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Enfances & Psy

2006/2 (no 31)

  • Pages : 168
  • ISBN : 2-7492-0557-3
  • DOI : 10.3917/ep.031.0006
  • Éditeur : ERES


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« Il adore l’école, il y retrouve tous ses petits camarades ! »

« Elle ne voulait pas partir en colonie de vacances…

Finalement elle s’y est fait des amis. »

« Ah ! Encore ces copains ! »

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Camarades, copains, potes… à tous les âges de l’enfance, ces relations comptent. Elles peuvent durer et devenir lien, liens d’amitié. Willard H. Hartup [1]  Willard H. Hartup, « The company they keep : friendships... [1] , de l’université du Minnesota, définit l’amitié entre enfants comme une relation dyadique privilégiée, qui met en jeu des liens affectifs forts entre des êtres en devenir se considérant comme égaux. La spécificité de cette relation serait essentiellement liée à la réciprocité, à l’affection mutuelle et à la forme d’engagement de chaque enfant envers l’autre. Les parents et les professionnels de l’enfance ne s’y trompent pas : ils s’inquiètent et s’interrogent lorsqu’ils sentent qu’un enfant a des difficultés pour nouer des relations avec ses pairs ou que cela n’intéresse pas, quand il est rejeté par les autres ou les rejette ou quand, devenu adolescent, il sabote des liens amicaux jusque-là très investis.

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Les enfants eux-mêmes, très tôt, attachent une importance, parfois excessive, aux relations privilégiées qu’ils peuvent construire. Combien de doutes et de drames à propos de la « meilleure amie », des invitations chez les copains, de la conformité aux modèles en vigueur, des copains jugés « pas fréquentables » par les parents et qui n’en sont que plus attractifs ? Selon la romancière anglaise Ruth Rendell, se faire des amis pour la vie est, pour certains enfants, une question de survie : « Ils n’ont pas le choix », écrit-elle [2]  Ruth Rendell, L’amitié, dans son harmonie, dans ses... [2] .

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« La camaraderie mène à l’amitié. »

François Mauriac
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« C’est mon petit pote, on s’aime tous deux. »

Jean-Paul Sartre
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De la camaraderie des petits écoliers à l’amitié parfois orageuse des adolescents, des petits groupes de copains inséparables aux amis intimes, en passant par la « bande de jeunes », des liens se font et se défont. À côté de la famille, parfois contre elle, le monde des copains est celui de tous les apprentissages : élans, partages, ruptures, trahisons, violence, tendresse. Comment saisir et décrire la nature de cette relation sans tomber dans la caricature ? Tout en étant respectueux de la part secrète, intime, que les liens d’amitié représentent pour chaque enfant ou adolescent, on ne peut ignorer le rôle des copains dans la construction psychique et l’intégration sociale. Et, quand il s’agit d’enfants souffrant de troubles psychiques, quand se pose de façon aiguë la question de l’intégration et du regard de l’autre, du « presque même », les professionnels de l’enfance se doivent de rassembler leurs réflexions, leurs expériences.

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Freud, qui savait bien ce qu’était l’amitié (Bernard Bensidoun), écrit en 1921 [3]  Sigmund Freud, « Psychologie des foules et analyse... [3]  : « L’identification est la forme la plus précoce et la plus originaire du lien affectif » et « elle est connue de la psychanalyse comme expression première d’un lien affectif à une autre personne. » Dans la première partie de ce numéro d’enfances & psy sur l’amitié, nous verrons ainsi comment aller vers l’autre, c’est aussi aller vers soi. Très tôt, soutenus en cela par les adultes, les enfants élisent parmi leurs pairs ceux qui seront leurs copains, pour quelques jours ou pour la vie (Hélène Gane, Catherine Graindorge, Bertrand Assezat). Les affinités, les sympathies, le plaisir de la réciprocité des liens et de l’attachement (Romain Dugravier, Nicole Guedeney, Anne-Sophie Mintz) se mettent en place très tôt et constituent un véritable théâtre du lien extrafamilial. Avec plus ou moins de satisfaction, plus ou moins de violence, les enfants découvrent, expérimentent, mettent à l’épreuve et échafaudent des amitiés, dans lesquelles ils engagent authentiquement leurs assises narcissiques en devenir et qui, en retour, participent indéniablement à leur construction (Danièle Brun, Bertrand Assezat).

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Quand vient le temps des copains, tous les professionnels de l’enfance savent à quel point, même si les émotions, les sentiments, les joies et les blessures sont vécus « pour de vrai », les amitiés constituent une sorte d’extraordinaire terrain de construction grandeur nature du sujet en devenir, de la qualité de ses relations aux autres, de sa différenciation. Que ce soit à l’école (Emmanuelle Godeau, Félix Navarro, Céline Vignes), à l’occasion de confidences à un journal « ami » (Séverine Clochard, Brigitte Carrère, Christine Metzger) ou de questionnements sur le corps, la sexualité, l’accès à la parentalité (Muriel Prudhomme).

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« De vrais camarades, ceux-là, solides et sûrs, des poteaux. »

Maurice Genevoix
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L’influence des pairs, en particulier à l’adolescence, est de mieux en mieux connue. Dans les actions de prévention visant les adolescents, on sait que faire passer des messages par les pairs est bien plus efficace que tous les arguments des doctes spécialistes. On sait aussi qu’en matière d’expérimentations de toxiques, le rôle, dissuasif ou incitatif, joué par les pairs est bien supérieur à celui de l’entourage familial ou des professionnels. Ainsi, les mouvements d’identification se jouent largement hors du théâtre familial, par exemple au sein de la bande ou de la tribu (Jean-Louis Le Run). À l’occasion des rencontres, la quête du semblable et de l’altérité est une aventure à la fois riche et risquée (Jean-Philippe Raynaud).

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Les relations interpersonnelles nous nourrissent et nous exposent, nous rendent à la fois plus forts et plus vulnérables, plus grands et plus dépendants. Terrain privilégié des paradoxes et des mises en tension, alchimie complexe et fragile entre investissement narcissique et investissement objectal des liens, l’amitié, comme toute aventure humaine, comporte ses risques, ses mises à l’épreuve, ses impasses. Elle traverse la vie et est traversée par elle, avec ses crises et ses violences (Sylvie Bourdet-Loubère, Agnès Piernikarch), mais aussi avec ses moments magiques et le plaisir à « être avec » (Faroudja Hocini, Catherine Potel-Baranes).

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Ce 31e dossier d’enfances & psy , consacré aux copains, aux amis, aux alliés, a, pour de multiples raisons, beaucoup mobilisé les liens, les « affinités électives », au sein de notre équipe de rédaction. Ces liens d’amitié, de pensée, d’écriture, se sont avérés vivants. Et n’oublions pas, comme le suggère justement Gœthe, « de même que les silences font partie du rythme musical au même titre que les notes, il se peut qu’en amitié il soit bon parfois de se taire un temps [4]  Gœthe, « Lettre à Achim von Arnim, 23 février 1814 »,... [4]  ».

Notes

[1]

Willard H. Hartup, « The company they keep : friendships and their developmental significance », Child Development, 67, 1996, p. 1-13.

[2]

Ruth Rendell, L’amitié, dans son harmonie, dans ses dissonances, Paris, Éditions Autrement, série Morales, 17, 1995, p. 19-31.

[3]

Sigmund Freud, « Psychologie des foules et analyse du moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 44, 1968, p. 83-176.

[4]

Gœthe, « Lettre à Achim von Arnim, 23 février 1814 », dans Correspondance (1765-1832), Paris, Les Presses d’aujourd’hui, 1982, traduction d’Adèle Fanta remaniée par Claude Roëls.

Pour citer cet article

Raynaud Jean-Philippe et al., « Les copains : liens d'amitié entre enfants et entre adolescents », Enfances & Psy 2/ 2006 (no 31), p. 6-8
URL : www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2006-2-page-6.htm.
DOI : 10.3917/ep.031.0006


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