Actes de la recherche en sciences sociales 2009/1-2
Actes de la recherche en sciences sociales
2009/1-2 (n° 176-177)
160 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782020987318
DOI 10.3917/arss.176.0004
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Vous consultezL’engagement des intellectuels : nouvelles perspectives

AuteursFrédérique Matonti du même auteur

Gisèle Sapiro du même auteur


...


Jusqu’aux années 1980, les recherches historiques ou sociologiques sur les intellectuels ont été peu nombreuses. Depuis leur apparition, au moment de l’Affaire Dreyfus, en tant que groupe dans l’espace public, leur désignation d’abord péjorative s’était banalisée. Mais surtout l’intérêt pour cet objet avait été progressivement monopolisé par les intellectuels eux-mêmes, qu’ils soient au cœur de polémiques ou au contraire de plaidoyers pro domo de ceux qui entendaient justifier ainsi leur entrée en politique – le Plaidoyer pour les intellectuels (1972) de Jean-Paul Sartre venant ainsi répondre à L’Opium des intellectuels (1955) de Raymond Aron. Après la mort de Sartre en 1980 et d’Aragon en 1981, qui paraissait clore une ère, comme en témoignent les litanies sur la « mort des intellectuels », les travaux universitaires sur ce thème ont connu une croissance exponentielle. Schématiquement, deux manières d’en traiter se sont imposées. La première, plutôt représentative de l’histoire politique, se présente comme l’étude de leurs prises de position, au gré des sollicitations, des événements et des crises politiques. Ceux qui font profession d’écrire, de penser ou de peindre, sortent alors de leur « tour d’ivoire » pour reproduire le geste fondateur du « J’accuse... ». La seconde, relevant de l’histoire sociale et de la sociologie, dans la lignée notamment des travaux de Pierre Bourdieu, suppose que l’orientation politique de ces prises de position, et même leurs formes (la pétition, la déposition lors d’un procès, la tribune dans les journaux ou l’œuvre engagée) s’expliquent avant tout par la position de chacun de ces intellectuels au sein de leur espace professionnel respectif.

2 C’est dans cette dernière perspective que se place le présent numéro consacré aux engagements intellectuels. Il se propose d’explorer des pistes moins balisées, à partir d’une réflexion sur les transformations des modes d’intervention politique des intellectuels depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ce qui conduit à prendre en considération des professions moins étudiées, en particulier les chercheurs en sciences humaines et sociales et les biologistes, et à s’interroger sur les enjeux et les effets politiques des transferts culturels.

3 Les progrès de la division du travail intellectuel ont entraîné, en effet, l’affirmation de la figure de l’expert, qui propose un diagnostic fondé sur sa compétence certifiée dans un domaine particulier, à l’opposé de l’intellectuel « universaliste » intervenant sur tous les fronts en se prévalant du capital symbolique qu’il a acquis dans sa spécialité. Cette évolution correspond au développement des sciences humaines et sociales et à l’apparition des think tanks, qui produisent une expertise à destination des « décideurs » en vue de l’élaboration de politiques publiques. S’il remonte au XIXe siècle dans des domaines comme la psychiatrie ou la médecine hygiéniste, ce mode d’intervention des sciences sociales dans la sphère politique s’est institutionnalisé aux États-Unis au cours de la première moitié du XXe siècle. Importé en France, il a été légitimé après la guerre par les instances étatiques (le Cinquième Plan), politiques (les partis) et syndicales (la CFDT notamment). Il entre, dès lors, en concurrence avec les modes d’intervention plus anciens, qu’il s’agisse du moralisme des intellectuels conservateurs, du prophétisme de l’intellectuel universaliste, alors incarné par Sartre, ou des actions subversives des avant-gardes, comme le montre la théorisation par les situationnistes de la résistance au processus de spécialisation. La conception foucaldienne de « l’intellectuel spécifique », qui redéfinit la fonction critique de l’intellectuel en la limitant à son domaine de compétence, peut être lue comme une réaction à la reconnaissance sociale qu’a acquise la figure de l’expert. Reconnaissance dont témoigne aussi l’intervention croissante des savants dans l’espace public dès le milieu des années 1960, axée sur une analyse plus ou moins biologisée du monde social et sur la production de normes de comportement centrées autour du bien-être, qui constitue une forme particulière de l’engagement expert.

4 L’importation de ce mode d’intervention en France pose plus généralement la question des effets de la circulation internationale des idées et des modèles sur l’évolution des formes de l’engagement des intellectuels. Elle soulève aussi la question des médiateurs et du rôle politique qui peut être le leur. Le cas de l’importation des formalistes russes en France permet d’étudier une forme tout à fait spécifique d’engagement intellectuel, celui des traducteurs, quand ils transmettent des œuvres venues de pays où les champs intellectuels et artistiques sont soumis aux pouvoirs temporels. Comme dans d’autres cas de littératures de l’Est, les conditions de production, de publication, voire de réception, sont tellement contrôlées par l’État soviétique, que l’essentiel des textes théoriques des formalistes russes, écrits dans les années 1910 et 1920, survivent au-delà de cette période seulement parce qu’ils circulent en exil. Plus encore, alors qu’une bonne part de la critique française voit dans ces écrits les fondements de la linguistique structurale, une autre partie d’entre-elle, la plus politisée utilise la publication de ces écrits en France comme un plaidoyer contre l’art de parti mais aussi comme une protection physique de leurs auteurs lorsqu’ils vivent toujours en URSS.

5 Les médiateurs peuvent infléchir le sens politique d’une œuvre, comme l’illustre le cas de la réception de celle du philosophe John Rawls en France, dont la conception de l’équité devient un marqueur de droite dans le débat public français. La comparaison avec l’appropriation de celle de l’économiste Amartya Sen par la gauche intellectuelle révèle les enjeux politiques qui sous-tendent l’importation des théories de la justice en France et les postures différentes des médiateurs, expertise d’État pour Rawls, critique sociale pour Sen.

6 Les divers sens que peut prendre une même théorie sociale dans des conjonctures socio-culturelles et politiques différentes invitent au comparatisme. Une telle démarche serait nécessaire pour comprendre, par exemple, tout ce qui rapproche et qui sépare la notion de « public sociology » (« sociologie publique ») élaborée par le sociologue américain Michael Burawoy dans le discours présidentiel qu’il a prononcé en 2004 à l’American Sociological Association (ASA), et dont des extraits sont traduits dans ce numéro[1][1] On trouvera la traduction du texte intégral sur le site...
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, de celle de « sociologie critique » forgée par Pierre Bourdieu. S’il y a une évidente affinité entre les deux notions, comme le suggère le fait que le premier se réclame entre autres du second, un rapprochement terme à terme ne pourrait qu’induire en erreur. Seule une reconstitution de l’espace des prises de position au sein duquel elles ont vu le jour et du système de catégorisation propre à chacun des champs concernés, lesquels doivent être à leur tour rapportés à leur structuration interne, à leur position au sein des disciplines de sciences sociales et à leur histoire, leur conférerait tout leur sens. La classification suggérée par Burawoy des différentes postures du sociologue en est une bonne illustration. Réservant le terme de « critical sociology » (« sociologie critique ») à la dimension réflexive de l’activité sociologique, il la distingue à la fois de la « policy sociology », sociologie à destination des politiques publiques, appelée ici « sociologie experte » bien que l’extension de la notion d’expertise soit plus large, et de la « professional sociology », qui désigne, en référence aux catégories d’analyse forgées par l’épistémologue Imre Lakatos, les recherches menées par les sociologues universitaires, et qu’on a traduite ici par « sociologie académique » faute de pouvoir utiliser l’équivalent français de « sociologie professionnelle », qui renvoie en France à la sociologie non universitaire.

7 Si ces différences de découpage s’ancrent dans des traditions et des histoires structurales distinctes, la démarche comparative ne peut non plus faire l’économie d’une étude croisée des transferts entre les deux pays. Ainsi, alors que l’impératif de « neutralité axiologique », qui s’est imposé dans les sciences sociales étasuniennes après la Deuxième Guerre mondiale (notamment contre le marxisme) et qui a été importé en France à partir des années 1960, a été brandi contre la sociologie critique dans les années 1990, la sociologie publique se revendique de la tradition française de l’engagement du chercheur. Le retentissement qu’a eu la prise de position du président de l’ASA aux États-Unis et plus largement dans le monde, du fait de la position centrale qu’occupe la sociologie américaine dans l’espace transnational, a en retour légitimé en France, à la faveur de la conjoncture politique et de la disparition de Pierre Bourdieu, une forme d’engagement longtemps décriée, et désormais largement revendiquée, y compris par d’anciens détracteurs de la sociologie critique. Si cette histoire croisée reste à faire, le débat auquel a donné lieu le discours de Burawoy[2][2] Voir notamment les réactions réunies par Clawson et al. ...
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, dont on trouvera quelques extraits dans le dossier, invite à poursuivre la réflexion sur les rapports entre sociologie et société dans différents pays du monde et sur l’engagement du sociologue.

 

Notes

[1] On trouvera la traduction du texte intégral sur le site de la revue. Retour

[2] Voir notamment les réactions réunies par Clawson et al. (éd.), Public Sociology, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California Press, 2007.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Frédérique Matonti et Gisèle Sapiro « L'engagement des intellectuels : nouvelles perspectives », Actes de la recherche en sciences sociales 1/2009 (n° 176-177), p. 4-7.
URL :
www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2009-1-page-4.htm.
DOI : 10.3917/arss.176.0004.