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Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto. De la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien, La Découverte & Arte Éditions, Paris & Issy-les-Moulineaux, 2008
À l’interface nature/société, les organismes génétiquement modifiés (OGM) constituent un enjeu majeur dans les choix politiques qui concernent l’avenir des hommes et de la Terre. C’est la raison pour laquelle Le monde selon Monsanto est un ouvrage qui fera date.
2 En écrivant ce livre, Marie-Monique Robin reconstitue avec une très grande rigueur l’histoire d’un empire devenu premier semencier du monde. Cette histoire, Marie-Monique Robin la déroule dans seize chapitres regroupés en trois parties qui font voyager le lecteur dans le temps (le début du 20e siècle avec la création de cette multinationale nord-américaine, en 1901, dans l’État du Missouri) et dans l’espace (des États-Unis en Argentine en passant par l’Inde, pays où l’on cultive en plus ou moins grande quantité des OGM).
3 Dans la première partie de l’ouvrage (du chapitre I au chapitre VI), Marie-Monique Robin retrace l’histoire de la firme Monsanto, de sa création en 1901 aux années 1990. L’auteur y explique en quoi Monsanto a été un responsable majeur, au cours du 20e siècle, de la pollution de la planète. Pollution chimique avec, pour commencer, les polychlorobiphényles (PCB) que Monsanto a produits en cachant leur nocivité jusqu’à leur interdiction et qui feront d’Anniston, en Alabama, la ville la plus polluée des États-Unis. Puis avec la dioxine : « Le 13 janvier 1962, un appareil Fairchild C-123 de l’US Air Force quitte la base militaire de Tan Son Nhut [Vietnam], avec une cargaison de plus de huit cents litres d’agent violet. De ce jour à 1971, on estime que 80 millions de litres de défoliants ont été déversés sur 3,3 millions d’hectares de forêts et de terres. Plus de 3 000 villages ont été contaminés et 60 % des défoliants utilisés étaient de l’agent orange, représentant l’équivalent de quatre cents kilos de dioxine pure. Or, selon une étude de l’université de Columbia (New York) publiée en 2003, la dissolution de 80 grammes de dioxine dans un réseau d’eau potable pourrait éliminer une ville de 8 millions d’habitants… » Ou encore avec le Roundup, désherbant dit « non sélectif » car il s’attaque à toutes les formes de végétation…
4 Dans la seconde partie du livre (du chapitre VII au chapitre XI), Marie-Monique Robin centre son analyse sur le rôle de Monsanto dans la fabrication et la promotion des OGM dans le monde. L’intérêt principal de cette partie – qui traite de la manière dont Monsanto a progressivement construit un empire autour des OGM – est la déconstruction d’un principe sur lequel repose l’essentiel de la réglementation internationale des OGM : le principe d’équivalence en substance. Ce principe suppose que « les OGM sont grosso modo identiques à leurs homologues naturels » puisque, dans la plupart des cas, les composants des aliments provenant d’une plante génétiquement modifiée seront similaires en substance à ceux que l’on peut trouver communément dans les aliments (protéines, etc.). Avec ce principe, on considère donc finalement que la manipulation génétique est intrinsèquement neutre. Or, le principe d’équivalence en substance ne repose de fait sur aucun fondement scientifique mais sur une décision politique qui permet d’éviter la réalisation de tests toxicologiques particuliers pour vérifier l’innocuité des OGM. Avec ce principe, le gouvernement américain de l’époque (Ronald Reagan) a favorisé une déréglementation permettant le développement de l’industrie américaine. Et les scientifiques qui ont essayé de dénoncer cette tromperie ou qui ont, plus globalement, tenté de montrer les risques environnementaux ou sanitaires des OGM, ont été mis à l’écart, ont subi des pressions et parfois même ont vu leur carrière brutalement interrompue. Tel a été par exemple le cas du biochimiste Arpad Pusztai du Rowett Research Institute d’Aberdeen, en Écosse, à la suite d’une émission de la BBC dans laquelle il avait déclaré que, sur la question des OGM, il ne fallait pas prendre les citoyens britanniques pour des cobayes.
5 Dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage (du chapitre XII au chapitre XVI), Marie-Monique Robin décrit les effets des « OGM de Monsanto » dans les pays du Sud. Elle emmène le lecteur au Mexique, berceau du maïs qui y est cultivé depuis au moins 5 000 ans avant J.-C. et qui « constituait l’aliment de base des peuples maya et aztèque, qui le vénéraient comme une plante sacrée. Une légende indienne rapporte que les dieux créèrent l’homme à partir d’un épi de maïs jaune et… blanc ». Ce maïs traditionnel est aujourd’hui mis en concurrence avec le maïs industriel et pour partie transgénique (ce dernier a contaminé du maïs mexicain) qui afflue chaque année au Mexique en vertu de l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Canada (ALENA). Ce maïs industriel étant vendu deux fois moins cher que le maïs local, il fait chuter les cours de ce dernier et contraint de très nombreux petits paysans à aller grossir les populations des bidonvilles. Après un détour par l’Argentine, le Paraguay et le Brésil où les surfaces emblavées en soja transgénique se multiplient, Marie-Monique Robin conduit le lecteur en Inde (troisième producteur mondial de coton après la Chine et les États-Unis) où le coton transgénique Bt provoque des désastres humains : dans la région cotonnière de Vidarbha au sud-ouest de l’Inde, il y a en moyenne trois suicides par jour. Des paysans qui mettent fin à leurs jours en ingérant les pesticides que le coton transgénique était censé leur épargner !
6 Avec ce périple à travers la planète Terre de plus en plus colonisée par le monde de Monsanto, nous ne pouvons que saluer le remarquable travail de Marie-Monique Robin pour déconstruire la logique mortifère de cette entreprise. Et affirmer avec elle « qu’on ne peut plus dire qu’“on ne savait pas” et qu’il serait irresponsable de laisser la nourriture des hommes tomber en de pareilles mains ».
7 Estelle Deléage
Colloque international « Environnement, engagement esthétique et espace public : l’enjeu du paysage », Paris, 9, 10 et 11 mai 2007
8 Le colloque organisé par Nathalie Blanc (géographe, CNRS, Ladyss) et Jacques Lolive (Politiste aménagiste, CNRS, SET) intitulé « Environnement, engagement esthétique et espace public : l’enjeu du paysage » s’est déroulé les 9, 10 et 11 mai 2007, à Paris. Il a rassemblé 46 intervenants et une soixantaine de participants. Résolument transdisciplinaire, cette rencontre a réuni anthropologues, philosophes, géographes, urbanistes, architectes, paysagistes, sociologues, historiens de l’art, aménagistes et artistes sous une même bannière, celle consistant à délimiter les contours des espaces passés, présents et futurs de l’esthétique et de l’art dans le domaine de l’environnement. Parfaitement organisés dans les locaux de l’École nationale du génie rural des eaux et forêts (ENGREF), les trois jours de rencontres se sont structurés en autant de journées à thème.
9 La première journée, intitulée « Vers un paysage durable. Du jugement esthétique à l’action publique », a été consacrée à la place de l’esthétique dans les politiques paysagères. Deux groupes d’interventions se sont structurés lors de cette journée. À partir d’études de terrain, les premiers ont montré l’importance d’un jugement esthétique, obéissant à des pratiques et des représentations bigarrées, dans la construction des paysages et l’évolution des milieux. La prise en compte de l’esthétique dans l’action publique favorise des expériences collectives qui s’apparentent à la construction d’une sphère publique facilitant l’acceptation sociale des projets (Yves Luginbühl, Claire Damery, Sabine Courcier, Eva Brigando…). D’autres interventions, plus philosophiques et prospectives, ont proposé des éléments de théorisation de politiques de l’environnement laissant une part importante à l’expérience esthétique. En inscrivant l’environnement à l’intérieur de soi (Arnold Berleant), il est démontré que cette expérience, trop souvent négligée, est l’élément fondamental qui permettrait de construire des politiques dissolvant le dualisme nature-culture (Emily Brady). L’esthétique est vue comme un point essentiel d’une mésologie favorisant une refondation du paysage dans la réalité de l’existence humaine (Augustin Berque). L’environnement humain deviendrait environnement humanisé (Arnold Berleant), un changement de focale qui, sans jamais oublier les limites de telles démarches, laisse penser à un engagement esthétique comme moteur d’un renouveau des politiques publiques écologiques (Pradeep A. Dhillon).
10 La deuxième journée, intitulée « Art et paysage : vers une transformation des écologies locales ? », principalement animée par des artistes et des historiens de l’art, fut consacrée en grande partie à l’art écologique. Plusieurs interventions ont d’abord présenté les aspects inédits de cet art (Stéphanie Smith, Adeline Lausson…). Apparu en Amérique du Nord dans les années 1970, l’art écologique mêle éthique, science et art public. C’est une démarche qui associe souvent artistes, scientifiques et acteurs locaux, un art qui se construit avec l’esprit des lieux, dont le but est de résoudre des problèmes plutôt que de les dénoncer. Plusieurs présentations ont exposé la diversité des approches qui existe sous cette appellation commune. Certains artistes se situent plutôt dans une interrogation de la démarche artistique, dans une rénovation des cadres de l’action artistique comme moyen de sensibiliser aux questions environnementales (Françoise Vincent et Eloy Feria, Tim Collins…). Cette démarche artistique est aussi apparue comme moteur de négociations, de dialogue avec les scientifiques (Janet Laurence) et les habitants, de prise de conscience de la relation à son environnement (Gilles Bruni), d’actions transformatrices sur et dans l’environnement ou l’habitat urbain (Adeline Lausson). Émerge alors un art qui abandonne parfois la création d’objet et la subjectivité individuelle au profit d’un capital créatif communautaire (Senechal Carney Lora). D’autres artistes s’intéressent plus à la possibilité de faire vivre une relation au lieu, à un environnement, dans toute sa temporalité. Il s’agit souvent d’œuvres paysagères qui témoignent du passé, des impacts négatifs des activités humaines, en laissant une trace des différentes couches historiques, tout en permettant une évolution positive en termes écologiques, du site, des consciences et de la relation au lieu (Tilman Latz, Hermann Prigann, Jean-Claude Ganem…). Il s’agit finalement de rendre sensible des processus auxquels nous n’avons pas prêté assez attention (changement climatique, pollutions, etc.), alors que nous les connaissons par ailleurs, pour porter un regard critique, constructif et mobilisateur sur notre façon de gérer nos espaces de vie (Gilles Bruni).
11 La dernière journée, intitulée « Mobilisations environnementales. Le recadrage de l’expérience esthétique », s’est présentée comme une synthèse des débats. Il s’agissait de savoir, à travers l’analyse d’un certain nombre d’expériences locales, si nous assistions à l’émergence d’une politique des formes. Plusieurs communications ont d’abord prolongé les réflexions de la veille, en analysant l’impact de travaux d’aménagement paysagers sur d’anciens sites industriels sur lesquels il s’agissait de faire évoluer le lieu sans effacer la mémoire, de restaurer sans mentir sur le passé afin d’éviter de contribuer à la myopie dont souffre l’humanité (Jonathan Maskit, Andrew Light…). D’autres ont montré que si un engagement esthétique pouvait permettre de requalifier les lieux d’un point de vue écologique et social, il restait parfois difficile de « casser » les inégalités d’accès à la nature intrinsèquement liées aux inégalités sociales (Cyria Emelianoff, Charlotte Boisteau…). Il ressort finalement que la démarche consistant à permettre aux habitants d’investir l’art et l’esthétique comme outil de participation et d’influence sur les politiques territoriales, peut être une démarche très créatrice, moteur d’un renouveau du politique. En repensant notre relation à la ville (Rachel Thomas, Jean-Paul Thibaud…), en déstabilisant les projets des aménageurs ou en débordant les cloisonnements administratifs et les classifications rassurantes (Sitesize, Charlotte Boisteau, Maria del Socorro Perez…), la prise en compte du monde sensible et l’affirmation de choix esthétiques apparaissent comme le pivot d’une transformation du politique (Véronique Giorgiutti), d’une nouvelle relation au monde.
12 À l’issue de ces trois jours de colloque, il est impossible de ne pas être convaincu de l’originalité et de l’importance des thématiques abordées. Bien qu’étant fortement médiatisée, l’écologie semble trop souvent engagée dans une impasse. Yates McKee parle de « sclérose littérale » qui fait que les acteurs de l’écologie « voient l’environnement comme une chose déterminée qui doit être représentée, protégée et défendue en tant que telle par des experts, plutôt que comme le lieu de médiation d’un réseau de forces sociales, politiques, économiques et naturelles qui concerneraient tous les citoyens » (« L’art et les fins de l’écologie », Vacarme, n° 34, 2006, p. 141). Comment sortir de cette impasse ? On peut y répondre en gageant que « l’écologie […] ne sera pas durable tant qu’elle ne s’intéressera pas à l’imagination et à l’identification, ainsi qu’à leurs moyens esthético-culturels » (ibid). Le colloque valide cette hypothèse en démontrant qu’un engagement esthétique en relation avec les finalités de l’écologie peut jouer un rôle significatif dans la réinvention du politique.
13 Cette réinvention passe par une ouverture aux mondes sensibles, comme le démontrent les travaux présentés pendant cette rencontre. Par les actions de restaurations environnementales temporalisées (Andrew Light), par des activités d’échanges autour des connaissances territoriales locales (Site-size, Dare-Dare…), par la création d’œuvres nécessitant une forte interaction avec les acteurs locaux (Hermann Prigann), les artistes renouvellent les consciences, les relations aux lieux et à l’environnement. « L’artiste fait émerger l’invisible au sein du visible, il inspire l’air rempli de potentialités provenant du cosmos, et son œuvre est expiration » (J. Brosse, Pourquoi naissons-nous ? et autres questions impertinentes, Albin Michel, Paris, 2007, p. 159). Ce qu’il faut expirer sous peine d’étouffer disait Jean Cocteau. Cette conception du rôle de l’artiste prend tout son sens dans un contexte de crise écologique. Elle apparaît comme fondamentale dans la mise en place de politiques paysagères et environnementales renouvelées. Insistons sur la question de la temporalité présentée comme essentielle mais trop souvent oubliée dans les politiques. Comment reconstruire, comment rénover en témoignant des erreurs passées ? Gilles Deleuze disait qu’un « monument esthétique ne commémore pas quelque chose qui s’est passé, mais confie à l’oreille de l’avenir les sensations persistantes qui incarnent l’événement » (cité par J. Michalet, « Daniel Dobbels. L’insensible déchirure », 2007, http://www.orleans.fr /scenenationale /pages /indexdanse.htm). Certains artistes présents dans ce colloque arrivent à mener à bien cette rénovation. C’est aussi l’une des conclusions de nombreuses communications. Confier au futur les sensations du présent tout en les réinventant pour éviter les erreurs passées. Voilà ce qu’un engagement esthétique peut apporter, voilà tout l’intérêt de politiques ouvertes aux mondes sensibles.
14 Il va sans dire que la tâche est lourde et que les recherches, expérimentations et réflexions doivent s’affirmer. Elles doivent être réalisées en prolongeant les travaux de ce colloque. En initiant la création d’un réseau international associant artistes, scientifiques et acteurs environnementaux, en portant un projet appliqué de Centre d’esthétique et d’écologie, Nathalie Blanc et Jacques Lolive s’y emploient. Il faudra mener ces travaux en répondant à quelques manques et/ou défis mis en évidence lors de ces journées. Le premier d’entre eux est la faible place qui a été accordée aux artistes et aux chercheurs travaillant dans les Suds. Au regard de la question traitée (un problème du Nord ?), de la nouveauté du thème pour la communauté scientifique française, cette situation était compréhensible. Il nous semble cependant fondamental de continuer cette réflexion avec les Suds. Les relations entre les sociétés et la nature, en particulier les enjeux urbains, y sont tellement différentes qu’on ne peut décemment les négliger. Comment parler de l’espace public en ville et de l’esthétique en laissant de côté la question des bidonvilles, des quartiers précaires, des réalités productivistes d’une violence inouïe ? Comment inscrire cette pensée dans le champ d’une écologie politique à (ré)inventer si l’on se soustrait à ces questions ? Dans un même ordre d’idée, il faut que les recherches à venir ne soient pas « hors-sol ». Il est apparu que la question de l’esthétique, de la justice sociale et environnementale allaient de pair : les recherches à venir devront en tenir compte. Enfin, il faudra veiller à la possible instrumentalisation de l’art. Certains auteurs du colloque ont mis en garde contre une récupération de l’art qui annihilerait sa dimension dénonciatrice et novatrice (Adeline Lausson, Andrew Light). Participer d’une œuvre consistant à faire de l’art ou de l’engagement esthétique un outil d’une nouvelle relation au monde ne doit pas permettre un processus d’étouffement des libertés créatrices. Il ne doit pas non plus tuer l’aspect innovant des artistes, acteurs clés d’une mise en relation des mondes parallèles.
15 En plus d’ouvrir de nouveaux champs de recherche novateurs et résolument transdisciplinaires, ce colloque aura permis de montrer que l’expérience esthétique peut conduire à un nouvel engagement écologique et politique. L’art peut-il être un livre des consciences pour conduire à une réelle refondation du politique ? Il semble que oui. Il est urgent d’y réfléchir plus avant. Ce champ de recherche et d’action est enfin et désormais ouvert.
16 Diane Rischter
Sharon E. Kingsland, The evolution of american ecology, 1890-2000, John Hopkins University Press, Baltimore, 2005
17 Cet ouvrage magistral constitue une mise en perspective remarquable de l’histoire de l’écologie scientifique aux États-Unis. Sharon E. Kingsland y montre comment l’écologie s’y est constituée comme discipline scientifique à part entière tout au long du 20e siècle. À aucun moment les interrogations des scientifiques n’ont été séparées de celles du peuple américain dont l’histoire est pour une part essentielle le mouvement de colonisation de leur territoire. L’introduction éclaire bien l’intention de Sharon E. Kingsland : « Tout en suivant l’évolution de la science au cours du 20e siècle, j’ai attiré à maintes reprises l’attention sur le lien entre l’évolution de la discipline scientifique et les discussions entre Américains sur leur relation avec la terre, la nature de la société et ses orientations. »
18 Pour Sharon E. Kingsland, l’étude de l’évolution de l’écologie américaine au 20e siècle est un exercice d’histoire appliquée tout autant qu’une entreprise savante. L’histoire qu’elle propose se situe aux origines dans un mouvement de réforme de la botanique américaine à la fin du 19e siècle et, plus globalement, dans un vaste effort pour rendre la science américaine indépendante de son homologue européenne et compétitive avec cette dernière. Selon elle, l’écologie est l’un des produits de cette lutte pour conquérir une place sur la scène scientifique mondiale. Le premier tiers de l’ouvrage explore le lien entre le développement d’une science américaine nationale, l’expansion économique du pays et l’émergence d’un nouveau champ de recherche en biologie. Cette histoire commence à New York avec l’établissement du Jardin botanique. Les quatre premiers chapitres tracent le lien entre l’expansion de la science américaine, sa rupture avec l’Europe, la création de nouvelles institutions favorisant l’essor de l’écologie comme nouvelle discipline de recherche scientifique. Cette science a émergé d’un contexte complexe au sein duquel certaines connexions ont été déterminantes, notamment celle avec la recherche en évolution expérimentale.
19 Les deux chapitres suivants (V et VI) portent sur la période 1910-1930 où s’affrontèrent deux conceptions différentes de ce que devait être l’écologie. D’un côté, Ellsworth Huntington l’envisageait comme un vaste domaine embrassant l’étude des humains, étude liée à l’eugénisme, à la santé publique et à la géographie. De l’autre, Frederic Clements pour qui l’écologie était une discipline biologique, dont on pouvait cependant tirer d’importantes leçons pour l’organisation de la société elle-même. Les thèses de cette jeune science furent évidemment critiquées à l’occasion de débats plus larges portant sur l’histoire, la science et le progrès en général dans cette période. Ces débats prirent de l’ampleur après la Seconde Guerre mondiale, puisque l’entrée dans l’ère nucléaire soulevait des problèmes inédits. L’écologie était poussée à quitter son berceau naturaliste pour entrer dans une problématique plus moderne inspirée de la physique. Dans les années 1960, l’écologie devint une science subversive remettant en cause les dogmes de la croissance indéfinie, sans cesse stimulée par la toute-puissance de la technologie.
20 Les écologistes étaient désormais condamnés à penser explicitement le rôle critique de leur science et sa place dans la société ; ils devaient dialoguer avec un large public des conditions d’un changement social dans un monde en mutation rapide. Ils doivent désormais accepter le principe d’un dialogue avec d’autres disciplines pour sans cesse élargir leur champ d’investigation. Selon Sharon E. Kingsland, l’écologie doit tout à la fois s’inscrire dans ses anciennes traditions et utiliser ses idées nouvelles pour stimuler le changement social. En ce sens, les écologistes doivent se fixer des objectifs ambitieux sans se sentir accablés par la difficulté des problèmes scientifiques à résoudre. Ils doivent faire preuve d’imagination, d’énergie et de souplesse intellectuelle, sans pour autant oublier l’audace des fondateurs de leur science. Et cela même si leur vision de la science différait des nôtres, et leur vision du monde, notamment dans ses dimensions racistes qui sont étrangères aux sensibilités modernes. Que cette vision ait été incroyablement persistante ne dispense pas d’exprimer notre dette à l’égard des fondateurs de l’écologie ; ils ont en effet inauguré une tradition de recherche dont l’importance n’a fait que s’accroître compte tenu des graves problèmes qui assaillent notre monde meurtri.
21 Les trois chapitres suivants sont consacrés aux différentes réformes qui ont favorisé la recherche en écologie aux États-Unis. L’auteure analyse tout d’abord les termes dans lesquels les Américains parlaient de leur terre et de ses usages futurs à la fin du 19e siècle, ainsi que du rôle qu’ils assignaient à la science dans ce futur imaginé. Quelles étaient les mœurs dominantes à l’époque ? Comment les Américains imaginaient-ils alors la relation entre leur mode spécifique d’occupation du territoire et le progrès social ? Sharon E. Kingsland traite en des termes très précis de trois figures majeures de l’écologie américaine, en particulier celle de George Perkins Marsh se situant dans la filiation de la théologie naturelle voyant l’équilibre de la nature comme prescrit par Dieu. Nathaniel Southgate Shaler, fondateur de la géologie américaine, a repris les thèses de Marsh en les colorant d’une connotation raciste. Pour ce dernier, si l’Amérique du Nord ne pouvait être le berceau de la civilisation pour ses populations autochtones, il était à peu près évident en revanche que le continent convenait pour le développement d’Européens du Nord s’étant déjà hissés à un haut niveau de civilisation. Shaler combinait un sentiment de vénération pour la nature et un pragmatisme impitoyable concernant le besoin de développer le pays sous la direction de la race aryenne, bien adaptée selon lui à ces terres. Pour sa part, Lester Franck Ward interprétait la lutte pour l’existence en termes moins racistes, mais comme une question de liberté individuelle. Il voyait la science comme une sorte d’assurance de la possibilité de l’accomplissement d’un progrès social ordonné. Lui qui attachait la plus grande importance à ses expériences de botanique a défendu l’idée qu’il n’y avait pas de meilleurs exemples de l’importance de l’éducation que notre expérience de l’amélioration des espèces cultivées.
22 Les écrits de Marsh, de Shaler et de Ward éclairent vivement les connexions entre perspectives écologiques ou proto-écologiques, et idées sur le pouvoir, le contrôle, l’histoire et le progrès. On y entrevoit une convergence simple entre les idées sur la nature et celles sur la société humaine et son avenir. C’est dans ce contexte que l’écologie a pris forme aux États-Unis comme une science nouvelle, dans un enchevêtrement d’histoires naturelles, d’expérimentations sociales et d’explorations nouvelles de la nature. Les Américains examinaient alors le monde réel, formulaient les hypothèses scientifiques les plus audacieuses autour de la question du déploiement de leur avenir dans de nouvelles relations avec la nature. Dans les derniers chapitres portant sur l’émergence de l’écologie moderne après la Seconde Guerre mondiale, le ton se fait grave, en raison sans doute des incertitudes majeures concernant les rapports entre la nation américaine et la nature qu’elle a conquise. Telles sont les leçons qu’inspire ce beau livre de Sharon E. Kingsland, figure majeure parmi les historien(ne)s de l’écologie, cette science de l’homme et de la nature.
23 Jean-Paul Deléage
TITRES RECENSÉS
- Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto. De la dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien, La Découverte & Arte Éditions, Paris & Issy-les-Moulineaux, 2008
- Colloque international « Environnement, engagement esthétique et espace public : l’enjeu du paysage », Paris, 9, 10 et 11 mai 2007
- Sharon E. Kingsland, The evolution of american ecology, 1890-2000, John Hopkins University Press, Baltimore, 2005
POUR CITER CET ARTICLE
« Repères / Actualités », Ecologie & politique 2/2008 (N°36), p. 173-184.
URL : www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2008-2-page-173.htm.
DOI : 10.3917/ecopo.036.0173.



