Accueil Revues Revue Numéro Article

Chimères

2006/2 (N° 61)

  • Pages : 208
  • ISBN : 9782749233994
  • DOI : 10.3917/chime.061.0049
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Chimères

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 49 - 77 Article suivant
1

Pour comprendre les changements linguistiques qui surviennent au fil du temps, il faut abandonner l’idée qu’une langue, et donc aussi le français, serait un ensemble homogène. Il est important de reconnaître qu’il existe plusieurs variétés de français, les unes à côté des autres, et souvent entremêlées les unes aux autres. Les variétés orales coexistent avec des variétés écrites. Le langage varie en fonction de l’âge, de la région, de la classe sociale, du groupe ethnique. Chacune des variétés peut se voir attribuer un prestige tel à un moment donné, qu’une forme ou signification qui lui est particulière se généralise et finit par être communément acceptée. Comme ce phénomène de changement ne cesse de se produire, la langue est en constant devenir.

2

En remontant à une phase antérieure, par exemple celle de l’ancien français, on peut être surpris qu’un texte vieux de 750 ans contienne des passages encore tout à fait compréhensibles pour le lecteur contemporain, d’autant plus s’il dispose d’un petit glossaire. L’étude des documents écrits du passé est du ressort de la philologie. Lorsqu’on remonte plus loin dans le temps, les sources écrites font défaut. La linguistique historique se charge alors d’appliquer des méthodes de reconstitution. Ainsi, l’on parvient à reconstituer les langues anciennes, comme par exemple le proto-roman, qui est la langue d’origine de toutes les langues romanes, ou encore le proto-indo-européen, la langue d’origine de toutes les familles de langues depuis l’Inde jusqu’à l’Europe Occidentale. De pareilles reconstitutions sont possibles grâce au principe de la récurrence. Un son qui se modifie dans un contexte donné, le fera partout, dans tous les cas possibles.

3

Étant donné que les formes linguistiques sont structurées en réseaux radiaux, les changements peuvent avoir lieu à l’intérieur d’un réseau, ou s’étendre d’un réseau à l’autre. En effet, de nombreux changements se font par analogie avec une forme dominante.

4

La question fondamentale est celle de savoir pourquoi les langues changent. La réponse se situe en partie du côté du prestige qu’une variété peut acquérir à un moment donné de l’histoire. Ceci n’est cependant pas une condition suffisante. Il arrive que toutes les conditions soient réunies pour qu’un changement se produise, sans que celui-ci n’ait lieu pour autant. Il reste donc toujours une part d’imprévisible.

9.1 - Le changement linguistique : définition

5

Le changement linguistique est étroitement lié à la variation linguistique. Qu’est-ce que la variation linguistique ? On indique par là que la langue n’est pas un système uniforme et homogène, mais qu’elle est faite d’un ensemble de sous-systèmes ou variétés qui présentent entre elles des divergences plus ou moins importantes. Le terme variété vient de la biologie ; il y désigne un type de plante ou d’animal qui diffère des autres dans un même groupe. Il porte sur une «subdivision de l’espèce, délimitée par la variation de certains caractères individuels» (Petit Robert). Métaphoriquement, la linguistique aborde le langage comme un organisme vivant (voir aussi chapitre 10, Application 4). Dès lors, une “variété” linguistique regroupe un ensemble de caractéristiques grammaticales, lexicales, phonologiques et phonétiques, communes à certains groupes de locuteurs, qu’il s’agisse de groupes définis géographiquement ou socialement, en fonction de l’âge, de la profession, de l’ethnie… Pour les variétés géographiquement définies l’on parle généralement de dialecte. Or, ce terme a connu une telle extension qu’il n’est plus réservé aux seuls dialectes régionaux : il est souvent pris comme synonyme de “variété”. Outre les dialectes régionaux, aussi appelés régiolectes (le français canadien, belge, congolais, nord-africain, etc.), on distingue les sociolectes, ou variétés liées à certains groupes dans la société (la classe moyenne, par exemple), et les ethnolectes, correspondant à des groupes ethniques (l’anglais des populations noires ou hispaniques à New York, par exemple). L’ensemble des particularités linguistiques au niveau de l’individu est appelé idiolecte.

6

À la variété standard d’une langue donnée, comme par exemple le français standard, il correspond une délimitation à la fois sociolectale et régiolectale : c’est la variété propre à la classe moyenne supérieure de l’Île de France. Elle est largement diffusée par les chaînes de radio et de télévision qui émettent à partir de Paris. Pour l’anglais, on distingue généralement d’une part l’anglais américain général, qui sert de norme à travers l’ensemble des États-Unis, et d’autre part l’anglais britannique, le fameux “Oxford English”.

7

Lorsque des éléments propres à l’une des variétés ainsi distinguées entrent dans l’usage d’autres groupes et finissent par s’étendre à travers les groupes et les communautés, on assiste à des changements qui affectent la langue. On parle également de changement linguistique quand un sens ou une forme particulière (un phonème, lexème, morphème ou une construction) finit par être abandonné. Les deux versants du changement sont donc d’une part introduction et diffusion, et d’autre part abandon et perte. La multitude de variétés est en elle-même source de changement ; nous verrons dans la suite que ce n’est toutefois pas la seule.

8

La différence de génération entraîne des changements très marqués surtout au niveau du lexique. Pour désigner les variétés linguistiques liées à l’âge ou à la génération, certains n’hésitent pas à parler d’aetalectes (du latin aetas ‘âge’). Alors que les parents se plaignent de ne pas comprendre ce que disent leurs enfants, ceux-ci trouvent le langage de leurs parents «démodé». Beaucoup de jeunes ne veulent surtout pas parler comme leurs aînés. Ils préfèrent de loin le français «branché». Actuellement, les étudiants français semblent utiliser plus couramment cool et relax que les expressions chouette, sympa ou détendu, par exemple, tant pour qualifier une personne (1) qu’une situation (2).

1

Il est cool ce type.

2

On peut s’habiller cool ?

Un mot passe-partout comme truc(s) a également la faveur de la jeune génération. Les aînés ont parfois du mal à comprendre certains emplois innovateurs d’expressions comme se taper la honte (3) ou ça décoiffe (4).

3

A. (adolescente à sa mère) Quoi ! Mettre cette robe ridicule ! Je me tape la honte !

B. Tu te tapes quoi ?

4

T’as vu le dernier film de Spielberg ? Ça décoiffe un max !

Au départ, le rejet des formules traditionnelles (par exemple, avoir honte) peut correspondre à une volonté de rendre l’expression plus dynamique ou expressive (se taper la honte). Au fur et à mesure que la tendance s’étend, on pourra assister à un changement progressif dans les habitudes langagières dans une partie de plus en plus importante de la communauté linguistique. Néanmoins, en se généralisant, la nouvelle expression se banalisera à son tour. L’évolution est donc une question de génération et de fréquence d’usage. Une forme (ou une signification particulière) qui est introduite à un moment donné chez des jeunes, peut échapper pendant un court laps de temps au reste de la population, mais la compréhension, bien que généralement passive parmi les aînés, se diffuse assez vite. Inversement, les jeunes continuent à comprendre la plupart des mots employés par leurs aînés, même s’ils n’en font pas eux-mêmes un usage actif. Les évolutions se font donc en douceur. Cette situation est résumée au tableau 1.

Tableau 9.1 - Perspectives de changement linguistiqueTableau 9.1  
9

Des expressions telles que cool, se taper la honte, ça décoiffe seront acceptées et intégrées à mesure qu’elles deviennent également accessibles aux interlocuteurs plus âgés. Par contre, les vocables que ceux-ci délaissent (fréquenter, courtiser) deviennent de plus en plus marginaux ; au cas où ils sont déjà inconnus pour la plupart des jeunes, ils sont en voie de disparition. En revanche, ce n’est pas parce que certains vocables connaissent un emploi décroissant parmi les jeunes (chouette, sympa), qu’ils risquent pour autant de tomber dans l’oubli dans une génération ou deux. Il se peut qu’ils passent seulement à un rang de fréquence inférieur, rejoignant ainsi le gros du peloton. En effet, la toute grande majorité des vocables restent disponibles, même s’ils ne connaissent qu’un emploi relativement rare. Par contre, la menace qui pèse sur des termes comme courtiser ou fréquenter est plus importante. Dans la mesure où ils désignent des notions en passe de disparaître du champ culturel général, ils tombent fatalement en désuétude : rien d’étonnant à ce que les jeunes ne les connaissent plus, puisqu’ils ne sont même plus usités parmi les aînés.

10

Bien que la langue soit donc en perpétuel mouvement, elle se caractérise en même temps par une grande continuité. Les textes du dix-septième siècle nous impressionnent de par leur relative modernité : les comédies de Molière, par exemple, ont gardé toute leur fraîcheur et leur actualité, et ce également sur le plan linguistique. Même les œuvres du seizième restent tout à fait accessibles : la lecture de Ronsard reste d’actualité !

11

La culture a beau évoluer, la langue reste étonnamment semblable à elle-même. Elle survit à des changements profonds dans la pensée et dans le mode de vie. Cette constatation constitue un élément important de l’hypothèse relativiste énoncée par Whorf : les langues ne se développent et ne changent que très lentement (voir chapitre 6). Bien plus que les us et coutumes – qui sont malgré tout fort sujets au changement –, la langue s’avère être implantée dans l’esprit au point de ne pas subir de changements réellement substantiels même sur plusieurs siècles.

12

Lorsqu’on remonte à des textes du quinzième siècle, tels les poèmes de François Villon, l’on a bien sûr besoin de quelques mots d’explication concernant le vocabulaire, mais l’essentiel du texte et les détails concrets restent à notre portée. Ceci se vérifie dans la lecture d’un extrait de l’Épitaphe de Villon :

5

Par-delà les distances historiques, sociales, géographiques, et autres, la plupart des locuteurs d’une langue font preuve d’une très grande capacité de compréhension, même s’il y a quelque effort à fournir. Ceci porte à croire qu’ils maîtrisent non seulement leur propre dialecte et la variété standard apprise à l’école, mais que leur compétence passive s’étend également à d’autres dialectes. Cette capacité est connue sous le nom de compétence pandialectale. Celle-ci n’inclut pas seulement les variétés régionales, elle englobe aussi les variétés historiques de la langue.

13

Pour bien mesurer l’importance des variétés linguistiques dans le développement d’une langue, il suffit de penser à l’histoire des langues romanes. Chacune d’entre elles – l’italien, le français, l’espagnol, le roumain, le portugais…- est dérivée du latin. Ces langues ont pu surgir et acquérir une identité propre par le biais de la combinaison d’au moins quatre types de variétés : une variété sociale, en l’occurrence celle des soldats, une variété historique, à savoir le latin populaire, et une des nombreuses variétés régionales et ethniques (on trouvera un aperçu général au chapitre 10, tableau 6). Ainsi, le gallo-romain présente les traces des diverses prononciations d’origine celtique selon les régions ; il a également gardé un certain nombre de vocables, de morphèmes et de structures grammaticales, qui sont passés des réseaux celtes au réseau latin. Le latin “gaulois” est dès lors fortement imprégné de l’influence du substrat celtique. En effet, le latin fut plutôt transmis aux générations suivantes par les mères celtes que par les pères romains. Ceci ne manqua pas de renforcer la contribution gauloise dans la variété du latin populaire parlée dans ces régions. Le superstrat reste bel et bien le latin, mais il s’agit d’un latin plus ou moins “celtisé” selon les cas. Le français, déjà fort marqué par l’influence celtique gauloise, est devenu par la suite la plus germanique des langues romanes.

14

Aux différences sociales et régionales s’ajoute, bien entendu, le facteur temps. En Italie par exemple, le processus de romanisation eut lieu bien plus tôt qu’en Provence. Néanmoins, la romanisation en Provence se fit encore bien avant qu’elle n’ait atteint le midi de l’Espagne, le Portugal, le nord de la Gaule et la Bretagne. Nous pouvons donc dire que les différentes langues romanes représentent à la fois la continuation et l’évolution ultérieure des variétés ethnolectiques très diversifiées du latin populaire tardif. L’invasion ultérieure d’une grande partie de la Romania occidentale (la France, une partie de l’Espagne, la Belgique, le nord de l’Italie) par des tribus germaniques marquera une nouvelle phase dans l’évolution des différentes variétés latines : à des degrés divers, les nouveaux superstrats germaniques y introduiront de nouveaux mots, certains de leurs phonèmes et même quelques-unes de leurs structures grammaticales, avant de disparaître à leur tour.

9.2 - Méthodes en linguistique historique

15

L’étude des formes antérieures de la langue se fait essentiellement selon deux méthodes. Quand il existe des documents écrits, on applique la méthode philologique pour étudier les étapes successives qu’a connues la langue. Sinon, l’on suit la voie de la reconstitution afin de remonter aux formes anciennes au-delà des sources existantes.

16

La recherche en philologie s’occupe aussi bien de documents non littéraires que de textes littéraires, donc de textes légaux, historiques, religieux ou techniques, tout comme de lettres personnelles. Les inscriptions qui figurent sur les pièces de monnaie, les épitaphes et les graffitis peuvent même entrer en ligne de compte. Les philologues s’en servent pour repérer et pour mieux comprendre les informations culturelles que les textes recèlent.

17

Il arrive parfois qu’il faille tout d’abord parvenir à déchiffrer le système d’écriture. Il ne suffit pas d’identifier les lettres de l’alphabet, encore faut-il en déterminer la valeur exacte. En fonction des périodes et des traditions, les conventions graphiques ne sont en effet pas les mêmes. La graphie elle-même a évolué dans le temps. Dès lors, il n’est pas toujours aisé de savoir quelle était la prononciation de l’époque. Dans l’extrait de Villon cité plus haut, ce genre de problème se pose notamment pour les mots mis en italiques dans les vers suivants :

6

N’ayez les cuers contre nous endurcis

Vous nous voiez cy attachez cinq, six :

Dans les manuscrits, et en particulier ceux du Moyen Age, les conventions d’abréviation utilisées par les copistes peuvent également varier. La philologie doit donc commencer par faire un travail d’édition de texte.

18

Une autre question épineuse est celle de savoir quelle est la relation entre la graphie et la prononciation. L’on peut par exemple apprécier la reconstitution qui a été faite de l’anglais du quatorzième siècle, en écoutant les enregistrements “à l’ancienne” des Canterbury Tales de Chaucer. Ceci est d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’un texte écrit avant la Grande Mutation Vocalique, c’est-à-dire avant le bouleversement du système vocalique qui marque le début de l’anglais moderne.

19

La linguistique historique étudie donc les écrits pour la lumière qu’ils peuvent jeter sur les différents aspects de la langue de l’époque. Le but est d’en dériver la grammaire qui correspond à la phase historique en question. Le manuel de l’anglais moyen de la main de Fernand Mossé (1952, 1968) est un exemple typique de cette approche. En plus de fournir des extraits illustrant les différentes variétés d’anglais moyen, il montre aussi comment la grammaire de l’anglais moyen peut être dérivée de ces sources écrites. Dans le système verbal, par exemple, la distinction entre verbes faibles et verbes forts repose sur l’alternance vocalique [i,a,u] et la terminaison [?n] du participe. Les marques distinctives apparaissent au présent, au passé, tant au pluriel qu’au singulier, et dans la forme du participe. Il s’en dégage la classification suivante pour les verbes forts :

Tableau 9.2 - Les classes de verbes forts en anglais moyenTableau 9.2  
20

Les verbes faibles sont ceux qui ne présentent pas d’alternance vocalique. De nos jours, le premier des deux groupes distingués dans le tableau 3 est le seul à être considéré comme un paradigme régulier.

Tableau 9.3 - Les verbes faibles en anglais moyenTableau 9.3  
21

La linguistique historique se donne donc pour tâche d’expliquer comment un système comme celui des verbes forts, tel qu’il se dégage du langage de Chaucer, a pu se rétrécir afin de ne préserver qu’un petit nombre de verbes irréguliers en anglais moderne. Dans quelle mesure le principe de l’analogie (voir plus bas) est-il intervenu pour adapter la forme du passé à celle du participe (spoke au lieu de spak, par exemple) ? La question se pose également de savoir dans quelle mesure l’anglais de Chaucer a pu être différent des autres variétés d’anglais moyen.

22

De pareilles études existent aussi pour le français. Pensons notamment à F. Brunot (1924). Au fur et à mesure que l’on remonte dans le temps, la méthode philologique ne suffit plus. On tombe sur des périodes pour lesquelles il ne reste que peu ou pas de documents. À défaut de sources, l’on se tourne vers la méthode de la reconstitution.

23

Le passage du latin populaire aux langues romanes constitue une réelle énigme. Il est clair que ce genre de transition peut prendre des siècles. Les premiers documents dont on dispose datent du 9e siècle (les Serments de Strasbourg). La question se pose de savoir à partir de quand les variétés latines se transforment en variétés romanes. Au 6e, au 7e ou au 8e siècle ? Un texte écrit en latin tardif ou roman «pré-roman» n’avait aucune chance d’être admis : il était automatiquement jugé à l’aune de la forme figée du latin classique ou du latin vulgaire non classique de la Bible. Toute déviation faisait l’objet d’un rejet catégorique.

24

Il s’ensuit qu’aujourd’hui il n’est plus possible de suivre à la trace le cheminement des déformations qui se sont produites durant cette période de transition. Bien que nous n’ayons pas de témoignage direct de la phase du proto-roman, l’on peut néanmoins puiser suffisamment de données dans les langues romanes pour affirmer que la plupart du temps le point de départ est l’argot militaire, la variété sociale de la langue des soldats. En français moderne on trouve, par exemple, le nom tête, qui ne provient pas du latin classique caput mais de testa (cruche). Comme en langage imagé il arrive encore que ‘cruche (vide)’ désigne la tête de quelqu’un, il n’y a rien d’étonnant à ce que ce nom ait pu être employé métonymiquement et métaphoriquement par les soldats pour représenter la tête comme le contenant de l’esprit et du vécu humain en général.

25

Pour chaque langue ou proto-langue pour laquelle il n’existe pas de documents écrits, la méthode de la reconstitution vise à en reconstituer les formes virtuelles. Pour le proto-roman, par exemple, l’on arrive ainsi à postuler un nombre de formes en s’appuyant d’une part sur la forme qui existait en latin et d’autre part, en la comparant aux différentes formes sur lesquelles elle a débouché dans les différentes langues romanes.

26

La reconstitution applique quelques grands principes ayant trait à la structure même de la langue. Le premier principe est celui de l’existence d’un lien génétique entre les langues. Un certain nombre de langues de l’Europe jusqu’aux Indes sont nées du même «ancêtre» et forment une grande «famille», celle des langues indo-européennes. Cette famille est constituée de sous-groupes, notamment celui des langues germaniques. Son ancêtre est appelé le protogermanique. Celui-ci est considéré comme la langue-mère de langues telles l’anglais, le néerlandais, l’allemand. Ces langues sont des langues-sœurs. La reconstitution permet d’explorer des phases antérieures à partir des phases plus anciennes encore documentées. De cette façon, on tente de remonter à l’ancêtre commun. Le même raisonnement s’applique au sous-groupe des langues romanes. À défaut d’une phase ancienne bien documentée, on se base sur les éléments apportés par les langues-sœurs (le français, l’italien, l’espagnol, etc.) et sur ceux appartenant à un ancêtre antérieur, le latin. L’objectif est d’en reconstituer la langue-mère commune, c’est-à-dire le proto-roman.

Tableau 9.4 - Correspondances consonantiques dans six langues indo-européennes sanscrit latin grec français anglais néerlandaisTableau 9.4  
27

Le second principe est celui de la régularité. À conditions égales, c’est-à-dire dans le même contexte linguistique, le glissement d’un son se fera de la même façon, quel que soit le mot. Cette hypothèse, qui a pu être vérifiée pour bon nombre de cas, permet d’expliquer une mutation importante au niveau des sons en proto-germanique, l’ancêtre commun des langues germaniques. Le premier à avoir postulé ce principe est le Danois Rask.

28

Au début du dix-neuvième siècle Grimm a poursuivi les recherches en comparant les consonnes qui apparaissent en position initiale et intérieure de mot, en sanscrit, en latin, en grec et en germanique. Il a pu en dégager plusieurs correspondances. À côté des mots correspondants de deux langues germaniques, l’anglais et le néerlandais, le tableau 4 reprend aussi les mots français. Les cases vides indiquent qu’il n’y a pas de forme disponible. Les mots du sanscrit, du latin et du grec reflètent la situation qui avait cours en proto-indo-européen. Les mots des autres langues sont le résultat d’une mutation phonique. Le tableau 5 résume les glissements qui se sont produits de l’indo-européen aux langues germaniques. La mutation en question est connue comme la “Loi de Grimm”.

Tableau 9.5 - La Loi de Grimm ou la Première Mutation Phonique GermaniqueTableau 9.5  
29

La méthode de la reconstitution peut aussi être appliquée à l’intérieur d’une seule langue ou d’un groupe de langues, comme par exemple celui des langues romanes. On parle alors de reconstitution interne. Le passage du latin au proto-roman, et ensuite aux différentes langues romanes, s’est fait entre le cinquième et le huitième siècle. Il date donc d’après la Première Mutation Phonique Germanique, située au moins un millénaire avant. Or, comme nous l’avons déjà dit plus haut, il n’existe pratiquement pas de documents écrits pour les toutes premières phases des langues romanes. Il faut donc bien recourir à la méthode de reconstitution interne.

30

Cette méthode est le plus souvent appliquée aux paradigmes verbaux et nominaux qui fournissent les formes à comparer. L’hypothèse sous-jacente est qu’au-delà des variations formelles ayant pu affecter les différents paradigmes, il dut en exister une version antérieure témoignant de l’unité du paradigme. Prenons, en guise d’exemple, le verbe devoir. Il est représentatif d’une série de verbes dont le radical se présente sous deux formes différentes au présent de l’indicatif. La voyelle y alterne avec une diphtongue au singulier et à la troisième personne du pluriel. Cette alternance est attestée dès les tout premiers documents. En français moderne, la voyelle [?] est elle-même le résultat d’un amuïssement :

7a

je dois nous devons

tu dois vous devez

il doit ils doivent

Or, partant du principe de régularité, on peut penser que cette alternance n’a pas toujours existé, mais qu’à un point antérieur de l’histoire il n’y avait qu’un seul radical pour tout le paradigme. Puisqu’on ne dispose d’aucun document pour le pré-français ou le proto-roman, on doit remonter au latin classique à la recherche d’un indice. Le verbe debere y a la même signification, mais la voyelle du radical y reste inchangée, même si elle ne porte l’accent qu’au singulier et à la troisième personne du pluriel ; ceci est indiqué par le signe « ’ » précédant la syllabe accentuée :

7b

’debeo de’bemus

’debes de’betis

’debet ’debent

Ce que l’on sait du système d’accentuation du latin permet de compléter l’histoire. Tout porte à croire qu’à un moment donné – moment difficile à préciser en l’absence de témoignage, mais certainement tout au début du roman (le français n’étant qu’un exemple parmi d’autres) – les voyelles accentuées se sont diphtonguées. En effet, l’on constate que les diphtongues n’apparaissent que là où le radical portait l’accent en latin, c’est-à-dire au singulier et à la troisième personne du pluriel. À la première et à deuxième personne du pluriel l’accent ne tombait pas sur le radical, mais sur la syllabe suivante, qui servait de transition entre le radical et la marque du temps et de la personne. Dès lors, la voyelle du radical ne s’y est pas diphtonguée. Le même lien entre accentuation et diphtongaison caractérise des verbes comme recevoir (je reçois / nous recevons), boire (je bois / nous buvons), pouvoir (je peux / nous pouvons).

9.3 - Typologie de l’évolution linguistique

31

On distingue quatre types de changement, selon l’impact et les répercussions qu’ils peuvent avoir. Des changements peuvent survenir à l’intérieur d’un réseau radial : un élément prototypique peut devenir périphérique, et inversement, un élément périphérique peut devenir central. Des glissements entre catégories peuvent également se produire ; des éléments peuvent changer de catégorie, en d’autres mots, enjamber les limites entre deux réseaux. En troisième lieu, c’est la structure même d’un schéma qui peut se voir affectée. Finalement, un très grand nombre de changements ne s’expliquent que par analogie. Quel que soit le type de changement, il peut affecter aussi bien la forme que la signification. Nous nous arrêtons sur ces changements de façon plus détaillée.

9.3.1 - Changements à l’intérieur d’un réseau radial

32

À l’intérieur d’un réseau radial divers changements peuvent se produire. Bien qu’ils n’aient que peu d’influence sur le système en tant que tel, ils sont parfois de nature à entraîner une modification qui affecte le système entier. Commençons par évoquer quelques changements isolés au niveau de la forme. Certains glissements peuvent être purement phonétiques, c’est-à-dire n’affectant pas nécessairement le système phonémique de la langue. C’est notamment le cas du phènomène de l’assimilation, qui a pour effet de rapprocher la prononciation de deux sons (voir aussi le chapitre 5.7.3). Cela se reflète parfois dans la graphie. En italien, par exemple, le groupe consonantique latin /kt/ devient /tt/ : le participe passé de factum ‘a été fait’ devient fatto. La combinaison de sons n’est plus la même, mais le système ne s’en trouve pas affecté.

33

Le phénomène contraire est celui de la dissimilation : deux sons identiques, par exemple /r/ + /r/, se différencient l’un de l’autre : le premier /r/ du nom latin peregrinatum devient /l/ dans le mot français pèlerin.

34

Un autre phénomène très courant est la métathèse : les sons semblent changer de place. Dans le mot espagnol milagro ‘miracle’ par exemple, l’ordre du /r/ et du /l/ a été inversé par rapport au mot latin miraculum. Un exemple typique de l’anglais est l’inversion du /k/ et du /s/ dans le verbe to ask ‘demander’, prononcé parfois /æks/, ce qui provient en fait de l’ancien anglais aksian.

35

Quand un changement phonique donne lieu à l’apparition d’une nouvelle variante allophonique, il peut dépasser le niveau phonétique et affecter le système phonologique. En espagnol, par exemple, la consonne palatale affriquée sourde [t?] – représentée dans la graphie par ‘ch’ –, taxée d’ «expressive», a été mise à profit dans la formation de nouveaux mots, dit «populaires», à côté de certains mots savants hérités du latin : ancho (large) vs. amplio (ample), estrecho (étroit) vs. estricto (strict), muchedumbre (foule) vs. multitud (multitude). Ces séries sont connues sous le nom de doublets (voir plus loin sous 9.3.4).

36

Les évolutions sémantiques quant à elles, concernent toujours un changement de catégorisation. Celui-ci peut avoir lieu à l’intérieur d’un réseau radial. Ces évolutions peuvent toucher un mot lexical, un morphème grammatical, un mot composé, un groupe syntaxique ou une structure phrastique dans son ensemble. Les différents éléments du réseau peuvent faire l’objet d’un réagencement : un élément central peut se déplacer vers la périphérie, et vice versa. Prenons, par exemple, le mot merci. Au siècle de Villon, il s’employait en français comme le mot anglais mercy s’emploie encore aujourd’hui, à savoir, au sens de «miséricorde», «pitié». Villon peut donc décrire Dieu comme pouvant avoir ‘de vous mercis’.

8

Car, se pitié de nous povres avez,

Dieu en aurra plus tost de vous mercis

En français moyen le mot /merci/ peut désigner à la fois

A
  1. la miséricorde, la pitié, d’où ‘avoir merci de quelqu’un’ ;

  2. dans l’expression /Dieu merci/ il a la même signification qu’en anglais et en français moyen, à savoir ‘grâce à Dieu’ ;

  3. il peut aussi vouloir dire le remerciement, forme de politesse.

En français moderne par contre, /merci/ signifie

B
  1. avant tout le remerciement : ‘merci beaucoup de / pour…’ ;

  2. l’expression /Dieu merci/ s’est banalisée : ‘Dieu merci nous avons terminé la correction’ ;

  3. il peut encore désigner la miséricorde, la pitié comme dans ‘crier / demander merci’ ou ‘une lutte sans merci’ ;

  4. dans les expressions ‘être à la merci de qqn’, ‘tenir qqn à sa merci’ apparaît la signification supplémentaire de ‘dépendance’, de ‘pouvoir’.

Il est intéressant de noter le renversement dans l’ordre des sens attribués au mot ‘merci’ : le mot latin merces est ‘la monnaie payée aux soldats’, d’où ‘mercenaires’. En latin médiéval merces prend les sens du latin ‘misericordia’, ‘gratia’, c’est-à-dire ‘miséricorde’, ‘grâce’. Les deux sens se sont introduits en français et en anglais avec la forme ‘merci’. Actuellement l’anglais ‘mercy’ n’a (plus) qu’une seule signification : ‘pitié’ envers quelqu’un qui se trouve dans votre pouvoir et qui n’a aucun droit de recevoir votre bonté. C’est aussi le cas dans ‘merciful’ ‘ plein de pitié’.

Tableau 9.6 - Changement à l’intérieur d’un réseau radialTableau 9.6  
37

Le sens qui était central en moyen français (A.1) est devenu marginal en français moderne (B.3) et le sens marginal du français moyen (A.3) est devenu le sens central du français moderne (B.1).

38

Ce genre de déplacements n’est pas limité aux noms. Le cas du verbe arriver est particulièrement illustratif à cet égard. Il provient du latin populaire arripare, composé à partir de ad ‘à’ et ripa ‘rive’. À l’origine, il signifiait simplement ‘toucher la rive, aborder, toucher terre’ ; d’où l’expression arriver à bon port. Actuellement, ce sens est marginal. Tout un pan du réseau sémantique du verbe arriver est maintenant occupé par des applications non plus aux navires et aux personnes mais aux choses. L’entrée du Petit Robert, reprise schématiquement ci-dessous, reflète cet état de choses :

39

I.

  1. vieux : toucher la rive, le bord (avec complément : près du port, au port, dans le port)

  2. (XIIe) toucher au terme de son voyage : parvenir au lieu où l’on voulait aller (de Londres, à Paris)

  3. parvenir à atteindre, après des difficultés (jusqu’au secrétaire du ministre)

  4. par extension : atteindre à une certaine taille, aussi au figuré (à la cheville, à la ceinture)

  5. atteindre, parvenir à (un état) (à un certain âge, au bout, au but, à ses fins, à rien), arriver à + infinitif : réussir à, finir par

  6. (1798) absolument : réussir

  7. spécialement : aborder (un sujet) (à la conclusion)

  8. (1866) : en arriver à (la fin du discours) en arriver à + infinitif : en venir à

II. (Choses)

  1. parvenir à destination (un colis, une lettre)

  2. arriver jusqu’à quelqu’un (aux oreilles de quelqu’un)

  3. atteindre un certain niveau (jusqu’au toit ; les prix : à cent francs)

  4. venir, être sur le point d’être (le jour, la nuit)

  5. en parlant d’un fait, d’un événement, d’un accident (à quelqu’un) : advenir, survenir il arrive que / il arrive à (quelqu’un) de (et l’infinitif)

L’évolution dans le temps est également intéressante à suivre pour certaines formes dérivées, dans la mesure où elle peut avoir des retombées lexicales parfois assez particulières. Prenons par exemple le comparatif de l’adjectif anglais old ‘vieux’ : la forme older, de création relativement récente, a supplanté la forme antérieure elder. Du coup, elder a perdu sa position prototypique comme comparatif : il s’est vu reléguer dans la marge, n’apparaissant plus qu’avec une signification ecclésiastique bien particulière (une personne non ordonnée qui sert de conseiller d’église) ou dans les expressions de parenté elder brother / sister / sibling ‘frère, sœur, frère/sœur aîné’. Nous reviendrons sur cette forme particulière plus bas (9.3.3).

9.3.2 - Changements entre réseaux radiaux

40

On assiste à un changement entre réseaux radiaux lorsque l’appartenance d’un élément n’est plus limitée à un seul réseau ou une seule catégorie, c’est-à-dire quand il en enjambe les limites et se met à fonctionner aussi dans un autre réseau. Pareil enjambement peut avoir lieu au niveau de la phonologie comme à celui du lexique.

41

Dans le système phonologique d’une langue, les allophones s’inscrivent en principe à l’intérieur du réseau radial d’un phonème (cf. chapitre 5). Or, un allophone peut cesser d’être la propriété exclusive d’un seul phonème pour devenir aussi l’une des réalisations possibles d’un autre phonème, c’est-à-dire pour entrer également dans le réseau radial de celui-ci. Il cesse alors d’appartenir à une seule catégorie. Prenons un exemple concret.

42

L’anglais, tant celui du Royaume-Uni que celui des États-Unis, est touché actuellement par une évolution phonologique qui semble être en passe de déplacer les limites d’un phonème. Le réseau radial du phonème /t/ compte 6 allophones différents en anglais : 1° le [th] aspiré en début de mot (tea, tap) ; 2° le [t] non aspiré en position non initiale (stop, at), qui est considéré comme étant la réalisation prototypique non marquée ; 3° un autre allophone est le “flap” ou claquement de langue en position intervocalique (city), représenté comme [?] ; 4° lorsque celui-ci n’est pas réalisé – comme dans pretty good [pri i’g?d]) – il ne reste que la marque zéro [ø] : il s’agit alors d’une forme qui n’a pas de réalisation bien qu’elle soit présente structurellement ; 5° quand /t/ est suivi de /k/, il peut être suivi d’un coup de glotte [?], par exemple dans catcall [kæt?k?l] ; 6° il est même possible que dans cet environnement le [t] disparaisse ; dans ce cas, il ne reste plus que [?] : [kæt?k?l]. Le tableau 7 résume l’ensemble de ces possibilités.

Tableau 9.7 Le réseau radial du phonème anglais /t/Tableau 9.7  
43

Le son laryngal [?] en vient donc à être vu comme une réalisation du phonème /t/, alors que celui-ci représente “prototypiquement” un son alvéolaire. Le son [?] est également à cheval entre deux phonèmes : en position intervocalique, il ne correspond pas seulement au phonème /t/, comme dans city, mais pour certains locuteurs il équivaut aussi au phonème /r/, comme dans very.

44

Si en phonologie le phénomène du chevauchement entre catégories reste somme toute assez limité, dans le lexique les glissements d’un réseau à l’autre sont monnaie courante. Considérons par exemple les vocables maistrie, d’une part, et seigneurie ou seigneur, d’autre part.

9
Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A luy n’avons que faire ne que souldre.
Hommes icy n’a point de mocquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

‘Maistrie’ est dérivé du latin ‘magis’, qui signifie ‘plus’ et a donné ‘magister’ (maître) / ‘magisterium’ (magistère). Du domaine d’origine, qui est celui de la quantité (celui qui possède plus), l’on est passé à celui du pouvoir (celui qui est maître des autres). Du domaine du pouvoir il y eut ensuite un glissement vers le domaine du savoir (celui qui peut instruire les autres). Celui-ci a finalement donné lieu à une spécialisation : la ‘maîtrise’ indique le degré académique MA (Magister Artium). Schématiquement :

Tableau 9.8 - Passage du vocable magister d’un réseau lexical à un autreTableau 9.8  
45

Au temps de Villon, seigneurie désignait ‘le pouvoir d’une personne plus haut placée par rapport à une autre personne’. Ce mot dérive du latin ‘senior’ qui voulait dire à l’origine ‘(le) plus âgé’. En ancien français ‘seigneur’ correspondait à l’ancien italien ‘signor’ et à l’ancien espagnol ‘señor’, qui signifiaient ‘le plus important, le maître’. En moyen français ‘seigneur’ a pris le sens de ‘maître d’un domaine féodal, qu’il peut prêter à un vassal’. Parallèlement, ‘seigneurie’ en est venu à désigner ‘le domaine, la terre seigneuriale, les droits seigneuriaux’.

46

À l’origine, le vocable senior était lié à la notion d’âge. Du domaine de l’âge, il passe ensuite à celui de l’importance, l’âge conférant de l’importance aux gens. On assiste à un nouveau changement de catégorie, lié cette fois-ci à l’instauration du système féodal. Avec le temps, un nouveau glissement s’est opéré ; par extension métonymique, les vocables seigneur et seigneurie en sont venus à qualifier le pouvoir en général. Ces passages successifs sont repris au tableau 8.

Tableau 9.9 - Passage des vocables seigneur/seigneurie d’un réseau lexical à un autreTableau 9.9  
47

Une fois que l’on a pris conscience du fait que les glissements lexicaux constituent un des processus d’évolution les plus productifs, l’on sera mieux équipé pour aborder des textes anciens.

48

En grammaire, l’évolution peut se faire dans deux directions opposées. Soit un réseau existant peut se diviser en deux catégories, soit deux réseaux peuvent fusionner en un seul. L’histoire de l’article indéfini anglais a/an et le numéral one offre un exemple de division de catégorie. Autrefois, l’article an n’était rien d’autre que la forme phonétiquement réduite en position non accentuée du numéral one. Aujourd’hui cependant, plus personne ne songerait à les réunir dans la même catégorie. En français, l’article indéfini et le numéral se présentent sous la même forme. L’accentuation et le contexte permettent de savoir de quelle catégorie il s’agit : j’ai un livre sur les orchidées vs. je n’ai qu’un livre.

49

Les systèmes pronominaux des langues européennes présentent plusieurs cas de fusion de catégories. Il y eut un temps où l’anglais disposait, comme le français, d’une forme différente pour le datif et pour l’accusatif du pronom personnel masculin singulier : le datif (objet indirect) était exprimé par la forme him ‘lui’, l’accusatif (objet direct) par la forme hine ‘le’. Des changements phoniques successifs ont abouti à la fusion de him et de hine. Une fois leur réalisation devenue identique, la différence de signification s’est perdue elle aussi. C’est ainsi que l’anglais a maintenant un pronom him non sujet et non possessif, qui contraste avec la forme sujet he et la forme possessive his.

9.3.3 - Modification d’un schéma

50

Jusqu’ici nous avons traité la signification d’un vocable comme une catégorie composée d’un ensemble de sens, dont certains représentent les membres centraux et d’autres les membres périphériques de la catégorie. Les statuts différents des différents sens se reflètent dans la forme que prend le réseau radial. Néanmoins, il n’y a pas que la caractérisation de toutes ces différences à l’intérieur de la catégorie qui compte. Il faut aussi prendre en considération le lien abstrait qui unit les différentes significations d’un morphème ou d’un vocable. Lors de l’analyse du suffixe –iste (chapitre 3, (13)), nous avons appelé ce lien abstrait «le sens schématique» du morphème ou, tout simplement, le schéma du morphème. Le schéma d’un vocable comme ‘chaise’, par exemple, est la représentation abstraite de tout ce qui est commun aux différents types d’entités qui appartiennent à cette catégorie. Tout comme il existe pour chaque catégorie un réseau radial comportant des membres centraux et des membres périphériques, de la même façon il existe une notion abstraite, schématique de représentation s’appliquant à l’ensemble des membres de la catégorie, quelles que soient par ailleurs les différences entre eux.

51

Il y a deux modèles de changements pouvant intervenir dans les schémas. Soit il s’opère une réorganisation à l’intérieur du schéma, soit le schéma se transforme en un nouveau schéma. À titre illustratif, nous évoquons brièvement un exemple de réorganisation interne au niveau de la syntaxe ainsi qu’un exemple de transformation au niveau de la phonologie.

52

L’ordre des mots constitue une dimension importante de la syntaxe d’une langue. En français moderne, l’ordre sujet-verbe-objet (SVO) / sujet-verbe-complément (SVC) prévaut largement sur les autres agencements possibles. Toutefois, à l’époque de Villon, cet ordre de base coexistait dans une bien plus large mesure qu’aujourd’hui avec l’ordre (S)OV et SCV. Autrement dit, l’agencement qui caractérise les vers repris ici sous (10) n’est pas ressenti comme «marqué» ou «déviant». Actuellement, il n’en est plus ainsi : (10) est traduit comme (11), à moins de procéder sous le couvert de la «liberté poétique». Les écarts de l’ordre SVO que le schéma linéaire du français admet encore actuellement se caractérisent généralement par l’inversion du sujet (12). Le schéma de l’ordre linéaire a donc bel et bien été l’objet d’une réorganisation au cours de l’évolution.

10

11

12

Étant donné que les sons qui s’avoisinent peuvent s’influencer mutuellement, c’est surtout en phonologie qu’on peut s’attendre à voir se développer de nouveaux schémas. Ce n’est pas la première fois que nous évoquons le phénomène de l’assimilation. Quand celle-ci donne naissance à une nouvelle forme, on parle de phonologisation. Comme nous l’avons vu au chapitre 5, la signification n’est pas directement en jeu. En effet, le phonème est conçu comme une catégorie de sons avec au centre un ou plusieurs allophones prototypiques, et, autour de ce noyau, des allophones moins centraux et périphériques. Au phonème correspond donc une représentation mentale schématique abstraite, qui est parfois imprononçable. Pensons à l’exemple du phonème /t/ de l’anglais (cf. Section 9.3.2). Ce qui nous intéresse en l’occurrence, c’est l’existence de deux processus bien distincts : d’une part, la création de tout nouveaux phonèmes et, d’autre part, l’apparition de nouveaux allophones à l’intérieur de la structure radiale d’un phonème.

53

Lorsqu’un nouveau phonème voit le jour, il en émerge nécessairement un nouveau schéma. Au départ, celui-ci n’a qu’une seule réalisation, un seul «allophone» en quelque sorte, tout naturellement prototypique par défaut. De nouveaux phonèmes sont ainsi apparus dans les langues germaniques à l’occasion de ce qui fut appelé la Seconde Mutation Phonique Germanique. Comme celle-ci toucha essentiellement l’allemand, elle eut pour effet de séparer l’allemand des autres langues germaniques. Dans cette mutation, les occlusives sourdes /p/, /t/, /k/ ont d’abord subi une aspiration /ph/, /th, /kh/. En position initiale, elles se sont ensuite transformées en affriquées /pf/, /ts/, /k?/ ; et en position médiane elles se sont assimilées aux fricatives /f/, /s/, /?/.

Tableau 9.10 - La Deuxième Mutation Phonique GermaniqueTableau 9.10  
54

La mise en regard de mots anglais ou néerlandais avec leurs correspondants allemands permet de faire transparaître les différents stades de l’évolution. Les mots anglais et néerlandais repris dans le tableau 11 reflètent le premier stade. Le deuxième stade est celui des occlusives sourdes aspirées, que l’on trouve encore dans les mots que l’allemand a empruntés à d’autres langues, et ce bien après la Seconde Mutation Phonique. C’est le cas notamment des vocables Piste, Tante, Kino, prononcés avec aspiration en allemand, mais pas en néerlandais. Le troisième stade affecte tous les mots de l’allemand qui existaient déjà à l’époque de la Seconde Mutation Phonique : les occlusives sourdes sont devenues des affriquées en position initiale et des fricatives en position médiane.

Tableau 9.11 - Comparaison entre les occlusives de l’anglais et du néerlandais d’une part, et les consonnes correspondantes de l’allemand d’autre partTableau 9.11  
55

Le second type d’évolution mène à la création de nouveaux allophones. Ceux-ci sont, à leur tour, susceptibles de donner naissance à de nouveaux phonèmes. Illustrons ce processus à l’aide du phénomène de l’inflexion vocalique, connu également sous le nom de umlaut. L’umlaut a effectivement donné lieu à l’introduction de toute une série de phonèmes nouveaux, surtout en allemand, mais également en néerlandais et, dans une moindre mesure, en anglais. Le phènomène apparaît clairement dans les formes du comparatif, dans celles du pluriel et dans des diminutifs. Dans une étape antérieure, à l’époque des Francs, les marques suffixales contenaient un /-i/. Par effet d’assimilation, les voyelles /a/, /u/, /o/ du radical auquel s’ajoutait le /-i/ se sont rapprochées respectivement de /e/, /y/, /ø/. Ainsi, on trouve en moyen néerlandais bat, beter, best ‘bien, mieux, le mieux’, par opposition à la forme gothique (une langue germanique orientale éteinte) qui a survécu dans une traduction de la bible : badi, batiza, batists. La désinence /-i/ s’est vite amuïsée en néerlandais moyen (donnant bat). Par contre, au comparatif et au superlatif, le /a/ précédent a évolué vers /e/ et /?/ sous la pression de ce /i/. Néanmoins, il n’y a pas toujours de coïncidence avec des sons existants comme c’est le cas ici. Ainsi, sous l’influence du /-i/ du pluriel, la voyelle postérieure arrondie /u/ s’est transformée en antérieure arrondie /y/, avec la création d’un nouveau phonème qui présente des variations d’ouverture selon le type de syllabe : [?] en syllabe fermée : hulde ‘hommage’, rug ‘dos’, stuk ‘morceau’, provenant de ‘huldi’, ‘ruggi’, ‘stucki’ ; et plutôt [ø] en syllabe ouverte : heuvel ‘colline’, sleutel ‘clef’, leugen ‘mensonge’, jeugd ‘jeunesse’, provenant de ‘huvil’, ‘slutil’, ‘lugina’, ‘jugina’. Il suffit de prendre les mots correspondants de l’allemand, à savoir Hügel, Schlüssel, Lüge, et Jügend pour se rendre compte qu’en allemand, il y eut bien l’effet de l’inflexion vocalique – témoin la prononciation [y] –, mais pas le glissement vers une base articulatoire inférieure.

56

D’autre part, il est intéressant de noter que certains dialectes du néerlandais ont échappé à ce phénomène d’inflexion vocalique : pour ‘noix’ on trouve noot à côté de neut, pour ‘moulin’ molen à côté de meulen, pour ‘brosse’ borstel à côté de beurstel. C’est d’ailleurs généralement la variante en /o/ qui l’a emporté en néerlandais standard.

57

En anglais on trouve encore des traces de l’umlaut dans certains pluriels irréguliers, notamment : foot-feet ‘pied(s)’, goose-geese ‘oie(s)’, dont le pluriel s’est développé à partir de foti/gosi, en passant par [føt],[gøs].

58

Si en néerlandais et en anglais il s’agit de traces, en allemand, par contre, le iumlaut s’est constitué en véritable système grammatical. Il y détermine la formation du pluriel (Kuss-Küsse ‘baiser(s)’, Gast-Gäste ‘hôte(s)’), celle des diminutifs (Kuss-Küsschen ‘bisou(s)’, Blatt-Blättchen ‘feuillet(s)’), et celle des degrés de comparaison (dumm/dümmer/dümmest ‘bête/plus bête/le plus bête’, alt/älter/ältest ‘vieux/plus vieux/le plus vieux’). Les formes anglaises elder/eldest ‘plus vieux/le plus vieux’ sont un vestige de ce système du protogermanique occidental, qui peut se résumer comme suit pour l’allemand :

13
  1. ? ? y + /-i

  2. i ? ? / Ø -#

En clair : /?/ devient /y/ devant une syllabe contenant /-i/ (13a), et par après, ce /i/ même s’amuït (?) ou devient zéro (Ø) en fin de mot (-#) (13b).

59

En conséquence, la voyelle frontale arrondie /y/ cesse d’être dépendante du contexte et devient donc un phonème autonome. En termes de réseaux radiaux et de schémas, nous pouvons dire que /y/ cesse de figurer comme un allophone appartenant à la catégorie de la «voyelle postérieure arrondie» /u/, à savoir [?] dans le contexte /-i/, pour se constituer en élément central et unique d’une nouvelle catégorie, d’un nouveau schéma phonémique.

9.3.4 - Les changements par analogie

60

De très nombreuses innovations dans l’évolution d’une langue s’expliquent par l’effet de l’analogie. L’analogie consiste en une association qui repose sur la perception d’une similarité. Elle est à l’œuvre à tous les niveaux, affectant ainsi la prononciation, la morphologie, la syntaxe. La ressemblance que les locuteurs perçoivent entre différents sons, morphèmes, mots ou structures les pousse à effacer toute dissimilarité. Cette tendance à l’uniformisation et à la régularisation ne procède pas d’une volonté consciente ; elle correspond à un besoin de transparence. Il faut que les formes et les constructions ressortent clairement comme faisant partie d’un même ensemble. L’action assimilatrice fait donc que certaines formes changent sous l’influence d’autres formes auxquelles elles sont associées dans l’esprit. Ce sont ces associations qui expliquent qu’une création soit conforme à un modèle préexistant.

61

La prononciation des emprunts finit le plus souvent par se conformer au système de la langue d’arrivée : en français, la transformation du Leitmotiv allemand ou de l’impresario italien se reflète dans la graphie (leitmotif, imprésario) et se répercute dans la formation du pluriel (leitmotivs/leitmotifs, au lieu de Leitmotive ; impresarios/imprésarios, au lieu de impresarii). Le nom mass media, emprunté de l’anglais, s’emploie de plus en plus sous la forme francisée un média / des médias. La francisation des mots d’origine étrangère se fait donc sur la base de l’analogie.

62

L’analogie joue également un rôle important dans la création de nouveaux mots à l’intérieur de la langue : sur le modèle de institution – institutionnaliser, peuvent surgir des néologismes comme contraventionnaliser, correctionnaliser. Qu’un nouveau mot se répande ou non, dépend des circonstances du moment : s’il ne répond pas à une nécessité, il est peu probable qu’il survive.

63

Il arrive qu’un mot donne naissance à des dérivés assez éloignés l’un de l’autre par la signification. L’analogie qui est à la base de la diversification des concepts peut être différente suivant les groupes sociaux. L’existence de dérivés parallèles est en quelque sorte le reflet du caractère non homogène de la communauté. Les mots anglais crammer (bachoteur, répétiteur) et glamour (prestige, fascination) sont tous deux issus de grammar (grammaire). Crammer appartient au registré élevé : pour réussir dans les écoles où l’on étudiait le latin – écoles appelées “écoles de grammaire” jusqu’au dix-neuvième siècle, -il fallait bachoter, se bourrer le crâne pour l’examen (“to cram”). Glamour, par contre, est une déformation populaire de grammar : faire des études était un luxe réservé à la classe supérieure ; ceux qui n’y participaient pas qualifiaient ce qui s’y faisait de “glamour”.

64

Au départ, la création d’un nouveau mot est motivée. Il arrive cependant qu’au fil du temps l’on perde de vue la motivation. Ainsi, le verbe régulier émotionner a pu être utile à des auteurs comme Flaubert ou Proust pour doubler émouvoir, mais il n’a pas fait long feu. Efficient (calqué sur l’anglais, et analogique de négligent, diligent) ne signifie pas nécessairement la même chose que efficace, bien que beaucoup de locuteurs ne fassent pas la différence. Il en va de même pour immuabilité (analogique de immuable), qui alterne avec immutabilité.

65

L’analogie explique parfois aussi la résistance au changement : les anciennes formes septante et nonante, analogiques de quarante, cinquante, sont restées vivantes surtout en Belgique et en Suisse, où elles ont résisté à l’innovation que représentent soixante-dix et quatre-vingt-dix.

66

Néanmoins, le cas de variantes synonymiques est plutôt rare. La subsistance de deux formes parallèles est bien souvent due au fait que ces formes ont fini par prendre des sens différents. On parle alors de «doublets». Dans certains cas le lien reste transparent (corps / corpus, fixer / figer), dans d’autres beaucoup moins (cause / chose, froid / frigide).

67

L’analogie est également à l’œuvre au niveau de la syntaxe. En latin, le sujet restait souvent implicite. Il en allait de même dans les premiers temps du développement du français. Dans l’Épitaphe de Villon l’on trouve encore plusieurs constructions où le sujet n’apparaît pas ouvertement : la désinence verbale suffisait. Depuis, le français a généralisé l’expression du sujet sous la forme d’un pronom personnel. Une double analogie peut être invoquée ici : d’une part, l’analogie interne avec les constructions à sujet nominal, et d’autre part, l’analogie avec les adstrats germaniques, notamment le franc, dont le français s’est imprégné.

14

De nombreux changements analogiques sont dus non seulement à un désir de transparence mais également à un désir de correspondance entre forme et signification. Au niveau de la morphologie, l’analogie tend à faire disparaître les irrégularités aussi bien dans la flexion du nom que dans celle du verbe. Pensons à la régularisation de pluriels irréguliers (travails pour travaux, par analogie avec éventail, épouvantail, chevals pour chevaux, par analogie avec régal, chacal, etc.) et de formes verbales irrégulières (vous disez, au lieu de vous dites, par analogie avec vous lisez). Dans la mesure où l’analogie s’attaque à des formes irrégulières très fréquentes, son usage reste limité à la phase initiale de l’apprentissage : les formes irrégulières de verbes fréquents comme dire, être, aller, etc., ne risquent pas d’être évincées. Par contre, s’agissant de formes moins fréquentes, le recours à l’analogie – servant au départ à pallier un manque de connaissance, – peut finir par l’emporter sur la norme. Ainsi, l’anglais a régularisé des pluriels irréguliers (cows s’est substitué à la vieille forme plurielle kine) et des passés irréguliers (lighted est venu prendre la place de lit). Dans ces cas le changement est motivé à la fois par un désir de transparence et par la nécessité de disposer d’une marque distinctive régulière pour le pluriel et pour le passé.

68

Un autre exemple est la substitution de elder par older en tant que forme comparative sémantiquement non marquée de old, par analogie avec les comparatifs réguliers (tall + er, kind + er, etc.). La différence de sonorité entre la forme de base old et l’ancien comparatif elder est due à la mutation phonique de l’umlaut ([o]) > [Ø] > [e]). Elder n’a pu se maintenir que dans le sens spécifique «aîné de deux».

69

Notons finalement que parmi les formes irrégulières qui échappent à l’analogie, l’on trouve non seulement des formes extrêmement fréquentes, mais aussi des formes extrêmement rares. Celles-ci frappent l’esprit comme étant des exceptions ; elles ne suscitent donc pas le besoin de les regrouper dans des classes régulières. Qui plus est, quand une forme marginale survit, c’est le plus souvent dans des formules toutes faites. Ainsi, il est devenu rare de trouver des verbes défectifs comme choir, clore, gésir ailleurs que dans des expressions comme laisser choir, clore le bec à quelqu’un et la formule d’épitaphe ci-gît. Si le changement analogique intervient généralement pour des formes à fréquence moyenne, c’est sans doute pour qu’elles deviennent aussi faciles à reconnaître que celles qui occupent une position extrême sur l’échelle de fréquence.

9.4 - Causes et prévisibilité des changements

70

Tournons-nous maintenant vers la question plus fondamentale de savoir quelles sont les causes ultimes : comment se fait-il qu’une langue change ? Cette question entraîne une autre question importante : est-il possible de prévoir quand aura lieu un changement et dans quelle direction il se fera ?

71

Pour répondre à la première question le plus commode est peut-être de la contourner : étant donné qu’aucune institution humaine n’échappe au changement, pourquoi la langue serait-elle différente ? On pourrait objecter que la langue est faite d’un ensemble de structures mentales et de phénomènes cognitifs, et que dans bien d’autres aspects l’esprit humain présente une remarquable constance. Il n’y a par exemple aucune raison de penser que notre capacité de mémoire se serait accrue au cours des siècles. Or, une simple mise en regard de textes actuels et anciens suffit à montrer que le français, l’anglais, l’espagnol, le russe, etc. ont considérablement évolué en l’espace de quelques siècles. Les changements ont beau être très lents, sur un bon millier d’années l’effet est tel que le déchiffrage de l’ancien état de langue peut devenir problématique.

72

On trouve une approche intéressante à la question des causes ultimes dans l’œuvre de William Labov (notamment 1973). Il fut un des premiers à rattacher le changement linguistique à la variation (voir Section 9.1). Labov prend comme point de départ le fait qu’il y a toujours une marge de variation dans la langue, ne fût-ce que parce que les mots ne sont pas toujours prononçés exactement de la même façon et que les locuteurs ne disent pas toujours les choses de la même manière. Comme nous l’avons vu plus haut, il y a des variantes qui correspondent à certains groupes sociaux plutôt qu’à d’autres. L’usage peut être lié à l’âge, à l’éducation, à la profession, aux revenus, et même le sexe semble parfois jouer un rôle. Ces différents paramètres sont constitutifs de l’identité sociale. Dans la mesure où ils entraînent un mouvement d’identification de la part des locuteurs, l’emploi des variantes qui y correspondent peut se voir teinté d’un certain prestige. Il n’y a pas d’explication rationnelle à la notion de prestige. Il serait faux, par exemple, de la relier exclusivement à la classe sociale considérée supérieure ou à la tranche d’âge supérieure. Le choix de mots comme shit ou fuck, et la manière de les prononcer sont calqués sur le langage associé au milieu punk et à celui de la drogue. Quelle que soit la source du prestige qui y est rattaché, l’imitation fait tache d’huile et les formes en question se propagent à travers la communauté. Si elles ne représentent généralement qu’une variante parmi d’autres, elles portent pendant un certain temps l’auréole d’une valeur sociale ajoutée. Ce n’est qu’occasionnellement qu’une forme reste et survit à ses prédécesseurs en les évinçant. Nous avons alors affaire à un réel changement. C’est un peu ce qui s’est passé avec le /r/ rétroflexe aux États-Unis depuis la Seconde Guerre Mondiale. À l’heure actuelle le /r/ rétroflexe jouit également d’une grande popularité parmi les jeunes en Hollande. Mais il est trop tôt pour savoir s’il y subsistera et finira par s’étendre.

73

Une des études les plus réputées de Labov concerne la prononciation des natifs de l’île de villégiature Martha’s Vineyard, qui se situe près de la côte du Massachusetts en Nouvelle-Angleterre, aux États-Unis. Sa recherche portait plus précisément sur le degré de centralisation du premier élément des diphtongues /ai/ et /au/, c’est-à-dire sur la prononciation tendant à /æ/ ou /?/ chez les personnes qui y habitaient toute l’année. Ce groupe prononçait ces deux diphtongues de façon beaucoup plus centralisée que les nombreux estivants, y compris ceux qui vivaient proche de l’île. Après une étude encore plus détaillée de la prononciation de la société autochtone, Labov découvrit que le degré de centralisation était beaucoup plus important chez les jeunes locuteurs que chez les plus âgés, et qu’il existait dès lors une incontestable corrélation entre l’âge et le degré de centralisation. Il en conclut que les variantes centralisées des diphtongues avaient acquis un certain prestige : plus les locuteurs étaient jeunes, plus il leur semblait important de ne pas parler comme les habitants du continent. En agissant de la sorte, ils s’identifiaient plus à l’île. Nous observons ici comment une variante aléatoire peut acquérir un certain prestige au moment où elle est identifiable comme étant propre à une collectivité spécifique ; c’est également la raison pour laquelle elle parvint à s’étendre et à s’enraciner dans la communauté linguistique.

74

Selon Labov, il est important de distinguer entre d’une part le point de départ d’un changement linguistique et d’autre part sa propagation dans un groupe de la communauté linguistique. La majorité des études – y compris celles de Labov – concernent surtout l’expansion d’une variante, plutôt que les premières étapes du changement.

75

Rudi Keller (1990 [1994]) étend le champ des recherches aux causes ultimes du changement linguistique. Il propose une théorie sur le point de départ et le déclenchement d’un changement linguistique. Pour Keller, la langue ne peut pas être conçue comme un phénomène naturel dont les changements sont dus à des forces extérieures (tel par exemple le cours des rivières qui change par érosion ou lorsqu’il y a un tremblement de terre). Dans cette optique il existe néanmoins bien un parallèle entre la langue et ce qui a été dit précédemment concernant les structures mentales immuables telles que la mémoire. Par ailleurs, la langue ne peut pas non plus être comparée à une de ces institutions sociales qui peuvent être changées intentionnellement au gré des besoins des utilisateurs (tout comme une loi peut être modifiée). La langue serait pour lui plutôt ce qu’il appelle «un phénomène du troisième type» : elle est modifiée par les locuteurs, mais de façon non intentionnelle. Les changements linguistiques peuvent alors être comparés à des phénomènes tels que les embouteillages : personne ne veut les causer intentionnellement, mais chaque conducteur, de par son comportement – par exemple le désir de ne pas emboutir la voiture de devant – contribue à la création de telle situation non désirée.

76

Dans ce modèle, le changement linguistique s’explique par la disposition des locuteurs à communiquer et, plus particulièrement, par leur volonté de transmettre leur message avec succès. Pour atteindre cet objectif, il leur faut trouver le juste milieu entre d’une part le besoin d’une compréhension totale – et donc l’utilisation d’une forme linguistique se rapprochant de celle des interlocuteurs – et d’autre part, la recherche d’un minimum d’originalité pour attirer l’attention sur ce qui est dit. C’est précisément ce besoin d’innovation qui déclenche le changement. La première fois qu’un locuteur français a parlé de sauter sur une idée, il a considéré qu’il existait suffisamment de similarité entre l’image de quelqu’un qui se jette sur un objet convoité et la volonté de saisir une suggestion intéressante. L’innovation est facile à comprendre et, en même temps, elle ne risque pas de passer inaperçue. Cela permet au locuteur d’être reconnu comme intelligible et éloquent à la fois.

77

Ici le modèle de Labov revient à l’esprit : l’expression originale est imitée d’abord par quelques individus et reprise par un groupe, avant de s’étendre à d’autres locuteurs qui ont leurs raisons pour estimer ce groupe assez prestigieux que pour être reconnu comme modèle linguistique.

78

Dans tout changement linguistique une multitude de facteurs sociaux et cognitifs sont donc à l’œuvre. Par ailleurs, la variation linguistique ne mène pas nécessairement au changement. L’on ne peut dès lors pas demander à la linguistique historique de faire des prédictions. Pour le néerlandais, par exemple, personne n’est en mesure de prédire ce qui arrivera à la prononciation rétroflexe de /r/ – [?]-, actuellement très populaire parmi les jeunes en Hollande. Aucune théorie (cognitive ou autre) ne peut prévoir les changements ni prédire à quel moment ils se produiront. Au moment où l’on constate qu’une variante est enracinée au point d’être généralement acceptée, on n’est plus dans le domaine de la prédiction mais de la description. Ce n’est que lorsque l’on assiste à un changement en cours, que l’on peut dans une certaine mesure prévoir la direction qu’il prendra.

79

La convergence de toutes sortes de facteurs favorables n’est pas en elle-même suffisante pour déclencher un changement. Celui-ci peut très bien ne jamais avoir lieu ou ne pas s’opérer avant plusieurs siècles. Illustrons ceci à l’aide d’un exemple : en anglais, l’emploi de l’auxiliaire do dans les phrases interrogatives, négatives et emphatiques, flottant au temps de Shakespeare, est resté incertain entre 1600 et 1800. Le système que nous connaissons aujourd’hui n’émergea qu’après 1800.

80

Pour caractériser les changements linguistiques, le linguiste polonais J. Kurylowicz (1945-49 [1995]), a utilisé l’image d’un système de drainage : tous les tuyaux de descente, les gouttières et les égouts sont en place, mais s’il ne pleut pas, il ne se passera rien. Les différents mécanismes de changement traités dans ce chapitre sont comme le système de drainage ; les facteurs sociaux et cognitifs sont comme la pluie : ils sont susceptibles d’entraîner un changement. Tout le dispositif est là, il faut qu’il soit en état de marche pour que le changement s’enclenche. Toutefois, en fonction du moment et de l’endroit, le déclic se fera ou ne se fera pas.

9.5 - Résumé

81

La linguistique historique est une branche de la linguistique qui étudie les changements dans la langue. Le changement linguistique ne peut s’envisager que sur fond de variation linguistique, c’est-à-dire à partir du fait que la langue ne constitue pas un bloc monolithique homogène, mais qu’elle se compose de bon nombre de variétés ou dialectes. Une de celle-ci accède au statut de variété standard. Pour le français, il s’agit du français de l’Île de France. Outre la variété standard, la plupart des interlocuteurs maîtrisent une ou plusieurs autres variétés, notamment des régiolectes, sociolectes, ethnolectes ou aetalectes. Il est clair que ces derniers constituent un facteur de changement, étant donné qu’ils sont définis en fonction des tranches d’âge. La nouvelle génération tend à se montrer innovatrice et à abandonner aussi bien des formes que les aînés utilisent encore que d’autres dont ils n’ont plus qu’une connaissance passive. Sans l’influence des différentes variétés sur l’évolution de la langue, l’on ne pourrait pas expliquer l’origine des langues romanes. Elles représentent, en effet, la continuation du latin populaire propagé par l’armée et par l’administration dans les territoires conquis. La langue qui s’impose constitue le superstrat ; lors de son adoption, l’influence qui émane des structures et des habitudes langagières des langues dominées et évincées forme le substrat. La langue change sans cesse. À travers les changements, on observe, cependant, une grande continuité. Ceci explique que des textes vieux de plus de 500 ans restent encore accessibles. Grâce à notre compétence pandialectale notre compréhension s’étend – dans le temps comme dans l’espace – à un nombre de variétés bien plus élevé que celui que nous maîtrisons activement.

82

Les méthodes de la linguistique historique sont la méthode philologique pour les documents écrits, et la méthode de reconstitution pour les périodes et les langues pour lesquelles les sources écrites font défaut. La reconstitution consiste à comparer différentes langues afin de retracer les formes disparues de la langue ancêtre, la proto-langue – tel le proto-indo-européen, le proto-roman ou le proto-germanique – dont elles sont issues. La reconstitution se base à la fois sur la parenté génétique et sur le principe de la régularité. On arrive ainsi à formuler des «lois», telle la Loi de Grimm concernant la Première Mutation Phonique Germanique. Quand la comparaison reste limitée à différentes phases d’une même langue, on parle de reconstitution interne.

83

On peut distinguer quatre types de changement linguistique : des changements à l’intérieur d’un réseau, des passages d’un réseau à l’autre, des changements qui affectent des schémas, et des changements par analogie. À l’intérieur d’un réseau, on dénombre non seulement des modifications phonétiques mineures -par assimilation, dissimilation ou métathèse –, mais on assiste également à des phénoménes de réagencement qui affectent l’organisation même du système. Entre réseaux, les changements peuvent être tant phonologiques que sémantiques. Au niveau phonologique, l’apparition d’un nouvel allophone peut faire s’estomper la frontière avec d’autres phonèmes. Lorsqu’un allophone ne se réalise pas (plus), on a affaire à une forme zéro. Dans un réseau sémantique, divers réarrangements peuvent se produire. Quand le centre de la catégorie se déplace, cela entraîne une modification de la signification prototypique : par exemple, merci ne signifie plus en première instance ‘miséricorde’ mais ‘remerciement’. En grammaire, une catégorie peut se scinder en deux – c’est le cas de l’article indéfini anglais a/an et du numéral one – ou, au contraire, deux catégories peuvent fusionner, comme c’est le cas en français de l’article indéfini un et du numéral un. L’on trouve des modifications de schéma notamment au niveau de l’ordre des mots. Le français, par exemple, a évolué vers un ordre linéaire plus rigide. Le réseau radial d’une entité lexicale peut également subir des modifications, que ce soit dans le sens d’une réduction ou d’une augmentation du nombre de significations reliées entre elles (cf. le cas du verbe arriver). De même, de nouveaux schémas peuvent voir le jour : la phonologisation, l’umlaut ou un ensemble de glissements affectant un groupe de consonnes – comme cela a été le cas dans la Seconde Mutation Phonique Germanique – peuvent entraîner la création de nouveaux phonèmes. Ces processus systématiques ne peuvent cependant pas faire oublier que la «loi» de l’analogie reste l’un des plus puissants moteurs du changement linguistique.

84

Reste la question des causes ultimes auxquelles l’on pourrait attribuer les changements linguistiques. Le prestige que l’on associe à un moment donné à l’une ou l’autre variante constitue certainement un des facteurs clés. S’il permet d’expliquer la diffusion d’un changement, il ne lève cependant pas le voile sur les raisons profondes qui ont pu le déclencher. On peut comprendre, par exemple, que la centralisation des diphtongues permette aux natifs d’une île de se démarquer par rapport aux autres locuteurs, mais l’on s’explique mal pourquoi c’est précisément ce trait-là qui s’est prêté au changement, et pas un autre. D’une part, la recherche d’une identité propre pousse à innover. D’autre part, le dispositif linguistique en place doit être propice au changement. Néanmoins, toutes les conditions peuvent être remplies sans que le changement ne se produise. Celui-ci garde toujours une part d’imprévisible.

9.6 - Lectures conseillées

85

Pour une introduction générale à l’histoire des langues en Occident, voir Walter (1994). Pour une introduction générale au problème de la causalité dans l’histoire des langues, voir Keller (1990). Pour une approche plus fondamentale et théorique, consulter Hock (1986). Le lien entre diachronie – changement dans le temps – et variation synchronique, notamment au niveau phonétique, a été établi entre autres par Labov (1972). Dans Kellermann et Morissey (1992) l’on trouve un recueil de contributions à la linguistique historique inspirées de l’approche linguistique cognitive. Winters (1992) se penche sur le rapport entre prototypes, schémas et changement syntaxique. L’approche développée par Kurylowicz (1945 ; traduction anglaise : Winters 1995) est proche de celle de la linguistique cognitive. Pour une comparaison critique entre les approches cognitives et les études philologiques antérieures, voir Antilla (1992).

9.7 - Applications

86

1. Donnez trois à cinq expressions que vous utilisez couramment avec vos amis mais que vos parents n’utiliseraient pas. Si vous n’en trouvez pas, inspirez-vous des exemples (2)-(4). Que veulent dire ces expressions ? D’où viennent ces significations ? Qui comprend ces termes ? Pensez-vous que ces expressions survivront dans la langue ? Pourquoi ou pourquoi pas ?

87

2. Les jeunes interlocuteurs ont donné un nouveau sens au mot nul. À l’origine l’usage de ce mot était réservé à des expressions liées à la comptabilité comme dans Les bénéfices sont nuls et signifiait ‘zéro’. À présent nous entendons cet adjectif dans des constructions qui signifient ‘insatisfaisant, décevant’ comme dans C’est nul ! En parlant d’un film, d’une émission ou même d’une personne Il est nul ! Les personnes plus âgées ne comprennent pas tout à fait cette expression et ne l’utilisent certainement pas. L’usage de cette expression va-t-il se généraliser ?

88

3. En vous servant d’un dictionnaire étymologique, de vos connaissances actuelles ou d’un dictionnaire contenant des informations historiques, retracez l’origine des mots suivants. Comment expliquez-vous les changements de signification ? Vous devrez peut-être distinguer plusieurs étapes.

89

(1) preuve, (2) baudrier, (3) silhouette, (4) pyjama, (5) lundi

90

4. Quel sorte de changement est illustré dans les exemples suivants ?

  1. latin in + legitimus ? français illégitime

  2. anglais development ? français développement

  3. anglais example ? français exemple

  4. anglais horse vs. allemand Ro?, néerlandais ros, français, rosse

  5. anglais thunder vs. néerlandais donder vs. allemand Donner vs. français tonnerre

  6. anglais cellar vs. allemand Keller vs. néerlandais kelder vs. français cellier

  7. anglais adventure vs. français aventure, néerlandais avontuur.

  8. vieil anglais brid ? anglais moderne bird

  9. anglais mouse / mice, mais Mickey Mouses

5. Comparez les formes plurielles du proto-germanique occidental mus et kuh en anglais (A), néerlandais (N) et allemand (Al) et dites quels procédés similaires ou différents ont pris place dans chaque langue.

germanique : mus – musi

kuh – kuhi

A : mouse – mice

cow – kine (ancien A) / cows (A moderne)

Al : Maus – Mäuse

Kuh – Kühe

N : muis – muizen

koe – koeien

Plan de l'article

  1. 9.1 - Le changement linguistique : définition
  2. 9.2 - Méthodes en linguistique historique
  3. 9.3 - Typologie de l’évolution linguistique
    1. 9.3.1 - Changements à l’intérieur d’un réseau radial
    2. 9.3.2 - Changements entre réseaux radiaux
    3. 9.3.3 - Modification d’un schéma
    4. 9.3.4 - Les changements par analogie
  4. 9.4 - Causes et prévisibilité des changements
  5. 9.5 - Résumé
  6. 9.6 - Lectures conseillées
  7. 9.7 - Applications

Pour citer cet article

Martin Jean-Clet, « Entre destruction et construction : Delaunay », Chimères, 2/2006 (N° 61), p. 49-77.

URL : http://www.cairn.info/revue-chimeres-2006-2-page-49.htm
DOI : 10.3917/chime.061.0049


Article précédent Pages 49 - 77 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback