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S'inscrire Alertes e-mail - Critique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezSituation critique. Présentation
AuteurPhilippe Roger du même auteur
La situation de la critique est-elle critique ? Roland Barthes a souvent prophétisé la perte de la Littérature, mais il assortissait sa prophétie d’un étrange codicille. La critique, suggérait-il, pourrait bien s’avérer plus pérenne que la littérature, car « il n’y a aucune raison pour qu’on finisse un jour de parler de Racine ou de Shakespeare » (Times Literary Supplement, 1963). On pouvait donc imaginer un futur (proche) dans lequel Shakespeare n’aurait plus de lecteurs mais où fleurirait encore la critique shakespearienne … Humour ? Certes. Provocation ? Sans doute. Mais pas seulement ; et ce scénario, qui faisait la part belle aux écritures critiques, témoignait de l’optimisme ambiant sur leur destin social.
2 Quel aruspice scrutant les cieux littéraires ou les entrailles du journalisme oserait encore proférer telle prédiction ? Qu’est devenu le grand journalisme littéraire dans une presse où, pour trouver la rubrique « Livres », il faut s’armer de patience et d’une loupe ? Que devient la « critique d’artiste » (comme disait Thibaudet) quand plus aucun écrivain, ou presque, ne se soucie d’écrire sur ses pairs ? La situation n’est pas plus faste pour la « critique de professeur ». Qu’une grande maison d’édition parisienne ne lui concède même plus une collection eût été inimaginable du temps de Thibaudet et peu croyable du temps de Barthes : de notre temps, la chose passe inaperçue. Quant aux belles équipées qui, à partir des années 1960, à la fois concurrencèrent et revigorèrent « l’ancienne critique », pour atteindre leur vitesse de croisière dans les années 80-90, elles semblent avoir sérieusement réduit la voilure, quand elles n’ont pas mis en panne …
3 La critique a perdu sa prérogative et jusqu’à l’ambition de traiter, à travers la littérature, de tout ce qui touche à l’homme. Son évanouissement sur la ligne d’horizon du IIIe millénaire est peut-être la plus sous-estimée de nos révolutions intellectuelles. De l’instance critique, de sa pertinence et de son impact social dépendent largement les conditions d’exercice de la pensée et l’étalonnage des valeurs esthétiques et éthiques.
4 Mais les « chemins de la critique » sont-ils vraiment délaissés ? Il est vrai que critique, poétique, linguistique, sémiologie ont cessé de « faire le faisceau », comme disait (déjà !) Louis Sébastien Mercier à propos des gens de lettres du xviiie siècle. Le paysage est ondoyant, divers ; les démarches dispersées. Mais ces chemins qui divergent, il s’en faut bien qu’ils ne mènent nulle part. Les textes ici réunis de Laurent Jenny, Mathilde Labbé, Andrei Minzetanu et Jean-Louis Jeannelle, sur « l’affaire Bakhtine », sur les travaux de Gisèle Sapiro, Jacques Schlanger et Daniel Ferrer, esquissent un état des lieux et amorcent un débat que Gérard Genette, témoin et acteur du bouleversement des champs critique et poétique, éclaire de ses analyses, de ses souvenirs et de son humour.
POUR CITER CET ARTICLE
Philippe Roger « Situation critique. Présentation », Critique 3/2012 (n° 778), p. 195-195.
URL : www.cairn.info/revue-critique-2012-3-page-195.htm.




