Dix-septième siècle 2009/2
Dix-septième siècle
2009/2 (n° 243)
192 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782130572626
DOI 10.3917/dss.092.0195
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Vous consultezIn memoriam Hubert Carrier (1936-2008)

AuteurMireille Gérard du même auteur



Très actif encore dans une vie bien remplie, Hubert Carrier, né le 6 octobre 1936, nous a quittés de façon trop rapide le 29 août 2008.

2 Fasciné en 1956 par un cours de René Pintard sur le Cardinal de Retz (et on le comprend !), il avait entamé, sous sa direction, une thèse sur un ensemble volumineux : les pamphlets et libelles de toutes natures publiés durant la période de la Fronde (1648-1653) et regroupés sous le nom générique de « Mazarinades ». Certes, il n’était pas le premier à s’intéresser à cette floraison. Célestin Moreau en avait établi au milieu du XIXe siècle une monumentale bibliographie (3 vol. in-8o). Malgré ce socle, les tâches à remplir restaient multiples. Pour contrôler les sources et traquer le moindre texte, Hubert Carrier commença une longue période de vérifications des fonds de bibliothèques en France et à l’étranger (Angleterre, Allemagne, États-Unis bien sûr, mais aussi Moscou et Leningrad), de catalogues d’autographes, de recherches d’auteurs.

3 Cette étude l’amena à pratiquer toutes sortes de méthodes à la fois littéraires et historiques et il s’aperçut rapidement que les conclusions que l’on pouvait tirer de cette énorme collecte pouvaient fournir la matière de nombreux ouvrages. Il s’y est attelé sans désemparer et sans se désespérer pendant plus de cinquante ans. Il préparait encore une dernière synthèse quand la maladie l’a rattrapé.

4 Voici le rappel des ouvrages majeurs qu’il nous a laissés. Chez Droz, les deux tomes de sa thèse, soutenue en 1986 (un marathon de six heures !), parue sous le titre général de La Presse de la Fronde : les Mazarinades (1648-1653), t. I : La Conquête de l’opinion ; t. II : Les Hommes du livre, respectivement édités en 1989 et 1991. Il s’agissait d’établir quantité de bilans, aussi documentés et précis que possible, sur des aspects factuels indispensables pour les évaluations futures : réseaux humains et techniques, méthodes et formes de diffusions diverses, chronologie des événements et des publications, réactions du public, etc. Ces deux inventaires ne cessent chemin faisant de baliser la réalité par de multiples rectifications et mises au point. L’ouvrage a d’ailleurs été couronné par l’Académie des sciences morales et politiques et par la chancellerie des Universités de Paris. Elle a fait d’Hubert Carrier un spécialiste de plusieurs domaines.

5 Devenu expert en histoire du livre, il a été amené tout naturellement à coopérer avec Henri-Jean Martin et à publier en collaboration Les Registres du libraire Nicolas (1645-1668) de Grenoble (Droz, 1977). Il était devenu aussi en même temps un historien chevronné des courants politiques qui traversaient la France. Cependant, les textes des mazarinades étaient peu connus du grand public et même des spécialistes de la littérature qui pouvaient les tenir pour quantité négligeable. Pour illustrer ce genre mineur, mais très varié, Hubert Carrier publia chez Edhis, dès 1982, la reproduction photographique de 52 mazarinades plus politiques et sociales. C’était le fondement d’une œuvre parue plus tard mais sans doute déjà en chantier. En effet, pour expliquer le détail des événements, il était indispensable de les situer dans la longue durée des idées politiques. Il s’y attacha avec un gros volume paru en 2004 chez Champion : Le Labyrinthe de l’État. Essai sur le débat politique en France au temps de la Fronde. Cette synthèse magistrale fut également couronnée par l’Académie des sciences morales et politiques. Elle s’inscrivait dans un souci qui lui tenait à cœur depuis longtemps, celui d’exhumer l’apport détaillé de ces petits textes de circonstances à des questions qui n’avaient pas perdu toute actualité de nos jours.

6 Auparavant, sur les mazarinades plus littéraires, il avait publié en 1996 chez Klincksieck une vaste étude intitulée : Les Muses guerrières. Les Mazarinades et la vie littéraire au milieu du XVIIe siècle. Il y combinait le souci d’offrir une anthologie des extraits les plus variés avec une vaste réécriture d’un moment de l’histoire de la littérature qui était la matière même de son enseignement à l’université. Les plus grands noms et tous les genres littéraires ayant été convoqués dans la bataille, cette grande fresque est l’occasion de considérer tous les mouvements et toutes les influences qui agitent le paysage de la littérature avant la grande période du règne de Louis XIV. Il n’avait d’ailleurs cessé de publier des articles sur des points particuliers d’histoire littéraire. Mais, dans ce grand ouvrage, l’intention pédagogique n’était pas absente.

7 Toute sa vie en effet, que ce soit à la Sorbonne où il a commencé sa carrière d’universitaire, ou à l’Université de Tours où il a été professeur, il a été soucieux de la transmission aux étudiants de tous les niveaux. En témoigne son activité comme directeur de collection chez Hachette et le nombre de « petits classiques » qu’il a lui-même mis au point de façon éclectique : Athalie,Le Cid,les Fables,Les Précieuses ridicules,Les Femmes savantes,Les Lettres de mon moulin. L’ayant vu de près interroger les étudiants, je peux témoigner de son attention aux moindres détails. Peut-être aussi le souci d’insérer dans ses ouvrages les plus sérieux et les plus austères de nombreuses illustrations relevait-il de cette attention aux futurs lecteurs étudiants et de cette volonté de redonner vie à ces textes du passé auxquels il avait consacré sa vie. Enfin une partie de sa vie ! Car cette œuvre volumineuse, dont l’évocation est incomplète dans ce bref In memoriam, ne suffit pas à donner une image fidèle de sa personnalité. Il était aussi père de six enfants et d’une douzaine de petits-enfants. Propriétaire d’un château en province, il passait les loisirs que lui laissaient ses travaux à le remettre en état, ou à surveiller ses forêts, ou à chasser les chevreuils qui se reproduisaient trop vite. Cela lui permettait de jouer fastueusement les amphitryons lors des dîners amicaux qu’il ne manquait pas d’organiser régulièrement. Faut-il encore ajouter le chant grégorien qu’il pratiquait tous les dimanches ou le trekking himalayen entrepris, après un solide entraînement, dès qu’il a été à la retraite. Ce tableau des à-côtés de sa carrière permet d’imaginer son énergie et sa vitalité. Il illustre aussi les mérites de son épouse, Mady, qui l’a toujours soutenu et aidé dans toutes ses entreprises.

8 Certes, à l’école de René Pintard, avec lequel il avait signé un article en 1973, Hubert Carrier a toujours privilégié les méthodes les plus solides de la recherche et ne s’est pas engagé dans certains chemins plus risqués de la critique littéraire. Mais cela a fait de ses œuvres des ouvrages de référence, comme les travaux d’ailleurs de la plupart de ceux qui ont eu la chance d’avoir ce maître éminent de la Sorbonne comme guide et comme modèle. On peut déplorer qu’Hubert Carrier n’ait pas eu le temps de terminer le dernier travail qu’il avait sur le métier. L’ami fidèle et sincère qu’il s’est toujours montré ne peut laisser lui aussi que de très profonds regrets.

 
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POUR CITER CET ARTICLE

Mireille Gérard « In memoriam Hubert Carrier (1936-2008) », Dix-septième siècle 2/2009 (n° 243), p. 195-197.
URL :
www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2009-2-page-195.htm.
DOI : 10.3917/dss.092.0195.