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Actes de la recherche en sciences sociales

2008/1-2 (n° 171-172)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782020973694
  • DOI : 10.3917/arss.171.0090
  • Éditeur : Le Seuil
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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CARTE DE L’INDE, par Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, 1752.

90 Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville, Ad antiquam Indiae geographiam tabula, 1752 © David Rumsey Map Collection.

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La phase d’émergence d’un pouvoir politique de type colonial en Inde, entre les années 1760 et les années 1810, peut être comprise comme le résultat d’un conflit d’intérêts au sein du champ du pouvoir britannique entre, d’une part, la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company), une puissante compagnie privée de marchands organisée sur un mode quasi étatique et, de l’autre, le pouvoir d’État qui, après sa conquête militaire de la province du Bengale, dut progressivement déposséder cette compagnie des prérogatives commerciales, juridiques et politiques qui lui avaient été concédées par le Parlement. Dans le même temps, le pouvoir mogol, en Inde, était progressivement dépouillé de tous ses attributs d’État souverain et, au terme d’un processus séculaire qui s’est achevé formellement en 1858, la couronne proclamait à la fois l’abolition de l’EIC et la constitution de l’Empire des Indes. Le champ du pouvoir colonial qui émerge dans les dernières décennies du XVIIIe siècle est divisé, d’un point de vue institutionnel et social, entre l’East India Company et l’État et, d’un point de vue spatial, entre la métropole et la colonie, elle-même fragmentée entre les trois présidences de Calcutta, de Bombay et de Madras organisées sous l’autorité d’un gouverneur général. Cette structure duelle, qui définit toutefois le cadre d’action de la compagnie des Indes avant même que la couronne ne joue un rôle central dans les affaires indiennes, soulève la question de l’autonomie relative de l’administration coloniale, en Inde, et donc du contrôle que l’État a pu exercer, pratiquement, sur la politique menée sur le terrain, particulièrement dans les années 1760-1810.

Une double contrainte : commerce et conquête

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Les enjeux de pouvoir qui se sont cristallisés à partir des années 1760 autour de l’East India Company doivent être reliés aux rapports de force entre les différents groupes d’intérêts engagés dans cet univers marchand et aux relations qui les unissent à la couronne britannique. Détenant son monopole de navigation et de commerce d’une charte royale renouvelée par le Parlement depuis 1600, l’EIC (devenue une institution régulière à partir de 1709) est une société privée de marchands londoniens (joint stock company) dont le capital, divisé en actions, est côté sur les grandes places financières européennes. À Londres, la compagnie est dirigée par deux assemblées dont les légitimités concurrentes, jusqu’aux réformes des années 1780, sont au principe de conflits internes latents : d’une part, la cour des propriétaires qui rassemble les principaux actionnaires de la compagnie et, d’autre part, la cour des directeurs dont les 24 membres sont élus chaque année par les propriétaires auxquels ils rendent compte de leurs décisions. Organisée en une douzaine de commissions spécialisées et présidée par un directeur général dont le poste est très brigué, la cour des directeurs gère les affaires maritimes, commerciales et financières de la compagnie, mais sans toujours compter dans ses rangs à ses débuts, de grands administrateurs possédant une réelle connaissance de l’Inde.

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Dans la première moitié du XVIIIe siècle, on peut distinguer quatre grands groupes d’intérêts qui se partagent le pouvoir au sein de la cour des directeurs. Le plus anciennement constitué et le plus puissant est le groupe des armateurs des Indes orientales. Au fil des ans, les constructeurs et les capitaines des navires de quelques grandes entreprises capitalistes de Londres qui louent leurs bâtiments à la compagnie, ont établi leur hégémonie sur le service maritime de cette dernière dont ils défendent farouchement le monopole commercial. De ce point de vue, ils s’opposent aux armateurs et aux commerçants rivaux des grands ports de mer, comme ceux de Liverpool, qui sont d’actifs partisans de la liberté du commerce privé. Le second groupe d’intérêt est organisé autour de la Banque d’Angleterre et des puissantes compagnies commerciales et financières de Londres, qui garantissent le système de crédit de l’EIC. Étroitement liés à la fois aux armateurs et au pouvoir d’État dont ils sont les premiers créditeurs par les dividendes qu’ils versent et les prêts qu’ils consentent au Trésor en contrepartie de leur monopole, ces milieux financiers attendent de la couronne britannique, en retour, un soutien politique dans leurs entreprises commerciales d’outre-mer, contribuant ainsi à faire de la compagnie des Indes un enjeu national d’importance. À cet effet, ils sont soutenus par un troisième groupe constitué des membres du Parlement qui détiennent des parts du capital de la compagnie et défendent le renouvellement de la charte, en particulier contre les tenants du commerce avec les colonies d’Amérique. Un quatrième groupe enfin, moins influent et plus hétérogène, rassemble la masse des actionnaires ordinaires, les divers courtiers, artisans et petits commerçants de Londres dont la fortune dépend de la prospérité de la compagnie.

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Si les directeurs ont toujours disputé à la couronne la tutelle sous laquelle ils opéraient, les différents groupes qui structurent l’East India Company sont porteurs de logiques contradictoires inscrites, potentiellement, dans l’opposition entre les intérêts économiques et les intérêts politiques de la compagnie. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, les finalités marchandes furent officiellement valorisées au principe que « la guerre et le commerce sont incompatibles [1]  William W. Hunter, History of British India, Londres,... [1]  », comme le déclarait en 1615 l’ambassadeur de la compagnie, Thomas Roe, au souverain mogol Jahangir. Et dans leur majorité, les directeurs furent très longtemps hostiles à toute expansion territoriale dans la péninsule indienne, au-delà de la consolidation de leurs comptoirs qu’ils encouragèrent à partir des années 1680.

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Mais cet aveu en forme de dénégation témoigne de la position contradictoire dans laquelle les Britanniques se sont placés dès le début de leur expansion en Asie du Sud. En effet, l’idée d’une séparation entre les enjeux commerciaux et politiques masque le fait que l’East India Company doit son développement au patronage de deux ordres de pouvoirs politiques distincts : la couronne britannique à Londres et le pouvoir mogol en Inde sans l’aval desquels la compagnie n’aurait pu signer d’accords commerciaux avec les princes indiens et établir ses comptoirs dans le sous-continent. Défini par sa charte royale comme un corps politiquement constitué (One Body Corporate and Politick), le statut juridique de la compagnie lui laisse une large autonomie dans ses transactions en Asie où elle se comporte en véritable puissance étatique. En effet, celle-ci lève l’impôt, entretient une armée, signe des accords politiques, rend la justice, fortifie ses comptoirs et les dote d’une administration civile ne relevant ni de Londres ni de Delhi. Aussi, la fiction d’une indépendance des intérêts économiques au regard des intérêts politiques soutenus militairement, ne pouvait être maintenue qu’à deux conditions au moins : d’abord, que la stabilité de l’empire mogol garantisse le libre exercice des activités commerciales de l’EIC et, ensuite, que le développement de cette dernière, en Inde, n’en fasse pas un enjeu de pouvoir dans le champ politique métropolitain. Or en moins de dix ans, de la fin des années 1750 au milieu des années 1760, la conquête de la province du Bengale [2]  Peter J. Marshall, Bengal: The British Bridgehead.... [2] a bouleversé le rapport des forces entre la compagnie et la couronne au profit de cette dernière.

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Conduite en principe pour préserver les intérêts commerciaux des Britanniques dans le sous-continent, cette conquête révélait la dimension étatique de la compagnie dont la souveraineté s’exerçait maintenant sur un territoire soumis jusqu’alors à l’autorité de l’empereur mogol. Ainsi, à partir de 1765 une double administration des provinces du Bengale, du Bihar et de l’Orissa fut mise en place. D’un côté, l’East India Company reconnaissait les pouvoirs de jure de l’empereur mogol dont l’administration conservait le contrôle de la police, de l’armée et celui de la justice criminelle. Mais de l’autre, la compagnie exerçait de facto sa souveraineté sur ces mêmes territoires, ses agents contrôlant les finances, levant l’impôt foncier, encaissant les revenus d’affermage et rendant la justice civile.

L’East India Company comme champ de luttes

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À partir des années 1760, les enjeux d’ordre économique et politique soulevés par l’expansion territoriale de l’East India Company modifient profondément l’équilibre des forces entre les différents groupes d’intérêts qui la constituent. La compagnie devient alors un champ de luttes entre factions rivales qui s’opposent sur la politique à mener dans le sous-continent indien, celles-ci entrant en concurrence pour s’approprier les profits matériels et symboliques d’une ampleur sans précédent engendrés par la conquête. Les raisons de cette évolution interne tiennent d’abord aux effets produits au sein du champ du pouvoir britannique par le retour en Angleterre des agents de la compagnie qui ont accumulé très rapidement par le négoce, la prévarication et la guerre, au Bengale en particulier, d’immenses fortunes personnelles.

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À la fin des années 1750, la première génération des facteurs qui ont fait fortune dans le commerce et la gestion administrative des comptoirs, est représentée à la cour des directeurs par un « bloc compact » [3]  L. S. Sutherland, op. cit., p. 64. [3] réunissant autour de son président, Laurence Sullivan (né en 1713), des agents issus principalement de la présidence de Bombay où ce dernier fut employé. Mais après la conquête du Bengale et les guerres conduites dans les provinces de Madras et de Bombay, Sullivan est concurrencé par des groupes d’agents issus de ces deux comptoirs et plus directement liés aux intérêts militaires de la compagnie qu’incarne alors Robert Clive (né en 1725). Enrichis par les prébendes et les tributs levés lors des campagnes militaires, percevant à titre personnel les revenus de territoires concédés en Inde par les pouvoirs indigènes, investissant en retour leurs capitaux dans les circuits financiers de la compagnie, enfin, dotés d’une connaissance pratique des affaires indiennes qui fait encore défaut à nombre de directeurs à Londres, ces nababs, comme on les surnomme alors, achètent des sièges de député à la Chambre des Communes, intriguent pour obtenir une pairie à la Chambre des Lords et réinvestissent ainsi leur capital économique en pouvoir politique dont ils usent pour tenter de prendre le contrôle de la compagnie. Les postes de facteurs (employés commerciaux) offerts dans le sous-continent indien étant devenus extrêmement lucratifs et suscitant des demandes accrues, leur obtention suppose en effet des appuis solides au sein de la cour des directeurs devenue, au dire même de l’un de ces nababs, « un système d’intrigues et de dépendances » [4]   Cité par Holden Furber, “The East India directors... [4] . L’élection de ses membres, la désignation de son président et le renouvellement de la charte par le Parlement deviennent ainsi des moments privilégiés d’affrontements entre factions rivales qui passent alliances et compromis tactiques pour s’assurer le soutien d’une majorité d’actionnaires, toujours plus difficile à obtenir à mesure que les enjeux de la compagnie se diversifient. Au milieu des années 1780, ce « parti des intérêts indiens », pour reprendre la taxinomie indigène, regroupe une soixantaine de parlementaires [5]   Soit entre 11 % et 15 % des membres de la Chambre... [5] , une centaine au tournant du siècle lorsqu’ils sont en nombre le plus important. Cependant, aussi actifs que fussent ses défenseurs, ce parti n’a jamais constitué un véritable groupe de pression homogène, ses membres restant profondément divisés en factions rivales dont les intérêts matériels et symboliques étaient étroitement subordonnés aux enjeux spécifiques des corps d’employés des trois présidences.

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En 1763, les préparatifs du traité de Paris mettant fin à la guerre de Sept Ans entre l’Angleterre et la France, qui se sont affrontées en Inde, opposent Laurence Sullivan, proche du gouvernement tory, et Robert Clive, allié aux dirigeants whig. Cette même année, leur conflit se prolonge lors des élections à la cour des directeurs dont les deux hommes visent la présidence que conserve finalement Sullivan. Cette lutte témoigne d’une division qui s’affirme au sein de l’East India Company entre, d’un côté, les membres du pôle civil (comme Sullivan), défenseurs privilégiés des finalités marchandes de la compagnie et, de l’autre, les représentants du pôle militaire (comme Clive), moins réticents à la conquête territoriale et plus souvent partisans d’un engagement armé dans le sous-continent. Ces derniers restent cependant solidaires, en théorie, des décisions prises par les directeurs à Londres, ceux-ci contrôlant les nominations au conseil de chacune des présidences. Ainsi en 1765, deux ans après avoir échoué à l’élection de la présidence de la cour des directeurs, Clive est nommé par cette dernière, que préside Sullivan, gouverneur du Bengale afin de mettre en place le système de double administration qui incombe alors à la compagnie.

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Mais cette expansion territoriale affecte également les relations de l’East India Company avec la couronne britannique. La légitimité des traités militaires et des engagements financiers passés entre la compagnie et les États indigènes, le transfert en Angleterre des revenus tirés des territoires conquis, leur redistribution entre les groupes concernés et, enfin, la nature du gouvernement qui doit être établi dans ces provinces, tout cela soulève des interrogations d’ordre économique, juridique et politique mettant en question la délégation de souveraineté concédée par la couronne à la compagnie des Indes [6]   Huw V. Bowen, Revenue and Reform. The Indian Problem... [6] . Du point de vue de la cour des directeurs, la prise en charge de la province du Bengale répond aux engagements passés avec la puissance mogole dans les strictes limites de ses accords commerciaux ; mais du point de vue du gouvernement soutenu par les opposants au monopole de la compagnie, celle-ci mène en Inde une conquête militaire en nom et lieu de la couronne, par ailleurs son auxiliaire sur le terrain, faisant de cette dernière la seule héritière légitime et légale des territoires conquis et de leurs revenus. Afin de régler ce différend, le gouvernement whig confia à une commission [7]  Une première commission parlementaire avait été mise... [7] réunissant les deux chambres du Parlement britannique, en 1767, le soin d’éclaircir cette question, au moins sur le plan juridique. Toutefois, aucun accord ne put être trouvé car le gouvernement offrait à ses opposants, d’obédience tory, l’opportunité de s’allier avec les groupes d’intérêts de l’EIC qui lui étaient hostiles, prenant ainsi le risque d’être renversé par leur coalition dans une conjoncture déjà marquée par la fragilité des alliances ministérielles.

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L’évolution du rapport de force entre les pôles civil et militaire qui structurent l’univers de la compagnie tient également aux effets de la conjoncture économique internationale sur les affaires indiennes. La prise en charge des revenus du Bengale a d’abord suscité une hausse spéculative du titre de la compagnie sur les marchés financiers européens qui anticipaient d’importants profits commerciaux et fiscaux des territoires conquis. Mais, à la fin des années 1760, les nouvelles alarmantes en provenance du sous-continent provoquent un renversement brutal de cette tendance. Les campagnes militaires engagées dans la présidence de Madras, l’anarchie engendrée au Bengale par la confusion des pouvoirs entre l’EIC, l’empereur mogol et le nawab, son représentant à la tête de la province, la crise agraire sévissant alors dans cette région et la récession des revenus qu’elle occasionne, enfin, les multiples témoignages sur les abus auxquels se livrent les agents de la compagnie, toutes ces informations suscitèrent, à Londres, un mouvement de défiance contribuant à l’effondrement de la valeur du titre, ruinant nombre de spéculateurs de l’aristocratie foncière [8]   Voir L. S. Sutherland, op. cit., p. 192. [8] .

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Mais ce sont les crises de crédit affectant par deux fois en l’espace de dix ans les marchés financiers européens, ceux d’Amsterdam et de Londres en particulier, qui révélèrent l’endettement de l’East India Company et l’incurie de sa gestion. Touchée d’abord par la crise de 1763, la compagnie dut faire appel une première fois au soutien financier de la Banque d’Angleterre contre l’engagement de réformer son administration. Mais lors de la seconde crise de 1772, la compagnie ne put verser de dividendes ni à ses actionnaires ni à la couronne, alors même que l’endettement national, occasionné notamment par les guerres contre les puissances occidentales rivales, était déjà un sujet de préoccupation pour le gouvernement. Contraignant la Banque d’Angleterre et le Trésor à intervenir une seconde fois pour éviter la banqueroute, les milieux dirigeants de la compagnie, dès lors, n’étaient plus en mesure de s’opposer aux réformes profondes souhaitées par le gouvernement.

Affaires privées et intérêt public

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Si l’intervention du gouvernement fut rendue nécessaire par la crise financière chronique affectant l’East India Company dans la décennie postérieure à la conquête du Bengale, elle fut aussi encouragée par la naissance d’un mouvement d’opinion critique à l’égard des milieux dirigeants de la compagnie. L’intrusion dans le champ social et dans le champ politique de ces commerçants nouvellement enrichis et puissants a éveillé l’hostilité des fractions de la classe dominante avec lesquelles ils entraient en concurrence : « petits par leur nombre mais infatués de leur richesse ostentatoire », écrit l’historienne Lucy Sutherland, « les nababs retirés de l’Inde qui se poussaient dans la société anglaise, suscitaient une jalousie et un dégoût croissants au sein de l’aristocratie foncière [9]   Ibid., p. 174. [9]  ».

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Le discrédit qui frappe les dirigeants de l’EIC, à mesure que sont rendus publics les scandales de tous ordres engendrés par leur gestion des affaires indiennes, contribue au renversement du rapport de force qui s’amorce alors entre ceux-ci et les milieux politiques. À partir de la fin des années 1760, la conquête du Bengale et les interrogations qu’elle suscite au sein du champ du pouvoir britannique ont pour effet de créer une demande d’information qui atteint maintenant de larges secteurs du public cultivé, sensibles aux exactions de l’EIC dont la presse commence à se faire l’écho. Ces demandes rencontrent alors les attentes des employés de la compagnie qui, de retour en Angleterre, sont soucieux pour leur part de justifier auprès de la cour des directeurs et de l’opinion publique leurs comportements et leurs fortunes, au moment où le Parlement annonce des poursuites judiciaires à leur encontre. Cette conjoncture est à l’origine du développement d’un marché de biens intellectuels consacrés aux affaires de la compagnie en Inde. Les luttes internes entre factions rivales se développent maintenant dans l’espace public à coups d’articles, de libelles et de pamphlets, voire de pièces de théâtre satiriques, aussi vite écrits que consommés : entre 1750 et 1785, près de 300 pamphlets sont publiés dont la périodicité et les thématiques sont étroitement subordonnées à l’actualité économique et politique des affaires indiennes [10]  Frank Daigh van Aalst, “The British view of India 1750... [10] . Mêlant des demies vérités à de fausses accusations, cette littérature d’urgence, souvent chargée d’émotion, plus orientée vers l’auto-justification que vers la réflexion, appelle des mises au point et suscite des polémiques, les auteurs s’efforçant ainsi de mobiliser, à l’extérieur de la compagnie, un mouvement d’opinion favorable à leur cause.

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Mais c’est dans les décennies postérieures que se développe à Londres une guerre des pamphlets, à mesure que croissent les enjeux économiques et politiques de la compagnie en Inde : dans les années 1770 et 1780, plus de 200 libelles sont publiés prenant parfois la forme d’ouvrages conséquents. Ainsi, les trois volumes de William Bolts, Considerations on India Affairs, Particularly Respecting the Present State of Bengal and its Dependencies, publiés entre 1772 et 1775 et traduits en français dès cette dernière année, suscitent des polémiques et contribuent à diffuser une vision critique des affaires indiennes. Ancien juge à la Mayor Court de Calcutta mais ayant connu des déboires dans ses affaires commerciales, Bolts, rentré en Angleterre sans avoir amassé la fortune qu’il escomptait, « soumet son livre avec confiance au tribunal respectable du public [11]  William Bolts, Considerations on India Affairs, trad. française,... [11]  », masquant à peine le ressentiment que lui inspire son échec. Affirmant que « chacun, en Angleterre, a le droit d’examiner les opérations publiques des hommes constitués en dignité, et surtout celles qui peuvent être avantageuses ou nuisibles à la société dont il est membre [12]  William Bolts, État civil, politique et commerçant... [12]  », l’auteur dresse en fait un violent réquisitoire contre les agissements de la compagnie devenue, en Inde, « une véritable oligarchie » ayant perdu sa vocation commerciale.

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Les attaques de Bolts contre « l’autorité despotique et sans borne » des directeurs de la compagnie, la défense du régime mogol et la demande, pour les natifs du Bengale, d’un gouvernement fondé sur « la justice et l’humanité », suscitent une longue réponse de l’East India Company en la personne de Harry Verelst. Ancien gouverneur du Bengale, celui-ci publie en 1772 A View of the Rise, Progress and Present State of the English Government in Bengal dans lequel il dénonce les nombreux ouvrages publiés, ramassis « d’assertions les plus extravagantes dictées par la malveillance et les ambitions déçues [13]  Harry Verelst, A View of the Rise, Progress and Present... [13]  » de leurs auteurs.

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Dans les libelles visant l’East India Company, les auteurs associent fréquemment la critique de son incurie territoriale à la défense de ses intérêts commerciaux, mais en appelant la couronne britannique à prendre en charge directement les affaires indiennes. Soutenus au Parlement par les groupes d’intérêts opposés à la compagnie, nombre de ces auteurs visent la fin du monopole commercial de cette dernière pour favoriser le libre-échange avec l’Inde. Ainsi John Z. Holwell publie dès 1769 une Address to the Proprietors of India Stock dans laquelle, constatant que « les intérêts publics et ceux des propriétaires ne sont qu’une seule et même chose », il esquisse un projet de réforme juridique permettant d’établir « l’empire britannique en Orient, si l’on veut qu’il soit durable » [14]  John Z. Holwell, An Address to the Proprietors of India... [14] . De même en 1772, Alexander Dow, colonel de l’EIC, publie en annexe au troisième volume de son History of Hindostan [15]  Alexander Dow, “An enquiry into the state of Bengal... [15] , un mémoire sur la province du Bengale dans lequel il invite lui aussi les Britanniques à fonder en Inde « un gouvernement sur les principes de la vertu et de la justice ».

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Aux polémiques développées à l’encontre de la compagnie, se mêle un discours d’ordre humanitaire dont William Bolts a donné le ton. Ces préoccupations nouvelles sont nourries d’un sentiment favorable à l’Inde dont témoigne dans les années 1770, en Angleterre autant que sur le continent, le succès de l’Histoire des Indes du polygraphe Abbé Raynal [16]  Abbé G. T. F. Raynal, Histoire philosophique et politique... [16] . Cet ouvrage sans originalité, compilation pour l’essentiel des œuvres des encyclopédistes, Voltaire et Diderot en premier lieu, s’inscrit d’abord dans les luttes que mènent les gens de lettres à la fois contre l’Église et contre l’absolutisme de la monarchie en France. Toutefois, les chapitres consacrés à l’oppression des populations du Bengale par l’East India Company rencontrèrent un accueil favorable auprès du public anglais qui suivait ces affaires dans la presse et au Parlement.

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Les luttes partisanes auxquelles participent ces auteurs contribuent donc à sensibiliser le public cultivé aux affaires indiennes et favorisent la naissance d’un mouvement d’opinion qui demande que l’ordre et l’équité soient enfin rétablis dans ces provinces au profit des natifs. À partir du milieu des années 1770, l’opposition libérale qu’incarne Edmund Burke fait du Parlement à la fois une tribune d’expression de cette demande humanitaire et l’instrument principal d’une réforme de l’East India Company. Deux lois votées en l’espace d’une dizaine d’années au terme de plusieurs enquêtes parlementaires ont contribué à constituer pleinement les affaires indiennes en un problème national, permettant leur prise en charge politique par le gouvernement. Comme le note Edmund Burke en 1773, les problèmes de la compagnie des Indes orientales sont maintenant devenus une « affaire domestique » dont l’importance semble accrue « par la qualité des débats et par les sentiments et les opinions différents qu’elle suscite chez les plus éminentes personnes de la nation » [17]  Cité par F. Daigh van Aalst, op. cit., p. 297. [17] .

Une logique d’État

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En 1772, l’échec d’un projet de loi visant à renforcer le contrôle juridique de la couronne britannique sur les agents de la compagnie au Bengale conduit le gouvernement à mettre en place deux commissions parlementaires : d’une part, un Select Committee chargé d’enquêter sur les affaires indiennes et, d’autre part, un Committee of Secrecy, plus restreint dans sa composition, qui a pour tâche de proposer des réformes structurelles que sanctionne le Regulating Act voté en 1773. Cette loi a d’abord pour objet d’organiser le contrôle politique de l’East India Company en donnant au gouvernement un droit de regard sur ses comptes et sur sa correspondance avec ses représentants en Inde mais, aussi, en assurant la stabilité de la cour des directeurs, diminuant ainsi les risques de tensions avec celle des propriétaires.

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Considérant la conquête du Bengale comme un fait accompli, cette loi introduit trois réformes principales qui étendent la tutelle politique du gouvernement en Inde où est mis en place l’embryon d’un pouvoir colonial centralisé. Premièrement, un poste de gouverneur général dont le titulaire ne peut être nommé sans l’assentiment du Parlement, est créé à Calcutta, et trois membres nommés par le gouvernement siègent maintenant à son conseil supérieur : en 1774, Warren Hastings, déjà gouverneur du Bengale, est nommé premier gouverneur général. Deuxièmement, les gouverneurs des présidences de Bombay et de Madras ne relèvent plus directement de Londres mais sont subordonnés à l’autorité du gouverneur général du Bengale. Troisièmement, enfin, une cour suprême composée de juges appointés par la couronne et chargés d’appliquer le droit anglais aux sujets britanniques est instituée à Calcutta. Dans le même temps, Warren Hastings entreprend une vaste réforme du système judiciaire indien : d’une part, des cours de justice civile et criminelle sont mises en place dans chaque district et des cours d’appel homologues où siègent des magistrats britanniques sont établies à Calcutta, d’autre part, les spécificités du droit civil hindou et musulman sont reconnues pour les populations indiennes. L’ensemble de ces réformes sanctionne l’échec de la double administration du Bengale à laquelle le gouvernement met fin en 1772. Se substituant à la puissance mogole, l’East India Company assume alors l’ensemble des charges judiciaires et administratives de la province. Les revenus sont affermés aux zamindars, sorte de fermiers généraux de l’administration mogole, des collecteurs britanniques de l’impôt foncier sont installés dans chaque district, enfin, l’administration des revenus du Bengale est transférée de Murshidabad à Calcutta, cette ville devenant le nouveau centre du pouvoir britannique.

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La mise en place d’un pouvoir colonial sous le contrôle partiel de l’État demandait encore que soient distingués au sein de l’East India Company les intérêts commerciaux d’ordre privé et les intérêts administratifs d’ordre général, jusqu’alors confondus dans la même personne. À cette fin, la compagnie interdit à ses collecteurs chargés maintenant des problèmes de revenus et des questions judiciaires, toute activité de négoce privé et elle met en place, dès 1773, deux départements distincts pour traiter ces problèmes, le Board of Revenue d’un côté et le Board of Trade de l’autre. La séparation des fonctions commerciales et des fonctions administratives permet ainsi d’arracher à la personne du fonctionnaire de la compagnie, la notion impersonnelle d’« office », pour reprendre l’expression de Max Weber, condition nécessaire pour que soit constituée, à terme, une véritable bureaucratie coloniale d’État [18]   Voir Bankey Bihari Misra, The Central Administration... [18] .

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Toutefois, en instituant le contrôle du gouvernement sur les affaires de la compagnie, le Regulating Act de 1773 a pour effet, entre autres choses, de transférer dans la colonie les conflits qui divisent les milieux dirigeants en métropole, chaque agent pouvant alors se réclamer, selon sa position dans le champ du pouvoir colonial, de la légitimité de la couronne britannique ou de celle de l’East India Company. Deux cas en témoignent dans les années 1770 à Calcutta. D’abord, le différend entre la cour suprême, dépendant de la couronne, et le conseil supérieur du gouverneur général, relevant toujours de l’EIC, sur les compétences respectives de leur juridiction et, ensuite, l’opposition, au sein même de ce conseil, entre le gouverneur général, Warren Hastings, soutenu par la cour des directeurs, et les membres nommés par le gouvernement, Philip Francis en particulier, qui se désolidarisent de la politique d’expansion territoriale de la compagnie [19]  Sur ces luttes, voir Sophia Weitzman, Warren Hastings... [19] .

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L’incapacité du gouvernement à régler ces conflits de légitimité, la crainte de voir se constituer en Inde un empire indépendant de la couronne, enfin, l’hostilité croissante de l’opposition libérale à la politique de la compagnie que symbolise à ses yeux le « despotisme » de Hastings sur lequel Burke concentre ses attaques, conduisent le Parlement, en l’espace de dix ans, à ouvrir un second débat public sur l’East India Company. Au début des années 1780, deux nouvelles commissions sont mises en place : d’une part, un Select Committee qui offre à Edmund Burke le moyen d’exposer publiquement sa critique des affaires indiennes dans les 11 rapports qui paraissent en 1782-1783 et, d’autre part, un Secret Committee animé par Henry Dundas et chargé de préparer de nouvelles réformes. Celles-ci sont sanctionnées par le Parlement qui vote l’India Act, en 1784, au terme d’une ardente campagne politique menée contre le gouvernement par les dirigeants de la compagnie hostiles à ces réformes [20]  Élaboré par le gouvernement de coalition auquel participait... [20] .

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L’élément novateur de cette loi est la mise en place d’une agence dépendante du gouvernement, le Board of Control, qui a pour charge de superviser les affaires de l’EIC, permettant ainsi que soit transférée à une institution publique la légitimité du pouvoir colonial jusqu’alors attachée à une compagnie privée : en effet, le gouvernement prend maintenant en charge la responsabilité directe des affaires intérieures de l’Inde portant sur les questions militaires, civiles et fiscales dont la cour des directeurs est dessaisie, celle-ci ne conservant plus que ses fonctions de commerce et son droit de patronage sur les fonctionnaires coloniaux. Dans ces conditions, l’intervention croissante du gouvernement dans les affaires politiques et commerciales de l’East India Company, depuis les années 1770, peut être comprise comme un travail visant à convertir les intérêts particuliers d’une compagnie privée de marchands en une forme d’intérêt général lié à la construction d’un domaine public dont la défense requiert maintenant l’action légitime et légale de l’État. C’est ce qu’exprime, en d’autres termes, le secrétaire au trésor, à la fin des années 1770, lorsqu’il déclare que le gouvernement s’efforce de « conduire imperceptiblement » la compagnie d’une situation où sont attribués des « bénéfices personnels à des hommes incompétents », vers une organisation fondée sur « des principes publics et des règles stables » [21]  Cité par L. S. Sutherland, op. cit., p. 280. [21] . Dépossédée de ses principaux pouvoirs de décision, l’East India Company devient alors une vaste bureaucratie divisée en départements spécialisés dont la tâche principale est d’élaborer, sous le contrôle du gouvernement, les grandes orientations politiques qu’il revient aux représentants de la compagnie dans le sous-continent indien de traduire en actes au nom de la couronne britannique. Comme le note Tocqueville, « les directeurs de la compagnie (…) administrent encore l’Inde, mais c’est l’État seul qui la gouverne [22]  Alexis de Tocqueville, Ébauches d’un travail sur l’Inde... [22]  », au moins formellement.

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En effet, l’ensemble du personnel colonial, jusqu’aux années 1800, est encore exclusivement recruté et formé par l’EIC qui conserve sur le terrain une large autonomie d’action. Ainsi, la conquête du Bengale a ouvert une phase d’expansion territoriale qui s’est étendue, approximativement, jusqu’à la fin des années 1810. Au terme de campagnes militaires menées d’abord dans le sud de l’Inde contre le pouvoir musulman du Sultan Tipu puis, à l’ouest, contre la Confédération marathe, les Britanniques, vers 1820, ont conquis la majeure partie du sous-continent qu’ils administrent alors directement ou en maintenant de nombreux États princiers sous une étroite tutelle politique. Menée pour l’essentiel sous la responsabilité des forces armées de l’EIC, cette expansion territoriale faite à coups de rapines et de spoliations [23]  Nicholas B. Dirks, The Scandal of Empire. India and... [23] a rencontré l’hostilité régulière des autorités civiles de la compagnie, en métropole, sans que ni ces dernières ni le Board of Control aient réellement les moyens de s’y opposer. Sans avoir été explicitement organisée, cette politique expansionniste apparaît comme le résultat d’une double contrainte s’exerçant sur l’EIC à la fois à Londres et en Inde, au moins à partir du milieu du XVIIIe siècle. D’abord, la contrainte financière des charges administratives et militaires qui ne pouvaient être défrayées que par la conquête de nouveaux territoires et l’appropriation de leurs revenus [24]  Voir Christopher A. Bayly, “The British military-fiscal... [24] , ensuite, celle de la maximisation des profits commerciaux qui pouvaient orienter le choix des provinces annexées. Mais le coût financier des conquêtes se révéla très vite plus lourd que les revenus directs escomptés : entre 1784 et 1807, la dette de la compagnie en Inde fut multipliée par plus de trois, grevant de manière structurelle ses finances jusqu’au début du XIXe siècle.

L’Inde, terre de mission

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Les transformations du système des positions qui structure l’univers de l’East India Company, à partir des dernières décennies du XVIIIe siècle, ne peuvent cependant se comprendre sans considérer l’essor du mouvement missionnaire protestant qui accompagne et renforce le progrès des forces économiques et sociales en lutte pour imposer, sous le contrôle de l’État, le libre accès des hommes et des marchandises au monde indien.

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Forte du principe selon lequel, en matière de religion, « l’Église ne doit jamais être indépendante de l’État [25]  Cité par Penelope Carson, “An imperial dilemma: the... [25]  », comme l’affirme la cour des directeurs en 1744, l’EIC a longtemps témoigné une bienveillante neutralité à l’égard des pratiques religieuses en Inde. Cette politique de tolérance qui n’exclut pas l’exercice d’un droit de contrôle sur l’activité missionnaire, s’imposa d’abord aux Britanniques par le simple souci mercantile de ne pas s’aliéner les populations hindoues et musulmanes avec lesquelles les agents de la compagnie commerçaient. En outre, l’intolérance dont témoignait l’église catholique portugaise face aux traditions indigènes offrait aux Britanniques le moyen de se différencier de leurs rivaux en manifestant pour leur part une attitude plus compréhensive. Ainsi, au XVIIIe siècle, l’East India Company assume fréquemment une fonction royale de patronage des temples hindous, allant même jusqu’à lever une taxe sur les pèlerins afin de subvenir à l’entretien des lieux de culte, renforçant ainsi le prestige de ces pratiques.

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C’est dans ce contexte que les premières sociétés missionnaires protestantes fondées à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle dans la mouvance de l’Église d’Angleterre, en particulier la Society for Promoting Christian Knowledge (SPCK), envoyèrent leurs agents en Inde alors que les vocations étaient encore rares au milieu du XVIIIe siècle. L’EIC qui accueillait déjà dans ses comptoirs des chapelains anglicans au service des sujets de la couronne, apporta son soutien matériel et financier à la SPCK en assurant le passage et l’installation des premiers missionnaires protestants qui se destinaient au travail d’évangélisation et assumaient, en outre, des services sociaux dans les écoles et les hôpitaux [26]  Si les jésuites sont arrivés en Inde dès le XVIe siècle... [26] .

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Toutefois, dans les années postérieures à la conquête du Bengale, des changements dans les conjonctures politique et religieuse, en Inde et en Angleterre, modifièrent l’équilibre des forces entre l’EIC et les milieux missionnaires. Les affaires indiennes devenant un enjeu national en métropole, les directeurs, soucieux de ne pas aggraver l’exercice des fonctions administratives et judiciaires de la compagnie, renforcèrent leur contrôle sur les missionnaires dont le travail de conversion suscitait leur inquiétude. À partir de 1784, l’entrée de ces derniers en Inde, comme celle de toute autre personne, fut soumise à une autorisation préalable de la cour des directeurs ; et à Calcutta, les gouverneurs généraux tolérèrent d’autant mieux leurs activités qu’elles s’exerçaient dans des comptoirs étrangers situés aux marges des territoires qu’ils géraient.

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Ce contrôle intervint dans une conjoncture où le champ religieux protestant, dominé par l’Église d’Angleterre et le Haut clergé, était transformé par l’éclosion de courants évangélistes qui multipliaient les offres missionnaires. L’émergence de ces courants résulte de la rencontre entre les intentions novatrices d’une fraction des pasteurs protestants et les attentes d’une fraction des fidèles en quête de nouvelles espérances. Portés par une grande piété, ces mouvements puritains inspirés du renouveau méthodiste, font de la conversion des pécheurs et de la parole du Christ les éléments cardinaux de l’expérience religieuse dont ils prêchent le message. Les évangélistes se caractérisent aussi par leur intérêt pour le travail social en faveur des classes populaires dont ils veulent promouvoir le progrès moral par l’éducation. Si nombre d’entre eux se recrutent parmi les groupes baptistes et congrégationalistes que l’on désigne alors comme les « nouveaux dissidents », par opposition aux « anciens dissidents » protestants [27]  Les « anciens dissidents » désignent les Presbythériens,... [27] , ils se rencontrent aussi au sein même de l’Église d’Angleterre qui s’imprègne pour une part de ces formes nouvelles d’expression de la foi.

Éléments d’historiographie

L’historiographie de l’East India Company est l’objet de vives controverses qui portent à la fois sur l’interprétation des finalités de la compagnie, sur le type de politique que ses dirigeants menèrent en Inde aux XVIIe et XVIIIe siècles mais, aussi, sur la contribution des affaires indiennes à la construction de l’État national britannique. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle les termes colonie et empire ne sont presque jamais utilisés pour parler du Bengale et de l’Inde, les colonies désignant d’abord les possessions américaines, voir Holden Furber, “The theme of imperialism and colonialism in modern historical writing of India”, in C. H. Philips (éd.), Historians of India, Pakistan and Ceylon, Londres, Oxford University Press, 1961, p. 332-343. Parmi les travaux récents qui font le point sur l’historiographie de l’East India Company voir Philip J. Stern, “One body corporate and politick: the growth of the English East India company-state in the later seventeenth century”, PhD, Columbia University, 2004. L’auteur considère l’East India Company comme une institution de type étatique mais sans souveraineté territoriale étendue en Inde, au moins jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, et agissant de manière quasi indépendante de la couronne britannique avec laquelle elle entrerait en concurrence pour s’approprier le monopole des fonctions régaliennes. Selon Philip Stern, le développement des affaires indiennes, autour des années 1760, s’inscrit dans la continuité d’une politique menée par l’EIC depuis le début du XVIIe siècle. S’agissant de la structure interne de la compagnie, voir notamment Lucy S. Sutherland, The East India Company in Eighteenth-Century Politics, Oxford, Clarendon Press, 1962 [1re éd. 1952] ; C. H. Philips, The East India Company 1784-1834, Manchester, Manchester University Press, 1961 [1re éd. 1940] et Peter J. Marshall, Problems of Empire. Britain and India 1757-1813, Londres, George Allen and Unwin, 1968. Dans cet article limité au conflit entre l’East India Company et la couronne britannique, on n’aborde pas la question des attributs de l’État mogol et des États successeurs, que les Britanniques ont supplantés à partir de la fin du XVIIIe siècle ; pour un aperçu des facteurs relevant de la société indienne, voir Christopher A. Bayly, Indian Society and the Making of the British Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 1988.

Brève chronologie politique

1600 Première East India Company.

1639 Installation des Britanniques à Madras.

1661 Prise de contrôle de Bombay.

1690 Fondation de Calcutta.

1707-1712 Bahâdur Shâh, Empereur mogol.

1757 Défaite du Nawab du Bengale.

1757-1763 Guerre de Sept Ans entre la France et la Grande-Bretagne.

1759-1806 Shâh Âlam II, Empereur mogol.

1765 Double administration de la province

du Bengale par l’EIC et l’Empire mogol.

1772 Prise en charge complète des provinces

du Bengale, du Bihar et de l’Orissa par l’EIC.

1773 Regulating Act : institution d’un gouverneur général de l’Inde et mise en place, à Calcutta, d’une Cour suprême où siègent des juges appointés par la couronne.

1784 India Act : l’État impose la création du Board of Control.

1800 Annexion des provinces du Carnatic en Inde du Sud.

1806-1837 Muhammad Akbar Shâh, Empereur mogol.

1813 Fin du monopole commercial de l’EIC et ouverture de l’Inde aux missionnaires.

1818 Dernière guerre contre les Marathes.

1837-1857 Muhammad Bahâdur Shâh, Empereur mogol.

1849 Annexion du Penjab.

1857 Grande mutinerie (Révolte des cipayes).

1858 Abolition de l’East India Company et proclamation de l’Empire des Indes.

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L’espace missionnaire protestant qui se met en place, à partir de la fin du XVIIIe siècle, est structuré par une opposition entre deux pôles définis selon des principes d’ordre à la fois théologique et social. D’un côté, les fractions évangélistes proches de l’Église anglicane appartiennent en majorité aux milieux conservateurs de la société britannique, comme le Haut clergé dont ils partagent les valeurs : ils se rassemblent autour de William Wilberforce dans la secte de Clapham [28]  Clapham désigne la localité du sud de Londres où se... [28] et comptent dans leurs rangs des membres influents de l’East India Company, comme Charles Grant, secrétaire du Board of Trade à Calcutta dans les années 1780, membre de la cour des directeurs à partir de 1794 et élu à la Chambre des Communes en 1802, ou encore John Shore, gouverneur général en Inde de 1793 à 1798. Si ces évangélistes partagent avec les méthodistes, pour une part, la critique du formalisme pastoral de l’Église d’Angleterre, ils restent cependant hostiles aux lectures critiques de la Bible que propagent nombre de courants du protestantisme allemand. À l’autre pôle, se situe la mouvance des « nouveaux dissidents » dont les membres, désignés comme le Bas clergé, se recrutent parmi les fractions inférieures des classes moyennes urbaines, artisans ou ouvriers. Animés par des idées progressistes du point de vue théologique mais aussi social et politique, ils s’opposent farouchement à l’Église d’Angleterre à laquelle ils reprochent sa compromission avec les détenteurs du pouvoir. Ces divisions internes au champ religieux protestant expliquent la diversité de l’offre missionnaire en Inde au XIXe siècle, diversité accrue par les courants d’origine catholique.

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Ainsi les baptistes, défendeurs de la liberté d’association missionnaire, fondent la Baptist Mission Society (BMS) en 1792 et, l’année suivante, ils envoient au Bengale deux de leurs membres dont William Carey qui s’établit dans la mission de Serampore [29]  Voir le programme d’action missionnaire baptiste exposé,... [29] . En 1795, les anglicans créent la London Mission Society (LMS), mais celle-ci est contrôlée en quelques années par des méthodistes qui s’implantent dans le sud de l’Inde. Avec l’appui de la SPCK, les anglicans fondent alors la Church Mission Society (CMS) en 1799. Dans le même temps, la diffusion de la Bible est soutenue par la British and Foreign Bible Society (BFBS) créée en 1804. Enfin, à partir des années 1810, les baptistes américains s’implantent à leur tour dans la présidence de Bombay bientôt suivie par la Scottish Missionary Society. Bien qu’ils partagent une même ferveur et une même espérance pour porter le message de l’Évangile dans le monde entier, ces mouvements protestants restent cependant divisés dans leur rapport à l’Église anglicane, et ils entrent en concurrence dans les luttes missionnaires qui ont pour enjeu le monopole de l’imposition légitime du message évangélique.

Le triomphe du marché

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Dans cet univers colonial en formation structuré, à partir des années 1780, par l’opposition principale entre, d’un côté, les intérêts d’ordre économique et militaire de l’East India Company et, de l’autre, les intérêts d’ordre politique et financier de la couronne, l’instauration du Board of Control contribue à institutionnaliser la position dominante de l’État dans le champ du pouvoir colonial en formation. Cette évolution engage une redéfinition des rapports de force entre les groupes d’intérêts qui se divisent maintenant selon leur allégeance objective à l’un ou à l’autre de ces deux pôles. Aux représentants des intérêts financiers et à une première moitié des directeurs qui se rassemblent autour de Henry Dundas, président du Board of Control pendant près de 20 ans [30]  Henry Dundas, qui préside le Board of Control de 1784... [30] , et qui sont favorables à la mise en place d’un gouvernement autonome à Calcutta, s’opposent les représentants des armateurs et la seconde moitié des « intérêts indiens » qui luttent pour maintenir leurs privilèges et restaurer la pleine indépendance de la compagnie à l’égard de l’État.

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Mais au tournant du siècle, une contradiction secondaire divise le pôle économique. D’une part, les partisans traditionnels du point de vue mercantiliste, comme Charles Grant, défendent un capitalisme commercial fondé sur le monopole de la compagnie garanti par l’État. De l’autre, les représentants du capitalisme industriel naissant cherchent en Inde un marché pour l’exportation de leurs produits manufacturés, au moment où l’Angleterre vient de perdre ses colonies d’Amérique. Et, à cette fin, ces derniers réclament l’abolition du monopole commercial de l’EIC et de toutes les entraves à la libre circulation des marchandises, selon les principes exposés par Adam Smith dans La Richesse des nations paru en 1776. En outre, les abus induits par la position de monopole des armateurs londoniens suscitent, au début des années 1790, la constitution d’un groupe concurrent d’armateurs des ports de mer. En s’alliant avec le gouvernement et une fraction des directeurs de la compagnie pour abaisser les coûts du fret, ces « nouveaux armateurs », comme on les nomme alors, renforcent la position des tenants du libre-échange [31]  Ibid., p. 80-117. [31] . Dans ces conditions, l’opposition qui se développe entre l’East India Company et le Board of Control, autour des années 1800, apparaît comme la retraduction, dans le champ du pouvoir colonial, des luttes qui opposent plus largement dans le champ économique et social, d’un côté, les défenseurs des puissants armateurs, alors majoritaires à la cour des directeurs et, de l’autre, les porte-parole des différents groupes d’intérêts privés, « nouveaux armateurs » ou dirigeants des manufactures cotonnières, de Manchester et de Liverpool par exemple, qui offrent à l’État, si celui-ci libère le commerce avec l’Inde, le moyen d’accroître ses revenus dans une conjoncture financière dominée par l’endettement chronique de la compagnie.

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À partir de la fin du XVIIIe siècle, on ne peut comprendre la logique des luttes qui ont pour enjeu l’abolition du monopole commercial de l’EIC et du contrôle que celle-ci exerce sur l’entrée des missionnaires en Inde, sans faire l’hypothèse d’une homologie de structure entre l’espace des positions occupées dans le champ du pouvoir colonial et l’espace des positions dans le champ missionnaire, alors même que l’appartenance d’un agent ou d’un même groupe d’agents à l’un ou l’autre de ces deux univers n’est pas exclusive. En effet, les tenants du libre-échange et les défenseurs de la cause missionnaire qui cherchent en Inde, de manière relativement indépendante, un marché d’exportation à leurs biens matériels et culturels spécifiques, semblent être des alliés objectifs potentiels. En l’absence d’une demande intérieure, comme le reconnaît avec réalisme Henry Dundas, la conversion de l’Inde aux lois du libéralisme économique présuppose que soient entreprises de profondes réformes d’ordre juridique, social et culturel que seule l’autorité de l’État peut garantir. Or la diffusion du christianisme, soutiennent les missionnaires, est à même de favoriser les conditions d’émergence de cette demande économique : en faisant du travail éducatif un préalable de la conversion religieuse, ces derniers entendent contribuer aux changements sociaux et culturels que présuppose l’usage de biens manufacturés produits par la métropole. Partisans du libre-échange et missionnaires ont donc un même intérêt à l’abolition du monopole de l’EIC, qui entrave la libre circulation des marchandises et des hommes entre la métropole et sa colonie.

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Toutefois, lors du renouvellement de la charte de la compagnie par le Parlement, en 1793, l’état du rapport de force au sein du champ du pouvoir colonial ne permit pas que cet intérêt commun soit socialement constitué. Les divisions internes à l’espace missionnaire, les désaccords sur la question du monopole et l’absence d’une opinion mobilisée, à la fois pour défendre la cause missionnaire et celle des intérêts économiques privés, firent échouer les évangélistes pour inscrire dans la nouvelle charte la clause religieuse reconnaissant, sinon le libre accès des missionnaires en Inde, au moins la possibilité d’y exercer une mission d’éducation avec le soutien officiel de l’État.

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Dès 1786, pourtant, Charles Grant a présenté au gouverneur général de l’Inde à Calcutta et aux responsables de l’East India Company à Londres, son mémoire, Proposal to Establish a Protestant Mission in Bengal and Bihar [32]  P. Carson, Soldiers of Christ…, op. cit., p. 39-47 [32] . Pour Charles Grant, la conversion de l’Inde au christianisme est un devoir qui s’impose aux Britanniques, d’abord, pour conjurer les foudres de la Providence qui a donné la charge de ce pays à l’Angleterre et, ensuite, afin de réformer les mœurs dégradées des populations du sous-continent. De retour à Londres en 1790, Grant s’efforce avec ses amis de gagner le Haut clergé anglican à la cause évangéliste. Mais ayant fait toute sa carrière au sein de la Compagnie des Indes, il défend le principe du monopole mercantile qu’il souhaite cependant que la couronne assume [33]  Ainslie Thomas Embree, Charles Grant and British Rule... [33] . Au Parlement, William Wilberforce rédige une « clause pieuse » que les évangélistes de Clapham proposent d’inclure dans la charte : selon cette clause dont la rédaction euphémise habilement les finalités de conversion au christianisme, l’East India Company s’engagerait seulement à recruter et à financer les missionnaires qui entreprennent en Inde un travail d’éducation. Par ailleurs, le Board of Control obtient du Parlement, en 1793, que les armateurs liés à la compagnie prennent en charge une partie du fret privé dans le commerce avec l’Inde, ouvrant ainsi une brèche pour les tenants du libre-échange. Mais arguant de difficultés financières dans une conjoncture de conflits politiques et militaires entre l’Angleterre et la France, le Board of Control s’oppose à la « clause pieuse » dont le rejet ouvre une période de conflit d’une vingtaine d’années entre les évangélistes et les autorités de l’East India Company.

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Cependant, les raisons plus profondes de l’échec des évangélistes tiennent alors à la radicalisation des luttes idéologiques qui se développent dans le champ du pouvoir britannique, en particulier sous l’effet de la Révolution française dont la menace pèse objectivement et subjectivement sur les élites d’outre-Manche. Soupçonnés de sympathie avec les idées révolutionnaires qui prévalent sur le continent, perçus comme une menace envers l’Église d’Angleterre et la couronne, les dissidents méthodistes suscitent la réprobation à la fois du Haut clergé et de l’aristocratie foncière. Bien qu’il s’oppose à ces dissidents du point de vue idéologique, le courant évangéliste proche de l’Église d’Angleterre pâtit de la défiance que la classe politique entretient à l’encontre du prosélytisme missionnaire du Bas clergé : malgré les affinités de classe qui fondent la sympathie du gouverneur général Lord Cornwallis pour l’Église d’Angleterre, celui-ci accueille les demandes des évangélistes avec réticence. Aussi, Charles Grant et les membres de la secte de Clapham doivent-ils se démarquer des méthodistes pour faire avancer leur cause : mettant l’accent plutôt sur le travail éducatif que sur la conversion religieuse, ils s’efforcent de convaincre les élites britanniques que l’entreprise missionnaire qu’ils défendent reste le meilleur rempart, en Inde même, contre les idées révolutionnaires que propagent les méthodistes.

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En l’espace d’une vingtaine d’années, les luttes internes qui se développent à la fois dans le champ missionnaire et dans le champ du pouvoir colonial conduisent à une radicalisation de l’opposition entre partisans et adversaires de la cause missionnaire. Entre 1793 et 1813, malgré la réticence des autorités coloniales, une quarantaine de missionnaires dont les deux tiers sont des baptistes [34]  Entre 1750 et 1792, une dizaine de missionnaires protestants,... [34] se sont installés en Inde, au Bengale en particulier où ils ont bénéficié alors de la succession de deux gouverneurs bienveillants, John Shore et le marquis Wellesley. Mais les résistances des populations indiennes auxquelles sont confrontés les missionnaires et l’indépendance théologique dont ils font preuve dans leur travail pastoral, heurtent les chapelains de la compagnie qui, issus du Haut clergé, défendent avec ardeur les stratégies abruptes de l’Église anglicane : « une sage politique recommande que l’on use de tous les moyens pour réprimer cet esprit méprisant de nos sujets indigènes [35]  Claudius Buchanan, Memoir of the Expediency of an Ecclesiastical... [35]  », écrit par exemple le chapelain de Fort William, Claudius Buchanan, dans un vigoureux plaidoyer en faveur de la conversion de l’Inde au christianisme. En 1806, la mutinerie des troupes indiennes à Vellore, en Inde du Sud, amplifie ces débats et provoque une division au sein de l’EIC : en Inde, les défenseurs de la politique de neutralité en matière religieuse, qui attribuent cette révolte au prosélytisme protestant, durcissent leur contrôle des activités missionnaires alors même que ces derniers, à Londres, sont soutenus par la cour des directeurs où dominent les évangélistes.

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Cependant, ces luttes internes n’auraient pu aboutir à la remise en cause du monopole de l’East India Company, en 1813, si elles n’avaient pas rencontré plus largement dans le champ social britannique les attentes d’une fraction croissante de la population quant à la mission civilisatrice de l’Angleterre en Inde. À la fin du XVIIIe siècle, ces demandes sont favorisées à la fois par le courant humanitaire inauguré par les campagnes pour l’abolition de l’esclavage que mènent Wilberforce et les évangélistes, et par les sentiments millénaristes [36]  Pour un cas dans le milieu orientaliste, voir Rosane... [36] que la perte des colonies américaines et la Révolution française ont avivés. Pour de nombreux groupes protestants, ces évènements apparaissent comme autant d’appels de la Providence pour prêcher dans le monde entier le message des Évangiles. Aussi, dans les années 1807-1809, les critiques dont les missionnaires sont l’objet suscitent en Angleterre une vive réaction de l’ensemble des courants évangélistes qui portent le débat à la connaissance du grand public à coups de pamphlets et d’articles dans la presse et dans les magazines comme le Christian Observer, l’Evangelical Magazine, et la Monthly Review [37]  A. K. Davidson, op. cit., en particulier p. 164-20... [37] où, encore, dans les nombreuses publications baptistes tirant chacune à plusieurs milliers d’exemplaires, comme les Periodicals Accounts [38]  P. Carson, Soldiers of Christ…, op. cit., p. 261-2... [38] . En outre, l’idée s’impose progressivement que le progrès moral des populations de l’Inde conduira à leur progrès économique dont ne manquera pas de bénéficier le commerce britannique. C’est l’opinion que développe en particulier Charles Grant dans un mémoire rédigé au début des années 1790 et largement diffusé à la veille du débat sur la nouvelle charte, Observations on the State of Society among the Asiatic Subjects of Great Britain. Nombre de méthodistes, d’évangélistes et de membres du Parlement appartenant aux élites protestantes sont aussi des entrepreneurs ou des commerçants actifs intéressés à l’ouverture économique de l’Inde au négoce privé. Dans leurs discours et dans leurs sermons, William Wilberforce et Claudius Buchanan expriment alors la solidarité des intérêts matériels et culturels qui lient la cause de ces groupes : « que les Britanniques, banquiers, hommes d’affaires, riches citoyens de Londres, portent l’Évangile en terre étrangère », déclare ce dernier, « qu’ils apportent leur message de bienveillance au peuple de l’Inde, et les Indiens tendront leurs mains pour recevoir et l’Évangile et le commerce [39]  Cité par George D. Bearce, British Attitudes towards... [39]  ».

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Lorsque s’ouvrent au Parlement les débats sur le renouvellement de la charte, en 1813, la conjoncture idéologique semble alors favorable à la remise en cause du monopole commercial de l’East India Company. Mais l’issue victorieuse de cette lutte doit beaucoup au travail spécifique de mobilisation de tous les groupes d’intérêt concernés sans lequel, ni les défenseurs de la cause missionnaire, ni les tenants du libre-échange n’auraient pu imposer avec succès la force de l’opinion publique, à la fois, contre le gouvernement qui hésite dans ses choix, et contre les défenseurs des intérêts anciens de l’EIC, comme Warren Hastings, resté hostiles à l’action missionnaire dans le sous-continent. Au début des années 1810, les marchands privés des principaux ports de mer qui ont établi leurs représentants à Londres, adressent au gouvernement une première centaine de pétitions demandant l’abolition du monopole commercial de l’EIC. De leur côté, en 1812-1813, les évangélistes de Clapham engagent également dans l’ensemble du pays une vaste campagne de pétitions pour défendre la cause missionnaire. Au total, près de 900 pétitions rassemblant environ 500 000 signatures sont envoyées au Parlement qui inscrit finalement dans la nouvelle charte de l’EIC la « clause pieuse » par laquelle est reconnue la liberté d’action éducative et religieuse des missionnaires en Inde. En effet, la traduction et la diffusion des Écritures saintes, autant que le progrès général des connaissances, devraient être, dans l’esprit des évangélistes, les facteurs les plus puissants du grand travail de christianisation des natifs de l’Inde qu’ils appellent de leurs vœux.

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Au total, entre les années 1780 et le début des années 1830, près de 300 missionnaires protestants appartenant à une dizaine de mouvements se sont installés dans le sous-continent indien [40]  Les comptages ont été effectués à partir du recensement... [40]  : 71,4 % d’entre eux se regroupent dans les trois principaux courants missionnaires que sont la London Mission Society (27,3 %), la Baptist Mission Society (24,1 %) et la Church Mission Society (20 %). Mais la charte de 1813 marque aussi la victoire des groupes d’intérêts privés, en particulier ceux des puissantes agences commerciales des Indes orientales de Londres qui sont parvenus à briser définitivement le monopole de l’East India Company. Leurs représentants, des affairistes ne possédant aucune connaissance sérieuse de l’Inde, entrent alors à la cour des directeurs où ils deviennent majoritaires, ouvrant ainsi une longue période où se succèdent dans cette instance, selon C. H. Philips, « d’opulentes médiocrités [41]  C. H. Philips, op. cit., p. 263. [41]  ».

44

L’intervention de l’État dans la conduite des affaires indiennes, à partir des années 1780, a transformé le rapport des forces au sein du champ du pouvoir colonial sans occasionner de rupture institutionnelle marquée avec l’East India Company dont les dirigeants durent alors compter avec l’autorité du Board of Control. Même au regard de la formation des cadres coloniaux, l’État n’a imposé sa tutelle qu’à partir de la fin des années 1800 mais sans déposséder encore les directeurs de leurs privilèges en matière de recrutement. Le triomphe des tenants du libre-échange s’inscrit également dans une politique engagée dans les années 1780. Les dirigeants de l’EIC avaient en effet introduit au Bengale des réformes structurelles qui visaient à établir un mode permanent de collecte de l’impôt foncier mais aussi à déréguler le marché domestique afin de faciliter les activités mercantiles de ses agents [42]  Voir Sudipta Sen, Empire of Free Trade. The East India... [42] . L’idée d’un grand marché commercial asiatique faisait moins débat, au sein des milieux d’affaires liés à la compagnie, que la question des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. Or au début du XIXe siècle, le mercantilisme d’État qui est au principe de l’EIC ne répond plus ni aux intérêts des partisans du libre-échange, ni aux intérêts politiques de l’État ni, encore, aux intérêts des mouvements missionnaires en expansion. Perdant son monopole commercial et l’appui de l’État, en 1813, l’East India Company était condamnée, à terme, comme institution commerciale et politique. La spéculation financière à laquelle se livrèrent les maisons de commerce privées, à partir du milieu des années 1820, conduisit les principales agences de Calcutta à la faillite, tandis qu’à Londres le groupe des « intérêts indiens » perdait définitivement tout pouvoir au Parlement, la banqueroute de l’EIC ne permettant même plus à ses membres d’acheter un siège à la Chambre des Communes. Dépossédée de toute fonction commerciale, en 1833, puis abolie lorsque l’Empire des Indes fut proclamé, en 1858, l’East India Company n’était plus depuis longtemps qu’une coquille vide à laquelle s’étaient substituées les nouvelles forces sociales de l’État colonial.

Notes

[1]

William W. Hunter, History of British India, Londres, Longmans, Green and Co., 1899-1900, vol. 2, p. 241, cité par Lucy S. Sutherland, The East India Company in Eighteenth-Century Politics, Oxford, Clarendon Press, 1962 [1re éd. 1952], p. 2. Sur la dimension politique de l’ambassade de Thomas Roe, voir Sanjay Subrahmanyam, “Frank submissions: the Company and the Mughals between Sir Thomas Roe and Sir William Norris”, in Huw V. Bowen, Margarette Lincoln et Nigel Rigby (éds), The Worlds of the East India Company, Suffolk et Rochester, The Boydell Press, Woodbridge, 2002, p. 69-96.

[2]

Peter J. Marshall, Bengal: The British Bridgehead. Eastern India 1740-1828, Cambridge, Cambridge University Press, 1987.

[3]

L. S. Sutherland, op. cit., p. 64.

[4]

 Cité par Holden Furber, “The East India directors in 1784”, The Journal of Modern History, 4, 1933, p. 482.

[5]

 Soit entre 11 % et 15 % des membres de la Chambre des Communes dont le nombre passe de 558 à 658 après 1800.

[6]

 Huw V. Bowen, Revenue and Reform. The Indian Problem in British Politics 1757-1773, Cambridge, Cambridge University Press, 1991.

[7]

Une première commission parlementaire avait été mise en place en 1689 mais les litiges traités ne concernaient pas alors directement les affaires de l’EIC en Inde même ; voir Philip J. Stern, “One body corporate and politik: the growth of the English East India company-state in the later seventeenth century”, PhD, Columbia University, 2004, p. 416 sq.

[8]

 Voir L. S. Sutherland, op. cit., p. 192.

[9]

 Ibid., p. 174.

[10]

Frank Daigh van Aalst, “The British view of India 1750 to 1785”, University of Pennsylvania, PhD, 1970, en particulier p. 214-278.

[11]

William Bolts, Considerations on India Affairs, trad. française, État civil, politique et commerçant du Bengale, ou Histoire des Conquêtes et de l’administration de la compagnie anglaise dans ce pays, La Haye, Gosse fils, 1775, vol. 1, p. xxv ; voir aussi Willem G. J. Kuiters, The British in Bengal (1756-1773). A Society Seen through the Biography of a Rebel: William Bolts (1739-1808), préface de Peter J. Marshall, Paris, Les Indes Savantes, 2002.

[12]

William Bolts, État civil, politique et commerçant du Bengale…, op. cit., vol. 1, p. xxxix.

[13]

Harry Verelst, A View of the Rise, Progress and Present State of the English Government in Bengal, Including a Reply to the Misrepresentations of Mr. Bolts, and other Writers, Londres, Jean Nourse, 1772, p. 1.

[14]

John Z. Holwell, An Address to the Proprietors of India Stock, Shewing, from the Political State of Indostan, the Necessity of Sending Commissioners to Regulate and Direct their Affairs Abroad and Likewise the Expediency of Joining a Servant of Government in the Commission, Londres, Samuel Bladon, 1769, respectivement p. 31 et p. 27 ; sur les liens qui unissent Holwell avec les avocats du libre- échange voir L. S. Sutherland, op. cit., p. 147-148.

[15]

Alexander Dow, “An enquiry into the state of Bengal with a plan for restoring that kingdom to its former prosperity and splendor”, in T. Becket et P. A. de Hondt, The History of Hindostan, Londres, 1772 (trad. française, Fragments de l’histoire de l’Indostan, Londres, Société Typographique, 1776).

[16]

Abbé G. T. F. Raynal, Histoire philosophique et politique des Établissements et du Commerce des Européens dans les deux Indes, Amsterdam, 1re éd. 1770, 4 vols. L’ouvrage est publié en anglais, à Londres, en 1776 et connaît 14 éditions jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ; voir Dallas D. Irvine, “The Abbé Raynal and British humanitarianism”, The Journal of Modern History, III (4), 1931, p. 564-577.

[17]

Cité par F. Daigh van Aalst, op. cit., p. 297.

[18]

 Voir Bankey Bihari Misra, The Central Administration of the East India Company 1773-1834, Manchester, Manchester University Press, 1959.

[19]

Sur ces luttes, voir Sophia Weitzman, Warren Hastings and Philip Francis, Introduction de Ramsay Muir, Manchester, Manchester University Press, 1929.

[20]

Élaboré par le gouvernement de coalition auquel participait Edmund Burke, l’India Act fut d’abord rejeté par le Parlement en 1783, celui-ci renversant pour la première fois le gouvernement sur la question indienne. Mais la loi fut votée l’année suivante, présentée avec quelques modifications de forme plus que de contenu par le nouveau gouvernement tory, voir C. H. Philips, “The East India Company ‘Interest’ and the English government, 1783-1784”, Transactions of the Royal Historical Society, XX (4), 1937, p. 83-101.

[21]

Cité par L. S. Sutherland, op. cit., p. 280.

[22]

Alexis de Tocqueville, Ébauches d’un travail sur l’Inde (1843), in André Jardin (dir.), Œuvres, Paris, Gallimard, 1991, vol. 1, p. 983.

[23]

Nicholas B. Dirks, The Scandal of Empire. India and the Creation of Imperial Britain, Cambridge, Harvard University Press, 2006 ; parmi les critiques adressées à cet ouvrage voir notamment le compte rendu de Maya Jasanoff dans Journal of Colonialism and Colonial History (on line), 8 (2), 2007.

[24]

Voir Christopher A. Bayly, “The British military-fiscal state and indigenous resistance. India 1750-1820”, in Lawrence Stone (éd.), An Imperial State at War. Britain from 1689 to 1815, Londres, Routledge, 1993, p. 322-354.

[25]

Cité par Penelope Carson, “An imperial dilemma: the propagation of christianity in early colonial India”, Journal of Imperial and Commonwealth History, 18 (2), 1990, p. 171.

[26]

Si les jésuites sont arrivés en Inde dès le XVIe siècle dans le sillage des Portugais, les premières missions protestantes ne s’implantèrent qu’au XVIIIe siècle, d’abord dans les comptoirs danois, en 1706 à Tranquebar sur la côte de Coromandel, au sud de Pondichéry, et dans les années 1770 à Serampore, près de Calcutta, voir Matthew A. Sherring, The History of Protestant Missions in India, from their Commencement in 1706 to 1871, Londres, Trübner, 1875.

[27]

Les « anciens dissidents » désignent les Presbythériens, les Quakers et les Unitariens qui sont restés proches de l’Église d’Angleterre et de la SPCK, voir Penelope Carson, Soldiers of Christ: Evangelicals and India 1784-1833, PhD, London University, 1988, p. 15-50.

[28]

Clapham désigne la localité du sud de Londres où se retrouvent les membres de ce courant mené notamment par William Wilberforce, parlementaire et principal dirigeant du mouvement anti-esclavagiste dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ; sur l’importance de cette secte évangélique dans l’histoire de l’Inde coloniale voir Eric Stokes, The English Utilitarians and India, Oxford, Oxford University Press, 1959, en particulier p. 25-41.

[29]

Voir le programme d’action missionnaire baptiste exposé, en 1792, par William Carey, “An enquiry into the obligations of Christians, to use means for the conversion of the heathens (…)”, in Timothy George, Faithful Witness. The Life and Work of William Carey, Leicester, Inter-Varsity Press, 1991.

[30]

Henry Dundas, qui préside le Board of Control de 1784 à 1801, fut élevé au rang de membre du Cabinet en 1791 et assuma en outre la charge de Home Secretary, voir C. H. Philips, op. cit., p. 61-79.

[31]

Ibid., p. 80-117.

[32]

P. Carson, Soldiers of Christ…, op. cit., p. 39-47.

[33]

Ainslie Thomas Embree, Charles Grant and British Rule in India, New York, Columbia University Press, 1962, en particulier p. 158-177.

[34]

Entre 1750 et 1792, une dizaine de missionnaires protestants, membres de la Society for Promotion of Christian Knowledge, sont entrés dans le sous-continent indien. De 1793 à 1812, on compte 42 arrivées, dont 28 missionnaires baptistes, 11 membres de la London Mission Society et 3 de la Society for Promotion of Christian Knowledge, voir P. Carson, Soldiers of Christ…, op. cit., Appendix 3, p. 402-408.

[35]

Claudius Buchanan, Memoir of the Expediency of an Ecclesiastical Establishment for British India; both as the Means of Perpetuating the Christian Religion among our own Countrymen; and as a Foundation for the Ultimate Civilization of the Natives, Londres, T. Caldwell et W. Davies, 1805, p. 38 ; voir Allan K. Davidson, Evangelicals and Attitudes to India 1786-1813. Missionary Publicity and Claudius Buchanan, Oxford, The Sutton Courtenay Press, 1990, dans lequel le mémoire de Buchanan est reproduit en annexe.

[36]

Pour un cas dans le milieu orientaliste, voir Rosane Rocher, Orientalism, Poetry, and the Millennium: The Checkered Life of Nathaniel Brassey Halhed 1751-1830, Delhi, Motilal Banarsidass, 1983, en particulier p. 156-191.

[37]

A. K. Davidson, op. cit., en particulier p. 164-203.

[38]

P. Carson, Soldiers of Christ…, op. cit., p. 261-262.

[39]

Cité par George D. Bearce, British Attitudes towards India, 1784-1858, Londres, New York, Oxford University Press, 1961, p. 82.

[40]

Les comptages ont été effectués à partir du recensement nominatif des missionnaires installés en Inde établi par P. Carson, Soldiers of Christ…, op. cit., Appendix 3, p. 402-408.

[41]

C. H. Philips, op. cit., p. 263.

[42]

Voir Sudipta Sen, Empire of Free Trade. The East India Company and the Making of the Colonial Marketplace, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1998.

Résumé

Français

La phase d’émergence d’un pouvoir politique de type colonial en Inde, entre les années 1760 et 1810, peut être comprise comme la dépossession progressive, au profit de la couronne britannique, des prérogatives commerciales, juridiques et politiques concédées par le parlement de Londres à l’East India Company, une puissante compagnie privée de marchands. Cette évolution résulte à la fois de la crise interne de la compagnie provoquée par sa politique en Inde, de la montée des groupes d’intérêts économiques porteurs des valeurs du libre- échange et de l’émergence des mouvements missionnaires protestants, tous réclamant la libre circulation des capitaux, des hommes et des biens culturels religieux entre l’Angleterre et l’Inde. À terme émerge un univers social spécifique, le champ du pouvoir colonial, divisé entre la métropole et sa colonie sur laquelle s’exerce un pouvoir de domination dont les principes de légitimité se réfèrent aux seuls intérêts et valeurs des élites britanniques.

English

SummaryThe emergence of a colonial form of political power in India between 1760 and 1810 can be considered as a gradual dispossession, in favor of the British Crown, of the commercial, legal and political privileges granted by the London Parliament to a powerful private merchant company, the East India Company. This process was the outcome of several developments: the internal crisis triggered by the Company’s Indian policy, the rise of economic interest groups promoting the values of free trade, and the emergence of protestant missionary movements. All these actors demanded the free circulation of capital, men as well as cultural and religious goods between England and India. They contributed to the emergence of a specific social universe, the field of colonial power, divided between the metropole and its colony, subjected to a form of domination made legitimate by principles reflecting exclusively the interests and the values of the British elites.

Deutsch

Die Phase der Herausbildung einer politischen Herrschaft kolonialen Typs in Indien zwischen 1760 und 1810 kann als schrittweise Enteignung der Handels- Justiz- und Verwaltungsprivilegien, die der East India Company als bedeutender privater Handelsgesellschaft vom Londoner Parlament verliehen worden waren, zugunsten der britischen Krone verstanden werden. Diese Entwicklung war einerseits die Folge einer inneren Krise der Handelsgesellschaft, die von ihrer Indienpolitik ausgelöst worden war, und andererseits des Aufstiegs wirtschaftlicher Interessengruppen, die den Freihandel vertraten sowie der Entstehung protestantischer Missionsbewegungen, die beide den freien Verkehr von Kapital, Menschen und religiös-kultureller Güter zwischen England und Indien forderten. Langfristig entstand so ein spezifisches soziales Universum, das Feld kolonialer Herrschaft. Es ist gespalten zwischen dem Mutterland und der Kolonie, über die eine Herrschaft, deren Legitimationsprinzipien sich ausschließlich auf die Interessen und Wertvorstellungen der britischen Eliten beziehen, ausgeübt wird.

Español

ResumenLa fase de emergencia de un poder político de tipo colonial en la India, entre los decenios de 1760 y 1810, puede entenderse como el despojo progresivo –en beneficio de la corona británica– de las prerrogativas comerciales, jurídicas y políticas otorgadas por el Parlamento de Londres a la East India Compagny, poderosa firma privada de comerciantes. Esta evolución es producto de varios factores: la crisis interna de dicha compañía, consecuencia de su política en la India, así como el ascenso de grupos de intereses económicos portadores de los valores del librecambio y la aparición de movimientos de misionarios protestantes. Todos ellos reivindicaban la libre circulación de capitales, personas y bienes culturales religiosos entre Inglaterra y la India. Con el tiempo surge un universo social específico, el campo del poder colonial, dividido entre la metrópolis y su colonia. Sobre esta última se ejerce un poder de dominación cuyos principios de legitimidad están supeditados únicamente a los intereses y valores de las élites británicas.

Plan de l'article

  1. Une double contrainte : commerce et conquête
  2. L’East India Company comme champ de luttes
  3. Affaires privées et intérêt public
  4. Une logique d’État
  5. L’Inde, terre de mission
  6. Le triomphe du marché

Pour citer cet article

Lardinois Roland, « Entre monopole, marché et religion », Actes de la recherche en sciences sociales 1/ 2008 (n° 171-172), p. 90-90
URL : www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2008-1-page-90.htm.
DOI : 10.3917/arss.171.0090

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