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Critique internationale

2001/3 (no 12)



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Dix ans après la fin de l’URSS, la perception dominante dans la « post-soviétologie » occidentale est celle d’un échec complet des efforts de la Russie pour reconstruire autour d’elle, à travers la Communauté des États indépendants (CEI) ou autrement, un ensemble tant soit peu intégré, que ce soit sur le plan économique, politique ou militaire. Plus encore, l’influence de la Russie sur tous ses voisins immédiats (à l’exception de la Biélorussie) serait en déclin constant et irréversible. Cette vision des choses, présente dès 1992-1993, n’a pas toujours prévalu au cours de la décennie. Aucontraire. En 1995, on considérait généralement que la Russie avait réussi à établir, ou à rétablir (avec la connotation soviétique inhérente à cette nuance) son hégémonie militaire dans la région. On parlait alors d’un retour de l’impérialisme russe. Mais cette appréciation n’a cessé de perdre du terrain depuis 1997. Qu’en est-il donc ?

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À l’aune de la puissance passée de la Russie soviétique et même au regard des intentions affichées des dirigeants de la nouvelle Russie, l’échec de sa politique dans le « proche étranger » [1]  Blijnee zarubejie, littéralement le « proche outre-frontière »,... [1] paraît évident. Pourtant, ses capacités d’influence y sont encore importantes et pourraient même s’accroître dans l’avenir. À cet égard, rien n’est encore perdu, à part bien sûr le rêve passéiste d’un retour à l’Union soviétique ou celui, plus moderne, d’une construction comme l’Union européenne. La « chance » de la Russie pour l’avenir de ses relations avec ses voisins tient à ce que leur marasme économique, politique et social est bien pire que le sien, ce qui n’est pas peu dire. À côté de la plupart d’entre eux, la Russie apparaît comme économiquement dynamique et « prospère », comme « réformée », « moderne » et « démocratique » [2]  On ne tiendra pas compte ici des Républiques baltes,... [2] ... Les discours pro-occidentaux et quelque peu fanfarons des membres les plus récalcitrants de la CEI ne doivent donc pas faire illusion. Disons qu’en cela ils prennent exemple sur la Russie qui, sur la scène internationale, affirme être une puissance majeure et demande à être traitée comme telle, alors que son PNB équivaut à la moitié de celui des Pays-Bas.

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Les priorités, les objectifs et le comportement de la Russie à l’endroit du proche étranger ont beaucoup changé au cours de la décennie. Cependant, deux circonstances au moins, qu’il faut rappeler ici, ont encadré le processus dès le début et continuent à le faire. Tout d’abord, la dissolution de l’URSS en décembre 1991 n’a pas mis un terme à sa désintégration. La dynamique de fission et les lignes de fracture qui ont mis fin à l’URSS se sont répercutées et transférées avec une intensité variable dans les nouveaux États, ycompris la Russie, les menaçant à leur tour d’éclatement. Dans la décomposition générale et le sauve-qui-peut de la fin de 1991, le nationalisme (qui n’a pas été la cause principale de la désintégration de l’URSS) est devenu la valeur refuge, le point de chute et l’instrument privilégié de conquête ou de préservation du pouvoir politique. La Russie eltsinienne pré-indépendance, qui a joué le rôle de loin le plus important dans la destruction du pouvoir soviétique et le démantèlement de l’URSS, a encouragé tous ces nationalismes et les a par la suite assez longtemps tolérés, ycompris à l’intérieur de ses frontières. Le nationalisme réel ou fabriqué de toutes pièces, inspirateur ou manipulé ou détourné, a été l’idéologie fondatrice et légitimatrice de tous les nouveaux États indépendants apparus en 1991 et de ceux qui ont tenté de se constituer comme tels par la suite, sur la base des frontières « nationales » tracées par Staline dans le but exactement contraire. Il y a ici cependant une exception, une seule, mais de taille : la Russie elle-même.

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En effet, ce n’est pas le nationalisme qui a présidé à l’émergence de la nouvelle Russie et a légitimé la lutte menée par Eltsine et son entourage d’alors contre Gorbatchev, lutte qui a conduit à la dissolution de l’URSS. C’est au nom des valeurs de la démocratie et de l’économie de marché, fétichisées et dogmatisées à la russe en filiation directe avec l’ancienne tradition occidentaliste radicale, qu’a été menée cette lutte pour le pouvoir. C’est là la seconde condition de départ. Elle a marqué profondément la première phase de la politique russe dans l’ancien espace soviétique et a laissé des traces sensibles même après que l’idéologie dominante se fut modifiée à Moscou.

Illusions et conséquences d’un pro-occidentalisme débridé

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Cette condition de départ a fait toute la différence entre la tournure prise par la désintégration de l’URSS et celle de la Yougoslavie. Tout comme la Serbie, la Russie était la « nation » qui perdait le plus au démantèlement de la fédération qu’elle avait dominée. Au moment de l’éclatement de l’URSS, 25 millions de Russes vivaient à l’extérieur des frontières dont héritait la Russie. En différents points du territoire des autres républiques soviétiques, notamment en Ukraine, au Kazakhstan ou en Estonie, les Russes formaient des majorités compactes. L’Armée rouge était encore présente partout. Il aurait suffi qu’un gouvernement nationaliste et revanchard à Moscou encourage ces communautés à proclamer l’indépendance sur ces territoires, en leur fournissant un soutien militaire même indirect, pour qu’on assiste à la réédition d’un scénario yougoslave aux conséquences autrement plus catastrophiques.

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Le nationalisme et les calculs géopolitiques n’étaient pas alors à l’ordre du jour au sommet du nouveau pouvoir russe. Comme le disait en termes on ne peut plus significatifs le ministre des Affaires étrangères Kozyrev, « l’objectif primordial » de la Russie était de rejoindre les rangs « des peuples civilisés » [3]  Komsomolskaia Pravda, 9 juin 1992. [3] . L’entourage ultra-libéral d’Eltsine attendait tout de la thérapie de choc et de l’appartenance au monde des États « civilisés », et la reconstruction sur des bases nouvelles de l’ancien espace soviétique était explicitement qualifiée d’objectif secondaire et subordonné au premier [4]  Rappelons que Galina Starovoïtova, future figure de... [4] . Au surplus, l’isolement international de la Serbie, auquel participait alors la Russie, était un repoussoir efficace.

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Un idéalisme débridé et un grand manque de réalisme sont pourtant des produits fréquents des situations révolutionnaires. Et c’était le cas de la Russie de la fin de 1991. On pourrait dire que la CEI, fondée le 8 décembre, initialement à trois (Russie, Ukraine et Biélorussie), l’a été sur la base d’un vaste malentendu. Pour Kravtchouk, le président ukrainien, elle représentait un passage obligé vers l’indépendance complète. Pour Eltsine et son entourage libéral, c’était un point de départ et un cadre minimal sur la base duquel devait se construire progressivement une nouvelle union librement consentie entre la Russie et les anciennes républiques soviétiques. « L’économie de marché est fondamentalement intégrative », disait-on dans les milieux politiques et intellectuels occidentophiles et enthousiastes de Moscou. Le discours de plus en plus nationaliste de Kravtchouk et son opposition à toute forme multilatérale d’intégration économique, sans parler d’intégration politique, trouvaient dans ces milieux une explication optimiste : Kravtchouk était un communiste qui faisait de la surenchère nationaliste pour se maintenir aux commandes sans faire de réformes, mais lorsque « les vrais démocrates » arriveraient au pouvoir à Kiev et introduiraient l’économie de marché, l’Ukraine prendrait la voie de l’intégration.

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Dès la fin de 1991 et tout au long de 1992, la Russie multiplia les rencontres pour développer des structures d’intégration économique, politique et militaire de la CEI. Son action manquait cependant gravement de cohérence, de détermination et de volonté politique. Il y avait à cela trois raisons.

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D’abord, comment faire de l’intégration dans un ensemble en pleine désintégration ? On peut comprendre l’absence de vision claire... Pour sauver ce qui pouvait l’être et pour amadouer les États les plus récalcitrants à l’endroit de la CEI ou de la Russie, ou des deux [5]  Le Turkménistan était plus réticent à l’égard de la... [5] , la Russie accepta que la participation aux diverses institutions de la CEI qui se mettaient en place, et même que l’application des décisions prises, se fassent « à la carte » [6]  Sur 886 documents signés par les chefs d’État entre... [6] . La CEI allait en conséquence demeurer un ensemble polymorphe, fluctuant et insaisissable.

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Ensuite, tout en souhaitant l’intégration, les libéraux de Moscou n’en voulaient qu’à la condition qu’elle ne soit pas un frein à la transition rapide de la Russie à l’économie de marché. Or la plupart des membres de la CEI n’en avaient pas encore pris le chemin. Aussi les États d’Asie centrale, majoritairement favorables à l’intégration économique, étaient-ils considérés comme un fardeau et un obstacle à l’insertion de la Russie dans le marché mondial, sans parler de son appartenance au monde occidental.

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Enfin, ce furent des mesures unilatérales de la Russie qui sonnèrent le glas de ses objectifs déclarés de marché commun et de monnaie unique. C’est elle qui poussa progressivement hors de la « zone rouble » les États désireux d’y demeurer. On peut facilement comprendre pourquoi. Même si seule la Russie imprimait les roubles, les banques centrales des républiques émettaient des crédits en roubles, de façon incontrôlée. D’où une inflation astronomique et la fuite de produits et de ressources vers les républiques les moins disciplinées. La Russie imposa des limites aux exportations de pétrole et de diverses matières premières. Les tractations qu’elle entreprit pour cesser de subventionner les républiques et les forcer à la discipline aboutirent à l’échec définitif de 1993.

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C’est donc essentiellement sur une base bilatérale qu’allaient se construire ou se défaire les relations de la Russie avec les États de la CEI.

La désintégration différée de l’Armée rouge

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De toutes les grandes institutions fédérales de l’État soviétique, l’armée fut la seule dont l’unité survécut quelque temps à la fondation de la CEI. C’est en raison de son insistance à maintenir cette unité que l’acte fondateur de la Communauté mentionnait la préservation d’un « espace militaire stratégique commun » et qu’Eltsine voulut initialement des forces armées conventionnelles communes. Mais si l’Ukraine, pour rassurer l’Occident et faciliter sa reconnaissance internationale, commença par accepter un contrôle unique – c’est-à-dire russe– sur les armes nucléaires, ce fut elle qui donna très vite ensuite le signal du démantèlement des forces armées soviétiques en « nationalisant » ses effectifs et ses équipements. Le lourd contentieux russo-ukrainien qui s’ensuivit à propos de la propriété de la flotte de la mer Noire n’allait se résoudre qu’en 1997.

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De façon peu étonnante, ce sont les États qui faisaient déjà face à des mouvements sécessionnistes sur leur territoire et qui doutaient – non sans raison– de l’impartialité de la Russie et surtout des forces armées soviétiques (tels l’Azerbaïdjan et la Moldavie) qui voulurent en premier leurs propres forces militaires. La Géorgie, qui se trouvait dans la même situation, n’avait tout simplement pas adhéré à la CEI. La création par la Russie de son propre ministère de la Défense en mai 1992 fut l’avant-dernier acte de la fin du projet de forces armées communes. Cet abandon n’eut cependant pas pour conséquence le retrait des forces russes du territoire des autres États post-soviétiques, et celles-ci ne renoncèrent pas à l’idée d’« espace militaire et stratégique commun » qui allait peser lourd par la suite. Les occidentalistes du pouvoir, et sans doute Eltsine lui-même, n’y attachaient pas une importance très considérable; ce qui facilita, ici encore, une dislocation relativement « douce ».

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La volonté de construire des États nationaux pleinement indépendants ne suffit pas à expliquer l’échec des forces armées communes et les difficultés d’entente sur des politiques communes en matière de défense et de sécurité. La perception des menaces immédiates ou potentielles était loin d’être partagée. Pour certains des nouveaux États, la menace la plus forte venait de l’intérieur de la CEI : pour l’Azerbaïdjan, c’était l’Arménie et vice versa ; pour l’Ukraine et la Moldavie, c’était la Russie. D’autres, au contraire, craignaient des acteurs extérieurs à la CEI, ou encore des menaces intérieures face auxquelles un soutien russe pouvait être escompté. Les lignes de partage entre adhérents et non adhérents au Traité de sécurité collective de Tachkent signé en mai 1992 sont très révélatrices à cet égard. La Russie, l’Arménie et quatre des cinq républiques d’Asie centrale (Ouzbékistan, Kazakhstan, Tadjikistan et Kirghizie) furent bientôt rejointes par la Biélorussie. Les républiques d’Asie centrale avaient été les dernières à vouloir quitter l’URSS. N’ayant pas été invitées à participer à la fondation de la CEI, elles avaient même craint, non sans raison, d’être laissées de côté par une Russie tournée vers l’Ouest. La construction d’une légitimation nationale par les dirigeants en place en Asie centrale se fit avec un peu de retard.

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Sauf pour l’Ouzbékistan, les lignes de partage révélées par le traité de Tachkent n’allaient pas beaucoup changer. Et le traité ne devint jamais une organisation semblable à l’OTAN, comme on le souhaitait à Moscou.

Le retour d’une vision géopolitique impériale

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L’idéalisme et les illusions qui présidèrent au démantèlement consenti des bases territoriales de l’empire russe et soviétique ne pouvaient durer très longtemps. Ils furent battus en brèche par les conséquences catastrophiques de la thérapie de choc, la faiblesse de l’aide occidentale eu égard aux attentes, le ressaisissement des communistes, l’émergence d’un nationalisme agressif, la défection d’un grand nombre d’alliés d’Eltsine et d’un Parlement qui l’avait solidement appuyé auparavant. Si une partie de l’entourage libéral d’Eltsine fut écartée, une autre fut pour ainsi dire « dégrisée ».

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Dès les premiers mois de 1993, un tournant nettement perceptible intervint dans la politique extérieure de la Russie qui devint très vite semblable à celle préconisée par l’Union civique, celle-ci représentant alors au Parlement l’opposition dite « centriste », dans laquelle se reconnaissaient plusieurs « jeunes » généraux, des afgantsy (anciens d’Afghanistan) tels que Gromov, Lebed et Gratchev, ministre de la Défense. L’« ultra-libéral » Gaïdar avait été remplacé à la tête du gouvernement par Tchernomyrdine, issu de ces courants centristes. Dans un discours prononcé à la fin de janvier, Eltsine se plaignit, pour la première fois de façon aussi nette, du comportement unilatéral des États-Unis sur la scène internationale et de l’absence de prise en compte des vues et intérêts russes. Bientôt, les relations avec le proche étranger et le renforcement de l’intégration multiforme de la CEI furent officiellement mis au rang de première priorité de la politique extérieure. Ce sont les militaires qui donnèrent le ton de la nouvelle politique russe dans l’ancien espace soviétique ; d’autant plus après qu’ils eurent joué le rôle décisif dans le coup de force d’Eltsine contre le Parlement, à l’automne 1993. En février 1994, le chef d’état-major des forces armées russes déclarait que celles-ci avaient l’intention d’établir trente bases dans le proche étranger. Kozyrev lui-même affirma au début de 1994 : « Nous ne devons pas quitter ces régions qui ont fait partie de la sphère des intérêts de la Russie pendant des siècles » [7]  Itar Tass, 18 janvier 1994. [7] . Ces propos visaient aussi bien les républiques baltes, où les forces armées russes se montraient extrêmement réticentes à achever leur retrait en dépit des accords conclus deux ans plus tôt. Les pressions occidentales pour que la Russie respectât cet engagement furent décisives.

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Là où la volonté américaine était moins nette, les choses se passèrent différemment pour celles des républiques réticentes à la présence de forces armées russes. Les républiques alors consentantes étaient l’Arménie, la Biélorussie et les cinq républiques d’Asie centrale – y compris le Turkménistan qui, bien qu’opposé au renforcement de la CEI, acceptait l’assistance des forces russes pour la formation de sa propre armée. Les récalcitrants étaient la Moldavie, l’Ukraine, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Ils avaient un point commun : leur intégrité territoriale était mise en cause par des mouvements sécessionnistes.

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En 1993 et 1994, la Russie allait faire preuve d’une habileté redoutable dans l’exploitation de cette vulnérabilité et dans la manipulation des conflits ethniques de ces États pour se faire reconnaître comme puissance incontournable et seule garante possible de la paix, et pour établir son hégémonie militaire. Toutefois, ce comportement néo-impérial allait respecter une stricte limite : à aucun moment, la Russie ne remettrait formellement en cause l’intégrité territoriale des « États indépendants ». C’était là, plus que jamais sans doute, une norme sacro-sainte de bonne conduite internationale, et la Russie tint à s’y conformer malgré ses frustrations et récriminations croissantes à l’égard des États-Unis.

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Le cas de l’Ukraine est ici révélateur. Lorsqu’en 1992 le Parlement russe avait déclaré nul et non avenu le transfert à l’Ukraine, en 1954, de la Crimée (toujours peuplée à 70% de Russes), le Kremlin avait immédiatement fait savoir qu’il ne s’estimait aucunement lié par cette résolution qualifiée de déplorable. Mais lorsque se développa un mouvement séparatiste russe en Crimée en 1993, le pouvoir russe allait mettre à profit cette fragilisation de l’Ukraine pour la tirer davantage vers la CEI et obtenir la cession de la quasi-totalité de la flotte de la mer Noire tout en gardant le droit de la maintenir dans ses bases de Sébastopol. C’est à ce prix que l’Ukraine obtint la conclusion d’un traité reconnaissant solennellement son intégrité territoriale [8]  Dans les documents fondateurs de la CEI, les États... [8] .

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En janvier 1994, le nationaliste russe Youri Mechkov se fit élire président de la Crimée avec 73% des suffrages, sur un programme sécessionniste. Il avait promis un référendum sur le sujet, et tout indiquait qu’il le gagnerait. Or ce fut sous la pression discrète mais certaine du Kremlin qu’il y renonça [9]  Lors d’une visite qu’il fit à Moscou en février 1994,... [9] . Il le fit porter sur la question plus nébuleuse de la redéfinition des rapports de la Crimée avec l’Ukraine, et le remporta avec 78 % des voix. Si la question de la sécession avait été clairement posée, la Russie aurait pu trouver dans la victoire du « oui » un bon alibi démocratique pour mettre en cause le statu quo territorial. Mais elle préféra éviter la crise internationale qui en aurait résulté. Ce que souhaitaient alors les dirigeants russes, c’était plutôt une fédéralisation de l’Ukraine, avec des entités fédérées fortes – la Crimée et celles de l’Est entretenant des relations plus étroites avec la Russie– et un État fédéral relativement faible, redevable de son intégrité à une Russie présente militairement sur le terrain.

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En Moldavie, en Azerbaïdjan et en Géorgie, contrairement à l’Ukraine, les mouvements séparatistes étaient déjà solidement engagés avant la dissolution de l’URSS. Mais c’est après celle-ci que ces trois nouveaux États connurent des défaites militaires décisives en Transnistrie, au Nagorno-Karabakh et en Abkhazie : trois républiques auto-proclamées devenues de facto indépendantes (et qui le sont encore). Dans le premier et le troisième cas, les forces russes locales avaient aidé en sous-main les forces sécessionnistes, à la satisfaction ouverte des ennemis d’Eltsine au Parlement. Mais le pouvoir civil ni même le ministre de la Défense (encore qu’ils n’eussent rien fait pour s’y opposer) ne montrant aucune disposition à reconnaître ces républiques sécessionnistes, les dirigeants de Moldavie, de Géorgie et d’Azerbaïdjan, confrontés à une situation désespérée, furent contraints de s’adresser à Moscou pour obtenir un arbitrage – et payèrent un important tribut pour que celui-ci leur fût favorable.

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À l’automne 1993, Chevardnadzé apporta l’adhésion de la Géorgie à la CEI; dans les mois qui suivirent, il accorda quatre bases militaires à la Russie et signa le traité de sécurité collective de Tachkent. En Azerbaïdjan, les défaites militaires successives essuyées face aux forces arméniennes avaient entraîné la chute du président nationaliste Elchibey et son remplacement (avec l’aide, croit-on, des services de sécurité russes) par Geydar Aliev. Celui-ci fit ratifier par son Parlement l’appartenance de l’Azerbaïdjan à la CEI, ce qu’avait refusé de faire son prédécesseur, et fit adhérer son pays au traité de Tachkent [10]  Il s’y retrouva aux côtés de l’Arménie, ce qui contribua... [10] . Il envisagea même d’accepter des forces russes sur son territoire, alors qu’il n’y en avait pas. En Moldavie, le président Snegur réactiva lui aussi la participation de son pays à la CEI et dut accepter que les forces armées russes y restent jusqu’à la solution du conflit avec la Transnistrie.

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Dans tous ces cas, la Russie a cherché à favoriser, là encore, une formule de type fédéral ou confédéral pour résoudre les conflits interethniques et rétablir (si peu que ce fût) l’intégrité territoriale des États issus de la fédération soviétique, présentant sa présence militaire comme garante de la paix. Toutefois, la pérennisation de situations d’indépendance de facto des entités sécessionnistes allait alimenter le soupçon, sinon la conviction, que la Russie ne tenait pas vraiment à la résolution de conflits qui lui étaient si profitables.

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La première guerre de Tchétchénie, commencée en décembre 1994, est évidemment le produit de la montée des forces nationalistes et autoritaires au sein du pouvoir russe. Or le plus jusqu’au-boutiste des partisans de cette guerre, le ministre de l’Intérieur Koulikov, usa expressément de l’argument du risque de perte d’influence de la Russie dans le proche étranger au profit des États-Unis : une victoire des forces séparatistes dans le Caucase du Nord, expliquait-il, stimulerait le nationalisme antirusse en Transcaucasie et ailleurs dans le proche étranger, et couperait la Russie de la mer Caspienne [11]  Cité par G. Lapidus, « The dynamics of secession in... [11] .

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En 1995 et à la veille de l’élection présidentielle de 1996, l’hégémonie russe dans le proche étranger apparaissait comme un objectif poursuivi avec détermination et non sans succès. Contrairement à la guerre de Tchétchénie, cet objectif était très populaire et Eltsine, particulièrement vulnérable à l’accusation d’avoir été le fossoyeur de l’URSS, jugea nécessaire de mettre à son crédit quelques avancées dans la difficile reconstruction de l’espace soviétique. Le 2 avril 1996, lors d’une séance solennelle au Kremlin et en présence du Patriarche « de toutes les Russies », Eltsine et son homologue biélorusse Loukachenko signèrent un traité qui donnait naissance à une nouvelle Communauté, désignée dans la presse comme « Communauté des États souverains » ; ce qui, fort opportunément, donnait en russe l’acronyme SSR, soit presque le SSSR qui désignait l’URSS. Quelques jours plus tôt, le 29 mars, les présidents de la Russie, de la Biélorussie, du Kazakhstan et de la Kirghizie avaient créé une autre organisation plus lâche, la « Communauté des États intégrés », essentiellement une union douanière. Les deux nouvelles Communautés étaient ouvertes aux autres membres de la CEI. Un des plus hauts fonctionnaires de celle-ci, V. Pokrovski, comparait le dispositif à une pyramide d’intégration variable et ouverte, avec au sommet la Communauté des États souverains, suivie de la Communauté des États intégrés, le tout reposant sur la base plus large et plus lâche de la CEI.

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Une telle image embellissait la réalité et dissimulait mal les contradictions de la politique russe héritées de la phase précédente. La « SSR » était loin de répondre aux vœux de Loukachenko, qui souhaitait un État commun où son pays aurait eu un statut égal à celui de la Fédération de Russie. La Russie ne voulait pas d’un tel État, pas plus qu’elle ne voulait assumer les coûts d’une véritable intégration économique, et se contentait d’une situation où la Biélorussie était devenue un protectorat ou même une annexe militaire russe.

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En rétrospective, on pourrait dire que les mois qui précédèrent l’élection présidentielle de 1996 et qui virent aussi la destitution de Kozyrev (survivant, pourtant largement reconverti, de l’époque précédente) marquèrent le sommet de la phase néo-impériale de la politique russe au proche étranger.

Entre géopolitique et géoéconomie

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Faut-il parler d’oscillations cycliques dans la politique extérieure des dernières années de l’URSS et des premières de la nouvelle Russie ? Chez Gorbatchev, la conscience des limites et de la fragilité de ce qui pouvait être accompli par des moyens militaires, sur une base économique déliquescente, avait amené une nouvelle politique internationale. La première phase du pouvoir d’Eltsine était allée jusqu’au bout de cette politique axée sur la réconciliation, le désarmement et la priorité à l’économie. Puis la Russie est retombée quelque peu dans les vieilles ornières. Sur fond d’effondrement économique, elle s’est appuyée sur le seul instrument de puissance qui lui restait, ses forces armées (malgré leur état lamentable), pour établir son hégémonie dans sa « sphère d’influence ». Or on observe à partir de 1997 un nouveau retour de balancier ; les deux derniers mouvements étant évidemment de moindre amplitude que le premier.

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En effet, un changement notable, amorcé après juillet 1996, devient clairement perceptible en mai 1997 avec l’échec cuisant de la grande bataille russe contre l’élargissement de l’OTAN, qui avait duré trois ans. Au cours de cette bataille, la Russie avait brandi toute une batterie de menaces de représailles plus ou moins crédibles, et notamment celle d’une politique beaucoup plus dure à l’endroit des anciennes républiques soviétiques, plus particulièrement celles situées entre la Russie et l’Europe, pour forcer leur alignement sur Moscou. Or non seulement aucune de ces menaces ne fut exécutée mais, dans le cas du proche étranger, ce fut même le contraire qui se produisit.

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Quelques jours à peine après avoir signé à Paris, le 27 mai 1997, l’Acte fondateur des relations entre la Russie et l’OTAN qui édulcorait quelque peu sa défaite, Eltsine se rendit à Kiev pour y signer solennellement le Traité d’amitié et de coopération russo-ukrainien, dont l’article 2 « confirme l’immuabilité des frontières » entre les deux pays. En même temps, il signait enfin des accords qui mettaient fin au contentieux sur la flotte de la mer Noire. La Russie obtenait le droit – déjà concédé dans les faits et dans le principe– de maintenir sa flotte en Crimée pour vingt ans, mais elle renonçait à l’exclusivité des installations portuaires de Sébastopol et au statut d’extraterritorialité de la ville, qu’elle avait exigés jusque là. À la Douma russe, les communistes protestèrent : selon eux, Eltsine venait d’ouvrir la voie à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, puisque l’un des critères d’admission est que l’État candidat n’ait pas de contentieux avec ses voisins. L’intention était pourtant exactement contraire : on avait compris à Moscou qu’en jouant sur la vulnérabilité de l’Ukraine, on n’avait fait que la pousser vers l’OTAN; et l’on escomptait maintenant l’inverse en la sécurisant.

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Le catalyseur de cette révision des attentes fondées sur la puissance militaire résiduelle de la Russie a été la catastrophique défaite essuyée en Tchétchénie, sanctionnée par les accords de Khassaviuorts du 31 août 1996 qui conduisirent au retrait complet des forces russes et à l’indépendance defacto de la république rebelle. Ce changement d’orientation avait été rendu possible par une très importante remontée politique des « libéraux » après la victoire d’Eltsine à la présidentielle. On sait que celui-ci dut largement sa réélection à une action concertée des milliardaires russes, orchestrée par Anatoly Tchoubaïs, ancien ministre responsable de la privatisation. Après le scrutin, ce dernier fut nommé vice-premier ministre, tout comme Boris Nemtsov, figure emblématique de l’économie de marché. Si Tchernomyrdine restait Premier ministre, Tchoubaïs et Nemtsov devinrent les véritables chefs du gouvernement. Fait significatif, alors que seul le Premier ministre avait jusque-là siégé au Conseil de sécurité, Eltsine y nomma aussi les deux vice-premiers ministres. Bientôt, et à la surprise générale, ils y furent rejoints par le fameux milliardaire Berezovski, nommé vice-secrétaire du Conseil. Certes, ces « libéraux » n’étaient pas, ou plus, les pro-occidentaux et démocrates de la première heure. Mais ils considéraient que le redressement économique était la priorité absolue tant en politique intérieure qu’extérieure, et que l’influence et la puissance de la Russie ne pourraient s’appuyer que sur des résultats économiques.

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Ce sont eux qui firent échouer une tentative de renforcer l’intégration avec la Biélorussie et empêchèrent le traité d’Union signé le 2 avril 1997 d’aller plus loin que la « SSR », sinon par l’utilisation, cette fois, du terme « union ». Ce sont des considérations économiques qui firent rechercher un modus vivendi avec la Tchétchénie indépendante de fait, en vue de remettre en fonction l’oléoduc qui la traverse et qui achemine vers la Russie le pétrole azéri de la mer Caspienne.

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En même temps, la fragilité des gains géopolitiques obtenus jusque-là par la manipulation des conflits ethniques apparaissait clairement. Devant l’incapacité russe d’apporter la solution escomptée au conflit abkhaze, Chevardnadzé menaçait de retirer à la Russie les bases militaires qu’il lui avait consenties. Vers la fin de 1996 commença à se former à l’intérieur de la CEI un sous-ensemble, antirusse cette fois, qui allait bientôt prendre le nom fort symbolique de GUAM (une île américaine située bien loin des États-Unis...), acronyme du nom des États participants, Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie : quatre États, précisément, confrontés à des mouvements sécessionnistes mis à profit par la Russie. Comme la manne escomptée (et initialement très surestimée) des réserves pétrolières de la mer Caspienne donnait alors lieu à une foule de projets concurrents d’oléoducs (parfois aussi concurrents dans l’irréalisme), les membres du GUAM en imaginèrent un susceptible de donner une assise économique à leur organisation. Le pétrole d’Azerbaïdjan, transporté par oléoduc jusqu’aux ports de la Géorgie en mer Noire, serait embarqué ensuite jusqu’à Odessa en Ukraine. Celle-ci construirait un oléoduc pour faire la jonction avec celui qui traverse son territoire (qu’elle a nationalisé) et qui transporte le pétrole russe vers l’Europe de l’Ouest. De cette façon, l’Ukraine non seulement percevrait d’importants droits de transit, mais réduirait sa dépendance énergétique presque totale à l’égard de la Russie. Le GUAM a aussi cherché à activer le projet « Traceca » de l’Union européenne, consistant à favoriser le développement d’une « nouvelle route de la soie », faite de routes terrestres, ferroviaires, maritimes, d’oléoducs et de gazoducs, pour désenclaver l’Asie centrale et le Caucase et relier la Chine à l’Europe en évitant la Russie. Là aussi, la réalisation avance moins vite que l’imagination... Les membres du GUAM ont même demandé le développement d’un lien particulier entre ce dernier et l’OTAN dans le cadre du Partenariat pour la paix, proposition accueillie avec la plus grande réserve par l’Alliance atlantique. En 1999, l’Ouzbékistan qui, depuis 1995, après avoir atteint l’autosuffisance en matière énergétique, avait adopté une politique de résistance à l’hégémonie russe et d’orientation pro-américaine, se joignit au GUAM, qui devint alors GUUAM. Il avait peu avant, avec l’Azerbaïdjan et la Géorgie, quitté le traité de Tachkent à l’occasion de l’échéance de sa reconduction. Contrairement aux recommandations d’un conseiller d’Eltsine, Andranik Migranian, ex-libéral de l’époque gorbatchévienne devenu l’un des plus farouches partisans d’une politique néo-impériale [12]  Voir son article fort éloquent dans Nezavisimaia Gazeta,... [12] , la Russie ne tenta pas de faire pression sur les membres du GUAM en appuyant les revendications de leurs minorités. Elle mécontenta même son allié militaire le plus sûr, l’Arménie, en faisant pression sur elle en vue d’un règlement plus équilibré de son conflit avec l’Azerbaïdjan [13]  En décembre 1996, Primakov se rendit à Erevan où il... [13] . Ici aussi, les considérations économiques, incarnées en l’occurrence par un important lobby pro-azéri lié aux intérêts pétroliers russes, gagnaient en influence à Moscou.

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Les préoccupations géopolitiques ne disparurent pas pour autant : la tradition en est trop bien ancrée dans l’histoire russe et soviétique. Mais les objectifs de ce type furent poursuivis avec beaucoup plus de pragmatisme et subordonnés aux intérêts économiques. À l’automne 1999, avec la seconde guerre de Tchétchénie (très intimement liée à la préparation de la succession d’Eltsine), la Géorgie et l’Azerbaïdjan craignirent le retour d’une politique de force et de pression militaire dans l’ensemble de la région du Caucase. Il n’en fut rien. Au printemps2000, la Russie commença à négocier son retrait de deux bases militaires en Géorgie, que le gouvernement Chevardnadzé veut voir achevé en 2001 (il entend obtenir pour 2003 le retrait des deux autres bases consenties en 1994). Le pragmatisme de la Russie semble donc se poursuivre au proche étranger sous la présidence de Poutine, mais avec une volonté politique nouvelle. Celui-ci a réaffirmé qu’il faisait de l’ancien espace soviétique la première priorité de la politique extérieure ; cette fois, « la priorité » est poursuivie avec une détermination plus nette. Mais ce sont surtout des leviers économiques qui ont été utilisés pour faire pression sur la Géorgie et l’Ukraine, non sans succès. Preuve sans doute aussi de pragmatisme, le secrétaire du Conseil de sécurité a déclaré que l’action prioritaire de la Russie porterait sur les relations bilatérales plutôt que multilatérales [14]  Rossiskaia Gazeta, 6 février 2001. [14] .

Questions de perspective

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Au terme d’une première décennie qui s’achève, c’est de fait une remarquable variété des cas de figure qui caractérise les relations de la Russie avec les anciennes républiques soviétiques. Les observateurs russes se plaisent à ordonner les États de la CEI en fonction de leur attitude plus ou moins « amicale » à l’endroit de la Russie. Ils s’entendent à peu près sur l’ordre décroissant suivant : Biélorussie, Arménie, Tadjikistan, Kazakhstan, Kirghizie, Turkménistan, Moldavie, Ouzbékistan, Azerbaïdjan, Ukraine et Géorgie [15]  La ligne de partage serait le Turkménistan, considéré... [15] . Comme on le voit, l’ordre n’indique aucune cohérence régionale et aucune affinité particulière quant à la nature des transformations politiques et économiques.

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La volonté russe constamment réaffirmée d’intégration et de structuration de cet espace a donc clairement échoué. Sur le plan militaire, où cette volonté a été particulièrement nette, l’échec apparaît d’autant plus cuisant. Cela dit, les appréciations quant à la profondeur et à l’irréductibilité de cette fragmentation diffèrent selon l’angle d’observation. Ceux qui, comme Samuel Huntington, considèrent les clivages « civilisationnels » comme les plus décisifs envisagent une dérive tectonique de l’Asie centrale et en voient pour preuve l’émigration massive des populations russes. Ce mouvement est certes général, mais prend une configuration très particulière au Kazakhstan, où la population russe émigre massivement du sud, mais peu du nord, accentuant la division du pays selon des lignesethniques [16]  La population russe du Kazakhstan dans son ensemble... [16] . Or c’est précisément pour empêcher une fracture de son pays que le président Nazarbaev maintient une alliance (pleine d’ambiguïtés) avec la Russie. Il a toujours été partisan d’une intégration avec la Russie, mais à condition qu’elle soit multilatérale, afin de limiter la marge de manœuvre de celle-ci.

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Sur le plan économique, la chute dramatique des échanges commerciaux entre la Russie et ses voisins de la CEI depuis 1991 est souvent perçue comme le baromètre le plus sûr de l’influence future de la Russie dans cet espace. Mais cette chute des échanges tient bien davantage à l’effondrement et à la contraction des économies de tous les États de la CEI qu’à la réorientation de leur commerce extérieur. Pour la presque totalité d’entre eux, et les plus importants, la Russie reste le principal partenaire et c’est elle qui a, et de loin, le plus diversifié son commerce extérieur.

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Le cas qui peut le plus faire illusion est celui de l’Ukraine, la seconde en importance des anciennes républiques soviétiques, et la première dans l’ordre des préoccupations russes. La vigueur de ses proclamations d’indépendance politique est directement proportionnelle à sa dépendance économique vis-à-vis de la Russie. Cette dépendance, pratiquement totale en matière énergétique, est loin de s’atténuer. Elle s’est au contraire récemment aggravée avec la perspective du doublement des exportations, déjà colossales, de gaz russe vers l’Europe occidentale, qui a relancé le projet russe de construction d’un nouveau gazoduc reliant la Russie et l’Europe de l’Ouest en contournant l’Ukraine par le Nord. La capacité de pression de la Russie s’en est trouvée accrue pour obtenir une baisse des tarifs de transit et surtout du « siphonnage » massif du gaz russe acheminé par le gazoduc ukrainien, ainsi que le remboursement de l’énorme dette énergétique de l’Ukraine [17]  En 1999, Gazprom estimait à 5 millions de dollars par... [17] . Le président ukrainien a accepté récemment le principe d’une copropriété russe des gazoducs, qu’il avait jusque-là refusé. Un peu plus tôt, l’Ukraine avait aussi dû se résoudre à la privatisation d’une raffinerie de pétrole en faveur d’intérêts russes. Si la Russie a très peu de capacités d’investissement à l’étranger en comparaison des pays occidentaux, elle n’en manque pas tout à fait dans ces domaines cruciaux et, dans l’état actuel des choses, l’Ukraine constitue un terrain plus favorable aux investisseurs russes non pas seulement en raison de la langue, mais surtout parce qu’ils savent opérer sur un terrain miné par la corruption et l’absence de cadre juridique clair.

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Dans ces conditions de vulnérabilité économique, il demeure paradoxal que, contrairement au Kazakhstan, l’Ukraine ait toujours refusé de s’intégrer à un cadre de relations multilatérales avec la Russie, qui aurait pu limiter les capacités d’action de cette dernière. Il est clair que l’Ukraine a été davantage préoccupée de sa souveraineté dejure que d’une véritable autonomie, notamment économique [18]  C’est une des thèses centrales de l’excellent livre... [18] . Dans l’état actuel, lamentable, de son économie et en l’absence de perspectives de redressement, l’objectif central de sa politique extérieure, fréquemment affirmé par plusieurs de ses dirigeants, de rejoindre l’Union européenne et l’OTAN apparaît complètement irréaliste. On va même sans doute voir s’élargir le décalage qui la sépare de son partenaire politique privilégié, la Pologne, avec l’entrée de celle-ci dans l’OTAN et bientôt dans l’Union européenne. En réalité, la Russie est beaucoup plus près que l’Ukraine de satisfaire à des conditions d’adhésion à l’Union européenne : c’est tout dire. Les affirmations de la Russie quant à son statut de grande puissance et à son rôle majeur dans le système international sont aussi irréalistes que les objectifs européens et atlantiques de l’Ukraine. Et pourtant, les premières ont moins fait illusion que les seconds, dans le mondeoccidental [19]  Toute une série d’événements récents sont venus pousser... [19] .

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La république qui a paru la plus susceptible de pouvoir profiter d’une réorientation prometteuse de ses relations économiques pour asseoir une politique extérieure pro-occidentale a été et demeure l’Azerbaïdjan. Mais il s’avère maintenant qu’on a largement surestimé les réserves de pétrole de la Caspienne, de même que les conditions économiques de son exploitation et de son évacuation. La viabilité économique et la réalisation du grand projet d’oléoduc qui doit relier Bakou à la Méditerranée, via la Turquie, ne sont toujours pas confirmées. Cette situation a déjà pour effet de réduire la marge de manœuvre, non seulement de l’Azerbaïdjan, mais aussi du Turkménistan, ainsi que celle, déjà très étroite, du Kazakhstan à l’égard de la Russie [20]  Voir O. Roy, « Caspienne : une histoire d’oléoduc,... [20] .

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À cette enseigne, même si on le perd facilement de vue, la Russie reste indéniablement la puissance dominante de l’ancien espace soviétique. C’est bien pour conjurer cette réalité que le GUUAM existe. La Russie détient une hypothèque importante sur l’avenir de plusieurs de ses membres. Les contentieux d’Abkhazie, d’Ossétie du Sud, du Nagorno-Karabakh et de Transnistrie ne peuvent être réglés sans elle. Les bases économiques du GUUAM sont au moins aussi faibles que celles de la CEI. Même sa cohésion politique face à la Russie est fragile. Depuis maintenant plus d’un an, à la suite d’attaques de rebelles armés entraînés en Afghanistan, l’Ouzbékistan s’est rapproché de la Russie. Les dangers du « fondamentalisme musulman » sont devenus une véritable obsession du régime ouzbek. Ils ont amené le président Karimov à appuyer fermement la guerre conduite par Poutine en Tchétchénie (contrairement à ce qu’il avait fait lors de la première) et à coopérer plus étroitement avec la Russie en matière de sécurité. En même temps, les échanges économiques ont augmenté de 30 % au cours de la dernière année. Les victoires successives des taleban en Afghanistan et la crainte de débordements ont joué dans le même sens pour l’ensemble de l’Asie centrale. De plus, le GUUAM a récemment perdu, defacto, l’un de ses membres fondateurs, la Moldavie : les élections législatives de février 2001 ont donné une majorité de près de 70 % des sièges aux communistes, qui ont formé le gouvernement. Les nouveaux dirigeants préconisent l’adhésion à l’union Russie-Biélorussie et projettent un référendum sur la question. Cette volonté est accueillie avec réserve à Moscou, surtout pour des raisons de coût, mais aussi de prudence politique. Quoi qu’il advienne sur le plan des constructions formelles, la présence des forces armées russes en Moldavie paraît assurée pour les années à venir.

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À la périphérie de l’ancien espace soviétique, trois États sont considérés comme des compétiteurs potentiels de la Russie sur le plan géopolitique : la Chine, l’Iran et la Turquie. Au cours des dernières années, les deux premiers ont étroitement coopéré avec Moscou pour l’aider à maintenir dans cet espace une situation qui lui soit favorable. Quant à la Turquie, même si elle n’a pas joué un rôle aussi déterminant que celui qui avait été envisagé à la fin de l’URSS, elle est un important relais de l’influence des États-Unis et de l’OTAN. À ce titre, elle demeure le principal défi pour l’influence de la Russie dans l’avenir prochain.

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Pendant la majeure partie de la décennie qui s’est écoulée depuis la dissolution de l’URSS, la Russie a été une puissance en chute libre, tant sur le plan de son économie que sur celui de son influence et de son rôle internationaux. Une évolution qui s’étend sur près de dix ans apparaît forcément comme la tendance lourde. Mais il est de fait que la contraction de l’économie a cessé, et que celle-ci connaît actuellement un certain redressement. S’il est assurément trop tôt pour parler d’un renversement durable de la tendance, il est visible que la chute s’est également arrêtée pour ce qui est de l’influence de la Russie dans l’ancien espace soviétique, et même que le plus récent passé va plutôt dans le sens contraire.

Notes

[1]

Blijnee zarubejie, littéralement le « proche outre-frontière », est le terme le plus fréquemment utilisé par les Russes après 1991 pour désigner les anciennes républiques soviétiques. Cet usage a été ressenti par les nationalistes de ces États comme un refus de les considérer comme véritablement étrangers, donc souverains.

[2]

On ne tiendra pas compte ici des Républiques baltes, qui sont sans doute définitivement entrées dans la mouvance ouesteuropéenne et ne font d’ailleurs pas partie de la CEI.

[3]

Komsomolskaia Pravda, 9 juin 1992.

[4]

Rappelons que Galina Starovoïtova, future figure de proue de l’opposition démocratique et antinationaliste, assassinée en 1999, était à l’époque conseillère d’Eltsine pour les nationalités.

[5]

Le Turkménistan était plus réticent à l’égard de la CEI que de la Russie, la Moldavie et l’Azerbaïdjan avaient l’attitude inverse, alors que l’Ukraine se méfiait autant de l’une que de l’autre.

[6]

Sur 886 documents signés par les chefs d’État entre la fin de 1991 et 1998,130 seulement l’ont été par tous les membres de la CEI. Voir A. deTinguy, « Russie-Asie centrale : la fin d’un “étranger proche”», Revue internationale et stratégique n°34, été 1999, pp. 117-127.

[7]

Itar Tass, 18 janvier 1994.

[8]

Dans les documents fondateurs de la CEI, les États signataires reconnaissaient bien l’intangibilité de leurs frontières. Mais, méfiants, les nationalistes ukrainiens demandaient que la Russie reconnaisse l’intégrité territoriale de l’Ukraine en dehors de toute référence à son appartenance à la CEI.

[9]

Lors d’une visite qu’il fit à Moscou en février 1994, Mechkov ne put obtenir de rencontre avec aucun ministre russe, sans parler des plus hauts personnages de l’État. Son Premier ministre E. Sabourov déclara avec amertume à un observateur étranger en mai 1994 : « Depuis 1991, la Russie a poursuivi une politique isolationniste, sans aucune préoccupation sérieuse pour le sort des Russes hors de ses frontières ». A. Lieven, Ukraine and Russia : A Fraternal Rivalry, Washington, United States Institute of Peace, 1999, p. 116.

[10]

Il s’y retrouva aux côtés de l’Arménie, ce qui contribua à l’anémie organisationnelle du traité.

[11]

Cité par G. Lapidus, « The dynamics of secession in the Russian federation : Why Chechnya ?», dans A. Alexeev (ed.), Center-Periphery Conflict in Post-Soviet Russia, NewYork, St-Martin’s Press, 1999, pp. 60-61. Il faut souligner ici que l’absence totale de retenue dans l’usage de la force à l’intérieur de la Russie, comparativement à son comportement au proche étranger, a beaucoup à voir avec le tabou de l’intégrité territoriale et surtout avec la complaisance de l’Occident. Non seulement celui-ci considéra la guerre comme une affaire intérieure russe, mais Clinton, visiblement pour faciliter la réélection d’Eltsine, alla jusqu’à exprimer sa compréhension en faisant référence à la Guerre de Sécession américaine, dans un discours public prononcé à Moscou en janvier 1996.

[12]

Voir son article fort éloquent dans Nezavisimaia Gazeta, 26 mars 1997, qui visait nommément l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Ukraine.

[13]

En décembre 1996, Primakov se rendit à Erevan où il prêcha, à la plus grande inquiétude de ses interlocuteurs arméniens, « la nette subordination du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au principe de l’intégrité territoriale des États ». Entretien de l’auteur avec A. Martirossian, vice-ministre des Affaires étrangères, Erevan, 22 avril 2000.

[14]

Rossiskaia Gazeta, 6 février 2001.

[15]

La ligne de partage serait le Turkménistan, considéré comme neutre. À l’issue d’une conférence donnée en mars 2000 à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, le secrétaire du Conseil de sécurité S. Ivanov affirmait que la Russie considérait comme ses « alliés » les États suivants, mentionnés dans cet ordre : Biélorussie, Arménie, Tadjikistan, Kirghizie et Kazakhstan. Nezavisimaia Gazeta, 26 mars2000.

[16]

La population russe du Kazakhstan dans son ensemble est passée de 40,8 % en 1990 à 29 % en 1997. M. Alexandrov, Uneasy Alliance : Relations between Russia and Kazakhstan in the Post-Soviet Era, 1992-1997, Westport, Greenwood Press, 1999, pp. 139-140. Anne deTinguy ( op. cit. ) établit à 3,5 millions les émigrants (russes à 70%) qui ont quitté les cinq républiques d’Asie centrale entre 1989 et 1998.

[17]

En 1999, Gazprom estimait à 5 millions de dollars par jour ses pertes dues aux « prélèvements » ukrainiens. I. Klympush, « Ukraine and Russia : Strategic partnership vs. mutual dependence », dans K.R. Spillman et al. (eds.), Between Russia and the West : Foreign and Security Policy of Independent Ukraine, NewYork, Peter Lang, 1999, p. 251. Au début de 1999, la dette énergétique de l’Ukraine, pour le gaz seulement, était de 1,6 milliard. Voir Segodnia, 27 janvier 1999.

[18]

C’est une des thèses centrales de l’excellent livre de P.J. D’Anieri, Economic Interdependence in Ukrainian-Russian Relations, Albany, State University of NewYork Press, 1999, p. 145.

[19]

Toute une série d’événements récents sont venus pousser l’Ukraine vers la Russie. Les accusations de meurtre contre Koutchma, la rupture des courants nationalistes ukrainiens avec lui, le renvoi du ministre des Affaires étrangères prooccidental Taraysuk, et finalement la destitution, le 26 avril 2001, du premier ministre V. Youchtchenko, l’un des derniers hauts personnages de l’État à bénéficier d’un capital de confiance dans les chancelleries occidentales, font que le Président ukrainien trouve maintenant à Moscou son seul appui international important.

[20]

Voir O. Roy, « Caspienne : une histoire d’oléoduc, ou les illusions de la géostratégie », Critique Internationale n° 8, juillet 2000, pp. 36-44.

Résumé

Français

Au cours de ses dix années d'existence, la nouvelle Russie a connu des oscillations de sa politique vis-à-vis des républiques de l'ex-URSS. Contrairement à la Serbie dans l'ex-Yougoslavie, le sentiment nationaliste était peu présent dans la Russie d'après l'éclatement, qui vivait une période d'enthousiasme pro-occidental assez peu réaliste. Mais la déception née du désastre économique et du peu de coopération de l'Occident eu égard aux attentes a ensuite conduit, notamment sous la pression d'un ultranationalisme renaissant, à une pratique plus impériale, facilitée par l'état de faiblesse économique et politique des républiques et leur vulnérabilité aux revendications ethniques sur leur territoires, dont la Russie a souvent usé à ses propres fins. Depuis, on a assisté à un nouvel aller et retour du balancier, mais moins marqué que le premier.

Plan de l'article

  1. Illusions et conséquences d’un pro-occidentalisme débridé
  2. La désintégration différée de l’Armée rouge
  3. Le retour d’une vision géopolitique impériale
  4. Entre géopolitique et géoéconomie
  5. Questions de perspective

Pour citer cet article

Lévesque Jacques, « La gestion de l'ancien Empire, ou les vestiges de la puissance », Critique internationale 3/ 2001 (no 12), p. 159-174
URL : www.cairn.info/revue-critique-internationale-2001-3-page-159.htm.
DOI : 10.3917/crii.012.0159

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