Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136167
242 pages

p. 229 à 237
doi: 10.3917/ctf.026.0229

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no 26 2001/1

 
Double lien, schizophrénie et croissance. Grégory Bateson à Palo Alto Jean-Claude Benoit, ERES, 2000.
 
 
Dans ce numéro des Cahiers consacré à la psychose, l’évocation du nouveau livre de Jean-Claude Benoit qui traite de la schizophrénie et des doubles liens en référence aux travaux de Grégory Bateson à Palo Alto, trouve parfaitement sa place.
Rappelons que Jean-Claude Benoit est l’un des premiers qui, en France, a introduit l’approche systémique, et surtout la pragmatique de la communication issue de Palo Alto. Depuis plus d’une vingtaine d’années, il réfléchit à la manière d’appliquer ces modélisations dans le cadre des institutions psychiatriques ( 1986,1995). Nous avons d’ailleurs déjà eu l’occasion de présenter quelques unes des réflexions qui sous-tendent ce livre dans un de nos précédents Cahiers (Benoit, 1999). Passionné par la pensée de Bateson dont la richesse continue à l’éblouir, il nous propose dans ce dernier ouvrage une présentation de l’oeuvre de ce biologiste devenu anthropologue, qui accompagna entre 1927 et 1930 son épouse, la célèbre anthropologue Margareth Mead, en Nouvelle-Guinée. Nous renvoyons les lecteurs intéressés par ce couple aux dimensions peu communes, à l’ouvrage écrit par leur fille Mary Catherine Bateson ( 1984) devenue anthropologue elle aussi.
Jean-Claude Benoit se penche en particulier sur la période allant de 1949 à 1962, au cours de laquelle Bateson a précisé sa théorie écosystémique de la communication à partir des recherches qu’il mena à l’hôpital psychiatrique de Palo Alto auprès de patients schizophrènes et de leur famille. Après s’être ouvert à la clinique des troubles mentaux auprès du psychiatre Jurgen Ruesch, il s’entoure d’une équipe de jeunes chercheurs (Jay Haley, John Weakland, William Fry) et du psychiatre Don Jackson pour mener une recherche intitulée « Paradoxes of Abstraction in Communication ». Ce travail qui débouchera sur le texte princeps Vers une théorie de la schizophrénie (Bateson et al., 1956), apportera entre autre le concept du double lien au monde de la psychiatrie, et montrera la richesse d’une appréhension de l’être humain non dissociée du contexte qui l’inclut ; enfin, il contribuera grandement à la mise sur pied d’un modèle thérapeutique incluant la famille.
A ce dernier propos, la phrase de Jackson exprimée vers cette époque (et citée par Jean-Claude Benoit) me parait particulièrement émouvante : « L’un des événements les plus gratifiants en thérapie familiale (des schizophrènes) est la concordance entre un des symptômes du patient et un fragment d’interaction familiale qui explique ce symptôme. En ce sens, j’affirme que la schizophrénie ou les symptômes schizophréniques sont des comportements d’adaptation. »
C’est tout le parcours suivi par Bateson sur le terrain de la clinique psychiatrique que nous retrace Jean-Claude Benoit, lequel se penche en particulier sur sept textes psychiatriques consacrés à l’étude des relations dans la pathologie mentale (dont ceux traitant du double lien, de la schizophrénie, de l’alcoolisme, etc.). Il introduit cet itinéraire par une approche de la théorie de l’apprentissage élaborée par Bateson, à laquelle il revient régulièrement dans la partie plus clinique de ses recherches. Soulignons que Jean-Claude Benoit préfère traduire double bind par double lien plutôt que par la formule traditionnelle de double contrainte : en effet, selon lui, « Bind conserve ainsi le sens concret, relationnel, de lien, ligature même, sens opposé au halo informatique qui connote aujourd’hui le mot “ contrainte ”. »
Jean-Claude Benoit, à la suite de Bateson, souligne qu’accepter la théorie du double lien n’entraîne pas à considérer que les voies d’évolution des individus qui y sont impliqués soient fermées ou figées : Bateson précise que « nous n’avons pas affaire à un syndrome isolé mais à un genre de syndromes, la plupart desquels ne sont pas considérés comme pathologiques » ; Jean-Claude Benoit ajoute que « cette même voie peut être ouverte vers la folie ou vers la création, et orientée vers l’aliénation ou vers la poésie, ou l’humour. », ce qui amènera Bateson à proposer le terme « transcontextuel » pour qualifier ce genre de syndrome.
Toute l’analyse proposée par Jean-Claude Benoit ne se contente pas d’un aller retour entre Bateson et lui-même : il se réfère aussi à d’autres cliniciens contemporains ou plus jeunes que lui (voire même formés par lui), élargissant ainsi le propos. Mais toujours, il souligne combien la lecture des travaux de Bateson a enrichi et illuminé sa propre carrière professionnelle.
L’auteur ne se limite pas à une analyse des apports de Bateson et du groupe de Palo Alto, il les illustre à l’aide d’exemple tirés de la littérature (Molière) et surtout, il les complète avec des observations cliniques et des commentaires issus de sa propre pratique institutionnelle de psychiatre responsable d’un service-secteur de psychiatrie publique (de 1974 à 1996).
La lecture de cet ouvrage est à conseiller vivement pour plusieurs raisons : il offre tant aux thérapeutes débutants qu’expérimentés, une analyse fouillée et fort documentée des travaux qui ont contribué au bouleversement d’une psychiatrie exclusivement dominée par une épistémologie linéaire jusque-là, et à la création de la thérapie familiale systémique. Ce livre encourage à remettre sur le métier l’analyse critique de nos propres pratiques à la lumière des concepts clarifiés dans les différents chapitres. Enfin, last but not least, il nous offre l’exemple d’un professionnel doté d’une longue expérience mais toujours humble et modeste, ouvert à l’apport de ses « pères » comme à celle de ses contemporains et de ses successeurs.
Références
BATESON M.C. ( 1984) : Regards sur mes parents. Une évocation de Margareth
Mead et de Gregory Bateson. Seuil, Paris.
BATESON G. ( 1971): Steps to an Ecology of Mind. Ballantine Books, New York. Tr. fr. ( 1977-1980): Vers une écologie de l’esprit, tome I et II, Seuil, Paris.
BATESON G, JACKSON D. D., HALEY J. & WEAKLAND J.H. ( 1956) : Toward a theory of schizophrenia. Behav. Sci, 1 : 251-264. Trad fr. in BATESON G. ( 1980):
Vers une écologie de l’esprit, tome II, pp. 9-34, Seuil, Paris.
BENOIT J.C. & ROUME D. ( 1986): La désaliénation systémique. ESF, Paris.
BENOIT J.C. ( 1995): Le traitement des désordres familiaux. Paris, Dunod.
BENOIT J.C. ( 1999) : Gregory Bateson : théorie et modèle du double lien. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 23 : 173-189.
Edith Goldbeter
 
Les ressources de la fratrie (sous la dir. de) Edith Tilmans-Ostyn et Muriel Meynckens-Fourez, Erès, 1999.
 
 
La fratrie est un sous-système qui intéresse de plus en plus les cliniciens et les chercheurs. En effet, lieu d’apprentissage de la socialisation, elle demeure aussi l’un des éléments stables dans les remaniements familiaux de plus en plus fréquents occasionnés par les séparations des parents. Cet ouvrage rappelle aux thérapeutes de famille les ressources des fratries, surtout quand les familles vivent des bouleversements importants.
Les différents chapitres du livre (dont la plupart sont rédigés par les co-éditrices) nous font parcourir des points de vue variés sur les fratries : depuis les perspectives historiques et sociétales de la « fraternité » (Bernard Fourez ) et le point de vue éco-systémique sur la fratrie (Muriel Meynckens-Fourez) jusqu’à l’utilisation de la fratrie comme levier thérapeutique (Edith Tilmans-Ostyn). Les constellations particulières sont également évoquées, notamment celles figurant au cours des séparations et des recompositions de famille (Maggy Siméon), des migrations (Marie-Cécile Henriquet) et enfin les fratries dont un membre présente un handicap (Muriel Meynckens-Fourez). L’abord des fratries en institution trouve également sa place dans cet ouvrage, dans le cadre du placement de l’enfant (Muriel Meynckens-Fourez) et lorsque l’adulte est hospitalisé en psychiatrie (Benoit Gillain et Sophie Housen). Une autre partie aborde en deux chapitres la dimension fraternelle dans le cadre professionnel : au sein de la supervision (Christine Vander Borght) et de la formation (Edith Tilmans-Ostyn et Peter Rober). Enfin, une place est accordée à l’éclairage psychanalytique du groupe fraternel (Marianne Debry).
Que retenir de ce foisonnement ? Tout d’abord que les différents auteurs s’accordent sur les diverses fonctions des relations fraternelles : la fonction d’attachement, de sécurisation et de ressource, la fonction de suppléance parentale, et enfin celle d’apprentissage des rôles sociaux et cognitifs. De nombreux textes soulignent que la nature horizontale des relations fraternelles prépare à l’apprentissage des relations avec les pairs, autant dans une équipe professionnelle que dans les rapports sociaux plus larges. Par ailleurs, l’attention portée par les thérapeutes familiaux à la place et aux écarts d’âge dans les fratries, qu’il s’agisse d’enfants ou de parents, s’avère un éclairage très riche pour l’évolution d’un travail thérapeutique. Cet aspect, initié par Toman, est développé et approfondi par Muriel Meynckens-Fourez. Rappelons à ce niveau l’ouvrage moins clinique mais très documenté de Frank Sulloway ( 1999) présenté dans le numéro 23 de nos Cahiers. Un concept clé présenté par Muriel Meynckens-Fourez et qui est repris par la majorité des auteurs de l’ouvrage est celui de la « désidentification » (J. Viorst, 1986) : « Ce néologisme désigne la distinction entre frère(s) et sœur(s), qui affecte à chacun des caractéristiques affectives et relationnelles inverses de celles de l’autre » écrit Muriel Meynckens-Fourez. La désidentification permet l’évitement des rivalités et donc de conflits au sein de la fratrie où chacun se sent avoir une place reconnue, mais en même temps, par son aspect ciblant un nombre limité de caractéristiques personnelles, ce processus attribue à chaque frère et chaque sœur un espace réduit et un éventail figé d’attitudes.
Par ailleurs, ce même auteur insiste sur la souffrance et les ressources potentielles des frères et sœurs d’enfants handicapés, ce chapitre faisant écho à l’article de Patrick Chaltiel et Elida Romano ( 2000) paru dans notre précédent Cahier. Le rôle d’un frère ou d’une sœur en tant que co-thérapeute est également une ressource mobilisable dans certains cas (cf. aussi Goldbeter, 1996).
Les textes rédigés par Edith Tilmans-Ostyn nous décrivent les interventions d’une psychothérapeute qui n’a pas peur de ses intuitions et qui s’exprime d’une manière tantôt directe, tantôt imagée, s’appuyant à l’occasion sur des romans ou des films pour aborder en famille des problématiques d’enfants.
On retiendra également l’importance des vécus différenciés au sein des fratries dans le cadre de l’émigration : certains membres sont nés « làbas », d’autres « ici », les systèmes d’appartenance culturelle se croisent et s’affrontent. Marie-Cécile Henriquet qui est l’auteur de ce chapitre, relève l’utilité du recours à une « médiatrice-interprète » qui permet de soulager les enfants de leur rôle éventuel de « parent de leurs parents ».
Maggy Siméon aborde la complexité du remaniement fraternel lors des recompositions de familles. Après la séparation où frères et sœurs ont pu se soutenir dans la tempête, l’ancien aîné se retrouve précédé d’un nouveau « demi-frère », etc. Les rangs sont bousculés, les privilèges anciens remis en question. Cette clinicienne expérimentée propose des lignes d’intervention à partir de questions que se posent souvent les cliniciens : qui voir, avec qui ? Les parents de la famille initiale ? Chaque nouveau noyau au complet ?, …
Christine Vander Borght souligne qu’à l’image des familles, les institutions présentent des lignes de fonctionnements verticales et horizontales : les premières se construisent sur les thèmes de l’autorité, du processus décisionnel, du pouvoir, de la référence et de la transmission. Les secondes, plus proches de la fratrie familiale, s’instaurent sur les aspects d’égalité et de parité des membres d’une équipe. Comme dans toutes les fratries, on y retrouve les préoccupations de ressemblance et de différence, et donc le rôle essentiel joué par « la tolérance aux attitudes antagoniques qui permet d’affirmer les capacités de négociation et de résolution des conflits. » À partir de cette analyse, l’auteur nous propose à l’aide d’exemples, des idées d’interventions dans les institutions en difficulté.
Que retenir encore de cet ouvrage foisonnant ? Que l’épanouissement des fratries tient en partie à la solidité et à l’épanouissement des relations parentales et conjugales au sein de la famille.
Relevons enfin que la présentation même des textes donnent le sentiment d’une fratrie d’auteurs qui se renvoient la balle avec respect et plaisir : en effet, d’un chapitre à l’autre, nous sommes invités par de nombreux renvois, à relire un texte précédent ou à donner un coup d’œil aux chapitres à venir, comme si, de manière métacommunicationnelle, les auteurs voulaient nous faire participer à leurs débats fraternels !
Références
CHALTIEL P. & ROMANO E. ( 2000) : L’espace fraternel dans la thérapie familiale. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 25 : 193-210.
GOLDBETER-MERINFELD E. ( 1996) : Approche systémique et Fratries. Dialogue 134( 4) : 62-71
SULLOWAY F.J. ( 1999) : Les enfants rebelles. Ordre de naissance, dynamique familiale, vie créatrice. Odile Jacob, Paris.
VIORST L. ( 1986) : Les renoncements nécessaires. Tout ce qu’il faut abandonner en retour pour devenir adulte. Robert Laffont, Paris.
Edith Goldbeter et Mony Elkaïm
 
L’enfance meurtrie de Louis-Ferdinand Céline Jean-Paul Mugnier, L’Harmattan, 2000
 
 
Jean-Paul Mugnier nous fournit dans ce livre, l’écrit et le résultat final de ses recherches qu’il avait présentées à l’occasion d’une conférence tenue à la Fondation Kannerschlass, le 14 janvier 1999. Il s’agit d’un travail sur la vie de Louis-Ferdinand Céline : Jean-Paul Mugnier, en partant de la biographie de cet auteur, et plus particulièrement de son livre « Mort à crédit », nous fournit ce qui pourrait être considéré comme une analyse psychologique littéraire. Il se fonde, non pas sur des entretiens cliniques ou une observation du comportement d’une personne, comme les cliniciens ont l’habitude de le faire, mais sur une production romanesque. Il faut imaginer que Céline se prête bien à cette démarche : provocateur, sarcastique, passionné, sensible, outrancier, sulfureux, mythomane, il a tout pour être adulé par les uns et rejeté par les autres. Nous nous posons la question : en se présentant avec toutes ses contradictions, avec cette personnalité complexe, n’a-t-il pas voulu fournir du matériel à profusion, un peu comme pour submerger le lecteur et brouiller les traces. Comme s’il avait voulu soulever un nuage de sable au point qu’il sera possible de tout dire, en plus de son contraire, et en mettant le lecteur dans l’impossibilité de rester insensible. En créant cette confusion, Céline se soustrait au monde du commun des humains. La lecture qu’en fait Mugnier est partisane, sans qu’il s’agisse là d’un reproche ou d’une limite du travail qu’il fournit. Il part d’un concept qui est celui de la clinique des familles à transaction violente, et plus précisément des familles dont un des enfants est victime d’abus sexuels. Il recherche dans les écrits de Céline les éléments susceptibles d’étayer ce modèle de travail, qui s’est vérifié dans de nombreuses situations de transgressions sexuelles. La tâche est ingrate, comme toujours lorsqu’il s’agit de déceler l’impensable dans l’intrication relationnelle d’une famille ; elle est utopique quand il s’agit de se baser sur un roman. Mais nous savons que le livre « Mort à crédit » a une valeur autobiographique par rapport à Céline. En l’écrivant, il s’est pour une grande partie inspiré de sa propre enfance, et donc il est possible de se déplacer sur des sentiers plus proches d’événements réels que dans le cas d’un récit inventé de toute pièce.
« Je ne saurai vous dire ce qui m’incite à porter en écrit ce que je pense » (Carnet du Cuirassier Destouches, 1913).
Céline, de son vrai nom Louis, Ferdinand, Auguste Destouches, est né le 27 mai 1894 à Courbevoie (Seine). Son père (Fernand, Auguste Destouches) était un modeste employé auprès d’une société d’assurances parisienne et sa mère (Marguerite, Louise, Céline Guillou) venait d’un milieu de commerçants. Ils avaient tous deux 29 ans. Louis-Ferdinand Céline est baptisé le lendemain de sa naissance et la marraine sera la grand-mère maternelle. Cette dernière mourra en décembre 1904 : une femme à laquelle Céline était très attaché et qui lui fournira son pseudonyme d’écrivain.
« Je peux pas dire qu’elle était tendre, ni affectueuse, mais elle parlait pas beaucoup et ça c’est déjà énorme ; et puis elle m’a jamais giflé !... Mon père, elle l’avait en haine. Elle pouvait pas le voir avec son instruction, ses grands scrupules, ses fureurs de nouille, tout son rantanplan d’emmerdé. Sa fille, elle la trouvait con d’avoir marié un cul pareil, à soixante-dix francs par mois dans les Assurances. »
Pendant les premières années de sa vie, l’enfant est confié à des nourrices, d’abord à Voisines, ensuite à Puteaux, près de Paris : « Quand j’étais plus petit encore, à Puteaux, chez la nourrice, mes parents montaient là-haut me voir le dimanche. Y avait beaucoup d’air. Ils ont toujours réglé d’avance. Jamais un sou de dette. Même au milieu des pires déboires. »
L’enfance de Céline est celle d’un enfant malheureux, ce qui se retrouve comme un fil rouge dans tout ce qu’il écrit à ce sujet : « Dans la journée c’était pas drôle. C’était rare que je pleure pas une bonne partie de l’après-midi. Je prenais plus de gifles que de sourires, au magasin. Je demandais pardon à propos de n’importe quoi, j’ai demandé pardon pour tout. »
Elève très médiocre, ses parents l’envoient faire des séjours linguistiques en Angleterre, ce qui devait pour la famille représenter des sacrifices économiques importants. Adulte, il devient militaire, et après avoir connu un grand patron de la médecine, il en épouse la fille. Il se met à faire des études de médecine. Il a 38 ans, lorsque paraît son premier livre : « Voyage au bout de la nuit », un ouvrage qui divise ses lecteurs. Monstrueux pour les uns qui n’y voient qu’un livre destiné à choquer les lecteurs, chef d’œuvre humaniste pour les autres, destiné à bouleverser toute la littérature française. En tout cas, Céline acquiert en peu de temps une très grande notoriété, et pas seulement en France : c’est Trotski qui préface son livre (traduit en russe par Elsa Triolet), en mettant en avant le caractère proprement « révolutionnaire » de ce roman, qui dénoncerait les méfaits du capitalisme. Fort de son premier succès, Céline publie en 1936 « Mort à crédit », un livre accueilli avec plus de réserves : les critiques n’y retrouvent pas les messages sur l’engagement et l’implication qu’ils avaient appréciés dans « Voyage au bout de la nuit ». Arrêtons-nous là pour ces quelques éléments biographiques pour revenir au livre de Mugnier, sans néanmoins oublier de citer aussi les quatre écrits pamphlétaires, antisémites et à ce qu’il paraît d’une violence inouïe, rédigés entre 1936 et 1941 et qui restent encore aujourd’hui interdits de publication.
« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté » (Voyage au bout de la nuit)
Partant d’événements repris dans « Mort à crédit », Mugnier décrit ce qu’il appelle l’enfance meurtrie de Ferdinand, victime d’agressions sexuelles. Les comportements symptomatiques de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte, sont mis en relation avec les tableaux cliniques des victimes de sévices sexuels à la lumière de ce que nous en savons aujourd’hui. Dans la dernière partie du livre, Mugnier s’avance à présenter des hypothèses sur qui pourrait être l’agresseur de Louis-Ferdinand.
Céline meurt le 1er juillet 1961.
Répugnant ou attirant, il aura tout fait pour être aimé ou haï : jamais il ne laissera ses lecteurs indifférent, et l’intérêt de Jean-Paul Mugnier est bien là pour en apporter la preuve. Victime, Céline a toujours voulu l’être : enfant martyr ou citoyen blessé par l’ingratitude de ses compatriotes. Céline est intouchable comme le deviennent parfois les victimes, dont les cicatrices sont comme la mémoire indélébile de leur souffrance; victimes emblématiques et fascinantes parce qu’elles sont dans notre regard le miroir et le garde-fou du déséquilibre que chacun porte en son fort intérieur. Céline redevient encore une fois victime maintenant, quarante ans après sa mort.
Dans un courrier daté du 15 mars 1946, alors qu’il est emprisonné à Copenhague, il écrit à son avocat en citant cette « pensée terrible de Chateaubriand : Le malheur seul peut juger le malheur, les sentiments de la prospérité sont trop grossiers pour comprendre rien aux sentiments si délicats de la détresse ». Et un peu plus loin : « Dans le malheur il faut raser les murs et ne sortir que la nuit, (…). »
Céline me rappelle la légende de cet homme connu pour la laideur de son visage déformé et son mauvais caractère. Il avait appris à vivre avec la jouissance que lui procurait la réaction des personnes qu’il rencontrait. Par moment, il se marginalisait en prenant goût à sa solitude, et errait dans le désert. S’il n’était pas dans le désert, il prenait plaisir à des rencontres qui se déroulaient toujours selon un même schéma. Il ne perdait jamais une occasion pour provoquer et anticiper la réaction de répugnance dont il se sentait l’objet. Monstre, il l’était devenu parce que personne n’avait pu toucher et construire son intimité : il ne connaissait pas la différence entre « être » et « apparaître » . À défaut d’être aimé, il vaut mieux être rejeté qu’ignoré. Il avait appris à vivre avec cela : c’était sa façon à lui de garder le contrôle, car maîtriser la réaction d’autrui l’éloignait de la reconnaissance de son handicap. Un jour, dans le désert, il trouve un objet luisant dans le soleil, enfoui à moitié dans le sable. C’était un miroir, un objet qu’il ne connaissait pas. Il le prit dans les mains, l’inspectant de toutes parts. Et il y vit un visage, son visage, qu’il ne connaissait pas et qu’il ne reconnaissait pas à cette occasion : effrayé, il laissa tomber le miroir en le cachant sous le sable. Prenant l’immensité du désert comme témoin, il chuchota – avec un profond soupir, plein de compassion – qu’il n’était pas étonnant qu’on abandonne un tel objet.
Gilbert Pregno (Psychologue, Directeur à la Fondation Kannerschlass, Grand Duché du Luxembourg)
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