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L’Espace géographique

2001/3 (tome 30)

  • Pages : 96
  • ISBN : 2701129214
  • Éditeur : Belin


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Les Accords de Brasilia souscrits en octobre 1998 entre le Pérou et l’Équateur, sous l’égide des Pays Garants du Protocole de Rio (1942), mirent un terme aux conflits frontaliers récurrents qui paralysèrent les initiatives d’intégration entre les deux protagonistes durant plus d’un siècle. Suite à la démarcation définitive des derniers segments litigieux en mai 1999, une nouvelle donne frontalière voit le jour qui renouvelle le champ des intégrations non seulement bilatérales mais aussi continentales. Sous l’impulsion de la Communauté andine des nations (CAN) et vu l’état des relations diplomatiques régionales sans précédent, le Pérou cherche à mettre en œuvre une première politique nationale des frontières. Le Groupe de haut niveau en matière de développement et d’intégration frontalière, créé en 1998 au sein de la CAN ainsi que la Direction nationale du développement frontalier et des limites, créée en 1999 au sein du ministère des Affaires étrangères péruvien, auront joué et continuent de jouer (au gré de conjonctures difficiles) un rôle considérable pour élever les concepts d’intégration frontalière et de développement frontalier au rang de nouveaux paradigmes territoriaux andins et nationaux.

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L’article présenté ici est une contribution au renouvellement des méthodes d’analyse des situations de frontière entre le Pérou et ses voisins [1]  Allocataire de recherche MENRT, nous avons été affecté... [1] . On parlait jusqu’alors essentiellement de zones de frontières « actives » ou « passives » sans pour autant véritablement savoir ce que recouvraient ces termes, bien pratiques, il faut l’avouer. Les zones de frontières dites « actives » devaient susciter l’intérêt à moyen terme de l’État, qui s’attacherait à y inciter les investissements en vue du développement frontalier. Les zones de frontières « passives » resteraient passives longtemps encore, constituant en quelque sorte le négatif des zones dites « actives ». La politique territoriale étant foncièrement active dans ce pays depuis longtemps, la réflexion s’est ainsi longtemps concentrée sur les segments conflictuels avec les pays voisins. Or cette crispation de la réflexion sur les secteurs litigieux a fortement gêné la compréhension des dynamiques locales alors qu’un basculement conceptuel est en train de s’opérer autour de la fonction attribuée à la frontière [2]  Conceptuellement parlant, on assiste au passage d’une... [2] . Dans ce contexte institutionnel singulier, nous nous sommes attachés à développer une typologie et une grille de lecture capables de donner à voir les dynamiques actuelles, passées et (si possible) futures à une autre échelle que celle des segments. L’article qui suit s’attache à restituer et à modéliser des situations récurrentes observées sur les différents terrains frontaliers et vécues par les frontaliers même. Il propose une grille de lecture qui permet une approche du transfrontalier par échelles et par problèmes, susceptible de servir de pont entre les deux grands faiseurs de frontière au Pérou, les diplomates et les stratèges militaires, susceptible donc d’orienter, dans le consensus, l’action de l’État vers des processus spécifiques à promouvoir.

Du terrain au concept : typologie des interactions frontalières

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Dans un premier temps, cinq situations singulières peuvent être mises en évidence, que l’on nommera scénarios frontaliers dans le sens où, à chaque scénario, correspond un agencement de situations de dynamiques particulières. On se propose ainsi d’affiner une typologie multiscalaire des frontières bien connue (Foucher, 1991, 1997) [3]  Qui restitue « les étapes du raisonnement géographique... [3] en restituant le « dessous » des segments péruviens. Cette typologie peut, à son tour, être appliquée à l’échelle d’une dyade (voire d’une enveloppe) mais en pratique cela n’est jamais le cas, du moins au Pérou (on n’a guère connu de fronts emboîtés ou de synapses accolées à l’échelle d’une dyade entière) : ces phénomènes restent localisés dans l’espace et plus ou moins ponctuels dans le temps ; même si à une certaine époque l’Amazonie pouvait faire figure de marge.

Marges

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Dans le scénario 1, les populations frontalières n’entretiennent pas de contacts particuliers (les relations familiales et les échanges commerciaux se déroulent et se développent dans le seul contexte national). Les États respectifs n’ont pas, à proprement parler, investi la zone frontalière : absence notoire d’infrastructures routières qui connecteraient les principaux foyers de population de part et d’autre de la frontière ; présence de quelques rares pistes carrossables, non transitables annuellement ; vacance institutionnelle d’éventuels projets de coopération transfrontalière. Au mieux, l’empreinte de l’État péruvien se résume à quelques investissements de type sanitaire (postes de santé), éducatif (écoles) ou énergétique (couverture électrique journalière et eau courante). Dans tous les cas, il s’agit d’une empreinte ponctuelle et non d’une présence soutenue de l’État. Du fait que les populations ancrées de part et d’autre de la frontière n’entretiennent pas de liens particuliers (ne serait-ce qu’au niveau familial) et que les États ne s’investissent pas conjointement dans des programmes sectoriels ou de coopération, chacun vit en marge de l’autre. D’où le terme de « marge » pour qualifier de prime abord cette absence de contact « spontané ».

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On peut aussi bien parler d’angles morts relationnels. Ces marges ou angles morts, de par leur statut « spontané » (dans le sens où l’action des États n’est pas en cause dans cette situation), ne sont pas, a priori, des espaces objets de projets à l’échelle des États. Mais on peut penser que, si les populations ne communiquent pas entre elles, c’est qu’elles ont de bonnes raisons (éprouvées par le temps) de ne pas se rencontrer. La frontière moderne a pu se calquer, par hasard ou non, sur un espace d’articulation entre deux systèmes territoriaux locaux. Mais l’État peut très bien décider de s’investir (d’investir) un jour dans ces zones et d’intervenir sur une situation de marge. La limite internationale coïncide ici plus ou moins (sans avoir de répercussions notoires sur les modes de vie des populations) avec une zone-tampon « spontanée ». L’État ne prend généralement pas la décision d’intervenir sur cette situation de fait et la primauté des dynamiques reste exclusivement locale ou nationale (dynamiques centripètes ou centre-périphérie). L’État doit alors essentiellement s’attacher à promouvoir le développement frontalier de ces zones périphériques, tournées vers l’intérieur (les constructions sociales locales y sont souvent de type communautaire). Les échanges frontaliers peuvent être élémentaires, c’est toujours l’enclavement (voire l’isolement) qui prédomine (dans un contexte national-binational). Ce scénario caractérise la plupart des segments amazoniens fortement excentrés et déconnectés des trois principaux foyers de population selvatiques (Iquitos, Pucallpa, Puerto Maldonado) qui apparaissent comme autant de creux démographiques (ce qui ne signifie pas que ces espaces ne soient pas appropriés, loin s’en faut en Amazonie), ou encore le long de certains segments de la dyade péruano-chilienne entre Tacna et le point tripartite. Il s’agit en fait d’espaces intercalaires plus ou moins vastes, pris en étau ou englobant des espaces nettement fonctionnalisés, « signifiés » pourrait-on dire, par l’État. Les marges sont en quelque sorte les espaces en suspens d’application des politiques publiques futures.

Marches

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Dans le scénario 2, les populations entretiennent des relations sporadiques en traversant la frontière par de petits sentiers (ou trochas en pleine forêt). Au niveau local, il existe une relation spontanée soit d’ordre familial, soit d’ordre commercial (basée sur la complémentarité de certains produits), voire les deux. Or dans les situations observées, l’État a interdit ou restreint l’accès à la frontière en créant des parcs naturels, des aires protégées ou des zones réservées. Une dichotomie spatiale très nette apparaît avec un effet de fermeture par le haut tandis qu’existaient des couloirs de passage spontanés au niveau local. Cette situation de blocage spatio-institutionnel des dynamiques du bas intervient surtout dans des zones stratégiques. Les exemples les plus démonstratifs en sont le Parc de la Paix, récemment créé dans la cordillère du Condor (autour de Tiwintza [4]  Les propositions oscillaient entre un parc binational... [4] ) ou la Réserve Santiago-Comaina [5]  Cf. Décret suprême N° 005-99-AG publié le 24 janvier... [5] (dont le zonage est encore à l’état de proposition) [6]  Les zones réservées à cheval sur la dyade péruano-bolivienne... [6] . Certes, il s’agit de préserver l’environnement mais le prétexte est souvent ambigu. L’effet pratique en est la restriction de la circulation (voire l’interdiction) sur une aire frontalière bien délimitée, ce qui revient à créer une zone-tampon avec l’État voisin. Cette option n’est jamais anodine. Elle est souvent en corrélation étroite avec trois facteurs : (1) la présence de ressources naturelles proches de la frontière (exploitées ou non) ; (2) des grignotages spatiaux excessifs de l’autre côté de la frontière (les fameux fronts pionniers amazoniens) ; (3) l’existence (parfois à cheval sur la frontière) d’une ancienne zone de tension militaire. C’est ce que l’on pourrait nommer une situation de « marche », référence faite au terme qui, anciennement, désignait un espace-tampon périphérique à statut spécial. La tutelle directe du centre y est effective : dans le cas péruvien, c’est l’Instituto Nacional de Recursos Naturales (INRENA) qui est en charge des aires naturelles protégées (ANP) tandis que les natifs (dans le cadre du projet zone réservée Santiago-Comaina) deviennent en quelque sorte les marquis d’antan, « bons représentants pour contrer les forces centrifuges [les fronts pionniers schuars par exemple] et surveiller efficacement les frontières » (cf. Les Mots de la géographie, p. 291). On fait ici référence au terme qui, étymologiquement, dérive du francique marka mais on verra plus loin que le terme marche peut revêtir une double acception, pour le moins antonymique. Ces marches « naturelles » (environnementales) s’apparentent en fait à de plus ou moins vastes glacis institutionnels [7]  Par « institutionnel », on entend réglementé par l’État.... [7] que l’on pourrait qualifier de modernes : la surveillance militaire coûteuse y est habilement remplacée par la promulgation de zones protégées. Les situations de marche témoignent alors d’un double souci de protection de l’État péruvien (protection de l’environnement mais aussi des populations) dans des zones jugées sensibles qui constituent autant de maillons stratégiques fragiles du territoire national. Dans ces périphéries-tampons promues, l’État péruvien doit alors susciter un double processus de développement frontalier (renforcement de la présence de l’État dans les zones jugées sensibles [8]  Le Comité de coordinación multisectorial de asentamientos... [8] ) et de coopération frontalière (dans les zones protégées).

Fronts

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Le scénario 3 correspond à une situation qui fut courante entre le Pérou et l’Équateur (Deler, 1995) mais aussi avec le Chili (Foucher, 1991) et que l’on peut encore observer sur certains segments de la dyade péruano-équatorienne. La piste Matapalo-Papayal, à l’est de Zarumilla, reste parsemée de postes militaires de surveillance tandis que, dans le secteur frontalier compris entre les fleuves Cenepa et Santiago, la présence militaire le long des axes fluviaux principaux configure une vaste zone militarisée toujours en activité. Ces exemples ont été actifs ; ils le demeurent mais dans une moindre mesure, puisque les derniers segments litigieux ont été définitivement démarqués en 1999. La figure du « front » a suffisamment été apprivoisée aujourd’hui pour qu’on se permette de ne pas justifier son emploi dès lors qu’il s’agit de décrire une situation d’affrontement entre deux États (conflit armé, ouvert ou larvé). Dans le cas péruvien, l’intérêt du terme est triple : le scénario apparaît aux échelles bilatérale (voire internationale), nationale et locale. La figure du front pionnier en est l’exemple le plus démonstratif mais il existe aussi des fronts que l’on qualifiera de coutumiers, comme on peut en trouver au sein de l’ensemble jivaro (entre Aguarunas et Huambisas dans un contexte national, entre Aguarunas et Schuars dans un contexte bilatéral) fonctionnant sur le principe des « affinités sélectives » (Descola, 1993). Sur le modèle « scénario 3 » [9]  C’est le modèle du front militaire, tiré des conflits... [9] , la frontière est béante entre deux segments, non démarquée sur le terrain, des cordons de postes de surveillance militaires dessinant des fronts potentiels ou effectifs. Ces avant-gardes sont reliées entre elles par des réseaux de sentiers en pleine forêt ; les bases militaires principales sont connectées aux villes les plus proches par des axes routiers opérationnels toute l’année (les fameuses routes de pénétration équatoriennes, par exemple). Les populations ne communiquent pas entre elles. Les relations bilatérales ou internationales dominent sur les locales. Les frontaliers sont engagés dans un processus de défense de l’intégrité du territoire national. Les initiatives de coopération et les couloirs frontaliers spontanés sont gelés pour une période indéterminée. Les investissements des États respectifs s’attellent au développement frontalier dans une perspective foncièrement tactique (construction d’aérodromes, défrichages auréolaires en pleine jungle pour la confection de pistes d’atterrissage d’hélicoptères, etc.). Il s’agit de rattacher au territoire national — tant symboliquement qu’effectivement — les populations périfrontalières. Le pays devient l’espace « dur » de référence en vue de la construction (ou de la consolidation) d’un sentiment national. Ce type de situation produit de l’impérialisme au niveau national et de la géopolitique à l’échelle mondiale. La linéarité juridique de la frontière est appuyée et renforcée par les déploiements militaires au front. La carte devient (par le biais des instituts géographiques militaires) le support matériel d’un imaginaire collectif à grande diffusion (jusqu’au dos des cahiers d’écoliers) et l’outil médiatique majeur pour faire entrer dans les consciences l’esprit des limites. La frontière se résume alors véritablement à une ligne de compression des souverainetés et à une ligne de partage des différences. Ce scénario, cristallisé sur plus d’un siècle en certains segments de la dyade péruano-équatorienne, aura considérablement joué dans l’affermissement d’une conscience nationale dans les pays respectifs.

Synapses

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Le scénario 4 correspond à un fort degré d’échanges entre les populations frontalières. Ce type d’interaction est privilégié et appuyé par les États contigus qui ont construits, en certains nœuds du transit, des infrastructures spécialisées et opérationnelles de support, d’appui et de régulation des dynamiques, notamment marchandes. Les échanges sont canalisés en un point précis, habilité par les États respectifs et la Communauté andine pour le transit des individus, des marchandises et des véhicules (les flux du commerce international se juxtaposent ici aux échanges locaux). Ces nœuds de transit institutionnalisés sont rares. Il en existe cinq principaux au Pérou, dont la forme la plus achevée est sûrement le passage Santa Rosa-Chacalluta (Pérou-Chili). Les nœuds Aguas Verdes-Huaquillas, La Tina-Macará (Pérou-Équateur), Desaguadero et Yunguyo-Kasani (Pérou-Bolivie) en sont autant de déclinaisons plus ou moins abouties. Dans ces lieux, l’intégration est promue par les États qui entretiennent les infrastructures routières de premier ordre et autres services publics (polices des frontières, des migrations, douanes, services sanitaires et bancaires, etc.). La mise en place de CEBAF (Centro binacional de atención a las fronteras) va dans le sens d’un renforcement de ce scénario au Pérou, en certains points jugés stratégiques pour le commerce bilatéral et andin (application en cours à Desaguadero et proposition pour Aguas Verdes-Huaquillas). Ces situations prennent la forme de véritables « synapses » en ce sens qu’elles s’apparentent fortement à ce que l’on peut observer des synapses en biologie. Certaines propriétés fondamentales des synapses biologiques mériteraient à ce titre d’être transférées à la géographie des frontières, dont la plus importante nous semble être le retard synaptique. Une théorie des délais frontaliers pourrait être envisagée, mais on s’attachera ici à dire que la quête du délai nul est illusoire (est a-réalisable) puisqu’une des propriétés fondamentales de toute synapse est le retard synaptique : les freins administratifs, douaniers, sanitaires, etc., entraînent un retard inévitable dans la transmission des flux d’un pays à l’autre. Il apparaît que le transfert de la notion de synapse en géographie est un transfert inachevé. Roger Brunet (auquel revient la paternité du transfert de concept dès 1990) emploie le terme de façon générique pour qualifier « des espaces et des lieux de communication » (cf. Mondes Nouveaux, p. 219) ou, plus précisément, « tout lieu de communication géographique, d’échange, de transbordement et, mieux, transfert » (cf. Les Mots de la géographie, p. 427). Le terme synapse cède rapidement place à ceux de couloirs, façades, portes ou encore seuils (cf. Mondes Nouveaux, p. 219-231), sans pour autant véritablement pousser l’imagerie puissante offerte par les synapses à proprement parler biologiques. Un des faits majeurs qui caractérise, par exemple, les passages frontaliers synaptiques précités est la présence notoire (la chose n’est pas si commune au Pérou) d’infrastructures routières de premier ordre (routes goudronnées transitables toute l’année telle la Panaméricaine) qui pourraient être assimilées à des axones en ce sens qu’elles canalisent et réorientent les échanges d’un pays à l’autre. Le terme « axone » contient bien dans son radical l’idée d’axe mais avec plus de force sûrement, à tel point que l’on pourrait parler d’axonisation des échanges entre le Pérou et l’Équateur ou entre le Pérou et la Bolivie. Parler d’axonisation sous-entend, d’une part, la présence d’une infrastructure routière de premier ordre (l’axone à proprement parler, qui canalise et oriente les flux) et, d’autre part, l’axialisation des échanges autour de cette infrastructure. Par ce biais, c’est l’étymologie du mot axe (de axis, essieu) qui reprend ses droits, à savoir l’axe comme « barre ou ligne imaginaire autour de quoi tourne un objet, un monde, une idée » (cf. Les Mots de la géographie, p. 51). Les synapses qui remplissent ces conditions pourraient être qualifiées de synapses axoniques. Les échanges frontaliers tournent essentiellement, dans ce cas de figure, autour de transactions. Les sociétés locales tendent à s’y spécialiser, à s’y convertir en sociétés marchandes : formation de véritables syndicats de cambistes (changeurs de devises ambulants), de trans-borders (tricycles notamment), poussée de l’immobilier hôtelier, irruption de boutiques en tous genres, etc. Un espace de circulation dense se configure autour de l’axone puisque la mobilité y est largement régie et permise (dans le cadre de régimes frontaliers amples). Les flux qui se développent et s’accentuent au gré des accords commerciaux ou des dévaluations monétaires entraînent un développement souvent inégal des zones de frontières contiguës. De sorte que ce type de synapses est fréquemment le siège de dissymétries spatiales (passage frontalier Aguas Verdes-Huaquillas et plus largement de la zone comprise entre Tumbes côté péruvien et Machala côté équatorien).

Capillaires

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Le scénario 5 correspond à une situation d’échange diffus [10]  Rappelons de suite que « l’échange n’est jamais diffus... [10] entre populations frontalières au travers de fins réseaux de communication (sentiers, pistes ou trochas). Il s’agit d’une situation d’échanges à proprement parler « capillaires » de part et d’autre de la limite internationale, ou à cheval sur cette dernière. Les ferias frontalières sont un cas singulier qui entrent dans ce scénario, au même titre que les ferias transfrontalières comme celles du Tripartito (trifinium entre le Pérou, le Chili et la Bolivie), exemples concrets d’interaction et d’intégration frontalière spontanée. L’État n’est pas intervenu dans ces zones, soit par ignorance, soit par tolérance. Ce scénario est récurrent au Pérou. Les tripoints peuvent être des exemples très démonstratifs (El Tripartito, Iñapari-Assis Brasil ou le trapèze amazonien autour de Leticia, Tabatinga, Benjamín Constant et Islandia) mais ne sont qu’une variante originale au milieu des myriades de capillaires existants [11]  Toute zone frontalière peuplée et non connectée au... [11] . Les échanges y sont synaptiques au même titre que ceux décrits dans le scénario 4 mais à un degré nettement moindre, à l’échelle locale uniquement, c’est-à-dire sans relais institutionnel, sans que les États appuient ce phénomène en y surimposant un axone. Les capillaires sont autant de zones d’interaction voire d’intégration spontanée. La primauté des dynamiques y est locale avant d’être nationale ou bilatérale. Les échanges sont de type transactionnel basique ou de simples relations familiales ou culturelles. Certaines périphéries délaissées semblent avoir évolué sur le long terme de façon autonome, de sorte qu’elles fonctionnent aujourd’hui et se comportent comme de véritables sous-systèmes régionaux basés sur la complémentarité de certains produits : Espindola-Amaluza, Alamor-Lalamor, La Balsa-Zumba (sur la dyade peruano-équatorienne côtière et andine), El Tripartito-Charaña-Visvirí (Pérou-Bolivie-Chili), Moho-Tilali- Puerto Acosta (Pérou-Bolivie) en sont autant de déclinaisons originales. Le scénario 4 (synapse axonique) vient en général se superposer au scénario 5 (capillaire), aux passages frontaliers jugés les plus importants (les plus fréquentés ou les plus stratégiques). C’est ce qui devrait advenir dans un futur proche du secteur situé entre Zumba et Namballe (Eje 4 du Plan Binacional de Desarrollo de la Región Fronteriza) et entre Puerto Maldonado et Río Branco (via le passage frontalier Iñapari-Assis Brasil).

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Cette typologie s’attache à mettre en relief des situations d’interaction pratiques, c’est-à-dire observables sur le terrain et vécues par les populations elles-mêmes [12]  Faudrait-il aller chercher dans les propos tenus par... [12] . En certains endroits, la limite internationale œuvre véritablement dans le sens d’une discontinuité socio-spatiale. En revanche, il est des cas où la frontière paraît ne pas avoir prise sur les populations qui la traversent quotidiennement. Qu’il s’agisse d’échanger des produits basiques complémentaires avec les voisins (il ne s’agit souvent que de traverser un fleuve à gué ou en pirogue ou une quebrada à sec) ou pour, tout simplement, entretenir un lien familial (il n’est pas rare que des péruviens aient leur conjoint ou des parents proches de l’autre côté de la frontière) ; soit encore pour effectuer des transactions marchandes de plus grande envergure (présence d’un carrefour commercial privilégié par les États respectifs). La frontière se fait alors plus abstraite et arbitraire (sa linéarité juridique du moins) et les populations (relayées par les États) la vivent comme une vaste (et vague) zone d’échanges et de passages. C’est ici le lien social ou commercial qui prédomine, une certaine continuité (du moins une certaine fluidité) du mouvement (zones de circulation transfrontalière appuyée par des régimes frontaliers) où finalement la notion de linéarité n’est plus présente dans les esprits sinon sur les cartes d’état-major.

Du concept au modèle : une grille de lecture synoptique

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Les scénarios mis en évidence peuvent être combinés au sein d’un même schéma d’analyse. Ceux-ci sont, par nature, dynamiques et a-séquentiels. On se refuse par là à tout continuum historique même si, dans les faits, certains scénarios semblent s’enchaîner de façon linéaire. C’est donc plus l’idée de rétroactions possibles (sans pour autant parler de cycles frontaliers), de séquences homéostatiques ou entropiques, qu’il faut ici retenir (cf. mise en scène de la figure 3). Si l’on ne peut prédire ce qu’il adviendra de telle situation de frontière dix ou cinquante ans plus tard, la géographie peut cependant donner à voir l’évolution de formes spatiales dans le temps (géoprospective). Dans ce sens, il convient de mettre en interaction critique les scénarios frontaliers observés. L’avantage de ces modèles (en gardant à l’esprit qu’une telle typologie se réfère au cas péruvien et ne prétend en conséquence pas à une valeur absolue) réside dans leur multiscalarité et dans la possibilité pour l’État d’envisager des réponses concrètes en matière de politique frontalière.

Fig. 3 - La mise en interaction critique des scénarios. Une grille de lecture synoptique. Fig. 3

Marges spontanées, marges promues [13]  On sera attentif à ne pas sombrer dans une opposition... [13]

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Les marches que l’on a qualifiées de « naturelles » dans le scénario 2 ont un point commun avec les marges pré-décrites dans le scénario 1. De fait, les marches sont des marges. C’est l’échelle qui change. À savoir qu’il existe des marges spontanées (locales) et des marges promues (nationales-bilatérales). Ces marges promues (on conservera le terme « marche ») ressemblent fort à ce que l’on pourrait appeler des sanctuaires institutionnels. En effet, l’État « sanctuarise » une aire naturelle (ce qui revient à la sacraliser, et l’on sait les dangers qui guettent la sacralisation des frontières) sous des prétextes environnementalistes pour masquer, la plupart du temps, une zone ou un lieu précis de fossilisation, de crispation des tensions diplomatiques à long terme. La stratégie est toutefois louable quant elle reste l’unique sortie d’un conflit latent ou déjà engagé. Marges et marches sont donc placées sur un même axe méridien (cf. figure 3) qui contient l’idée de non-intervention (marge spontanée) ou d’intervention de l’État (marge promue).

Synapses spontanées, synapses promues

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Le modèle capillaire (scénario 5), qui traduit une situation de contact ou d’échange spontanée, nous renvoie l’image d’une synapse (scénario 4) mais où manqueraient les axones. Pour remédier à ce malaise nominal, les scénarios 4 et 5 pourraient être regroupés sous le terme « synapse », en distinguant (comme pour les marges) d’une part, des synapses spontanées (dendritiques) et d’autre part, des synapses promues (axoniques). L’idée d’intervention de l’État est ainsi restituée mais aussi celle de communication, qui vaut dans les deux cas (pour bien les différencier des phénomènes de séparation induits par les marges). Il convient d’ajouter un cas de figure particulier : celui où les populations opèrent des pressions puis des débordements (en termes d’initiatives) qui demandent à être institutionnalisées par le haut. Cette situation n’est plus une situation de synapse spontanée à proprement parler mais constitue un stade intermédiaire entre cette dernière (modèle capillaire) et une synapse promue (modèle axonique), ou alors suit une situation de synapse promue pour aboutir à un approfondissement du processus d’intégration entre deux États. Ce processus de pression puis de débordement des initiatives locales (phénomènes de spill-over) est un scénario en soi, de type « marche », mais dans un sens opposé à celui employé dans le scénario 2. Il ne s’agit plus ici d’une marche « naturelle » (périphéries-tampons, espaces de protection bien gardés) mais d’une véritable marche « fonctionnelle » (dans le sens où l’emploient J.-Ph. Leresche et G. Saez, 1997). La marche naturelle apparaît alors comme le négatif de la marche fonctionnelle. Tandis que la première consiste en un blocage spatio-institutionnel des initiatives de pression puis de débordement, la seconde renvoie à un processus de légitimation et d’institutionnalisation des initiatives de pression puis de débordement.

Fronts spontanés, fronts promus

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Les fronts interviennent à l’échelle bilatérale certes mais aussi nationale ou locale (voire les trois conjuguées [14]  C’est le cas dans la zone frontalière Aguaruna-Huambisa... [14] ). On peut discerner des fronts militaires, pionniers ou encore coutumiers (ou culturels) qui renvoient chacun à des acteurs et des registres singuliers (l’État dans le cas des fronts militaires, les colons pour ce qui est des fronts pionniers et les communautés natives en ce qui concerne les fronts coutumiers). C’est là toute l’ambiguïté et toute la richesse sémantique du mot front : le front comme limite d’un système en expansion, la « frontier » turnérienne, à l’américaine [15]  Avec ici une différence spatiale de taille : tandis... [15] , dont les géographes français ont déjà largement débattu (avec l’acceptation du terme « front pionnier » pour décrire ce phénomène), le front comme lieu d’affrontement militaire ou encore les fronts culturels transfrontaliers. Pour plus de lisibilité, on a regroupé ces trois types de fronts sous un même modèle (celui de front militaire, cf. scénario 3) mais les trois restent sous-entendus (il va de soi que le modèle cordillère du Condor, militaire, est bien différent du modèle front lusophone en Amazonie). Ces fronts sont par nature le fruit de processus de domination (et de reproduction de la domination).

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On aboutit ainsi à une grille de lecture multiscalaire et multiproblématique qui restitue en quelque sorte la « dynamique » des dynamiques frontalières. Les interactions locales, nationales et internationales (conservation / transaction) y sont présentes de même que les phénomènes de séparation, de domination ou de communication (avec intervention ou non de l’État). Les scénarios sont par nature complexes, réactifs mais surtout adaptatifs (leur a-séquentialité est postulée même si certains peuvent se succéder dans le temps de façon apparemment linéaire). Les États peuvent adapter tel scénario ou adopter tel autre face aux dynamiques observées ou en vue de dynamiques préconisées.

Des néo-espaces transfrontaliers ?

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Nous avons ajouté un scénario, qui ne peut être considéré comme le scénario final (même si la tentation est grande) mais qui peut paraître comme optimal en termes de relations entre États (en tenant compte des relations entre populations locales). Il s’agit du scénario « infrastructure » ou « régional » (mais le mot est ambigu [16]  On comprend bien l’ambivalence d’un tel terme, surtout... [16] ). Ce scénario sous-tend l’idée suivante : la fonction (et donc la forme) optimale de la frontière entre deux États s’apparente à celle d’une infrastructure « banale », au même titre qu’une route goudronnée, au sein d’un État. Dans cette optique, les États se rassemblent au sein de groupements régionaux plus vastes (comme la CAN qui, d’ailleurs, suit le modèle de l’Union européenne) ; la fonction linéaire (vision protectionniste) de la frontière est dépassée par une vision fonctionnaliste des espaces frontaliers. Les zones de frontière n’en sont plus. Elles s’apparentent plus à une région en soi, parmi les plus dynamiques des États respectifs (au même titre que les grandes métropoles centrales). Le modèle porte des zones blanches puisqu’il existe toujours des isolats, des zones plus ou moins bien connectées aux grands axes d’articulation. Ce scénario n’existe pas au Pérou mais on peut en voir les premières ébauches en Europe où les fonctions traditionnelles attribuées aux frontières tendent à être repoussées sur les périmètres externes de la Communauté européenne (Foucher, 1997). La frontière-infrastructure, où le passeport n’a plus prise, réduite au strict minimum de contrôle, participe alors véritablement à la construction d’une société de communication (le régionalisme ouvert peut aboutir à la formation d’espaces frontaliers porteurs et même voire apparaître des néorégionalismes).

Le champ des possibles interactions

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Confronté à l’existence de dynamiques pour le moins complexes en zones de frontière dans le seul contexte national, il semblait intéressant de pousser la modélisation plus en avant afin de faciliter une lecture des dynamiques de part et d’autre de la frontière. La figure 4 s’y attache. Les modèles y sont dépouillés, rendus à leur plus simple expression graphique. Par ce biais, les scénarios frontaliers peuvent être restitués dans leur dimension temporelle, à la manière d’une équation non pas mathématique mais spatiale dont on connaîtrait les tenants mais guère les aboutissants. La figure 5 pose le principe de ce langage opératoire en montrant quelques évolutions éprouvées ou envisageables au Pérou. Les modèles spatiaux de base peuvent donner lieu à de nombreuses déclinaisons dans le temps qui sont autant de possibles orientations des politiques frontalières. Cette modélisation poussée peut paraître mécanique ou trop abstraite mais elle n’est pas superficielle. Elle répond à un souci de restitution d’une réalité complexe. De fait, les modèles de base, réunis au sein de la figure 2 puis organisés dans la figure 3, offrent des situations de symétrie « parfaite » de part et d’autre de la ligne frontière. Or la réalité est multiple : elle comprend ces situations symétriques mais aussi d’autres, nettement dissymétriques qu’il convient de restituer.

Fig. 4 - Modèles élémentaires. Fig. 4
Fig. 5 - Séquences frontalières observables-envisageables au Pérou (synopsis). Fig. 5
Fig. 2 - Les scénarios frontaliers péruviens. Fig. 2

Matrice des interactions frontalières

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Cette réflexion nous amène ainsi à modéliser les dynamiques frontalières observées ou possibles en une matrice des interactions frontalières entre un pays X et un pays Y (cf. figure 6). Mais il convient d’être prudent : il ne s’agit en aucun cas d’extrapoler ici à partir d’un cas isolé. Par « pays X et Y », il faut entendre « le Pérou (X par exemple) » et « ses voisins (Y1, Y2, Y3, Y4, Y5) ». Faire d’une analyse ponctuelle de situations concrètes un modèle général applicable à toutes les frontières reviendrait à nier le principe même de cet article qui, partant de situations de terrain, y voit des récurrences à partir desquelles peuvent être élaborés des modèles spatiaux spécifiques et non généraux.

Fig. 6 - Matrice des interactions frontalières. Fig. 6
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Les trois situations de frontière majeures de la figure 3 (évitement [1]/contact conflictuel [2]/contact pacifique [3]) sont déclinées en autant de scénarios récurrents :

  • Marges [1] (spontanée [1a] - promue [1b]),

  • Fronts [2] (les trois échelles ont ici été réunies en un même schéma pour plus de lisibilité - front coutumier [2a], pionnier [2b] ou militaire [2c]),

  • Synapses [3] (spontanée [3a] - promue [3b]). On y a ajouté le scénario « infrastructure/régional » [3c] mais ce dernier est à lire à part puisqu’il n’a pas prise au Pérou.

On dégage ainsi 6 situations symétriques (marge/marge [A1], marche/marche [B2], front/front [C3] etc., le scénario « infrastructure » étant à lire à part) et 11 situations dissymétriques. La matrice, qui comptabilise un total de 22 cas dissymétriques de part et d’autre de la diagonale des symétries, ne comprend en fait que 11 modèles dissymétriques de base ; les variations de gris sont là pour rappeler la présence de couples de situations inversées selon le pays de référence choisi : si l’on considère, par exemple, le Pérou comme pays de référence X et l’Équateur comme pays Y, le cas matriciel A2 correspond à une situation de marche côté péruvien tandis que l’on note une situation de marge côté équatorien ; le cas B1 renvoie à la situation inverse : une marge côté péruvien et une marche côté équatorien, etc.

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En fait, la matrice suggère des combinaisons possibles. Le cas C5 peut correspondre à un axone conflictuel de par la résurgence d’anciens fronts coutumiers ; en E4, on assiste à la genèse d’un axone (goudronné chez Y et en cours chez X) ; en D2, un capillaire spontané est court-circuité par X qui accole une zone-tampon à la frontière (suite à la découverte de gisements pétroliers par exemple). Le scénario régional, où la frontière est totalement dépassée (on aura remarqué que le figuré de la limite internationale avait disparu sur les figures 3, 4, 5 et 6), ne peut, semble-t-il, être l’objet que de nouveaux fronts. Les cas C6 ou F3, selon le pays de référence choisi, peuvent correspondre à l’émergence (ou à la résurgence) de régionalismes où certaines identités néoterritoriales réclament d’être entendues voire légitimées, etc.

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La matrice offre une vision claire et rapide du champ des interactions possibles entre le Pérou et ses voisins. Elle constitue la base d’une méthode géographique d’identification et d’analyse approfondie des scénarios frontaliers existants. Toutes les situations théoriques établies logiquement dans la matrice (6 symétries et 11 dissymétries) ne sont pas forcément représentées dans la réalité (les cas F6, C6 et F3 sont absents au Pérou). Celles qui le sont ont à être déclinées en situations plus présentes que d’autres voire plus importantes en termes de politiques frontalières à mener. La matrice prend toute sa mesure dans l’analyse concrète de chaque cas de figure.

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En voici quelques exemples pour le Pérou. En A5, une route péruvienne atteint la frontière tandis qu’en face rien ne se passe. Le cas inverse [E1] est omniprésent avec l’Équateur : des villages équatoriens comme Zapotillo, Alamor ou Arenales sont solidement articulés à la région El Oro par des axes routiers opérationnels toute l’année alors que la majorité des villages péruviens ne sont reliés à rien ou très difficiles d’accès. Même si les routes équatoriennes ne sont pas goudronnées, elles sont utilisées toute l’année. C’est là une politique propre à l’Équateur que d’avoir su se donner les moyens de connecter les périphéries sensibles aux centres régionaux, mêmes les périphéries les plus éloignées et les plus insignifiantes : le conflit avec le Pérou en fait des routes stratégiques qui permettent un déplacement rapide des forces armées aux frontières.

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En C2, un front pionnier, coutumier ou militaire fait face à une aire naturelle protégée accolée à la frontière côté péruvien. C’est le cas de la réserve Santiago-Comaina qui consiste à contenir le front Schuar. On peut aussi imaginer des cas superposés, voire emboîtés, puisqu’au sein même de la réserve Santiago-Comaina sont à l’œuvre différents fronts à la fois pionniers (que la réserve tente de contenir) mais surtout coutumiers (entre Aguarunas et Huambisas) et militaires (le long du Cenepa et du Santiago notamment).

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En B5, une route péruvienne aboutit à la frontière mais se trouve déconnectée du pays voisin qui y a accolé une aire protégée. C’est un cas actuellement inexistant mais qui pourrait bien se concrétiser (sous la forme inverse B5) si le Brésil poursuit la construction de la BR364 jusqu’à Boquerón de la Esperanza. Le Pérou se verrait, semble-t-il, dans l’obligation d’accoler une marche naturelle pour prévenir tout débordement incontrôlable des fronts pionniers brésiliens. On sait ce qu’il advient de ce cas de figure du côté de Porto Velho avec une Bolivie sous forte influence linguistique et monétaire brésilienne sur son flanc oriental.

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En E3 et C5, un front pionnier, culturel ou militaire se calque sur un passage frontalier promu et réciproquement. C’est le cas du passage frontalier Santa Rosa-Chacalluta et plus largement de la zone comprise entre Tacna et Arica entre le Pérou et le Chili où l’on décèle un blocage diplomatique et militaire (concrétisé par la présence de zones minées le long de la dyade jusque dans les endroits les plus désertiques) doublé dans le même temps d’un blocage psychologique au sein de la population de Tacna (les plaies issues de la guerre du Pacifique n’ont jamais été définitivement cicatrisées), cela n’empêche pourtant pas le bon fonctionnement d’une synapse majeure pour le Pérou, puisque c’est par ce passage frontalier que transitent les volumes de marchandises et les flux d’individus les plus importants chaque année.

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Les scénarios symétriques (A1, B2, C3, D4 et E5) sont certes plus présents que d’autres, avec une forte récurrence spatiale du scénario D4 (capillaire) mais ne peuvent à eux seuls résumer la diversité des scénarios actuellement en vigueur. Le scénario C3 (front) a empreint certains espaces durant plus d’un siècle et certains lieux restent encore les témoins « minés » de cette époque critique au niveau diplomatique. Le cas C1 (ou A3) est très présent en Amazonie dans certains quadrants frontaliers du Putumayo, du Yavarí, du Yuruá ou encore du Purus. S’agissant de politiques frontalières à promouvoir à court et à moyen terme, la réflexion doit se concentrer sur les situations symétriques qui sont autant d’empreintes spatiales concrètes révélatrices d’un consensus politique de fait de part et d’autre de la frontière. Face à ces scénarios, les États auront, semble-t-il, plus de facilité à s’accorder sur le terrain diplomatique.

Quatre remarques sur la « dynamique » des dynamiques

Les fronts peuvent être « dépassés » sous forme de marches ou de synapses

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Dans les deux cas de figure, c’est le politique qui est décisif (tout dépend d’un choix politique à un moment donné). Soit l’État s’attache à séparer les populations frontalières contiguës (création de parcs binationaux, de corridors protégés à cheval sur la frontière, de zones réservées accolées à cette dernière), soit il « appuie » un ou plusieurs capillaires en y surimposant un ou des axones, avec toutes les conséquences que cela implique : mise en place d’un régime frontalier englobant généralement les entités administratives majeures (les départements dans le cas péruvien), création d’un CEBAF aux principaux nœuds de transit afin de mieux réguler et dissocier les flux du commerce international des échanges capillaires locaux, création de Comités des frontières, mise en place conjointe de Plans d’urbanisation, d’échanges scolaires ou universitaires, etc. Selon l’optique privilégiée, l’État dispose d’instruments de coopération ou d’intégration opérationnels (soutenus par un corpus normatif juridique solide) qu’il convient de mettre en application selon l’état des relations bilatérales.

Les synapses spontanées doivent être promues et finissent toujours par l’être

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Il existe au Pérou une foule de synapses spontanées dont la durabilité dans le temps est souvent le reflet de structures anciennes communes aux populations — actuellement frontalières. On pourrait différencier des synapses spontanées structurelles et des synapses spontanées conjoncturelles. Les premières sont fondées sur des appartenances et des modes de relation anciens, enracinés dans le temps long sur un espace de référence jadis commun et aujourd’hui coupé par une frontière : c’est le cas notamment de l’aire quechua-aymara de l’Altiplano péruano-bolivien (autour du lac Titicaca mais qui déborde sur les Andes ainsi que sur la côte). Les synapses spontanées conjoncturelles sont fondées sur l’effet différentiel produit par les frontières modernes : dissymétries monétaires, fiscales, douanières, liées à une dévaluation, à la présence de certains produits subventionnés par un État et non par l’autre, etc. C’est le visage actuel des dynamiques transfrontalières entre le Pérou et un Équateur en crise (les flux de bouteilles de gaz à usage domestique subventionnées en Équateur qui traversent quotidiennement la frontière en sont un exemple parmi d’autres) ou encore le long de l’axe Tacna-Arica-Iquique (Pérou-Chili) où les dynamiques transfrontalières sont quant à elles essentiellement fondées sur la présence de deux pôles aux avantages comparatifs divers (CETICOS Tacna et la zone franche d’Iquique ou ZOFRI).

29

Les synapses spontanées structurelles tendent à être institutionalisées, tandis que les synapses spontanées conjoncturelles configurent une géographie des réseaux de contrebande ponctuels qui, dans les faits, sont souvent connus et tolérés par les États (avec l’aval des autorités locales). On pourrait prédire un éventuel raccord progressif des espaces frontaliers (des circonscriptions administratives contiguës majeures) par le biais de ces synapses spontanées. Elles préfigurent l’armature routière et le squelette urbain d’un espace régional à part entière, dynamique, où la frontière internationale serait totalement dépassée.

Les marches sont-elles une solution en soi ?

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Le problème de la sacralisation des frontières revient ici comme un spectre avec la création de sanctuaires institutionnels qui peuvent aboutir, en Amazonie, à la mise en place de réserves indigènes pour touristes en mal de biodiversité et de valeurs traditionnelles. Les marches « naturelles » (espaces de protection) ne devraient-elles pas, à long terme, se trouver connectées ? La question mérite d’être posée dans les quadrants frontaliers amazoniens, ne serait-ce que par la présence d’un voisin comme le Brésil. Le cas de figure B3 ou C2 (fig. 6) serait sûrement l’un des scénarios les plus difficiles à gérer pour l’État péruvien ; du moins constituerait-il un observatoire singulier de l’évolution, sinon de l’orientation, des dynamiques territoriales en zone de contact front-marche. C’est l’adaptabilité de l’action publique transfrontalière qui ici est en question.

Les marges doivent-elles être connectées ?

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La question se pose, en Amazonie notamment, et renvoie véritablement à une éthique des connexions ou, plus précisément, une éthique politique des connexions en Amazonie. Cette question, en débat, et qui ne peut être tranchée sans référence à une éthique du développement, s’applique non seulement aux espaces frontaliers amazoniens contigus mais aussi (et dans un premier temps à coup sûr) dans un contexte purement national. Trois optiques sont actuellement privilégiées au Pérou quant à l’aire amazonienne proche du Brésil : dans le quadrant nord la connexion sera intermodale, par voie fluviale jusqu’à Sarameriza puis par voie routière jusqu’au port de Paita (c’est l’un des grands projets d’intégration continentale entre les bassins de l’Atlantique et du Pacifique) ; au sud, Iñapari devient le premier point de contact routier privilégié avec le Brésil (l’hypothèse d’une macro-région sud-péruvienne est ainsi formalisée, qui rassemble les départements de Madre de Dios, Puno et Tacna) ; au centre par contre, la question reste en suspens mais à moyen terme puisqu’en 2004, le Brésil devrait avoir connecté Cruzeiro do Sul (près de 40 000 habitants, à 200 km au nord-est de Pucallpa) à la frontière péruvienne (Boquerón de la Esperanza) et au reste de l’État de l’Acre par de puissants axes goudronnés (la BR 364 notamment — Carretera Transcontinental Amazónica — connectera Cruzeiro do Sul à Río Branco). On se retrouve alors en 2004 face à deux perspectives : soit Pucallpa est connectée à Cruzeiro do Sul (ce qui paraît difficile vu la nature du terrain), soit l’État péruvien institue une aire protégée accolée à la frontière pour prévenir tout débordement des fronts pionniers brésiliens et l’on entre alors dans le face à face marche-front, scénario dont l’évolution n’est guère prévisible.

32

Les modèles « promus » (figure 3) renvoient à des choix politiques et différents modèles de développement. Ces choix ouvrent le champ des politiques publiques sur un spectre stratégique qui oscille entre conservation et aménagement du territoire. Pour ce qui est de l’option « conservation », la création de zones réservées (marches frontalières) est la solution moderne alternative à la politique des frontières vives (dont le Brésil est l’applicateur et le planificateur exemplaire) et dont on sait le succès en Amérique latine. La question en suspens reste la suivante : à long terme, ces deux modes de production d’espaces singuliers, s’ils se font face de part et d’autre de la frontière, aboutiront-ils au développement de nouveaux fronts ou non ? Ou assistera-t-on à de nouvelles configurations spatiales du type déviation des fronts et contournement des aires protégées ?

Prospective

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D’une frontière l’autre, les distances sont non seulement géographiques mais aussi culturelles. L’expression « les frontières des Pérous » sous-tend cette double métrique singulière et majeure. Déterminer la nature du « dessous » des segments frontaliers n’est pas une fin en soi. Savoir si tel capillaire est structurel ou conjoncturel donne à voir certes, mais il faudra décider de promouvoir tel processus ou au contraire de « sanctuariser » telle zone. L’aménagement du territoire se nourrit de descriptions mais ne peut s’en suffire. Le politique aura toujours le pouvoir ultime, celui de bloquer (préserver ?) tel Pérou frontalier ou de connecter tel autre. L’éthique des connexions se trouve confrontée au double dilemme qu’il faudra forcément trancher entre la problématique et l’échelle. Les problèmes changent selon l’échelle de traitement choisie. Ce qui pose problème à l’échelle nationale peut ne pas en poser à l’échelle locale et s’avérer insurmontable à l’échelle andine. La grille de lecture ici proposée possède un double avantage : les stratèges militaires comme les diplomates devraient y trouver un outil d’analyse et de prospective ainsi qu’un terrain d’entente.

34

Entre fronts et synapses, la marge est suffisamment large pour ne pouvoir établir de pronostic définitif. L’évolution de la fonction attribuée à la frontière amène une foule d’interrogations plus qu’un cortège de certitudes, ne serait-ce que parce que les zones frontalières péruviennes jouxtent des territoires dont l’articulation ou l’intégration à leur espace national n’obéit pas forcément au même schéma centraliste. L’État péruvien devra-t-il pour autant instituer la société transfrontalière afin de prévenir l’éventuelle émergence de sentiments néorégionalistes à cheval sur la frontière ? L’Altiplano est là qui nous rappelle qu’un même espace de référents culturels peut durer et cohabiter avec une limite internationale, sans pour autant que ces référents culturels soient utilisés comme leviers d’une quelconque revendication territoriale.

35

L’État péruvien se trouve, d’ores et déjà, confronté à l’existence d’espaces flous, de sorte que la plupart des espaces frontaliers contigus s’avèrent connexes, alors même que les fondements spatiaux des États respectifs résident dans la perception et la fixation d’espaces durs, indépendants, souverains. C’est le défi de l’adaptabilité de l’appareil d’État derrière le concept de coopération transfrontalière qui est ici en cause. Reconnaître aux périphéries la capacité de pouvoir s’ériger en entités autonomes (un espace dur transfrontalier à cheval sur deux espaces durs nationaux ?), n’est-ce pas vouer l’État (les États) à se fragmenter ? Ou les néo-espaces de la coopération transfrontalière constitueront-ils des entités spatiales dynamiques à part entière (à tendance autonomisante), moteur des espaces centraux ? En matière de frontière, rien n’est plus sûr que la fabrication de mythes, souvent destructeurs (Foucher, 1997). Le double écueil consiste à tomber dans un fonctionnalisme exacerbé (l’économisme et le mondialisme) ou dans un régionalisme forcené (l’identitarisme). Les identités ne sauraient être mutilées ni mutilantes, elles ne sont pas « exclusives ». On sait être aguaruna, péruvien ou encore latino-américain ; l’appartenance « andine » (au sens de citoyen de la Communauté andine) reste encore floue si ce n’est au niveau de ceux qui la fabriquent. Mais peut-on être ceux-là individuellement sans pour autant cesser de les être tous ?

Fig. 1 - Carte de localisation. Fig. 1

Références

  • Brunet R., Ferras R., Théry H. (1992). Les Mots de la géographie. Dictionnaire critique. Paris/Montpellier : La Documentation française/RECLUS, coll. « Dynamiques du Territoire », 470 p.
  • Brunet R. (1990). «Le Déchiffrement du Monde», p. 215-231 du livre 1 du volume 1 Mondes Nouveaux (R. Brunet, O. Dollfus, dir.) de la Géographie Universelle. Paris : Belin/RECLUS, 540 p.
  • Brunet R. (1980). « La composition des modèles dans l’analyse spatiale ». L’Espace géographique, n° 4, p. 253-265.
  • Deler J.-P. (1995). « Récurrence guerrière dans la cordillère du Condor : les enjeux matériels et symboliques du conflit frontalier entre l’Équateur et le Pérou ». Revue internationale de politique comparée, vol. 2, n° 3, p. 519-531.
  • Descola Ph. (1993). « Les affinités sélectives. Alliance, guerre et prédation dans l’ensemble jivaro ». L’Homme 126-128, avr.-déc., XXXIII (2-4), p. 171-190.
  • Foucher M. (1997). « Tipología de las fronteras contemporáneas ». In Bovin Ph., coord. Las fronteras del istmo. Fronteras y sociedades entre el sur de México y América central, CIESAS/CEMCA, p. 19-24.
  • Foucher M. (1991). Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique. Paris : Fayard, 691 p.
  • Leresche J.-Ph., Saez G. (1997). « Identités territoriales et régimes politiques de la frontière ». Pôle Sud, n° 7, p. 27-47.
  • Ministerio de relaciones exteriores del perú. dirección nacional de desarrollo fronterizo y límites. secretaría ejecutiva del consejo nacional de desarrollo fronterizo. Las fronteras del Perú. Aproximación conceptual y una breve caracterización geográfica, social y económica, en la perspectiva de la formulación de una propuesta de Política Nacional de Fronteras. Documento de Trabajo. Lima (Perú), Julio 2000, 88 p.

Notes

[1]

Allocataire de recherche MENRT, nous avons été affecté deux ans à la mission IRD de Lima dans le cadre du Programme Frontière Pérou-Équateur (UR Territoires et mondialisation dans les pays du Sud). Cette présence prolongée sur le terrain nous a permis de nouer une collaboration étroite avec la Direction nationale du développement frontalier et des limites, ce qui n’est pas sans expliquer le constant mélange de préoccupations d’ordre heuristique et opérationnel au fil des pages suivantes.

[2]

Conceptuellement parlant, on assiste au passage d’une vision où prévaut la protection des frontières (pour ne pas dire une vision « militariste » dans le contexte prédominant du « tout-sécurité » des années 1980) à une vision fonctionnaliste des espaces frontaliers (articulation des zones de frontière au contexte international, développement du commerce andin).

[3]

Qui restitue « les étapes du raisonnement géographique qui a abouti à leur tracé […] [et, dans le même temps, les trois étapes] du processus technique de détermination d’une frontière […] l’attribution de territoire, la délimitation d’une frontière, la démarcation du tracé » (Foucher, 1997, p. 20). L’enveloppe (c’est-à-dire le périmètre frontalier total entre un État de référence et l’ensemble des États contigus) est composée de dyades (limite commune à deux États contigus), elles-mêmes composées de segments.

[4]

Les propositions oscillaient entre un parc binational ou deux parcs nationaux. Les Garants optèrent finalement pour la mise en place de « zones de protection écologique » (d’une extension totale de 79,8 km2dont 54,4 km2 côté péruvien et 25,4 km2 côté équatorien).

[5]

Cf. Décret suprême N° 005-99-AG publié le 24 janvier 1999.

[6]

Les zones réservées à cheval sur la dyade péruano-bolivienne (Parc national Bahuaja-Sonene, Zone réservée Tambopata-Candamo) sont une variante du scénario 2. Dans ce cas de figure, les aires protégées transfrontalières (APT) mises en place ne se calquent pas sur une ancienne zone de tension militaire. Les corridors transfrontaliers de conservation ainsi créés atteignent une superficie totale de plus de 4,7 Mha (prolongement bolivien par la Réserve amazonienne Mañuripi-Heath, le Parc national et l’Area Nacional de Manejo Integrado Madidi).

[7]

Par « institutionnel », on entend réglementé par l’État. Ce type de glacis « environnemental » se fait glacis de protection à travers la promulgation d’une aire protégée. L’étymologie du terme glacis est ici détournée (le glacis plan, dépouillé, des militaires) puisque ce n’est plus l’absence de relief qui permet la mise en place d’un espace de protection mais justement la présence d’une végétation dense.

[8]

Le Comité de coordinación multisectorial de asentamientos rurales (COCOMAR, créé en 1977) appuya l’installation d’UMAR (Unidades militares de asentamiento rural) en certains secteurs tels Urakusa, Chinchipe (dyade péruano-équatorienne), Angamos, Cantagallo, Breu (dyade péruano-brésilienne) et Iberia (dyade péruano-bolivienne). Ces UMAR, qui sont une émanation concrète de la politique des frontières vives, constituent une variante péruvienne singulière du scénario « marche ». Les licenciados de l’armée péruvienne s’apparentent ici à des néo-marquis.

[9]

C’est le modèle du front militaire, tiré des conflits de 1981 et 1995 autour de la cordillère du Condor (Tiwintza, Cueva de los Tayos ou Confluencia Yaupi-Santiago), qui est ici représenté graphiquement.

[10]

Rappelons de suite que « l’échange n’est jamais diffus au point d’être osmotique ». Comme nous le rappelle Roger Brunet (cf. Mondes nouveaux, p. 219-231), « l’échange se fait par des villes ». Dans ce scénario toutefois, l’échange se fait par des centros poblados ou des communautés respectivement isolés et non des villes (qui sont en quelque sorte des périphéries pour ces centres — question de référent, sans plus).

[11]

Toute zone frontalière peuplée et non connectée au territoire national, qui possède son pendant de l’autre côté de la limite internationale (et à plus forte raison, si l’autre bord est mieux connecté à son territoire national) est potentiellement striée d’autant de capillaires qu’il existe de foyers de population symétriques.

[12]

Faudrait-il aller chercher dans les propos tenus par les frontaliers eux-mêmes une typologie des frontières vécues, perçues ? La frontière, c’est l’éloignement, la distance est alors largement assumée par tous et déformée à souhait (marge), c’est le danger, le risque (prégnance des anciens fronts militaires avec des zones encore militarisées où la circulation reste extrêmement filtrée, zones minées résiduelles). Elle peut aussi être assimilée à un souci de protection de l’environnement mais surtout du territoire traditionnel contre d’éventuelles infiltrations des voisins — ou des colons dans le seul contexte national — (marche), au commerce « facile » (synapse) ou qui nécessite une certaine connaissance des lieux, avec des allusions à la contrebande (capillaire).

[13]

On sera attentif à ne pas sombrer dans une opposition caricaturale entre État, pris en bloc d’un côté, et local, qualifié de « spontané », de l’autre. Les guillemets employés jusqu’ici n’étaient pas innocents tant il est vrai que le local prend parfois des formes complexes, très éloignées du spontané. Si nous avons privilégié les termes « spontané » pour le local et « promu » pour l’État (on aurait aussi bien pu employer les termes « appuyé » ou « incité » en se référant à l’État), c’est parce qu’ils ont une validation institutionnelle au Pérou. Ces termes ont été retenus par la Communauté andine des nations et par la chancellerie péruvienne pour qualifier des dynamiques qu’en France, la tendance voudrait que l’on nomme dynamiques du haut et du bas (ce qui est tout aussi schématique). Il s’agit donc d’un souci du consensus : l’emploi de ces qualificatifs permet d’incorporer rapidement les productions de ces institutions dans la grille de lecture proposée ici et, dans le même temps, permet à l’utilisateur de cette grille de lecture d’être compris rapidement de ces institutions. Nous restons persuadé qu’un concept isolé est un concept mort; c’est son acceptation par le plus grand nombre qui fait souvent sa force.

[14]

C’est le cas dans la zone frontalière Aguaruna-Huambisa (côté péruvien) et Schuar (côté équatorien). Le fleuve Santiago constitue à ce titre une véritable ligne de fronts emboîtés : (1) résidus d’anciens fronts militaires, (2) fronts pionniers, (3) fronts affins (basés sur le principe des affinités sélectives).

[15]

Avec ici une différence spatiale de taille : tandis que la frontière turnérienne opère d’est en ouest (modèle nord-américain), la frontier péruvienne se déplace quant à elle d’ouest en est (modèle amazonien péruvien).

[16]

On comprend bien l’ambivalence d’un tel terme, surtout dans une transposition au Pérou où les régions ne signifient pas grand chose (la régionalisation au Pérou s’apparente en fait à une départementalisation). Mais le terme est pratique dès lors qu’il est employé comme adjectif. Car c’est bien l’idée d’espace régional, transfrontalier, qui est ici sous-tendue. D’aucuns parleraient de « région frontalière » mais nous restons perplexes devant le transfert du concept de région au Pérou. Disons que c’est l’imagerie offerte derrière le concept de région qui est intéressante et non le terme en lui-même (en quelque sorte décontextualisé).

Résumé

Français

Dans le contexte actuel d’évolution de la fonction attribuée à la frontière au Pérou, le point mérite d’être fait sur les situations de frontière existantes. Partant d’observations sur le terrain, certaines situations sont jugées suffisamment récurrentes pour en extraire des modèles. La mise en scène de ces modèles au sein d’une grille de lecture non séquentielle permet d’avoir une vision claire des dynamiques territoriales à l’œuvre en zone de frontière, susceptible d’orienter l’action publique de l’État vers des processus spécifiques à promouvoir.

Mots-clés (fr)

  • concepts
  • dynamiques territoriales
  • frontières
  • modèles spatiaux
  • Pérou

English

Peru’s borders: between fronts and synapsesIn the current context of the changing function assigned to borders in Peru, a review of existing border situations seems useful. Field observations indicate that some situations are sufficiently recurrent for models to be constructed. Non-sequential interpretation of these models offers a clearer view of the territorial dynamics at work in border zones that could direct public action towards the promotion of specific processes.

Mots-clés (en)

  • borders
  • concepts
  • Peru
  • spatial models
  • territorial dynamics

Español

La frontera en el Perú. Entre frentes y sinapsisEn el contexto actual de evolución de la función que se le atribuye a la frontera en el Perú, es menester hacer el balance de las situaciones de frontera existentes. A partir de observaciones de terreno, algunas situaciones se pueden estimar lo suficientemente recurrentes como para sacar modelos. El examen sinóptico de dichos modelos en el marco de una lectura no secuencial permite obtener una visión clara de las dinámicas territoriales actuales en zonas de frontera y por ende orientar la acción pública del Estado hacia procesos específicos que promover.

Mots-clés (es)

  • conceptos
  • dinámicas territoriales
  • fronteras
  • modelos espaciales
  • Perú

Plan de l'article

  1. Du terrain au concept : typologie des interactions frontalières
    1. Marges
    2. Marches
    3. Fronts
    4. Synapses
    5. Capillaires
  2. Du concept au modèle : une grille de lecture synoptique
    1. Marges spontanées, marges promues13
    2. Synapses spontanées, synapses promues
    3. Fronts spontanés, fronts promus
    4. Des néo-espaces transfrontaliers ?
  3. Le champ des possibles interactions
    1. Matrice des interactions frontalières
    2. Quatre remarques sur la « dynamique » des dynamiques
      1. Les fronts peuvent être « dépassés » sous forme de marches ou de synapses
      2. Les synapses spontanées doivent être promues et finissent toujours par l’être
      3. Les marches sont-elles une solution en soi ?
      4. Les marges doivent-elles être connectées ?
  4. Prospective

Pour citer cet article

Cuisinier-Raynal Arnaud, « La frontière au Pérou entre fronts et synapses », L’Espace géographique 3/ 2001 (tome 30), p. 213-230
URL : www.cairn.info/revue-espace-geographique-2001-3-page-213.htm.


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