2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
La représentation de l’organisation familiale chez les patients schizophrènes institutionnalisés .
Étude comparative du dessin de famille
Nandrino Jean-Louis
[1] & Doba Karyn
[2]
L’objectif de ce travail est de vérifier si l’effondrement des frontières
transgénérationnelles et les coalitions décrits dans les familles psychotiques,
continuent à exister lorsque la maladie s’est chronicisée. Nous proposons d’utiliser
le dessin de famille, comme dans un travail de « sculpting », pour étudier
l’organisation familiale et l’implication de patients schizophrènes chroniques dans
le couple parental. Malgré une institutionnalisation depuis plus de 10 ans, les
patients de cette étude continuent à se percevoir comme « gardien du couple » en
fonction de leur position graphique et des liens représentés. Cette étude montre que
le dessin de famille offre la possibilité d’appréhender l’univers relationnel de ces
patients. Il réintroduit le symptôme dans son tissu relationnel lorsque les familles
ne sont pas mobilisables et mobilise un travail « d’autocritique constructive » de la
relation.Mots-clés :
Transgénérationnel, Schizophrénie, Dessin de famille, Troubles mentaux chroniques.
This study aims to test whether transgenerational boundaries breakdown
and alliances depicted in psychotic families still exist in chronic disease. We propose
to use drawing of the family, as in the activity of sculpting, to study the family
organization and the involvement of chronic schizophrenic patients in the parental
couple. Although hospitalized for more than ten years, the patients under study still
perceive themselves as the « couple keeper » according to their spatial position in
the drawing of their own family and the links they traced. This work shows that the
drawing of the family permit to evaluate the kind of relationship built by the subject
in his/her family. The drawing locates the symptom in the relational network when
families can not be mobilized and allows a positive self-criticism of the relationships.Keywords :
Trangenerational, Family drawing, Schizophrenia, Chronic mental disorders.
De nombreuses études, parfois anciennes, ont montré la complexité
relationnelle dans laquelle sont prisonnières les familles de schizophrènes.
Dès 1957, Lidz et al. avaient souligné une impossibilité de maintenir les
frontières générationnelles entre les parents et les patients schizophrènes.
Lidz observe que les différences de générations sont pratiquement gommées
et remplacées par une indifférenciation des rôles et des statuts de chacun
(Lidz, 1973). Cette confusion transgénérationnelle a, par exemple, été
confirmée par les travaux de Bowen (1978) puis de Selvini-Palazzoli (1986).
Pour l’équipe de Selvini-Palazzoli (1990), le sujet schizophrène occupe une
place privilégiée dans le sous-système parental. Selon ces auteurs, le patient
s’immisce dans les problèmes conjugaux, suscitant un effondrement des
frontières transgénérationnelles.
Une telle implication du patient dans les conflits parentaux a également
été signalée pour les familles psychotiques par Bowen (1978). En effet, il a
observé que lorsqu’une relation à deux tend à l’instabilité, sous l’effet de
stress, le couple peut utiliser à son insu un enfant pour stabiliser le système
et former une coalition. Ce processus de projection familiale se poursuit à
travers les générations. Dans ce cadre, la relation devient pathogène lorsque
l’enfant endosse un rôle de soupape des tensions émotionnelles, et ne peut
en conséquence développer un niveau de différenciation suffisant.
Ces modèles particulièrement utiles pour la compréhension de la
pathogenèse relationnelle des psychoses ont été modifiés au fur et à mesure
des expériences cliniques auprès de ces familles. Notamment Selvini (1992)
met l’accent sur la nécessité d’une alliance patient-thérapeute et thérapeute-
famille pour comprendre en collaboration avec l’ensemble de la famille, la
souffrance relationnelle du groupe. Il mettra en évidence plusieurs
phénomènes importants dans le travail auprès de ces familles, en particulier
la négation de l’importance des souffrances du couple parental et des
souffrances personnelles de chacun des parents. L’alliance avec le thérapeute
permet en particulier de remettre en question l’idéalisation des parents par
les enfants. Ces différents points : idéalisation de l’un des parents ou des
deux, négation de la souffrance du couple, et intrusion du patient dans la
dynamique conjugale, semblent caractériser ces familles (Selvini, 1995).
Mais on peut se demander si ces caractéristiques perdurent avec l’évolution
des troubles psychotiques. Pour Selvini-Palazzoli (1990), deux types
d’évolution de la protestation psychotique sont envisageables. Soit l’explosion
psychotique permet d’obtenir un changement et tend par conséquent à
disparaître progressivement (certains épisodes psychotiques aigus chez
l’adolescent sont en relation avec ce changement obtenu dans le jeu familial),
soit le comportement psychotique du patient évolue vers la chronicisation.
Dans ce cas, chacun des membres de la famille a organisé sa propre stratégie
autour du symptôme, ce qui a pour effet pragmatique de le maintenir. Ce
danger de chronicisation est majeur, en particulier lorsque la famille s’exclut
ou est exclue des procédures de soin.
Il semble important de tester si ces caractéristiques sont
maintenues même après de longues périodes d’hospitalisation ou après la
séparation de la famille d’origine. Au sein d’institution psychiatrique, cette
dimension familiale n’est plus abordée, comme s’il n’était plus possible de
mobiliser ce travail « d’autocritique constructive » (Selvini, 1995) avec des
patients institutionnalisés. Cette idéalisation du couple parental et cette
position centrale au sein des couples existent-elles encore et restent-elles
encore mobilisables ?
Ces patients, au début de leurs troubles, se trouvent le plus
souvent au sein de leur famille ou proches d’elle. La substitution qui s’opère
entre la famille et l’institution lors de l’aggravation ou la chronicisation des
troubles, ne tait pas pour autant la nature spécifique et douloureuse des
relations familiales. On peut faire l’hypothèse que le jeu familial continue à
exister chez ces patients malgré une institutionnalisation de plusieurs années.
On peut s’attendre à ce qu’ils se perçoivent toujours comme immiscés dans
le sous-système parental même séparés physiquement du milieu familial.
Pour observer ce phénomène dans ces cas particuliers où les familles
ne sont plus mobilisables, le recours au dessin de famille peut s’avérer un
outil intéressant pour réintroduire le symptôme dans son tissu relationnel.
L’étude porte sur 5 patients diagnostiqués comme schizophrènes
(diagnostics de schizophrénie indifférenciée et paranoïde selon le DSM IV),
dont la symptomatologie s’est chronicisée depuis plus de 10 ans. Ces patients
sont séparés de leur famille d’origine depuis plusieurs années. Certains n’ont
plus de liens avec leur famille d’origine, d’autres vivent encore des relations
conflictuelles, et il n’est pas possible de travailler directement avec la
famille.
Par conséquent, nous avons choisi d’étudier la représentation de la
famille à travers le dessin de famille. C’est un outil d’expression pertinent
chez ce type de patients, qui ont désinvesti les mots et éprouvent des
difficultés pour évoquer leur souffrance. Les productions graphiques suscitent
une liberté d’expression, révélatrice de leur construction de la réalité.
L’analyse spécifique du dessin permet de rendre compte des rôles et des
interactions des différents membres. Deux éléments seront étudiés en
particulier: la relation avec le couple parental et la représentation du corps
des patients.
Lors du premier entretien, nous avons demandé au patient de dessiner
sa famille dans le présent, et de relier d’un trait vert les membres qui
s’entendent bien et d’un trait rouge les personnes qui s’entendent mal à
l’instar de l’étude menée chez un enfant énurétique par Plateau (1999).
1. Les relations avec le couple parental
Six éléments du dessin caractérisant la relation ont été pris en compte :
la place du patient par rapport au couple parental, l’unité spatiale du couple,
le divorce émotionnel (ou distance émotionnelle), l’existence de conflits
conjugaux, la relation exprimée entre le patient et sa mère, la relation
exprimée entre le patient et son père. Pour les cinq patients, on peut observer
une intégration dans le système parental, l’absence de divorce émotionnel et
pour quatre patients sur cinq, l’expression d’un conflit avec le père (voir
tableau 1).
Tableau 1
relations avec le couple parental
Patients
Intégration
du
sous-système
parental
Unité
spatiale du
couple
absence de
distanciation
émotionnelle
Conflits
conjugaux
Relation
graphique
patient/père
Relation
graphique
patient/mère
F
Oui
Oui
Non
Oui
Conflits
Alliance
L
Oui
Non
Non
Oui
Conflits
Alliance
V
Oui
Non
Non
Oui
Non
spécifiée
Alliance
H
Oui
Oui
Non
Oui
Conflits
Non
spécifiée
B
Oui
Oui
Non
Oui
Conflits
Non
spécifiée
Tableau 1 : relations avec le couple parental
Les patients expriment les conflits parentaux, soit par l’utilisation du
corps (dessiné avec une couleur évoquant le conflit), soit par l’utilisation des
liens (traits rouges), soit par une distance spatiale entre les conjoints. Cette
particularité dans le groupe de patients rencontrés, peut être expliquée par
l’intense relation conflictuelle entre les parents qui s’origine dans un
contexte de violence paternelle. Parfois, le dessin laisse entrevoir cette
violence par l’intermédiaire de traits excessifs chez Mademoiselle Faiza ou
au travers de l’utilisation des corps chez Mademoiselle Lamaria et Monsieur
Hocine.
Le résultat majeur concerne l’implication de chaque patient dans le
sous-système parental de par leur position spatiale et les liens dessinés. Les
résultats montrent que chaque patient se perçoit impliqué dans le sous-
système parental, par sa position spatiale (pour Mesdemoiselles Faiza,
Lamaria, Véronique, Monsieur Hocine et Monsieur Belkacem), par sa
définition graphique de la relation (chez M.Hocine), et pour certains par les
caractéristiques corporelles (chez Monsieur Hocine, Monsieur Belkacem et
Mademoiselle Véronique). Ces dessins suggèrent que les patients chroniques
continuent à se percevoir comme occupant une position centrale dans la
dynamique familiale malgré une longue institutionnalisation, et comme une
intersection entre le couple parental et le reste de la fratrie.
Figure 1
Mademoiselle Faiza (37 ans)
Elle est issue d’une famille composée de 6 filles et 3 garçons. Le père est
décédé depuis plus de 3 ans et l’aînée, Lila, a présenté durant son adolescence
des comportements psychotiques qui ont totalement disparu aujourd’hui. Il
faut souligner que la trame relationnelle du couple parental était sous-tendu
par une violence paternelle. Mise à part, Lila tous les membres de la fratrie
vivent encore ensemble.
Une dichotomie spatiale apparaît quant à la disposition des membres du
système familial, révélant la présence de plusieurs sous-systèmes. Les
membres entourés forment une unité fraternelle sous-tendue par des alliances
s’exprimant à partir d’Ali, alors que Lila est exclue par l’inscription malade
mentale et l’absence de bulle. Lila occupe une position intermédiaire que
l’on pourrait considérer comme une étape de transition : « l’ancienne
psychotique qui retrouve son indépendance hors de la sphère familiale ».
Mademoiselle Faiza nous dévoile sa position centrale dans l’unité parentale :
elle est éloignée de sa fratrie et forme une triangulation spatiale avec ses
parents. On distingue une zone conflictuelle considérable dans le sous-
système parental et une zone d’alliance importante dans le sous-système
fraternel.
Le dessin de Mademoiselle Faiza (figure 1) semble caractéristique du
jeu relationnel tel qu’on pourrait l’observer dans un travail de sculpture. Le
dessin dévoile sa position centrale dans l’unité parentale : elle forme une
triangulation spatiale avec ses parents et s’exclut du sous-système fraternel.
Les autres membres de la fratrie (à part elle même et sa sœur présentant
également un tableau psychotique) sont isolés grâce à une « bulle ». Il y a une
rupture dans la représentation des parents de Mademoiselle Faiza et de sa
sœur par rapport au reste de la fratrie. Mademoiselle Faiza est placée entre
les deux parents et reste liée à eux par des liens conflictuels.
Mademoiselle Lamaria (39 ans)
Mademoiselle Lamaria est issue d’une famille composée de 8 garçons et de
5 filles. La famille a été marquée par la violence paternelle. Les parents se
sont séparés au bout de 24 années de vie commune. On peut noter que la
fratrie et le père sont disposés dans un alignement vertical et horizontal, sorte
de « bloc », qui se distingue nettement du sous-système maternel. La fratrie
est représentée de façon uniforme sans différentiation. Mademoiselle L.
place le père dans une position supérieure, il est « au-dessus de tous ». La
patiente appartient au sous-système maternel. Elle a un rôle de protecteur
maternel de part sa position centrale. On peut noter la petite taille de son
personnage. La patiente utilise les couleurs exprimant l’alliance (vert), les
conflits (rouge) et la violence (marron) pour spécifier l’identité corporelle
des personnages. Elle exprime les transactions relationnelles à travers des
corps désarticulés.
Mademoiselle Lamaria (figure 2) montre son appartenance au sous-
système maternel et son exclusion du sous-système fraternel. Elle occupe
une position spatiale charnière entre les deux sous-systèmes.
Mademoiselle Véronique (2 ans)
Elle est issue d’une fratrie de 3 enfants. Le contexte familial est ponctué par
les comportements violents du père. La mère de la patiente est décédée. La
patiente se perçoit comme appartenant au vécu corporel maternel. Mais la
patiente se distingue de la mère en recourant à la couleur rouge en référence
au conflit L’exclusion du dessin de la fratrie vient renforcer l’idée que la
patiente n’occupe pas la même position que ces derniers au sein de la famille.
Il faut noter la position décalée du père et la féminité des attributs qu’elle lui
donne.
Chez Mademoiselle Véronique (figure 3), on observe une
indifférenciation entre la mère et la fille. Elle exclut le reste de la fratrie
qu’elle ne fait pas apparaître dans son dessin.
Monsieur Hocine (38 ans)
Monsieur Hocine est issus d’une famille de 10 enfants, dont il est l’aîné. La
mère du patient est décédée lors de sa 14e année. Les enfants furent ensuite
élevés par la seconde épouse du père. Des relations conflictuelles et violentes
ont marqué l’histoire du couple parental. On peut remarquer la position
« centrale » que le patient occupe au sein du système, puisque tous les
membres sont placés dans l’ordre chronologique, mis à part lui. A l’inverse,
le patient se projette dans le dessin comme invisible. On peut noter la
différence de son propre corps par rapport au reste de la famille et sa
désignation par le port d’une « auréole ».
Monsieur Hocine (figure 4) occupe une position spatiale centrale et ne
se relie pas au couple parental. Tous les membres sont placés dans l’ordre
chronologique à l’exception de son propre dessin. Il apparaît sans corps par
rapport aux autres membres de la famille. Sa place est charnière au sein de
la famille. Cette distinction est souligné par le port d’une sorte de chapeau
ou d’« auréole ».
Monsieur Belkacem (34 ans)
Ce patient est le cadet d’une famille composée de 9 enfants (3 garçons et 6
filles). On peut mettre en relation le début de la maladie de Monsieur
Belkacem (1992) et le départ des parents en Algérie (1991). Le patient est
actuellement divorcé et a un enfant.
La trace corporelle de chacun n’est pas retranscrite dans son intégrité dans
la mesure où il se représente l’existence de l’autre par l’utilisation exclusive
du visage. La position haute est occupée par le père. On remarque la place
du patient au centre de la feuille et la taille importante de son visage. Les liens
partent essentiellement de sa personne. Sa sœur et lui occupent tout deux une
position basse sur la feuille à l’écart du reste de la famille.
Figure 5
– Monsieur Belkacem (34 ans)
Monsieur Belkacem (figure 5) place son visage au centre du système
familial. Il occupe une position basse avec sa sœur. Le père occupe la
position haute. On note la taille importante de son propre visage et de celui
du père. On observe deux regroupements des membres de la famille. Il
occupe une position particulière avec sa sœur mais se présente comme le lien
entre les différents membres de la famille.
2. Le vécu corporel
L’étude du dessin permet également d’entrevoir la perception qu’a le
patient de son vécu corporel. Les cinq dessins montrent un corps qui n’est
plus vécu dans son unité (voir tableau 2). Cette déficience corporelle est
présente dans la symbolisation de leur propre corps, mais également pour
leur famille. Les patients n’utilisent pas le corps comme élément
différenciateur de l’identité. Ils investissent le corps à « l’état brut », saisi
comme irréductible à la relation. Chaque patient exprime les conflits et les
alliances à travers ces corps, sauf pour Mademoiselle Faiza qui utilise à
outrance la couleur bordeaux à partir de traits irréguliers et excessifs
exprimant l’intensité des conflits. Le dessin permet ainsi de retranscrire
l’intensité des conflits dans sa symbolique corporelle.
Tableau 2
. Comparaison de la représentation du corps
Patients
Intégrité
corporelle
Elaboration
du corps
Différence
corporelle
du couple
parental
Différence
corporelle
de la fratrie
Identité
graphique
du patient
F
Oui
Traits
Oui
Non
Indifférencié
L
Oui
Traits
Oui
Non
Indifférencié
et
imperceptible
V
Oui
Traits
(sauf le père)
Non
Non
Fusion
corporelle,
indifférenciée
avec l’image
maternelle
H
Oui
dessin
Oui
Non
Imperceptible
B
Non
Dessin
des visages
Absence
de corps
Absence
de corps
Visage sur-
représenté
Tableau 2. Comparaison de la représentation du corps
On observe une indifférenciation identitaire concernant la fratrie dans
la plupart des dessins. Parfois comme chez Mademoiselle Véronique, la
fratrie est totalement absente de cette réalité familiale.
On peut souligner de la part de Mademoiselle Faiza, de Monsieur
Belkacem ou Monsieur Hocine une volonté de faire transparaître au travers
du dessin un signe différentiateur à l’instar de leur place de malade qui est
symbolisée par une marque au dessus de la tête. Pour d’autres comme
Mademoiselle Véronique, Monsieur Hocine et Mademoiselle Lamaria, on
peut noter l’association entre leur position centrale dans le dessin et leur
« imperceptibilité » graphique.
Nous pensons que l’utilisation du dessin de famille auprès de patients
coupés de leur famille d’origine est un véritable outil thérapeutique dans la
mesure où il permet la représentation des relations tissées au sein des familles
d’origine. Le dessin de famille peut être utilisé comme un travail de
« sculpture » en deux dimension (Onnis 1992).
Le dessin a permis d’observer que les patients présentant des symptômes
schizophréniques chroniques depuis environ dix ans, continuent à se percevoir
comme occupant une position centrale dans la dynamique familiale malgré
une longue institutionnalisation, et comme impliqués dans l’unité parentale.
Le dessin de famille révèle un rôle de « gardien de la famille ». Les positions
prises par les patients au sein de leur famille sont des positons charnières
entre des sous-systèmes ou entre les parents. Cette position pourrait servir de
pare-excitation pour permettre au reste de la fratrie d’accéder à une autonomie
(les dessins de Mademoiselle Faiza et mademoiselle Lamaria illustrent
clairement cette idée) ou de maintenir une illusion d’unité. Ce rôle de pare-
excitation peut conduire à la perte de sa propre individualité comme chez
Monsieur Hocine ou Mademoiselle Véronique.
Ces dessins ne représentent pas uniquement l’organisation dans le
présent de la famille, et les patients surinvestissent à outrance l’histoire
passée. Le temps donne l’impression de s’être arrêté : leur perception de la
réalité familiale semble figée. L’organisation présente s’entremêle avec le
fonctionnement passé dans l’univers affectif des patients, d’autant plus que
certaines règles dans le jeu transactionnel de la famille subsistent.
Il convient cependant de s’interroger sur le rôle de l’institution
psychiatrique dans la chronicité. A ce sujet, Petit (1987) rappelle que tout
patient hospitalisé, quel que soit le mode d’hospitalisation, appartient au
moins à deux systèmes : le système familial et le système institutionnel.
Chacun de ces systèmes a ses propres règles de fonctionnement et leurs
interactions réciproques sont parfois cause d’aggravation des symptômes
chez les patients. La chronicité pourrait ainsi être induite par une relation
symétrique entre famille et hôpital : la famille qui confie le patient à l’hôpital
n’attribue qu’un rôle de gardiennage ou un rôle pédagogique à l’équipe
médicale (Petit, 1987), opérant ainsi une disqualification qui dénie aux
membres de l’équipe leurs rôles de soignants. La relation symétrique entre
la famille et l’institution confronte le patient à un problème insoluble :
« comment rester loyal, à la fois, à sa famille et au système thérapeutique ? ».
Witkowski et al. (1987) notent qu’un tel dilemme ne peut que renforcer
l’ambivalence affective et rejoint d’un point de vue théorique le double lien
décrit par Bateson (1960). Le patient doit rester loyal à l’égard de sa famille
et du système thérapeutique. Il doit renoncer à tout espoir d’autonomie et en
même temps guérir. Ainsi, les deux systèmes confirmeraient le schizophrène
dans son rôle de gardien de l’homéostasie familiale, c’est-à-dire dans son
rôle de malade.
Mais la pratique clinique nous montre que les familles ne sont pas
toujours mobilisables ; c’est pourquoi il est nécessaire d’utiliser des outils
thérapeutiques qui permettent de réintroduire le symptôme dans son tissu
relationnel. Le dessin de famille semble être pertinent pour atteindre de tels
objectifs. L’outil corporel que représente le dessin a permis aux patients
d’amener un matériel difficile à mettre en mots puisqu’il concerne l’union,
la séparation, l’absence et le tissu relationnel familial. Réintroduire le patient
dans la dynamique familiale a permis d’aborder la souffrance familiale. Les
dessins de famille ont suscité des débordements émotionnels (larmes,
colères, cris,…) mais cette affectivité induite par le dessin a laissé place à des
mots, à des pensées et à des sentiments à l’égard des figures parentales, des
conflits avec la fratrie. Aucun des patients n’a pu s’abstenir de regarder son
dessin, parfois même de le toucher lors des entretiens ultérieurs. Ce dessin
représentait un support pour la parole tout au long des rencontres. Il permet
à plus long terme, d’amener le patient à percevoir lui-même les rapports du
trait avec le mot (Chemama, 1989) et de reconstruire avec lui une autre
lecture de sa fonction au sein du groupe familial.
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[1]
Université Lille 3 ; Département de Psychologie, UPRES Émotion et Cognition.
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[2]
Service de Psychiatrie adulte. EPSM Armentières, Et Université Lille 3 ; Département
de Psychologie, UPRES Émotion et Cognition. Villeneuve d’Ascq.