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Cahiers d'études africaines

2005/3-4 (n° 179-180)



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La domesticité et la prostitution constituent des secteurs où sont majoritairement orientées les femmes étrangères non qualifiées [1]  Même lorsqu'elles sont qualifiées, certaines migrantes... [1] originaires de pays défavorisés. Des cas d'« esclavage moderne » dans ces deux secteurs ont été reconnus et dénoncés par les organismes français et internationaux. La « traite » des êtres humains et l'« esclavage moderne » font l'objet de discours médiatiques et politiques qui insistent sur la prédominance des femmes et des enfants parmi les victimes. S'ils sont effectivement majoritaires, il existe une prostitution d'hommes étrangers (Pourette 2005) et des hommes étrangers sont embauchés dans le secteur de l'entretien par des entreprises publiques et privées (Bretin 1997). Ce texte sera consacré aux femmes migrantes car les secteurs de la domesticité (dans le privé) et de la prostitution leur sont historiquement et structurellement assignés et qu'elles sont les plus nombreuses parmi nos interlocuteurs.

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À partir de nos données ethnographiques, nous proposons de repenser les questions liées à la « traite » et au « trafic » des femmes et de reconsidérer les fondements et les enjeux de leur implication dans ces processus. Ces éléments ne relèvent pas de particularités individuelles mais sont indissociables des structures de domination, liées aux rapports sociaux de sexe, de classe et d'origine.

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Dans notre approche, la « traite » [2]  Le terme « trafic » (« smuggling ») renvoie au transfert... [2] ne se réduit pas à une forme de franchissement des frontières (nationales) ou à une dimension transnationale. Nous nous appuyons sur l'analyse d'un « trafic » lié à une mobilité interne des « bonnes » dans le sens rural/urbain au Maroc et qui reflète l'importance des violences subies par les femmes dans les sociétés d'origine. Les violences se perpétuent aussi dans la migration externe. Le Maroc se situe en tête des pays du Maghreb et de plusieurs pays d'Afrique en ce qui concerne la provenance des victimes repérées par le Comité contre l'esclavage moderne en France et dans d'autres pays européens [3]  Deux entretiens que nous avons réalisés avec S. Zahi,... [3] . Mais des femmes originaires de nombreux pays en développement sont représentées parmi les victimes de la « traite » dans les secteurs de la domesticité et de la prostitution.

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Nous montrons dans cet article que les formes contemporaines de « traite » des femmes et de leur exploitation comme domestiques ou prostituées s'enracinent dans des réalités sociales et des structures d'exploitation, dont les fondements sont loin d'être nouveaux et préexistent aux cas dénoncés actuellement. Il s'agit de la domination économique et de l'inégalité des rapports entre hommes et femmes qui poussaient autrefois de jeunes femmes de milieu défavorisé à quitter leur village pour être employées en ville comme domestique ou « fille de joie » (Corbin 1989) — cette forme de mobilité, spatiale et économique, existe toujours — et qui les poussent aujourd'hui, de manière plus ou moins involontaire, dans des filières ou des réseaux internationaux. S'il importe de dénoncer toutes formes d'exploitation dont les femmes font l'objet, il est réducteur de les ramener à des situations actuelles qui ne concerneraient que des figures de l'Autre (le trafiquant étranger, la victime d'Europe de l'Est ou d'Afrique). Cela revient à ne pas prendre en considération leurs fondements sociohistoriques et leur inscription dans les rapports sociaux de classe, de genre et d'origine.

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Dans la première partie de ce texte, nous montrons en quoi la domesticité et le travail sexuel constituent deux secteurs « traditionnels » d'exploitation des femmes. La deuxième partie présente l'étude d'un village du Haut-Atlas marocain dans lequel un « trafic » de « petites bonnes » est organisé vers la ville. La troisième partie de l'article analyse, à partir d'histoires de vie de femmes migrantes en France, la manière dont volontés d'émigrer et « trafics » sont imbriqués.

La domesticité et le travail sexuel : deux secteurs d'exploitation des femmes

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Geneviève Fraisse (1998) distingue le « travail domestique » du « service domestique ». Le premier renvoie à l'ensemble des tâches accomplies par toutes les femmes dans leur foyer (ménage, rangement, courses, soins aux enfants et aux personnes vivant dans le foyer...) et a fait l'objet d'une théorisation importante par des recherches féministes (Delphy 1998). Les services domestiques renvoient pour leur part à l'emploi domestique, c'est-à-dire au travail effectué par les employées domestiques, et qui constitue « une des principales formes d'emploi féminin dans la plus grande partie du monde » (Destremau & Lautier 2002 : 249). Les services domestiques, que nous désignerons aussi par le terme « domesticité » ont fait l'objet d'une théorisation bien moins importante que le « travail domestique » et les recherches en sciences sociales consacrées à l'emploi domestique sont encore rares (ibid. : 250-251). Si ce texte est consacré en partie aux services domestiques et non au « travail domestique », nous pouvons établir un lien entre ces deux activités généralement réservées aux femmes.

« Travail domestique », « services domestiques », « services sexuels »

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Le « travail domestique » englobe la totalité des tâches dédiées à la reproduction du foyer et au bien-être de ses membres. Il s'agit d'un travail invisible, non rémunéré et non reconnu en tant que travail, qui s'accomplit dans la sphère privée. Il comprend aussi les « services sexuels » rendus au conjoint (Tabet 2004). Dans des situations de crise et de nécessité économique, des femmes et des jeunes filles sont poussées ou cherchent à s'employer à l'extérieur du foyer (dans une famille ou une entreprise) pour effectuer le même type de tâches domestiques, mais en échange d'une rémunération, d'un hébergement ou de toute autre compensation. La domesticité, tout comme le travail sexuel, ne peut pas être pensée sans évoquer la mobilité des femmes et des jeunes filles : mobilité de son propre foyer (familial ou conjugal) à celui d'employeurs appartenant à une autre classe sociale, mobilité du village vers la ville, mobilité d'une région ou d'un pays pauvre vers une région ou un pays plus riche.

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Les recherches ethnographiques sur la prostitution (Tabet 2004 : 1-53 ; Handman & Mossuz-Lavau 2005) montrent que le terme « prostitution » dans son usage courant est réducteur par rapport aux multiples formes que peuvent prendre les échanges comprenant un acte ou un service sexuel. Nous préférons utiliser l'expression « services sexuels » ou « travail sexuel » pour désigner l'échange d'un ou plusieurs actes sexuels contre une compensation, quelle qu'en soit la nature : argent, nourriture, hébergement, statut social, régularisation administrative, etc.

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La littérature et les historiens rapportent de nombreux cas où il est demandé aux employées domestiques d'avoir des relations sexuelles avec leur employeur. Il est connu que les domestiques étaient parfois aussi utilisées pour l'initiation sexuelle des fils de familles riches. Ainsi, Mohammed Ennaji (1997 : 66) signale l'utilisation des « bonnes » au Maroc du XIXe siècle pour l'initiation sexuelle des enfants : « aux dires de Lemoine, "les familles aisées établissent leurs fils dans une petite maison avec une négresse de confiance avant l'âge de mariage" ». Geneviève Fraisse (1979 : 129-130) évoque la figure (littéraire) de « la prostitution gratuite où la bonne sert à l'époux et au fils, suivant les cas ». Au Maroc, de nombreuses « bonnes » deviennent mères célibataires à la suite d'abus sexuels perpétrés par leur employeur (Calcetas-Santos 2000). Aussi, en France, les mères célibataires démunies sont des « candidates faciles » pour les services domestiques (Fraisse 1979 : 119). Maria Arondo (cité dans Fraisse 1979 : 135) livre des statistiques sur l'importance de la prostitution chez les domestiques : en France 28 % de prostituées sont d'anciennes employées de maison, 20 % en Espagne et au Portugual et 98 % au Brésil.

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Nos recherches ethnographiques à Paris nous ont amenées à rencontrer des femmes engagées pour effectuer des tâches domestiques ou des activités de service (dans la restauration par exemple) et auxquelles l'employeur demandait aussi des services sexuels. Nous avons également rencontré des jeunes femmes qui ont commencé par être « bonnes » ou femmes de ménage avant de se prostituer, et d'anciennes prostituées qui ont quitté le secteur des services sexuels pour garder des enfants, s'occuper de personnes âgées ou être femmes de ménage ou serveuses (« au noir » le plus souvent).

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Au-delà du fait que les services domestiques peuvent comprendre des services sexuels, la domesticité et le travail sexuel constituent deux secteurs comparables. Il s'agit de secteurs d'emploi informels, non reconnus, réservés aux femmes et aux jeunes filles — et parfois à des garçons ou des jeunes hommes — les plus démunies. Il s'agit de deux secteurs invisibilisés en tant que secteurs d'emploi, d'une part parce que ces activités sont réalisées au cœur du privé et de l'intime, d'autre part parce qu'elles reposent sur des activités « traditionnellement » réservées aux femmes, et supposées ne pas nécessiter de professionnalisation, ni produire de richesse économique. Or, Paola Tabet montre l'apport du travail des femmes au niveau individuel, familial et sur le plan des économies nationales (Tabet 2004 : 138). Par ailleurs, services domestiques et travail sexuel partagent des conditions de travail similaires. L'invisibilité des activités effectuées, des lieux privés où elles sont réalisées et le fait qu'il s'agisse de services [4]  Geneviève FRAISSE (1998 : 153) note, en parlant de... [4] rendus à des particuliers favorisent les abus : l'exploitation physique, sans respect de la personne, du travail effectué, des tarifs ou de la rémunération demandés, ni des horaires de travail ; la stigmatisation et les atteintes psychologiques dues à des attitudes humiliantes, dégradantes, insultantes. La domesticité comme le travail sexuel sont des secteurs éminemment dévalorisés, sous-payés, non professionnalisés [5]  La France est le seul pays européen à avoir entrepris... [5] qui échappent à la législation du travail et largement réservés aux femmes en situation administrative et politique précaire [6]  Les garçons et les hommes prostitués sont soit absents... [6] .

Mobilité, domesticité, prostitution

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Les migrations féminines associées aux services sexuels et/ou aux services domestiques ont une longue histoire. Dans ses recherches sur le « trafic » des femmes pour leur exploitation sexuelle, Lynellyn D. Long (2004) signale par exemple que les autorités britanniques envoyaient des femmes ayant commis de petits délits en Australie pour peupler leur colonie. Parent-Duchâtelet (cité par Tilly & Scott 2002 : 202) a découvert qu'en 1836 la majorité des prostituées parisiennes étaient arrivées depuis peu dans la capitale et que presque un tiers d'entre elles étaient des servantes abusées et abandonnées enceintes ou avec des enfants. Louise A. Tilly et Joan W. Scott évoquent les mêmes réalités en Angleterre au XIXe siècle (ibid.). Alain Corbin (1989) montre qu'à la même période, à Paris, de nombreuses prostituées étaient originaires de pays à tradition migratoire internationale. Nous disposons également de données sur la prostitution coloniale et le déplacement de femmes « indigènes » destinées à des bordels militaires de campagne fréquentés par des militaires « indigènes » et français (Taraud 2003 ; Ferhati 2002 ; Moujoud & Teixeira 2005 : 377-395). Toutefois, ces déplacements de femmes ne sont pas désignés par le terme « trafic » alors qu'ils s'inscrivent dans des processus similaires aux « trafics » actuels. Paola Tabet (2004 : 136) évoque, à propos de la croissance de Nairobi en tant que ville coloniale, les « déplacements de femmes pour servir » les « demandes de ces travailleurs [colons ou hommes natifs des colonies] sur le plan domestico-sexuel, mais aussi les politiques de l'administration coloniale ». La même situation s'applique au Maroc pendant la période coloniale, comme en témoignent les données ethnographiques sur le travail des femmes (Adam 1968 : 277 ; Montagne 1952 : 234 ; Rivet 1999 : 319). Ces auteurs évoquent une figure emblématique des activités de services liés à la sphère « domestico-sexuelle », celle de « l'institution de la garsûna, sorte de "servante-maîtresse" qui tient le ménage d'un groupe d'ouvriers célibataires et loge avec eux » ; André Adam (1968 : 277) en parle comme une « solution » en faveur des hommes villageois chez qui l'émigration crée des « problèmes conjugaux ». Daniel Rivet (1999 : 319) signale aussi le personnage de la « garçouna » [7]  Il s'agit du même terme, dont la transcription dialectale... [7] , « veuve ou divorcée bonne à tout faire régentant les chambrées de mineurs » et des « cantinières partageant la vie, en garnison, des "askri" [soldats] avant 1912 ».

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De nos jours, la mondialisation et l'intensification des flux migratoires et économiques favorisent le développement des migrations féminines transnationales et « ont inversé le modèle migratoire qui, jusqu'à une date récente, était à forte (voire quasi-totale) prévalence masculine » (Tabet 2004 : 135) [8]  Les femmes sont depuis longtemps présentes en migration,... [8] . Dans les milieux favorisés, la division sexuelle du travail persiste sous certaines formes (Delphy 1998), mais les tâches dégradantes sont reléguées à d'autres femmes, de classe inférieure, souvent d'origine étrangère. De par leur appartenance sociale, ethnique et leur situation économique et de par leur activité de « bonne », elles occupent une position radicalement opposée à celle des femmes qui les embauchent et qu'elles « secondent » ou « remplacent » dans ce « travail de femmes ». Il s'agit d'une altérité socialement construite, non pas en fonction d'une appartenance ethnique spécifique, mais en fonction d'une position sociale infériorisée. Les domestiques (Fraisse 1979) et les prostituées (Pheterson 2001) incarnent l'image dévalorisée de femmes disqualifiées et indignes. Geneviève Fraisse (1979 : 107) pose ainsi la question : « L'employée [de maison] est une paria ? » « On cherchait précédemment si l'employée était ou non une ouvrière sur le registre légal ; puis si elle était une personne sur le registre humain. En fait, qu'on parle loi ou qu'on parle mœurs, tout se tient : elles restent exclues de quelque chose » (ibid. : 106).

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Les catégories de domestiques et de prostituées sont socialement construites, souvent implicitement, en tant que « races » et, par conséquent, exposées à des exclusions et à des violences à caractère racial. Nous renvoyons ici aux processus d'exploitation et de « racialisation » en tant que pratiques concrètes et représentations, qui, comme l'écrit Maurice Godelier (1984 : 198) pour la Grèce ancienne, « attachent une valeur positive ou négative à un individu ou à un groupe selon la tâche (matérielle ou symbolique) qu'il accomplit et lui confère un statut dans une hiérarchie sociale ». Les groupes ainsi circonscrits et « racialisés » ou « ethnicisés » ne constituent toutefois pas des groupes objectivement distincts : domestiques et employeurs partagent parfois la même origine ethnique, cependant les seconds construisent les premières en groupe différent et disqualifié [9]  C'est le cas par exemple des Chinois originaires du... [9] . Comme l'ont montré Véronique de Rudder, François Vourc'h et Christian Poiret (2000 : 155), l'ethnicité « ne repose pas sur un substrat aisément objectivable. Elle ne peut être saisie que dans l'interaction. [...] Il n'y a pas d'abord des groupes ethniques, puis mise en relation, c'est tout au contraire cette relation qui est première, car c'est elle qui produit et modélise l'ethnicité ». Cela rejoint les propos de Pierre Bourdieu (1989 : 31-32) lorsqu'il écrit : « Le paysan devient "paysan", au sens que l'injure citadine donne à cet adjectif. » Il relève « la logique du racisme qui s'observe aussi entre les classes » et qui fait que « le paysan est sans cesse obligé de compter dans sa pratique avec la représentation de lui-même que les citadins lui renvoient ; et il reconnaît encore dans les démentis qu'il lui oppose la dévaluation que le citadin lui fait subir ». Au XIXe siècle, il était dit des ouvriers qu'ils appartenaient à une autre « race ». La « race », indépendamment de la réalité qu'on lui attache, est d'abord la marque, le signe d'une différence et d'une infériorité radicalisées. Que cette différence se cristallise dans une marque biologique ou qu'elle soit d'ordre comportemental ou social, le processus de différenciation à l'œuvre est le même. « Le racisme est défini en ce qu'il s'applique à l'étranger, à l'étrange, l'autre, l'hétérogène, en opposition à l'homogène, l'habituel, le moi » (Guillaumin 1972 : 77). La même logique est à l'œuvre au Maroc où, dans les villes, les domestiques originaires de la région berbérophone du Haut-Atlas sont désignées du nom des habitants de cette région — les Chleuhs — et exposées à des pratiques d'ethnicisation. Les relations sociales les construisent en tant que groupe dominé ayant des difficultés d'accès aux ressources économiques, politiques, culturelles et sociales. Des stéréotypes de discrétion, de gentillesse et de confiance, qui ont été relevés dans le contexte colonial à propos de la même population (Trystran 1957 : 47 ; Adam 1968 : 371), existent actuellement à Casablanca et vont de pair avec des stéréotypes négatifs. En témoignent le terme féminin, chliyha, et le terme masculin, chleyh, diminutifs répandus pour évoquer la docilité ou la gentillesse et l'obéissance, mais aussi la saleté, l'avarice et le non-savoir-vivre des Chleuhs. Ces derniers sont réputés avares, peureux et, comme les ârubiyya, des campagnards arabophones, arriérés. L'ensemble de ces éléments, lorsqu'ils concernent des jeunes filles domestiques [10]  Nous traitons ci-après du « trafic » de « bonnes »... [10] éloignées de leur famille et de milieux défavorisés, construit un rapport social de « racialisation » de ces employées, rapport qu'exprime l'expression relevée chez les employeurs, rjjehtra bnadem, « je l'ai rendue être humain ».

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La domesticité, en établissant des distinctions entre femmes domestiques et femmes employeurs, institue des rapports de pouvoir entre femmes de conditions différentes et crée ainsi des oppositions internes au groupe des femmes. Ces oppositions ne se superposent pas nécessairement à une distance nationale : en France, des migrantes africaines sont exploitées par d'autres migrantes africaines, installées depuis plus longtemps, et des « bonnes » du Maroc sont victimes de violences souvent infligées par des personnes de la même origine. Cela se retrouve aussi au Maroc, où des migrantes internes travaillent comme domestiques à Casablanca, comme nous allons le voir.

Les « bonnes » issues d'un village du Haut-Atlas, ou l'émigration imposée ?

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Le recours à une main-d'œuvre féminine très jeune, 12 à 22 ans pour les personnes rencontrées, est l'une des données de la domesticité au Maroc [11]  Concernant les enfants, la législation de ce pays stipule... [11] . Depuis les années 1980 déjà, il est question de parler d'un « phénomène urbain » qui « a pris une ampleur particulière » et d'une « composante structurelle de la famille citadine » (Salahdine 1987 : 113). Le « phénomène » des « petites bonnes » adolescentes d'origine rurale devient « massif » suite à l'élargissement des couches moyennes et à l'accès de femmes au travail reconnu et salarié, au Maroc et ailleurs (Varrel 2002). Mais il n'y a pas eu de réflexion critique sur la division sexuelle du travail, ni de prise en charge institutionnelle, étatique, des travaux domestiques imputés aux femmes (Delphy 2003).

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La domesticité dont il sera question ici [12]  Le terrain a eu lieu dans une grande ville du Maroc,... [12] est celle qui relève d'une réalité produite à la suite d'un mouvement migratoire ; nous ne parlons pas de formes de domesticité qui peuvent concerner d'autres types d'employées citadines, expérimentées et salariées par exemple. Nous établissons aussi une distinction entre migration interne passive et migration interne active, entre une petite fille qui a subi l'émigration et la femme ou jeune fille dont l'itinéraire résulte d'une démarche élaborée en dépit des obstacles et faute d'autres choix. Des « bonnes », issues d'un village, que nous appellerons ici « Tuda » [13]  Nous préférons préserver l'anonymat du village concerné... [13] , situé dans les hautes vallées de l'Atlas, au Sud du Maroc, ont été livrées sous contrat informel par leurs parents, ou plutôt par l'un des deux, au service domestique. Cela s'inscrit souvent dans une stratégie de résolution d'un conflit, suite à un veuvage et un remariage, et surtout de promotion sociale sur le long terme.

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Le village est localisé dans une région berbérophone et se situe à plus de 350 km de Casablanca. Venir d'une région « éloignée », du point de vue de la distance au sens pluriel, géographique, ethnique, culturelle et économique, aboutit à des exploitations et à une domination matérielle et en termes de représentations de soi et des autres. Des campagnardes d'autres origines rencontrées dans la même ville connaissent des situations parallèles, mais pour celles issues de Tuda, la distance géographique est un facteur supplémentaire de vulnérabilité. Il n'existe pas de transport en commun à la disposition des habitants dans le village. Lorsqu'elle désire y retourner, contre l'accord de ses employeurs, la « bonne » doit attendre l'arrivée de son père ou de l'intermédiaire pour l'accompagner et elle n'a pas les moyens de les contacter. Le village n'est équipé ni de lignes téléphoniques, ni de services de poste, ni d'électricité. La durée minimale de travail est donc de six ou douze mois [14]  On peut noter que, en revanche, lorsque les employeurs... [14] . Tuda n'incarne pas une situation particulière, mais une situation significative de l'intrication des rapports sociaux de pouvoir.

Pourquoi un village du Haut-Atlas ?

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L'historien Daniel Rivet (1999 : 102) écrit : « Après la confession, qui discrimine la minorité juive, le statut, qui infériorise les hommes de condition servile, le genre de vie constitue le troisième agent de diversification de la société marocaine en démarquant la ville de la campagne de manière tranchée. » Il évoque aussi une expression, de Hubert Lyautey, premier résident général pendant le Protectorat d'avril 1912 à octobre 1925 : le « Maroc utile », qui ne comprend pas certaines régions, comme le Haut-Atlas (ibid. : 57). En quelques décennies, un énorme fossé s'est creusé entre la majorité des zones campagnardes et les villes ; l'urbanisation accélérée s'effectue au détriment des régions toujours dites « naiyya », éloignées, de ce qu'on appelait lors du Protectorat, le « Maroc utile », qui centralise les infrastructures et les institutions. De 1990 à 1999, 70 % des personnes touchées par l'augmentation du taux de pauvreté au Maroc « ajusté », pour reprendre la formulation de Myriam Catusse (2005), se trouvent en milieu rural. Pour ce qui est du système de la protection sociale, il est « à bien des égards élitiste, pyramidal et centré sur la protection des salariés urbains du secteur formel et public » (ibid. : 227).

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Le Haut-Atlas fait partie de ces régions du sud du Maroc où la répression et « l'exploitation totale et méthodique » ont trouvé, selon Abdellah Baroudi (1983 : 699), « leur champ d'application et d'expérience ». Dans le Maroc précolonial, la région a été violentée par les interventions du Makhzen (Montagne 1952 : 24-25). Elle a connu ensuite, pendant la colonisation, un prolongement de la répression dont les objectifs visaient l'asservissement, l'exploitation de la force de travail et des ressources du pays (Baroudi 1983 : 691-692). Les ca ïds ont été instrumentalisés par le Protectorat au point de conduire, selon Daniel Rivet (1999 : 310), à une « catastrophe » pour les habitants.

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À Tuda, village situé dans la partie la plus élevée de cette région historiquement violentée, on assiste actuellement à une émigration typique qui se présente sous forme d'un « trafic » de jeunes filles domestiques. Il existe une « professionnalisation » de la domesticité et des intermédiaires, qui font des allers-retours entre le village et la ville, amènent des filles et les placent une fois par mois dans des familles casablancaises notamment. Le transit ou tatransit en français berbérisé, ou parfois trafic, est le nom que porte leur moyen de transport et qui désigne en même temps leur voyage. Ce sont les seuls qui « montent » dans ce village de haute montagne et qui transportent les personnes, immigré(e)s de retour au village ou villageois(es) désirant faire une démarche médicale ou administrative en ville. Le personnage principal de ce commerce, maintenant retiré mais dont les deux garçons ont pris la relève depuis la moitié des années 1980, est surnommé taumatique, un mot dérivé de « automatique ». Il semble que cet homme répondait à ses clients soucieux ou méfiants par cet adjectif afin de les rassurer, leur signifier que la demande sera réalisée et surtout, dit-on, pour ne pas perdre de temps en explications.

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L'absence d'un élan en faveur de la croissance économique dans cette région et les représentations de la vie citadine ont favorisé l'invention de ce « trafic » interne qui a pris des dimensions nationales. La situation de ce village donne à l'exploitation un sens pluriel, structurel, celui de rapports de domination qui « fonctionnent en même temps comme rapports sociaux de production » (Godelier 1984 : 32). La domination s'exerce par les conditions matérielles d'existence et les violences physiques, culturelles et sociales. À l'inégalité de classe, s'ajoute une inégalité ethnique, puisque la dimension berbère [15]  Il ne s'agit pas de dire que le pouvoir central est... [15] est dévalorisée au niveau des « biens symboliques » (Boukous 1995). Sur le plan économique, l'urbanisation et l'industrialisation ont porté atteinte à l'agriculture de subsistance, et donc au travail des femmes (Mernissi 1981), dans ces régions ayant été « pacifiées ».

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Le « trafic » des jeunes filles de ce village prend son origine dans le développement inégal, tout en étant favorisé par les transformations socioculturelles et peut-être par l'absence d'une tradition migratoire, masculine et familiale, vers les villes. Lors du Protectorat, les montagnes ont constitué, pour des raisons politiques, un réservoir de main-d'œuvre pour les exploitations internes et pour la Métropole. Jacques Berque (1955 : 101) affirme que « l'Atlas est grand pourvoyeur de main-d'œuvre saisonnière ou permanente » mais, comme l'écrit Robert Montagne (1952 : 49) dans son travail sur la naissance du prolétariat marocain, « les zones de haute montagne demeurent pratiquement à l'écart de l'émigration ». En tant que village de haute montagne, Tuda n'a pas connu le recrutement officiel de la main-d'œuvre. On peut se demander si c'est aussi à la suite de cette « exclusion » que ses habitants ont développé une « spécialisation » dans l'émigration des « bonnes ».

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Cette domesticité est la conséquence de la domination économique et politique des régions rurales et elle illustre des rapports sociaux de pouvoir « surchargés » de sens, pour reprendre les expressions de Maurice Godelier (1984 : 66). Les jeunes filles font preuve d'un certain partage de représentations (ibid. : 25) liées à l'urbanité et à la « modernité », avec des employeurs de conditions opposées, dont le pouvoir est perçu comme un service qui leur est rendu, à elles et à leur groupe d'appartenance. Ce « trafic » se construit à une période où les divisions internes aux groupes de femmes sont renforcées (Mernissi 1981). Certaines citadines ayant accédé à une formation reconnue obtiennent des privilèges auparavant réservés aux hommes ; d'autres, majoritairement rurales, sont dites inactives et orientées vers les travaux de services que les premières ne veulent plus assumer et que les hommes n'effectuent pas.

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La domination à l'encontre des « bonnes » est liée d'une part à leur appartenance à un groupe subordonné, et d'autre part aux rapports sociaux de sexe. Le droit à l'héritage n'est pas reconnu pour les femmes et les filles de la région (Montagne 1952 : 22). Elles travaillent des terres dont elles ne peuvent être propriétaires. En dehors des obligations domestiques, le ménage, la cuisine, l'éducation des enfants et les soins à ces derniers et aux personnes âgées, elles assurent le transport de l'eau, la corvée du bois, elles s'occupent de l'élevage d'animaux, fabriquent des tapis, des produits artisanaux et ont des activités saisonnières comme le ramassage des noix. Le statut de jeunes filles, lui, relève aussi de rapports de pouvoir liés à l'âge dans cette région où Jacques Berque (1955 : 350-351) identifie l'enfant, fille et garçon, comme « coopérateur ».

Le « trafic » des « bonnes ». Le service domestique entre circulation des filles et esclavage ?

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Notre hypothèse est que l'éclatement d'un certain système traditionnel de servitude, mais aussi d'« adoption », a conduit au développement de la domesticité parmi cette population de jeunes filles appelées les « bonnes ». Les plus âgées parmi les (anciennes) employées originaires de Tuda sont considérées comme des membres de la famille, notamment lorsque les employeurs sont issus d'une région proche. L'« adoption » et la circulation d'enfants constituent, comme l'a exprimé Mélanie Jacquemin (2002) pour le cas d'Abidjan, des « arrière-plans historiques » de la domesticité des jeunes filles de cette région. Les personnes rencontrées ont des statuts différents, de manière successive ou simultanée : de « la fille qu'on éduque », à la « fille de la famille qui nous aide », à « bent nass », la fille des gens, et « lkddama », littéralement la travailleuse [16]  Que la « bonne » soit désignée en marocain par un terme... [16] (chez les gens) ou la « bonne » [17]  Geneviève FRAISSE (1979 : 102) parle, pour la France,... [17] . L'origine du placement des jeunes filles de Tuda semble trouver une explication dans des formes plus anciennes de mobilité parmi des familles « proches ». Les itinéraires des « bonnes » et leur situation se sont ensuite diversifiés.

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Certains aspects de cette institution ressemblent — sans qu'il soit question d'un élément explicatif — à une autre donnée historique, celle de l'esclavage domestique. Les « bonnes » issues de régions rurales constituent-elles les personnes qui ont pris le relais pour effectuer les tâches qu'accomplissaient les esclaves dans la bourgeoisie marocaine ? Peut-on parler de continuité historique et comment situer la domesticité des femmes de Tuda par rapport à des éléments plus généraux sur la domesticité, qui, selon Judith Rollins (1990 : 63), a « existé dans tous les systèmes sociaux hiérarchisés » ?

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Nous supposons que les mutations forcées du modèle villageois, de même que l'urbanisation et les transformations de la société marocaine, loin d'avoir limité les formes « traditionnelles » de circulation d'« enfants », ou encore d'esclavage domestique, les ont modifiées, en ont gardé des traces et les ont propagées au niveau national.

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Le « trafic » issu de ce village est le produit de l'existence d'une demande, celle de familles urbaines, qui s'est d'abord appuyée sur des échanges « anciens », comme la circulation des orphelin(e)s et des enfants démunis vers des familles ethniquement proches, notamment originaires de l'Anti-Atlas, pour donner naissance aux premières formes de cette domesticité, dans un contexte inégalitaire. Par ailleurs, les « bonnes » connaissent des pratiques d'exploitation qui existaient déjà dans le système d'esclavage domestique. Les employeurs ont recours à des modes d'exploitation qui s'appuient sur ces systèmes inégalitaires pour renforcer les rapports sociaux de classe et exploiter les employées de maison.

Sur le placement, la circulation et l'« adoption » des « enfants »

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Esther Goody (1982) oppose l'adoption et le fosterage. Ce dernier est une substitution momentanée qui ne suppose pas, contrairement à l'adoption, un changement d'identité pour l'enfant, mais une préservation de son statut initial. L'adoption implique la substitution définitive des ascendants par les tuteurs et suppose un changement d'identité pour l'enfant. Mais Suzanne Lallemand (1988 : 25) remarque que dans une « société traditionnelle », ces distinctions ne sont pas rigides et qu'« il semble qu'on puisse souvent les considérer conjointement ». Il convient de préciser d'emblée qu'il n'existe pas, au Maroc, de système légal d'adoption (Calcetas-Santos 2000 : 7) [18]  Le système de kafala, cette forme d'« adoption » reconnue... [18] . Un terme marocain souligne l'ambigu ïté des deux notions : c'est le verbe rbba dont la racine en arabe classique signifie « éduquer ». Il peut avoir cette signification aussi en langues marocaines, mais, pour ce qui nous intéresse ici, il est utilisé dans le cas des enfants placés et dans certaines situations de travail de jeunes filles. Ce terme désigne le placement, et parfois l'utilisation de la main-d'œuvre enfantine, et exprime une démarche éducative. Une personne qui accueille une jeune fille la présente ainsi : lbnet lli ka n rbbi (une fille que j'éduque). Cette phrase s'utilise aussi dans les situations de contrat informel d'accueil d'une main-d'œuvre enfantine, ce qui aboutit à la construction d'un rapport social à double sens (de travail et de famille). Une autre expression permet de penser la domesticité en termes de « don » et d'échanges. Aâta bntu, littéralement, il a donné sa fille, est la formule utilisée pour parler des géniteurs de jeunes filles « recrutées ».

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Le mot d'arabe classique tabanna, qui signifie adopter, n'est pas, à notre connaissance, repris dans les langues parlées. Lorsque des enfants sont confiés à des personnes ayant une proximité familiale, régionale ou ethnique, la durée du placement n'est pas forcément limitée et le départ de chez la famille qui accueille l'enfant ne s'effectue pas sous forme d'un retour mais d'un mariage ou d'un départ vers une autre famille. Nous soutenons qu'il existe un passage de « logiques domestiques familiales associées à un processus éducatif et de socialisation par le travail » à « des logiques davantage salariales d'exploitation des enfants » (Jacquemin 2002 : 325). Cette ambigu ïté entre l'« adoption » et l'emploi d'une main-d'œuvre permet de cacher un rapport social de travail sous les traits d'un rapport calqué sur un système d'exploitation interne à l'unité domestique, l'emploi des femmes et des enfants étant nié dans cette structure.

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Le travail des enfants à la suite de transferts s'oriente vers des formes particulières selon le sexe de l'enfant. Il existe d'après nos observations deux types de circulation des jeunes garçons : celle de garçons issus de régions « éloignées » confiés à la famille élargie pour qu'ils étudient ; celle de garçons issus de villages défavorisés, comme Tuda, qui sont placés comme bergers dans des zones rurales, ou comme apprentis chez des artisans ou commerçants en ville. La circulation des garçons ne connaît pas la même orientation que celle des filles. Les garçons placés dans la famille bénéficient d'une éducation scolaire, puis universitaire, avec obligation d'aide (courses, soutien aux enfants) et peuvent être intégrés dans des stratégies de mariage avec une fille de la famille adoptante ou choisie par elle. Les filles placées, même parmi la parenté, connaissent souvent une mise au travail domestique potentiellement dévalorisante et méprisante avec une exclusion des circuits matrimoniaux internes à la famille. La non-assignation des garçons au travail domestique leur permet d'accéder à l'enseignement et à un statut supérieur qui les obligera parfois, comme pour rembourser une dette, à se marier avec une fille choisie par la famille accueillante.

Les « bonnes » se substituent-elles aux domestiques esclaves ?

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Dès lors que des similarités avec l'esclavage existent, comme le fait que les bonnes soient enfermées dans la maison qu'elles ne peuvent quitter sans autorisation de leurs employeurs, et dans un contexte où l'on dénonce des cas d'« esclavage moderne » parmi des domestiques, est-il possible de penser que la domesticité est un prolongement de cette institution ? Peut-on établir des liens entre la domesticité au Maroc et l'histoire de l'esclavage dans ce pays ?

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Fatima Mernissi (1984 : 49) souligne que « dans les années 1930, il était devenu pratiquement impossible de "ravitailler" en esclaves les familles bourgeoises, d'où l'apparition d'un autre type de domesticité : les "bonnes" ». En 1935, Tahar Essafi (1935 : 33) rapporte une affaire de rapts de « femmes berbères » par des trafiquants d'esclaves à Fès, à la suite de difficultés rencontrées par le commerce des esclaves en provenance de l'Afrique sub-saharienne, après la pénétration française. Les oulémas, religieux, ont produit une consultation juridique officieuse déclarant que les « femmes berbères du Sous ayant la peau olivâtre ne pouvaient être assimilées aux femmes blanches dont le commerce est interdit par le Coran » et pouvaient être des esclaves [19]  L'auteur continue : « Et, forts de cette opinion juridique,... [19] . Notons que cette « affaire » concerne des femmes de la zone berbérophone du sud du Maroc, où se trouve aussi Tuda.

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Resituons cette « affaire » dans son contexte historique et politique. Dans les années 1930, la présence française était effective au Maroc et le Protectorat jouait un rôle important. Or, Daniel Rivet (1999 : 412) dit de ce pouvoir qu'il « n'intervient pas directement dans ce qui appartient à la sphère privée de l'homme musulman : les ‘abid [esclaves], [et] les femmes ». Mohammed Ennaji (1997 : 182) montre que sous le Protectorat, « des mesures administratives furent adoptées contre les aspects les plus choquants de l'esclavage », le commerce public fut interdit en 1922, mais l'institution n'a pas été déclarée illégale, et l'acquisition ou la possession d'esclaves ne donnait pas obligatoirement lieu à des poursuites. La fermeture des principales voies d'approvisionnement en esclaves, après la prise de Tombouctou, aurait tari les apports extérieurs depuis le début du XXe siècle (ibid.). Mais les « plus attachés à l'institution, les ca ïds et la grande bourgeoisie des villes » opteront pendant une période pour « le rapt de personnes libres » (ibid. : 198).

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C'est dans ce contexte que nous pouvons situer l'affaire des rapts de « femmes berbères », tolérée ou rendue licite par des oulémas. Les éléments concernant cette affaire nous permettent d'établir un lien historique entre la domesticité et l'esclavage au Maroc. Daniel Rivet (1999 : 100) souligne l'importance des figures de femmes domestiques esclaves dans la société citadine bourgeoise traditionnelle. Le personnel domestique est historiquement constitué de femmes, contrairement à d'autres régions du monde. En France, par exemple, la « définitive féminisation de la profession » a eu lieu au début du XXe siècle (Fraisse 1979 : 28). Pour le Maroc, Mohammed Ennaji (1997) montre que les trois formes d'esclavage qu'a connues le pays au XIXe siècle concernent les soldats, les domestiques, majoritairement femmes, et les concubines. Il note qu'à côté des esclaves, « des domestiques libres étaient aussi engagés, des nourrices à gage entre autres [...]. Pour les servantes libres engagées pour une durée longue ou intermédiaire, des contrats étaient établis devant le juge sans doute à la demande des parents » (ibid. : 200). Même s'il parle des domestiques au masculin, les servantes et les nourrices étaient toujours des femmes. Les esclaves domestiques cuisinières et celles qui servent dans les grandes demeures à Rabat et à Fès étaient des femmes ; certains domaines étaient réservés aux hommes esclaves, comme celui des armes, de la culture et du jardinage (Ennaji 1997). Dans les milieux modestes des villes, « l'achat d'un esclave intervenait la plupart du temps au moment du mariage. Les femmes, excédées par le fardeau des tâches domestiques, en faisaient une exigence dès le début de la vie conjugale » (ibid. : 19). La question de l'esclavage ne se posait pas de la même manière en milieu rural où le travail agricole — et domestique [20]  C'est nous qui rajoutons. [20] — des femmes était important (ibid. : 20).

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L'ensemble de ces données montre que la période postcoloniale n'a pas créé la domesticité. Mais, alors qu'elle était réservée dans le Maroc précolonial à la bourgeoisie citadine, aux notables et aux élites monarchiques, elle s'étend aux classes moyennes et devient l'un des principaux secteurs d'accès au travail rémunéré pour des femmes de classes démunies. Les deux institutions dont il est question ici, l'esclavage et la domesticité, ne se produisent pas dans le même contexte sociopolitique et recouvrent des réalités différentes. Mais elles présentent des éléments de similarité [21]  Mohammed SALAHDINE (1987 : 122) cite une affaire où... [21] , comme les violences et les abus sexuels et physiques, qu'il convient d'interroger. La domesticité existant aujourd'hui dans les villes marocaines porte l'empreinte de pratiques anciennes. Elle peut aussi être rapprochée de réalités concernant d'autres contextes sociopolitiques, en l'occurrence la France (Fraisse 1979).

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Au Maroc, les « bonnes » connaissent un enfermement dans un espace de promiscuité, la maison ; elles sont mises à part, sous surveillance physique et souvent sous la menace de la violence. En incriminant les origines paysannes des « bonnes », à travers, par exemple, la formulation rjrtra bnadem (lit. je l'ai transformée en être humain), les employeurs donnent une explication « civilisatrice » ou « humanisante » de leurs comportements abusifs. Mohamed Salahdine (1987 : 115) évoque aussi le fait que « dans certaines familles, les jolis prénoms [des bonnes] sont enterrés » et remplacés par d'autres jugés négativement et qui ne se rapportent pas à un membre de la famille.

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Cette domesticité renvoie à des formes qui existaient dans des modèles « anciens », comme la circulation des enfants et l'esclavage. Les employeurs empruntent à ces systèmes anciens certains éléments qui leur conviennent tout en s'identifiant à la « modernité ». Ils adoptent des modes de rémunération non déclarés, en nature et à travers le don de biens ou par le paiement du père, ainsi que des discours paternalistes, relevant de formes « traditionnelles ». Ils excluent certaines pratiques correspondant à la « modernité » auxquelles ils peuvent adhérer par ailleurs : accorder des droits qu'ils réclament pour eux-mêmes, en tant que fonctionnaires ou salarié(e)s. Cette situation instaure une frontière rigide entre le statut des domestiques et celui des employeurs, et démarque la domesticité actuelle de certains aspects du modèle « traditionnel » où « les jeunes filles de la maison étaient obligées de participer à [un] système rotatif, au même titre que les bonnes ou les esclaves, pour s'entraîner à assurer le maintien et la gestion de leur propre foyer plus tard » (Mernissi 1984 : 61). Or, aujourd'hui, les employeurs (ou plutôt les femmes de la famille) délaissent certains des éléments du système « traditionnel », comme le partage de tâches dévalorisantes.

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De nombreuses pratiques visent à transformer le rapport salarial en rapport de domination et d'exploitation. Le double sens (famille et travail) accordé à la présence des « bonnes » dans la famille des employeurs donne lieu à des formes d'exploitation et à des violences multiples qu'elles sont tenues d'accepter du fait de leur position de dominées, tout spécialement dans la phase initiale de leur migration. La soumission des employées est maintenue ou rétablie à travers des attitudes supposées protectrices (interdictions de sortie) et des expressions d'affectivité, comme l'appellation benti (ma fille) ou bhal benti (comme ma fille), ou bien par les violences physiques et verbales. Les marques d'affection, pour se réconcilier après une scène de violence ou lors de l'arrivée du père ou de l'intermédiaire par exemple, de même que le rôle affiché d'« éducateur » des employeurs semblent légitimer les abus. Ces pratiques relèvent de ce que Judith Rollins (1990 : 69) appelle « l'exploitation psychologique », « intrinsèque aux relations de travail ». L'âge des « bonnes » de Tuda, leur sexe, leur origine rurale, la non-maîtrise de l'arabe ou du français, cette langue étant aussi utilisée dans les familles (petites) bourgeoises, peuvent anticiper des attentes en termes de docilité et de soumission, et justifier des objectifs présentés comme bénéfiques pour l'employée et exprimés en termes d'apprentissage [22]  Mohamed SALAHDINE (1987 : 118) cite une employeuse... [22] . Nées et socialisées dans un espace imprégné de représentations valorisant le mode de vie citadin et dénigrant celui de la montagne, il leur est difficile de refuser l'exploitation. Leur travail dans des familles citadines ne consiste pas seulement en une reproduction du travail qu'elles effectuent déjà, en tant que jeunes filles, dans leur unité domestique villageoise. La nature du travail, les exigences, les matériaux et le rythme ou le mode de fonctionnement varient selon les deux contextes (rural défavorisé/citadin favorisé, milieu familial/isolement).

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Séquestration, coups, brûlures, blessures plus ou moins graves (physiques et psychologiques), insultes, viols et menaces de violences sont des réalités que connaissent les « bonnes » et qui s'ajoutent à l'exclusion, la stigmatisation et les bas salaires. Les réactions des jeunes filles de Tuda à leur exploitation et aux violences varient. La fuite du foyer des employeurs, lorsque les abus deviennent insupportables, ou l'attente du passage du père ou de l'intermédiaire pour leur demander de partir sont des attitudes relevées à Casablanca. Parmi celles qui arrivent pour la première fois en ville, qui n'ont pas de contacts sociaux ni de moyens de communiquer avec leur famille et qui ne parlent pas la langue, et en ont honte, certaines veulent partir, mais les plus nombreuses supportent douloureusement leur situation en espérant qu'elle s'améliorera et que les violences disparaîtront. Elles pensent qu'elles n'ont pas la possibilité de réclamer des droits. Beaucoup d'entre elles expriment la volonté de se marier avec quelqu'un qui leur permettra de rester en ville. Les stratégies matrimoniales s'inscrivent parmi leurs désirs de promotion sociale. L'existence du « trafic » entre Tuda et la ville est en partie sous-tendue par ces élans pour une vie meilleure. Nous allons voir que dans le cadre de la migration externe, se manifestent les mêmes motivations.

La notion de « traite » et l'invisibilisation des stratégies migratoires féminines

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Les discours politiques et publics sur la « traite » et le « trafic » d'êtres humains passent le plus souvent sous silence un aspect essentiel du phénomène : la volonté des personnes de migrer vers des pays riches qui ferment leurs frontières. Les définitions officielles de la « traite des êtres humains » mentionnent cependant le « consentement » des personnes concernées. Ainsi, la première définition internationale de la « traite » a été adoptée le 6 octobre 2000 par le Comité spécial des Nations Unies chargé de l'élaboration du protocole. Selon l'article 3 du protocole « a) la traite des personnes désigne le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil de personnes, par la menace ou le recours à la force ou à d'autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d'autorité ou d'une situation de vulnérabilité, ou par l'offre ou l'acceptation de paiements ou d'avantages pour obtenir le consentement d'une personne ayant autorité sur une autre aux fins d'exploitation. L'exploitation comprend, au minimum, l'exploitation de la prostitution d'autrui ou d'autres formes d'exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l'esclavage ou les pratiques analogues à l'esclavage, la servitude ou le prélèvement d'organes ; b) le consentement d'une victime de la traite des personnes à l'exploitation envisagée, telle qu'énoncée à l'alinéa a) du présent article, est indifférent lorsque l'un des moyens énoncés [dans la définition] a été utilisé » [23]  Nos italiques. [23] .

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La définition adoptée par le Conseil de l'Europe évoque également l'éventualité d'un consentement de la personne concernée : « La traite d'êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle désigne le recrutement par une ou plusieurs personnes physiques ou morales et/ou l'organisation de l'exploitation et du transport ou de la migration — légale ou illégale — de personnes, même consentantes [24]  Nos italiques. [24] , en vue de leur exploitation sexuelle, le cas échéant par une forme quelconque de contrainte, et en particulier la violence ou les menaces, l'abus de confiance, l'abus d'autorité ou l'abus d'une situation de vulnérabilité » [25]  Annexe à la Recommandation no R (2000) 11 du Comité... [25] .

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La dimension du consentement des personnes à l'implication dans des réseaux transnationaux de « traite » est soulignée dans une définition sociologique du « trafic » des femmes : « La personne faisant l'objet du trafic consent à entrer dans cet arrangement sur la base d'informations initiales qu'elle estime suffisantes pour accepter le contrat (écrit ou verbal) (Lazaroiu & Ulrich 2003 : 268).

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Alors que les discours publics et médiatiques nient la dimension du consentement et victimisent les personnes « trafiquées », les définitions internationales et l'approche sociologique soulignent la possibilité de ce consentement, mais sans le problématiser. Or, cette dimension nous semble essentielle pour comprendre les processus qui rendent possibles la « traite » d'êtres humains, leur exploitation et les formes contemporaines d'« esclavage ».

Des « petites bonnes » aux femmes migrantes en France : le désir de partir

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Les jeunes filles originaires de Tuda, même celles qui n'ont pas choisi de partir de leur village pour travailler en ville, expriment un désir de promotion sociale et économique. Elles portent souvent des jugements négatifs sur leur milieu d'origine et inscrivent leur mobilité interne dans des stratégies de survie et dans une volonté de formation et de réussite. Elles aspirent à un changement de statut, à une promotion dans la ville, alors que leurs employeurs les maintiennent dans un statut d'infériorité. Ceux-ci préfèrent que les « bonnes » « restent à leur place », mais les jeunes filles espèrent obtenir une promotion sociale et économique, à travers le travail ou un mariage, et « se faire une place ». D'aucunes sont prêtes à subir des violences et des situations d'esclavage pour rester en ville dans l'espoir de nouer des liens affectifs en vue de se marier. Dans les discours des jeunes filles de Tuda, la ville est idéalisée et se caractérise par la vitalité, la beauté et le travail reconnu. Elle s'oppose, dans les discours, au village caractérisé notamment par l'ennui, le manque de moyens et la pénibilité du travail.

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Les migrantes rencontrées en France, issues de pays défavorisés ou en conflit, expriment la même volonté de venir vivre en Europe de l'Ouest, le même désir d'échapper à la précarité sociale et économique, à des pressions politiques et à des rapports de genre inégalitaires, la même attirance pour des villes européennes idéalisées. Pour se soustraire à ces situations, nombreuses sont les femmes qui n'ont pas d'autres choix que de recourir à des réseaux de trafiquants. Les récits de migrantes en France montrent que les personnes qui n'ont pas les moyens financiers ou juridiques de quitter leur pays par les voies « officielles » sont tenues d'emprunter des circuits illégaux. L'analyse des formes actuelles de la « traite » des femmes montre combien la mobilité de celles-ci est restreinte et combien elles sont vulnérables, au cours du voyage et dans le pays de destination, à diverses formes de violences (physiques, sexuelles, psychologiques...) dès lors qu'elles tentent la migration. La « traite » des femmes apparaît de ce fait comme un « système » où se conjuguent les conditions de vie défavorisées dans le pays d'origine, la nécessité de les fuir, les disparités entre pays riches et pays pauvres et l'impossibilité de migrer autrement que par des moyens informels. Ces éléments constituent les conditions nécessaires à l'existence des formes contemporaines d'exploitation et de « traite » des femmes. Si les femmes avaient d'autres possibilités pour migrer ou se soustraire à des situations invivables, ces formes dites modernes d'esclavage n'existeraient pas, ou du moins ne revêtiraient pas une telle importance.

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Les parcours des femmes rencontrées en France montrent que la migration s'inscrit dans de véritables « stratégies », au sens où elle est décidée et mise en œuvre, avec les éléments et les ressources dont elles disposent, dans un but précis : trouver un emploi, économiser de l'argent pour financer les études de son enfant ou pour nourrir sa famille, échapper aux conflits armés, être autonome... Les rapports sociaux de pouvoir ne s'imposent pas à des personnes passives, au contraire, les individus saisissent certains enjeux et développent des « stratégies » ou des « tactiques » (de Certeau 1980) par lesquelles ils se réapproprient, au moins partiellement ou transitoirement, certaines règles du jeu social (Fassin 2001). Ainsi, « les femmes faisant l'objet du "trafic" sont le plus souvent des innovateurs sociaux » (Lazaroiu & Ulrich 2003 : 299). Cette affirmation peut sembler contradictoire au premier abord mais prend sens si l'on considère qu'à l'origine de leur implication dans le « trafic » se trouvent leur domination et leur volonté initiale de partir.

Histoire d'Ella, 22 ans, ghanéenne :

Ella a 22 ans. Originaire du Ghana, elle est arrivée clandestinement en Europe via l'Italie à bord d'un bateau. Elle est l'une des seules survivantes de la traversée. C'est dans l'espoir de travailler afin d'envoyer de l'argent à sa mère qu'Ella a décidé de venir en France. Sa famille n'est pas particulièrement pauvre, mais sa mère a été obligée de vendre tous ses biens lorsqu'elle a perdu son mari et ses deux fils dans un accident de voiture, pour pouvoir soigner Ella, gravement blessée dans l'accident. En venant en France, elle avait l'intention de travailler afin de rembourser sa mère et de subvenir à ses besoins. Arrivée dans une ville côtière française en décembre 2003, Ella a dormi dehors avant d'être recueillie par un Ghanéen qui lui a proposé de l'héberger en échange de services domestiques. Mais il l'a également forcée à avoir un rapport sexuel, son premier rapport sexuel. Ella est parvenue à se sauver de chez lui en lui volant 30 € pour prendre le train pour Paris. Là, elle a également dormi dehors jusqu'à ce qu'elle soit hébergée par une femme de son pays. Là encore, l'hébergement n'était pas gratuit : Ella devait non seulement faire tous les travaux ménagers, elle devait également travailler sans relâche dans le commerce de tissus de la femme. Au bout de quelques mois, Ella se sentant malade, sans papiers ni couverture médicale, s'est rendue dans un hôpital. Le médecin qui a accepté de l'examiner lui a alors appris qu'elle était enceinte de 6 mois. Ella ne s'en était pas aperçue : elle ne savait pas qu'un rapport sexuel unique pouvait conduire à une grossesse. Quelques jours plus tard, on lui apprenait qu'elle avait le virus du sida. Aujourd'hui, Ella réside en foyer maternel avec sa fille de 6 mois en bonne santé. Passé le choc de l'annonce et le deuil de ses rêves brisés (avoir un mari, des enfants, une maison, « comme tout le monde »), elle vit pour sa fille. Si celle-ci n'avait pas existé, Ella dit qu'elle se serait suicidée.

Histoire de Perle, 45 ans, chinoise :

Perle a 45 ans, elle est originaire de la Chine du Nord. Elle est en France depuis trois ans et demi au moment de notre rencontre. Divorcée depuis treize ans, elle a un fils de 18 ans qui vit avec elle. Elle a été licenciée il y a huit ans, alors qu'elle travaillait dans une fabrique d'instruments chirurgicaux. Pendant plusieurs années, elle a vécu grâce à une maigre pension alimentaire. Le fait de ne pas travailler, et surtout de ne pas pouvoir financer les études de son fils, et le « problème des droits de l'homme », qui sont d'autant moins respectés que l'on est une femme, ont poussé Perle à émigrer en France. Elle percevait ce pays comme une terre d'accueil prospère où l'on obtient facilement des papiers et un travail correctement rémunéré. Perle est venue avec quatre autres personnes, en versant la somme de 50 000 F (7 600 €) à des passeurs pour le voyage et le visa touristique [26]  Les femmes chinoises rencontrées à Paris nous ont rapporté... [26] . Elle a emprunté cette somme à sa famille, qu'elle a remboursée en deux ans. Arrivée en France, elle a été embauchée chez des Wenzhou (Chinois originaires de la région du même nom, située dans la province du Zhejiang) comme « nourrice ». Payée 3 000 F (450 €) par mois, elle travaillait, tous les jours, toute la journée, avec seulement deux jours de repos par mois. Elle n'était en outre ni nourrie, ni logée — elle mangeait aux Restos du cœur et payait 700 F (environ 100 €) par mois pour un lit dans un logement appartenant à une famille de Chine du Sud, dans lequel elle dort avec cinq autres personnes, dont deux hommes. Ayant remboursé sa dette au bout de deux ans, elle a arrêté de travailler en tant que nourrice. Misant tout sur l'avenir de son fils, elle se prostitue pour ne plus être exploitée par un employeur, et pour gagner de quoi financer ses études [27]  D'autres femmes chinoises que nous avons rencontrées... [27] . Il est difficile de savoir si elle verse une partie de l'argent à un proxénète ou si elle officie seule. Perle ne souhaite pas retourner en Chine : ses parents sont décédés et elle n'y a plus de famille. Et, malgré sa déception de la France, elle affirme que les conditions de vie sont moins pénibles qu'en Chine. Elle rêve de se marier avec un « vrai français ».

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Les parcours d'Ella et de Perle sont particulièrement éclairants en ce qui concerne d'une part les stratégies migratoires et les recours à des réseaux clandestins pour migrer, et d'autre part leur situation en France qui les maintient dans des formes d'exploitation et parfois d'esclavage, du fait de leur exclusion des droits sociaux et politiques.

Des stratégies invisibilisées

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Les discours publics et médiatiques concernant la « traite » des femmes pour la domesticité ou l'exploitation sexuelle mettent l'accent sur son caractère inhumain et sur les contraintes infligées par les trafiquants. Ces discours ont notamment dénoncé les « réseaux de prostitution » enrôlant des « jeunes femmes de l'Est », ainsi que des cas de domestiques réduites en esclavage à Paris. S'il importe de dénoncer des affaires aussi dramatiques, ces discours nient toute volonté et toute stratégie individuelle des personnes et plus précisément des femmes impliquées dans ces formes de mobilité. Elles sont d'emblée considérées comme des victimes et la question de leur décision ou de leur choix « contraint » d'utiliser des réseaux de trafiquants pour émigrer est toujours écartée. Dans ces pratiques discursives, les femmes sont niées en tant que sujets et actrices de leur propre migration, ce que l'on peut rapprocher des discours généralement produits sur la migration féminine qui ne l'envisagent que dans le cadre du regroupement familial et qui occultent le caractère individuel de la migration de certaines femmes (Moujoud 2003).

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Au-delà de cette invisibilisation des stratégies migratoires féminines, les tentatives d'insertion sociale et professionnelle sont souvent mises en échec par les pratiques de discrimination et de violences institutionnalisées. Comme le signale Françoise Guillemaut (2004 : 77), « la plupart des femmes que nous avons rencontrées ont décidé elles-mêmes de quitter leur pays. Et c'est lors de leur processus migratoire qu'elles se sont heurtées à la violence, à la contrainte et à l'impossibilité matérielle d'exercer une autre activité que le travail domestique clandestin (aux conditions que l'on connaît) ou la prostitution ».

L'exploitation des migrantes en France : des stratégies compromises

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Les parcours migratoires sont multiples, tant en ce qui concerne les raisons de la migration, les régions d'origine, les voies employées pour migrer (passeurs, faux papiers, visa, mariage...) qu'en ce qui concerne la situation en France : certaines femmes migrent par leurs propres moyens ; d'autres utilisent des réseaux de passeurs pour venir en Europe ; une fois arrivées en France, certaines sont exploitées par ces mêmes réseaux — dans le secteur de la prostitution notamment —, par d'autres réseaux plus ou moins organisés, ou par des particuliers. Quelle que soit la situation, les mêmes logiques de domination sont à l'œuvre, seuls diffèrent les itinéraires.

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Les parcours d'Ella et de Perle mettent en évidence les nombreux risques encourus par les candidates à la migration. Des risques pouvant survenir au cours du trajet entre le pays de départ et celui d'arrivée : les arrestations et les violences aux frontières, la mort dans des cales de bateaux ou dans le désert, qu'elles doivent parfois traverser à pied ou dans des véhicules surchargés, sans compter les violences physiques et sexuelles qui peuvent être infligées à toute femme circulant seule et les souffrances morales engendrées par la peur, par l'incertitude de l'avenir et par l'angoisse de quitter les siens. Sont également signalés des risques encourus à l'arrivée en Europe et après : la rétention à la frontière et son cortège de violences et d'humiliation, l'irrégularité et l'absence de droits sociaux qui conduisent à dormir dans l'espace public ou dans des foyers d'hébergement d'urgence ou à accepter un hébergement provisoire en échange de services, le déshonneur et l'exclusion du groupe familial causés par le recours à des activités dégradantes (comme la prostitution ou la mendicité) et qui interdisent l'éventuel retour au pays, les risques de grossesse non désirée et de maladie (sida, mais aussi autres infections sexuellement transmissibles, tuberculose...).

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Dans l'espace migratoire, l'irrégularité administrative, le manque de moyens économiques, l'isolement familial et social favorisent toutes les formes d'exploitation. Les histoires d'Ella et de Perle, parmi d'autres, montrent combien les activités de services (services domestiques, services sexuels) demeurent des secteurs d'exploitation des femmes les plus démunies. Mais contrairement à des formes plus classiques d'exploitation, où des familles autochtones favorisées exploitent des étrangers démunis, ces cas montrent de nouvelles formes d'exploitation, pratiquées par des migrants, hommes ou femmes, sur d'autres migrants, parfois originaires du même pays. À ces diverses situations d'esclavage ou d'exploitation préexiste un ensemble de forces institutionnelles et sociales. Les discriminations raciales et sociales, les difficultés pour obtenir des papiers et pour régulariser sa situation, le non-accès au marché de l'emploi, l'humiliation et les violences policières... sont autant de violences structurelles qui entraînent les migrants et surtout les femmes dans des situations de soumission et de vulnérabilité à de nombreuses formes d'exploitation. L'absence d'accès à l'emploi contraint les femmes à se tourner vers des activités non déclarées. Les itinéraires des prostituées étrangères que nous avons rencontrées montrent que, même quand elles parviennent à obtenir un titre de séjour provisoire (trois mois), une autorisation de travail et un emploi (toujours dans les activités de services), les pratiques discriminatoires les maintiennent dans des activités dégradantes et dans un statut stigmatisé. Ainsi, une prostituée albanaise s'est vue offrir un emploi de serveuse dans un restaurant par l'ANPE. Outre le fait que l'employeur ne voulait pas déclarer la totalité des heures effectuées, il lui a fait comprendre qu'elle devrait aussi avoir des rapports sexuels avec lui si elle acceptait cette place. Une telle pratique renvoie à la difficulté pour les femmes disqualifiées de sortir de leur situation, et elle est à mettre en parallèle avec la souillure liée à l'activité prostitutionnelle : quand une femme a été prostituée, on lui renvoie sans cesse ce « stigmate de pute » (Pheterson 2001), notamment si elle appartient à un groupe de femmes stigmatisées comme prostituées (les « filles de l'Est » par exemple).

55

Par ailleurs, les initiatives des migrantes pour créer des entreprises ou ouvrir des commerces sont généralement invisibilisées dans les discours publics qui cantonnent la femme immigrée dans un rôle de femme au foyer, analphabète, subissant l'émigration de son mari. Et ces initiatives sont loin d'être encouragées. D'une part, les créations d'entreprise par des femmes sont restreintes à des activités économiques « traditionnellement » féminines, les activités de services où les chiffres d'affaires tout comme les rémunérations sont relativement bas. D'autre part, ces initiatives féminines bénéficient rarement de l'aide publique au financement : une étude auprès de quatre-vingt-deux femmes immigrées entrepreneures et travailleuses indépendantes montrent que près d'un tiers d'entre elles n'a perçu aucune aide (Morokvasic Muller 1987).

56

La focalisation médiatique et publique sur la « traite des êtres humains » et sur les trafiquants qui en sont responsables permet de rendre invisible ou du moins d'opacifier la situation politique qui rend possibles ces « trafics » de personnes et notamment le rôle de la fermeture des frontières et de la politique migratoire française actuelle. D'une part, si la « traite » et les trafiquants existent, c'est en grande partie en raison du durcissement des politiques migratoires. D'autre part, les trafiquants ne sont pas seuls responsables des violences infligées aux personnes et des situations inhumaines qu'elles subissent : certaines institutions contrôlées par l'État ne le sont pas moins. À titre illustratif, nous relaterons l'expérience de Cora, une Ivoirienne de 32 ans. Arrivée par avion de Côte-d'Ivoire sans visa, elle a été recluse à l'aéroport pendant vingt-quatre jours avec plusieurs autres femmes et hommes originaires de différents pays. Cette réclusion a été le lieu de nombreuses humiliations : ces personnes étaient enfermées et insultées, on leur donnait pour toute nourriture du pain sec et de l'eau, les femmes comme les hommes étaient frappés, Cora a assisté au viol de plusieurs femmes, elle était contrainte de faire ses besoins devant une femme policier, elle ne pouvait pas se laver. Ces pratiques vont à l'encontre des principes des droits de l'Homme et s'apparentent à l'esclavage.

57

*

58

Nous avons mis en évidence des liens entre la domesticité au Maroc et l'histoire de l'esclavage dans ce pays. Si ces deux réalités ne s'inscrivent pas dans le même contexte sociopolitique, les employeurs des domestiques n'en ont pas moins recours à des modes d'exploitation similaires (séquestration, violences...) pour soumettre les employées d'une classe et d'une origine défavorisées. Cette situation se rapproche de réalités observées en France. Des femmes qui s'impliquent dans des « trafics » pour échapper à des situations de domination dans leur pays risquent de subir d'autres formes d'exploitation dans le pays d'immigration. L'irrégularité administrative fait des femmes migrantes démunies les victimes potentielles de violences et d'exploitation au travail, dans le secteur « domestico-sexuel » (prostitution et domesticité) principalement. Ce type d'exploitation n'est pas seulement le fait de particuliers. Lors de la colonisation, l'État a organisé des « trafics » de femmes (« bordels militaires de campagne » par exemple) et les femmes « indigènes » étaient assignées à ces deux secteurs. À travers sa politique migratoire actuelle, il participe à des formes d'exploitation. Dans la migration externe, comme dans la migration interne, l'exploitation et les violences sont en grande partie le produit d'une exclusion institutionnelle, c'est-à-dire politique. L'absence d'une prise en charge étatique de la scolarisation des jeunes filles et de la lutte contre les inégalités, d'une reconnaissance du travail et du service domestique au Maroc par exemple, et la construction, en immigration ou dans les pays d'Europe, d'un « racisme institutionnel » (Bataille 1999 : 285-293) qui limite l'accès des « étrangers » à l'espace européen et aux droits sociaux et politiques favorisent l'implication dans des circuits informels et leur existence. En tant que femmes issues de milieux défavorisés, les « étrangères » sont contraintes de s'appuyer sur des secteurs « traditionnellement » féminins pour partir, en s'impliquant dans un « trafic » lié à la prostitution ou à la domesticité. Pour survivre en migration, elles sont souvent forcées d'exercer dans ces mêmes secteurs.

59

Les stratégies que les femmes mettent en œuvre pour contrer les rapports de pouvoir auxquels elles sont confrontées sont elles-mêmes modelées par les contraintes qu'ils imposent. Le recours au mariage pour la régularisation illustre bien ce type de stratégies. Le mariage est la principale voie légale pour la régularisation [28]  Un autre exemple illustre cette orientation vers des... [28] . Mais cette stratégie inscrit les femmes dans de nouveaux rapports de domination. Les récits des femmes rencontrées montrent qu'il existe chez les dominé(e)s un élan constant et persévérant vers le changement mais qui n'aboutit pas indépendamment des structures contraignantes qui modèlent leurs « choix » stratégiques.

60

Laboratoire d'Anthropologie sociale, Paris/Inserm U 569, Le Kremlin-Bicêtre.


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Notes

[1]

Même lorsqu'elles sont qualifiées, certaines migrantes sont exclues des circuits formels d'insertion professionnelle en France, faute de régularisation administrative.

[2]

Le terme « trafic » (« smuggling ») renvoie au transfert et au transport illégal des migrants alors que la notion de « traite » (« trafficking »), telle qu'elle est définie par les organismes internationaux, est plus large puisqu'elle comprend le recrutement, le transport et l'exploitation du travail des personnes.

[3]

Deux entretiens que nous avons réalisés avec S. Zahi, membre du Comité contre l'esclavage moderne, en février 2001, révèlent que ce dernier a dénoncé, à l'époque, six cas de Marocaines victimes de séquestration, de confiscation de papiers, de violences et de bas salaires. Le rapport publié en mars 2002 par ce Comité, Traite des êtres humains. Phénomène - législation - assistance, montre aussi cette importance, ainsi que l'existence d'une forme d'exploitation de jeunes filles marocaines dans d'autres pays européens.

[4]

Geneviève FRAISSE (1998 : 153) note, en parlant de service domestique que « L'étymologie de "service" est latine ; "servitium" signifie "esclavage" [...]. Malgré la normalisation contemporaine, l'actualité des faits divers nous apprend régulièrement que service peut désigner encore une situation d'esclavage ; pour la jeune fille au pair ou pour la jeune étrangère par exemple. »

[5]

La France est le seul pays européen à avoir entrepris une politique de réorganisation du secteur des services à domicile en créant notamment le système des « Chèques emploi service », mais cela est loin d'avoir fait disparaître l'emploi domestique non déclaré (SCRINZI 2003) et l'exploitation des travailleuses migrantes.

[6]

Les garçons et les hommes prostitués sont soit absents des discours sur la prostitution, soit considérés comme des femmes (POURETTE 2005).

[7]

Il s'agit du même terme, dont la transcription dialectale diffère selon les auteurs.

[8]

Les femmes sont depuis longtemps présentes en migration, peut-être minoritaires, mais elles sont surtout occultées dans le champ des recherches scientifiques sur l'immigration (MOUJOUD 2003).

[9]

C'est le cas par exemple des Chinois originaires du Sud de la Chine qui, en France, emploient et exploitent comme nourrices des femmes originaires de la Chine du Nord-Est. La migration du Nord de la Chine est une nouvelle vague migratoire, qui concerne les laissés-pour-compte des restructurations dues au passage de l'économie socialiste planifiée à « l'économie de marché socialiste ». Les femmes et les plus de 30 ans sont particulièrement touchés par ces restructurations (CATTELAIN et al. 2002).

[10]

Nous traitons ci-après du « trafic » de « bonnes » du sud du Maroc.

[11]

Concernant les enfants, la législation de ce pays stipule jusqu'en 2003 que ceux âgés de « moins de douze ans ne peuvent être employés ni comme employés, ni comme apprentis ». Le Code du travail adopté en 2003 a augmenté l'âge minimum au travail de 12 à 15 ans (CATUSSE 2005).

[12]

Le terrain a eu lieu dans une grande ville du Maroc, Casablanca, en 1999. L'analyse s'appuie sur des données liées à une réalité urbaine où un village du Haut-Atlas se trouve inséré.

[13]

Nous préférons préserver l'anonymat du village concerné et de ses habitants en lui attribuant un nom fictif.

[14]

On peut noter que, en revanche, lorsque les employeurs sont insatisfaits du travail ou du comportement de la jeune fille, ils lui infligent d'abord des contraintes et des punitions, puis tentent, en cas d'échec, de trouver le moyen de la renvoyer.

[15]

Il ne s'agit pas de dire que le pouvoir central est constitué de « non-Berbères » mais il se trouve que la condition sine qua non d'accès au pouvoir est de se reconnaître dans la pensée unitaire arabo-islamique.

[16]

Que la « bonne » soit désignée en marocain par un terme qui dérive du verbe travailler est significatif, cela illustre en même temps l'importance du travail domestique chez les femmes et son déni.

[17]

Geneviève FRAISSE (1979 : 102) parle, pour la France, de la « survivance du paternalisme et du "maternalisme" » en précisant qu'il est « entendu [dans les conditions d'un contrat de travail] que ces filles-là [les bonnes] font "partie de la famille" ».

[18]

Le système de kafala, cette forme d'« adoption » reconnue par le droit marocain (CALCETAS-SANTOS 2000 : 20), permet à des enfants nécessiteux d'être pris en charge par une famille sans avoir accès à son nom ni avoir droit à l'héritage (ibid.). De manière générale, l'adoption impliquant des droits égaux avec les enfants biologiques n'existe pas légalement au Maroc, puisque la religion officielle ne le permet pas.

[19]

L'auteur continue : « Et, forts de cette opinion juridique, les traitants firent le commerce en grand des filles de Sous. À part quelques cas de revendications par des parents particulièrement tenaces, ces rapts ont été couverts par la prescription de l'oubli, de la négligence ou de la résignation » (ESSAFI 1935).

[20]

C'est nous qui rajoutons.

[21]

Mohammed SALAHDINE (1987 : 122) cite une affaire où le tribunal a été saisi. Hadda, une informatrice domestique de 25 ans, a changé d'employeurs et choisi de travailler chez ses voisins. Les premiers ont porté plainte contre les nouveaux employeurs les accusant d'avoir « détourné leur "bonne" ».

[22]

Mohamed SALAHDINE (1987 : 118) cite une employeuse qui dit : « Si je lui donne un montant quelconque, elle va s'habituer et aura l'impression qu'il s'agit d'une rémunération de son travail. Or j'estime qu'elle est au stade de l'apprentissage... Si je m'amuse à comptabiliser les erreurs commises, les assiettes cassées, la lessive gaspillée, sans parler de la formation que je lui dispense, la nourriture, le logement et les habits, c'est elle qui devra me payer et non moi ! »

[23]

Nos italiques.

[24]

Nos italiques.

[25]

Annexe à la Recommandation no R (2000) 11 du Comité des ministres aux États membres sur la lutte contre la traite des êtres humains aux fins d'exploitation sexuelle adoptée par le Comité des ministres le 19 mai 2000.

[26]

Les femmes chinoises rencontrées à Paris nous ont rapporté payer entre 8 000 € et 20 000 € pour le voyage, le visa et parfois de faux papiers.

[27]

D'autres femmes chinoises que nous avons rencontrées se prostituent pour pouvoir rembourser la dette contractée auprès de leurs proches.

[28]

Un autre exemple illustre cette orientation vers des stratégies « légitimes » d'un point de vue législatif, mais assignant aussi les femmes à un rôle « traditionnel » : la procréation. Des prostituées rencontrées lors de la préparation de la Loi pour la sécurité intérieure ont décidé d'avoir un enfant en pensant qu'il bénéficiera du droit du sol et que leur statut sera ainsi régularisé.

Résumé

Français

Des cas d'« esclavage moderne » sont dénoncés dans les secteurs de la domesticité et de la prostitution, secteurs où sont majoritairement orientées les femmes non qualifiées originaires de pays défavorisés. Des données ethnographiques recueillies au Maroc, auprès de domestiques ayant fait l'objet d'un « trafic » entre leur village et la ville, et en France, auprès de migrantes originaires de différents pays, montrent que les formes contemporaines de « traite » des femmes s'enracinent dans des structures de domination anciennes liées aux rapports sociaux de classe, de genre et d'origine. Les récits de migrantes soulignent que leur implication dans des « trafics » résulte le plus souvent de « stratégies » migratoires, niées dans les discours publics et politiques.

Mots-clés

  • Maroc
  • domesticité
  • femmes
  • migration
  • prostitution

English

The Domestic and Foreign "Trade" in Migrant Women: Housework and Prostitution.
Cases of "modern slavery" are denounced in housework and prostitution, economic activities that mostly attract unskilled women from poor countries.   According to fieldwork data collected from maids in Morocco (who were part of a "traffic" between their village and the city) and in France (who came from various countries), contemporary forms of this "trade" in women have their grounds in older structures of domination based on social class, gender and origin.   Migrants' stories emphasize that their implication in this "trade" usually ensues from migratory "strategies", which public opinion and political forces refuse to recognize.

Keywords

  • Morocco
  • women
  • housekeeping maids
  • prostitution
  • migration

Plan de l'article

  1. La domesticité et le travail sexuel : deux secteurs d'exploitation des femmes
    1. « Travail domestique », « services domestiques », « services sexuels »
    2. Mobilité, domesticité, prostitution
  2. Les « bonnes » issues d'un village du Haut-Atlas, ou l'émigration imposée ?
    1. Pourquoi un village du Haut-Atlas ?
    2. Le « trafic » des « bonnes ». Le service domestique entre circulation des filles et esclavage ?
      1. Sur le placement, la circulation et l'« adoption » des « enfants »
      2. Les « bonnes » se substituent-elles aux domestiques esclaves ?
  3. La notion de « traite » et l'invisibilisation des stratégies migratoires féminines
    1. Des « petites bonnes » aux femmes migrantes en France : le désir de partir
    2. Des stratégies invisibilisées
    3. L'exploitation des migrantes en France : des stratégies compromises

Pour citer cet article

Moujoud Nasima, Pourette Dolorès, « « Traite » de femmes migrantes, domesticité et prostitution », Cahiers d'études africaines 3/ 2005 (n° 179-180), p. 1093-1121
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-d-etudes-africaines-2005-3-page-1093.htm.


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