2001
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau
Lectures
Double lien, schizophrénie et croissance.
Grégory Bateson à Palo Alto
Jean-Claude Benoit, ERES, 2000.
Dans ce numéro des Cahiers consacré à la psychose, l’évocation du
nouveau livre de Jean-Claude Benoit qui traite de la schizophrénie et des
doubles liens en référence aux travaux de Grégory Bateson à Palo Alto,
trouve parfaitement sa place.
Rappelons que Jean-Claude Benoit est l’un des premiers qui, en
France, a introduit l’approche systémique, et surtout la pragmatique de la
communication issue de Palo Alto. Depuis plus d’une vingtaine d’années, il
réfléchit à la manière d’appliquer ces modélisations dans le cadre des
institutions psychiatriques ( 1986,1995). Nous avons d’ailleurs déjà eu
l’occasion de présenter quelques unes des réflexions qui sous-tendent ce
livre dans un de nos précédents Cahiers (Benoit, 1999). Passionné par la
pensée de Bateson dont la richesse continue à l’éblouir, il nous propose dans
ce dernier ouvrage une présentation de l’oeuvre de ce biologiste devenu
anthropologue, qui accompagna entre 1927 et 1930 son épouse, la célèbre
anthropologue Margareth Mead, en Nouvelle-Guinée. Nous renvoyons les
lecteurs intéressés par ce couple aux dimensions peu communes, à l’ouvrage
écrit par leur fille Mary Catherine Bateson ( 1984) devenue anthropologue
elle aussi.
Jean-Claude Benoit se penche en particulier sur la période allant de
1949 à 1962, au cours de laquelle Bateson a précisé sa théorie écosystémique de la communication à partir des recherches qu’il mena à
l’hôpital psychiatrique de Palo Alto auprès de patients schizophrènes et de
leur famille. Après s’être ouvert à la clinique des troubles mentaux auprès du
psychiatre Jurgen Ruesch, il s’entoure d’une équipe de jeunes chercheurs
(Jay Haley, John Weakland, William Fry) et du psychiatre Don Jackson pour
mener une recherche intitulée « Paradoxes of Abstraction in
Communication ». Ce travail qui débouchera sur le texte princeps Vers une
théorie de la schizophrénie (Bateson et al., 1956), apportera entre autre le
concept du double lien au monde de la psychiatrie, et montrera la richesse
d’une appréhension de l’être humain non dissociée du contexte qui l’inclut ;
enfin, il contribuera grandement à la mise sur pied d’un modèle thérapeutique
incluant la famille.
A ce dernier propos, la phrase de Jackson exprimée vers cette époque
(et citée par Jean-Claude Benoit) me parait particulièrement émouvante :
« L’un des événements les plus gratifiants en thérapie familiale (des
schizophrènes) est la concordance entre un des symptômes du patient et un
fragment d’interaction familiale qui explique ce symptôme. En ce sens,
j’affirme que la schizophrénie ou les symptômes schizophréniques sont des
comportements d’adaptation. »
C’est tout le parcours suivi par Bateson sur le terrain de la clinique
psychiatrique que nous retrace Jean-Claude Benoit, lequel se penche en
particulier sur sept textes psychiatriques consacrés à l’étude des relations
dans la pathologie mentale (dont ceux traitant du double lien, de la
schizophrénie, de l’alcoolisme, etc.). Il introduit cet itinéraire par une
approche de la théorie de l’apprentissage élaborée par Bateson, à laquelle il
revient régulièrement dans la partie plus clinique de ses recherches. Soulignons
que Jean-Claude Benoit préfère traduire double bind par double lien plutôt
que par la formule traditionnelle de double contrainte : en effet, selon lui,
« Bind conserve ainsi le sens concret, relationnel, de lien, ligature même,
sens opposé au halo informatique qui connote aujourd’hui le mot
“ contrainte ”. »
Jean-Claude Benoit, à la suite de Bateson, souligne qu’accepter la
théorie du double lien n’entraîne pas à considérer que les voies d’évolution
des individus qui y sont impliqués soient fermées ou figées : Bateson précise
que « nous n’avons pas affaire à un syndrome isolé mais à un genre de
syndromes, la plupart desquels ne sont pas considérés comme
pathologiques » ; Jean-Claude Benoit ajoute que « cette même voie peut être
ouverte vers la folie ou vers la création, et orientée vers l’aliénation ou vers
la poésie, ou l’humour. », ce qui amènera Bateson à proposer le terme
« transcontextuel » pour qualifier ce genre de syndrome.
Toute l’analyse proposée par Jean-Claude Benoit ne se contente pas
d’un aller retour entre Bateson et lui-même : il se réfère aussi à d’autres
cliniciens contemporains ou plus jeunes que lui (voire même formés par lui),
élargissant ainsi le propos. Mais toujours, il souligne combien la lecture des
travaux de Bateson a enrichi et illuminé sa propre carrière professionnelle.
L’auteur ne se limite pas à une analyse des apports de Bateson et du
groupe de Palo Alto, il les illustre à l’aide d’exemple tirés de la littérature
(Molière) et surtout, il les complète avec des observations cliniques et des
commentaires issus de sa propre pratique institutionnelle de psychiatre
responsable d’un service-secteur de psychiatrie publique (de 1974 à 1996).
La lecture de cet ouvrage est à conseiller vivement pour plusieurs
raisons : il offre tant aux thérapeutes débutants qu’expérimentés, une analyse
fouillée et fort documentée des travaux qui ont contribué au bouleversement
d’une psychiatrie exclusivement dominée par une épistémologie linéaire
jusque-là, et à la création de la thérapie familiale systémique. Ce livre
encourage à remettre sur le métier l’analyse critique de nos propres pratiques
à la lumière des concepts clarifiés dans les différents chapitres. Enfin, last but
not least, il nous offre l’exemple d’un professionnel doté d’une longue
expérience mais toujours humble et modeste, ouvert à l’apport de ses
« pères » comme à celle de ses contemporains et de ses successeurs.
Références
BATESON M.C. ( 1984) : Regards sur mes parents. Une évocation de Margareth
Mead et de Gregory Bateson. Seuil, Paris.
BATESON G. ( 1971): Steps to an Ecology of Mind. Ballantine Books, New York.
Tr. fr. ( 1977-1980): Vers une écologie de l’esprit, tome I et II, Seuil, Paris.
BATESON G, JACKSON D. D., HALEY J. & WEAKLAND J.H. ( 1956) : Toward
a theory of schizophrenia. Behav. Sci, 1 : 251-264. Trad fr. in BATESON G. ( 1980):
Vers une écologie de l’esprit, tome II, pp. 9-34, Seuil, Paris.
BENOIT J.C. & ROUME D. ( 1986): La désaliénation systémique. ESF, Paris.
BENOIT J.C. ( 1995): Le traitement des désordres familiaux. Paris, Dunod.
BENOIT J.C. ( 1999) : Gregory Bateson : théorie et modèle du double lien. Cahiers
critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 23 : 173-189.
Edith Goldbeter
Les ressources de la fratrie (sous la dir. de) Edith Tilmans-Ostyn et Muriel Meynckens-Fourez,
Erès, 1999.
La fratrie est un sous-système qui intéresse de plus en plus les
cliniciens et les chercheurs. En effet, lieu d’apprentissage de la socialisation,
elle demeure aussi l’un des éléments stables dans les remaniements familiaux
de plus en plus fréquents occasionnés par les séparations des parents. Cet
ouvrage rappelle aux thérapeutes de famille les ressources des fratries,
surtout quand les familles vivent des bouleversements importants.
Les différents chapitres du livre (dont la plupart sont rédigés par les
co-éditrices) nous font parcourir des points de vue variés sur les fratries :
depuis les perspectives historiques et sociétales de la « fraternité » (Bernard
Fourez ) et le point de vue éco-systémique sur la fratrie (Muriel Meynckens-Fourez) jusqu’à l’utilisation de la fratrie comme levier thérapeutique (Edith
Tilmans-Ostyn). Les constellations particulières sont également évoquées,
notamment celles figurant au cours des séparations et des recompositions de
famille (Maggy Siméon), des migrations (Marie-Cécile Henriquet) et enfin
les fratries dont un membre présente un handicap (Muriel Meynckens-Fourez). L’abord des fratries en institution trouve également sa place dans
cet ouvrage, dans le cadre du placement de l’enfant (Muriel Meynckens-Fourez) et lorsque l’adulte est hospitalisé en psychiatrie (Benoit Gillain et
Sophie Housen). Une autre partie aborde en deux chapitres la dimension
fraternelle dans le cadre professionnel : au sein de la supervision (Christine
Vander Borght) et de la formation (Edith Tilmans-Ostyn et Peter Rober).
Enfin, une place est accordée à l’éclairage psychanalytique du groupe
fraternel (Marianne Debry).
Que retenir de ce foisonnement ? Tout d’abord que les différents
auteurs s’accordent sur les diverses fonctions des relations fraternelles : la
fonction d’attachement, de sécurisation et de ressource, la fonction de
suppléance parentale, et enfin celle d’apprentissage des rôles sociaux et
cognitifs. De nombreux textes soulignent que la nature horizontale des
relations fraternelles prépare à l’apprentissage des relations avec les pairs,
autant dans une équipe professionnelle que dans les rapports sociaux plus
larges. Par ailleurs, l’attention portée par les thérapeutes familiaux à la place
et aux écarts d’âge dans les fratries, qu’il s’agisse d’enfants ou de parents,
s’avère un éclairage très riche pour l’évolution d’un travail thérapeutique.
Cet aspect, initié par Toman, est développé et approfondi par Muriel
Meynckens-Fourez. Rappelons à ce niveau l’ouvrage moins clinique mais
très documenté de Frank Sulloway ( 1999) présenté dans le numéro 23 de nos
Cahiers. Un concept clé présenté par Muriel Meynckens-Fourez et qui est
repris par la majorité des auteurs de l’ouvrage est celui de la
« désidentification » (J. Viorst, 1986) : « Ce néologisme désigne la distinction
entre frère(s) et sœur(s), qui affecte à chacun des caractéristiques affectives
et relationnelles inverses de celles de l’autre » écrit Muriel Meynckens-Fourez. La désidentification permet l’évitement des rivalités et donc de
conflits au sein de la fratrie où chacun se sent avoir une place reconnue, mais
en même temps, par son aspect ciblant un nombre limité de caractéristiques
personnelles, ce processus attribue à chaque frère et chaque sœur un espace
réduit et un éventail figé d’attitudes.
Par ailleurs, ce même auteur insiste sur la souffrance et les ressources
potentielles des frères et sœurs d’enfants handicapés, ce chapitre faisant écho
à l’article de Patrick Chaltiel et Elida Romano ( 2000) paru dans notre
précédent Cahier. Le rôle d’un frère ou d’une sœur en tant que co-thérapeute
est également une ressource mobilisable dans certains cas (cf. aussi Goldbeter,
1996).
Les textes rédigés par Edith Tilmans-Ostyn nous décrivent les
interventions d’une psychothérapeute qui n’a pas peur de ses intuitions et qui
s’exprime d’une manière tantôt directe, tantôt imagée, s’appuyant à l’occasion
sur des romans ou des films pour aborder en famille des problématiques
d’enfants.
On retiendra également l’importance des vécus différenciés au sein
des fratries dans le cadre de l’émigration : certains membres sont nés « làbas », d’autres « ici », les systèmes d’appartenance culturelle se croisent et
s’affrontent. Marie-Cécile Henriquet qui est l’auteur de ce chapitre, relève
l’utilité du recours à une « médiatrice-interprète » qui permet de soulager les
enfants de leur rôle éventuel de « parent de leurs parents ».
Maggy Siméon aborde la complexité du remaniement fraternel lors
des recompositions de familles. Après la séparation où frères et sœurs ont pu
se soutenir dans la tempête, l’ancien aîné se retrouve précédé d’un nouveau
« demi-frère », etc. Les rangs sont bousculés, les privilèges anciens remis en
question. Cette clinicienne expérimentée propose des lignes d’intervention
à partir de questions que se posent souvent les cliniciens : qui voir, avec qui ?
Les parents de la famille initiale ? Chaque nouveau noyau au complet ?, …
Christine Vander Borght souligne qu’à l’image des familles, les
institutions présentent des lignes de fonctionnements verticales et
horizontales : les premières se construisent sur les thèmes de l’autorité, du
processus décisionnel, du pouvoir, de la référence et de la transmission. Les
secondes, plus proches de la fratrie familiale, s’instaurent sur les aspects
d’égalité et de parité des membres d’une équipe. Comme dans toutes les
fratries, on y retrouve les préoccupations de ressemblance et de différence,
et donc le rôle essentiel joué par « la tolérance aux attitudes antagoniques qui
permet d’affirmer les capacités de négociation et de résolution des conflits. »
À partir de cette analyse, l’auteur nous propose à l’aide d’exemples, des idées
d’interventions dans les institutions en difficulté.
Que retenir encore de cet ouvrage foisonnant ? Que l’épanouissement
des fratries tient en partie à la solidité et à l’épanouissement des relations
parentales et conjugales au sein de la famille.
Relevons enfin que la présentation même des textes donnent le
sentiment d’une fratrie d’auteurs qui se renvoient la balle avec respect et
plaisir : en effet, d’un chapitre à l’autre, nous sommes invités par de
nombreux renvois, à relire un texte précédent ou à donner un coup d’œil aux
chapitres à venir, comme si, de manière métacommunicationnelle, les
auteurs voulaient nous faire participer à leurs débats fraternels !
Références
CHALTIEL P. & ROMANO E. ( 2000) : L’espace fraternel dans la thérapie
familiale. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
25 : 193-210.
GOLDBETER-MERINFELD E. ( 1996) : Approche systémique et Fratries. Dialogue
134( 4) : 62-71
SULLOWAY F.J. ( 1999) : Les enfants rebelles. Ordre de naissance, dynamique
familiale, vie créatrice. Odile Jacob, Paris.
VIORST L. ( 1986) : Les renoncements nécessaires. Tout ce qu’il faut abandonner
en retour pour devenir adulte. Robert Laffont, Paris.
Edith Goldbeter et Mony Elkaïm
L’enfance meurtrie de Louis-Ferdinand Céline Jean-Paul Mugnier, L’Harmattan, 2000
Jean-Paul Mugnier nous fournit dans ce livre, l’écrit et le résultat final
de ses recherches qu’il avait présentées à l’occasion d’une conférence tenue
à la Fondation Kannerschlass, le 14 janvier 1999. Il s’agit d’un travail sur la
vie de Louis-Ferdinand Céline : Jean-Paul Mugnier, en partant de la biographie
de cet auteur, et plus particulièrement de son livre « Mort à crédit », nous
fournit ce qui pourrait être considéré comme une analyse psychologique
littéraire. Il se fonde, non pas sur des entretiens cliniques ou une observation
du comportement d’une personne, comme les cliniciens ont l’habitude de le
faire, mais sur une production romanesque. Il faut imaginer que Céline se
prête bien à cette démarche : provocateur, sarcastique, passionné, sensible,
outrancier, sulfureux, mythomane, il a tout pour être adulé par les uns et
rejeté par les autres. Nous nous posons la question : en se présentant avec
toutes ses contradictions, avec cette personnalité complexe, n’a-t-il pas
voulu fournir du matériel à profusion, un peu comme pour submerger le
lecteur et brouiller les traces. Comme s’il avait voulu soulever un nuage de
sable au point qu’il sera possible de tout dire, en plus de son contraire, et en
mettant le lecteur dans l’impossibilité de rester insensible. En créant cette
confusion, Céline se soustrait au monde du commun des humains. La lecture
qu’en fait Mugnier est partisane, sans qu’il s’agisse là d’un reproche ou d’une
limite du travail qu’il fournit. Il part d’un concept qui est celui de la clinique
des familles à transaction violente, et plus précisément des familles dont un
des enfants est victime d’abus sexuels. Il recherche dans les écrits de Céline
les éléments susceptibles d’étayer ce modèle de travail, qui s’est vérifié dans
de nombreuses situations de transgressions sexuelles. La tâche est ingrate,
comme toujours lorsqu’il s’agit de déceler l’impensable dans l’intrication
relationnelle d’une famille ; elle est utopique quand il s’agit de se baser sur
un roman. Mais nous savons que le livre « Mort à crédit » a une valeur
autobiographique par rapport à Céline. En l’écrivant, il s’est pour une grande
partie inspiré de sa propre enfance, et donc il est possible de se déplacer sur
des sentiers plus proches d’événements réels que dans le cas d’un récit
inventé de toute pièce.
« Je ne saurai vous dire ce qui m’incite à porter en écrit ce que je pense »
(Carnet du Cuirassier Destouches, 1913).
Céline, de son vrai nom Louis, Ferdinand, Auguste Destouches, est
né le 27 mai 1894 à Courbevoie (Seine). Son père (Fernand, Auguste
Destouches) était un modeste employé auprès d’une société d’assurances
parisienne et sa mère (Marguerite, Louise, Céline Guillou) venait d’un
milieu de commerçants. Ils avaient tous deux 29 ans. Louis-Ferdinand
Céline est baptisé le lendemain de sa naissance et la marraine sera la grand-mère maternelle. Cette dernière mourra en décembre 1904 : une femme à
laquelle Céline était très attaché et qui lui fournira son pseudonyme d’écrivain.
« Je peux pas dire qu’elle était tendre, ni affectueuse, mais elle parlait
pas beaucoup et ça c’est déjà énorme ; et puis elle m’a jamais giflé !... Mon
père, elle l’avait en haine. Elle pouvait pas le voir avec son instruction, ses
grands scrupules, ses fureurs de nouille, tout son rantanplan d’emmerdé. Sa
fille, elle la trouvait con d’avoir marié un cul pareil, à soixante-dix francs
par mois dans les Assurances. »
Pendant les premières années de sa vie, l’enfant est confié à des
nourrices, d’abord à Voisines, ensuite à Puteaux, près de Paris : « Quand
j’étais plus petit encore, à Puteaux, chez la nourrice, mes parents montaient
là-haut me voir le dimanche. Y avait beaucoup d’air. Ils ont toujours réglé
d’avance. Jamais un sou de dette. Même au milieu des pires déboires. »
L’enfance de Céline est celle d’un enfant malheureux, ce qui se
retrouve comme un fil rouge dans tout ce qu’il écrit à ce sujet : « Dans la
journée c’était pas drôle. C’était rare que je pleure pas une bonne partie de
l’après-midi. Je prenais plus de gifles que de sourires, au magasin. Je
demandais pardon à propos de n’importe quoi, j’ai demandé pardon pour
tout. »
Elève très médiocre, ses parents l’envoient faire des séjours
linguistiques en Angleterre, ce qui devait pour la famille représenter des
sacrifices économiques importants. Adulte, il devient militaire, et après
avoir connu un grand patron de la médecine, il en épouse la fille. Il se met à
faire des études de médecine. Il a 38 ans, lorsque paraît son premier livre :
« Voyage au bout de la nuit », un ouvrage qui divise ses lecteurs. Monstrueux
pour les uns qui n’y voient qu’un livre destiné à choquer les lecteurs, chef
d’œuvre humaniste pour les autres, destiné à bouleverser toute la littérature
française. En tout cas, Céline acquiert en peu de temps une très grande
notoriété, et pas seulement en France : c’est Trotski qui préface son livre
(traduit en russe par Elsa Triolet), en mettant en avant le caractère proprement
« révolutionnaire » de ce roman, qui dénoncerait les méfaits du capitalisme.
Fort de son premier succès, Céline publie en 1936 « Mort à crédit », un livre
accueilli avec plus de réserves : les critiques n’y retrouvent pas les messages
sur l’engagement et l’implication qu’ils avaient appréciés dans « Voyage au
bout de la nuit ». Arrêtons-nous là pour ces quelques éléments biographiques
pour revenir au livre de Mugnier, sans néanmoins oublier de citer aussi les
quatre écrits pamphlétaires, antisémites et à ce qu’il paraît d’une violence
inouïe, rédigés entre 1936 et 1941 et qui restent encore aujourd’hui interdits
de publication.
« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté » (Voyage au
bout de la nuit)
Partant d’événements repris dans « Mort à crédit », Mugnier décrit ce
qu’il appelle l’enfance meurtrie de Ferdinand, victime d’agressions sexuelles.
Les comportements symptomatiques de l’enfant, de l’adolescent et de
l’adulte, sont mis en relation avec les tableaux cliniques des victimes de
sévices sexuels à la lumière de ce que nous en savons aujourd’hui. Dans la
dernière partie du livre, Mugnier s’avance à présenter des hypothèses sur qui
pourrait être l’agresseur de Louis-Ferdinand.
Céline meurt le 1er juillet 1961.
Répugnant ou attirant, il aura tout fait pour être aimé ou haï : jamais
il ne laissera ses lecteurs indifférent, et l’intérêt de Jean-Paul Mugnier est
bien là pour en apporter la preuve. Victime, Céline a toujours voulu l’être :
enfant martyr ou citoyen blessé par l’ingratitude de ses compatriotes. Céline
est intouchable comme le deviennent parfois les victimes, dont les cicatrices
sont comme la mémoire indélébile de leur souffrance; victimes emblématiques
et fascinantes parce qu’elles sont dans notre regard le miroir et le garde-fou
du déséquilibre que chacun porte en son fort intérieur. Céline redevient
encore une fois victime maintenant, quarante ans après sa mort.
Dans un courrier daté du 15 mars 1946, alors qu’il est emprisonné à
Copenhague, il écrit à son avocat en citant cette « pensée terrible de
Chateaubriand : Le malheur seul peut juger le malheur, les sentiments de
la prospérité sont trop grossiers pour comprendre rien aux sentiments si
délicats de la détresse ». Et un peu plus loin : « Dans le malheur il faut raser
les murs et ne sortir que la nuit, (…). »
Céline me rappelle la légende de cet homme connu pour la laideur de
son visage déformé et son mauvais caractère. Il avait appris à vivre avec la
jouissance que lui procurait la réaction des personnes qu’il rencontrait. Par
moment, il se marginalisait en prenant goût à sa solitude, et errait dans le
désert. S’il n’était pas dans le désert, il prenait plaisir à des rencontres qui se
déroulaient toujours selon un même schéma. Il ne perdait jamais une
occasion pour provoquer et anticiper la réaction de répugnance dont il se
sentait l’objet. Monstre, il l’était devenu parce que personne n’avait pu
toucher et construire son intimité : il ne connaissait pas la différence entre
« être » et « apparaître » . À défaut d’être aimé, il vaut mieux être rejeté
qu’ignoré. Il avait appris à vivre avec cela : c’était sa façon à lui de garder
le contrôle, car maîtriser la réaction d’autrui l’éloignait de la reconnaissance
de son handicap. Un jour, dans le désert, il trouve un objet luisant dans le
soleil, enfoui à moitié dans le sable. C’était un miroir, un objet qu’il ne
connaissait pas. Il le prit dans les mains, l’inspectant de toutes parts. Et il y
vit un visage, son visage, qu’il ne connaissait pas et qu’il ne reconnaissait pas
à cette occasion : effrayé, il laissa tomber le miroir en le cachant sous le sable.
Prenant l’immensité du désert comme témoin, il chuchota – avec un profond
soupir, plein de compassion – qu’il n’était pas étonnant qu’on abandonne un
tel objet.
Gilbert Pregno (Psychologue, Directeur à la Fondation
Kannerschlass, Grand Duché du Luxembourg)