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Critique internationale

2005/4 (no 29)



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Dans une lettre d’allégeance à Oussama Ben Laden dont l’authenticité ne fait aujourd’hui aucun doute, Abou Moussab al-Zarqaoui, chef présumé des islamistes radicaux en Irak, se plaignait que les Kurdes aient abandonné la voie du Prophète et n’aient plus désormais ni foi ni loi. Pourtant, al-Zarqaoui ne s’inquiétait pas outre mesure de cette perdition. Pour lui, la priorité absolue consistait à éliminer l’hérésie et les hérétiques, autrement dit, le chi’isme et les chi’ites irakiens [1]  Cf. Jean-Pierre Milelli, « Un texte attribué à al-Zarqaoui »,... [1] .

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Il est bien difficile d’estimer le nombre de combattants que commande l’islamiste jordanien et de prédire quel sera son avenir dans l’espace irakien. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette lettre, véritable petit traité théologicosociologique, contient tous les signes avant-coureurs de la période sombre qui attend l’Irak, et, on peut le craindre, une partie du Moyen-Orient. En effet, comment nier que les tensions interconfessionnelles qui minent aujourd’hui l’Irak se nourrissent autant d’un processus qui les a ethnicisées au fil des années que d’un islamisme radical sunnite sans rapport direct avec les enjeux internes du pays ? Comment ne pas reconnaître également que la volonté de certains dignitaires chi’ites d’élargir le jeu de la cooptation de l’élite dirigeante aux représentants de la communauté sunnite n’a pas eu, pour le moment, de conséquences très probantes ? Enfin, on ne peut guère exclure l’hypothèse qu’un puritanisme militaire sunnite, profondément « anti-hérétique », prenne le pas, aussi bien en Irak que dans une partie du monde musulman, sur la bataille que livre l’islamisme radical aux États-Unis. La violence anti-américaine pourrait bel et bien se retourner contre le tissu social de plus d’un pays du Moyen-Orient, en exacerbant des dynamiques de fragmentation internes dont elle se serait nourrie au préalable. L’histoire récente de la région prouve qu’il ne s’agirait guère d’un fait inédit.

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Par ailleurs, il faut reconnaître que l’imaginaire politique reste paralysé. Certes, une solution hobbésienne, à savoir un régime suffisamment fort pour imposer l’obéissance par la coercition et suffisamment habile pour garder les institutions formelles d’une démocratie, gagnerait le consentement d’une grande partie de la population irakienne et de la communauté internationale, à commencer par les États-Unis. Le scénario d’un Léviathan démocratique semble cependant improbable dans les conditions actuelles : un tel régime se transformerait soit en une dictature, soit en une « tyrannie fragmentée » [2]  Sur cette notion, cf. Charles Tilly, The Politics of... [2] irriguée par les tensions multiples qui travaillent la société irakienne. La démocratie telle que la comprend Washington [3]  Sur la perception américaine de la démocratie en Irak,... [3] , c’est-à-dire le règne d’une majorité numérique, fût-elle d’un groupe ethnique ou confessionnel, ne fait que reproduire le communautarisme et oblige la représentation politique irakienne à se rapiécer sans cesse avec de petits bouts de « pactes communautaires » précaires. Quant à la division du pays entre régions kurde, sunnite et chi’ite, elle n’aurait pour conséquence que d’enflammer les zones mixtes, à commencer par Bagdad.

La nouvelle donne de la question kurde en Irak

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Ce blocage détermine également, par défaut, la nouvelle donne de la question kurde. Pour la première fois depuis la fondation de l’État irakien, et en dépit des litiges concernant la province de Kirkuk sur lesquels je reviendrai, les Kurdes ne constituent plus la « menace » principale à l’« unité de la patrie », et encore moins au pouvoir en place. Comble d’ironie, en fournissant à l’Irak, d’une part, un président qui appelle à l’unité nationale, d’autre part, le deuxième groupe parlementaire ( 77 députés), les Kurdes sont devenus les arbitres, réels ou putatifs, de l’espace politique irakien, entre Arabes sunnites et Arabes chi’ites, dont ils se sentent également éloignés.

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Lors des élections du 30 janvier 2005, la liste unifiée kurde (Alliance du Kurdistan) a obtenu 92 % des voix dans les trois provinces du Nord placées sous contrôle kurde depuis 1991. Parallèlement, un referendum non autorisé par les instances politiques kurdes, mais pas interdit non plus, a été organisé sur une initiative « privée ». Selon ses résultats, dont les autorités kurdes se sont empressées de proclamer l’invalidité juridique, plus de 90 % des Kurdes se seraient prononcés en faveur de l’indépendance. Rien ne pourrait mieux illustrer la centralité que les Kurdes irakiens ont acquise, depuis la guerre de 2003, aussi bien en Irak que dans l’ensemble de l’espace kurde du Moyen-Orient. La « ré-irakisation » et la « re-kurdistanisation » sont en effet deux processus qui vont de pair, en puisant mutuellement dans les ressources politiques, symboliques et économiques que chacun engendre. Ensemble, ils participent également à la redéfinition de l’Irak et, partant, à celle du groupe kurde dans ce pays ; selon la Constitution dont la version définitive a été adoptée en 2005, les Arabes irakiens sont définis comme faisant partie de la « nation arabe » ; en revanche, l’État irakien en tant que tel cesse d’être considéré comme un État arabe [4]  « Iraq is a country of many nationalities, and the... [4] . Cette formulation permet de dire, en creux, que les Kurdes font partie de la « nation kurde » qui déborde les frontières de l’État irakien. Et, signe de temps nouveaux, c’est un Kurde, Hoshyar Zebari, baron du PDK (Parti démocratique du Kurdistan) et ministre des Affaires étrangères, qui représente à l’extérieur cet État officiellement non arabe membre de la Ligue arabe.

Construction d’un pouvoir politique kurde

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Est-ce pour autant la fin du problème kurde en Irak, source d’innombrables révoltes depuis la fin de l’Empire ottoman ? Sans être dupes des discours ambiants et des équilibres précaires, on constate que, vue de 2005, la situation des trois provinces du Nord [5]  Il s’agit des provinces de Dihouk, Erbil et Suleym... [5] et, dans une moindre mesure, celle de la province de Kirkuk contrôlée par les Kurdes, contraste radicalement avec l’image d’une société déchirée que donne à voir le pays dans sa globalité. Depuis la fin de la guerre civile intra-kurde ( 1994-1997), l’économie de prédation et l’ordre milicien, qui n’avaient laissé aucun repère de confiance intact, ont disparu pour laisser place à une vitalité économique (fondée non pas sur la production mais sur la circulation des biens et la taxation douanière) et à une armée en principe unifiée, mise en place après la nomination de Messoud Barzani à la présidence de la région en juin 2005 et qui est désormais seule à contrôler ladite région. À la division du Kurdistan entre deux formations rivales – l’UPK (Union patriotique de Kurdistan) et le PDK –, se sont substituées la lente – et incertaine – édification d’une administration unifiée et une décentralisation interne qui ne dit pas son nom. Le départ à Bagdad, en tant que nouveau président irakien, de Jalal Talabani, leader de l’UPK, laisse les coudées franches au PDK, majoritaire au Parlement régional, qui devient ainsi le principal acteur de la nouvelle expérience politique et administrative, même s’il doit coopter, dans un processus souvent tendu, les membres dirigeants de la formation rivale.

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Au-delà de la modernisation des trois universités kurdes, de la reconstruction de la plupart des villages détruits durant les opérations Anfal ( 1988) [6]  Sur cette série d’opérations conduites avec des armes... [6] et d’une politique de reforestation, on assiste bel et bien à une construction du pouvoir kurde qui s’apparente, institutionnellement et symboliquement, à celle d’un État (avec une capitale – Erbil –, une présidence, un gouvernement, un Parlement, une armée, des douanes, un drapeau, etc.). Tout en se fondant sur un legs historique, cette construction étatique qui ne dit pas son nom ouvre la voie à de multiples innovations. Ainsi, le bipartisme kurde, que la guerre civile n’avait fait que renforcer, a une longue histoire qui remonte à 1975, voire aux années 1960 [7]  Cf. A.(so) Sherzad, « The Kurdish Movement in Iraq :... [7]  ; mais, outre que les anciens peshmerga (« ceux qui font face à la mort ») revêtent désormais les tenues d’officiers, de bureaucrates, et plus souvent encore, d’entrepreneurs, le bipartisme se combine avec une structure politique qu’on peut définir comme un makhzen [8]  Ce terme emprunté au vocabulaire politique marocain... [8] à la kurde, constitué autour de la direction du PDK. Certes, les sphères économique, politique et militaire kurdes irakiennes, très flexibles, ne se juxtaposent pas totalement et chacune d’elles intègre sa part de nouveaux acteurs. Mais tout indique qu’elles se trouvent structurées et reliées entre elles par un même noyau dur, composé par la direction du PDK, qui dispose d’une position hégémonique indéniable dans chacune d’entre elles. Le parti a d’ailleurs les moyens d’assurer la reproduction de son système : si la question de la succession reste ouverte au sein de l’UPK, qui ne parvient pas à produire une « dynastie » et encore moins un « politburo » à l’ancienne capable de nommer un « secrétaire général », le PDK, lui, a de toute évidence adopté le principe monarchique. Fils de Mustafa Barzani, héros national et dirigeant de la révolte de 1961-1975, Messoud Barzani, le président du Kurdistan, est secondé par son neveu, Nechirvan, nommé Premier ministre.

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Il est difficile de savoir dans quelle direction ce système politique, qui n’est pas sans ressemblance avec les expériences jordanienne et marocaine, pourrait évoluer [9]  Pour plus d’informations, cf. Hamit Bozarslan, « Reconfiguration... [9] . Toutefois, une constatation s’impose : pour l’heure, le régime n’est ni démocratique ni autoritaire. Ni démocratique, puisqu’en dernière instance son noyau dur considère le pouvoir comme son domaine protégé : les élections pluralistes ne pourraient permettre une alternance politique et aboutiraient, tout au plus, à un partage de pouvoir à la marge et à la cooptation des élites provenant également des marges de la société ; ni autoritaire, puisque loin d’assurer sa pérennité par la coercition, il puise largement dans les ressources que lui apporte le nationalisme kurde, n’interdit pas les critiques qui fusent de toutes parts à son encontre et se reproduit par la cooptation et le consentement à chaque moment crucial. Même la participation du PDK à la guerre civile de 1994-1997 lui apporte aujourd’hui une légitimité a posteriori : s’il est sévèrement critiqué pour son rôle durant la guerre, il est également salué pour avoir su y mettre un terme, en tirer des leçons (« plus jamais ça ») et éviter que le Kurdistan sombre dans le chaos qui règne dans le reste de l’Irak. Enfin, le régime autorise nombre de groupes non alliés à le contourner ou à mener une existence autonome. Ainsi, parmi les tribus anciennement inféodées à Bagdad, certaines sont subordonnées, d’autres simplement ignorées. Les confréries, dont le pouvoir d’Erbil ne maîtrise pas les stratégies, disposent d’une marge d’autonomie réelle, mais politiquement non concurrentielle. Ce makhzen bien particulier ne semble pas avoir trop de mal à gérer son bled es-siba, son territoire de la désobéissance, voire de la dissidence.

La question de Kirkuk

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Le Kurdistan d’aujourd’hui constitue un espace politique singulier au sein de l’Irak. Cependant, comme l’atteste la fréquence des déplacements, il n’existe pas de frontières étanches entre l’Irak arabe et l’Irak kurde. De même, pour exceptionnels qu’ils soient, les attentats de mars 2004 (près de 200 victimes, dont plusieurs dizaines de hauts dignitaires) et de mai 2005 (quelque 45 victimes) à Erbil ont démontré l’impossibilité de considérer le Kurdistan comme une « forteresse ». Il n’est pas certain en effet que les dynamiques de violence à l’œuvre dans le reste du pays ne s’exportent pas, à un moment donné, vers ses périphéries kurdes. N’oublions pas que la faction Ansar al-Islam (Les défenseurs de l’islam), rebaptisée Ansar al-Sunna [10]  Cette organisation, kurde à l’origine, aurait été fondée... [10] , est extrêmement active et a signé de nombreux attentats à Erbil. Pour le moment, cependant, les tensions se focalisent sur Kirkuk, enjeu central de la contestation kurde depuis la révolte de Mustafa Barzani en 1961, et sur Mossoul, ville que les Kurdes ne revendiquent pas mais qu’ils contrôlent, au grand soulagement des forces américaines – et au grand dam des mouvements insurrectionnels. Les forces irakiennes à Mossoul se composent pour l’essentiel de Kurdes, ce qui alimente le ressentiment des Arabes sunnites majoritaires dans cette ville, et elles sont renforcées par des unités paramilitaires que l’armée américaine recrute parmi les Kurdes. Mais, en dehors des quartiers qu’ils habitent, la ville ne constitue pas un enjeu pour ces derniers [11]  Plusieurs représentants des zones chrétiennes et yézidies... [11] . Quant à Kirkuk [12]  Sur l’histoire de cette ville et ses enjeux actuels,... [12] , passée sous leur contrôle dès les premiers jours de la courte guerre de 2003 et où l’autorité du gouvernement régional kurde est reconnue par la Constitution provisoire de mars 2004 [13]  « The Kurdistan Regional Government is recognized as... [13] , les craintes – exprimées par tant d’observateurs – de la voir s’embraser et devenir le théâtre d’une guerre interethnique se sont révélées jusqu’à présent infondées. De fait, malgré plusieurs attentats sanglants, la ville demeure relativement plus calme que sa voisine Mossoul.

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Au-delà de ses richesses pétrolières [14]  La ville est le deuxième site de production du pays... [14] et des enjeux économiques qui en découlent, Kirkuk fait vibrer les sentiments nationalistes des Kurdes par mille et une métaphores. La plus forte, celle de la « Jérusalem kurde » ( Qudsa Kurdistanê) témoigne de leur fidélité à une « terre nationale » sacralisée ; mais, ailleurs, elle est interprétée inévitablement à l’aune des registres de l’islamité et de l’arabité. Certes, les chi’ites, désormais politiquement majoritaires dans le pays, attachent peu d’importance à cette ville et semblent prêts, les forces de Moqtada Sadr exceptées, à se montrer conciliants sur ce dossier. De même, tout indique que pour les radicaux islamistes, qui s’inscrivent dans une logique de guerre non territoriale, Kirkuk n’est rien d’autre qu’un bout de terre interchangeable, en termes militaires, avec n’importe quel autre. Il n’en va cependant pas de même pour une bonne partie des sunnites nationalistes arabes, également impliqués dans les mouvements insurrectionnels, qui voient dans l’image d’une « Jérusalem kurde » le spectre de la transformation du Kurdistan en « un deuxième Israël constitué au sein du monde arabe ». Au lendemain de la révolte de Mustafa Barzani en 1961, Kirkuk fut le théâtre des premières vagues d’expulsion des Kurdes. Le refus de Bagdad d’organiser un recensement impartial et la poursuite de l’arabisation de la ville constituèrent les principales raisons de la reprise de la révolte en 1974 [15]  Cf. Élizabeth Picard, « Irak : la question cruciale... [15] . Durant la décennie 1980, alors que se poursuivait la politique d’arabisation, les jeunes femmes kurdes furent invitées, par le biais d’incitations financières, à épouser des Arabes [16]  Muhammad M. A. Ahmad, « The Chronic Problems of Kurdish... [16] . Brièvement occupée par les insurgés kurdes au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, la ville connut la vague d’arabisation la plus importante de son histoire entre 1991 et 2002. Si le projet de Saddam Hussein consistant à encourager l’installation des Palestiniens dans la ville fit long feu, des familles arabes du Sud, elles-mêmes déportées, y furent massivement implantées, surtout après l’assèchement des marais. Selon un observateur qui s’exprimait devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU en 2001 : « Dans la seule Kirkuk, 108 000 Kurdes ont été déplacés depuis 1992 [et] aucune mesure n’a été prise par la communauté internationale pour protéger ces personnes déplacées » [17]  Témoignage de Guillaume Bondi devant la Commission... [17] . Dans la majorité des cas, celles-ci se voyaient remettre un document d’expulsion en bonne et due forme et étaient simplement déposées au check point qui séparait la région kurde des zones contrôlées par le gouvernement central.

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Rétablir la situation d’avant 1991, en déplaçant à nouveau les familles arabes implantées depuis 1991 et en réinstallant les familles kurdes, constitue depuis 2003 l’enjeu principal des négociations entre les Kurdes et les autres protagonistes irakiens. Le premier pas dans ce sens a été franchi lorsque les Kurdes expulsés ont obtenu, après d’âpres négociations avec les Américains et les forces chi’ites – à commencer par l’ayatollah al-Sistani –, le droit de voter dans leur ville d’origine ; 100 000 d’entre eux environ (sur 360 000 électeurs, toutes appartenances confondues) ont ainsi participé aux élections de 2005. Quant au départ des familles arabes, il a fait l’objet du travail de plusieurs commissions. Pour le moment, la politique kurde (tantôt soutenue, tantôt combattue par les Américains) semble consister à offrir des compensations financières allant jusqu’à 10 000 $ pour chaque famille acceptant de se réinstaller dans sa région d’origine.

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Kirkuk constitue aussi un point de tension entre les Kurdes et la Turquie. Estimant le nombre de Turcomans en Irak à trois millions et demi, voire quatre millions, et rappelant son devoir « historique » de les protéger contre les « exactions des Kurdes », Ankara a précisé, avant la guerre de 2003, qu’il considérait l’entrée des forces armées kurdes dans la ville comme un casus belli. Après que les forces kurdes, alliées des Américains, se furent installées dans la ville convoitée, la « ligne rouge » turque s’est déplacée vers la zone de réinstallation des populations civiles kurdes : c’était désormais toute tentative kurde de « changer le tissu démographique de la ville » qui était définie comme un casus belli.

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Les élections de janvier 2005 ont cependant constitué une épreuve de réalité pour les uns comme pour les autres : la liste turcomane (Alliance du Front turcoman) soutenue par la Turquie, n’a obtenu que 1 % à l’échelle irakienne, à peine plus que les islamistes kurdes et très loin derrière la liste kurde unifiée ( 25,7 % ). À Kirkuk même, celle-ci a obtenu 58 % des voix, contre 20 % pour la liste chi’ite ou celle d’Alaoui [18]  Respectivement : Alliance unifiée irakienne et Liste... [18] , et seulement 16,4 % pour l’Alliance du Front turcoman. Le vote des Kurdes déplacés et autorisés à participer aux élections n’explique ce maigre score qu’à la marge, puisque, selon un observateur – engagé, il est vrai –, la liste turcomane n’aurait guère dépassé 23 % s’ils n’avaient pas participé au vote [19]  Adil al-Baghdadi, « Moment of Truth for un-Iraqi Turkoman... [19] . De plus, une partie de la communauté turcomane, aussi bien à Kirkuk qu’à Mossoul, Telafar, Erbil et ailleurs, a préféré les listes kurde ou chi’ite à celle de l’Alliance du Front turcoman, qui n’a eu que 3 élus, contre 9 aux deux autres. Faisant fi des crispations entre Ankara et les Kurdes irakiens, la communauté turcomane a privilégié les affiliations et les logiques d’alliances intra-irakiennes. Confronté à la faiblesse démographique et électorale du Front turcoman, et craignant une nouvelle crise avec Washington, Ankara a alors décidé, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül, de changer de stratégie et d’accepter, à contrecœur, de coopérer avec les Kurdes. Trois mois après, le Front turcoman a sombré dans les divisions internes [20]  Cf. « Türkmenler Bölündü », Milliyet, 23 avril 200... [20] .

Une référence kurde au-delà de l’Irak

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Le statut final de Kirkuk est loin d’être fixé : intégration définitive dans l’État fédéré kurde, État fédéré à part entière dans un Irak décentralisé à la manière américaine, modèle « bruxellois »…, plusieurs options sont à l’étude. Au-delà de ce futur règlement, cependant, la brève « internationalisation » de l’enjeu Kirkuk explique que, malgré leur farouche volonté d’indépendance, les principaux partis kurdes ne souhaitent pas quitter le giron irakien, devenu un État refuge face aux velléités interventionnistes des États voisins. La crise a en effet clairement montré que les menaces qui pesaient sur l’expérience kurde en cours pouvaient provenir davantage d’appétits se manifestant au-delà des frontières que de l’intérieur même de l’Irak.

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Depuis les années 1920, qui ont vu la mise en place de nouvelles frontières et leur militarisation, le conflit kurde n’a cessé de se décliner sur deux niveaux en interaction : « national » et régional. Chaque partie du Kurdistan était travaillée à la fois par les dynamiques du pays auquel elle appartenait et par celles de la sphère kurde à l’échelle moyen-orientale. Les États eux-mêmes n’ont pas pu ignorer ce fait : ils s’en sont accommodé de multiples façons, notamment par une politique de répression collective. De nos jours, au-delà du Kurdistan d’Irak, c’est tout l’espace kurde – en Syrie, en Turquie, en Iran et dans la diaspora en Europe – qui est traversé par de multiples tensions et animé par autant d’espoirs. Ainsi en Syrie, alors que le souvenir des émeutes kurdes de mars 2004 – qui ont fait près de 50 victimes – est encore très vif, un printemps kurde « underground » se fait jour. En Iran, les Kurdes sunnites – qui représentent à peu près 75 % de la communauté kurde de ce pays –, sont en dissidence quasi ouverte et attendent avec espoir les changements qu’une pression américaine accrue serait susceptible d’apporter encore dans la région. En Turquie, alors qu’on assiste à la banalisation d’un nationalisme ethniciste turc, la guérilla du PKK (Partiya Karkeren Kurdistan, le Parti des Travailleurs du Kurdistan.), suspendue depuis 1999, a repris, faisant plus de 500 morts depuis 2004.

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Certes, cette activation de la sphère kurde transfrontalière se fait dans la continuité des bouleversements que le Moyen-Orient a connus depuis la Révolution iranienne de 1979 et la première guerre du Golfe ( 1980-1988). Il y a pourtant deux nouveautés. La première est qu’en dépit de la multiplicité des acteurs qui le composent cet espace dispose désormais d’un référent, d’un modèle et d’une terre contrôlée par les Kurdes eux-mêmes. La seconde est qu’il communique désormais grâce à de médias nouveaux, comme les chaînes satellitaires et Internet, dont les effets mobilisateurs sont quasi instantanés. Quelles que soient les restrictions imposées par les États, les frontières – déjà passablement poreuses dans les faits, mais qui le deviennent également dans les esprits –, font converger les Kurdes d’Iran, de Syrie et de Turquie vers le Kurdistan d’Irak. Les milliers de camionneurs qui traversent quotidiennement la frontière turco-irakienne ne transportent pas seulement des biens de consommation et du pétrole ; ils véhiculent aussi des idées, des informations, des récits et des rumeurs. Zakho, à une vingtaine de kilomètres de la frontière, est désormais autant une ville du Kurdistan de Turquie que du Kurdistan d’Irak. En Syrie, les photos de Barzani et de Talabani sont brandies au cours d’affrontements ouverts, entre les jeunes Kurdes et les forces de l’ordre, « contre » celles de Saddam Hussein, jadis honni mais devenu aujourd’hui le symbole d’un nationalisme vivace dans certains milieux arabes. Enfin, alors que plusieurs dizaines de milliers de Kurdes réfugiés en Iran depuis l’échec de la révolte de Barzani en 1975 ou depuis leur expulsion en 1979 reviennent s’installer au Kurdistan d’Irak, les Kurdes iraniens se réfèrent de plus en plus ouvertement au « modèle kurde irakien ».

Incertitudes et durée comme ressources politiques

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Ainsi les Kurdes sont-ils devenus les acteurs d’une double centralité, intrakurde et intra-irakienne. Pour autant, ils ne sont pas maîtres de leur destin et ne peuvent envisager de stratégies à moyen terme, voire à court terme. Aussi improbable que cela puisse paraître aujourd’hui, un retrait américain ou la formation d’un axe Ankara-Damas-Téhéran les mettrait dans une situation pour le moins difficile. Par ailleurs, si les trois provinces du Nord sont relativement protégées des retombées de la violence, il n’en va pas de même pour Kirkuk, interconfessionnelle et interethnique, et Mossoul, où se recrutent de nombreux combattants sunnites arabes, mais aussi kurdes.

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À défaut de les surmonter, les acteurs kurdes convertissent ces incertitudes en ressources symboliques et politiques qui leur permettent de renforcer le sentiment de « cohésion nationale » et de légitimer leur construction du pouvoir en cours. Dans un continuum conceptuel et axiologique avec les acteurs étatiques du Moyen-Orient, ils utilisent le temps, autrement dit leur capacité à s’ancrer dans la durée [21]  Sur cette notion, voir Adel Dawisha, William Zartman... [21] , comme une ressource politique. Si elles sont le plus souvent formulées comme des réponses à des contraintes non maîtrisées [22]  La situation n’est pas inédite. La société irakienne... [22] , les stratégies qu’ils mettent en place n’obéissent pas moins à deux temporalités complémentaires : l’une, courte, voire immédiate, quasi-gestionnaire et portant la marque d’une rationalité par défaut ; l’autre, longue, dans la continuité du nationalisme kurde, susceptible de déboucher à terme sur l’indépendance. La temporalité courte agit dans les domaines de l’institutionnalisation, de la transmission et des ruptures intergénérationnelles, de la transformation de l’espace, en termes d’aménagement du territoire aussi bien que du tissu urbain de nombreuses villes. Les stratégies ad hoc, qui n’ont d’autre horizon qu’un futur immédiat, n’en produisent pas moins des effets structurels réels, inscrits dans la durée. On peut constater qu’un temps très court, synonyme d’ajournements constants depuis 1991, correspond aussi à l’émergence de nouvelles générations, aujourd’hui adultes, quasi exclusivement kurdophones, et pour lesquelles l’Irak arabe fait déjà partie du passé. Les journaux télévisés kurdes n’ont-ils pas d’ailleurs relégué les informations sur la situation en Irak au cinquième rang de leurs sujets, après l’agenda des « chefs », les informations mondiales, locales, et le sport ?

Quelle leçon pour l’Irak ?

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Ce recours au temps immédiat comme seul cadre de l’avenir serait impossible sans une constante référence à l’histoire kurde irakienne et moyen-orientale. Or cette histoire, chargée de tant de conflits, est double, en ce sens qu’elle renvoie à la fois à la « résistance nationale », omniprésente et intériorisée à travers mille images et symboles, et à la guerre civile de 1994 à 1997. Contrairement aux peshmerga de la lutte nationale, honorés et glorifiés, les combattants de la guerre civile – qui aurait fait quelque 4 000 victimes –, ne peuvent être tenus pour des « martyrs » de la nation, laquelle se projette dans l’unité et non dans la division. Les morts de la guerre civile sont cependant commémorés comme des victimes sacrificielles des errements et des passions qui entachent de façon indélébile l’« histoire de la nation ». Victimes, ils sont également témoins, en rappelant, par leur sacrifice et par leur repli posthume dans les seuls cœurs des proches, que l’abîme n’est jamais très loin.

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La sortie kurde de la guerre civile par l’intégration de ses dirigeants et de ses forces militaires, mais aussi cet enterrement des victimes dans une intimité douloureuse pourraient-ils constituer un modèle pour le reste de l’Irak ? Certes, les dynamiques confessionnelles, qui dotent les communautés sunnite et chi’ite désormais ethnicisées des ressources du sacré, étaient totalement absentes dans la guerre intra-kurde qui opposait elle aussi un nombre limité de protagonistes. Les deux partis, l’UPK et le PDK, n’ont jamais perdu la maîtrise de leurs forces et sont parvenus, en tant que primus inter pares de la violence, à contenir les milices indépendantes. Par ailleurs, ils ont accepté l’arbitrage de Washington, qui n’a cessé d’exercer sur eux une pression massive pour obtenir la fin des hostilités. Au-delà de ces particularités, il faut cependant se rappeler que l’intervention de la société kurde a joué un rôle déterminant dans la sortie de la guerre civile. Sans ces milliers d’enseignants, d’étudiants et de médecins qui défièrent quotidiennement les frontières internes, sans ces millions de langues critiques qui refusèrent de se lier devant la peur, les deux protagonistes ne seraient pas parvenus à mettre fin à la guerre et à présenter cette décision comme un signe de « sagesse ».

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Un professeur d’université de Suleymaniyeh m’a expliqué que la guerre civile intra-kurde n’était pas une birakujî (une guerre fratricide) mais bien une xwukujî (le meurtre de soi). Bien des birakujî sont dans les faits des xwukujî. Aussi modeste soit-elle, cette leçon est peut-être la seule que le modèle kurde soit aujourd’hui en mesure d’offrir au reste de l’Irak.

Notes

[1]

Cf. Jean-Pierre Milelli, « Un texte attribué à al-Zarqaoui », Maghreb-Machrek, 181,2004, p. 92-110.

[2]

Sur cette notion, cf. Charles Tilly, The Politics of Collective Violence, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 42.

[3]

Sur la perception américaine de la démocratie en Irak, voir David Baran, « Le processus politique en Irak a été vidé de son contenu », propos recueillis par Mouna Naim dans Le Monde, 5 janvier 2005.

[4]

« Iraq is a country of many nationalities, and the Arab people in Iraq are an inseparable part of the Arab nation » (article 7/B), Coalition Provisional Authority, Law of Administration for the State of Iraq for the Transitional Period, Bagdad, 8 mars 2004.

[5]

Il s’agit des provinces de Dihouk, Erbil et Suleymaniyeh.

[6]

Sur cette série d’opérations conduites avec des armes chimiques, voir Middle East Watch, Génocide en Irak. La campagne d’Anfal contre les Kurdes, Paris, Karthala, 2003.

[7]

Cf. A.(so) Sherzad, « The Kurdish Movement in Iraq : 1975-1988 », dans Philip G. Kreyenbroek, Stefan Sperl (eds), The Kurds : A Contemporary Overview, Londres, Routledge, 1992, p. 134-142.

[8]

Ce terme emprunté au vocabulaire politique marocain définit l’espace d’obéissance à l’État et sa reproduction par la taxation, la cooptation et la redistribution, le tout étant structuré autour de la monarchie.

[9]

Pour plus d’informations, cf. Hamit Bozarslan, « Reconfiguration of the Kurdish Conflict in Iraq », à paraître dans Muhammad al-Nur, Martina Rieker, Post-conflict and the Remaking of Place and Space : Economies, Institutions and Networks, Le Caire, Université américaine du Caire, 2006 (version française à paraître dans la revue Outre-Terre, 12, 2006).

[10]

Cette organisation, kurde à l’origine, aurait été fondée par Mollah Krikar, un ancien combattant de la guerre afghane. Elle est désormais majoritairement arabe et semble être contrôlée par Abou Moussab al-Zarqaoui.

[11]

Plusieurs représentants des zones chrétiennes et yézidies de cette province demandent cependant leur rattachement au Kurdistan.

[12]

Sur l’histoire de cette ville et ses enjeux actuels, voir Martin van Bruinessen, « Iraq : Kurdish Challenges », à paraître.

[13]

« The Kurdistan Regional Government is recognized as the official government of the territories that were administered by that government on 19 March 2003 in the governorates of Dohuk, Arbil, Sulaimaniya, Kirkuk, Diyala and Neneveh. The term “Kurdistan Regional Government” shall refer to the Kurdistan National Assembly, the Kurdistan Council of Ministers, and the regional judicial authority in the Kurdistan region » (article 53/A). Selon cette Constitution provisoire, le futur statut de Kirkuk sera décidé en fonction des résultats d’un recensement à venir.

[14]

La ville est le deuxième site de production du pays après la région du Sud.

[15]

Cf. Élizabeth Picard, « Irak : la question cruciale de l’autonomie », dans É. Picard (dir.), La question kurde, Bruxelles, Complexe, 1991, p. 79-95.

[16]

Muhammad M. A. Ahmad, « The Chronic Problems of Kurdish Refugees and Internally Displaced Kurds in Southern Kurdistan-Iraq », dans Muhammad M. A. Ahmad, Michael Gunter, Kurdish Exodus : From Internal Displacement to Diaspora, Sharaon (MA), Ahmad Foundation for Kurdish Studies, 2001, p. 32.

[17]

Témoignage de Guillaume Bondi devant la Commission des droits de l’homme, 12 avril 2001 ( cf. Press Release of the Commission on Human Rights, cf. hhttp :// www. unhchr. ch/ huricane/ huricane. nsf/ view01/7128598103EDC 5 AAC 1256A 310026 C 37D ?opendocument (consulté le 20 novembre 2005).

[18]

Respectivement : Alliance unifiée irakienne et Liste des Irakiens.

[19]

Adil al-Baghdadi, « Moment of Truth for un-Iraqi Turkoman Front » (http :// www. kurdmedia. com ) (consulté le 20 novembre 2005).

[20]

Cf. « Türkmenler Bölündü », Milliyet, 23 avril 2005.

[21]

Sur cette notion, voir Adel Dawisha, William Zartman (eds), Beyond Coercion. The Durability of the Arab State, Londres, Croom Helm, 1988.

[22]

La situation n’est pas inédite. La société irakienne est, dans les faits depuis la guerre de 1991, sous l’emprise de l’ajournement. Cf. Françoise Rigaud, « Irak : le temps suspendu de l’embargo », Critique internationale, 11, avril 2001, p. 15-24.

Résumé

English

Iraqi Kurdistan today While bearing in mind the evolution of Iraq as an entity experiencing rapid ethnicization of the inter-sectarian relations, this article presents the new contours of the Kurdish issue in this country. Kurdistan is less affected by violence than the rest of Iraq. A political power is also being constructed there that enjoys most of the prerogatives of a state and is thus becoming a reference for the whole Kurdish space in the Middle East. As the Kurds become a federative component of the country, the interpretation of the “national past” grows more complex, or even painful. Although the past combats against Baghdad constitute part of the nationalist legacy, the trauma of the inter-Kurdish civil war ( 1994-1996) is constantly used to remind the Kurds that a “fratricidal war” is above all a “war of self-destruction.”

Plan de l'article

  1. La nouvelle donne de la question kurde en Irak
  2. Construction d’un pouvoir politique kurde
  3. La question de Kirkuk
  4. Une référence kurde au-delà de l’Irak
  5. Incertitudes et durée comme ressources politiques
  6. Quelle leçon pour l’Irak ?

Pour citer cet article

Bozarslan Hamit, « Le Kurdistan d'Irak aujourd'hui », Critique internationale 4/ 2005 (no 29), p. 25-36
URL : www.cairn.info/revue-critique-internationale-2005-4-page-25.htm.
DOI : 10.3917/crii.029.0025


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