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Ethnologie française

2008/2 (Vol. 38)



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Sigurd Erixon a été la grande et solide figure de proue de l’ethnologie suédoise au cours de ce qui peut être considéré comme l’époque de sa constitution, la première moitié du xxe siècle. Toute une génération de chercheurs l’a eu pour maître et chef de file. Je me compte d’ailleurs moi-même parmi ses élèves – le dernier, ayant eu le privilège d’apprendre l’ethnologie comme assistant de S. Erixon pendant les cinq dernières années de sa vie.

■ Préambule

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Les ouvrages de S. Erixon sont si nombreux, si vastes et si encyclopédiques qu’ils donnent l’impression d’avoir été écrits par une douzaine de chercheurs, chacun n’en étant pas moins l’œuvre d’une vie ! De plus, S. Erixon a été durant des décennies le grand nom de l’ethnologie européenne. Pourtant, à sa mort en 1968, une nouvelle ethnologie était en voie de prendre la relève : S. Erixon et son temps étaient considérés comme un chapitre clos, sans même faire l’objet de critiques particulières. Respectés, mais relégués dans l’ombre.

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L’ethnologie moderne et contemporaine est en effet axée sur le présent alors que celle de S. Erixon était une histoire de la culture et une peinture des traditions populaires suédoises. L’intérêt de S. Erixon et de sa génération était tourné vers la strate la plus ancienne de la tradition populaire vivante, celle qu’il appelait le « niveau de base », l’infrastructure de l’époque contemporaine en somme.

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Dans le préambule de son essai Investigation ethnologique du présent, écrit pour l’ouverture d’un colloque sur la recherche en anthropologie contemporaine tenu au printemps 1967 au Centre Wenner-Gren, S. Erixon disait : « On a considéré comme contemporaine une phase nettement délimitée dans le temps par certaines mesures et par des décisions d’un caractère bien spécifique. On a établi une comparaison avec l’état de choses antérieur. Chez nous, par exemple, la mise en œuvre du remembrement des terres en 1827, l’instauration de l’école publique obligatoire à partir de 1842, un certain élargissement de la liberté économique à partir de 1846, l’apparition du chemin de fer à partir de 1856, le triomphe de l’industrialisme à partir des années 1870, la généralisation de l’économie monétaire et ainsi de suite, ont été considérés comme autant de jalons déterminants. L’étude de ces périodes a été menée de manière plus ou moins systématique. En tout cas, elles ont largement retenu l’attention. Toutefois, pour les ethnologues, c’est la période postérieure à la Première Guerre mondiale qui marque l’entrée dans l’époque contemporaine, et pas la phase contemporaine proprement dite qui ne commence qu’avec la fin de la Seconde Guerre mondiale. »

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Sigurd Erixon et l’auteur alors étudiant.

(photo Gustav Ränk, 1967)
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Cet énoncé manque quelque peu de clarté. L’époque contemporaine commence-t-elle avec les grandes décisions intervenues entre 1827 et 1856, ou bien après la Seconde Guerre mondiale ? Selon mon interprétation, le propos de S. Erixon vise dans un premier temps ce qu’il a vu comme le début de l’époque contemporaine dans ses propres recherches et celles d’autres ethnologues, tandis que dans la suite de la citation il élargit la perspective, s’interrogeant sur ce qu’est au fond le contemporain. Il donne alors une réponse assez évidente : c’est la phase postérieure à la Seconde Guerre mondiale, celle dont la durée n’est pas encore circonscrite par de grands événements marquants.

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Dans ses propres travaux, S. Erixon, à partir du « niveau de base », ne se tourne pas vers l’avenir mais vers le passé. Mais en même temps, il veut laisser toutes les portes ouvertes. Il faut, pense-t-il, faire une place à l’étude ethnologique du présent. Avant la Seconde Guerre mondiale, l’ethnologie était en Suède une science en devenir, du moins en tant que discipline universitaire, et nul ne pouvait dire quel potentiel d’expansion l’avenir pouvait recéler : « L’ensemble de la période possède, en soi, autant de valeur et d’intérêt que toute autre période ; aussi, la vie moderne et ses formes d’existence et de culture doivent-elles aussi être prises en considération, du moins à proportion de leur importance et dans la mesure où elles sont de nature à éclairer l’évolution des choses » [Erixon, 1938 : 286].

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Mais ces nombreuses références au contemporain sont sans doute à voir plutôt comme une bonne stratégie du maître que comme une véritable marque d’intérêt de sa part, à une époque si délibérément tournée vers le présent, pour ne pas dire vers l’avenir. L’intérêt pour les traditions populaires et l’émergence du mouvement pour le patrimoine local étaient à comprendre en relation avec une autre perception collective du temps historique. L’homme moderne, lui, enfin libéré des chaînes de l’histoire, ne fait que commencer sa longue marche !

■ Cartographie

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Pour donner un exemple de ce qu’était pour l’ethnologie suédoise la science « normale » dans l’entre-deux-guerres – et jusqu’avant le changement de paradigme des années 1970, on peut citer la cartographie, l’école ethnologique alors dominante en Suède.

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La Suède s’est en effet intéressée très tôt à la cartographie. Comme tant d’autres choses, cela remonte au xviiie siècle et à Carl von Linné. Celui-ci, de même que son adepte Per Kalm, avait appelé de ses vœux, à plusieurs reprises, la réalisation de cartes d’intérêt ethnologique. Plus importante toutefois a été l’œuvre d’Anders Berch. Ce professeur d’économie à Uppsala avait fait imprimer en 1759 un ouvrage intitulé Considérations sur les charrues suédoises ; il observait que les outils du travail de la terre pouvaient permettre de retracer les mouvements et les origines des populations. En 1773, il publiait un autre texte sur « les méthodes pour étudier l’origine des populations à l’aide des outils agricoles ». De l’avis de S. Erixon, il avait ainsi anticipé d’un bon siècle sur la recherche ethnologique. Mais en tout état de cause, ce sont surtout les archéologues de la fin du xixe et du début du xxe siècle qui ont marqué de leur empreinte la cartographie ethnologique.

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C’est en 1937 que fut élaboré le plan d’un atlas de la culture populaire suédoise. Il devait comprendre quatre parties : ethnologie, folklore, toponymie et dialectes. La réalisation de la partie ethnologique fut placée, bien sûr, sous la direction de S. Erixon. Il n’était pas prévu d’entreprendre des collectes nouvelles, l’atlas devant se fonder sur les collections existantes du Musée nordique, des Archives des dialectes et traditions populaires d’Uppsala et des Archives des traditions populaires de Lund. Ce matériau, toutefois, apparut insuffisant et inadapté, du moins pour la cartographie ethnologique. S. Erixon fit donc procéder à de nouvelles collectes et établir de nouveaux questionnaires – pas moins de cent quarante. Un réseau d’informateurs fut mis en place – ils étaient plus de huit cents, mais il était rare que plus de la moitié soient actifs simultanément. Dans un troisième temps, les collections des musées régionaux et locaux furent inventoriées : plus d’un million d’objets, répartis entre musées régionaux, grands musées locaux et au moins sept cents musées des arts et traditions populaires. De plus, on imprima pour les besoins des travaux ultérieurs une série de fonds de cartes et une liste des communes, avec les coordonnées des paroisses rattachées.

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Les crédits alloués par le gouvernement s’épuisèrent assez vite, de même que les rallonges obtenues. En 1940 était fondé l’Institut de recherche sur les traditions populaires qui, l’année suivante, s’installait à Lusthusporten, dans des locaux faisant face au Musée nordique. Le nouvel organisme s’était donné pour principale mission l’élaboration de l’atlas, engageant du personnel auxiliaire pour mener à bien le projet et créant une unité spéciale de collecte et de rédaction. En 1943, la Société de recherche sur les traditions populaires voyait le jour. Elle allait soutenir en permanence les travaux de l’atlas ethnologique jusqu’à la parution, en 1957, de l’Atlas de la culture populaire suédoise. L’ouvrage contient en tout soixante-huit cartes, dont vingt-quatre cartes principales en couleurs de format atlas, les autres imprimées en noir et blanc dans un format plus petit. Les contours sont traités à la manière pointilliste, avec des schémas explicatifs des types représentés, soit dans l’image même, soit dans les commentaires qui l’accompagnent. L’introduction donne pour l’essentiel un arrière-plan historique de l’école cartographique et une synthèse des résultats obtenus.

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Le projet a occupé une trentaine de personnes – y compris quelques archivistes – pendant la durée de son élaboration. Les travaux ont donc été plus vastes, plus longs et plus coûteux qu’il n’était prévu au départ. Abstraction faite du grand atlas lui-même, les écrits qui se fondent directement sur ce travail cartographique et présentent un matériau empirique ne sont pas particulièrement nombreux. Les principaux sont un ouvrage d’Erixon, petit par le format mais très utilisé dans l’enseignement de l’ethnologie, Frontières culturelles et provinces culturelles [Erixon, 1945], et la thèse de doctorat de Dag Trotzig, Le fléau et autres outils de battage [Trotzig, 1943]. Le projet n’en a pas moins été d’une signification fondamentale pour l’ethnologie suédoise. L’école cartographique était prédominante pendant les deux décennies des travaux de l’atlas.

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Délimitations à l’intérieur de la zone des pâturages d’été (dans le sud de la Suède).

  1. Limite nord du transport par des bœufs

  2. Limite des pâturages d’été

  3. Limite nord du joug double

  4. Limite nord du chariot à quatre roues (d’après S. Erixon, Svensk geografisk årsbok, 1949).

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Dans l’ethnologie classique, les objets constituaient des éléments de la culture – on parlait de ses éléments spirituels, sociaux et matériels. Dans cette perspective culturelle, les objets étaient aussi « vivants » que d’autres phénomènes : ils parlaient de l’existence des hommes. La forme que ces « récits » pouvaient prendre est remarquablement illustrée par la thèse de D. Trotzig sur le fléau. Il écrivait en 1943 : « C’est un fascinant voyage dans le temps que j’ai vécu en allant de village en village entre Mora et Särna. J’ai vu disparaître le fléau articulé et réapparaître à la lumière la strate sous-jacente, celle du fléau à anneau cloué. J’ai atteint aussi sa limite pour voir se dégager tout à coup la strate de base, avec le fléau à lanière. Tout cela semblait figé puisque le fléau est aujourd’hui un outil mort, et pourtant on sentait que ce n’était pas là un état statique, mais une lutte entre les formes et leurs perpétuelles fluctuations. Lorsque le fléau à anneau est arrivé ici, la résistance, pour une raison ou pour une autre, a d’abord été d’autant plus vive qu’en d’autres endroits, son avancée s’est progressivement ralentie et après un temps s’est arrêtée presque entièrement. Quand le modèle plus récent est apparu, il a rencontré le même sort, sa force d’expansion s’est peu à peu épuisée et il a eu de plus en plus de mal à s’imposer, à supplanter tout à fait son prédécesseur, celui qui avait réussi après un long siège à conquérir quelques positions solidement défendues et se trouvait maintenant à son tour sur la défensive. »

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C’est d’un combat, voire d’une guerre qu’il s’agit, comme le dénote la terminologie militaire ! Mais ce pourrait être aussi une partie d’échecs, une partie qui se joue elle-même et appelle son interprétation. La thèse sur le fléau eut un grand succès pédagogique, non seulement parce qu’elle donnait une description vivante d’un processus culturel, mais aussi parce qu’elle réussissait à transposer les idées diffusionnistes européennes, véritable épine dorsale de l’atlas dans la recherche empirique suédoise.

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D. Trotzig est mort prématurément, mais sa perspective est restée très vivante dans l’ethnologie classique. On retrouve encore le passage cité plus haut dans l’Introduction à la recherche ethnologique de Sigfrid Svensson, un ouvrage très utilisé paru en 1966.

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En fait, le travail cartographique suédois venait trop tard. C’était fondamentalement un projet du xixe siècle et il est compréhensible que la génération suivante d’ethnologues ait jugé que cette vision diffusionniste de la culture relevait d’une démarche mécaniste et donc périmée.

■ Sous le signe de l’histoire

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Après la Seconde Guerre mondiale, S. Erixon a de plus en plus nettement adopté dans sa recherche une approche historique. En fait, il n’a jamais tenu les promesses d’une ethnologie centrée sur les processus et focalisée sur le contemporain. Le successeur à sa chaire de Stockholm a été – ce qui est d’ailleurs révélateur – un ethnologue qui pouvait à juste titre se dire aussi bien historien médiéviste qu’ethnologue, John Granlund. Il a lui-même marqué son intérêt pour l’histoire dans Schwedische Volkskunde, un ouvrage commémoratif de 1961 dédié à S. Svensson et qui est devenu dans l’après-guerre le manifeste commun le plus explicite de l’ethnologie officielle : « Ce que je veux montrer, c’est que la recherche ethnologique suédoise appartient pour l’essentiel à l’époque antérieure à 1900. Pour éclairer la période de 1900 à 1960, ni nos musées ni nos archives des traditions populaires n’ont à offrir quoi que ce soit de valeur. Cela cantonne d’emblée la tâche de la recherche ethnologique à une phase antérieure à l’époque contemporaine. Nous n’avons actuellement pas la possibilité d’apprécier quel héritage et quelles traditions les décennies écoulées depuis 1900 nous laisseront et laisseront aux générations futures » (manuscrit stencil, original du texte imprimé dans Schwedische Volkskunde).

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S. Erixon avait formulé ses positions, pourrait-on dire, dans une situation de monopole. Avant la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait pas de risque sérieux de voir les ethnologues entreprendre des recherches sur le monde contemporain. Dans le cas de J. Granlund, la situation était différente et le courant historique n’était pas entièrement sans concurrence. Mats Rehnberg, par exemple, un jeune élève de S. Erixon, était en plein travail sur son enquête – « les cierges sur les tombes » – signe parmi d’autres que des ethnologues commençaient à concrétiser sur le terrain les idées des générations précédentes.

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Pour M. Rehnberg, de même que pour l’ethnologue de Lund Nils-Arvid Bringéus et son étude sur la coutume des sonneries de cloches, il s’agissait toutefois moins d’un intérêt effectif pour la recherche contemporaine que du besoin de pouvoir suivre un processus depuis son origine. À propos de sa fameuse étude sur les cierges des tombes, Rehnberg écrit : « Cette étude est une enquête contemporaine, moins au sens où l’entend Sigurd Erixon, c’est-à-dire le point de départ d’une étude rétrospective, qu’au sens de Gösta Berg qui a le souci de donner, par l’ampleur du matériau, de meilleures possibilités d’analyser un cheminement des faits culturels. La durée des phénomènes étudiés est d’une génération à peine. Jusqu’à présent, l’étude des coutumes portait normalement sur des laps de temps beaucoup plus longs. Dans les précédentes études de ce genre, le désir compréhensible de toucher à l’origine de divers phénomènes était en général difficile à réaliser puisque souvent cette origine remontait à des époques sur lesquelles il n’existe pas de sources suffisantes. Aussi n’est-il pas rare – en particulier dans une phase antérieure de l’histoire de la recherche – que l’on ait suppléé aux connaissances factuelles par de vastes théories » [Rehnberg, 1965 : 14].

■ L’intérêt des étudiants pour la recherche contemporaine

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Dans les années 1960, un intérêt pour la recherche, marqué par une réelle aspiration à faire quelque chose des idées sur la recherche en ethnologie contemporaine, s’était éveillé dans les milieux étudiants. Ainsi fut fondée une association nordique d’étudiants en ethnologie et folkloristique, le nefa (cf. page 221 la présentation de Jean-Marie Privat dans ce volume), qui devint la plate-forme d’une ethnologie plus proche d’une anthropologie sociale régionale que d’une discipline historique et archivistique. L’un des principaux représentants de l’ethnologie de Stockholm était Åke Daun, qui, avec d’autres étudiants, avait réalisé une enquête par entretiens sur le village de Laknäs (Dalécarlie), depuis le tournant du siècle dernier jusqu’à l’époque contemporaine. Il avait pour directeurs d’études J. Granlund mais aussi Börje Hanssen, qui par la suite devait lui conseiller, ainsi qu’à d’autres, de faire des études auprès de Fredrik Barth. Cet anthropologue social norvégien a été par la suite le maître qui a le plus marqué Å. Daun à l’époque où il travaillait sur son enquête sur Båtskärsnäs, une étude purement contemporaine recourant à l’observation participante, sans références ni à l’ethnologie traditionnelle ni à la recherche sur l’innovation (imprimée en 1969).

■ Le tournant des années 1960

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Dans les années 1960, l’ethnologie suédoise était au seuil de ce que l’on appelle parfois un changement de paradigme. À strictement parler, la question ne portait pas sur l’existence même de l’ethnologie du contemporain, il s’agissait de changements de cap bien plus radicaux, mais c’est le contemporain qui devint le terrain d’affrontement de la lutte entre l’ancienne et la nouvelle ethnologie. Comme S. Erixon y était dans une certaine mesure partie prenante, il peut être intéressant d’exposer ici quelle était exactement sa position.

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En introduction à sa contribution au colloque sur l’ethnologie du contemporain, il affirmait que l’investigation du présent était un élément naturel de la recherche sur les arts et les traditions populaires et qu’elle était pratiquée depuis les débuts de l’ethnologie. L’attitude était caractéristique de sa démarche – il s’agissait de ne pas se limiter inutilement mais au contraire de mettre en avant dans toute la mesure du possible l’intérêt et les spécificités de la discipline. En cela, il se différenciait de J. Granlund, par exemple, qui avait clairement défini l’ethnologie comme une science historique.

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S. Erixon, cependant, pensait certainement moins à sa propre époque, l’époque en cours, qu’à celle qui la précédait immédiatement. Le facteur « temps » n’était en soi pas l’essentiel ; l’enjeu véritable était de découvrir les conditions originelles que les ethnologues ont vocation à étudier. Il semblait plus facile pour les anthropologues de trouver de telles conditions dans la vie réelle puisque dans les groupes sociaux qu’ils étudient les traditions n’ont pas été minées par la nouvelle société.

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S. Erixon se tenait informé de la recherche culturelle européenne et américaine. Il avait même recours de temps à autre à ses propres traducteurs pour obtenir des traductions spéciales d’œuvres essentielles. Il n’avait rien contre les études contemporaines tant qu’elles consistaient en une étude des temps modernes, mais il contestait les études contemporaines dans l’esprit du fonctionnalisme historico-critique de B. Malinowski. Il les associait à la science psychologique qu’il avait rencontrée chez le folkloriste Wilhelm von Sydow et qui le laissait sceptique. L’anthropologie fonctionnaliste et la psychologie lui étaient un mode de pensée étranger. Va pour la recherche contemporaine, pensait S. Erixon, mais pas de cette farine !

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Une attaque frontale contre le courant historique avait été lancée dans les années 1920 et 1930 par Malinowski, qui ironisait, à tort évidemment, sur la crainte des ethnologues de se confronter aux faits réels et aux problèmes de la vie. Ils cherchaient selon lui à se retrancher derrière la muraille de Chine d’une pure science d’antiquaire. Il se montrait tout aussi sceptique à l’égard des constantes tentatives d’explication des origines et des évolutions culturelles à partir des théories subtiles du diffusionnisme. Ces positions ont très vite trouvé une adhésion dans divers milieux – y compris dans les pays nordiques, encore que plus ou moins inconsciemment. Vers la fin des années 1920, W. von Sydow amorçait sa nouvelle orientation. Il avançait par exemple l’idée que les personnages emblématiques des croyances populaires s’expliquent très bien par la psychologie moderne [Erixon, 1967 : 2].

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Le chercheur qui allait concilier les perspectives de Malinowski et celles de von Sydow était Albert Eskeröd, spécialement dans son interprétation de l’évolution des coutumes de la moisson en Scanie sous l’influence de la rationalisation apportée par la civilisation moderne. Au moment du départ à la retraite de S. Erixon, Eskeröd était en compétition avec Granlund pour la chaire de Stockholm, mais il ne l’obtint pas. C’était le même ennemi juré, le même mode de pensée que S. Erixon, en bonne compagnie avec la majeure partie des ethnologues suédois, décelait chez les chercheurs de la jeune génération. Il ne voyait pas toutefois une science en émergence, mais plutôt une erreur imputable à la faiblesse de l’enseignement de l’histoire à l’école et à la place grandissante faite à « l’éducation civique ». S. Erixon avait longtemps milité, mais sans succès, pour faire inscrire l’ethnologie dans les programmes scolaires : « Au fur et à mesure que l’éducation civique se cristallisait en privilégiant le présent au détriment des connaissances historiques […] nombre de nos jeunes chercheurs en ethnologie ont commencé à se détourner des aspects historiques pour s’intéresser davantage à l’époque contemporaine et à ses impératifs – bien que la matière ne compte pas au rang des sciences sociales » [Erixon, 1967 : 3].

■ Culture nationale

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Autour de 1950, selon Erixon, un fait nouveau intervint dans l’ethnologie classique : la grande phase de collecte étant à considérer comme achevée en Suède : « Cela tient entre autres à la raréfaction croissante des matériaux traditionnels authentiques et à une mutation déterminante des conditions sociales et culturelles en général. Nos grands inventaires nationaux, qui avaient déjà produit des résultats fructueux, ont perdu leur caractère de travaux de sauvetage » [Erixon, 1967 : 62].

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La société rurale traditionnelle ne suffisait pas à constituer un objet de recherche, comme S. Erixon le pensait déjà bien avant 1950. Ce qui était en jeu, toutefois, n’était pas seulement l’antinomie entre histoire et temps présent, mais aussi entre campagne et ville, entre paysans et d’autres catégories sociales (les ouvriers en particulier). Dans la pensée de S. Erixon, l’opposition se situait entre une ancienne ethnologie qui s’intéressait à la paysannerie de l’époque préindustrielle et une ethnologie moderne qui traitait de toutes les catégories de la population, dans tous les milieux de vie, depuis le passé encore vivant dans la mémoire humaine jusqu’à nos jours. Certes, il n’y avait pas de raison de circonscrire trop strictement le champ d’études. Mais si l’ethnologie – avec ses théories et ses méthodes propres – marchait sur les brisées des sciences de la société et du comportement, alors elle faisait fausse route.

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N’y a-t-il donc rien qui échappe à la recherche ethnologique, peut-elle tout inclure ? S. Erixon avait pleinement conscience du problème. Il écrit ainsi dans son stencil : « […] je saisis l’occasion de marquer ici ma position actuelle sur ce qu’il convient d’écarter. Il s’agit de tout ce qui a acquis une validité nationale – les sciences, la religion officielle, la planification économique et technique établie par des textes […] toute forme et pratique sociale officielle et reconnue » [Erixon, 1967 : 4].

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La sphère d’action de l’État et de la puissance publique n’intéressait pas l’ethnologie prônée par S. Erixon. Par contre, la « culture nationale » qui émerge et tend à éliminer les coutumes et les traditions locales doit être prise en compte par les ethnologues ; c’est donc de l’étude de la « culture nationale » que doit procéder le renouvellement des études ethnologiques.

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S. Erixon était donc un empiriste. Il préférait partir de l’objet de la recherche plutôt que d’écoles de pensée ; il avait conscience que de nouvelles méthodes et de nouvelles perspectives étaient nécessaires, non parce qu’elles avaient à proposer un savoir plus valable que l’ancienne ethnologie, mais parce que la vieille ethnologie n’était pas pertinente pour l’étude de la culture nationale.

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Le chemin qu’allait prendre l’ethnologie dans cette nouvelle situation de la recherche était incertain ; on ne pouvait pour autant jeter par-dessus bord l’ancienne recherche. L’ethnologie nordique en vint à s’intéresser de plus en plus à la pratique d’une ethnologie non seulement nordique, mais comparative (sur le modèle de l’ethnologue suisse Richard Weiss et de sa Gegenwartswissenschaft). Plusieurs chercheurs, K. Robert Wickman et Anna-Maja Nylén par exemple, s’essayèrent aussi au concept de traditions contemporaines.

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S. Erixon se voulait plus visionnaire. Il ne lui suffisait pas de réorienter ses intérêts et de se mettre à parler de traditions contemporaines : « L’ethnologie a besoin d’un traitement de choc pour devenir viable dans le présent et pouvoir offrir un apport notable au-delà du patchwork d’observations dispersées de type plus ou moins archaïque auquel elle aboutirait autrement. […] Ensuite, si nous voulons aller plus loin, ce sera par la voie de la comparaison, ce qui nous ramène à l’ethnologie historique » [Erixon, 1967 : 19].

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Ces questions ne sont plus guère à l’ordre du jour dans l’ethnologie suédoise actuelle. L’ethnologie est devenue une discipline où les chercheurs peuvent se mouvoir assez librement, entre la longue durée historique et le temps présent. La perspective fondamentale est toutefois plus anthropologique qu’historique. Ainsi, les théories et les perspectives fondamentales qui occupaient le grand Sigurd Erixon et les ethnologues de sa génération appartiennent désormais à l’histoire de la discipline plutôt qu’à son présent. ■

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Traduit du suédois par Lydie Rousseau


Références bibliographiques

  • Daun Åke, 1969, Upp till kamp i Båtskärsnäs. En etnologisk studie av ett samhälle inför industrinedläggelse [Lutte finale à Båtskärsnäs. Étude ethnologique d’une société confrontée à une fermeture d’usine], Stockholm, Prisma.
  • Erixon Sigurd, 1938, Svenskt folkliv. Några kapitel svensk folklivsforskning med belysning av dess arbetsuppgifter och metoder [Traditions populaires suédoises. Quelques chapitres de la recherche sur les arts et traditions populaires suédois, éclairant ses tâches et ses méthodes], Uppsala, Lindblads förlag.
    – 1945, Kulturgränser och kulturprovinser [Frontières culturelles et provinces culturelles], Stockholm, Kungliga Gustav Adolfs Akademiens småskrifter 1.
    – 1946, Folklivsforskningen och hembygdsrörelsen [La recherche ethnologique et le mouvement pour le patrimoine local], Stockholm, Meddelanden från Institutet för folklivsforskning, 2.
    – 1957, Atlas över svensk folkkultur [Atlas de la culture populaire suédoise], Uppsala, Lundequistska bokhandel (distr.).
    – 1962, « Folklife research in our time. From a Swedish point of view », Gwerin, vol. 3, 6.
    – 1970, « Ethnological investigation of the present », Sigurd Erixon (dir.), The possibilities of charting modern life. A symposium for ethnological research about modern time, in Stockholm, March 1967, Oxford, Pergamon.
  • Granlund John, 1961, « Svensk folklivsforskning » [« La recherche sur les arts et traditions populaires en Suède »], stencil, Schwedische Volkskunde, Festschrift für Sigfrid Svensson 1/6 1961, Uppsala, Almqvist & Wiksell.
  • Rehnberg Mats, 1965, Ljusen på gravarna. Nya traditioner under 1900-talet [Les cierges sur les tombes. Nouvelles traditions du xxe siècle], Stockholm, Nordiska museets handlingar, 61.
  • Trotzig Dag, 1943, Slagan och andra tröskredskap [Le fléau et autres outils de battage], Stockholm, Nordiska museets handlingar.

Résumé

Français

Sigurd Erixon est l’une des figures de proue de l’ethnologie suédoise de la première moitié du xxe siècle. Sa très abondante production scientifique est consacrée à la part la plus ancienne de la tradition populaire vivante ; les entretiens jouent ainsi un grand rôle dans sa recherche. Sur la base de ce travail – et d’autres documents – a été établie une cartographie de la culture populaire suédoise préindustrielle. S. Erixon et son école ont dominé l’ethnologie suédoise jusque dans les années 1960, époque où intervient un changement de paradigme qui conduit les ethnologues à s’intéresser aux communautés locales et à valoriser l’observation participante.

Mots-clés

  • mémoire populaire
  • cartographie
  • traditions
  • observation participante
  • Suède

English

Sigurd Erixon, the key figure in Swedish ethnology, carried out his work during the first part of the twentieth century. His abundant research dealt mostly with the oldest strata of living popular tradition. In other words, it focused on that part of the historical epoch to which access was still available through oral testimony. Along with other documentary sources, his work thus served as the basis for a mapping of pre-industrial popular culture in Sweden. S. Erixon and his school dominated Swedish ethnology up to the 1960s, when a paradigm shift caused ethnologists to turn their interests to the study of local communities and to participational observation.

Keywords

  • popular memory
  • mapping
  • traditions
  • participational observation
  • Sweden

Deutsch

Sigurd Erixon, die Gallionsfigur der schwedischen Ethnologie, wirkte in der ersten Hälfte des 20. Jahrhunderts. Ihre sehr fruchtbaren Forschungsarbeiten sind der ältesten noch lebendigen Volkskultur gewidmet und konzentrieren sich auf derjenigen geschichtliche Zeitspanne, die ihr noch durch Zeitzeugen zugänglich war. Auf Grundlage ihrer Arbeiten und mit Hilfe weiterer Dokumente wurde es möglich eine Kartographie der vorindustriellen schwedischen Volkskultur zu entwickeln. Sigurd Erixon und ihre Schule haben die schwedische Ethnologie bis in die 1960er dominiert, erst dann zeichnete sich ein Paradigmenwechsel ab und die Ethnologen begannen sich mehr für lokale Gemeinschaften und für die teilnehmende Beobachtung zu interessieren.

Stichwörter

  • Volksgedächtnis
  • Kartographie
  • Traditionen
  • Teilnehmende Beobachtung
  • Schweden

sv

SammanfattningSigurd Erixon var verksam inom svensk etnologi under första hälften av 1900-talet och är dess största namn. Hans produktion, som är mycket stor, fokuserade det äldsta skiktet i vad som kallades folkminnet, dvs den historiska period som fortfarande var åtkomlig via intervjuer. Utifrån detta och annat material karterades svensk folkkultur före industrialismen. Erixon och hans skola dominerade svensk etnologi fram till 1960-talet, då ett paradigmskifte ägde rum och etnologerna började intressera sig för lokalsamhällen (communities) och deltagarobservation.

Nyckelord

  • folkminne
  • kartering
  • traditioner
  • deltagarobservation
  • Sverige

Plan de l'article

  1. ■ Préambule
  2. ■ Cartographie
  3. ■ Sous le signe de l’histoire
  4. ■ L’intérêt des étudiants pour la recherche contemporaine
  5. ■ Le tournant des années 1960
  6. ■ Culture nationale

Pour citer cet article

Arnstberg Karl-Olof, « Le moment Sigurd Erixon », Ethnologie française 2/ 2008 (Vol. 38), p. 213-219
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2008-2-page-213.htm.
DOI : 10.3917/ethn.082.0213


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