 et 1920, c’est-à-dire de 23 à 46 ans, Macedonio ne produisit que quelques poèmes et articles. Il imposa sa présence quasi mythique bien plus par son éloquence et son rayonnement[15] [15] Certains des textes les plus anciens figurent dans le premier...
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. En formulant le jugement selon lequel « le talent de Macedonio était éminemment verbal », Borges contribua à la tendance critico-historiographique qui voit en cet « ancien » du monde lettré un brillant causeur, un virtuose de la conversation, une forme subtile de critique à l’encontre de ses dons d’écrivain.

29 Avocats en exercice, spécialistes de psychologie, mariés à des femmes aux prestigieuses alliances, Jorge Guillermo et Macedonio jouissaient également d’un accès aux mêmes espaces de sociabilité de la haute société.

30 Les traits qui le caractérisaient durent impressionner un tant soit peu Borges, à commencer par les initiatives politiques de Macedonio, qui avait été jusqu’à faire part de son intention de se présenter comme candidat indépendant à la présidence de la République en 1922. Canular ou ambition déçue, le projet fut en tout cas tellement pris au sérieux par tout son entourage qu’il finit par rejoindre le répertoire des anecdotes sur Macedonio. Comme le laissent entendre les lettres échangées avec son cousin et confident, Marcelo del Mazo, cette aventure pour laquelle il mobilisa une légion d’amis, y compris le père de Borges, alors à Madrid, et dans laquelle il est difficile de démêler la réalité de la fiction, nourrit plusieurs projets littéraires successifs, du roman projeté en collaboration avec le jeune Borges[16] [16] Il s’agit du roman El hombre que será presidente, projet...
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, à la construction sophistiquée du personnage présidentiel dans son roman le plus ambitieux, publié bien des années plus tard[17] [17] Macedonio Fernández, Museo de la novela de la eterna, Buenos...
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.

31 Macedonio se convertit progressivement en double de la figure paternelle, animé du désir de façonner le jeune Borges, que ce fût sur le plan de la sociabilité ou sur le plan littéraire, comme il tint à le souligner dans son poème « Al hijo de un amigo » (Au fils d’un ami), composé à cette époque et vite ajouté par son dédicataire au sommaire de l’anthologie poétique qu’il était en train de publier. Les vers ouvrant la composition intronisent le jeune Borges dans la fonction du messie défendant la doctrine du programme avorté de la génération des anciens.

32 Cette paternité auxiliaire marqua l’image publique et la fortune critique du parrain littéraire et existentiel, encensé comme le précurseur du Borges mûr et accompli, ce qui autorisait un certain réaménagement du panthéon littéraire argentin. Borges avait besoin de cette redistribution des rôles : établir Macedonio en maître de la génération novatrice équivalait à détrôner Lugones du sommet de la hiérarchie admise dans les années 1920. Le zèle déployé pour glorifier l’oralité criolla de Macedonio, tant de la part du jeune Borges que de celle des tenants de l’avant-garde de la revue Martín Fierro[18] [18] Nommée d’après le personnage-titre du poème épique...
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, le dota d’une image énigmatique : un homme mystérieux qui se serait éloigné des siens et des cercles étroits dans lesquels il grandit, célèbre pour les idiosyncrasies et les tics propres à l’Argentin de haute naissance. Macedonio serait ainsi presque l’antithèse de l’écrivain conventionnellement prisé, tel que l’était par exemple Lafinur, autre référence de Borges. N’ayant jamais quitté l’Argentine, Macedonio s’imposa comme une référence emblématique pour tous ceux qui cultivaient la mystique du criollo qui se suffit à lui-même. Il jouait de la guitare, appréciait les romantiques allemands, les préludes de Rachmaninov, passait son temps à changer de pension ou bien résidait dans des maisons excentrées, cultivant les manies et travers du génie reclus.

33 Il parvenait à survivre grâce à la vente de terres rurales et de terrains dans la capitale, dilapidant avec mesure le patrimoine familial. En dépit des allures narratives peu conventionnelles de son célèbre récit autobiographique de 1929, les quelques enjolivements du livre renouent avec la posture altière de la sociabilité oligarchique, tout en parvenant à mettre en œuvre les moyens expressifs qui lui permettaient de feindre d’avoir rejeté le quotidien reproduisant les manières de son groupe d’origine. Ce Macedonio aux yeux bleus, aux prises avec la rédaction secrète de souvenirs jamais publiés, buvait du maté et recevait ses amis dans les chambres sombres où il habitait, cultivant la conversation, l’humour, les tirades paradoxales, les devinettes, et savourant sans bornes l’« amitié » dont il avait fait son credo existentiel. Les fantaisies de Macedonio dans divers domaines, qui s’accentuèrent après la mort de sa femme en 1920 – il ne cessait de déménager, s’éprenait de façon chronique de prostituées, menait un train de vie inhabituel au regard de la routine bourgeoise –, semblent avoir renforcé l’empathie de Borges pour le personnage, ainsi que son intérêt croissant pour ses écrits. Borges finit par voir en lui une espèce de substitut du père, ou mieux, son succédané débarrassé des affres paternelles, maître de son destin, à l’imagination non moins enflammée, mais imprévisible, enclin à des comportements intempestifs et surprenants.

34 Macedonio échangea une correspondance prolongée, au sujet de la substance du moi, avec le philosophe nord-américain William James. Après l’université, il essaya, avec d’autres camarades enthousiasmés comme lui par l’idéal socialiste romantique inspiré de Lasalle et de Saint-Simon, de fonder une communauté utopique et anarchiste sur une île sauvage du Paraguay – des terres appartenant à la famille Molina y Vedia –, donnant ainsi un premier témoignage de son vif intérêt pour l’action politique. À l’instar du père de Borges et de tant d’autres diplômés et lettrés de cette génération en Amérique latine, Macedonio revêtait les traits caractéristiques des membres de l’élite dirigeante libres-penseurs et anarchistes, attentifs aux grands événements du moment.

35 Compte tenu de ces liens, il n’est pas surprenant que le jeune Borges se soit attaché à Macedonio et ait fait de lui un modèle « clandestin » d’excellence. Au cours des premières années de cette amitié, le maître « souterrain » et le disciple « filleul » appréciaient les mêmes philosophes – en particulier, Schopenhauer – et partageaient tant d’affinités politiques qu’ils conçurent ensemble le projet (qui ne connut jamais le commencement d’une concrétisation) d’écrire un roman fantastique recourant aux moyens employés par les maximalistes – la multiplication de maints petits malheurs – afin de provoquer une neurasthénie générale chez tous les habitants de Buenos Aires et d’ouvrir ainsi la voie au bolchevisme.

36 Avec le retour des Borges en 1921, et à l’instigation d’un Jorge Luis émerveillé par ce gourou mythique et par ses écrits, Macedonio s’intégra à la vie littéraire de Buenos Aires en collaborant à divers périodiques et en élargissant la liste de ses jeunes et fervents admirateurs au sein de l’avant-garde. Les deux premiers livres de Macedonio furent édités à la fin des années 1920, le premier étant financé par l’auteur pour un tirage de seulement 200 exemplaires, le deuxième sous le label des éditions Proa[19] [19] Macedonio Fernández, No todo es vigilia la de los ojos...
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. Macedonio fit également office d’intermédiaire entre Borges et les intellectuels de la génération précédente, qui contrôlaient les principaux périodiques et maisons d’édition d’avant-garde, comme les revues Proa 2[20] [20] Proa 2, revue littéraire (août 1924 – janvier 1926)...
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et Martín Fierro ; Macedonio rapprocha Borges de ces personnalités-clés du monde littéraire argentin des années 1920. Aussitôt, Borges sut renforcer ses liens d’amitié avec chacun. Il devint le collaborateur de la revue dirigée par Girondo et Evar Méndez, s’associa à Güiraldes et Evar Méndez dans le projet d’Editorial Proa et, enfin, aida à promouvoir l’entreprise latino-américaniste des « martin-fierristes » conduits par Girondo lors de son voyage de 1924.

37 Les diverses interventions cherchant à évaluer le degré d’originalité de Macedonio finirent par se transformer en interrogations sur les éventuels plagiats de Macedonio par Borges. Depuis lors, et tout au long de sa vie, Borges ne cessa jamais de parler en termes positifs de l’influence qu’exerça sur lui Macedonio, des emprunts répétés qu’il s’autorisa parmi les trouvailles de son modèle, les aphorismes, les facéties, le vocabulaire bousculé par des significations inventées. Cette interaction si stratégique permit à Borges de tester ses attentes et ses projets ; il venait d’une famille fière de son lignage, des hauts faits militaires et politiques de ses ancêtres, et cherchait refuge dans un modèle d’écrit peu conventionnel. Macedonio lui fournit une référence d’intellectuel insolite, dont les attributs les plus manifestes procédaient d’une insertion sociale en dents de scie, et non d’une pratique intellectuelle professionnelle.

38 La fréquentation intime de Macedonio lui permit de sonder avec la distance requise l’imaginaire et les schémas de sensibilité des cercles sociaux auxquels appartenaient ces familles criollas. Cette relation stimula son application à discerner les impensés et les excentricités de cette mentalité, à définir les contours de ses choix politiques et doctrinaires, voire les cadres d’évaluation de l’échelle des valeurs de ce que l’on considérait alors comme authentiquement « argentin ». Macedonio fit la jonction entre la première socialisation familiale, excessivement troublée par les sentiments agités de Borges face aux revers familiaux, et l’acheminement vers une carrière intellectuelle en phase avec ses « pairs ».

39 La réception critique favorable à Borges, dès ses débuts fulgurants dans les années 1920, s’explique par ses relations privilégiées avec les lettrés de la génération de son père – Macedonio Fernández, Evar Méndez, Ricardo Güiraldes, Roberto Giusti –, ainsi qu’avec des leaders de premier plan de la scène culturelle espagnole et latino-américaine, en premier lieu le poète Rafael Cansinos Asséns, les essayistes Ramón Gómez de la Serna et Guillermo de Torre, puis Ortega y Gasset, Alfonso Reyes et d’autres noms d’importance de l’establishment culturel et littéraire hispano-américain. Borges peaufina sa maestria technique et idéologique dans ce milieu de lettrés, qui fit office d’atelier d’entraînement. Celui-ci fournit la chair des desseins doctrinaires de ses premiers livres, dont chaque page est empreinte des idéaux et des lamentations obsessionnelles de ces érudits criollos, délaissés par la nouvelle dynamique de la conjoncture économique, nostalgiques de l’héritage prestigieux des générations les plus anciennes de leurs familles, si fiers des hommes politiques, militaires et journalistes qui constituaient l’essentiel du contingent de leurs illustres prédécesseurs. Borges ne s’engagea avec détermination dans cette euphorie expressive ni par hasard, ni par caprice, ni même par sa seule et unique volonté. Cette première décennie de sa carrière d’écrivain prolifique met en évidence son intention de prendre la tête d’un mouvement capable d’assurer la rédemption des valeurs conservatrices, menacées d’anéantissement imminent.

40 En essayant d’unir, dans sa pratique de poète et d’essayiste, l’étendard patriotique et l’élan lyrique si vivement associé aux figures de Banchs et d’Almafuerte, le jeune Borges voulut mettre à l’épreuve les ressorts de son capital, jusque-là au service d’un programme rétrograde, de façon à redonner souffle à la revendication des cercles criollos, auxquels lui et son entourage appartenaient. C’est pourquoi, afin de cerner le caractère, le style et la substance thématique des œuvres des années 1920, on doit s’employer à reconstituer les liens intimes unissant le Borges débutant et ces secteurs au sein desquels il fut socialisé et où, au bout du compte, il apprit, pour les rédimer, à se convaincre de la légitimité et de l’urgence des mots d’ordre. Ces expériences façonnèrent les contours et les actions extraordinaires de ce talent fulgurant, pour ainsi dire poussé, hissé même, dès ses écrits de jeunesse, à la condition privilégiée de porte-parole et d’héritier des « illuminations » dont ses mentors et ses modèles s’étaient faits les chantres.

41 Girondo, Borges et Bernárdez[21] [21] Oliverio Girondo, Obras/ Poesía, préface d’Enrique Molina,...
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furent parmi les écrivains liés à l’avant-garde « martin-fierriste » qui, de fait, se formèrent au contact et dans la proximité des propositions de rénovation de la culture européenne, durant l’entre-deux-guerres. Ils eurent le privilège de séjourner en Europe et leur familiarité avec les langages et les procédés des avant-gardes locales, particulièrement en France et en Espagne, mais aussi en Allemagne et en Italie, leur fournit l’occasion de diffuser leurs textes dans les revues européennes, et leur valut également une réponse critique favorable au sein de ces espaces stratégiques de diffusion. Leur vocation littéraire découla, par conséquent, du choc entre des références et des exigences distinctes : d’un côté, les attentes des cercles sociaux et intellectuels auxquels ils appartenaient en Argentine, les auteurs et les œuvres reconnues par cette tradition culturelle, le calendrier des thèmes et des priorités dérivant d’une conjoncture historique donnée ; de l’autre, les modèles de renouveau esthétique et littéraire en vigueur sur la scène de l’avant-garde européenne. Pour rendre compte de l’engouement créatif de cette jeunesse dans le champ littéraire argentin des années 1920 – 1930, avant de privilégier le sens esthétique des initiatives et des œuvres de la génération d’avant-garde, il faut d’abord s’intéresser aux traces de socialisation de ces « héritiers », en particulier dans les cas exemplaires de Girondo et de Borges, totalement imprégnés par l’univers des valeurs, des références en matière de goût et d’attentes, de leurs familles, c’est-à-dire des cercles d’élite dans lesquels se forgèrent de tels projets intellectuels.

42 Les innombrables modulations par lesquelles Borges approche le genre biographique, à commencer par l’expérimentation tous azimuts débouchant sur son essai Evaristo Carriego, illustrent l’incessant recyclage de significations auquel il s’efforça de soumettre les âpres portraits des ancêtres, les récits mémorialistes des grandes figures du Centenaire, mêlés aux représentations personnalisées de personnages littéralement coincés entre la mémoire familiale et celle de classe, la légende historique et la fiction.

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43 Fervor de Buenos Aires fut accueilli par une douzaine de comptes rendus, en Argentine et en Europe, certains signés par des écrivains de quelque renommée, comme Díez Canedo, Salvador Reyes et Ramón Gómez de la Serna qui publia le sien dans la prestigieuse Revista de Occidente. Le livre suivant de Borges, Inquisiciones, bénéficia d’une réception non moins nourrie, si l’on considère les comptes rendus dans les périodiques locaux et ceux de Cansinos Asséns, Guillermo de Torre et Pedro Henríquez Ureña dans les publications espagnoles. Luna de Enfrente, son deuxième recueil de vers, suscita des recensions chez ses compagnons les plus prestigieux au sein de l’avant-garde – Bernárdez et Marechal –, outre l’article signé par le critique Guillermo de Torre, son futur beau-frère, à nouveau dans la Revista de Occidente. De telles réactions valurent à Borges un appréciable capital de prestige et une position éminemment remarquable, qui lui ouvrirent des opportunités et lui permirent de prendre des initiatives qui auraient été impensables sans cette caution des anciens. C’est grâce à eux qu’il put occuper une position prééminente et forte à la tête de la génération argentine d’avant-garde.

Fervor de Buenos Aires : l’imaginaire de classe

44 Du point de vue de ces cercles lettrés, aucun des écrits, des manifestes ou des prises de position assumés par le jeune Borges ne résonnait comme une nouveauté. La génération intellectuelle précédente, celle du Centenaire, ne cessait de marteler les éléments de doctrine derrière lesquels s’étaient rangés les principaux fronts de bataille idéologiques et culturels. En un moment de crise et d’affaiblissement du prestige politique et symbolique de l’Espagne, après l’humiliation de sa défaite devant les États-Unis, les intellectuels hispano-américains avaient resserré les rangs autour de la défense de l’hispanisme, en proclamant la centralité spirituelle de l’alma mater de l’ancienne métropole et en forgeant un lexique propre à désigner ces liens préférentiels. En Argentine, les écrivains les plus anciens avaient réaffirmé la ligne de démarcation entre « nosotros », les nôtres, les Argentins de pure souche espagnole, descendant des anciens colonisateurs, les authentiques « criollos », maîtres légitimes du pays, et « ellos », eux, les intrus immigrés, corrupteurs potentiels de l’identité « criolla ». La langue espagnole était le véhicule quasi mystique de cette communion de valeurs, d’autant plus exaltée que grande était la concurrence des idiomes parlés par les immigrants ou, pire, des dialectes mêlés comme le « cocoliche » ou le « lunfardo[22] [22] Sorte de pidgin italo-espagnol variant selon le dialecte...
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». Faisant contrepoint au déferlement irrésistible des immigrés qui incarnaient une force sociale travaillant à la décomposition du caractère argentin idéalisé, le gaucho magnifié au titre de pilier de l’« argentinité » avait été associé à un passé national antérieur aux flux migratoires, aux réformes de l’éducation et de la loi électorale entreprises par les dirigeants de la République libérale et, par-dessus tout, à la prédominance de l’agriculture intensive d’exportation, fer de lance d’une nouvelle étape d’intégration de l’économie argentine dans le capitalisme.

45 Dans ce climat politique et culturel de résistance aux transformations en cours sur le plan économique, portées par les traits renouvelés du système électoral et par les tracés d’une structure sociale en pleine effervescence, la nouvelle génération de l’avant-garde littéraire ne parvint pas à éviter les sentiments ambivalents de rancœur qui semblaient dominer certains cercles en déclin de l’ancienne élite criolla d’où provenaient la plupart de ses membres. Les poèmes et essais borgésiens des années 1920 se pliaient eux aussi à cette ligne définie par les défis et questionnements inspirés par le criollismo[23] [23] Au sujet des œuvres du jeune Borges, consulter les analyses...
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. Au milieu des rivalités générationnelles, les menaces contre la pérennité de ce legs nationaliste exigeaient une défense soutenue et acharnée des lignées et des œuvres représentatives de la littérature « gauchesque », une révision courageuse du passé historique accordée à l’idéologie modernisatrice des libéraux et, dans la foulée, la restauration symbolique de l’univers social d’un segment de classe assiégé, se sentant persécuté par l’émergence des immigrés.

46 Au contraire de ce que soutient une certaine prose promouvant l’avant-garde littéraire argentine, le jeune Borges ne fut jamais confiné aux revues d’avant-garde. Dès les premiers temps de son retour à Buenos Aires, il avait été invité à collaborer dans divers espaces contrôlés par l’establishment littéraire de la ville. La réussite culmina avec la proposition qui lui fut faite de tenir une chronique mensuelle dans le quotidien La Prensa. Cette intense circulation au sein du champ intellectuel et journalistique argentin contribua de façon décisive à rehausser l’impact de ses écrits.

47 La lecture attentive des premiers livres de Jorge Luis Borges, dans les deux genres dans lesquels il exerça ses penchants nationalistes, la poésie et l’essai, permet de cerner le réseau de significations dont il nourrit ses écrits et son militantisme intellectuel à la tête du mouvement de rénovation littéraire au cours des années 1920. Fervor de Buenos Aires et Inquisiciones sont des livres conçus en parfait accord et concrétisent des efforts complémentaires en vue d’un même projet intellectuel et politique, au service de desseins similaires destinés à revigorer une identité criolla authentique, dans laquelle se reconnaissaient les cercles de l’élite cultivée à qui ces œuvres s’adressaient.

48 Le cœur de l’argumentation nationaliste du jeune Borges se manifeste clairement dans sa version révisionniste de l’histoire de la patrie, tantôt développée dans des vers nativistes, dans des hommages aux héros familiaux, tantôt s’exprimant à travers la réévaluation de figures historiques controversées.

49 Le jeune Borges ne craignit pas le combat idéologique, y compris celui que l’on engage dans l’arène conceptuelle des classifications. Il redonna vigueur et caractère à la notion archaïque de « criollidad », en lieu et place de celle d’« argentinité », et chercha à situer, désigner et valider les traductions matérielles et symboliques de cette manière d’être parmi la culture populaire, dans la tradition littéraire et chez les auteurs qui lui paraissaient le mieux à même d’en incarner et d’en défendre la force. Plutôt que l’approche passéiste, Borges s’efforça de trouver d’autres fondements au renouveau des mythes criollos, en les adaptant aux circonstances changeantes des luttes idéologiques du temps. Aussi, ce qu’il baptisa la « lyrique criolla » semble assez proche des idées défendues par Lugones, en particulier de sa tendance à expliquer la poésie lyrique « gauchesque » par les singularités de la géographie de la pampa et un style de vie à nul autre pareil.

50 Au lieu de souligner l’héritage racial et culturel de la « criollidad », comme le faisaient quelques grands noms de la génération précédente (Gálvez, Rojas, Lugones), le jeune Borges reformula le dilemme en termes d’engagement politique, en commençant par renverser audacieusement les termes du vieux débat entre civilisation et barbarie. Il récusa les harangues libérales, notamment l’attitude modernisante prêchée par Sarmiento, et plaida la cause d’une civilisation criolla. Le langage des premiers poèmes embrasse la ligne nationaliste formulée dans Inquisiciones, ce qui autorise à faire de Borges l’exégète d’un groupe social déterminé, ces familles honorables et de « bonne naissance », les membres du cercle intime de ses fréquentations, échantillon représentatif de l’élite culturelle argentine.

51 Fervor de Buenos Aires réunit 45 compositions déjà assez éloignées du credo « ultraïste ». Y dominent le ton intimiste, les souvenirs d’enfance, de ses proches, de la maison familiale, du quartier où il grandit, d’autres parties de la ville, de l’histoire et de la civilisation argentines[24] [24] Furent laissés de côté une vingtaine de poèmes au propos...
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. Le sujet essentiel du recueil, qui sous-tend tous les axes thématiques abordés, est l’évocation nostalgique de sa classe d’origine à travers les expériences, souvenirs et valeurs de son cercle de sociabilité. Un tiers des poèmes parlent du Buenos Aires qui lui est le plus familier ; Borges préfère admirer les rues tranquilles des quartiers périphériques, de ces faubourgs où la campagne résiste encore à l’avancée de la ville. Cette préférence pour un Buenos Aires des grands espaces, des tracés rectilignes, des maisons basses, est l’envers du rejet de la zone portuaire, de l’agitation mercantile des affaires, des enseignes lumineuses, des grands immeubles. Le poète débutant a regardé Buenos Aires de sa maison d’enfance du quartier de Palermo, jalonné de places désertes et de maisons basses aux éléments architecturaux propres à la vie criolla : balcons, corniches, patios et citernes intérieures. Dans ce décor, le quotidien était scandé par les pauses qu’imposait le style de vie, par exemple les moments où l’on prenait le maté, les rares références aux immigrés réveillent la déploration d’un monde qui se délite. Le jeune Borges adopta une posture lyrique défensive, repoussant les éléments modernes et cosmopolites de Buenos Aires qui se transformait alors sur un rythme frénétique. Borges est un marcheur aux aguets tourné vers son propre univers social. Ses déambulations négligent les espaces que fréquentent les travailleurs immigrés ; elles recherchent de façon quasi obsessionnelle les couchers de soleil fantasmagoriques ; ces préférences et idiosyncrasies ont été soulignées par les premiers critiques et dans les recensions de l’ouvrage, avant de fournir plus tard la matière première d’analyses centrées sur la dimension idéologique des œuvres du Borges de cette période.

52 Les poèmes s’organisent autour de cinq axes thématiques (Buenos Aires, les réminiscences familiales, l’« argentinité », la métaphysique, l’émotion amoureuse). Interprétés à travers le filtre très épuré de ses expériences de classe, on peut les lire comme l’expression des revendications de ce segment en déroute de l’élite d’où il provenait et auquel il s’identifiait. Il était pénétré de la portée doctrinaire de son prosélytisme littéraire et de la pertinence stratégique de son mandat, pour ainsi dire, de délégation poétique. Si, comme le suggère Beatriz Sarlo[25] [25] Voir Beatriz Sarlo, Borges, un escritor en las orillas,...
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, l’originalité de la poésie borgésienne tient à la conjonction de vecteurs potentiellement contradictoires, l’attitude de restauration « criollista » étant modulée par les innovations du langage de l’avant-garde, il faut souligner combien ce message passionné réussit à donner voix aux doléances de sa classe. La reprise des mêmes thèmes, d’abord formulés dans une langue poétique, puis dans les termes discursifs de ses essais, renforce la forte empreinte du vecteur idéologique agissant par-delà chacune des modalités d’expression.

53 Loin de l’aube industrieuse, l’après-midi constitue le moment idéal pour les promenades du poète ; elle met en valeur les couleurs nostalgiques qui nimbent la mémoire de classe. Les lieux célébrés dans les élégies à Buenos Aires forment comme une ceinture autour de Palermo, le quartier mythique de la maison de ses parents, l’espace de sa socialisation affective, le modèle dans lequel peuvent se retrouver les composantes magiques de ce cadre de la genèse d’une sensibilité criolla. « El Jardin Botanico » par exemple, se situe aux confins de Palermo, tout près de la Calle Serrano ; il délimite le territoire urbain par où transitent « les nôtres », ici évoqués à travers un jeu de sensualités adapté à la position et à l’âge des « vivants » : la sensualité conjugale, teintée d’un inceste réprimé ; la sensualité libidineuse, arrêtée par les interdits. Le cadre de « La Plaza San Martin », dédié à Macedonio Fernández, « spectateur passionné de Buenos Aires », plonge à nouveau le poète dans les espaces privilégiés de cette interaction entre pairs qu’il fait défiler devant nous au ralenti. De « La Recoleta », le nom du cimetière situé dans le quartier élégant de la haute bourgeoisie, émane une certaine imprégnation de cette criollidad menacée d’extinction qui l’incite à établir un parallèle entre la mort des êtres proches et la prise de conscience de sa destinée[26] [26] « Lo anterior : escuchado, leído, meditado / lo realicé...
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. L’image du cimetière provoque un renversement des attentes, éveille le souffle étrange d’une résurrection des espérances terrestres grâce à l’office poétique.

54 « Vila Urquiza » exalte le quartier de la périphérie, le faubourg en passe d’abandonner son ancrage rural. « Caminata » approfondit cette errance du barde, en butte désormais aux vestiges tangibles d’un monde social en décomposition : les effluves parfumés du maté, l’odeur des bois, les jardins recouverts par l’asphalte, la spéculation immobilière. La chute fait du poète le spectateur relais d’un monde fantôme, languissant, en lambeaux, hanté par les visages se rappelant une sociabilité caduque. « Calle desconocida » [Rue inconnue] s’enfonce dans les rêveries déçues de l’auteur, pour ainsi dire tenaillé par les difficultés familiales, qui le poussent vers le refuge du travail intellectuel, et les servitudes temporelles où rares sont les issues permettant d’échapper aux infortunes sociales[27] [27] « Íntimo y entrañable / era el milagro de la calle clara...
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. Dans ces vies complices, interdépendantes, les jeunes gens sont frappés de plein fouet par les vicissitudes des adultes.

55 Les évocations familiales structurent un autre ensemble de compositions et éclairent les motivations les plus douloureuses du poète. « Sala Vacía » [Salon vide] propose quelques instantanés d’une pièce dévastée par le temps, dans laquelle les reliefs de l’illustre passé permettent de recomposer les liens de famille.

56

Los muebles de caoba perpetúan
entre la indecisión del brocado
su tertulia de siempre[28] [28] « Les meubles d’acajou perpétuent / parmi l’indécision...
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« Sala Vacía »

57 Les trois premiers vers imaginent une conversation entre fantômes, dont les interlocuteurs sont les meubles et leurs tissus élimés.

58

Los daguerreotipos
mienten su falsa cercanía
de vejez enclaustrada en un espejo
y ante nuestro examen se escurren
como fechas inútiles
de aniversarios borrosos[29] [29] « Les daguerréotypes / jouent leur mensongère proximité...
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.

59 La séquence suivante s’arrête sur les portraits encadrés, accrochés au mur, d’êtres ayant vécu leur jeunesse en une époque révolue, quand le salon était empli de monde.

60

Con ademán desdibujado
su casi-voz angustiosa
corre detrás de nuestras almas
con más de medio siglo de atraso
y apenas si estará ahora
en las mañanas de nuestra infancia[30] [30] « Avec une expression indécise / leur faible voix angoissée...
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.

61 La scène suivante remémore le bourdonnement de ces personnages, dans la force de l’âge, quand ils s’occupaient en jeunes adultes de notre poète enfant.

62

La actualidad constante
convincente y sanguínea
aplaude en el trajín de la calle
su plenitud irrecusable
de apoteosis presente
mientras la luz a puñetazos
abre un boquete en los cristales
y humilla las seniles butacas
y arrincona y ahorca
la voz lacia
de los antepasados[31] [31] « L’actualité constante / convaincante et sanguine...
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63 La scène tout entière s’anime soudain, les bruits de la rue résonnent à l’intérieur de la pièce abandonnée aux blattes, les reflets dans les cristaux révèlent l’état pitoyable des fauteuils délabrés. Le poème s’achève sur la voix fatiguée des aïeux, accoutumés à l’abondance, dans un salon aux meubles d’acajou, aux lustres de cristal et aux fauteuils de brocart. C’est le poème-clé du livre, dont les vers condensent le substrat historique d’une faillite collective, pour l’heure recyclée en matière littéraire, en objet de mémoire, fait d’effacement sensible et d’énergie filtrée à travers un dialecte expressif destiné à être goûté par une minorité d’autres Argentins déchus.

64 « Final de año » [Fin d’année] invoque un intense moment de sociabilité familiale, au cours duquel se commémore le passage du temps en dépit du sentiment ineffable d’enfermement du poète dans sa condition sociale[32] [32] « es el azoramiento ante el milagro / de que a despecho...
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. « Un patio » glorifie l’espace magique de la maison, à la confluence du plus intime et du plus extérieur – le vestibule, les corniches du toit, le puits, la terre et le ciel –, synthèse d’un idéal apaisé de vie criolla, exaltant l’univers familial comme le foyer de la vie véritable[33] [33] « Lindo es vivir en la amistad oscura / de un zaguán,...
suite
. Dans le poème « Cercanías » [Abords], l’évocation du patio dilate les sphères de circulation en un espace géométrique entre le cadre extérieur des rues du faubourg et les alcôves, leur miroir et leurs meubles d’acajou[34] [34] « Las encrucijadas oscuras / que alancean cuatro infinitas...
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. « La vuelta » [Le retour] présente une autre variante de ce voyage poétique aux contrées de l’enfance, aux terres voisines de la maison paternelle, « province de mon âme ».

65 Les deux compositions intitulées « Inscripción sepulcral », dédiées aux arrière-grands-pères maternel (Isidoro Suárez, 1799 – 1846) et paternel (Francisco Borges, 1832 – 1874), réinscrivent la lignée familiale dans la légende d’une élite nativiste à travers la glorification des héros patriotes. Ces vers apologétiques inscrivent le nom de la famille au sein des affrontements décisifs de l’histoire nationale, légitiment la vocation nativiste du poète idéologue et se font l’écho des ambitions sociales du clan Borges.

66 Les poèmes « El truco » et « Rosas » revisitent la figure-clé de l’histoire argentine, le tout-puissant caudillo Juan Manuel Rosas, que le jeune Borges intronise en véritable père de la patrie. Le tyran libérateur aurait incarné le chef providentiel, le visage vigoureux et exalté de cet « autre pays » que l’on ne sait pas voir de la capitale, l’homme emblématique de l’Argentine profonde, immergée dans la « réalité primordiale de la jouissance et de la souffrance charnelles », d’une histoire cyclique, au destin préfiguré.

67

En el ámbito desamorado
de la sala taciturnamente rendida
cuyo reloj austero derrama
un tiempo ya sin aventura ni asombro
sobre la lastimosa blancura
que amortaja la pasión roja de la caoba,
alguien en queja de cariño
pronunció el nombre familiarmente horrendo[35] [35] « Dans l’atmosphère sans amour / du salon taciturnement...
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.

68 Le poème « Rosas » commence par l’évocation d’une pièce semblable à celle évoquée dans « Sala Vacía », avec ses meubles en acajou et sa pendule murale, de sorte que se trouve justifier l’invocation du « nom familialement honoré » en vertu des lointains liens de parenté des Borges avec le Caudillo.

69

Famosamente infame
ese nombre fue desolación en las calles,
idolátrico amor entre el gauchaje
y horror de puñaladas en la historia[36] [36] « Fameusement infâme / son nom fut désolation dans les...
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.

70 La tension narrative s’appuie sur une conjonction contradictoire – « familièrement horrible » et « fameusement infâme » –, afin, bien sûr, de faire de ce personnage hors du commun l’incarnation éclatante, dans les luttes pour l’affirmation nationale, des attentes antilibérales de la génération émergente des lettrés. Le jeune Borges absout le despote de ses crimes et de ses excès, au nom de la nécessité pressante de faire de lui une réserve spirituelle et un noyau de résistance contre les velléités des réformes libérales qui s’emploient à changer les allures du pays. Dans l’essai-clé d’Inquisiciones « Queja de todo criollo » [Plainte de tout criollo], Borges explicite sa démarche révisionniste de l’histoire argentine. La défaite infligée à Rosas aurait entraîné la destruction du monde criollo, laminé par la valorisation des terres à laquelle poussa l’agriculture d’exportation aux dépens de l’élevage extensif, emportant dans la tourmente la figure des gauchos qui vivaient protégés par l’économie autarcique. La tragédie criolla aurait été parachevée par l’occupation productive de la pampa, la dissolution du « gauchismo », une dépréciation culturelle dévastatrice des mœurs et traditions des criollos.

71 « Música Patria » [Musique de la patrie] redonne vie à quelques éléments typiques de la criollidad, en particulier le romancero festif qui s’exprime à travers une cantilène de motifs autochtones, unifiés par la scansion mélodique soutenue par un lancinant bourdon typique du lieu. La résonance de cette musique est d’autant plus touchante que le poète se confond avec la figure du promeneur, paralysé d’émotion en reconnaissant le chant de la terre, « siente como si le palparan el corazón con la mano[37] [37] « il sent comme si une main lui touchait le cœur ». ...
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». Ce poème se prête également à une lecture hispaniciste, en devenant alors une sorte d’éloge de la geste espagnole, de l’expulsion des Arabes aux conquêtes des Indes, puis à la colonisation de la pampa : la musique se met dès lors à vibrer au son de la guitare criolla, sur fond de massacre des Amérindiens. « La noche de San Juan » réitère les lamentations sur un monde finissant : les guitares et les feux de joie au bord des chaussées, la ville en convulsion dont « les rues […] furent un jour campagne[38] [38] « La sombra es apacible como una lejanía : / bien recuerdan...
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».

72 Dans « Ausencia » [Absence], le chant plaintif et douloureux baigne le paysage, le passage du temps, le langage, autant de signes évocateurs de l’être cher : « Tu ausencia ciñe el alma / como cuerda que abarca una garganta[39] [39] « Ton absence étreint l’âme / comme la corde qui serre...
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». Le poème « Sábados » [Samedis], dédié à sa fiancée Concepción Guerrero, remémore leurs rencontres.

73

Siempre la multitud de tu hermosura
en claro esparcimiento sobre mi alma.
[…]
El corazón refleja
tus labios que una noche serán besos
[…]
En ti está la delicia
como está la crueldad en las espadas.
[…]
Sobrevive a la tarde
La blancura gloriosa de tu carne.
[…]

que ayer solo eras toda la hermosura
eres también todo el amor, ahora[40] [40] « Sans cesse la multitude de ta beauté / clairement répandue...
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.

74 Le poème imprime une certaine véhémence amoureuse perceptible dans l’oscillation entre le fuyant et le concret des images de l’aimée : la beauté, la voix, les lèvres, la chair. Les poèmes « Caña de ámbar » [Roseau d’ambre] et « Trofeo » [Trophée] modulent la plainte suscitée par l’amour brisé, le poète rappelant les promenades du couple amoureux par les rues de la ville.

75 « Despedida » [Adieu] contient les vers d’amour sur lesquels le livre se referme, à travers une allusion sans équivoque au deuxième voyage européen de la famille qui allait sceller le destin social du jeune Borges, l’obligeant à rompre ses fiançailles.

76

Entre mi amor y yo han de levantarse
trescientas noches como trescientas paredes
y el mar será un milenio entre nosotros[41] [41] « Entre mon amour et moi doivent se dresser / trois cents...
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.

77 Les derniers vers prophétisent la résignation du poète devant son infortune affective, nécessaire à son adoubement comme légitime porte-parole de la nouvelle génération littéraire.

...

78 Traduction du portugais par Michel Riaudel

 

Notes

[1] Emir Rodríguez Monegal, Borgès par lui-même, trad. Françoise-Marie Rosset, Paris, Seuil, coll. « Écrivains de toujours », 1970. Retour

[2] Jorge Luis Borges, Fervor de Buenos Aires [Ferveur de Buenos Aires*], Buenos Aires, Imprenta Serantes, 1923 (juillet), 64 p., 300 exemplaires ; édition de l’auteur (réédition fac-similé, Buenos Aires, Alberto Casares, 1993) ; Inquisiciones [Inquisitions], Buenos Aires, Editorial Proa, 1925 (avril) ; Luna de Enfrente [Lune d’en face], Buenos Aires, Editorial Proa, 1925 (novembre) ; El tamaño de mi esperanza [La mesure de mon espérance], Buenos Aires, Editorial Proa, 1926 (juillet) ; El idioma de los Argentinos [La Langue des Argentins], Buenos Aires, 1928 ; Cuaderno San Martín [Cahier San Martin], coll. « Cuadernos del Plata », II, Buenos Aires, Editorial Proa, 1929, 280 exemplaires ; Evaristo Carriego, Buenos Aires, 1930.
* Pour la traduction de l’œuvre de Borges, nous avons suivi autant que possible les choix des Œuvres complètes dirigées par Jean-Pierre Bernès (Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ») [NdT]. Retour

[3] Voir le Diccionario de la literatura latinoamericana, Argentina, 1re partie, Washington DC, Unión Panamericana, 1960, p. 101-102. Retour

[4] Sur le fonctionnement du champ littéraire argentin alors en plein essor, voir le témoignage autorisé d’un des fondateurs de la revue, le critique et historien littéraire Roberto F. Giusti, Visto y vivido (anécdotas, semblanzas, confesiones y batallas), Buenos Aires, Editorial Losada SA, 1965, en particulier p. 93-103. Voir aussi Manuel Gálvez, Recuerdos de la vida literaria (I), Amigos y maestros de mi juventud/En el mundo de los seres ficticios, avec l’étude préliminaire de Beatriz Sarlo, Buenos Aires, Taurus, 2002 (éd. originales : 1944 et 1961). Retour

[5] Jorge Guillermo Borges, « Hipoteca Naval », thèse de doctorat, Faculté de droit et de sciences sociales, Université nationale de Buenos Aires, Tipo-Lito L. Franjoni, Buenos Aires, 1897, 63 p. ; « El jardín de la cúpula de oro », nouvelle inédite, sans date (1908 ?), conservée dans un exemplaire de la thèse de doctorat de Wenceslao C. Acevedo Laprida, oncle de la mère de Borges ; « Momentos » (I-III), Nosotros, X, 48, avril 1913, p. 147-148, poème ; « Hacia la nada », Grand Guignol, 2, Séville, 10 mars 1920, p. 1-2, théâtre ; « El cantar de los cantares », Grand Guignol, 2, Séville, id., ibid., p. 5-7 ; El Caudillo, Palma de Majorque, Imprenta Mallorquina de Juan Guasp Reinés, 1921, 195 p. (réédition avec préface d’Alicia Jurado, p. 11-23, Buenos Aires, Academia Argentina de Letras, 1989, 155 p.) ; « Rubaiyat. Castellenizado del inglés de Fitzgerald por Jorge Borges », (1), Proa 2, 5, décembre 1924, p. 55-57, traduction ; id., ibid., 6, janvier 1925, p. 61-68. Voir Carlos García, El joven Borges, poeta (1919 – 1930), op. cit., p. 211-307. Retour

[6] Éd. cit., p. 194. Retour

[7] « Creollidad » ou « argentinidad » évoque l’univers de valeurs et pratiques des familles argentines de souche, dont les membres étaient nommés ou s’auto-désignaient comme « criollos ». Retour

[8] Voir Alejandro Vaccaro, Georgie (1899 – 1930), Una vida de Jorge Luis Borges, Buenos Aires, Editorial Proa/Alberto Casares, 1996. Cette biographie contient une excellente iconographie sur le jeune Borges et sa famille. On trouvera d’autres photographies dans : Nicolás Helft et Alan Pauls, El factor Borges, nueve ensayos ilustrados, Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica de Argentina, 2000. Retour

[9] Voir E. Inman Fox, La crisis intelectual del 98, Madrid, Editorial Cuadernos para el Dialogo, 1976 ; Donald Shaw, La generación del 98, Madrid, Cátedra, 1997 ; José Luis Calvo Carilla, La cara oculta del 98, místicos e intelectuales en la España del fin de siglo (1895 – 1902), Madrid, Cátedra, 1998. Retour

[10] Cette anthologie fut publiée dans la revue Cosmópolis, Madrid, 36, décembre 1921, et reproduite dans le volume ci-dessus mentionné, Textos recobrados, éd. cit., p. 132-141. Retour

[11] Ce choix de vers ultraïstes faisait partie du texte « Ultraísmo » [Ultraïsme], in Nosotros, Buenos Aires, 15e année, 39 (151), décembre 1921, reproduit dans le volume Textos recobrados, éd. cit., p. 126-131. Retour

[12] Par la suite, Borges rédigea un compte rendu élogieux, quoique assez évasif, des récits réunis par Lafinur dans le volume Las nietas de Cleopatra (Buenos Aires, Gleizer), compte rendu qui parut dans la revue Valoraciones, La Plata, 12, février 1927, et fut repris dans le volume Textos recobrados, éd. cit., p. 283. Retour

[13] Les comptes rendus de 1919 parurent dans La Feuille. Journal d’idées et d’avant-garde, II, 306, 20 août 1919, p. 6 ; les travaux de 1920 – 1921 ont été diffusés dans les revues Grecia et Gran Guignol, toutes deux de Séville, dans le journal Última Hora et dans les revues Baleares (Palma de Majorque), Cervantes, Ultra, Tableros et Cosmópolis (Madrid). La plupart de ces textes de jeunesse ont été réunis dans le volume Textos recobrados, éd. cit. Retour

[14] La thèse de Macedonio s’intitulait « De las personas ». Elle fut dirigée par Carlos Malalagarriga, un journaliste et juriste espagnol, alors exilé à Buenos Aires à cause de ses activités républicaines, traducteur de Bergson. Voir Álvaro Abós, Macedonio Fernández, la biografía impossible, Buenos Aires, Plaza & Janés, 2002. Retour

[15] Certains des textes les plus anciens figurent dans le premier volume des Œuvres complètes de Macedonio Fernández, Papeles antiguos (Escritos 1892 – 1907), Datos para una biografía. Bibliografía completa, Buenos Aires, Corregidor, 1981. On trouvera une partie des œuvres de Macedonio Fernández en traduction française aux Éditions José Corti. Retour

[16] Il s’agit du roman El hombre que será presidente, projet commun de Macedonio et de Jorge Luis vers 1921, que mentionnent les lettres qu’ils échangèrent, publiées dans le volume précité. Retour

[17] Macedonio Fernández, Museo de la novela de la eterna, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1967, édition posthume ; republié en 1975 par les Ediciones Corregidor, dans le volume VI des Œuvres complètes, et, en 1982, à Caracas, dans la « Biblioteca Ayacucho ». Voir l’édition critique coordonnée par Ana María Camblong et Adolfo de Obieta, écrivain et fils de Macedonio, Madrid ; Paris ; México ; Buenos Aires ; São Paulo ; Rio de Janeiro ; Lima, Edusp/Collection Archivos, 1996, 591 p. Retour

[18] Nommée d’après le personnage-titre du poème épique fondateur de la littérature gauchesque (1872, 1879), écrit par José Hernández (1834 – 1886), Martín Fierro (1924 – 1927) était la principale revue littéraire de l’avant-garde argentine et le porte-parole du credo ultraïste avec le culte de la métaphore et du vers libre. Le terme martinfierristas s’applique aux écrivains y ayant collaboré. Retour

[19] Macedonio Fernández, No todo es vigilia la de los ojos abiertos, ensayo metafísico, Buenos Aires, Manuel Gleizer, 1928 ; Papeles de recienvenido, Buenos Aires, Editorial Proa, coll. « Cuadernos del Plata », 1929. Retour

[20] Proa 2, revue littéraire (août 1924 – janvier 1926) fondée par Güiraldes et Borges pour la diffusion et de jeunes écrivains de l’avant-garde locale et des auteurs français de leur prédilection, Fargue, Romains, Larbaud. Retour

[21] Oliverio Girondo, Obras/Poesía, préface d’Enrique Molina, Buenos Aires, Editorial Losada, 8e éd., 1998 ; Jorge Schwartz, Vanguarda e cosmopolitismo na década de 20, Oliverio Girondo e Oswald de Andrade, São Paulo, Perspectiva, 1983 ; Homenaje a Girondo, Buenos Aires, Corregidor, 1988 ; Rogelio Barufaldi, Francisco Luiz Bernárdez, Buenos Aires, Ediciones Culturales Argentinas/Ministerio de Educación y Justicia, 1963 ; Diccionario de la literatura latinoamericana, op. cit., 2e partie, article sur Bernárdez, p. 245-247. Né en 1900, Bernárdez était un poète de penchant mystique, très lié à Borges. Retour

[22] Sorte de pidgin italo-espagnol variant selon le dialecte régional de son locuteur (en principe un immigré italien), le cocoliche fait son apparition à la fin du XIXe siècle en Argentine. Le lunfardo, aux origines composites, est devenu au fil du temps synonyme d’argot de Buenos Aires. On le retrouve dans les paroles de bien des tangos [NdT]. Retour

[23] Au sujet des œuvres du jeune Borges, consulter les analyses de Víctor Farías (La metafísica del arrabal, Madrid, Anaya & Mario Muchnik, 1992 ; Las actas secretas, Inquisiciones y El idioma de los argentinos, los otros libros proscritos de Jorge Luis Borges, Madrid, Anaya & Mario Muchnik, 1994) et Rafael Olea Franco (El otro Borges. El primer Borges, Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica de Argentina, 1993). Retour

[24] Furent laissés de côté une vingtaine de poèmes au propos clairement politique, composés entre 1919 et 1922. Ils faisaient allusion aux horreurs de la Première Guerre mondiale et aux transformations apportées par la révolution socialiste de 1917 (« Trinchera » [Tranchée], « Rusia » [Russie], « Gesta maximalista » [Geste maximaliste]), et ne correspondaient plus aux tendances doctrinaires du jeune Borges. Retour

[25] Voir Beatriz Sarlo, Borges, un escritor en las orillas, Buenos Aires, Seix Barral, 2003. Retour

[26] « Lo anterior : escuchado, leído, meditado / lo realicé en la Recoleta, / junto al propio lugar donde han de enterrarme » [Tout ce qui précède, je l’ai écouté, lu, médité / et réalisé à la Recoleta, / tout près de l’endroit même où l’on m’enterrera], (« La Recoleta »). Retour

[27] « Íntimo y entrañable / era el milagro de la calle clara / y solo después / entendí que aquel lugar era extraño, / que es toda casa un candelabro / donde arden con aislada llama las vidas / que todo inmeditato paso nuestro / camina sobre Gólgotas ajenos » [Intime et profond / était le miracle de cette claire rue / et seulement plus tard / je compris combien ce lieu était étrange, / que toute maison est un candélabre / où les vies des hommes brûlent d’une flamme solitaire / que chacun de nos pas immédités / foule les Golgothas des autres], (« Calle desconocida » [Rue inconnue]). Retour

[28] « Les meubles d’acajou perpétuent / parmi l’indécision du brocart / leur veillée de toujours. » Retour

[29] « Les daguerréotypes / jouent leur mensongère proximité / de vieillesse cloîtrée dans un miroir / et sous notre examen s’échappent / comme des dates inutiles / d’anniversaires brumeux. » Retour

[30] « Avec une expression indécise / leur faible voix angoissée / court derrière nos âmes / avec plus d’un demi-siècle de retard / et c’est à peine si elle est maintenant / dans les premiers matins de notre enfance. » Retour

[31] « L’actualité constante / convaincante et sanguine / applaudit dans l’affairement de la rue / sa plénitude irrécusable / d’apothéose présente, / pendant que la lumière, à coups de poings, / ouvre une brèche sur les carreaux, / et mortifie les fauteuils séniles, / rencogne et suspend / la flasque voix / des aïeux. » Retour

[32] « es el azoramiento ante el milagro / de que a despecho de alternativas tan infinitas / pueda persistir algo en nosotros / inmóvil » [c’est l’effarement devant ce miracle / qu’en dépit d’alternatives tellement infinies / quelque chose puisse perdurer en nous / immobilement], (« Final de Año » [« Fin d’année »]). Retour

[33] « Lindo es vivir en la amistad oscura / de un zaguán, de un alero y de un aljibe » [Douce est la vie en l’amitié obscure d’une voûte, d’un avant-toit et d’une citerne], (« Un Patio »). Retour

[34] « Las encrucijadas oscuras / que alancean cuatro infinitas distancias / en arrabales hechos de acallamiento y sosiego. / Las alcobas profundas / donde arde en quieta llama la caoba / y el espejo a pesar de resplandores / es una remansada serenidad en la sombra » [Les sombres carrefours / qui percent de leurs lances quatre distances infinies / dans des faubourgs faits de quiétude et de paix. / Les alcôves profondes / où brûle la tranquille flamme de l’acajou / et où le miroir en dépit des flamboiements / est une sérénité dormante dans l’ombre], (« Cercanías » [« Abords »]). Retour

[35] « Dans l’atmosphère sans amour / du salon taciturnement épuisé / dont l’austère pendule verse / un temps déjà sans aventures ni surprise / sur la pitoyable blancheur / qui couvre comme un linceul la passion rouge de l’acajou, / quelqu’un sur un ton de reproche affectueux / prononça le nom familièrement horrible » (« Rosas »).
La formule de Borges, comme ici le commentaire qui suit, jouent sur l’ambivalence de l’adverbe familiarmente, construit sur l’adjectif (le même en espagnol et en portugais) familiar : à la fois « familier » et « familial ». Le commentaire double le jeu sémantique d’une variation sur horrendo, « horrible », et honrado, « honoré » [NdT]. Retour

[36] « Fameusement infâme / son nom fut désolation dans les rues, / idolâtrique amour chez les gauchos / et horreur de coups de poignards dans l’histoire. » Retour

[37] « il sent comme si une main lui touchait le cœur ». Retour

[38] « La sombra es apacible como una lejanía : / bien recuerdan las calles / que fueran campo un día » [L’ombre est paisible comme un lointain : / les rues se souviennent bien / qu’elles furent un jour campagne], (« La Noche de San Juan » [« La nuit de la Saint-Jean »]). Retour

[39] « Ton absence étreint l’âme / comme la corde qui serre une gorge. » Retour

[40] « Sans cesse la multitude de ta beauté / clairement répandue sur mon âme. / […] / Mon cœur porte le reflet / de tes lèvres qui peut-être une nuit seront des baisers / […] / Le délice est en toi / tout comme la cruauté dans les épées. / […] / Survit encore au soir / la glorieuse blancheur de ta chair. / […] / Toi / qui n’étais hier que toute la beauté / tu es aussi l’amour, maintenant. » Retour

[41] « Entre mon amour et moi doivent se dresser / trois cents nuits comme trois cents murs / et la mer entre nous deux aura mille ans. »Retour

Résumé

L’article essaie de reconstruire les contraintes familiales, culturelles et sociales qui ont permis au jeune Borges de devenir l’héritier des espoirs déçus des cercles criollos en déclin auxquels il appartenait par le biais de sa vocation intellectuelle et de se trouver à la tête de l’avant-garde argentine dans les années 1920, s’exprimant tantôt comme poète nostalgique, tantôt comme idéologue de sa classe d’origine. Les trois parties du texte mettent en relief tout d’abord l’univers familial criollo et son cercle littéraire ainsi que les rapports contradictoires avec son père, puis le modèle masculin excentrique de l’écrivain Macedonio Fernandez, enfin les expériences de cet univers qui nourrissent son premier recueil poétique.



The article seeks to retrace the family-related, cultural and social constraints that have allowed the young Borges to become the bearer of the unfulfilled hopes of the declining criollos circles to which he belonged through his intellectual vocation, and to find himself at the helm of the Argentinian vanguard of the 1920s. In this position, he expressed himself either as a nostalgic poet, or as the ideologue of his social class. The article first focuses on the criollo family universe and the literary universe to which Borges belonged, as well as his contradictory relationship with his father. It then moves on to the masculine and eccentric model embodied by the writer Macedonio Fernandez, and finally traces the experiences made in this universe that stand behind the verses of Borges’ first collection of poetry.


Dieser Aufsatz versucht die familiären, kulturellen und sozialen Zwänge zu rekonstruieren, die den jungen Borges zum Erbe der enttäuschten Erwartungen der niedergehenden criollo-Kreise machten, denen er von seiner intellektuellen Berufung her angehörte, und die es ihm erlaubten, sich an die Spitze der argentinischen Avantgarde der 1920er Jahre zu setzen, indem er sich einerseits wie ein nostalgischer Dichter gebärdete und andererseits wie ein Ideologe seiner Herkunftsklasse. In drei Schritten werden zunächst sein familiäres criollo-Umfeld, sein literarischer Zirkel aber auch das widersprüchliche Verhältnis zu seinem Vater erhellt, dann der Schriftsteller Macedonio Fernandez als exzentrisches maskulines Vorbild und schließlich die damit verbundenen Erfahrungen, die seine erste Gedichtsammlung beeinflussten.


El autor de este artículo trata de reconstruir las obligaciones familiares, culturales y sociales del joven Borges. Por un lado, dichas obligaciones permitieron que su vocación intelectual lo convirtiese en el heredero de las frustradas esperanzas de los círculos «criollos» en decadencia a los que pertenecía; por el otro, hicieron posible que, al expresarse unas veces como poeta nostálgico y otras como ideólogo de su clase de origen, se encontrase a la cabeza de la vanguardia argentina durante el decenio de 1920. Las tres partes del texto ponen de relieve, en primer lugar, el universo familiar criollo y su círculo literario, así como las contradictorias relaciones de Borges con su padre; en segundo lugar, el excéntrico modelo masculino del escritor Macedonio Fernández y, por último, las experiencias de este universo, que alimentan los versos de su primer libro de poemas.

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POUR CITER CET ARTICLE

Sergio Miceli « Jorge Luis Borges, histoire sociale d'un « écrivain-né » », Actes de la recherche en sciences sociales 3/2007 (n° 168), p. 82-101.
URL :
www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2007-3-page-82.htm.
DOI : 10.3917/arss.168.0082.