Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136167
242 pages

p. 39 à 57
doi: 10.3917/ctf.026.0039

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no 26 2001/1

 
L’enfant schizophrène d’une famille adaptée socialement : histoire de trois générations
 
 
Le père et la mère de notre histoire sont tombés amoureux pendant leur première année d’université. Ils étaient très exactement faits l’un pour l’autre. Chacun entretenait une étroite relation avec sa famille d’origine et se mit rapidement à reconstituer un foyer sur le modèle du sien, lui dans le domaine de l’économie et du concret, elle dans celui du ménage et du confort. À mesure que chacun étendait son territoire dans les limites du couple, il leur devenait de plus en plus difficile de rester unis. Il voulait que la distance entre sa femme et lui fût la même que celle qui existait entre son père et sa mère ; elle souhaitait que la distance entre eux fût analogue à celle de ses propres parents. C’était leur façon à chacun de retrouver cette ancienne sécurité du foyer. L’un et l’autre voulaient assumer l’équilibre du pouvoir, lui parce qu’il était fils unique, elle, parce qu’elle était la plus jeune des filles d’une famille de trois frère et sœurs. Ils commencèrent donc à rivaliser : quand l’un cédait, il se sentait dominé ; quand il avait le dessus il se sentait dominant. Mais ces manœuvres de contrôle et de dépendance, ce jeu de parent-enfant devinrent vite contraignants. Bien que chacun reçût de l’autre un égal parentage, il en souffrait de plus en plus. Bien que chacun eût sa part de pouponnage, il se sentait humilié d’en éprouver le besoin. C’est ainsi qu’ils élaborèrent ce jeu d’adoption mutuelle qui déboucha sur une amertume mutuelle.
Deux ans plus tard, elle se trouva enceinte. Au cours de l’évolution de cette grossesse, son affect devint progressivement introverti. Une relation triangulaire biologique courante se précisa, mais elle prit chez eux un caractère plus grave, étant donné la profondeur de leur symbiose. À mesure qu’elle se mariait plus étroitement à sa tumeur intra-utérine, lui ne pouvait plus supporter son isolement. Que faire pour y remédier ? Où chercher de l’aide ? Se tourner vers son père ? Mais son père était trop réservé. Se tourner vers sa mère ? Il avait décidé depuis longtemps qu’elle était trop envahissante. Il rêva d’une liaison, mais l’expérience qu’il avait faite avant son mariage lui avait paru assez vide. De toute manière, personne n’était disponible et il se sentait trop sujet à la culpabilité. Ainsi, la seule liaison qui put contrer la liaison de sa femme avec sa grossesse, c’était un succès professionnel.
Il le réalisa ! L’argent eut le dessus. La femme ressentit un peu l’absence de symbiose, mais elle était profondément engagée dans sa grossesse.
À sa grande surprise, la naissance d’un garçon ne lui valut pas le retour de son mari. Il manifestait bien de petites formes de jalousie, mais elle ne réussit jamais à l’associer à elle comme l’autre moitié de l’entreprise parentale. L’argent était par trop séduisant, les affaires par trop engageantes. Et puis il avait encore trop d’immaturité pour être capable d’éprouver du plaisir à être père. Cette famille à trois, au contraire, avec le concours des deux couples de grands-parents, promut le nouveau père au rôle de pseudo grand-père du bébé, c’est-à-dire à celui du pseudo-père de sa femme. La mère de la mère contribua aussi à déformer le monde un peu plus, en activant la réaction infantile de sa fille. Ainsi pendant ces deux dernières années, la fille excella à jouer la mère « dorloteuse » de son bébé. Ils vivaient, elle et lui, dans un bonheur parfait que troublait seulement parfois la compétition avec la grand-mère qui était tentée de dérober le bébé en infantilisant la mère, ce qui lui aurait permis d’avoir ainsi deux bébés et de revivre sa propre jeunesse.
Quand l’enfant eut deux ans et demi, la mère se lassa de ce projet de maternage à plein temps et se tourna vers son mari. Mais à ce point, il était sentimentalement divorcé, marié avec son chéquier. Alors elle essaya de parler à son père. Serait-il sensible à sa maturité et lui apprendrait-il à se rapprocher de son mari ? Non, il exerçait une trop forte séduction. Elle essaya de demander à sa mère comment elle pouvait reconquérir son mari et reconstituer son mariage, mais sa mère était mal disposée. Elle était encore jalouse de la vieille relation père-fille qui avait été pour elle pénible les dernières années. Ainsi, quand son fils eut trois ans, coupée de ses parents, coupée de son mari, et écartée de son réseau d’amitiés par sa grossesse, cette jeune mère se prit à contempler ce moi affolé par son immobilisme. L’idée qu’elle put devenir folle à jamais la terrifia, devint phobie.
Dans les affres de ce cauchemar qu’elle n’ose partager ni avec son mari, ni avec son père, ni avec sa mère, elle se tourne vers son petit garçon qui est pour elle source de réconfort et de tendresse, qui amorce le langage du processus primaire et qui a même des érections de bébé. Pourtant, à trois ans et demi, il essaie de s’individuer, de briser la symbiose primale avec sa mère, de traverser le stade du « non » rebelle. Mais chaque fois que les « jeux sont faits », la mère est terrifiée à l’idée d’être exposée à nouveau au retour de cette terreur proche de la folie. Dans le cadre de cette conjoncture, son fils et elle établissent un contrat non verbal et d’autant plus contraignant. Il est entendu qu’il reconstituera le stade du bébé de deux ans, et elle la scène de la mère qui donne la vie, toutes les fois où la mère aura besoin de sécurité. C’est une scène flash-back apparemment très satisfaisante pour l’un comme pour l’autre. La mère et le fils entament peu à peu une double vie, pratiquant le jeu social d’une mère et de son enfant qui grandit, sur le fond symbiotique d’une unicité dissimulée. De surcroît, le père et la mère, à un troisième niveau d’existence, sont figés dans leur danse sociale à deux, à l’intérieur de leur mariage vide. Le jeu se poursuit avec succès. Le fils ne trouve jamais de bon thérapeute social - ses grands-parents ne le satisfont pas, il n’établit jamais le transfert souhaitable avec un de ses maîtres, il ne se lie ni chez les louveteaux, ni avec son voisin, ni avec l’équipe junior de base-ball, ni avec son entraîneur. Ainsi, l’unicité sous-jacente entre sa mère et lui est la seule chose qui reste solide et qui constitue un espace sûr pour son être-au-monde.
À dix-sept ans, la situation est devenue très tendue. Les responsabilités sociales ne cessent de menacer, le monde intérieur de l’enfant et celui de la mère sont devenus plus inquiétants. De surcroît, le fils est retenu prisonnier pendant quinze jours dans un maternage fantasmé sous les doigts experts de la déesse sexuelle du lieu. La mère sent le danger et réclame ses droits. Le fils essaie de briser leur contrat, mais il en est incapable parce qu’il n’a que le développement affectif d’un enfant de deux ans. Alors il renonce à la vie linéaire, grimpe au mur, c’est-à-dire qu’il se réfugie dans l’hémisphère droit du cerveau. Une famille schizophrénogène a atteint son plein épanouissement.
 
Psychothérapie du patient schizophrène : une ligne de conduite pour le thérapeute
 
 
Si l’on extrapole à partir de la symbiose dont on vient de donner l’histoire, et si le thérapeute se propose d’être utile pour le patient schizophrène, il se peut qu’il doive s’exposer lui-même par une percée émotionnelle dans cette symbiose bilatérale de la double contrainte mère-enfant. Ce n’est pas quelque chose qui peut être « fait » délibérément, mais qui se produit de la même façon qu’évolue toute autre relation intime. Le patient et le thérapeute sont par hasard « séduits » l’un par l’autre. Cela peut naître de cet « avalement » (« eating up ») du patient dont John Rosen a donné le modèle type. Cela peut aussi se produire à la suite d’un mystérieux ébranlement personnel provoqué par le thérapeute, qui pousse le schizophrène à répliquer par une autre double contrainte. Le processus du changement thérapeutique nécessite alors une régression bilatérale - le schizophrène régresse dans la petite enfance, le thérapeute dans un rôle nourricier primitif très semblable à celui de la mère face à son nouveau-né.
Les conditions sociales et institutionnelles nécessaires à une telle intimité sont, bien sûr, très difficiles à réaliser et souvent brutalement compromises par d’autres restrictions d’ordre administratif ou concret comme la médication, l’inquiétude des proches, les règlements de l’hôpital, les habitudes de la médecine privée ou le malaise de ceux qui font partie de notre réseau professionnel. Néanmoins, la variable la plus cruciale pour la formation d’une équipe aussi intime, c’est la tolérance du thérapeute à sa constitution personnelle, irrationnelle, impulsive, primitive. L’observation à long terme suggère que des relations de ce type – d’individu à individu – susceptibles d’amener un changement, existent. Pourtant le thérapeute qui s’implique ne peut le supporter qu’un nombre de fois limité à cause du prix affectif très élevé à payer.
Je crois que n’importe quel thérapeute est capable de dépasser la double contrainte - non pas de façon conceptuelle mais empirique. Mais pour cela, il faut être prêt à faire un acte de foi, un saut qualitatif, ce que nous avons tendance à éviter.
Permettez-moi de développer notre histoire. La plupart d’entre nous, thérapeutes, choisissent cette profession de subrogé parent comme le moyen de nous « parenter » nous-mêmes. Le feedback de nos expériences professionnelles d’éducateur d’enfant, comme un nouvel amour, recèle des promesses inédites. La réalisation de notre propre croissance demande pourtant une phase secondaire. L’euphorie que réactive chaque nouvel enfant nous donne un tel plaisir - tout comme celui que nous éprouvons à soigner et à nourrir un petit enfant. Et quand l’enfant devient adulte, c’est une expérience neuve et pleine d’humilité. Il est tentant de s’y soustraire. Il n’est pas facile d’admettre notre impuissance après les joies que confère le rôle de Dieu. Néanmoins, la conversion qui passe de la relation de transfert du début à cette phase existentielle ultérieure constitue cette réunion de deux pairs, que chaque parent et chaque enfant, devenu adulte, rêvent de voir compléter le cycle de croissance. « Ah ! si seulement “ j’arrivais à ça ” avec mes parents ! ».
Une expérience de ce type, en deux temps, avec le patient névrosé ou le patient qui se débat avec son immaturité ou sa faim d’affect, incite le jeune thérapeute à rêver qu’il pourra trouver un moyen d’accroître l’unicité de sa position de « Je ».
Je dirai à regret que nombreux sont ceux qui avancent jusqu’au seuil du saut qualitatif et reculent. Il suffit de quelques échecs de ce type pour rendre plus facile le retour aux techniques écologiques, chimiques ou susceptibles de soulager les symptômes – et pour que l’expérience du « divan réacteur » ne soit plus qu’un rêve qui s’évanouit.
Ceux qui réussissent atteignent l’excitation et la douleur de l’expansion du moi qu’engendrent l’appartenance à de nombreux patients, puis la séparation d’avec ceux-ci. La métaphore la plus suggestive de cette différenciation qui me vienne à l’esprit, serait celle d’une liaison par rapport à un mariage bien établi. Un schizophrène a dit : « le vrai thérapeute, c’est celui qui reste pour le petit déjeuner ».
Le test se précise quand un heureux thérapeute se joint à un schizophrène chronique – qu’on appelle parfois aujourd’hui « borderline », pour éviter toute discussion, et s’essaie à sa double contrainte de « mamma juive ». S’ils s’entendent, le patient qui sent là une deuxième mère réagit comme un enfant par le : « Dis, raconte qui je suis, comment je suis ; je fais partie de toi. »
Ainsi est amorcé le processus de la double contrainte et de la double contrainte en réponse à cette double contrainte. La métaphore prend vie pour l’un comme pour l’autre.
Dans la symbiose qu’offre maintenant le thérapeute, l’élément crucial, c’est une union primitive du type de celle de la mère et de l’enfant nourri au sein. Une telle dépendance exige de la part du thérapeute, non seulement temps et affect, mais aussi le don de s’isoler dans ce rapport particulier qui déforme inévitablement les schémas de sa vie sociale, professionnelle et peut-être même personnelle.
À mesure que leur symbiose s’intensifie et que l’élément qualitatif mère-enfant devient contraignant pour l’un et pour l’autre, le patient reconstitue le contrat secret qu’il avait avec sa mère – « Je serai le côté fou du Je (comprenez l’hémisphère droit du cerveau) et vous pouvez être la partie saine du Je (l’hémisphère gauche) ». La joie de cette régression bilatérale est une aventure – le pouvoir, la perte du moi et la répétition des années d’enfance du thérapeute sont électrisants. Peu à peu cependant, et dans les coulisses, les pressions culturelles commencent à s’accumuler et, tout comme dans l’éducation d’un enfant, les parents aspirent pour lui à une vie adulte. Le tas de sable ne suffit plus.
La résolution de cette double contrainte bilatérale ne se fera que si le thérapeute ose aller au-delà de la symbiose. La mère, dans sa terreur de la folie, avait toujours reculé. Le thérapeute se trouve maintenant devant une percée possible. Va-t-il oser renverser les rôles ? Peut-il choisir d’être la moitié folle (cerveau droit) de ce Je double ? Ce patient va-t-il accepter le rôle du parent (la moitié saine) ou est-ce que le thérapeute va tout simplement devenir fou sans retour ?
Les thérapeutes qui acceptent le défi – qui font le saut qualitatif, qui s’approprient le rôle du fou –, découvrent vite que l’instabilité n’est pas définitive. Le schizophrène inversera les rôles et la vie ne sera plus jamais tout à fait comme avant.
Une fois que le renversement des rôles est fait, il constitue une option pour chacun de ceux qu’on peut appeler maintenant des individus, et la crise bat son plein chez l’un comme chez l’autre. C’est dire que le côté sain et le côté fou peuvent coexister en chacun. Quand cette guerre civile, que nous vivons les uns et les autres toute notre vie, s’est calmée, le thérapeute (qui est maintenant un individu) et le patient (qui est maintenant un individu) connaissent la joie et, de plus en plus, la liberté d’une relation d’affection mutuelle. Le besoin de l’autre disparaît. Chacun naît à nouveau.
Mais si tout ceci est possible – et je le crois –, pourquoi n’y parvient- on pas plus souvent ? J’ai l’impression que c’est analogue à l’éducation d’un enfant par un seul parent, dans la vie réelle. C’est un travail dévastateur. Même avec une équipe de deux parents, même avec l’enchantement de ces premières années, le déplaisir des années d’évolution et de séparation fait peur. Selon la boutade d’un humoriste, « si ce n’était pour ma femme, je divorcerais d’avec mes enfants ». De la même façon, le thérapeute en tant que seul parent est des plus vulnérables. Que faire ? Il est possible de constituer délibérément une équipe qui fasse de l’éducation initiale du schizophrène une réalisation supportable de votre moi fou. Même si le cothérapeute se contente de prendre des photos de votre « divan réacteur », il vous protègera contre une partie de cette peur de voler.
 
La cothérapie
 
 
Nous sommes arrivés à la conviction qu’une équipe cothérapeutique intime a la même valeur dans le processus de régression et de recroissance d’un patient schizophrène que dans l’éducation d’un enfant biologique. Deux parents rendent plus tolérable l’implication considérable qui lui est nécessaire. Ce n’est pas seulement l’attachement bilatéral du transfert au patient qui est indispensable, mais une relation symbiotique intense et continue, à la fois coûteuse et bouleversante, souvent irritante et épuisante.
Et comme si cela ne suffisait pas, il est de plus en plus clair pour l’auteur de ce travail, qu’un traitement psychologique de cette nature appliqué à un schizophrène exige que celui-ci soit traité dans le contexte du système où il est implanté. Le parent que remplace le thérapeute doit, à son tour, être aidé à dépasser sa terreur, de peur qu’il (ou elle) ne devienne fou. Idéalement parlant, la mère devrait pouvoir vivre sa folie jusqu’au bout, ce qui demande encore davantage de la part de l’équipe de cothérapie. Les détails des modalités de travail de la cothérapie sur une certaine durée ne peuvent ici qu’être esquissés.
 
L’union de deux systèmes pour former un suprasystème
 
 
La famille schizophrénogène est vouée au chaos d’une façon unique et, de ce fait, elle est douée d’une façon tout aussi unique. Changer un tel système pour permettre au « Christ » d’atteindre sa pleine glorification, son dimanche des Rameaux, sa crucifixion, sa résurrection et le droit d’être un être humain, constitue une lutte aussi confuse que précaire. Le pouvoir d’une telle famille implique que, pour changer le système, on utilise un système. Un sous-système, tel qu’un individu thérapeute, n’a pas le pouvoir ni la latitude de manœuvre suffisante pour défier avec succès la structure d’organisation professionnelle qui a abouti au baptême et à la formation du bouc émissaire schizophrène. Essentiellement, le système thérapeutique doit se joindre au système familial pour créer un suprasystème qui, s’il maintient son organisation, changera les deux sous-systèmes. C’est ce qui fait sa grandeur et, bien sûr, son danger.
S’engager d’une façon plus ou moins délibérée à faire corps avec un pareil système exige, de la part de l’équipe thérapeutique, qu’elle pose d’abord son droit d’être considérée avec respect. Murray Bowen, parlant de lui-même en tant que thérapeute, dit qu’il doit définir la position de son « je », ce qui est, à mon avis, très nécessaire pour l’équipe thérapeutique. Celle-ci doit s’établir en prenant le contrôle de cette première manœuvre politique qui inaugure toute psychothérapie familiale. On peut le faire par téléphone ou pendant le premier entretien, et cela peut se poursuivre pendant quelque temps. Rien n’indique cependant que la famille acceptera de changer son système d’organisation ni certes d’assurer sa collaboration avec les thérapeutes sans une preuve évidente de leur capacité de sollicitude et d’intimité responsable et fiable.
Nous sommes convaincus que par-delà cette lutte du début de la première rencontre inaugurale entre la famille au complet et l’équipe traitante, cette dernière doit aussi aider la famille à prendre conscience du fait qu’elle forme un tout et à l’accepter, que ses membres appartiennent à un groupe, et qu’ils ne sont pas une série d’individus qui vivent là par hasard dans la même maison, et qu’en dépit du fait qu’ils ressemblent à une famille sans-personne-dans-la-famille, ils ont une unité. En fait, ils entretiennent le mythe de vivre dos-à-dos, chacun fonctionnant d’une façon unique et séparée.
Une des meilleures façons d’amorcer l’effort nécessaire pour établir ce sentiment d’unité, c’est de commencer par gagner le père, qui est d’habitude le cavalier, l’éclaireur en somme. Il vit en-dehors du camp et rapporte les messages du monde extérieur. S’il peut être rattaché à la famille et à l’équipe thérapeutique, la priorité suivante est de faire cause commune avec la fratrie du « Chevalier Blanc ». Il est néanmoins tout aussi important de remettre à plus tard les tentatives de faire cause commune avec la mère : elle est si importante dans le contexte de la famille, que tout effort pour établir un lien avec elle menace l’intimité de la famille et interrompt généralement la thérapie. Le bouc émissaire devrait sans doute être le dernier à engager. La famille l’a placé loin en avant pour pouvoir échapper à son angoisse à elle, et il est ainsi passé expert dans l’art de récolter et de digérer l’angoisse familiale. Son extraordinaire aptitude à n’être personne pour leur permettre de vivre, doit être brisée de préférence très tôt. Sa mère et lui sont ceux qui croient à l’esprit de famille ; briser leur fonction, c’est donc menacer la totalité du groupe.
Soit dit entre nous, il est important que l’équipe de thérapeutes reconnaisse que son identification ou, si vous voulez, son transfert, est l’anesthésie nécessaire à tout changement dans la famille. Je tremble de corriger Freud, mais ce n’est pas le transfert de la famille à l’équipe de thérapeutes qui rend la thérapie possible, c’est le transfert personnel, appelé jadis contre-transfert, ou la qualité personnelle de la sollicitude dont l’équipe de thérapeutes fait preuve, qui favorisent l’anesthésie propre au changement.
 
Phase intermédiaire de la thérapie
 
 
L’équipe thérapeutique a une série de fonctions spécifiques qui sont des infrastructures pour toutes les techniques, tactiques et stratégies. Ces objectifs sont vastes mais cruciaux. L’un d’eux est de montrer comment un sous-système peut être une entité tout en étant en même temps intégré dans un suprasystème. L’équipe doit rester en lutte constante avec les différences individuelles de chacun de ses membres, leur droit de se séparer et leur besoin d’appartenance. Dans le même sens, l’équipe thérapeutique – et elle en a de nombreuses occasions – doit offrir un modèle par son intérêt à s’intégrer au suprasystème, pour le propre salut de ce dernier, pour faciliter l’évolution, les changements propres et les rapports d’intimité croissants. Elle doit pourtant conjointement établir le modèle de sa liberté de se séparer et de s’individualiser en tant qu’équipe du suprasystème. Ce type de processus secret constitue sans doute l’influence la plus significative sur la liberté de la famille de rejoindre le suprasystème, de commencer à se définir elle-même comme un système séparé, et, à l’intérieur du groupe, de commencer à définir les sous-systèmes des parents, enfants, hommes, femmes et individus, tout comme cet effort ultime que doit faire la famille schizophrénogène pour aborder le problème des triangles.
L’équipe des thérapeutes a aussi un but secondaire. Malgré l’expérience du modèle, elle doit se garder d’être cooptée ou incorporée par la famille et de devenir ainsi seulement un sous-système de cette famille, ou d’être, au contraire, refoulée, expulsée par la famille et devenir un objet étranger. Ces deux manœuvres, utilisées par la famille pour se protéger contre l’inconfort du changement, fonctionnent en permanence de façon subtile. Le troisième effort homéostatique de la famille est d’activer un transfert dédoublé, de sorte que l’un des membres de l’équipe devient le « bon » et l’autre le « méchant ». Cette manipulation du groupe est un vecteur très puissant.
Pour augmenter les chances d’un changement, nous croyons important que tous les membres du groupe de la famille soient engagés dans le stade initial de la thérapie et le restent, de préférence, pendant toute la thérapie. De même que nous avons la preuve certaine que le traitement psychothérapeutique individuel de la schizophrénie est très insatisfaisant et même souvent un échec à long terme, de même le traitement de deux générations est lourd et exigeant. L’énergie de l’équipe thérapeutique ne devrait pas être diminuée par la nécessité de travailler dans des conditions autres qu’optimales. On peut davantage espérer un changement si l’on implique d’emblée trois générations dans le premier entretien. Il est précieux d’inclure la famille dans son sens large et jusqu’au cercle des amis ou jusqu’au réseau où existent les tensions, dans cette période initiale où l’on se fait la cour. Chacun sait que la mère du père, celle de la mère, et la sœur du père sont d’importance cruciales ; mais ce peut être aussi la petite amie du père, le voisin de la mère ou le pasteur qui pousseront la famille à mobiliser à la fois l’angoisse des individus, et, mieux encore, celle du groupe.
Une fois que l’équipe thérapeutique et la famille ont formé une ligue de suprasystème, le processus du travail avec la famille comprend des opérations plus détaillées. Un membre individuel de l’équipe thérapeutique peut décider de se perdre dans la famille, en y assumant le rôle du père ou en se rapprochant du père pour partager son isolement à l’intérieur de l’unité familiale. Il peut même prendre la place du schizophrène. Le thérapeute qui est libre d’être créateur et peut « parler schizophrène » ou se permettre d’être lui-même irrationnel a par là même, la possibilité de changer de façon massive la fonction complémentaire de la famille par rapport au « Christ » en son sein. J’ai eu, dans une famille, une relation qui s’est progressivement développée sur une période de plusieurs années, avec des contacts très intermittents. Je suis arrivé au premier entretien après six mois, chaussé d’un soulier noir et d’un soulier brun. Dans ce moment de folie, la famille m’entrevit comme un de ses membres et, sans en être conscient, je me trouvai aidant le schizophrène à sortir de son rôle, en étant moi-même « fou ».
Le troisième modèle est un renversement. Le thérapeute doit contrôler la tentation qu’il éprouve de faire équipe avec la mère ou de la destituer de son rôle. Faire cause commune avec le père est facilement accepté par la plupart des familles. L’union biologique avec la mère est beaucoup plus risquée et tout défi de ce type devrait être différé aussi longtemps que possible.
Une quatrième tactique constitue encore un tabou. Le thérapeute ne doit pas faire équipe avec le patient schizophrène. En fait, nous sommes de plus en plus convaincus qu’il est très utile de forcer le schizophrène à observer ce qui se passe dans la famille et dans l’équipe pendant quelque temps.
Ces objectifs dans le travail d’ensemble avec la famille se trouvent dans un équilibre dialectique constant, avec le besoin répété de rupture entre la famille et l’équipe thérapeutique. Il est important que l’équipe des thérapeutes effectue des séparations abruptes récurrentes de distanciation et d’individuation d’avec la famille, de crainte que les besoins de celle-ci ne deviennent un piège.
Cette soudaine sortie créative jointe à une stratégie thérapeutique constitue l’un des modèles auxquels l’équipe doit recourir. Plus l’équipe peut activer ses composantes non rationnelles et impulsives d’associations libres et de fantasmes, plus la famille peut sortir de sa propre rigidité. La similitude entre cette observation clinique et le concept des « différences produites » sont ce qui constitue un événement ; que des dauphins à qui on apprend des exercices inédits passent éventuellement à un méta-niveau et exécutent une foule de nouveaux tours, c’est, à mon avis, exactement ce qui se passe dans la famille schizophrène. L’équipe thérapeutique fait un bond dans sa propre imagination créatrice et la famille peu à peu apprend à faire de même.
L’effort le plus efficace et en même temps le plus terrifiant pour l’équipe thérapeutique, c’est l’épisode de la folie collective. Si les deux cothérapeutes peuvent se mouvoir dans une métaphore commune qui les sépare massivement de la famille pendant qu’ils se complaisent dans leur intimité, la famille peut alors se rendre compte pour la première fois de ce qui lui est proposé et décider si elle va étaler sa folie autour d’elle, plutôt que de la garder tout entière confiée au meneur qu’elle a choisi. Cette métaphore peut être une métaphore empruntée à la famille et élaborée par l’équipe thérapeutique, ou elle peut appartenir uniquement au langage privé de l’équipe. Elle peut être une élaboration visuelle ou verbale, ou s’appuyer sur une autre modalité sensorielle. Elle peut être un simple exercice intellectuel qui consiste à élargir les options dont disposent les individus de la famille ou les personnes de l’équipe thérapeutique. Par exemple, si quelqu’un parle de dépression, les cothérapeutes peuvent amorcer une discussion de dix minutes sur leurs propres fantasmes concernant leur autodestruction, le plaisir de commettre un meurtre en série si l’on doit finir de toute façon par se suicider, les solutions de rechange à la mort soudaine, les joies de simuler le meurtre ou le suicide, les fantasmes élaborés à long terme sur les funérailles, les coupures de journaux, la scène au bord de la fosse et ce qui arrive au système familial par ce scénario d’un membre disparu.
L’une des métaphores les plus utiles qui permet à l’équipe thérapeutique d’aider le système familial à développer ses options, c’est une discussion clinique de cas entre les deux thérapeutes à propos de cette famille : leurs réactions et leur peur de perdre leur ascendant sur cette famille, le rapprochement qu’ils font entre elle et d’autres familles qui ont échoué, leurs craintes d’être engloutis par la famille, rendus fous, leurs réactions sexuelles aux différents membres, ou leurs préoccupations concernant leurs propres illusions de grandeur. Pourquoi ont-ils osé prétendre qu’ils pouvaient changer cette forteresse irréductible, impénétrable ?
Incontestablement, il n’est pas nécessaire que l’équipe amorce toutes ces démarches créatrices, génératrices d’angoisse. Un de mes cothérapeutes a dit à brûle-pourpoint à un père de famille placide : « si vous décidiez de tuer toute votre famille avec du monoxyde de carbone, est-ce que vous vous remarieriez, ou tout simplement est-ce que vous vous mettriez à repeupler l’univers à l’aide de conquêtes féminines variées ? » Cette métaphore qui n’avait, en apparence, ni queue ni tête, fixa l’attention de toute la famille et laissa le père éberlué, car dans la famille personne n’avait parlé de suicide ni de meurtre, ni n’avait vraiment admis que quiconque fût fou.
Soit dit en passant, il semble très important que l’équipe thérapeutique soit constamment consciente qu’elle est inférieure en armes et en nombre, et qu’elle a à faire à une équipe adverse des plus sophistiquées qui appartient par hasard à la même fédération de base-ball. Les efforts faits par la famille pour suspendre le processus évolutif, comportent des manœuvres infinies et d’une très grande subtilité. La ruse du membre absent est l’une des plus évidentes. Le transfert dédoublé en est une autre, plus efficace encore, et l’effort fait pour aider le « Chevalier Blanc » à partir, afin de permettre à la famille de se restructurer, est un jeu administratif tout aussi adroit auquel il faut s’opposer : à défaut, le processus tout entier s’arrêtera pile.
Un sous-produit de ce type de découverte créatrice provoquée entre les membres de l’équipe thérapeutique est une invasion de l’isolement intrapsychique présent dans chacune de ces familles. Le père a eu par moments des envies de tuer et de se tuer comme n’importe quel être humain, et le thérapeute qui envahit ce fantasme rend difficile à ce père son maintien à l’extérieur du monde interpersonnel qu’il a tenté de réaliser pendant de nombreuses années. Quand son fantasme de suicide et de meurtre devient un processus interpersonnel qu’il partage avec le thérapeute, le père est sur le chemin de la réalité, même s’il bute ensuite sur des pierres en travers de sa route.
Une autre façon de décrire ce processus activateur d’angoisse, est de dire que les membres de l’équipe encouragent la famille à régresser en régressant eux-mêmes. Cette étape vers le processus mental primaire ou le comportement infantile, ces efforts pour déconnecter la raison, pour renoncer à l’effritement analytique ou au va-tout simpliste de nos jeux intellectuels, peuvent donner à la famille le courage d’apprécier sa propre créativité. L’équipe thérapeutique peut aussi, bien entendu, stimuler chez les membres de la famille la perception de leurs propres corps, en leur offrant le modèle du langage corporel qui s’établit entre les deux thérapeutes ou en chacun d’eux.
Dans la phase ultérieure de la thérapie familiale avec un schizophrène, tout un ensemble de nouvelles possibilités se présente. L’équipe thérapeutique peut activer des rivalités cachées à l’intérieur de la famille, ou entre celle-ci et ceux qui appartiennent à la famille élargie, ou à son réseau social. Nous avons remarqué avec surprise que cette phase ultérieure de la thérapie ouvrait l’accès à un genre de modalité éducative. Les familles schizophrénogènes, une fois dépassée leur infrastructure fondamentale, se révèlent étonnamment naïves et réagissent très chaleureusement à l’échange culturel habituel dont disposent les membres d’un groupe intime.
Les possibilités de renversement des rôles entre la famille et l’équipe thérapeutique sont aussi multiples dans cette phase tardive. Le père et la mère auront l’occasion de se faire tendrement cajoler par l’équipe thérapeutique, ou de se faire taquiner au sujet de leur symbiose, de leurs jalousies et de leurs inhibitions sexuelles. On peut se moquer de ce qu’ils se privent eux-mêmes des plaisirs individuels de la créativité. Tout comme pour le père et la mère dans leur relation avec un enfant qui s’attarde dans l’adolescence, les qualités essentielles d’égal à égal dans cette phase tardive, libèrent les membres de l’équipe thérapeutique de leur douleur parentale et leur permettent de tirer profit des efforts considérables auxquels ils se sont astreints. Il est même amusant de pouvoir activer des potentiels de nouveau bouc émissaire dans la famille. À ce stade, toute la famille va s’unir pour ridiculiser le père parce qu’il est mauvais coucheur, la mère parce qu’elle a peur d’être sexy, l’adolescente qui n’ose pas sortir sa poitrine ou l’adolescent qui a peur de jouir de sa première érection.
Ce qu’il y a de plus passionnant à ce stade, c’est l’occasion qui se présente au schizophrène d’épancher généreusement sur sa famille ses prises de conscience, de se délecter dans sa folie, d’aimer sa mère librement sans être piégé, de se sentir un individu à part entière tout en jouissant d’un sentiment d’appartenance. La tristesse de la séparation fait, bien sûr, partie de cette phase tardive, mais l’équipe thérapeutique peut aussi, à distance maintenant, apprécier l’interaction de la famille, dans un rôle analogue à celui des grands parents et lui offrir un temps et un lieu de rencontre et d’interaction.
La double contrainte finale est, je crois, le plaisir et la douleur de ce qui prend fin. Et pourtant cette équipe de thérapeutes ne sera plus jamais la même.
 
Discussion
 
 
Participant – Carl, qu’entendez-vous par transfert dédoublé ?
CARL WHITAKER – C’est le processus classique du comportement de tout enfant vis-à-vis de son père et de sa mère: il projette d’abord sa mère dans le rôle du gentil et son père dans le rôle du méchant et, le lendemain, il inverse les rôles. Un jour, il dit à son père : « Maman a dit que je pouvais avoir l’auto ; pourquoi es-tu si dur avec moi ? » Et le lendemain il fait l’inverse. Dans la thérapie familiale, toute une famille peut fondre sur l’équipe des cothérapeutes et dire: « Whitaker, vous savez, vous êtes incroyablement dur. Si seulement vous étiez comme X ou Y. »
Participant – Qu’est-ce que vous entendez par divan réacteur ?
CARL WHITAKER – O vieux souvenirs ! C’était le titre d’un chapitre d’un livre célèbre, écrit il y a vingt ans, « L’heure de Cinquante Minutes », de Robert Lindner, où il décrit son expérience intense avec un patient. Il a participé à l’expérience psychotique avec le patient.
Milton Berger – Carl, vous avez donné des exemples illustrant l’expérience du « devenir fou » avec une famille. À mon avis, c’est souvent ce qui est profondément troublant pour les thérapeutes. Dans quelle mesure est-ce que vous vous écartez des modes habituels du comportement d’un thérapeute ? Pourriez-vous partager à ce sujet des exemples concrets avec nous, comme vous l’avez fait dans votre communication – mais peut-être encore davantage ?
CARL WHITAKER – Eh bien ! … Voyons si je peux différencier quelques types de folie, parce qu’en fait il y en a plusieurs. Il y a le « rendu fou », ce qui arrive au schizophrène-type, poussé hors de sa famille comme le traditionnel bouc émissaire et qui devient un isolé ; cet isolationnisme de type malin, c’est, je crois, tout le secret de la folie. Et puis, il y a le « devenir fou » qui est une psychose thérapeutique provoquée par une sorte d’union à deux, analogue à celle d’une liaison amoureuse, mais qui peut exister sur le plan professionnel … une sorte de sécurité profonde. Et puis il y a le « se comporter comme un fou », ce qui arrive à tout être qui a une fois connu la folie et qui se sent par la suite, sous la forte pression d’une angoisse, tenté de revenir à un stade irrationnel. Mais ce n’est pas là une vraie psychose, c’est une psychose facultative qu’on peut amorcer et désamorcer. Si vous n’avez pas observé quelqu’un se comporter comme un fou, tout en étant incapable d’entrer avec lui dans cette folie, vous sentant vous-même hors du coup, demandez-lui seulement si c’est « pseudo » et bien souvent, parce que l’idée l’a stimulé, il répondra : « Je crois que c’est vrai, vous savez. Une partie de ce qui m’arrive, c’est que je me comporte en fou, et comme ça ressemble beaucoup à ce qui m’est arrivé jadis, ça me fait peur ». Et puis il y en a un autre, un « pseudo fou » ou « quasi fou ». Dans notre service, nous avions à une certaine époque toute une série de psychiatres professionnels qui s’étaient mis à « schizophrèner » ; pendant six semaines, le service fut en proie à un engouement schizophrène déchaîné. Tout le monde était terrifié, bien sûr, et ça ne s’est jamais reproduit. Mais un thérapeute peut apprendre avec un minimum d’effort à « parler schizophrène », tout comme on peut apprendre à écouter un magnétophone qui marche à double vitesse. La première fois qu’on écoute un magnétophone à double vitesse, ça ressemble à des borborygmes. Dix minutes plus tard, si on continue à écouter, on commence à l’entendre à une double vitesse et à comprendre tout ce qui se déroule. La même chose est vraie pour la salade de mots ou pour toutes les autres variantes du langage des schizophrènes.
Participant – Comme Ronnie Laing ?
CARL WHITAKER –Parfaitement ! Ronnie Laing, c’est l’expert : il peut faire ça sur commande.
Milton Berger – Est-ce que vous suggéreriez à quelqu’un qui est dans la profession de prendre modèle sur son malade le plus atteint, de se laisser prendre à ce jeu, et ainsi de faire merveille ?
CARL WHITAKER –Bien sûr, bien sûr ! Les patients vous y aideront. Pour jouer au fou, il faut cesser d’être le manipulateur en chef. Tom Malone et moi, nous avons suivi un patient pendant plusieurs années, et au moment où il commençait à aller mieux, je lui ai demandé un jour : « Pourriez-vous me dire ce qui, au cours de ces dix-sept années de psychothérapie, vous a paru différent du reste ? » Et il a répondu : « Oh oui, un jour en particulier. Il y a eu une heure où nous étions assis tous les trois ici et où personne n’avait d’arrière-pensée ». C’était comme si, de toutes ces années de psychothérapie, il n’y avait eu qu’une seule heure où personne n’avait cherché à manipuler qui que ce soit. C’était comme si dans cette seule heure, il avait vu et perçu trois personnes se contenter d’être des êtres humains. Ainsi donc, renoncer à vos propres manipulations vous ouvre une autre voie. Comment on y arrive, je n’en sais rien. J’ai eu l’impression que nous avions assisté à quelque chose de ce genre au cours de l’entretien avec la famille de Lymann Wynne pendant qu’il sifflait. C’était comme s’il avait renoncé à l’espoir d’effectuer une percée dans une communication interpersonnelle de type névrosé, et qu’il s’était tout simplement borné à faire quelque chose d’insensé – insensé au sens de non rationnel, impulsif, personnel. Un bon exemple très simple : un jour, j’étais en train de travailler avec un cothérapeute quand, il a dit brusquement : « J’ai le cou raide, raide, je ne sais pas ce qui m’arrive ».
Pendant les quarante-cinq minutes restantes, aucun des membres de la famille ne put s’arracher à ses ennuis physiques. Papa commença à parler de son dos, maman de son estomac qui grognait, un des enfants de sa cheville. C’était comme si nous étions engagés sur un plan tout autre. Et c’était à la fois très simple mais très difficile à faire exprès. Vous savez, c’est comme le jeune homme de dix-sept ans qui dit un jour : « Est-ce que vous m’apprendrez à tomber amoureux ? » Je me suis senti totalement impuissant ; je ne savais que dire !
Milton Berger – En un certain sens, est-ce que la notion de « devenir fou » dans les termes où vous en parlez, se réfère à l’utilisation de l’absurde, par exemple, quant il vous arrive par hasard de faire une remarque absurde ? C’est comme si les gens et la famille vous regardaient et pensaient : « je crois qu’il est fou ». Je me rappelle qu’à Chicago, il y a des années, vous interviewiez une famille. C’était, je crois, en 1961 ou en 1962 ; il y avait un jeune homme de l’Institut Psychiatrique de l’Etat d’Illinois, et il avait l’air un peu bizarre, comme souvent les schizophrènes, et vous lui avez dit : « Vous êtes ici cet après-midi avec moi ; nous avons un moment à passer ensemble et vous n’avez pas besoin de jouer au fou. Le problème, c’est que vous n’avez pas appris où vous deviez jouer au fou, où cela pouvait ou non vous faire du bien. Vous savez, je suis tout aussi fou que vous, mais je sais mieux que vous où je peux le montrer » ; Carl, depuis ce jour, quand j’assiste à des thérapies de groupe où il y a des psychotiques qui jouent les fous, il m’arrive de dire : « Vous pouvez réserver votre folie à votre famille, puisque je n’ai qu’une heure à passer ici avec vous. Si vous voulez en tirer parti, très bien. Sinon, vous êtes libre de partir, puisqu’il y a sans doute beaucoup de gens ici qui veulent faire quelque chose qui en vaille la peine, plutôt que passer le reste de leur vie à l’Hôpital ». La première fois que l’équipe soignante entend ça, ça lui paraît fou. Dire à des gens qu’on appelle patients de cesser de jouer le fou et leur parler comme s’ils étaient des êtres normaux, paraît insensé à certains membres de l’équipe. Parce que vous êtes comme eux, simplement des gens, et à ce moment-là, leur folie vous est indifférente. Faites-en abstraction. Cela semble fou. Et ça marche.
CARL WHITAKER – Oui. Et il y a encore tant d’autres façons. Essayez de temps en temps de dire à un schizophrène qu’il a de la veine d’être fou. Comme vous savez, Picasso en a tiré des millions et moi, je fais de la folie une profession. Mais non seulement il est fou, il est également stupide. Et c’est sa stupidité qui lui cause des ennuis. Il s’attend à une cuisine quatre-étoiles dans un hôpital de l’État et les repas sont infects. Il s’attend à ce que l’agent de police en fonction au coin de la rue soit sa mère primitive, et le flic n’est pas fait pour ça.
Je me sers du terme « fou » pour définir tous les comportements de l’individu qui ne sont pas rationnels, y compris ce que la langue ou l’oreille déforme métaphoriquement, symboliquement et psychologiquement, et tout ce qui tombe d’habitude sous la rubrique du terme générique « fou », c’est- à-dire le non-rationnel et le non-raisonnable. Je me sers du terme pour définir tout ce qui est absurde et pour étiqueter et réétiqueter ces détails que la famille ignore avec désinvolture : les accrochages interminables entre la mère et le fils, les efforts du père et de la fille pour jouer les agents pacificateurs, alors même que la mère et le père s’efforcent de se séparer. Comme cette situation me semble folle, je leur suggère de vendre leur maison, de louer deux appartements pour que la mère et le fils soient libres de se disputer ouvertement comme tous conjoints le font et pour que le père et la fille aient le droit de vivre sans les disputes et d’avoir la paix de leur côté.
La raison pour laquelle je mets en avant ce type de composante non rationnelle est la même que celle des maîtres Zen, un effort pour déprogrammer l’ambivalence rationnelle paralysante qui caractérise les familles qui sont « dans la panade ». Je crois que folie, meurtre, suicide, sont les boutons paniques sur lesquels les membres de la famille appuient pour se terrifier les uns les autres. L’effort que je fais pour débarrasser les mots de leur pouvoir toxique est très spécifique ; j’essaie aussi de réorganiser la pathologie actuelle en activant tous les autres éléments pathologiques des membres de la famille que je peux trouver, pour qu’ensemble ils génèrent suffisamment d’anxiété et amène ainsi la famille à instaurer un processus de changement. Seraient inclus, par exemple, l’hypertension du père, l’obésité de la mère, l’alcoolisme du père, l’anorexie mentale de la fille, les fragments de la pathologie familiale interpersonnelle que je peux raviver à partir de la famille élargie : c’est-à-dire que la grand-mère traite encore la mère comme un petit enfant, que le père et la mère s’accrochent à propos de la mère du père, que la mère infantilise continuellement son mari, ou que la mère encore a câliné ses enfants pendant des années, ce qui était une manière de forcer le père à gagner pour elle de l’argent et d’obtenir d’eux les câlins qu’elle ne pouvait obtenir de son mari.
Milton Berger – Je vous rappelle l’affirmation de Grégory Bateson : un message est « le fait d’être informé d’une différence ». Carl envoie des messages différents de ceux de la plupart des thérapeutes – des messages qui sont irritants, qui font sursauter – et les gens ont plus de chance d’écouter, d’entendre, de réfléchir sur ce qu’il communique.
ALBERT SCHEFLEN – C’est quand même un sacré bond que de passer d’un message verbal au fait de se comporter comme un fou ou de pousser délibérément quelqu’un à être fou. Je crois que l’un des problèmes, c’est le terme « message ». D’habitude, il a un sens banal. C’est ça le problème. Il provient de la théorie de l’information où l’on parle d’introduire « zéro » au lieu de « un » dans l’ordinateur. Mais une référence à un message, c’est une tout autre façon de vivre. Un message peut passer d’un extrême à l’autre. Faisons l’analogie avec la menace. La famille joue des drames. Elle dispose de plusieurs drames ou de drames multiples. Un message peut faire passer d’un drame à l’autre. Un geste aussi simple que le fait de se toucher le dos et de dire « Mon cou me fait mal », peut faire passer de la pièce de Hamlet à celle de Macbeth. Nous avons filmé une famille au cours d’une séance de thérapie familiale. Grand-maman est venue et on a expliqué au thérapeute qu’elle ne parlait pas anglais, mais seulement polonais. À partir de ce moment-là, chacun s’est comporté comme si grand-maman n’était pas là. Cependant, elle portait un de ces vieux bonnets d’autrefois, s’est assise, a ôté son bonnet et retiré une épingle à cheveux de quelque six centimètres ; à intervalles réguliers, elle prenait cette épingle et la piquait dans son bonnet. Nous nous sommes demandés à quel moment de la discussion elle piquait cette épingle. Nous n’avons pu répondre à cette question qu’après un gros travail. La femme et le mari se disputaient de temps à autre, puis ils arrêtaient de se disputer. Invariablement, Grand-maman enfonçait son épingle au moment où ils cessaient de se disputer pour entamer un autre scénario où la mère et le père faisaient corps pour critiquer les enfants. Le thérapeute pouvait alors les sortir de là en leur donnant une interprétation, et ils revenaient au stade initial – celui de leur dispute à deux. Ces signaux d’apparence banale peuvent être d’une importance considérable, et je crois que l’idée de jouer le fou peut être comme ce signal. Je crois qu’il peut changer la nature des scénarios, leur contenu littéral et leur intensité dramatique.
Participant – J’ai une question d’ordre général. Avez-vous l’impression de faire quelque chose de différent quand vous intervenez dans le processus d’une thérapie en cours comme consultant ou lorsque vous traitez la famille dès le début ?
CARL WHITAKER – Mettre en parallèle le consultant et le thérapeute, c’est une question très pertinente. On peut répondre en disant que le thérapeute est comme la mère : il soutient, accepte, se met en empathie. Le consultant est plutôt (excusez le terme dont je me sers) le père « traditionnel ». Il est plus attaché à la réalité, plus exigeant, il cherche davantage à imposer la relation Je-Tu que la relation Nous. Etre consultant offre des possibilités exceptionnelles. Si vous ne l’avez jamais été, demandez à un collègue d’échanger son rôle avec le vôtre, ne serait-ce qu’à titre d’expérience. Demandez-lui d’intervenir dans un cas sur lequel vous travaillez, même si ça marche bien. Dites-lui, au moment où il arrive, que vous pensez que votre thérapie pourrait être plus efficace si quelqu’un vous donnait des idées différentes des vôtres. Et puis, ultérieurement, renversez les rôles. Etre « consultant », c’est une expérience très délassante, créatrice et pratiquement exotique. Le thérapeute mène un combat très dur dont il supporte tout le poids. Etre consultant, c’est souvent drôle, même si c’est douloureux, plus distant et plus envahissant, plus nonchalant ; cela permet plus de liberté de mouvement. Je dis parfois que le thérapeute fait l’anesthésie, après quoi le consultant arrive, se met au travail et opère.
Milton Berger – Je crois que les thérapeutes se sentent souvent soulagés de constater que le consultant ne fait pas mieux qu’eux.
CARL WHITAKER – Oui, je suis d’accord. Une des fonctions de la cothérapie, c’est de faire alterner les rôles de mère et de père, ceux de consultant et de soutien. Dans la plupart des petits groupes de recherche, on observe le développement de deux leaders, l’un nourricier, et l’autre, exécutif, et la plupart des équipes de cothérapie interchangent leurs fonctions, de sorte que les deux partenaires ont leur chance à tour de rôle. Quand Scheflen et Birdwhistell ont fait une étude sur Malone et moi jadis, en 1959, il était clair, comme ils l’ont rapporté, que nous nous échangions nos rôles toutes les six minutes. Nous allumions nos pipes pour indiquer nos permutations de cothérapeutes.
ALBERT SCHEFLEN – Carl, j’ai passé six ans à vous observer sur cet écran avant de comprendre ce signal de l’allumage de pipe !
Milton Berger – J’aimerais attirer l’attention sur le fait que Carl, lorsqu’il travaille avec des familles, entre et sort du système familial intensément. Je fais cette remarque parce que Bowen insiste, lui, sur la nécessité de ne pas s’impliquer du tout dans le système familial. C’est une approche différente.
 
NOTES
 
[1] Traduction de : Co-therapy of Chronic Schizophrenia In BERGER Milton M. (éd) (1978) : Beyond the Double Bind : Communication and Family Systems, Theories and Techniques with Schizophrenics. pp. 155-175. Brunner/Mazel, New York. Traduit par Annie-Claude Dobbs et publié une première fois en 1980 dans les Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 3 : 43-53, Gamma, Paris (épuisé).
[2] Professeur de thérapie familiale à l’Université de Wisconsin et à l’École de Médecine de Madison (Wisconsin).
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