Accueil Encyclopédies de poche Ouvrage Chapitre

Le droit de la bioéthique

2009


ALERTES EMAIL - COLLECTION Repères

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette collection.

Fermer

Chapitre précédent Pages 3 - 12 Chapitre suivant

I. La réalité géographique et sociale

1. Le monde nilotique

1

L’Égypte est toute la terre arrosée par le Nil, et sont Égyptiens tous les peuples qui habitent au-dessous d’Éléphantine et boivent l’eau de ce fleuve, proclama un jour l’oracle d’Amon (Hérodote II, 18). Le Double Pays, comme l’appelaient les anciens Égyptiens, filiforme dans le Sud, avec ses 950 km de vallée étroite, s’épanouissant au nord dans le Delta, sorte de triangle fertile de 200 km de côté, est un joyau fertile enchâssé dans des déserts de sable et de rochers. À l’est, le désert minéral se prolonge par l’étendue liquide de la mer Rouge. À l’ouest, au-delà de la chaîne des Oasis, c’est l’infini du grand désert libyque et du Sahara. Au sud, le désert nubien enserre étroitement le fleuve barré par une série de cataractes. Au nord, enfin, une zone de marécages, infestée d’animaux dangereux et de brigands isole le pays de la mer Méditerranée.

2

L’existence de l’habitant de la Haute-Égypte se déroule dans un paysage fortement orienté, avec le fleuve coulant vers le nord, les deux horizons ocre des déserts arabiques et libyques derrière lesquels surgit puis disparaît le disque solaire, chaque matin et chaque soir. Contrastant avec les jaunes et rouge pastel des déserts, la bande fertile qui suit le fleuve étale des teintes tranchées : noire au moment des labours, vert éclatant et lumineux lorsque croissent les cultures, jaune chaleureux lorsque le blé est mûr. Au centre, le ciel se reflète dans le large ruban liquide du Nil, venant du sud et coulant vers le nord. Source de fertilité, il est aussi une voie de communication unissant l’ensemble du pays. Les administrateurs en tournée se déplacent en bateau et leur navire devient une sorte de ministère flottant. Les berges constituent une zone marécageuse très riche en poissons et en gibier d’eau. Là viennent nicher les oiseaux migrateurs. Sur les bancs de sable, les crocodiles attendent. Les hippopotames se prélassent dans les eaux boueuses de la rive. Plus loin, ce sont les terres basses, les terres-pehou, les premières atteintes par l’inondation, puis les terres qui restent hors de l’eau pendant une grande partie de l’année. Un réseau de canaux d’irrigation strie la plaine fertile. L’eau est omniprésente, même pendant les périodes d’étiage. Il suffit de creuser un trou de quelques mètres en n’importe quel point de la plaine pour atteindre la nappe phréatique, sorte de Nil souterrain imprégnant le sol. Dans le Delta, les vastes étendues vertes et noires des cultures sont ponctuées de buttes sableuses occupées par les cités et de marais impénétrables. De juin à novembre, la crue transforme le pays en une étendue liquide d’où émergent les villes et les digues.

3

La lisière du désert marque brutalement la limite entre le monde ordonné et nommé de la plaine fertile et les vastes étendues informes et inorganisées de sables et de rochers stériles. Là, quelques bouquets de sycomore procurent une ombre salvatrice au paysan et à sa vache. Quelques laisses d’eau occupent les points bas de cette zone de la vallée, éloignés du fleuve et recevant donc moins de limon. À la tombée du jour ces points d’eau sont visités par les lions, antilopes, oryx et autres animaux du désert.

4

La grande uniformité de ce paysage, qui se répète inlassablement d’Éléphantine au Delta, est un autre trait spécifique de l’Égypte. Quelques points de la vallée bénéficient cependant d’une situation géographique particulière. C’est le cas d’Éléphantine, sur la première cataracte, là où le fleuve se fraye un chemin à travers les amoncellements des rochers de granit. Bien plus au nord, Coptos est le point de départ d’une piste conduisant à la mer Rouge et traversant une importante zone de carrières (Ouadi Hammamat). À partir de Hou, une piste permet d’atteindre les oasis occidentales. Un peu au sud de Memphis, la dépression du Fayoum, irriguée par une dérivation du Nil, forme une unité géographique à part. Enfin, il y a les régions frontières, les marches occidentales du Delta, naturellement mal protégées mais donnant sur des régions peu peuplées. En revanche, la frontière orientale, point de passage vers l’Asie et le monde moyen oriental, est défendue par des zones lagunaires dont les passages sont relativement faciles à contrôler. Au sud, le trafic fluvial venant de Nubie, avec ses produits africains et l’or des mines du désert nubien, est contrôlé à Éléphantine.

5

C’est dans ce paysage que l’Égyptien puise images et métaphores pour décrire l’Univers animé par les dieux.

2. Paysages et dieux

6

Une lionne rôde autour d’une laisse d’eau en forme de croissant au pied d’un cône de déjection dévalant d’une falaise du désert. C’est la déesse Sekhmet, celle qui parcourt le désert de sa fureur, la déesse « lointaine » qui, apaisée, est venue se désaltérer dans les eaux de l’Icherou. Un des souhaits du défunt est de prendre une collation, agréablement assis à l’ombre d’un arbre, sous la protection de la déesse-vache Hathor, dame de la joie. Dans un chapitre des Textes des sarcophages, crocodiles et lionnes, animaux redoutables et redoutés, approvisionnent la chapelle du défunt : les crocodiles-Sobek qui pêchent pour elle les poissons. Cette ambivalence est caractéristique de la pensée égyptienne. Plongé dans un milieu naturel dont il dépendait entièrement, l’Égyptien concevait la nature comme un tout immuable, dont les composants étaient nécessaires. Le bouvier traversant une laisse d’eau avec son troupeau craint certes le crocodile, mais la présence de l’animal relève de l’ordre des choses. L’association naturelle et permanente de l’animal avec un milieu liquide riche en gibier et en poissons en fait aussi le signe d’un environnement aquatique où la nourriture est abondante. Ainsi, le crocodile, comme d’autres animaux dangereux en Égypte ancienne, est un être ambivalent. À l’époque tardive, le crocodile de Coptos, rapide de course, est une forme de Geb, divinité de la terre, mais aussi celle du destin car la vie et la mort sont entre ses mains. Mais ni le crocodile, ni le serpent, ni même le scorpion, malgré la crainte qu’ils inspirent, ne sont considérés a priori comme des incarnations néfastes. D’ailleurs, il en est encore ainsi dans l’Égypte d’aujourd’hui, du moins pour le serpent souvent aussi respecté que craint. En revanche, dans le mythe, vaste description du monde à travers un langage métaphorique, les cas toujours possibles de perturbation de l’ordre sont exprimés à travers l’image de ces animaux, notamment le serpent.

3. Les désordres des eaux, du ciel et des hommes

7

En réalité, la grande angoisse des Égyptiens est la perturbation de l’équilibre naturel et social. La maladie, la mort, événements tragiques mais dont les conséquences sont purement individuelles, appartiennent malgré tout à l’ordre des choses et sont le fait de divinités ambivalentes, par ailleurs tout à fait respectables.

8

Il est des troubles bien plus graves, car leurs incidences s’étendent à l’ensemble du pays, donc de l’Univers. Malgré sa fertilité et son abondance, l’Égypte est un pays dont l’économie reste fragile. Les échanges de denrées alimentaires, difficiles à conserver, se font localement, au moyen du troc ou du don réciproque. L’institution pharaonique, dans laquelle il faut inclure les temples, entretient les moyens de production et gère un système de redistribution des surplus. La cohésion sociale est assurée sous la houlette de Pharaon par un consensus idéologique, le concept de Maât, récemment étudié par J. Assmann.

9

Si le Nil ne vient pas en son temps la famine s’installe dans le pays, et tous en pâtissent, sujets, gouvernants et même les dieux : On restreint les offrandes aux dieux et par millions les hommes périssent (Grand Hymne au Nil, chap. ii). À l’inverse, une crue trop puissante peut amener de sérieux désordres : villages détruits, temples envahis par les eaux. Ainsi, la crue destructrice de 756 avant J.-C. consterna les Thébains : Hâpi vient selon ton ordre, doit-il inonder ta demeure ?

10

Assez curieusement, les tremblements de terre ne sont pas ressentis comme une catastrophe, mais expriment le frémissement d’allégresse de la terre devant la présence divine. Parmi les dérèglements du monde, il y a les orages. Ceux-ci sont relativement rares en Haute-Égypte, mais assez réguliers. On y observe de faibles pluies annuelles mais aussi, tous les cinq ou sept ans, des précipitations bien plus importantes. Ces pluies sont parfois considérées comme un signe de la sollicitude des dieux pour le roi régnant, mais parfois elles provoquent de grands dégâts. La pluie dans le désert est particulièrement dangereuse, car elle transforme les ouadi en torrents furieux et dévastateurs déferlant dans la vallée.

11

Sous Ahmosis une telle catastrophe frappa la nécropole thébaine. Le roi venu en hâte constate les dégâts : des caveaux avaient été endommagés […] des pyramides s’étaient effondrées, et fait distribuer vivres et vêtements aux sinistrés. Ahmosis a agi selon Maât.

12

L’ordre de la nature est le reflet de l’ordre politique : tout verdit de me voir, proclame Ramsès II sur une stèle d’Abou Simbel. Aussi l’instabilité politique perturbe-t-elle le bon fonctionnement de la nature. Selon le devin Néferty, dans les temps d’anarchie à venir (fin de l’Ancien Empire), les animaux du désert boiront aux fleuves d’Égypte, ils prendront le frais sur leurs rives, en l’absence de quelqu’un qui les fasse fuir.

II. L’homme

13

En Égypte ancienne, la différence entre les hommes et les dieux est d’ordre quantitatif plus que qualitatif. Les uns se meuvent dans un réel à l’échelle humaine, les autres, doués d’un immense pouvoir, agissent dans le vrai et à l’échelle de l’Univers ; mais les uns comme les autres appartiennent à la même création. Ils sont composés des mêmes éléments supports de leur existence dans le sensible comme dans l’imaginaire. La connaissance de ces composants et de leur rôle à travers le modèle humain est indispensable pour comprendre le fonctionnement du monde divin.

1. L’homme dans la création

14

Dans un récit du Nouvel Empire, Rê est le créateur du ciel et de la terre, du souffle de vie, du feu, des dieux, des hommes, du bétail, des troupeaux, des serpents, des poissons. D’autres textes montrent le démiurge créant les hommes avant les dieux sans que cette antériorité ne leur procure un privilège notoire. Les hommes des récits de la création ne sont pas des individus ni même des hommes et des femmes, mais une catégorie du vivant. En se reproduisant, ils participent de la création continue, apparente dans le monde du réel dont ils sont un élément. Les textes cosmogoniques ne leur attribuent pas de pouvoir particulier sur le monde animal et végétal, sinon pour assurer leur subsistance : Rê a créé pour eux les végétaux et le bétail, les oiseaux et les poissons pour les nourrir (Mérikaré 131). Bien au contraire, l’homme est volontiers considéré comme le troupeau du dieu dans le sens pastoral du terme. Face à la divinité, les animaux ont un statut proche de celui de l’homme. En dehors de cadres imposés par Maât, le principe de l’ordre social, dont Pharaon est l’unique dépositaire, seuls les dieux disposent de la vie humaine. Par la mort, l’Égyptien franchira définitivement la frontière séparant le sensible de l’imaginaire. Il rejoindra le monde des dieux où, après avoir retrouvé une nouvelle intégrité grâce aux rituels funéraires, il exercera des pouvoirs nouveaux et jouira de facultés qui lui étaient inconnues.

2. L’homme du réel

A) Le corps et son ombre

15

L’être vivant possède un corps djet qui lui est propre, parfois aussi appelé haou ou khet termes signifiant à l’origine « membres » et « ventre ». Lorsque les divers éléments de l’homme sont dissociés par la mort, le corps inerte, destiné à reposer dans le monde inférieur, est appelé khat. Certains textes utilisent un vocabulaire sans complaisance appelant « bois » le corps rigide et desséché déposé dans le sarcophage. L’ombre-chout, sorte de rayonnement mobile et silencieux du corps, fait partie de l’intégrité physique. Après la mort elle acquiert une sorte d’indépendance, son rôle n’est pas très clair et semble associé à l’activité sexuelle. Aux périodes tardives, elle se confond assez vulgairement avec les fantômes et les esprits.

B) Le cœur

16

Par son cœur ib, l’homme est capable de ressentir. Siège de l’émotion et des sentiments, le cœur est l’organe sur lequel agissent les dieux. Une très large gamme de sentiments s’exprime par l’image du cœur : par exemple la joie (largeur de cœur), le courage (épaisseur de cœur), l’angoisse (étroitesse de cœur), et bien d’autres encore, sans oublier « celui qui avale son cœur », discret devant son inférieur ou dissimulateur devant une instance supérieure. Devant le tribunal divin, le défunt implore son cœur, siège de la mémoire : Ne te lève pas contre moi en témoignage. Le cœur est également la résidence de l’intellect, de la faculté de conception sia. Les paroles du cœur sont les pensées, et l’homme sans cœur est avant tout un imbécile. L’inconscience et l’évanouissement guettent celui dont le cœur s’éloigne. Siège de la décision, il est aussi celui du libre arbitre et donc des tentations. Ne te jette pas dans les bras de ton cœur, recommande le maître à l’élève qu’il soupçonne de manifester plus de goût pour le cabaret que pour les salles d’étude.

C) Le nom

17

Assurément, sans nom l’homme n’est rien. Par l’attribution d’un nom, l’homme devient un individu, différencié, repérable, faisant partie d’un ensemble par ses attaches, mais possédant une personnalité, une identité reconnue et un destin. L’efficacité d’un rite ne peut être assurée que si le bénéficiaire est nommé. Hommes et dieux sont tributaires des rites, et la connaissance des noms des êtres est la condition essentielle pour agir sur le monde. Pétosiris implore les visiteurs de son tombeau : Prononcez mon nom d’un cœur sincère, lisez les inscriptions, célébrez les rites en faveur de mon nom.

18

La puissance potentielle du nom est aussi un facteur de vulnérabilité. Les magiciens et autres ritualistes pas toujours bien intentionnés n’ignoraient pas le pouvoir attaché à la connaissance du nom. En le modifiant, ou en l’utilisant dans des rituels aux fins parfois inavouables, il était facile d’attenter à l’être désigné ou encore de dévoyer un être de l’imaginaire. Enfin, effacer le nom d’une personne sur ses monuments équivalait non seulement à effacer son souvenir dans ce monde, mais aussi à le priver de subsistance dans l’autre.

3. L’homme de l’imaginaire

A) Le ka

19

Dans les scènes de naissance royale du temple de Louqsor, le nouveau-né est suivi d’un doublet portant sur la tête un symbole constitué de deux bras dressés et appelé « ka ». Pendant longtemps on a traduit ce terme, attesté dès les périodes les plus anciennes, par « double ». On a même voulu y voir une sorte d’ange gardien ou encore de corps spirituel évoluant dans la tombe. Le « ka » est une force vitale comprise non pas comme une puissance globale et théorique, mais comme la vie de chacun, à l’échelle de l’individu différencié. Le roi préside à tous les kaou vivants. La notion de ka s’appuie sur une observation physiologique très simple. L’entretien de la vie de chaque être implique l’obligation de se nourrir. Il y a donc dans la nourriture un élément, une force qui maintient la vie, qui permet la croissance, une puissance qui accompagne un être au long de ses âges. Au Moyen Empire apparaît un mot « kaou » signifiant « nourriture ». Cesse-t-on de se nourrir, et la vie s’arrête. Le ka est la force créatrice qui, nichée dans l’homme, construit et entretient son corps. Tu es mon ka qui est dans mon corps, le Façonnateur (Khnoum) qui rend sains mes membres (Livre des morts, 30B). Il est donc naturel que le ka soit en rapport avec le bien-être : à ton ka déclare la servante présentant une coupe à un convive. Par extension temporelle, le ka peut être le siège du désir : Le bon vouloir (ka) du roi. Les quatre félicités de l’existence auxquelles aspirent les hommes de mérite (richesse, longévité, fin de vie heureuse et postérité) sont personnifiées par quatre kaou. À l’inverse, le ka d’un homme peut pâtir de ses excès : L’avide porte atteinte à son ka. Sorte de reflet de la vitalité et de la santé morale d’un individu, le ka est fondamentalement personnel et, souvent, il se confond avec le nom « ren », ou même à l’époque tardive avec le Destin, marque de différenciation temporelle.

20

Lorsque l’homme meurt, son ka, sorte de capital de vie thésaurisé pendant son existence terrestre, franchit la limite du monde imaginaire. Au-delà de cette brutale dislocation de son être, l’individu subsistera par son ka. Le défunt, celui qui s’est uni à son ka ou plus exactement celui dont l’existence est devenue celle de son ka, garde la faculté d’entretenir sa force vitale grâce à la vie contenue dans les aliments de l’offrande funéraire présentée à son nom.

21

Le ka, potentialité statique de subsistance et de vie, a été une première réponse des Égyptiens au défi de la vie et de la mort. Mais dès lors que la pensée évoluait dans un espace au-delà du sensible, il fallait résoudre la question du passage entre ces deux faces du monde.

B) Le ba

22

Cette fonction est assurée par le ba. On a souvent traduit abusivement ce terme par « âme ». Le ba est par essence un élément de mobilité qui permet le passage d’un monde à l’autre. C’est donc le ba qui vient à l’appel des officiants célébrant le culte, qu’il soit divin ou funéraire, c’est lui aussi qui va franchir le seuil de l’imaginaire pour habiter le corps de rechange qu’est la statue. En mourant, l’homme va à son ka, mais il ne va pas à son ba puisque celui-ci est une faculté dynamique, et non un état statique.

23

À l’Ancien Empire, seul le roi défunt possède cette extraordinaire faculté de déplacement. Plus tard, le particulier pourra aussi profiter des vertus du ba. À partir de la XVIIIe dynastie, le ba est représenté sous la forme d’un oiseau à tête humaine, image éloquente pour exprimer à la fois sa mobilité et son statut d’élément de la personnalité. Après la mort, le corps reste dans la Douat (monde inférieur), tandis que le ba s’envole pour rejoindre le ciel. Il fréquente les lieux terrestres qui lui sont réservés ou connus (chapelle funéraire, demeure terrestre). Grâce au ba le défunt peut prendre des formes (irou) différentes, à la suite de transformations (kheperou) et au besoin endosser une personnalité fonctionnelle complète et douée de mémoire.

La notion de ba relève de l’éthologie humaine. Serge Sauneron avait montré l’existence d’un verbe ba signifiant « être immanent, être présent, efficient en un endroit ». Le substantif pluriel baou (les âmes-ba) désigne la colère. Ce collectif rend, semble-t-il, l’indétermination d’une forme d’énergie mobile brute, opposée au ba, forme d’énergie mobile mais propre à une individualité nommée. En terme d’éthologie, ces baou, préliminaires à l’acte violent, sont les signaux d’une disposition à attaquer. Ils agissent à travers l’espace, effectuant une sorte de transfert d’énergie : le regard courroucé et l’expression faciale agressive provoquent chez le récepteur une forte émotion. Les ennemis de Thoutmosis Ier sont aveuglés par les baou de Sa Majesté.

24

Autres baou redoutables sont les écrits. Qu’il s’agisse d’un rituel ou d’une formule magique, l’écrit se résout en paroles dont l’efficacité traverse la frontière entre les deux mondes. Cette faculté n’est qu’une extension de l’effet des mots : prononcés, ils traversent l’espace et provoquent une émotion, voire une réaction matérielle chez celui qui les entend. La notion ba implique un transfert d’énergie efficace à travers l’espace sans contact physique.

C) L’esprit-akh

25

Ô les dieux, les hommes, les esprits-akh vénérables, les morts, allons en adoration, exaltons ses baou. Dans cet hymne à Sobek du temple de Kom Ombo, les esprits-akh figurent après les dieux, entre les hommes et les morts. Ils sont connus dès l’époque thinite. La racine akh recouvre la notion d’efficacité, mais signifie aussi « lumineux ». Dans les Textes des pyramides, le roi défunt devient un esprit-akh céleste. L’esprit-akh est un être de pouvoir occasionnel, et non pas un état (ka) ou une faculté (ba) commun à tous. E. Hornung le définit comme une forme d’existence transcendante parfaite. Mais que l’on ne s’y trompe pas, cette perfection est hors de toute morale : ces esprits lumineux peuvent être redoutables. C’est probablement un esprit-akh qui est la cause des tremblements qui agitent la malheureuse dame Taditpabik : Si tu ne retires pas ton venin d’elle, je t’écarterai des esprits-akh, menace le magicien qui n’hésite pas à brandir l’ultime menace : Le feu jaillit contre ta tombe, le feu jaillit contre ton ba. Car les esprits-akh dont la tombe n’est pas entretenue ou dont le culte n’est pas assuré peuvent devenir de dangereux « errants ». S’ils sont connus on les apaise en leur écrivant et en déposant la lettre dans leur tombe. Le mot copte dérivé de l’ancien akh signifie « esprit, démon ». Tel n’était pas le statut des esprits-akh qualifiés de « parfaits » (akh-iqer). Ces personnages bien connus à Deir el-Médineh, morts en odeur de sainteté, ont reçu un culte de la part de leurs descendants.

Fig. 1. – 1.-3. Corps-djet, -khet, -haou ; 4. Cadavre-khat ; 5. Ombre-chout ; 6. Cœur-ib ; 7. Nom-ren ; 8. Ka ; 9-10. Oiseaux-ba ; 11. Les baou ; 12. Esprit-akh.

Plan de l'article

  1. I. La réalité géographique et sociale
    1. 1. Le monde nilotique
    2. 2. Paysages et dieux
    3. 3. Les désordres des eaux, du ciel et des hommes
  2. II. L’homme
    1. 1. L’homme dans la création
    2. 2. L’homme du réel
      1. A) Le corps et son ombre
      2. B) Le cœur
      3. C) Le nom
    3. 3. L’homme de l’imaginaire
      1. A) Le ka
      2. B) Le ba
      3. C) L’esprit-akh

Pour citer ce chapitre


Chapitre précédent Pages 3 - 12 Chapitre suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback