Economie internationale
La Doc. française

I.S.B.N.sans
158 pages

p. 45 à 62
doi: en cours

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no 87 2001/3

2001 Économie internationale

Cultures transgéniques et commerce international

Kym Anderson Chantal M. Pohl Nielsen  [1]
Les débats actuels sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l’agriculture montrent des divergences dans la perception des risques et des bénéfices liés au génie génétique. Les OGM peuvent bénéficier aux pays pauvres comme riches, mais ils soulèvent des questions de sécurité sanitaire et environnementale, et sont un sujet de préoccupation pour les citoyens. Ces inquiétudes sont reflétées par le récent Protocole sur la Biosécurité, qui se réfère de façon appuyée au principe de précaution. Ce protocole n’est pas forcément en accord avec les engagements pris dans le cadre des accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Après un examen des questions de politique commerciale en jeu, est ici présentée une évaluation empirique des conséquences économiques de l’adoption de cultures transgéniques par un certain nombre de pays, alors que d’autres en limiteraient l’importation En sont tirées quelques leçons politiques aussi bien pour les pays en question que pour l’OMC.
Classification JEL : Q16 ; Q17 ; Q18 ; O33.Mots-clés : biotechnologie, globalisation, commerce et agriculture, modèle GTAP.
Current debates about genetically modified organisms (GMOs) in agriculture reveal substantial differences in perception of the associated risks and benefits. GMOs promise benefits to farmers and consumers in poor as well as rich countries. But environmental, food safety and ethical concerns are being raised as potential negative aspects of GMOs. Hence the recent Biosafety Protocol with its endorsement of the precautionary principle, even though that may be at odds with countries’ commitments to the World Trade Organization (WTO). After overviewing the trade policy issues at stake, empirical estimates are provided of the economic consequences of some countries adopting GM crop technologies and of other restricting GMO imports. Policy lessons for both sets of countries and implications for the WTO are drawn out.
JEL Classification : Q16 ; Q17 ; Q18 ; O33.Keywords : Biotechnology, Globalization, Trade in Agriculture, GTAP Modelling.
L’Uruguay Round, aboutissant à la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis le 1er janvier 1995, a changé en profondeur le processus de prise de décision politique des gouvernements sur les questions sanitaires liées aux importations de marchandises. D’une part, les pays de l’OMC maintiennent le droit de protéger la vie et la santé de leurs personnes, plantes et animaux des risques liés aux opérations d’importation de marchandises (parasites, maladies...). D’autre part, l’Accord sur les mesures sanitaires et phyto-sanitaires (Accord SPS) exige que ces mesures soient déterminées de manière transparente, cohérente, fondée scientifiquement, et avec un effet restrictif minimal sur les échanges commerciaux. Ce conflit entre souveraineté nationale et respect des engagements internationaux est aggravé par l’imprécision des formulations de l’accord SPS, et a déjà débouché sur plusieurs contentieux, avant même la création de l’Organe de Règlement des Différends (ORD). Simultanément, les électeurs exigent des gouvernements nationaux une rationalisation de la prise de décision politique, quel que soit le champ de son application. Les mesures sanitaires et phyto-sanitaires sont aussi l’objet de cette pression ; cela correspond finalement à une demande de meilleure gouvernance économique. Pourtant l’accord SPS semble ignorer des dimensions économiques importantes de ces mesures, et notamment le coût de ces politiques pour les consommateurs et les industries utilisatrices. Cela résulte du fait que les agences nationales sanitaires (qui ont fourni les grandes lignes de l’accord SPS) tendent à concentrer leur attention sur les questions scientifiques associées à l’importation de parasites. Mais cela vient aussi du fait que la profession des économistes a prêté peu d’attention par le passé à ces questions (James et Anderson, 1998).
Ces évolutions obligent les gouvernements à réexaminer et très souvent réformer leurs mesures sanitaires. Parallèlement, l’accord SPS apparaît incomplet et/ou imprécis. Cet article examine ces forces sous l’objectif grossissant d’une question sanitaire et phytosanitaire émergente, dont la notoriété augmente rapidement : les organismes génétiquement modifies (OGM). Il s’agit d’un exemple particulièrement significatif de ces questions sanitaires générales, car les entraves aux échanges de produits OGM peuvent impliquer non seulement des pertes d’efficacité annuelles, mais également des pertes dynamiques liées au ralentissement de l’innovation en biotechnologie, science qui peut potentiellement réduire l’insécurité alimentaire de milliards de personnes.
L’opposition aux OGM vient de groupes préoccupés, entre autres, par le risque lié à la consommation de ces produits, par les incidences sur l’environnement de ce type de récoltes de plus en plus nombreuses, et par les questions éthiques liées à l’utilisation de cette technologie. Ces préoccupations se sont exprimées de manière suffisamment efficace pour déboucher sur la négociation du Protocole sur la Biosécurité (UNEP, 2000) qui fait largement référence au principe de précaution. Cependant, si ce protocole venait à encourager des entraves discriminatoires au commerce et des interdictions d’importation, ou même juste à retarder l’utilisation de graines importées génétiquement modifiées, il pourrait être en désaccord avec les engagements des pays vis-à-vis de l’Organisation mondiale du commerce.
Cet article fournit d’abord une vue d’ensemble des questions de politique commerciale qui sont en jeu, et suggère qu’elles peuvent conduire à des conflits commerciaux au sein de l’OMC. Le degré d’intensité de ces conflits dépend en grande partie des enjeux économiques qui y sont liés. Ceux-ci peuvent être analysés par une modélisation économique quantitative, en utilisant – dans l’attente d’informations plus fiables – des hypothèses sur la taille des effets induits sur les courbes d’offre (et de demande) de produits agricoles. Ce type de modélisation est illustré ici par le recours à un modèle largement utilisé (GTAP) qui sert à mesurer les effets sur la production, les prix, les flux d’échanges et le bien-être économique national de l’adoption dans certains pays de cultures génétiquement modifiées. L’étude est menée avec ou sans la réaction des politiques commerciales et des consommateurs en Europe de l’ouest (où l’opposition aux OGM est la plus vive). Les résultats suggèrent que ces politiques ou ces réactions des consommateurs peuvent changer de manière significative la taille potentielle des bénéfices tirés des OGM et leur répartition. En conclusion, l’article revient sur cette analyse de la prise de décision politique nationale, et sur les tentatives de l’OMC pour limiter les entraves d’ordre sanitaire ou phyto-sanitaire aux échanges.
 
OGM, politiques commerciales et organisation mondiale du commerce
 
 
Les modifications génétiques constituent une nouvelle biotechnologie qui permet la manipulation directe du matériel génétique (en introduisant, en enlevant ou en modifiant des gènes) et accélère ainsi les processus de développement. Leurs partisans arguent du fait que la technologie génétique permet un transfert davantage contrôlé des gènes parce que le transfert est limité à un seul, ou à juste quelques gènes sélectionnés. Au contraire, les méthodes traditionnelles de croisement risquent de transférer des gènes non désirés en même temps que ceux qui le sont. Les opposants à ces nouvelles technologies avancent eux l’idée que les effets secondaires potentiellement défavorables sur l’environnement et la santé humaine sont inconnus – et le resteront probablement pendant des décennies – même si les avancées scientifiques continuent.
En Europe occidentale où l’offre alimentaire est abondante et les revenus sont élevés, l’opinion peut être critique sur l’introduction de ces nouvelles biotechnologies et de ces procédés de production agricoles au sujet desquels l’incertitude règne. Dans des économies en développement, en revanche, le rapport coût/bénéfice est très différent. Beaucoup de personnes dont la sécurité alimentaire n’est pas assurée vivent dans des secteurs ruraux, gagnent une part significative de leurs revenus à partir de l’agriculture, et auto-consomment une part substantielle de leur propre production. La croissance de la productivité agricole et du revenu réel est, pour ces personnes, une priorité. Pour les agents pauvres vivant en milieu urbain dans ces pays, tout ce qui abaisse le prix effectif des nourritures de base et/ou qui amplifie leur valeur nutritive est fortement souhaitable. Compte tenu de la part importante, dans ces économies, de l’agriculture et des textiles dans la production et de la nourriture dans la consommation, les technologies OGM pour des cultures telles que le maïs, le riz et le coton offrent des possibilités intéressantes de bénéfices profitant à toute l’économie, bénéfices qui peuvent bien largement compenser tous les coûts perçus dans ces pays en termes de risques environnementaux et sanitaires. Pour les pays riches qui sont exportateurs de nourriture, tells que l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les producteurs sont confrontés au dilemme : adopter des technologies OGM ou, étant donné l’incertitude au sujet des consommateurs et des réactions des gouvernements étrangers, rester ”propres et verts”.
Les réactions réglementaires nationales aux OGM
Alors que la biotechnologie traditionnelle améliore la qualité et les rendements des plantes et des animaux à travers, par exemple, les croisements sélectifs, l’ingénierie génétique est une nouvelle biotechnologie qui permet la manipulation directe du matériel génétique [2]. Ces techniques et leurs applications se sont développées très rapidement à partir de l’introduction des premiers plants génétiquement modifiés dans les années quatre-vingt. Les récoltes transgéniques occupent actuellement presque 5% de la zone agricole mondiale (contre 0,5% en 1996). Les cultures jusqu’ici les plus répandues sont celles du soja et du maïs génétiquement modifiés, qui comptent pour 58% et 23% respectivement de la production végétale transgénique totale en 2000. Les États-Unis comptent pour deux tiers de ces récoltes totales. Les autres producteurs principaux, pour la même année, étaient l’Argentine (23%), le Canada (7%), la Chine (1%), l’Australie et l’Afrique du Sud, mais l’Inde et plusieurs pays de l’Est ont également un certain nombre de récoltes transgéniques au sol ou en voie de commercialisation (James, 1997, 1998, 1999 et 2001 ; Commission européenne, 2000).
Parallèlement, la résistance à la production d’OGM et à leur utilisation, résistance exercée particulièrement par des mouvements bien organisés en Europe de l’Ouest, a débouché sur l’imposition en 1998 d’un moratoire de fait sur l’autorisation de nouvelles mises sur le marché [3]. Ceci peut préluder d’une future interdiction, dans l’Union européenne, des cultures OGM et de l’importation de nourriture contenant des OGM (à l’image de l’interdiction récente des importations de bœufs élevés à l’aide d’hormones de croissance). Avant l’imposition du moratoire, des mises sur le marché d’OGM étaient étudiées au cas par cas et devaient être approuvées à chaque étape, des expérimentations en laboratoire à la vente finale en passant par des tests en plantation. En revanche, les procédures d’autorisation sont beaucoup plus simples et plus rapides aux États-Unis.
Il existe aussi des différences marquées entre conditions nationales d’étiquetage. Aux États-Unis, la US Food and Drug Administration exige l’étiquetage des nourritures OGM seulement si la nourriture transgénique est substantiellement différente de son équivalent naturel.
L’Union européenne, en revanche, demande d’étiqueter tous les produits alimentaires, tous les additifs et les arômes contenant 1% ou plus de matériel génétiquement modifié (règlements 1139/98 et 49/2000). Les différents pays dans l’Union européenne ont ajouté d’autres conditions (OCDE, 2000). Au Danemark, par exemple, les fournisseurs doivent étiqueter leurs produits non seulement si la présence d’OGM est vérifiable, mais également au cas où ils peuvent en contenir. Beaucoup d’autres pays non-européens, y compris quelques pays en voie de développement, ont également adopté une législation concernant la consommation d’OGM. L’Australie et la Nouvelle-Zélande ont adopté un étiquetage obligatoire de toutes les nourritures contenant des OGM (c’est-à-dire un seuil zéro), à la suite d’un sondage montrant que plus de 90% des personnes interrogées étaient favorables à une telle mesure. Le Brésil a adopté des conditions restrictives sur les importations de produits OGM en 2001. Le Sri Lanka enfin, a pris la mesure extrême d’interdire les importations d’OGM, en attendant des clarifications supplémentaires quant aux impacts sur l’environnement et l’innocuité des produits.
Il est inutile de souligner que tout système d’identification pour permettre un étiquetage fiable de la nourriture est coûteux, et ceci est d’autant plus vrai pour des produits qui connaissent de nombreuses transformations ou l’utilisation de nombreux biens intermédiaires avant leur consommation finale. Une étude européenne récente suggère qu’une traçabilité complète pourrait accroître de 6 à 17% le coût à la sortie de la ferme des différentes céréales [4]. Qui supporte ces coûts ? Les bénéfices sont-ils suffisants pour les couvrir ? Les produits contenant des OGM et qui ne sont pas différents (de manière vérifiable) de leurs équivalents naturels (sans OGM) ne bénéficieront pas d’un prix supérieur, de telle sorte que leurs producteurs chercheront à ne pas les étiqueter OGM, étant donné (i) le coût de l’identification tout au long de la chaîne alimentaire et (ii) la publicité négative au sujet des OGM, susceptible de baisser le consentement à payer des consommateurs. Des solutions coercitives seront donc obligatoires. D’un autre côté, les bénéfices seront difficiles à percevoir puisque l’étiquetage n’a pratiquement aucun contenu informatif : il n’y a aucun risque connu à consommer des OGM, contrairement à, par exemple, l’avertissement positif de santé sur les paquets de cigarette.
Une alternative non réglementaire à l’étiquetage positif est d’encourager l’utilisation volontaire d’un étiquetage négatif tel “ce produit ne contient aucun OGM” (Runge et Jackson, 2000). Comme la majorité des nourritures transformées contient maintenant des OGM, cette alternative n’exigerait un étiquetage que sur une proportion beaucoup plus petite, et vraisemblablement en baisse, des produits. Ce groupe de produits pourrait alors bénéficier d’une prime suffisante pour couvrir le coût de l’identification et de la traçabilité. Cela impliquerait toujours la séparation entre produits sans OGM et produits OGM. Mais cela pose la question de savoir en dessous de quel seuil la dénomination “ce produit ne contient aucun OGM” pourrait s’appliquer. Pour que cette politique soit significative pour les produits sans OGM exportés à l’étranger, des accords multilatéraux sur ce seuil seraient nécessaires.
Le Protocole de Carthagène sur la Biosécurité
Étant donné les différentes attitudes et approches nationales sur les réglementations des produits génétiquement modifiés, des conflits commerciaux sont à craindre. Adopté dans l’objectif de sécuriser les mouvements transfrontaliers d’organismes génétiquement modifies résultant de la biotechnologie moderne, le Protocole de Carthagène relatif à la Biosécurité (finalisé à Montréal 29 janvier 2000) pourrait encore accroître la probabilité de conflits futurs. Ce protocole, s’il est ratifié par les parlements de 50 pays signataires, confirme non seulement le droit de chaque pays d’adopter sa propre réglementation intérieure, mais il autorise également à décider si, et dans quelles conditions, un pays accepte des importations de produits OGM. Cette autorisation de restrictions des importations semble également s’appliquer aux OGM destinés à la nourriture, l’alimentation ou à la transformation [5]. Ce protocole n’a pas été uniquement adopté sous l’impulsion de pays riches ; certains pays en voie de développement le soutiennent également, car ils craignent que leurs territoires puissant être utilisés pour des expérimentations de mises en culture de produits OGM. Fondamentalement, le protocole stipule que le manque de preuve scientifique concernant des effets nuisibles potentiels des OGM sur la biodiversité, y compris les risques liés à la santé humaine, ne peut empêcher un pays signataire de restreindre ses importations d’un tel organisme, de façon à réduire les risques pressentis (UNEP, 2000). Ceci reflète une acceptation du principe de précaution comme ligne directrice, c’est-à-dire “better safe than sorry” [6]. Le Protocole exige que les OGM destinés à une introduction intentionnelle dans l’environnement soient clairement identifiés en tant qu’organismes modifiés vivants ; mais les organismes modifiés prévus pour un usage direct comme nourriture ou alimentation, ou pour une transformation ultérieure, doivent uniquement être étiquetés comme produit “pouvant contenir” de tels organismes. Aucune obligation d’étiquetage pour les nourritures transformées telles que l’huile de cuisine n’a été établie. Par conséquent, le protocole n’est pas très exigeant en ce qui concerne la mise en évidence des risques liés à la biotechnologie, en ne réclamant pas l’étiquetage des produits si des techniques génétiques ont été employées à n’importe quelle étape du processus de production, indépendamment du fait de savoir si ceci peut être vérifié dans le produit final. En même temps, il dépasse de loin la position minimaliste que les pays exportateurs d’OGM auraient préférée.
Les accords de l’OMC et les OGM
Un aspect important du Protocole sur la Biosécurité reste peu clair, et par conséquent ouvert à diverses interprétations concernant son articulation avec les accords de l’OMC. Le texte déclare que le “Protocole ne sera pas interprété comme impliquant un changement des droits et des engagements des parties résultant d’un accord international existant”, mais en même temps le Protocole mentionne que cette déclaration “n’a pas pour but de subordonner le Protocole à d’autres accords internationaux” (NDT : traductions non officielles de la version anglaise, voir UNEP, 2000 p. 1). L’objectif du Protocole de protéger et d’assurer de façon pérenne la diversité biologique, tout en tenant compte des risques pour la santé humaine, n’est pas contradictoire avec les accords de l’OMC. Ceux-ci reconnaissent le besoin des États membres d’appliquer des mesures restreignant les échanges afin de protéger la vie et la santé humaine, animale et des plantes, ainsi que les valeurs de la société. Ce droit d’un pays à fixer ses propres règles en matière de sécurité environnementale et sanitaire est prévu dans l’article XX du GATT. Mais le but principal des accords de l’OMC est de permettre une utilisation efficace des ressources mondiales en réduisant les barrières au commerce international. Pour cette raison, les membres de l’OMC ont aussi convenu de ne pas imposer des mesures limitant de façon injustifiée les échanges lorsqu’ils protègent l’environnement et la santé. De plus, de telles mesures doivent être conformes aux principes fondamentaux de l’OMC, à savoir la non-discrimination entre États membres, le “traitement national” des importations une fois que celles-ci sont entrées sur le territoire, et enfin la transparence des régimes douaniers. Seul le temps, et probablement des arbitrages rendus par l’Organe de règlement des différends (ORD), diront si les accords de l’OMC se révèlent en conflit avec le droit de restreindre les échanges d’organismes vivant modifiés, droit prévu par le Protocole sur la Biosécurité [7].
Les membres de l’OMC ont des engagements commerciaux qui limitent les cas où des mesures restrictives peuvent être employées vis-à-vis des OGM. Les questions liées à la sécurité sanitaire et à la santé des animaux et des plantes sont traitées par l’Accord sanitaire et phytosanitaire (SPS) et l’accord sur les obstacles techniques aux échanges (TBT). Ces accords permettent à des États membres d’imposer certaines restrictions au commerce si le but de la mesure est de protéger la santé des hommes, des animaux, la faune et la flore. L’accord TBT couvre également des mesures techniques visant à protéger l’environnement. En même temps, tous ces accords visent à s’assurer que les mesures et règlements techniques adoptés ne restreignent pas plus les échanges qu’il n’est nécessaire pour accomplir les objectifs indiqués (OMC, 1995 et 1998a, b).
Les accords SPS et TBT encouragent l’utilisation des normes, directives et recommandations internationales lorsqu’elles existent, comme celles du Codex alimentarius (le corpus international de normes alimentaires de la FAO et de l’OMS). Or, actuellement il n’y a aucune norme internationale pour les produits génétiquement modifiés [8], bien que le Protocole sur la Biosécurité note explicitement que les signataires “considéreront le besoin et les modalités de développer des normes en ce qui concerne l’identification, la manipulation, les pratiques de conditionnement et de transport, en consultation avec d’autres organes internationaux appropriés.” (UNEP, 2000 p. 10, article 18.3.). L’harmonisation internationale des procédures d’approbation pour les produits génétiquement modifiés est actuellement à l’étude dans plusieurs enceintes, comme la FAO et l’OCDE. L’établissement des normes internationales pour la production, la réglementation et l’étiquetage de ces produits peut aider à limiter des conflits commerciaux futurs entre pays développés, mais pourrait imposer des coûts de conformité onéreux à des pays pauvres exportateurs d’OGM.
Dans le cadre de l’accord SPS, un pays peut appliquer des normes plus restrictives que les normes internationales seulement s’il les justifie par une évaluation appropriée des risques. En d’autres termes, tandis que l’accord SPS permet explicitement à des États membres de fixer leurs propres normes pour la sécurité sanitaire et la santé de leurs plantes et animaux, il exige que ces mesures soient basées sur des évaluations scientifiques des risques d’une manière cohérente entre différents produits. L’accord TBT est peut-être plus flexible parce que les États membres peuvent décider que les normes internationales sont inadéquates pour un certain nombre d’autres raisons, telles que des intérêts de sécurité nationale (article XXI GATT). Par conséquent, déterminer par quel accord est couverte une mesure commerciale est d’une importance capitale. L’accord SPS couvre des mesures concernant la santé des hommes, plantes et animaux, que ce soient des normes (volontaires) ou des règlements techniques (obligatoires). L’accord TBT couvre tous les règlements techniques, normes volontaires et procédures de conformité, excepté lorsque ce sont des mesures sanitaires et phytosanitaires comme elles sont définies dans l’accord SPS (OMC, 1998a).
Les clauses portant sur la justification scientifique dans l’accord SPS sont importantes car elles sont plus objectives que les critères de l’accord TBT pour déterminer ce qui est une restriction commerciale justifiée et ce qui est du protectionnisme caché. D’un autre côté, l’accord SPS est sans doute peu adapté pour donner une base juridique à des restrictions introduites en tant que réponse politique aux demandes d’activistes anti-OGM. Les conflits officiels au sujet des échanges des produits génétiquement modifiés ne se sont pas encore matérialisés [9], mais on peut s’appuyer sur des règlements de conflits par l’OMC relativement comparables pour s’interroger sur la façon dont les règles existantes peuvent être appliquées. L’accord SPS a servi de cadre au conflit sur la viande produite avec des hormones de croissance, conflit entre les États-Unis et l’Union européenne par exemple (OMC, 1998c). En bref, l’interdiction d’importer de la viande ainsi produite s’est avérée en conflit avec les engagements de l’UE auprès de l’OMC, l’argument principal étant que l’UE n’avait pas présenté d’évaluation scientifique des risques, suffisamment documentée pour étayer le danger sanitaire invoqué.
Les conclusions scientifiques ne sont pas toujours suffisantes pour que des gouvernements puissent trouver la justification d’une décision politique, ou elle peut simplement ne pas être disponible. Dans de tels cas, l’article 5.7 de l’Accord SPS permet à un État membre de l’OMC de prendre des mesures conservatoires basées sur l’information existante. En même temps, l’État en question est obligé de chercher des informations supplémentaires, de sorte qu’une évaluation plus objective des risques soit possible dans un délai raisonnable. L’utilisation du principe de précaution est compréhensible face aux incertitudes entourant les produits génétiquement modifiés. Il y a cependant le risque, si ce principe est utilisé pour des produits faisant l’objet d’échanges internationaux, qu’il soit capturé par des groupes de pression cherchant à se protéger de la concurrence de n’importe quel produit étranger bénéficiant d’une innovation technologique. Il peut être ainsi extrêmement difficile d’évaluer si une mesure est prise pour des raisons de précaution ou est simplement une forme de protectionnisme caché. Pour cette raison, l’attention se concentrera sur la façon dont les dispositions du Protocole sur la biosécurité – l’acceptation la plus explicite à ce jour de l’utilisation du principe de précaution dans un accord international concernant des produits alimentaires – sont interprétées, vis-à-vis des règles de l’OMC.
Les accords commerciaux existants traitent des règlements et des normes au sujet non seulement des produits, mais aussi de leurs méthodes de production, si mais seulement s’ils affectent les caractéristiques ou l’innocuité du produit : des normes pour les procédés de production qui n’affectent pas le produit final ne sont pas couvertes par les accords existants. Par rapport aux produits génétiquement modifiés, si le processus lui-même change le produit final de telle manière qu’il y ait des effets défavorables sur la santé ou l’environnement liés à la consommation ou à l’utilisation du produit, limiter les échanges de ce bien ne violerait pas les règles existantes de l’OMC ceteris paribus. Cependant, si la modification génétique concerne seulement le procédé de production et non pas les caractéristiques finales d’un produit, les réglementations nationales ne peuvent pas servir de base à l’interdiction d’importer, simplement parce que le pays consommateur trouve cette façon de produire inacceptable du point de vue de ses propres normes environnementales, morales ou autres [10].
Cette discussion mène de nouveau au rôle de la preuve scientifique. Certains pourraient arguer du fait que les produits génétiquement modifiés sont différents des produits conventionnels, même si cela ne peut être vérifié scientifiquement dans le produit final. Une des priorités de la Commission européenne dans le cycle de négociations commerciales multilatérales en cours est d’obtenir une clarification du rôle des processus et des méthodes de production dans le cadre de l’OMC (Commission européenne, 1999). Si on permet des restrictions commerciales basées sur des méthodes de production, ceci pourrait mener à l’inclusion d’une longue liste de barrières non-tarifaires, et pas uniquement vis-à-vis des produits de la biotechnologie.
L’étiquetage des aliments et ses effets sur le commerce international sont normalement couverts par l’Accord TBT, à moins que cet étiquetage ne renvoie directement à la sécurité sanitaire, auquel cas il est couvert par l’Accord SPS. Mais seuls des étiquetages qui concernent des procédés de production affectant le produit final seraient couverts par l’Accord TBT actuel. Savoir si une modification génétique affecte le produit final ou non devra probablement être tranché au cas par cas. Là où des étiquetages ne rentrent pas dans le cadre de l’Accord TBT, ce qui est potentiellement le cas de beaucoup de produits transgéniques, les autres accords de l’OMC seront applicables sans exception (Tietje, 1997). L’article III du GATT au sujet de la non-discrimination, par exemple, stipule que les États membres ne peuvent pas traiter différemment des biens identiques sur la base de leur pays d’origine. Une question clé dans le recours à cet article sera l’interprétation du concept de “produit identique” (like product) et si la présence du matériel génétiquement modifié est “suffisante” pour différencier des produits. L’article III cherche à éviter les mesures qui sont basées sur une différenciation factice des produits.
En bref, l’apparition des OGM dans la production agroalimentaire introduit de nouvelles questions potentiellement porteuses de contentieux, que risquent de devoir traiter l’OMC et l’Organe de règlement des différends. Dans la mesure où celui-ci n’a pas encore pu réellement résoudre la controverse sur la viande bovine produite avec des activateurs de croissance, il est difficile de prévoir l’issue d’un conflit plus complexe comme celui impliquant des OGM si un membre de l’OMC décidait d’en interdire l’importation, en particulier du fait de l’existence du Protocole sur la biosécurité qui permet de donner un rôle plus important au principe de précaution.
L’étiquetage obligatoire des produits contenant des OGM, y compris les produits transformés, ne contredit sans doute pas les règles de l’OMC tant qu’il est appliqué sans discrimination entre produits importés et domestiques. De telles obligations accroissent cependant les coûts de transaction. Une segmentation du marché entre produits contenant ou ne contenant pas d’OGM permettrait une plus large palette de choix de produits, mais nécessiterait malgré tout la mise en place d’un lourd système de certification et d’étiquetage pour satisfaire les demandes des pays importateurs. De tels systèmes peuvent s’avérer très exigeants financièrement et techniquement, particulièrement pour les pays en voie de développement, surtout s’il n’y a pas d’accord multilatéral sur le seuil au-dessus duquel un produit doit être marqué comme contenant des OGMs.
Pour apprécier la possibilité de conflits commerciaux, il faut évaluer les enjeux. Quels sont les gains pour les pays qui adoptent les OGM ? Dans quelle mesure les pays perdent à les refuser, et comment les politiques de restriction à l’importation affecteraient ces scénarios ? La partie qui suit donne une estimation empirique récente de ces questions.
 
Quelques résultats empiriques
 
 
La théorie seule est incapable de déterminer la direction probable, encore moins l’amplitude des effets de l’adoption par certains groupes d’agriculteurs de semences OGM, avec ou sans restrictions de la part d’autres pays. Une modélisation empirique est nécessaire. Pour illustrer l’utilité de cette approche dans le débat sur les OGM, cette partie résume un travail quantitative qui utilise un modèle largement répandu, le modèle GTAP [11].
On se limite ici aux effets d’une hypothèse de croissance de la productivité liée à la généralisation du génie génétique dans le cas du maïs et du soja. Ces plantes sont produites surtout dans les pays riches et sont consommées à la fois directement et comme produits animaux [12]. On fait l’hypothèse que le progrès technique résultant du génie génétique est équivalent à un choc de progrès technique neutre au sens de Hicks, et se traduit donc par une réduction uniforme des facteurs primaires et consommations intermédiaires utilisés [13]. On suppose que les secteurs adoptant le génie génétique connaissent une hausse de la productivité totale des facteurs de 5%, abaissant le prix d’offre de la récolte d’OGM dans cette proportion [14].
En faisant l’hypothèse de demande élastique, la technologie économisant ainsi des intrants se traduit par une production accrue et une rémunération plus élevée des facteurs de production. Ceux-ci sont donc attirés dans le secteur concerné par le génie génétique. Des secteurs amont et aval sont également affectés. L’industrie des intrants est l’objet d’une demande moindre du fait de procédés de production plus économes, mais du fait de l’expansion du secteur agricole en question, la demande d’input peut in fine s’accroître dans ce secteur. Les acheteurs de graines et tourteaux de soja bénéficient de prix de matières premières inférieurs, ce qui par la suite affecte positivement la compétitivité des produits animaux.
Nous adoptons deux scénarios, selon l’application ou non de mesures d’interdiction d’importations de ces produits dans certaines zones.
Absence de réactions protectionnistes
L’adoption des variétés OGM dans certaines régions affecte les flux commerciaux selon le mode de commercialisation et les éventuels obstacles aux échanges de produits transgéniques. Dans la mesure où le commerce n’est pas sujet à plus de restrictions, les prix mondiaux devraient baisser et bénéficier ainsi aux régions importatrices nettes de ces produits. Le bien-être dans les pays exportateurs n’adoptant pas les OGM pourrait diminuer. Mais ce peut être aussi le cas pour les pays exportateurs qui les adoptent, si les effets négatifs sur leurs termes de l’échange sont importants. Ceci justifie une analyse empirique.
Le scénario repose sur un choc de 5% de productivité résultant du génie génétique sur le maïs et le soja, s’appliquant à l’Amérique du Nord, au Mexique, à l’Amérique du Sud, à l’Inde, à la Chine, au reste de l’Asie de l’Est (à l’exclusion du Japon et des pays émergents de l’Est-Asiatique) et à l’Afrique du Sud. On suppose que les pays d’Europe de l’Ouest, le Japon, le reste de l’Afrique sub-saharienne et les autres pays que ceux mentionnés, s’abstiennent d’employer, ou ne peuvent pas à ce stade adopter, des semences génétiquement modifiées. Le TABLEAU 1 résume les résultats. Une réduction de 5% des coûts de production dans les secteurs du maïs et du soja amène des hausses de la production de céréales secondaires (agrégat des céréales hors blé et riz) de 0,4% à 2,1%, et augmente la production de graines oléagineuses de 1,1% à 4,6%, dans les régions adoptant les OGM. La réponse de l’offre est généralement plus grande pour les graines oléagineuses que pour les céréales. Ceci est lié à la plus forte proportion destinée aux marchés à l’exportation dans les régions considérées, et au fait que l’offre d’oléagineux n’est pas autant limitée par la demande intérieure, qui est moins élastique. La production accrue d’oléagineux amène à des prix inférieurs et par conséquent à des coûts d’approvisionnement moindres dans le secteur des huiles. Cette expansion est marquée en Amérique du Sud où pas moins d’un quart de la production est exportée. En Amérique du Nord, le maïs et les tourteaux de soja sont largement employés localement comme alimentation du bétail, et par conséquent ces prix inférieurs engendrent une expansion des secteurs de la viande et des produits transformés à base de viande.
Tableau 1Scénario : Effets d’une adoption sélective du génie génétique dans la production de soja et de maïs*

Tableau 1a
Effets sur la production, les prix intérieurs et les échanges
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Variation en pourcentage Amérique du Nord Cône sud de l’Amérique latine Chine Inde Europe de l’Ouest Afrique subsaharienne Australie et Nouvelle-Zélande Production Céréales secondaires 2,1 1,6 1,0 0,4 – 4,5 – 2,3 – 5,0 Oléagineux 3,6 4,6 1,8 1,1 – 11,2 – 1,3 – 3,4 Animaux 0,8 – 0,0 0,1 0,4 – 0,2 – 0,1 – 0,8 Viandes et produits laitiers 0,5 0,0 0,1 1,3 – 0,1 – 0,1 – 0,6 Huiles et graisses végétales 1,1 4,5 1,4 0,0 – 0,9 – 1,2 – 2,1 Autres 0,2 0,1 0,4 1,5 – 0,1 0,0 – 0,3 Prix de marché Céréales secondaires – 5,5 – 5,5 – 5,6 – 6,7 – 0,5 – 0,4 – 0,8 Oléagineux – 5,5 – 5,3 – 5,6 – 6,5 – 1,2 – 0,3 – 0,7 Animaux – 1,8 – 0,3 – 0,4 – 1,4 – 0,3 – 0,3 – 0,4 Viandes et produits laitiers – 1,0 – 0,2 – 0,3 – 1,0 – 0,2 – 0,2 – 0,2 Huiles et graisses végétales – 2,4 – 3,1 – 2,6 – 1,0 – 0,5 – 0,2 – 0,3 Autres – 0,3 – 0,2 – 0,5 – 1,0 – 0,1 – 0,2 – 0,1 Exportations** Céréales secondaires 8,5 13,3 16,8 37,3 – 11,5 – 20 – 26,8 Oléagineux 8,5 10,5 8,2 21,5 – 20,5 – 26,5 – 28,4 Animaux 8,9 -2,0 – 3,3 9,4 – 1,1 – 1,5 – 1,5 Viandes et produits laitiers 4,8 -0,9 – 0,9 5,8 – 0,5 – 0,2 – 1,3 Huiles et graisses végétales 5,8 14,3 5,6 -3,8 – 4,9 – 5,3 – 10,9 Autres 0,2 0,1 1,6 7,6 – 0,6 0,1 – 1,3 Importations** Céréales secondaires – 1,6 – 4,6 – 4,2 – 20,5 0,1 11,3 11,3 Oléagineux – 2,6 – 9,2 – 1,6 – 8,6 2,5 16,5 13,7 Animaux – 2,1 1,3 0,9 – 5,2 0,2 0,5 0,5 Viandes et produits laitiers – 1,9 0,2 0,8 – 1,7 – 0,0 0,1 0,0 Huiles et graisses végétales – 3,7 – 3,6 – 1,7 3,1 1,3 3,4 3,7 Autres 0 -0,1 -0,6 -3,1 0,1 – 0,1 0,4 * Amérique du nord, Mexique, Cône sud de l’Amérique latine, Chine, reste de l’Asie, Inde, Afrique du Sud. ** Inclut les échanges intra-régionaux.


Tableau 1b
Effets sur le bien-être économique au niveau régional
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Décomposition du bien-être selon les sources de variation En millions de USD Variation équivalente (EV) Effet d’efficacité Effets termes Effet progrès dans l’allocation de l’échange technique des ressources Amérique du Nord 2,624 – 137 – 1,008 3,746 Cône sud de l’Amérique latine 826 120 – 223 923 Chine 839 113 66 672 Inde 1,265 182 – 9 1,094 Europe de l’Ouest 2,010 1,755 253 0 Afrique subsaharienne – 9 – 2 – 9 0 Australie/Nouvelle-Zélande – 70 3 – 71 0 Japon et économies nouvellement industrialisés de l’Asie 1,256 551 712 0 Autres pays en développement et transition 1,120 171 289 673 Monde 9,859 2,756 0 7,108 * Amérique du nord, Mexique, Cône sud de l’Amérique latine, Chine, reste de l’Asie, Inde, Afrique du Sud. ** Inclut les échanges intra-régionaux.

En raison de la part de marché importante de l’Amérique (Sud et Nord) sur le marché mondial des oléagineux, et de la part élevée de l’Amérique du Nord sur les céréales destinées à l’alimentation animale, les prix mondiaux dans ces secteurs diminuent de 4,0% et 4,5%, respectivement. Du fait de la concurrence plus intense de l’étranger, la production de céréales destinées à l’alimentation animale et d’oléagineux diminue dans les régions n’adoptant pas les OGM. C’est particulièrement le cas en Europe de l’Ouest. Les importations de céréales secondaires ne s’accroissent que de 0,1%, mais la baisse des prix est suffisante pour entraîner une baisse de la production de 4,5% en Europe occidentale. Dans les pays en voie de développement, la production de céréales secondaires et d’oléagineux se réduit légèrement. Les changements observés en Inde, cependant, sont relativement réduits comparés à ceux observés en Chine. Ceci est expliqué par la part du marché domestique. La modeste hausse de la production indienne se traduit en fait par des baisses de prix substantielles, qui bénéficient aux autres secteurs.
Pour les pays qui n’adoptent pas les OGM (Australie et Nouvelle-Zélande), la chute du prix mondial du maïs et du soja abaisse le coût des importations de ces produits, mais cet avantage est faible par rapport aux pertes que leur fait subir la baisse des prix mondiaux sur le marché de la viande, ces pays ayant un mode d’alimentation du bétail essentiellement fourrager. Ceci est reflété par la baisse de leurs prix intérieurs et de leurs exportations de produits animaux.
Le bien-être économique global (mesuré en termes de variation équivalente, ignorant toutes externalités positives ou négatives) est accru dans ce premier scénario de 9,9 milliards de dollars (USD) par an, dont les deux tiers sont “capturés” par les régions adoptant les OGM (TABLEAU 1b). Il est remarquable que l’ensemble des régions (adoptant ou non les OGM) y gagne, à l’exception de l’Afrique qui connaît des pertes limitées, dues à des effets de termes de l’échange. L’essentiel de ce gain vient du progrès technique. Les exportateurs nets de maïs-soja voient leurs termes de l’échange se détériorer, mais cet effet négatif sur le bien-être est largement compensé par la composante “progrès technique”. L’Europe de l’Ouest bénéficie des gains de productivité des autres régions d’une manière limitée, via des importations meilleur marché ; mais la plupart des gains viennent en fait de l’accroissement de la concurrence extérieure, qui l’amène à retirer des ressources des secteurs très assistés de l’agriculture européenne. Le groupe de pays asiatiques à hauts revenus importateurs nets de produits OGM, bénéficie également de prix d’importation plus bas et d’une utilisation plus efficace de ses ressources dans son secteur agricole national. En revanche, l’Australie et la Nouvelle-Zélande perdent du fait de termes de l’échange défavorables à leurs producteurs de viande, très dépendants des exportations.
Réactions protectionnistes
Que se passe-t-il si l’Europe de l’Ouest s’abstient non seulement d’employer le génie génétique dans ses propres systèmes de production, mais en interdit également l’importation ? Supposons pour traiter cette question que l’étiquetage permette aux importateurs européens d’identifier de telles marchandises, et que toutes les exportations d’oléagineux et de maïs des régions adoptant les OGM soient marquées “peut contenir des OGM”. Dans ces conditions, la distinction entre les produits avec et sans OGM se ramène à une discrimination vis-à-vis du pays d’origine. Une interdiction d’importation, qui refléterait une application extrême du principe de précaution mentionné dans le Protocole sur la Biosécurité, changerait les effets résumés dans le TABLEAU 1. Ceci serait particulièrement visible pour le secteur des oléagineux en Amérique du Nord, qui dépend fortement du marché de l’Union européenne. Pour l’Afrique sub-saharienne, qui par hypothèse n’a pas accès aux semences génétiquement modifiées, l’accès aux marchés d’Europe occidentale pour les huiles et graines oléagineuses s’accroît, du fait de l’exclusion de concurrents américains, mais comme l’Europe de l’Ouest augmente également sa propre production d’oléagineux, la hausse de ses importations est inférieure à 1%. La production de céréales secondaires augmente également, mais dans une proportion encore plus faible du fait de son taux d’autoapprovisionnement initial plus élevé que pour les oléo-protéagineux. Le remplacement des importations d’origine américaine par une plus grande production intérieure a des effets aval. Les coûts de production de la viande sont accrus du fait de l’imparfaite substituabilité des intrants domestiques et importés (la moitié de la demande intermédiaire de céréales secondaires en Europe de l’ouest provient du secteur de la viande). Les intrants sont également plus chers pour les secteurs de la transformation, en particulier des huiles et matières grasses. Par conséquent, la production dans ces secteurs baisse et la concurrence des importations est plus grande. L’Australie et la Nouvelle-Zélande seraient moins affectés que dans le scénario récapitulé dans le TABLEAU 1.
Les conséquences en terme de bien-être économique agrégé de ce scénario sont très différentes de celles du TABLEAU 1 (là encore, les chiffres font abstraction de toute externalité). L’Europe de l’Ouest se verrait subir une perte de bien-être économique agrégé de 4,3 milliards de USD par an au lieu d’un gain de 2 milliards qui apparaissait dans le TABLEAU 1. Les effets en terme d’inefficacité dans l’allocation des ressources expliquent la majeure partie de cette baisse, car l’UE mobiliserait des ressources dans une production d’oléagineux plus coûteuse que celle de ses concurrents, pour la substituer aux importations. Cette quantification suppose, cependant, que les citoyens européens n’aient pas une aversion particulière pour les OGM. Dans la mesure où certains d’entre eux tirent une utilité positive de l’interdiction des OGM sur leurs marchés intérieurs, ceci peut compenser la chute de bien-être économique ainsi mesurée, si on valorise cette préférence pour des produits non OGM dans un calcul de bien-être.
Les principaux exportateurs des produits OGM, Amérique du Nord, Amérique du Sud et Chine, ont un gain de bien-être inférieur, par rapport au scénario dans lequel les Européens n’interdisent pas les importations d’OGM. Les importateurs nets de maïs et de soja, en revanche, se retrouvent dans une situation légèrement plus favorable, du fait de meilleurs termes de l’échange. Les pays africains bénéficient d’un léger gain, qui contraste avec leur perte dans le scénario précédent, du fait d’un meilleur prix pour leurs exportations d’huile et oléagineux vers les marchés européens.
Les deux tiers du gain global engendré par le génie génétique mesuré dans le premier scénario, disparaîtraient si l’Europe de l’Ouest interdisait l’importation de maïs et soja OGM. Ce gain global tomberait de 9,9 milliards de USD par an à seulement 3,4 milliards de USD. En particulier, les gains pour l’Europe disparaîtraient entièrement (encore une fois si l’on ne valorise pas en terme de surplus les possibles accroissements d’utilité que les consommateurs pourraient tirer d’une nourriture sans OGM, et donc s’ils perçoivent une différence entre ces produits et ceux issus du génie génétique). Le reste de la perte de bien-être entre les deux scénarios est supporté par les pays exportateurs nets de maïs et soja transgénique (principalement l’Amérique). Les régions qui n’adoptent pas la technologie OGM mais qui achètent du maïs et du soja non transgéniques gagnent encore plus que dans le premier scénario, puisque le refus d’importer de l’Europe de l’Ouest de tels biens en provenance d’Amérique du nord abaisse encore davantage les prix, et leur bien-être s’accroît encore de 20% du fait de l’interdiction européenne d’importer. Australie et Nouvelle-Zélande se retrouvent aussi dans une situation légèrement plus favorable.
 
Conclusion
 
 
Ces résultats démontrent que les effets de l’adoption d’OGM, même lorsque l’on mesure les gains économiques potentiels dans un cadre statique, sont relativement complexes. Ils sont hétérogènes selon les régions de production. Ceci est vrai dans le cadre, pourtant simplificateur, examiné ici où l’on suppose que l’adoption d’OGM se traduit par un choc de productivité de 5% sur le maïs et le soja. Dans le cas considéré ici, les gains au niveau mondial s’élèvent à environ 10 milliards de USD par an (brut du coût de développement de la technologie OGM). Les pays en développement recevraient une partie significative de ces gains, part d’autant plus grande que le nombre d’entre eux capables d’avoir accès aux semences OGM serait élevé. Une interdiction d’importation des OGM par l’Europe de l’Ouest serait cependant très coûteuse en termes de bien-être pour l’Union européenne (en supposant que l’aversion pour les OGM ne soit pas très importante). C’est ce coût que les décideurs politiques doivent comparer aux gains de voix possibles qu’ils obtiendraient en adoptant une vision aussi radicale du principe de précaution que celle évoquée ci-dessus.
Les chiffres ci-dessus sous-estiment sans aucun doute les coûts d’une interdiction. Les exportateurs des produits OGM ne pourraient tirer que peu de bénéfices de la nouvelle technologie en présence d’une telle restriction commerciale. Les pays perdants (particulièrement les États-Unis) risqueraient alors d’exercer des représailles et de déclencher un conflit commercial coûteux au niveau mondial.
Cette possibilité ne serait sans doute pas suffisante pour décourager l’UE d’avoir recours à des restrictions à l’importation de produits génétiquement modifiés. Si un tel conflit était porté devant l’OMC, l’UE pourrait évoquer le Protocole sur la Biosécurité. Avec une interdiction de cultiver, le poids de la profession agricole inciterait aussi l’UE à accroître des obstacles à l’importation de produits bénéficiant d’une technique de production plus efficace, au nom d’une concurrence “loyale”. Déjà soumis à l’abaissement de droits de douane et à la révolution électronique en cours qui abaisse les coûts des échanges, cette profession agricole est sans doute très ouverte à l’idée de multiplier d’autres formes de barrières commerciales. Enfin, malgré l’ampleur des pertes, le coût d’interdire les importations de maïs et soja transgéniques est, dans cette simulation statique, “seulement” de 15 dollars américains par tête et par an en Europe de l’Ouest, ce qui peut être perçu comme un coût acceptable pour un embargo, au moins en l’absence de rétorsions commerciales de la part des États-Unis.
Ceci suggère que les tentatives, à travers l’Accord SPS, des pays membres de l’OMC pour limiter les entraves sanitaires et phytosanitaires, excessivement protectionnistes dans le domaine agroalimentaire, peuvent donner lieu à de nouveaux désaccords, tout au moins si l’on suppose que les risques pour la santé des OGM restent seulement potentiels. Cette question risque de compliquer le dossier de la réduction des barrières aux échanges plus traditionnelles, dossier déjà complexe !
Date de réception de l’article : 20 novembre 2001
Date d’acceptation pour publication : 31 janvier 2002 [15]
 
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NOTES
 
[1]Auteur correspondant : Kym Anderson, Professeur d’économie, Directeur du Centre for International Economic Studies, University of Adelaide (kym. anderson@ adelaide. edu. au).Chantal M. Pohl Nielsen, Assistante de recherche, Danish Research Institute of Food Economics et doctorante au département d’Economie, University of Copenhagen.
[2]Les définitions de la génétique sont différentes entre pays et entre agences de régulation. Dans cet article nous utilisons une définition large : un OGM est un organisme qui a été modifié par l’utilisation de la biotechnologie moderne, par exemple les techniques de recombinaison d’ADN. Par la suite, les termes ”génétiquement modifié“ et ”transgénique“ seront employés de façon synonyme.
[3]Des normes encore plus strictes ont été émises par la directive révisée 90/220 qui a pris effet au 14 février 2001.
[4]Commission européenne (2000). Cette estimation peut être excessive. Après tout, une des conséquences de la révolution de l’information et de la globalisation est que la différenciation des produits et l’accroissement de leur qualité augmentent rapidement dans tous les secteurs, y compris dans l’agroalimentaire. L’eau de source, par exemple, se vend maintenant dans beaucoup d’emplacements à un prix supérieur à celui des sodas ou des boissons peu alcoolisées. Beaucoup de consommateurs sont disposés à payer un supplément pour de la qualité supérieure, ce qui permet la réalisation d’économies d’échelle et la diminution de la prime requise.
[5]Des détails supplémentaires sur ces derniers produits doivent toujours être adoptés et on attend à cet égard les résultats des travaux de la Commission intergouvernementale FAO/WTO Codex Alimentarius sur l’alimentation dérivée de la biotechnologie. Le rapport de ce groupe de travail doit se faire dans un délai de quatre ans à partir de sa création en juin 1999.
[6]Voir O’Riordan, Cameron et Jordan (2000) pour l’utilisation de ce principe dans les divers pays d’OCDE.
[7]Sur ce sujet des contradictions entre le Protocole et les règles de l’OMC, voir Phillips et Kerr (2000).
[8]Le comité du Codex étudie cependant l’étiquetage des OGM.
[9]La Thaïlande s’est formellement opposée à l’interdiction par l’Egypte d’importations d’OGM en 2000, mais la question a été réglée sans qu’il soit nécessaire d’établir un panel à l’OMC. La Thaïlande avançait le fait que les mesures égyptiennes étaient discriminatoires.
[10]Cette distinction entre produit et procédé a été soulevée au GATT dans le cadre du différend sur le thon et les dauphins. Voir Howse et Regan (2000) sur les prolongements actuels.
[11]GTAP est un modèle d’équilibre général calculable multi-régional basé sur la théorie micro-économique avec une structure Armington (1969) pour les importations (ce qui signifie que des produits importés sont différenciés selon le pays d’origine). La version utilisée ici est statique et peut capturer l’impact de nouvelles technologies sur la productivité des facteurs au moment de l’adoption, mais pas sur ses taux de croissance. Voir Hertel (1997) pour une documentation de GTAP.
[12]Ces résultats sont fournis sous une forme plus détaillée dans Nielsen et Anderson (2001b).
[13]La vérification empirique disponible (USDA, 1999 ; James, 1997, 1998, 1999) suggère que les semences transgéniques ont des effets complexes sur la structure des coûts selon les cas. Nelson et alii (1999) suggèrent que le soja glyphosate-résistant produit une baisse des coûts de production de 5%, et que les rendements du maïs Bt sont supérieurs de 1,8% à 8,1%.
[14]En l’absence des données empiriques suffisamment détaillées sur l’impact agronomique, le choc de productivité de 5% appliqué ici représente un choc moyen (s’appliquant à toutes les denrées et régions indiquées). Changer ce choc (par exemple le doubler à 10%) produit des changements approximativement linéaires (c’est-à-dire presque doublés) des effets sur les prix et les quantités. Cet abaissement du prix d’approvisionnement des récoltes OGM est net des coûts de technologie payés aux fournisseurs de graines, qui sont supposés être un paiement pour les coûts irrécouvrables passés de recherche, et nets des coûts d’étiquetage et d’identification.
[15]Cette recherche a été partiellement financée par l’Australian Research Council. Cet article a été traduit de l’anglais par Antoine Bouët et Jean-Christophe Bureau.
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