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Dialogue

2005/3 (no 169)

  • Pages : 144
  • ISBN : 2749204291
  • DOI : 10.3917/dia.169.0085
  • Éditeur : ERES


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« Si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur…

il faut des rites. »

St Exupéry (Le Petit Prince)
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Alors que la psychanalyse – qui s’intéresse de très près aux phénomènes intrapsychiques individuels – s’est depuis quelques années judicieusement ouverte dans nos institutions sur le travail de groupe en référence aux recherches de Pichon, Rivière, Kaës, Anzieu ou Rouchy et depuis quelques décennies sur la famille (Eiguer, Ruffiot, Lemaire…), avec les résultats probants que l’on connaît, la formalisation du cadre est restée à peu près la même. Le cadre thérapeutique est essentiellement défini à partir de la demande du ou des patients et de leur démarche, vers une consultation ou un dispensaire, garants d’une certaine neutralité et à même d’évaluer et de répondre à l’expression verbale d’un mal être.

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On ne peut bien entendu que souscrire à pareil dispositif. Tout paraît se construire autour d’un désir et, si possible, d’un désir de changement. Le thérapeute, pour prendre un terme générique regroupant les fonctions soignantes, attend que le sujet émerge a minima de ses symptômes aliénants et de son mal être pour poser quelques mots sur celui-ci.

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Cependant, « la cure par la parole » est toujours longue – on le sait tous – car les aménagements secondaires et les systèmes de défense mis en place pour le confort et l’équilibre psychique, même précaires, ont bien du mal à s’effacer pour laisser la place à une nouvelle « oxygénation » susceptible d’une possible reconstruction.

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L’objet de mon intervention n’est donc pas de remettre en question ce cadre thérapeutique formalisé mais d’en sortir, quand c’est nécessaire, pour y revenir.

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L’expérience sur laquelle je souhaite m’appuyer est réalisée en Service de soins psychologiques et d’éducation spécialisée à domicile ( SSESAD ). Ce service prend en charge des jeunes entre 3 et 20 ans, qui présentent des troubles de la personnalité et du comportement, et dont la spécificité psychologique est prévalante dans la compréhension des phénomènes d’inadaptation et de souffrance rencontrés.

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Il va de soi que, pour la majorité des personnes, la démarche première d’aller vers le service est acquise a minima (pression scolaire, prise en charge antérieure insuffisante mais préparatoire). Malheureusement, le travail avec la famille et les parents s’avère souvent beaucoup plus difficile que prévu. La « prise en charge » de l’enfant ou de l’adolescent allège la famille de son fardeau psychologique, et la problématisation des interactions intrafamiliales n’est plus toujours possible pour faire avancer le travail de remaniement psychique souhaité par le sujet en souffrance. Ce qui est dénoué d’un côté peut être « reficelé » de l’autre et les phénomènes d’alliance et d’identification restent alors prévalants dans le cheminement du sujet. Guérison et conflit de loyauté s’opposent fréquemment.

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Parfois, l’adhésivité psychique de l’enfant au surmoi parental est si grande que la démarche psychologique se révèle impossible, et qu’il y a lieu de préconiser un relais éducatif ou pédagogique avant de proposer une démarche thérapeutique classique.

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C’est pourquoi, afin d’éviter l’arrêt du travail clinique entrepris et pour remobiliser la famille, il est parfois nécessaire, dans certains cas, d’aller au domicile. Dès l’instant où cette démarche est possible un autre type de travail peut être sérieusement envisagé. Si cette pratique n’est pas nouvelle, il semble qu’elle ait du mal à être acceptée par bon nombre de psychologues qui, souvent par méconnaissance, jugent la démarche intrusive ou trop sociale, peu conforme à leur représentation éthique idéologique ou culturelle.

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On parle alors d’intrusion, de soumission à la réalité du sujet, d’impossibilité de penser. La seule intrusion à craindre est, me semble-t-il, celle que les intervenants perçoivent généralement pour eux-mêmes. Projection identificatoire qu’il faut comprendre et analyser pour mieux cerner l’intérêt de cette démarche thérapeutique.

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Il est évident que ce travail à domicile, qui évite de dissocier le travail thérapeutique avec l’enfant de son contexte familial et parental, doit s’appuyer sur un projet institutionnel porteur de cette démarche.

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Sans quoi, il n’y a de désir personnel que celui du thérapeute et aucun support ne pourra valider et légitimer cette intervention. Les SSESAD sont garants de cette procédure éventuelle, puisque le terme « domicile » est intégré à leurs missions.

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Il est maintenant assez banal de constater que les enfants des consultations sont les porte-voix de leur milieu d’origine. Le désir qui les soutient et « accomplit l’action, subit aussi les nœuds inconscients de leur groupe d’appartenance » (Rosa Jaitin).

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Ne pas tenir compte de cette appartenance, c’est négliger les liens intersubjectifs et constitutifs de la personnalité, au sens de garants de l’héritage culturel et familial.

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« Porte-voix » qui se constitue en amont du langage codé et qui se situe dans cette zone d’indifférenciation, « Moi, Non-Moi », avant de devenir porte-parole, selon la définition de Piéra Aulagnier et de Kaës, où la mère a un rôle prépondérant dans les multiples identifications qui s’offrent à l’enfant.

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Si je souhaite introduire ce travail thérapeutique à domicile comme préalable, dans certaines situations plus ou moins figées et bloquées, c’est que celles-ci se situent faute de tiers symbolique et séparateur à un niveau global, familial et « maternel ». Là où la fonction contenante s’impose au sujet à travers la trace archaïque de ses premières inscriptions identificatoires.

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Non pas que le père n’en fasse pas partie, mais force est de constater que, dans la majorité de nos situations, il ne viendra réellement ou symboliquement que plus tard, à l’endroit où le cadre thérapeutique et familial permettra d’ouvrir une brèche, donnant accès à sa place et au langage. Ces deux exemples pourront illustrer, je l’espère, mon propos.

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Bien entendu, dans cette proposition de visite à domicile, il n’est pas question ici de se situer comme conseiller ou travailleur social, dont les rôles et les objectifs sont spécifiques et souvent indispensables. Il s’agit plutôt de reconnaître le lieu d’intervention comme espace psychique où se joue un certain nombre de phénomènes intersubjectifs. D’où la fonction psychique contenante du thérapeute qui, à travers sa présence, son écoute et l’empathie nécessaire à ce travail, repère les processus en jeu en facilitant leurs expressions.

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Sans se laisser aller à des interprétations dont la violence pourrait blesser l’isomorphisme familial nécessaire à l’équilibre des membres. Le processus reste l’affaire de la famille et ses effets sont à accompagner, sans à-coup, en prenant soin de préserver le temps nécessaire au changement.

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Cependant, avant cet exercice forcément impliquant, il paraît indispensable que ce travail à domicile soit effectué après la mise en relief de ce qui contrarie une prise en charge classique en consultation.

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Une visite à domicile est un acte qui ne doit pas se substituer à un travail plus conventionnel. Il est là pour aider, soutenir et favoriser une démarche d’autonomie de personnes en difficultés. D’où la nécessité, au préalable, de faire le point en équipe ou en supervision et d’en parler régulièrement au cours des différentes réunions appropriées.

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Le rôle de la visite à domicile a une fonction de contenance de la souffrance familiale et parentale. Il ne s’agit surtout pas de disqualifier le père ou la mère mais, au contraire, pour reprendre le concept de D. Houzel, de soutenir « la compétence parentale » et d’optimiser les efforts des parents pour les aider à comprendre ce qui provoque un mal être ou un dysfonctionnement au sein de la famille. On sait bien que les identifications de l’enfant s’élaborent progressivement et que le Surmoi des parents va constituer un repérage structurant mais aussi, dans certains cas, particulièrement figeant, et occultant tout désir de découverte et de créativité. Attitude particulièrement violente quand l’enfant est en échec ou présente un comportement opposé ou très différent des représentations familiales.

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C’est pourquoi, soutenir la compétence parentale, c’est reconnaître que celle-ci est respectable quand les parents cherchent les moyens qui concourent à la réussite de leurs enfants, même si ceux-ci sont encore inappropriés (en y excluant la violence).

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Pour autant, il n’est pas question pour le thérapeute d’abandonner son esprit critique (le choix des mots et les mimiques du visage sont des outils de communication essentiels), ni d’être en collusion avec les mécanismes de défense des parents.

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Le concept d’attention inconsciente (D. Houzel) correspond ici à la capacité du thérapeute d’être surpris à son insu et de mettre du lien entre ce qui est dit par les parents, lors des premières consultations, et ce qu’il perçoit dans l’échange et la circulation des propos au sein de la famille, sur son lieu de vie. Évidemment, le rôle du transfert reste ici aussi primordial dans ce travail intra-muros au domicile, et les attitudes contre-transférentielles du ou des thérapeutes seront à analyser avec soin, car optimisées et suffisamment travaillées, elles serviront de levier dans les processus de compréhension et de changement éventuel dans la communication familiale.

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Il est parfois évoqué le fait que l’intervenant à domicile est bombardé par la réalité socio-familiale qu’il rencontre. C’est vrai qu’au cours des premières visites, le cadre de vie a un effet sur la sensibilité du thérapeute. Le fusil accroché au-dessus de la cheminée, la télévision branchée sur Les feux de l’amour, la photo des membres de la famille ou la table pas encore débarrassée, viendront s’inscrire sur l’écran conscient ou préconscient du thérapeute. « Balayage du regard flottant sans privilégier un élément plutôt qu’un autre » (J. Lemaire, conférence Psyfa), mais qui peut introduire un acte de parole.

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Fonction scopique qui, parallèlement à l’écoute, aide la famille à trouver les mots pour parler de ce qui donne sens à sa démarche d’aide. Regard clinique qui se pose pour mieux rebondir sur la parole qu’il introduit. Un regard qui écoute et un regard qui parle : « L’expérience clinique représente alors un moment d’équilibre entre la parole et le spectacle », écrit Foucault.

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Le « décor » est différent du cadre institutionnel, il agit en présence du thérapeute comme fonction contenante, laissant émerger les idées, favoriser la parole et protéger ses acteurs.

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En effet, si le psychologue se rend à domicile, c’est bien parce qu’il y a, de la part des intéressés, peur, crainte, résistance à tout changement, même si ce dernier paraît comme éminemment souhaité :

« Monsieur, je souhaite que tout redevienne comme avant », me disait une mère de famille qui voyait sa fille aînée partir vers des horizons non maîtrisables par rapport à ses représentations familiales idéalisées.

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C’est dire que la visite à domicile thérapeutique nécessite l’accord explicite de la famille pour accepter le dispositif et le protocole mis en place.

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Lors d’un ancien article dans la revue des psychologues, nous disions que le psychologue qui se rendait au domicile de l’enfant ou de l’adolescent n’en était que l’invité.

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Je modifierais en partie cette vision.

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Néanmoins, dans un premier temps, il semble indispensable de l’accepter comme telle. Car, si la famille accepte votre passage, c’est qu’implicitement elle a besoin de vous mais qu’elle veut garder tout contrôle de la situation. Elle est sur son terrain, et veut rester maître du jeu et du tempo. Vous êtes vous-même dans un état de vulnérabilité qu’il faut admettre et optimiser, et qui n’a rien à voir avec le cadre sécurisant et habituel de la consultation.

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Mais c’est à partir de là que le transfert va progressivement agir et que le thérapeute va pouvoir commencer un travail psychologique avec l’ensemble du groupe. Dans le cadre de la rencontre identificatoire et au domicile des parents et de la famille, les processus transférentiels vont prendre toutes leurs valeurs.

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Tout se joue là : la poursuite ou l’arrêt de la prise en charge, l’acceptation ou le refus de l’aide proposée.

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Ce qui paraît fondamental dans ce cadre, c’est que l’enfant n’est plus seul à porter le symptôme, tous les membres présents y participent inconsciemment dans un jeu interactif, même si les projections ont encore pour cible ce patient désigné, porte-parole du groupe.

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L’expérience montre que, dans la majorité des cas, la mère est la pierre angulaire de la contenance familiale ; référence groupale à laquelle le thérapeute a affaire et qu’il perçoit souvent comme ciment de la famille. Si celle-ci est entendue, comprise et soutenue, elle permettra au sujet enfant de revivre symboliquement, à travers ses paroles en présence du tiers thérapeute, une situation archaïque jusqu’ici voilée ou interdite. Ce n’est qu’après l’écoute de la souffrance de la mère et des plaintes familiales à l’égard de l’enfant symptôme, que pourra émerger l’ébauche d’une imago paternelle, non dans sa toute-puissance phallique et dévastatrice, mais dans un rôle de séparation, de mise à distance et de langage.

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Il convient de dire qu’au domicile, il ne s’agit pas d’entreprendre, avec la famille, une thérapie familiale mais de comprendre, avec elle, la dynamique des processus interactifs, pour la plupart inconscients, qui engendrent tel ou tel comportement des enfants. Le fait de mieux saisir le rôle que ces derniers jouent dans l’économie névrotique familiale, et de comprendre éventuellement la genèse des troubles présentés, pourra permettre l’ébauche d’une demande d’aide plus classique.

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Dans les SSESAD et les CMPP, s’intéresser aux processus et conflits intrapsychiques d’un enfant ou adolescent non demandeur directement d’un soutien psychologique – mais pour autant non opposé à être accompagné dans sa destinée personnelle – nécessite d’étayer la démarche thérapeutique par une réalité psychosociale familiale. C’est à ce prix que les mécanismes de défense pourront peu à peu s’atténuer au profit d’une meilleure intégration des phénomènes existentiels et d’une adaptation mieux réussie à la réalité.

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L’on a, à maintes reprises, remarqué que l’enfant ou l’adolescent « perturbé » souffrait beaucoup de son contexte familial et parfois social. Il souffre parce qu’il est désigné comme le mauvais objet. Il souffre car il ne répond pas au modèle ou aux attentes parentales.

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Et dans tous les cas qui nous préoccupent, l’intensité du rejet est grande car le contexte social, et scolaire en particulier, met au « banc des accusés » les enfants qui ne réussissent pas. Ce qui a pour effet de culpabiliser très fortement les parents et conduit ces derniers à des attitudes plus ou moins fâcheuses.

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Jean-Jacques Rassial pense que l’acte analytique auprès des adolescents se soutient plutôt d’un « aller chercher » que d’un « laisser venir ».

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Le travail médico-social dans les SESSAD, qu’il soit éducatif, rééducatif ou psychologique, participe à cette expérience hors champ institutionnel. Et si le domicile n’est pas toujours, loin s’en faut, le lieu de la rencontre, il constitue cependant une possibilité tout à fait intéressante et judicieuse, quand les conditions analysées au préalable sont suffisamment adaptées à cette démarche.

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Je vous propose deux situations.

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La première a déjà été évoquée dans le cadre de PSYFA (cf. Enfance et Psy, n° 17).

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Il s’agit d’un jeune adolescent de 12ans, Patrick, orienté sur notre service par la CDES et qui présente un QI de type subnormal avec une capacité verbale assez performante. Des problèmes d’instabilité, associés à des attitudes de séduction et de provocation à l’égard des adultes, sont évoqués par le milieu scolaire.

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Les parents, contraints par l’école à trouver une solution, l’ont amené précédemment en CMPP pour quelques séances, qui, disent-ils, ne lui ont servi « à rien du tout ».

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Cependant, ils acceptent, du fait du comportement très agité à la maison, que nous tentions « une nouvelle expérience en SSESAD », précise la maman.

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Patrick accepte facilement cette aide. Il sait, qu’en relation duelle, il intéresse son auditoire, et son expérience antérieure l’a amené à bien connaître ce qu’un psychologue pouvait attendre de lui.

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Alors que dans un premier temps, avec son accord, je le rencontre sur son lieu scolaire, très vite une deuxième séance proposée est organisée le mercredi dans un bureau extérieur. C’est en même temps, pour Patrick, la possibilité de quitter le milieu familial, pour en amont et en aval de la séance rencontrer ses copains de quartier. Plusieurs rendez-vous étaient proposés aux parents, mais seule la mère les honorait, prétextant que son mari n’était pas disponible avant 21 heures le soir.

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Nous connaissons bien ce type de réaction de la part des parents, les pères étant souvent absents lors des rendez-vous. Nous avons là une mère très « remontée » à l’égard de son fils et qui, à travers une emprise excessive sur ses enfants, a bien du mal à valoriser son mari. En revanche, Patrick ne cesse d’appeler ce dernier à sa rescousse dans ses tentatives de changement, qui s’expriment par de nombreux petits passages à l’acte.

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Le comportement de Patrick se dégradant de plus en plus au collège, madame vient me rencontrer pour m’en faire part, alors que, de son côté, l’adolescent m’avertit qu’elle pense faire cesser le travail psycho-logique entrepris.

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Cette tension associée à une conflictualité intrafamiliale amène Patrick à se dévoiler davantage et à me parler de ses deux sœurs qui prennent « toute la place ». Je sens aussi, du fait de ses absences répétées et de son discours qui semble reprendre celui de la mère, que la fin du travail est proche. Il me met ainsi dans un état d’insatisfaction et d’impuissance, en même temps qu’il réclame encore que je passe chez lui parce qu’il « a autre chose à faire que de venir me rencontrer ».

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Il faut penser aussi que l’intitulé du service « à domicile » – signifiant majeur – pose d’emblée l’indication de cette possibilité. Patrick ne peut s’autoriser à être en mésalliance avec sa famille et sa mère en particulier, qui réclame ce passage un peu par provocation, un peu par intérêt. Pour elle, me faire constater le comportement de son fils à la maison; pour l’adolescent, l’aider à se préserver du risque d’une séparation psychique, non partagée par les siens.

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« S’éloigner du noyau paradoxal indifférencié de la famille » (M. Berger) nécessite au préalable que le tiers thérapeute, à l’écoute de l’expression des dysfonctionnements psychiques familiaux et de leurs fantasmes organisateurs, puisse saisir l’articulation entre les processus intrapsychiques des différents membres.

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Un jour, profitant de l’indisponibilité d’un bureau où je reçois l’enfant, je me présente au domicile après avoir préalablement demandé l’autorisation à la mère de Patrick.

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Elle me reçoit et nous parlons autant du repassage qu’elle est en train de faire que des deux caniches qui viennent me renifler les jambes ou de ses deux filles dont elle a, dit-elle, pleine satisfaction.

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Nous convenons ainsi de plusieurs rendez-vous mais je sollicite la présence du père, ce qui ne s’est réalisé que bien plus tard. Patrick va mieux et les séances individuelles en consultation se passent relativement bien. On ne note plus d’opposition massive ni de désir de rupture.

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Si on ne peut pas parler encore de thérapie psychanalytique, on perçoit cependant que l’adolescent aborde davantage sa vie personnelle et familiale et prend du recul par rapport à l’emprise de sa mère et des injonctions massives. Mais il n’oublie jamais de me rappeler l’intérêt de rencontrer son père.

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Dans ce lieu privilégié, je perçois progressivement la demande de la mère qui se dégage peu à peu de la problématique de son fils, pour aborder un peu la sienne. Au cours de ce type de situation, sans bien entendu bousculer la demande qui émerge, nous invitons généralement les parents à aller consulter, le psychiatre du service, ou un psycho-logue extérieur.

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Mais il s’agit là d’une situation particulière en rapport direct avec le mal-être de Patrick. En effet, la relation de la mère à son fils est entachée par la disparition dramatique (noyade) de son petit frère à elle, qui était sous sa garde, alors qu’elle était adolescente. Un deuil impossible à faire, d’autant que sa culpabilité a été renforcée par son exclusion de la famille de la part de son propre père (le grand-père de Patrick) : « Les hommes sont des salauds », martelait madame…

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Patrick a toujours été présent lors des échanges et, dans cette situation qu’il ne connaissait que d’une façon très parcellaire, il s’est autorisé lui-même à réconforter sa mère qui était dans un état d’émotion important.

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Elle n’en reparlera plus. Un acte de langage avait été ainsi posé.

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Cependant au cours de nos visites, le père était absent, sauf dans le discours du fils et de la mère d’une façon assez critique.

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Il fallut que je vienne un samedi matin pour entendre des coups de marteau portés sur le métal, à quelques pas de nous. Monsieur bricolait dans son garage et, très vite, je me suis retrouvé le masque à souder sur le visage et un chalumeau à la main. Ce fut la première fois que je soudais à l’oxygène. Ne me demandez pas comment la situation a évolué de la position de psychologue en position de bricoleur (que je suis aussi et que j’apprécie autant que le langage des mots) mais c’est ainsi.

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À partir de cet événement, je pus, sans remettre les pieds dans le garage, rencontrer le père, la mère et l’adolescent pendant plusieurs semaines et Patrick se permit enfin de faire un bout de chemin avec moi, en dehors du domicile.

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Pour Berenstein, « l’intérieur de la maison familiale est le témoin de la présentation symbolique des liens inconscients entre ses habitants » (Eiguer, 2004).

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Force est de constater que, de la cuisine, domaine particulièrement maternel dans notre cas, au garage, lieu investi très fortement et exclusivement par le père, il y avait une porte qui séparait réellement et symboliquement ces deux fonctions parentales.

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Le travail à domicile a permis de passer d’une pièce à l’autre, d’un registre indifférencié – la mère, son petit frère disparu et son fils Patrick – à une fonction tiers qui ne demandait qu’à être reconnue – le père – mais qui nécessitait un « brin de soudure… » L’enveloppe familiale, qui contenait mais aussi enfermait, autorisa alors une nouvelle répartition de ses acteurs, sur une scène où chacun put exprimer le rôle qui lui convenait, en relation avec les autres membres de la famille. La mère prit peu à peu du recul par rapport à son omniprésence dans la vie de son fils, pour laisser irréversiblement une place importante au père de Patrick qui ne cessait, malgré un handicap de surdité, d’entendre l’appel de son fils.

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On peut considérer la famille comme une institution, avec ses règles, ses codes, ses procédures mais aussi ses non-dits. Mais l’ob-jet-famille, d’après J.-. P. Caillot et G. Decherf (Gruppo, n° 5), est organisé par le fantasme du corps commun familial. Les fantasmes originaires de la famille vont structurer le développement de ses membres en fonction des multiples identifications qui s’offrent aux enfants. Cependant, quand des secrets de famille et des non-dits occultent le jeu des interfantasmatisations, il est parfois nécessaire pour le groupe de désigner inconsciemment celui qui va servir de bouc émissaire et celui-ci sera alors porteur « de la faute ».

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C’est pourquoi le travail à domicile, toujours sous certaines conditions, permet d’introduire un tiers, réceptacle de ce qui ne peut être évoqué qu’à travers la conjugaison de l’expérience et d’un vécu émotionnel : le « vivre avec », pour nous, thérapeutes, et la capacité de partager le jeu inconscient des partenaires, sans être sous leur emprise.

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Ce n’est qu’après cette position où transfert et contre-transfert agissent de concert que le langage va devenir garant de la mise à distance des affects en jeu. Puis, ce langage transformera progressivement le vécu émotionnel pour se tourner vers un extérieur, qui nécessitera un nouveau code dialectisant, selon les théories lacaniennes « Loi et Désir ». « La théorie du développement affectif comporte pour moi l’histoire complète de la relation individuelle de l’enfant à son environnement particulier », rappelle Winnicott. Le cadre familial est porteur de cette atmosphère, contenant et archaïque à la fois, où le vivre précède le langage.

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Le deuxième cas que je souhaiterais présenter ici a nécessité aussi un travail à domicile pour débloquer une situation qui paraissait sans issue.

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Jean-Pierre est le deuxième enfant d’une fratrie de trois. Il se situe entre une sœur aînée et un petit frère. Les parents, techniciens supérieurs dans une entreprise de télécommunication, présentent la caractéristique d’un couple stable, bien intégré dans le tissu social et professionnel. La famille est catholique pratiquante.

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Ce sont des problèmes d’énurésie et d’inattention à l’école qui ont alerté les enseignants, au début de la classe de CE 2. Jusqu’ici les notes n’étaient pas brillantes, mais sans plus. Nous l’avons connu à son arrivée très passif, plus avec « un goût de rien », disait sa mère, que dans un rejet de la scolarité. Nous avons commencé un entretien avec lui et sa mère (le père refusant toute aide de ce genre), puis des rencontres se sont installées, à raison de deux fois par semaine.

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L’évolution a été spectaculaire pendant à peu près un mois et demi (mars-avril), puis une opposition à toute rencontre s’est installée. Les parents décident d’arrêter la prise en charge (le père refuse toujours de venir consulter pour son fils). Je suis conduit à proposer une visite à domicile, un soir de la semaine.

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Le père m’accueille sans opposition ni satisfaction particulière. Son fils va prendre des cours particuliers avec l’un de ses amis professeur. Je précise que c’est une solution qui est souvent envisagée par les parents, mais qu’une aide pédagogique peut s’associer judicieusement à un travail psychologique. Je m’appuie donc sur une compétence parentale dont l’objectif est la réussite de Jean-Pierre. « Vous faites quoi, au juste ? » me demande monsieur. Je sens que le courant commence à passer entre nous.

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La mère est absente mais Jean-Pierre, qui peine sur ses devoirs du soir, écoute attentivement. Sans entrer dans les détails, j’expose le travail du psychologue. Une écoute qui se situe au plus près des paroles du patient à travers un accompagnement sans réponse prédéterminée, « un peu comme un entraîneur et son athlète », me dit-il. Lui-même, sportif et adepte du pentathlon, entraîne chaque samedi des adolescents qui préparent des compétitions dans cette discipline. La métaphore sportive lui permet de contrôler la situation duelle !

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Au cours de l’entretien dans son salon, il me confie que « c’est ça qui lui aurait fallu » quand il avait 12-13 ans, au moment de la rupture du couple de ses parents. Un psycho-logue qui puisse le comprendre et l’aider à accepter le choix parental qui le dépassait et lui faisait craindre l’avenir. C’est là qu’il a commencé lui-même à désinvestir la scolarité et à redoubler sa classe.

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J’apprendrai aussi que la mère de Jean-Pierre a vécu une forte dépression au moment de la naissance de ce dernier et que son fils avait été très investi par le père, beaucoup plus que la sœur aînée. Plus tard, il a essayé de faire de lui autant un bon écolier qu’un grand sportif. C’est ainsi qu’au moment de l’effondrement scolaire, Jean-Pierre fut inscrit à un club d’athlétisme. Mais l’écolier, très grand pour son âge et très maladroit, s’était fait moquer de lui par les enfants et par son entraîneur qui, sans doute amicalement, l’avait qualifié de « grande sauterelle »…

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Un échec supplémentaire à « soumettre » à son père (sic), dont les coupes sportives étaient en rang d’oignons sur la cheminée, agrémentées de photos de sportifs en habits multicolores.

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Le surinvestissement du père à l’égard de son fils, alors que l’on peut penser que la relation maternelle primaire avait été fortement perturbée (le couple était en pleine crise et pas loin de la rupture au moment de la naissance de Jean-Pierre), était trop conséquent, quoique chargé d’amour, pour que l’enfant évolue à son rythme. La barre étant placée trop haut, Jean-Pierre ne pouvait jamais, jamais être reconnu et félicité par ce papa porté et porteur d’un surmoi trop exigeant et d’une blessure narcissique insuffisamment cicatrisée.

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Peu à peu, notre relation au père, toujours au domicile, a permis que celui-ci relativise ses exigences et comprenne que celles-ci étaient liées, en partie, à ses propres échecs scolaires mais que, grâce à l’affection pour son fils, il pouvait aussi accepter le rythme de développement de celui-ci. S’il n’a pas souhaité faire le pas vers l’institution, il a néanmoins tout à fait admis que Jean-Pierre investisse pleinement le travail psychologique proposé et qui a duré plus de trois années.

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En conclusion et une fois de plus, il ne s’agit pas de remplacer le travail en consultation qui existe pour 80 % des enfants suivis.

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La visite à domicile thérapeutique prend toute sa dimension de soins quand on se rend compte que l’enfant est dans un conflit de loyauté qui l’empêche totalement de progresser psychiquement. La psychopathologie des liens nécessite que l’on s’intéresse à la préhistoire du sujet dans son contexte intergénérationnel et transubjectif. Elle permet de repositionner chaque acteur en soulignant son importance dans la constellation familiale.

85

Il n’est pas question de faire une thérapie suivie à domicile mais de veiller à ce qu’elle soit possible en institution. Travailler à domicile, c’est accepter de sortir de son cabinet, de son bureau à travers une relation empathique où le soignant est suffisamment proche de la famille pour percevoir et vivre ponctuellement ce qu’elle ressent. Mais l’intervenant doit rester aussi suffisamment distant pour ne pas se projeter lui-même dans la situation et parler à la place des membres présents.

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Position qui va faire tiers entre la problématique psychique du sujet désigné et la soumission inconsciente aux phénomènes réels ou sub-jectifs qui entourent et réduisent l’autonomie de ce dernier.

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« Objets sans raison apparente… qui peuvent représenter des secrets familiaux que l’on ne peut ni évoquer ni évacuer ni dépasser » (Eiguer, 2004). C’est bien à travers tout ce matériel, qui a une fonction importante de contenance, que le thérapeute, par petites touches, va aider à reconstituer le puzzle symbolique que les pièces montrent et cachent à la fois, mais qui permettent de mieux comprendre le sens existentiel de la famille.

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Bien entendu, il y a des règles que l’on doit s’imposer (je n’ai jamais partagé ni boisson ni repas mais je sais que dans quelques contextes particuliers, certains ethno-psychologues l’ont fait, avec succès), et s’assurer que les conditions d’accueil sont a minima possibles. Il convient aussi de vérifier que le protocole discuté et décidé en équipe est scrupuleusement respecté. C’est la condition pour que ce travail à domicile puisse libérer l’intervenant de l’emprise familiale, que la famille n’en sorte ni dépendante ni abandonnée et que la scène institutionnelle reprenne ultérieurement sa mission d’écoute et de soins.


BIBLIOGRAPHIE

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  • RASSIAL, J.-J. 1990. L’adolescent et le psychanalyste, Paris, Rivages.
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Résumé

Français

participe et contribue à l’évolution psychique du sujet. L’espace familial et maternel peut réintroduire une image du père dans toutes ses composantes identificatoires et dans sa symbolique de séparation... Les pathologies rencontrées chez les enfants, pris en charge par les institutions médico-sociales, nécessitent des procédures cliniques nouvelles qui concilient autant la prise en compte du contexte social que la problématique de la famille et la souffrance psychique du sujet. Le travail thérapeutique à domicile est une possibilité tout à fait intéressante pour que l’ensemble de la famille

MOTS-CLÉS

  • Famille
  • domicile
  • empathie
  • identification
  • contenant/contenu
  • transfert/contre-transfert

Pour citer cet article

Mercier Christian, « De la visite à domicile thérapeutique à la démarche institutionnelle », Dialogue 3/ 2005 (no 169), p. 85-96
URL : www.cairn.info/revue-dialogue-2005-3-page-85.htm.
DOI : 10.3917/dia.169.0085

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