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Etudes rurales

2003/3-4 (n° 167-168)



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Depuis quelque temps déjà, notre groupe de morphologie dynamique [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] éprouve et exprime, à la lecture de certains travaux consacrés à l’histoire des paysages agraires de la France, un certain malaise [Chouquer 1991 et 2003]. Alors que l’analyse des cartes, des plans et des photographies aériennes nous conduit à observer et rendre compte de l’extraordinaire complexité et diversité des formes de l’écoumène [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] , que les résultats de l’archéologie préventive, et particulièrement de la géoarchéologie, nous donnent le moyen d’appréhender, de plus en plus finement, les processus de la transmission et de la résilience des formes et d’envisager des dynamiques de très longue durée [Chouquer 2000a], nombre de chercheurs – géographes, historiens ou archéologues – continuent de penser l’espace selon le classement, proposé par Marc Bloch en 1931, en trois grands types de paysages et de régimes agraires : l’openfield fondé sur la céréaliculture attelée lourde en assolement triennal dans les régions du nord et de l’est ; le bocage et l’habitat dispersé dans l’ouest et le centre ; les champs irréguliers, labourés à l’araire, à base d’assolement biennal du Midi [Bloch 1988].

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Un temps utile, ce classement typologique est aujourd’hui source de blocages. De nouveaux objets, irréductibles à la problématique traditionnelle, commencent à émerger et appellent un vigoureux réordonnancement des connaissances. Tout en apportant les nuances éventuellement nécessaires, nous démontrerons, ainsi, que :

  1. l’openfield, « objet » ambigu, n’est pas une, ni même « la » planification agraire médiévale emblématique de cette réorganisation ; corollaire indispensable, que la planification médiévale géométrique, due aux arpenteurs, n’est pas le seul fait des entreprises de colonisation des marges de l’Europe chrétienne, mais qu’elle se trouve partout et attend d’être vue ;

  2. que les travaux archéologiques, britanniques et français, sont une avancée en matière d’archéologie agraire mais pas de morphologie, et qu’ils s’avèrent donc peu pertinents pour caractériser une forme. En plaçant la datation de l’openfield au centre de l’enquête – certains en sont toujours à proposer quatre ou cinq hypothèses de genèse, dans de larges fourchettes chronologiques – les archéologues n’ont pas mesuré à quel point l’objet lui-même était problématique ;

  3. que les résultats conjoints de l’archéologie préventive et de la morphologie dynamique démontrent, un peu partout, le caractère désuet des raisonnements qui lient, étroitement, les formes, classées par types, à des fonctions historiques et sociales, aux seuils tranchés. Cette critique constructive, qui s’appuie sur de nombreux travaux, nous mènera à la conclusion qu’il faut reformuler la nature et les contours des objets de l’histoire agraire du Moyen Âge français, et de leur relation avec les connaissances historiques jusqu’ici considérées comme le « cadre » des réflexions.

Les impasses actuelles de la recherche

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On vient de le dire, l’opposition entre champs ouverts et champs clos reste, pour maints chercheurs, la clé d’interprétation de l’organisation des paysages. À l’aune de cette problématique, les travaux conduits depuis plus d’un demi-siècle n’ont eu d’autres buts que d’affiner la typologie des formes et d’en situer chronologiquement et historiquement la genèse. Une distinction a ainsi été progressivement opérée entre des formes, qualifiées de primaires, remontant aux grands défrichements et à la colonisation initiale des terroirs – les parcellaires de très longues lanières du type des Langstreifenfluren et des Waldhufenfluren pour les paysages d’openfield ; les petites auréoles circulaires ou ellipsoïdales centrées sur un habitat pour les paysages de bocage –, et des formes qualifiées, elles, de secondaires, résultant d’une transformation de structures plus anciennes – par subdivision de champs blocs trapus [Krenzlin et Reusch 1961] ou de très longues lanières [Hall 1981, 1982 et 1983] pour les parcellaires croisés d’openfield du type des Gewannfluren ; par surimposition à de plus anciennes formes pour le bocage à grandes mailles. Si le bocage primaire est traditionnellement associé à une forme d’emprise agraire inachevée, la régularité du dessin de l’openfield en lanières passe, en revanche, pour la marque d’une prise de possession de la totalité du terroir [Brunet 1998 ; Verhulst 1995 ; Zadora-Rio 1986 et 1991].

Des fondements épistémologiques à dépasser

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La fortune de ces travaux repose sur quelques attendus épistémologiques qu’il n’est pas inutile d’expliciter pour situer les limites actuelles de la recherche.

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Tout d’abord, une conception autosimilaire et emboîtée de l’espace. On postule que, quelle que soit l’échelle d’observation, la portion d’espace considérée présente toujours les mêmes contenus, les mêmes formes, les mêmes caractères spécifiques :

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Quiconque a pratiqué l’analyse des terroirs sait qu’elle vit de comparaisons. Les monographies de détail ont beau lui être indispensables, ce travail au microscope, s’il n’était sans cesse guidé d’en haut, vouerait bientôt les recherches à l’asphyxie.

[Bloch 1936]
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Cette posture justifie l’approche descriptive du paysage et la mise en ordre des formes selon une grille de lecture censée permettre, par comparaison, de dégager du sens à l’échelle du territoire national (type d’habitat, disposition des grands ensembles cultivés, formes et dimensions des parcelles, existence ou absence de clôtures) :

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L’étendue offerte à la vue est composée d’une multitude d’éléments. Il est donc impératif d’en sélectionner un certain nombre dont la combinaison se traduit par l’existence d’un paysage singulier.

[Diry 1999 : 26]
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Cette réduction paradigmatique des discontinuités ramène l’infinie variété des situations locales à quelques types généraux et enferme les formes dans des dénominations et, par conséquent, des objets à bords francs [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1]  : bocage, open-field laniéré, openfield par quartiers, etc.

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Ensuite, une conceptualisation de la recherche à travers le lien systémique entre formes et systèmes agraires. Depuis Marc Bloch, en France – mais l’idée avait été exprimée, avant lui, en Angleterre, par H.L. Gray [1915], F. Seebohm [1883] et P. Vinogradoff [1892] –, on considère que les paysages sont le reflet direct et synchrone de systèmes agricoles (il parlait de régimes agraires traditionnels) définis comme une combinaison savante et complexe de techniques aratoires et de pratiques sociales, de procédés de travail, de productions végétales et animales. S’agissant de l’openfield en lanières, Marc Bloch écrit :

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Un pareil régime n’a pu naître que grâce à une grande cohésion sociale et à une mentalité foncièrement communautaire. Œuvre collective, d’abord, le terroir lui-même. On ne saurait douter que les divers quartiers n’aient été constitués peu à peu, à mesure que, sur les terres naguère incultes, progressait l’occupation. […] Or, à l’intérieur de chaque quartier, la disposition des étroites parcelles qui se serrent les unes contre les autres n’a guère pu être réalisée, chaque fois, que sur un plan d’ensemble, réalisé en commun. […] Cet arrangement imposait la concordance des assolements. Comment croire que cette conséquence n’ait pas été prévue et acceptée comme toute naturelle, parce qu’elle répondait aux tendances de l’opinion commune ?

[1988 : 90]
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Cette conceptualisation de la recherche conduit, sur le plan méthodologique, à externaliser l’étude des paysages en substituant à l’analyse planimétrique des formes et de la concrétude de l’espace l’étude des conditions juridiques et socioéconomiques de production. Elle a pour résultat, au nom d’une prétendue logique fonctionnelle des systèmes agraires, de réduire les formes à des caricatures et de nier toute dynamique de l’espace. Daniel Faucher, une trentaine d’années après Marc Bloch, évoquera ainsi l’exemple des paysages d’openfield soumis à l’assolement triennal :

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Un ensemble d’institutions collectives s’impose à la communauté. Elles donnent à chaque élément du système, du centre du finage à sa périphérie, un caractère cohérent, ordonné, où tout semble subordonné au système de culture, c’est-à-dire à l’assolement. Tout y échappe à la volonté individuelle, tout y entre dans les habitudes et le consentement passif de chacun et de tous. Il y a peu à peu une sorte de cristallisation des techniques et des usages, des droits et des devoirs, des habitudes mentales, des rites et des croyances agraires. Le système, qui paraît si rationnellement organisé, ne relève plus en fait d’une préhension rationnelle. Une fois établi, il engendre un conformisme collectif, garantie de sa persistance.

[1961 : 16]
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Enfin, une conception endogène des formes. Partant de l’idée d’une rupture, au cours des siècles du haut Moyen Âge, des formes d’occupation et d’organisation de l’espace héritées de l’Antiquité, elle avance l’hypothèse d’une revitalisation du parcellaire, à partir du xie siècle, en liaison avec l’émergence du village (fig. 1 et 2 pp. 136 et 137) :

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L’Occident des dix premiers siècles de notre ère me paraît marqué par la prépondérance d’un habitat rural flou et l’ampleur des sols incultes, ou du moins non dominés par l’homme. […] Cette agriculture est extensive et itinérante. Parce qu’on ne peut enrichir une terre qui se fatigue vite, parce qu’il faut d’énormes espaces pour avoir quelques grains ; parce que le bétail est laissé au pacage errant ; parce qu’il y a peu d’hommes et beaucoup d’espace, la culture se déplace sur les clairières ouvertes. […] Il n’existe (donc) aucun parcellaire fixe. […] Vers 900, il n’y a pas en Occident de village au sens que j’ai donné à ce mot tout à l’heure – un groupement compact de maisons fixes liées à divers noyaux de rassemblement (cimetière, église, château), une organisation cohérente du terroir environnant et, surtout, l’apparition d’une prise de conscience communautaire. En 1100, au contraire, le semis est en place et concerne la quasi-totalité des sites d’habitat campagnard d’Europe occidentale.

[Fossier 1995 : 8 et 19]
Fig. 1 - Représentations de l’espace et des paysages de l’Europe du haut Moyen Âge (ixe-xe s.), d’après R. FossierFig. 1
Sources : R. Fossier [1982, 1984, 1995].
Fig. 2 - Représentations de l’espace et des paysages de l’Europe médiévale (xie-xiiie s.), d’après R. FossierFig. 2
Sources : R. Fossier [1982, 1984, 1995].
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Ce postulat fait de la mosaïque des paysages une création médiévale, ce qui dispense d’en étudier les formes puisqu’elles sont conservées quasiment intactes, avant les remembrements des années soixante-dix, sur les cartes et photographies aériennes (« Ce qui est médiéval sur une photographie [aérienne] n’est jamais discordant ; donc tout peut y être médiéval. » [Fossier 1980 : 47-48]).

L’intervention peu décisive de l’archéologie

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Les limites de ces travaux n’ont pas échappé à la critique, et la crise qu’a connue la géographie, dans les années 1960-1970, procède, en partie, de l’impasse à laquelle a mené l’approche descriptive et typologique des paysages [Brunet 1995].

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L’émergence concomitante de l’archéologie agraire, en Angleterre d’abord, puis, dans une moindre mesure, en France, a, assez paradoxalement, donné un second souffle à ces travaux. Objets d’historiens et de géographes agraires, le bocage et l’openfield sont devenus objets d’archéologues [Zadora-Rio 1991]. On peut résumer et interroger cet apport de la façon suivante :

  1. un resserrement de la focale lié à l’échelle spécifique de l’approche archéologique et aux objets traditionnels de l’étude que sont le village, la maison, le château, l’église, le cimetière. L’étude des parcellaires est alors uniquement envisagée dans une relation de contiguïté par rapport à l’habitat et selon une dynamique emboîtée des différents niveaux de la hiérarchie des formes (ponctuelles, parcellaires, intermédiaires et globales), ce qui encourage davantage au relevé des discordances, localement réelles, qu’au relevé des concordances entre formes de la planimétrie agraire préromaine, romaine et médiévale, tout aussi fréquentes ;

  2. un parti pris épistémologique, fondé sur la pratique de la fouille stratigraphique, qui consiste à rechercher les formes anciennes du paysage, non pas dans la planimétrie actuelle mais « sous » la planimétrie actuelle. Par un malheureux hasard, cette conception d’un paysage palimpseste, constitué de couches s’empilant les unes sur les autres, s’est trouvée confortée, en Angleterre particulièrement, par les résultats spectaculaires de la prospection aérienne oblique révélant les structures enfouies des villages désertés de la fin du Moyen Âge et les microreliefs agraires des champs fossilisés « sous » les redécoupages arbitraires des enclosures modernes [Beresford et Saint Joseph 1958] ;

  3. une conceptualisation de la recherche à travers le lien entre formes agraires et instruments aratoires, qui donne la préférence à la description et à la datation des modelés paysagers et des limites matérielles des parcellaires, au détriment de l’analyse des formes en plan : mesure de la largeur des billons, de la hauteur des crêtes de labour et des rideaux de culture, dont l’exhaussement est estimé proportionnel à l’âge [Bowen 1961 ; Callot 1980 ; Juillard 1953] ; comptage des essences végétales dans les haies, dont la variété est jugée révélatrice de l’ancienneté [Pollard, Hooper et Moore 1974].

Ce resserrement et ce déplacement de la focale expliquent la faiblesse globale des analyses de formes. Le discours sur l’openfield repose, en définitive, sur quelques bases qu’il convient de rappeler. L’excellence des photographies aériennes de J.K. Saint Joseph et de ses condisciples y contribue en premier lieu parce qu’elles montrent, par d’étonnants micro-reliefs, les villages désertés et leurs champs en billons [Beresford et Saint Joseph op. cit.]. S’il ne fait aucun doute que les formes ainsi photographiées datent du Moyen Âge final, la question de leur « genèse » est posée [Hall 1972 et 1983].

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Ce sont en deuxième lieu des relevés cartographiques de qualité variable, ne permettant pas l’analyse morphologique – plans prégéométriques de l’époque moderne (estate maps), redessinés, voire simplifiés à l’extrême (fig. 3 p. 140) ; vignettes schématiques représentant les quartiers de culture sans le parcellaire (fig. 4 p. 141) ; relevés sommaires à partir de photographies aériennes à petite échelle. Ces documents fondent un discours convenu sur la pratique de la culture attelée lourde (charrue) et sur la régularité du parcellaire de Langstreifenfluren. qui en résulte : longueur exceptionnelle des lanières pouvant atteindre plusieurs kilomètres, tracé ondulant, en forme de S ou de S inversé, dû à la difficulté de manœuvrer un attelage pouvant comprendre 6 à 8 bœufs, formation de tissus constitués par l’adossement de ces lanières dont les seules limites sont les talwegs des cours d’eau [Hall 1972, 1981 et 1982]. Ces cartes, pour la plupart, ne montrent pas, d’ailleurs, des formes réellement observées – elles sont, en majorité, organisées par quartiers, formant une mosaïque irrégulière, souplement adaptée à la topographie et à l’hydrographie – mais des formes reconstituées, les parcellaires en question étant considérés comme le résultat d’une subdivision progressive de grandes lanières d’origine [Hall 1981, 1982 et 1983]. Du reste, la démonstration se situe plus au niveau du discours que des évidences morphologiques car les preuves de l’existence de ces lanières d’origine manquent singulièrement de consistance : 3 épais traits noirs parallèles surlignant des lanières ondulantes alignées sur 1 kilomètre de long, recoupées perpendiculairement pour former 6 quartiers (fig. 5 p. 142) ; 5 longues lanières, non rigoureusement parallèles, d’environ 2 à 3 kilomètres de long au tracé quelque peu sinueux dont 1 est, effectivement, en voie de disparition en raison d’un labour perpendiculaire (fig. 6 p. 143). Mais on cherche en vain, dans ces travaux, une reconstitution sur un finage entier, avec une cartographie digne de ce nom, des photographies de détail, éventuellement des plans de fouilles, montrant les vestiges de ces parcellaires de Langstreifenfluren.

Fig. 3 - Carte simplifiée du parcellaire de Southburn réalisée à partir d’un estate map du xviiie siècle, d’après M. HarveyFig. 3
Source : M. Harvey [1984].
Fig. 4 - Cartographie des quartiers de culture de la commune de Preston sans le parcellaire, d’après M. HarveyFig. 4
Source : M. Harvey [1980].
Fig. 5 - Exemple d’évolution des grandes lanières primaires par subdivisions en quartiers : commune de Raunds, d’après D. HallFig. 5

Commentaire de D. Hall :

Raunds, showing six furlongs created by subdivising a large area of strips which form a continuous smooth curve.

Source : D. Hall [1982 : 50].
Fig. 6 - Exemple d’interprétation de l’évolution des grandes lanières primaires par subdivisions en quartiers : commune de Great Addington, d’après D. HallFig. 6

Commentaire de D. Hall :

Great Addington enclosure and medieval fields, both showing the subdivision of larger units.

Source : D. Hall [1982 : 47].
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En troisième lieu, les prospections pédestres, menées de façon particulièrement intensive dans l’est de l’Angleterre, sont censées révéler que, très souvent, ces parcellaires de longues lanières (observés ou reconstitués), considérés comme contemporains de la fondation des villages, ont recouvert des sites antérieurs d’habitat dispersé. Par un glissement progressif s’installe l’idée que, s’agissant du Moyen Âge, il est possible de corréler les observations des ramassages de surface avec l’observation des formes préalables aux enclosures et d’asseoir l’hypothèse d’une planification de l’openfield dans la mesure où la mise en place de ces formes laniérées sur d’aussi grandes surfaces peut être envisagée comme l’expression d’un projet d’ensemble [Beresford et Hurst 1991 : 85-100 ; Hurst 1984 ]. Bref, ce qui est défaut pour d’autres recherches – personne ne songerait à qualifier de planification tardo-antique les paysages de la Somme sous prétexte que les villa. romaines, photographiées par Roger Agache, apparaissent, aujourd’hui, au milieu des champs – est ici qualité.

Disparition de l’étude des formes

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Mollement annexées à la field archaeolog. et à l’archéologie agraire qui sont des archéologies de la prospection extensive et des fouilles de grandes surfaces, les formes n’ont pas été et ne sont toujours pas sujettes à une analyse rigoureuse. Dans ces conditions, il est d’autant plus aisé de les qualifier de planification. Objet protéiforme, embrassant la presque totalité de l’espace, la planification ne tient, dans sa dimension morphologique, que grâce à la disparition de tout un pan de l’information.

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Il y a tout d’abord disparition du niveau des formes intermédiaires, due à la méconnaissance des caractères structuraux de la forme. On doit au peintre et théoricien Paul Klee d’avoir démontré que la perception d’une forme – pour nous paysagère – repose sur l’articulation entre un niveau dividuel, fondé sur le nombre et l’incalculable, responsable de l’effet de trame ou de masse, et un niveau individuel, fondé sur l’accentuation, périodique ou non, de certaines lignes permettant de dégager des hiérarchies, soit en concordance, soit en discordance avec cette trame [Chouquer 1989 et 2000b : 130-132]. En fonction du document planimétrique consulté et de son échelle, l’un ou l’autre de ces niveaux apparaîtra de manière privilégiée : niveau dividuel, par l’effet de masse provoqué par les surfaces grisées ou colorées des formes parcellaires, pour les photographies aériennes ; niveau individuel, par l’effet de ligne induit par le figuré hiérarchisé des routes, des voies et des chemins, pour les cartes et les plans. Dans le cas des travaux anglais sur les parcellaires de Langstreifenfluren du Northamptonshire et du Yorkshire [Hall 1982], de travaux continentaux comme ceux de Henry-Jacques Callot sur les modelés et parcellaires de la plaine d’Alsace [op. cit.] et de Hans-Jürgen Nitz sur les modelés et parcellaires de Franconie et de Thuringe [1961], le relevé des formes est réalisé – en l’absence de plans géométriques à grande échelle – à partir de photographies aériennes verticales au 1 : 25 000e. Généralement publié au format d’un timbre-poste, ce type de relevé survalorise le niveau des formes parcellaires, tandis qu’il minore les niveaux de hiérarchisation et d’articulation que sont les formes intermédiaires (fig. 7 et 8 pp. 145 et 146), lesquels ne peuvent être vus, s’agissant d’une concordance d’orientation, qu’à une échelle beaucoup plus grande.

Fig. 7 - Relevé des formes de la commune de Burdale (Yorkshire) sur photographies aériennes verticales à petite échelle, d’après D. HallFig. 7
Source : D. Hall [1982].
Fig. 8 - Relevé des formes de l’est de l’Outre-Forêt (Alsace) sur photographies aériennes verticales à petite échelle, d’après H.-J. CallotFig. 8

Commentaire de l’auteur :

Chaque trait représente plusieurs parcelles (en long comme en large) à condition qu’elles soient dans le même axe.

Source : H.-J. Callot [1980]. Carte n° 43 (détail).
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À Nuisement-sur-Coole (Marne), où le parcellaire se présente, sur les photographies aériennes, sous un aspect étroit et laniéré comparable aux exemples anglais (fig. 9 p. 148), c’est bien sur les plans cadastraux et à l’échelle du 1 : 2500e qu’apparaît, par accentuation graphique de certaines lignes, selon un rythme périodique plutôt constant, le niveau des formes intermédiaires (fig. 10 p. 149). Dans ce cas, la planification procède bien de la division, en fines lanières, de bandes préalablement tracées par des arpenteurs – et vraisemblablement matérialisées au sol par des chemins – et non, comme le prétendent nombre d’archéologues anglais, de l’adossement de longs billons tracés par des attelages de bœufs. Les formes intermédiaires sont donc une condition de la conception et non un état terminal, comme ces derniers l’avancent à propos des parcellaires par quartiers visibles sur les plans prégéométriques de l’époque moderne [Hall 1981, 1982 et 1983]. En servant d’armature au découpage géométrique des champs et en facilitant, par des repères spatiaux simples, la localisation des tenures soumises à redevance, les formes intermédiaires – même si elles ne sont pas partout matérialisées sur le terrain, mais n’est-ce pas aussi le cas du kardo maximu du cadastre B d’Orange ? – sont au cœur de la définition de la planification agraire, qu’elle soit antique ou médiévale. Reconnaissons, à la décharge des archéologues anglo-saxons, qu’un chercheur comme André Déléage – l’un des pionniers de la recherche sur les cadastres antiques – considérait le niveau des structures intermédiaires comme une spécificité des planifications antiques, celles du Moyen Âge et de l’époque moderne en étant dépourvues :

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L’arpentage romain a ceci d’absolument unique de diviser un terroir, indépendamment des parcelles, en unités égales déterminées par des chemins. Les lotissements médiévaux ou modernes se firent souvent par découpage de parcelles égales, mais le tracé des chemins est toujours resté indépendant de ce découpage. On ne trouve des chemins de bornage parallèles ou perpendiculaires les uns aux autres et déterminant des cantons égaux que dans l’exploitation forestière. Hors ce cas, on peut être certain, lorsqu’on trouve des chemins à angle droit déterminant des surfaces égales et attestées par les arpenteurs classiques, qu’on est en présence d’une limitation romaine.

[1934 : 155]
Fig. 9 - Parcellaire en lanières de la commune de Nuisement-sur-Coole (Marne)Fig. 9

Le cadre noir représente la partie développée sur la figure 10.

Source : photographie aérienne verticale de l’IGN, détail de la mission 1958 FR 2514-2814, n° 187.
Fig. 10 - Détail du plan parcellaire ancien de Nuisement-sur-CooleFig. 10

À l’échelle du 1 : 2 500e, les chemins qui déterminent les formes intermédiaires apparaissent par accentuation graphique de certaines lignes. À plus petite échelle (celle de la photographie aérienne de la figure 9, par exemple), cette hiérarchisation des lignes disparaît au profit d’un effet de masse (niveau dividuel des formes).

Source : plan cadastral ancien, xixe siècle, section C, feuille unique.
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Parce qu’ils considèrent que la planification procède du labourage collectif des terres par des attelages de bœufs – et non de l’intervention d’arpenteurs – les archéologues britanniques ont, par ailleurs, axé l’enquête métrologique sur les microreliefs agraires produits par les instruments aratoires et non sur les formes elles-mêmes. Au terme de spéculations diverses sur la valeur chronologique de la largeur des billons, ou sur celle de la hauteur des crêtes de labour, leurs résultats se sont avérés contradictoires [Zadora-Rio 1991 : 166-174]. Seuls quelques auteurs ont exploré l’hypothèse que les dimensions des parcelles pouvaient avoir un lien avec l’étendue théorique de certaines mesures fiscales et donc avec un arpentage des terres [Hannerberg 1976 ; Harvey 1981]. On sait, par exemple, qu’au début du xie siècle, la dimension de l’acre avait été fixée par le roi Édouard le Confesseur à 1 furlong de long et 4 rods de large [Seebohm op. cit. : 21]. Toutefois ces travaux n’accèdent pas à la rigueur d’analyse, soit qu’ils se basent sur des documents imprécis comme les plans prégéométriques de l’époque moderne, soit qu’ils se fondent sur des objets et des échelles incommensurables – la surface des communes actuelles comme étalon de calibrage des mesures agraires du xie siècle (fig. 11 ci-contre).

Fig. 11 - Hypothèse d’emboîtement du territoire de quelques communes du Yorkshire avec l’étendue théorique des mesures agraires attestées dans cette région au xie siècle, d’après M. HarveyFig. 11
Source : M. Harvey [1981].
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Poursuivons avec la méconnaissance profonde des ordres de temps de chacun des niveaux constituants de la forme. On rappelle qu’une forme n’existe que par la réunion et l’articulation de quatre niveaux :

  1. un niveau global d’organisation qui fournit, à un moment donné, le cadre de référence pour la mise en cohérence des unités fondamentales du paysage, anthropisé et naturel ;

  2. plusieurs niveaux intermédiaires hiérarchisant l’architecture des formes. Il s’agit de niveaux de subdivision des territoires (quartiers de culture délimités par des chemins), organisant le parcellaire ;

  3. un niveau parcellaire, le plus fin, créateur, sur les photographies aériennes, de l’effet de masse ;

  4. un niveau de formes ponctuelles, constitué par le réseau de l’habitat, groupé ou dispersé [Chouquer 2000b : 132-133].

En fondant leur discours sur la planification des parcellaires sur les données de la prospection des habitats, les archéologues britanniques considèrent, implicitement, que les informations spatiales sont de même niveau, c’est-à-dire qu’un épandage de tessons vaut un plan d’habitat, qu’il y a nécessairement, pour une même époque, homogénéité d’orientation entre les habitats, les voies et les parcellaires et, donc, emboîtement des formes et des dynamiques. Or les formes se transmettent et se transforment selon des ordres de temps différents, d’un lieu à l’autre, et d’un niveau de l’architecture des formes à l’autre. La logique des réseaux de points est différente de celle des réseaux de formes, linéaires (voies) ou de surface (parcellaires). N’étant pas de même niveau, les données de la prospection des habitats n’apportent rien à la connaissance des parcellaires. De ce point de vue – et le projet Archaeomedes en a fait la brillante démonstration [Durand-Dastès et a. 1998] –, il est plus judicieux de les utiliser pour analyser la dynamique de l’habitat à proprement parler.

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Néanmoins d’excellentes prémisses avaient été perçues dès les débuts du développement de l’archéologie agraire. Certains chercheurs avaient observé sur le terrain, et relevé dans des articles, que les formes anciennes du paysage – notamment antiques – persistent dans le dessin agraire actuel, ce que nous estimons, aujourd’hui, essentiel [Waterbolk 1973]. Ce débat avait été par exemple ouvert dans le fameux recueil publié par H.C. Bowen et P.J. Fowler en 1978, Early land allotment., dans un article de C.C. Taylor et P.J. Fowler intitulé : « Roman Fields into Medieval Furlongs ? » [1978]. Cette information, qui aurait dû conduire les archéologues médiévistes sur le chemin de l’analyse des formes, a été discutée et relativisée, au prix d’un glissement entre le registre des formes et celui du paysage qui ne sont pourtant pas identiques :

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Il faut se garder, sauf informations complémentaires plus précises, d’aller au-delà d’une position prudente ; […] la survie au Moyen Âge d’un tracé de champ ou d’habitat romain ne signifie nullement la persistance d’un paysage.

[Chapelot 1978 : 403]
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On comprendrait la critique s’il s’agissait de faire pièce à l’idée, encore courante dans les années soixante-dix, d’un fixisme des formes et d’une pérennisation ne varietur. Mais tel n’est pas le propos. En escamotant les observations morphologiques au profit d’un discours général sur le changement de « paysage » – mot-valise s’il en est – l’objectif est bien de préserver les modèles sociospatiaux élaborés par les historiens (la naissance du village, la création et la généralisation de trois types de paysages agraires) et d’ancrer l’archéologie, au moment où son apport aux questions historiques est débattu, dans de solides cadres académiques. Parce que les archéologues n’ont pas su conceptualiser l’étude des formes et en reformuler la problématique (« L’analyse des parcellaires n’appelle aucun commentaire en raison de sa banalité », écrivait encore, il y a une quinzaine d’années, É lisabeth Zadora-Rio [1987 : 9]), leur intervention, dans le domaine de l’étude des « paysages », apparaît, rétrospectivement, d’un intérêt limité.

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Nous voici en présence d’objets qualifiés pour l’histoire et l’archéologie médiévale dont on nous dit qu’ils représentent la clé de lecture et d’interprétation des formes des paysages, alors que nous observons que l’étude des formes est précisément le parent pauvre et même le parent absent du discours. Si jadis la morphologie avait été abondamment sollicitée pour installer l’objet, sa survie n’a plus dépendu, en France, que des textes, des fouilles et des prospections pédestres. Il est vrai que les références allemandes puis anglaises tenaient lieu de formes. À quoi bon perdre du temps à faire de la morphologie puisque la France n’est pas un pays neuf, comme l’est l’Allemagne médiévale, lieu de l’Ostsiedlung, ni le pays des enclosures qui ont provoqué la réapparition exceptionnelle des furlongs. médiévaux anglais ?

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Les dossiers récents dus à la morphologie dynamique et à l’archéologie préventive contribuent à montrer comment s’amorce la requalification des objets.

La connaissance des dynamiques transforme l’interprétation des objets traditionnels

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Malgré la rente de situation acquise pendant presque trois quarts de siècle, l’essoufflement de la problématique du bocage et de l’open-field est donc patent. La réédition, sans modifications notables depuis les années soixante, des grandes synthèses de géographie agraire en donne une illustration frappante [Lebeau 1969 ; Meynier 1970]. Ici et là, des critiques se font jour – celle d’André Derville, par exemple, pour qui l’assolement triennal des régions d’openfield n’a jamais correspondu, ni à l’époque moderne, ni à l’époque médiévale, à une quelconque discipline collective et constitue ainsi un mythe historiographique [1988] – qui appellent un nouvel ordonnancement des connaissances. L’analyse morphologique, par la modélisation des processus dynamiques de transformation et de transmission des formes dans le temps et dans l’espace, participe de cet élan de rénovation [Chouquer 2000b et Chouquer ed. 1996-1997].

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Des études morphologiques réalisées en contexte d’archéologie préventive et pouvant être corrélées aux données archéologiques et, de plus en plus fréquemment, géoarchéologiques (ville nouvelle de Sénart, autoroutes A 39 et A 85, TGV Méditerranée, plaine du Finage) imposent le constat d’une vigoureuse création paysagère depuis trois millénaires, responsable, sur la longue durée et dans la dynamique continue de leurs changements, de puissants effets de structure qui jouent encore sur l’organisation des formes actuelles du paysage. Les exemples choisis ci-dessous vont du Baugeois (Maine-et-Loire), dans une région réputée « bocagère », au Finage (Jura), en pleine zone d’openfield, et s’ajoutent à d’autres évoqués dans l’article de Magali Watteaux, dans ce numéro. Ces choix tendent à prouver qu’au-delà d’une typologie fondée sur les modelés paysagers modernes (bocage et openfield) la morphologie de la trame de base renvoie au même type de trame auto-organisée, de caractère uchronique et hystéréchronique.

La trame auto-organisée du Baugeois

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Les réseaux du plateau baugeois ont été étudiés, sous la direction de Gérard Chouquer, dans le cadre de l’opération archéologique de l’autoroute A 85, entre Angers et Tours [Carcaud et al. 1997] [2]  Nous remercions Gérard Chouquer, coordinateur de l’étude,... [2] . Ce plateau, situé à hauteur de Beaufort-en-Vallée, au nord-ouest de Saumur, surplombe les vallées de l’Authion et de la Loire. Dans la zone d’interfluve comprise entre le ruisseau de la Fontaine, à l’ouest, et le ruisseau du Couesnon, à l’est, deux affluents de rive droite de l’Authion, l’analyse a mis en évidence deux grands réseaux quadrillés, de forme et d’orientation souples, s’étendant sur le territoire d’une dizaine de communes (fig. 12 p. 154). Le premier, en vert sur la carte, est le réseau dominant. Le faisceau des lignes qui le composent est orienté approximativement à 20° E, avec des variations de quelques degrés à l’est ou à l’ouest suivant les cas. Il est particulièrement dense autour des villages de Luéen-Baugeois, de Chaumont-d’Anjou et de Saint-Georges-du-Bois, au point de constituer la trame de base de leurs parcellaires. Sa caractéristique majeure est son articulation très souple – tout en tendant vers la trame orthonormée – avec le réseau hydrographique. La vallée de l’Authion, d’orientation N-O/S-E, et les talwegs perpendiculaires des ruisseaux qui s’y jettent (la Fontaine, le Tarry, le Couesnon) en dessinent, de toute évidence, les axes structurants. Le relief, s’il perturbe localement le dessin des formes, comme sur la commune de la Fontaine-Milon, n’en limite pas l’extension. En revanche, le cours du Couesnon, dans la partie orientale de l’interfluve, induit des axes en éventail qui en modifient, dans ce secteur, l’orthogonalité. Le second réseau, en rouge sur la carte, est moins étendu et moins dense que le premier. Il est orienté approximativement à 0° et organise surtout les secteurs de Bauné et de la Fontaine-Milon. Contrairement au précédent, il ne dicte son emplacement ni ne structure aucun site villageois dans la zone où ses traces sont les plus denses. Ces deux réseaux sont, soit juxtaposés, soit imbriqués dans l’espace.

Fig. 12 - Carte des réseaux du Baugeois orientés à ± 0° (en rouge) et à ± 20° (en vert)Fig. 12

Le cadre noir représente la partie développée sur la figure 14.

Source : N. Carcaud et al. [1997].
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La question de la genèse et de l’interprétation de ces grandes formes quadrillées représente une vraie difficulté. On observera, d’abord, que, en l’absence de traces fossiles révélées par photo-interprétation, l’analyse porte exclusivement sur les formes actives du parcellaire. À un niveau général on en retire donc l’impression qu’il ne s’agit pas de trames récentes, qui auraient occulté des aménagements antérieurs et radicalement différents, mais bien de trames anciennes, voire très anciennes. L’implantation des villages médiévaux, à la croisée des axes de ces réseaux (Chaumont-d’Anjou, Lué-en-Baugeois) ou dans les mailles issues du recoupement des bandes (Bauné, Cornillé-les-Caves, Saint-Georges-du-Bois), conforte cette impression tout en donnant un élément de chronologie relative. Quant à la faible polarisation des voies par ces villages, elle peut être interprétée, tantôt comme un témoignage de la prégnance durable de ces trames quadrillées, tantôt comme une des causes de leur conservation.

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Les fouilles archéologiques réalisées dans le contexte de l’aménagement autoroutier apportent d’autres éléments de chronologie, plus directs ceux-là, même si la datation des fossés reste délicate en raison de la rareté du matériel céramique, des creusements et re-creusements successifs et de la difficulté d’établir des relations chronologiques ou stratigraphiques précises entre eux et les sites d’habitat. Dans tous les cas, les datations proposées ne concernent jamais que la phase de colmatage des fossés et non celles de leur creusement et de leur fonctionnement [Ferdière 1996]. On développera, parmi une dizaine d’autres, l’exemple du site des Hayes Guérin (fig. 13 p. 156), situé sur la commune de Cornillé-les-Caves, où ont été fouillés un établissement gallo-romain et de nombreux fossés de drainage [Perrin 1995]. L’occupation, attestée dès la période augustéenne précoce par un enclos de forme grossièrement quadrangulaire (zone 2, fossé 2 105, partiellement fouillé), se poursuit durant tout le premier siècle de notre ère par un bâtiment maçonné à galeries, à vocation rurale et/ou artisanale (zone 1, fossé 1 000). Une dizaine de fossés ont également été mis au jour et fouillés. Certains sont associés à la phase d’occupation gallo-romaine : le fossé 2 111 daté, par son mobilier, de la première moitié du ier siècle de notre ère ; le fossé 2 100 daté, lui aussi, par son mobilier, de la seconde moitié du ier siècle ; le fossé 1 117 daté, par sa relation en plan avec le bâtiment en pierre de la zone 1, antérieurement au ier siècle de notre ère. La cohérence de ces fossés, tant sur le plan morphologique (les fossés 1 117, 2 100 et 2 111 sont strictement parallèles) que sur le plan chronologique, permet d’envisager la préexistence, dans ce secteur, d’un réseau parcellaire dense et régulier qui aurait entraîné la fixation de l’habitat. D’autres fossés, postérieurs mais néanmoins d’époque antique (3 000 et 3 036), non datés (3 002, 3 074) ou non fouillés (au nord-ouest du site), s’intègrent également, par leur parenté d’orientation, dans cette trame quadrillée. On parle, qualifier ce type de relation morphologique, d’isoclinaison [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] [Chouquer 2000b : 146-147].

Fig. 13 - Relation des structures fouillées du site des Hayes Guérin (commune de Cornillé-les-Caves) avec le parcellaire environnantFig. 13
Source : N. Carcaud et al. [1997].
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L’insertion de ces fossés dans le parcellaire environnant autorise de fructueuses observations quant à leur dynamique dans le temps et dans l’espace. Ainsi, certains fossés, découverts en fouille, correspondent à des limites parcellaires actuelles. On parle, pour qualifier ce type de relation morphologique, d’isotopie [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] [ibid. : 147]. C’est le cas des fossés 2100 et 2111 entre lesquels s’intercale une limite parcellaire moderne (2119) encore active alors qu’il ne semble pas y avoir de solution de continuité dans le temps. De même, l’orientation de la plupart des fossés fouillés, si elle n’est pas franchement discordante, diffère de plusieurs degrés par rapport à celle des limites environnantes du parcellaire actuel. Une relation éclairante apparaît dès qu’on élargit la fenêtre d’observation (fig. 14 p. 157). On constate que le secteur fouillé est localisé à un point de jonction des deux réseaux qui structurent l’interfluve, dans une masse parcellaire qui n’est plus tout à fait inclinée à 20° E (environ), comme l’est celle qui est située au nord (en vert), mais se trouve en contact avec un ensemble de parcelles, au sud, qui adopte l’autre orientation dominante à 0° (en rouge). On peut donc proposer l’hypothèse que, au moins dès l’Antiquité, ce secteur était organisé selon un parcellaire unique, non rigide et non planifié, dont l’orientation devait évoluer, sous l’effet de tel ou tel morphogène [Chouquer 2000b : 149], d’une direction dominante (verte) à l’autre (rouge). De fait, l’orientation des fossés antiques se ventile suivant un éventail d’angles assez large : NL 11° E pour le bâtiment maçonné à galeries ; NL 14°30’ pour les fossés 2105, 2111 et 2100 ; NL 18° pour le fossé 1117.

Fig. 14 - Relation des structures fouillées du site des Hayes Guérin avec le parcellaire environnantFig. 14

Le cadre noir représente la partie développée sur la figure 13.

Source : IGN 68 FR 1390/150, n° 5802 ; N. Carcaud et al. [1997].
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Une réflexion s’impose dès lors : la distinction formelle des réseaux en fonction de leur orientation est vaine puisqu’elle ne débouche pas sur une périodisation des deux trames, l’une étant estimée plus ancienne que l’autre. Concernant le Baugeois, il vaudrait mieux parler d’une trame unique à plusieurs orientations principales imbriquées, comprises dans un éventail de 0 à 20° pour l’essentiel. La formulation qui était encore celle des chercheurs en 1997 témoignait d’un changement de perspective en cours mais non encore abouti. Nous suggérons qu’on franchisse ce pas et qu’on réinterroge notre pratique des tris d’orientation, la façon de les présenter, le sens qu’on leur donne et l’exploitation qu’on en fait.

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Cette structure, d’origine antique, a joué, sur la longue durée, la fonction de charpente du parcellaire en exerçant, jusqu’à nos jours mais à un rythme qui nous échappe complètement, une influence profonde et durable sur le dessin agraire. On peut généraliser le propos à l’ensemble de la zone étudiée, la trame principale bidirectionnelle ayant été recoupée et fouillée à une douzaine de reprises avec, à chaque fois, une relation d’isoclinaison entre le parcellaire fouillé et le parcellaire actif et une fourchette de datation très ouverte, allant de la protohistoire à l’époque moderne. On la qualifiera, pour cette raison, de forme auto-organisée [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] .

L’openfield du finage

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Le second exemple présenté est celui, bien connu, des réseaux du nord-est du Finage (Jura), entre les communes de Tavaux, Gevry, Molay et Champdivers. Cette plaine fait l’objet de recherches archéologiques et morphologiques continues, depuis presque vingt-cinq ans, qui, bien mieux qu’ailleurs, offrent un accès à la dynamique des formes paysagères [Chouquer 1993 ; Chouquer 2000b : 144-146 ; Chouquer et De Klijn 1989 ; Jeannin et Chouquer 1978 ; Laurent et al. 1996]. Ici, ce n’est pas seulement l’organisation des formes par réseaux cohérents d’orientation que l’on considère comme potentiellement chargée d’héritages, mais le style parcellaire, c’est-à-dire le mode d’agencement des parcelles et de leurs formes, et ses variations locales et microrégionales.

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Sur les plus anciennes photographies aériennes de l’IGN (fig. 15 ci-contre), on observe un dessin différent de part et d’autre de la grande route nationale (ex-voie romaine) qui traverse la zone en oblique : à l’est, de grands quartiers quadrangulaires, délimités par des chemins orientés grossièrement d’est en ouest constituant un réseau quadrillé souple, à l’intérieur duquel la division se fait en fines et longues lanières ; à l’ouest, et au nord de Tavaux, des quartiers de forme, de dimension et d’orientation très variables, aux lignes parfois courbes, découpés en fines lanières ; à l’ouest (hors du cadre de la photographie), des quartiers polygonaux irréguliers et d’assez grande dimension. À cette opposition de style parcellaire s’en ajoute une autre, celle du réseau hydrographique de surface, dont on constate, sur les plans cadastraux anciens, les cartes d’État-Major et les photographies aériennes verticales et obliques, qu’il est très dense et pérenne à l’ouest de la voie, soit dans les secteurs où le dessin parcellaire donne une impression de confusion, et entièrement absent et fossile (paléochenaux apparaissant en photo-interprétation) à l’est, là où il est plus régulier.

Fig. 15 - Le style parcellaire du nord-est de la plaine du Finage (Jura)Fig. 15
Source : photographie aérienne verticale de l’IGN, 1953 Beaune-Dole 3024-3224, n° 138.
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La matière archéologique mise en regard avec les résultats de l’analyse morphologique permet de proposer des hypothèses pour expliquer cette opposition de structure (fig. 16 p. 161). La trame quadrillée souple, située à l’est de la route nationale, résulterait de la mise en place, à l’époque protohistorique et antique, de quelques axes principaux (la voie Chalon-Besançon, des chemins rectilignes liés à l’implantation d’une chaîne de très grosses villae. sur les bords du Doubs), et de leur diffusion, dans le temps et dans l’espace, au moyen de nouvelles lignes morphogénétiques. Le rapport à l’hydrographie de surface et au drainage des sols est posé comme une des raisons possibles de la création de cette trame de base, laquelle constitue, dans l’histoire du paysage de cette plaine, une bifurcation morphologique majeure. À l’ouest de la voie, le style parcellaire, plus désordonné, pourrait, également, renvoyer à un héritage de l’Antiquité si l’on en juge par les résultats des fouilles et le rapport d’orientation des quartiers actuels avec ceux des champs alvéolés, repérés en prospection aérienne, caractéristiques de l’époque gauloise. Toutefois, l’organisation des formes résulterait là d’un bricolage, associant des masses parcellaires d’orientation différente, et non d’une intervention planifiée. Dans les deux cas, le style parcellaire hérité serait le résultat d’un processus d’auto-organisation jouant sur la longue durée, par transmission et transformation dynamique des formes, à partir d’une armature générale de voies et de chemins d’origine protohistorique et antique. Avec la création des villages médiévaux, la réorganisation de la carte de l’habitat, tout en provoquant une certaine polarisation des formes, ne modifierait pas fondamentalement la structure en réseau de lignes héritée de l’Antiquité (fig. 17 p. 162). Quant aux autres niveaux de la hiérarchie des formes – intermédiaires (quartiers) et parcellaires (champs) –, tout en étant partiellement liés au niveau supérieur (formes globales d’organisation), ils relèveraient chacun d’une dynamique propre, peut-être plus conjoncturelle que structurelle (pratique du billonnage lié à l’excès d’eau à l’époque du petit Âge glaciaire), mais dont l’histoire nous reste inconnue.

Fig. 16 - Évolution géométrique des formes du nord-est de la plaine du Finage à l’époque romaineFig. 16
Fig. 17 - Formation du dessin parcellaire par quartiers dans le nord-est de la plaine du FinageFig. 17
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À l’appui de ces deux exemples, il s’avère que l’openfield et le bocage ne peuvent pas être présentés comme les formes emblématiques des paysages médiévaux, et que l’openfield n’est pas la forme représentative de la planification agraire médiévale. La raison en est que ces objets d’identité des géographes, historiens et archéologues sont des représentations qui, dans leur matérialité, renvoient, de la même façon, à des trames auto-organisées, largement uchro-hystéréchroniques.

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Il est temps de voir ce qu’est la part de la création parcellaire médiévale et de dire ce qui, selon nous, peut être qualifié de planification. C’est ici qu’il convient d’opérer une double avancée. En lieu et place de l’openfield et du bocage nous proposons, d’une part, de qualifier des formes auto-organisées [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] de longue durée qui ne sont pas exclusivement médiévales et, d’autre part, de requalifier les formes de la planification médiévale. Cette dernière, ce n’est pas un mince paradoxe, peut redevenir un temps un objet nouveau – disons renouvelé – de l’analyse.

La planification agraire médiévale sort de l’ombre et des marges

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La prise en compte de la longue durée et de ses effets de structure sur l’organisation des formes actuelles du paysage s’accompagne, en effet, d’une modélisation des formes historiques de la planification agraire – qu’elles soient protohistoriques, antiques ou médiévales. S’agissant du Moyen Âge, les dossiers accumulés permettent de poser quelques solides jalons.

La création parcellaire au haut Moyen Âge

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Les fouilles réalisées lors de la construction de l’autoroute A 84 (section Rennes-Avranches) ont mis en évidence, sur la commune de Mon-tours (Ille-et-Vilaine), une série exceptionnelle de gisements archéologiques du haut Moyen Âge [Catteddu ed. 2001]. Outre les éléments constitutifs de l’habitat rural (bâtiments, clôtures, structures de combustion, fosses), tous ont livré des fossés parcellaires, formant réseau, qui témoignent d’une vigoureuse création des formes à cette époque. Deux de ces sites sont présentés ici, en raison de leur intérêt pour notre propos.

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Au Teilleul, à environ 1 kilomètre à l’ouest du village de Montours, une cinquantaine de fossés ont été dégagés et fouillés (fig. 18 p. 164). Chronologiquement, ils se répartissent en deux phases distinctes : les ixe-xe siècles et l’époque moderne. Pour la période du haut Moyen Âge (en rouge sur le plan), les fossés dessinent un réseau quadrillé, organisé perpendiculairement selon une direction N-N-E/S-S-O et une direction O-N-O/E-S-E, dont la fonction est de drainer les sols et de diviser l’espace. Neuf parcelles, carrées ou rectangulaires, aux dimensions assez régulières, peuvent être individualisées. Reliées par des passages, elles servent de cadre à l’habitat et aux activités agricoles (culture et pâture). À en juger par l’étude des creusements et des intersections, l’organisation de ce réseau procède davantage de l’agrégation des parcelles, les unes aux autres, que d’une implantation ordonnée, d’après un plan prédéfini. Pour la période moderne, les fossés s’organisent préférentiellement selon une direction N-O/S-E, dessinant des parcelles allongées (en vert). Comme au haut Moyen Âge, ils servent à la fois de limites et de drains pour l’évacuation des eaux pluviales.

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À Louvaquint, à 200 mètres au sud-est du gisement du Teilleul, de l’autre côté du talweg formé par la confluence des deux ruisseaux du même nom, les fouilles ont mis au jour un autre réseau de fossés (fig. 18). La chronologie de leur implantation est plus ouverte que sur le site voisin du Teilleul et la lecture des structures dégagées est rendue difficile par leur imbrication. En se fondant sur l’étude stratigraphique des vestiges et sur une analyse spatiale globale des fossés, les archéologues ont établi un phasage assez large regroupant les grandes périodes d’occupation du site. Les structures les plus anciennes (une quarantaine) sont attribuables à l’Âge du Fer. Elles comprennent un enclos circulaire d’environ 30 mètres de diamètre (phase I en rose), un réseau fossoyé, au tracé linéaire en forme de S, divisant le site d’est en ouest, auquel pourraient être associés plusieurs tronçons symétriques, situés plus au nord (phase II en jaune) et un enclos quadrangulaire de 42 sur 39 mètres (phase III en orange). Ces trois phases sont distinctes chronologiquement et fonctionnent, indépendamment, comme l’atteste le recoupement de l’enclos de la phase I par les fossés de la phase II. Après un long hiatus non documenté, le haut Moyen Âge voit l’installation d’un système fossoyé réellement organisé, délimitant des parcelles à l’intérieur desquelles on rencontre diverses structures (foyers, silos, petits édicules de plan quadrangulaire) liées à un habitat situé hors de l’emprise des travaux, sans doute au nord-est de la fouille, près de la ferme de Louvaquint. Après une première phase durant laquelle est implanté un réseau de fossés lié au pendage du terrain (phase IV en violet), une nouvelle maille, reprenant et développant par quelques axes parallèles et perpendiculaires l’orientation et le tracé de l’enclos protohistorique de la phase III, est mise en place et progressivement renforcée (phases V et VI, en rouge). La trame ainsi formée est orientée au N-N-E/S-S-O, c’est-à-dire comme celle du Teilleul. Les phases suivantes, datées de l’époque moderne et de l’époque contemporaine, ne connaissent aucun changement majeur. L’orientation des fossés n’est pas modifiée, mais la maille s’intensifie et définit plus régulièrement les parcelles (phases VII à X, en vert).

Fig. 18 - Plan général des sites fouillés sur la commune de Montours (Ille-et-Vilaine), d’après I. CattedduFig. 18
Source : I. Catteddu ed. [2001].
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Ces deux fouilles, même si elles n’ont pas encore été confrontées à une analyse approfondie de la morphologie paysagère environnante, sont riches d’enseignements.

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D’abord, elles illustrent les effets de la transmission dynamique particulièrement nets dans le parcellaire du haut Moyen Âge, avec la reprise, à cette époque, de la forme (isotopie [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] ) et de l’orientation (isoclinie [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] ) d’un enclos protohistorique, ainsi que dans le parcellaire hérité, puisque les fossés anciens et modernes sont très proches – quand ils ne sont pas superposés – et que leur orientation est identique.

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Elles montrent, aussi, la part considérable de création parcellaire au haut Moyen Âge – qu’on ne qualifiera pas, pour autant, de planification – et mettent à mal l’idée d’une période sans parcellaire fixe, ignorante, qui plus est, de la géométrie. Les formes repérées s’apparentent, sur le plan typologique, à celles, maintenant bien connues par l’archéologie, de la protohistoire. On peut donc considérer que dans l’histoire de la création morphologique paysagère, il n’y a pas, contrairement à ce qu’enseignent les historiens et les géographes, une spécificité des formes du Moyen Âge. Celles-ci constituent une étape dans un processus dynamique et non la genèse du parcellaire français.

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Ces fouilles démontrent, en outre, que les créations sont un aléa essentiel dans l’histoire de l’auto-organisation [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] locale et de la longue durée des formes puisque ce sont elles qui construisent la résilience [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] des réseaux parcellaires. Créations volontaires et évolution auto-organisée ne doivent pas être opposées mais au contraire associées, du fait de leur résultat commun.

La morphologie des planifications agraires des xiie-xive siècles

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Le Moyen Âge central est un moment important de l’histoire de la colonisation agraire. À l’initiative de grands monarques, de puissantes abbayes ou de plus modestes seigneurs, des milliers de villages neufs (hostises, villeneuves, bastides, terre nuove, villa nova, poblaciones, etc.) sont fondés à travers toute l’Europe dans le but de mettre en valeur de nouvelles terres, développer les échanges et/ou asseoir une emprise territoriale [Higounet 1975, 1989, 1990 et 1992]. Procédant à la fois d’une « dilatation des vieux terroirs » (le mythe de la clairière culturale chère aux médiévistes) et de la conquête de ces « horizons lointains » que sont, aux marges de l’Occident chrétien, la Péninsule ibérique et l’Europe centrale, ce mouvement est traditionnellement tenu pour l’une des manifestations les plus visibles de la croissance démographique et économique au Moyen Âge [Fossier 1982, I : 126-264].

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Alors que les chartes répètent à l’envi que l’installation des colons, dans ce type de village, va, ordinairement, de pair avec la concession de lots agraires dans les terroirs voisins, les historiens n’ont guère regardé au-delà de l’enceinte des bourgs et n’ont pas cherché à savoir si une planification des formes du parcellaire rural s’était ajoutée au lotissement urbain. S’ils ont vu et décrit – et depuis fort longtemps – les parcellaires en arêtes de poisson (les waldhufenfluren.) qui s’étendent autour des villages de défrichement créés, pour certains, dès la fin du viiie siècle, dans le centre et l’est de l’Allemagne [Nitz 1983], ils ne les ont pas modélisés en tant que formes planifiées d’arpenteurs. La régularité des lanières qui se développent, derrière la maison de chaque colon, le long de la rue principale du village, a ainsi été interprétée comme résultant d’un défrichement collectif organisé par des entrepreneurs de peuplement (les locatores), chaque parcelle étant considérée, à l’image du rang canadien de l’époque moderne [Pinchemel et Pinchemel 1997 : 30-38] comme un axe de pénétration de la forêt. Par ailleurs, la parenté morphologique des lanières des Waldhufenfluren. avec les parcellaires de Langstreifenfluren. a conduit à classer – en dépit d’un régime agraire jugé différent – l’ensemble de ces formes dans la gamme de l’openfield et donc à noyer ces authentiques planifications dans un magma qui les mêle, indistinctement, aux formes auto-organisées [Lebeau op. cit. ; Verhulst op. cit.]. La modélisation des processus dynamiques de transformation et de transmission des formes dans le temps et dans l’espace, tout comme la caractérisation des formes de la planification agraire médiévale d’arpenteurs que nous avons récemment proposée à partir de l’exemple des paysages neufs de la Gascogne médiévale [Lavigne 2002], aide à faire le tri entre ces formes et à sortir, de l’ombre et des marges, les planifications du Moyen Âge.

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On rappellera, au préalable, qu’une planification au Moyen Âge – comme à toutes les époques de l’histoire – repose sur un ensemble de savoirs et de pratiques qui fondent politiquement, techniquement et juridiquement l’implantation des formes sur le terrain. Il faut d’abord qu’il y ait une conception de la planification, politique (décision d’installer des colons sur des territoires préparés à cet effet) et technique (existence d’un savoir géométrique et métrologique permettant de concevoir la forme et d’en réaliser la projection). La procédure de réalisation sur le terrain se traduit par un certain nombre de pièces administratives (une sorte de « loi agraire » spécifiant les conditions générales de l’opération ; un ou plusieurs documents cadastraux faisant le bilan de l’installation des colons et détaillant, en les localisant, les terres concédées). Enfin, des textes de référence autorisent la résolution des litiges dus à l’assignation. C’est bien sur cette base théorique – même si le rapport avec les formes n’a pas été fait par les historiens – que procèdent, comme en témoignent des milliers de chartes de peuplement et d’assignation, les grandes colonisations agraires du Moyen Âge que sont l’Ostsiedlung germanique et la Reconquista ibérique [Toubert 1998 : 72-73].

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Cela étant acquis, on ne peut sérieusement discourir sur les formes de la planification agraire sans jamais mettre en regard des observations planimétriques un seul de ces documents. De ce point de vue, le discours des chercheurs anglais sur les parcellaires laniérés d’openfield pèche singulièrement :

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[L’analyse des parcellaires] met en lumière des phases de réorganisation radicale des terroirs qui traduisent des changements de structure sociale dont la documentation écrite ne permet pas toujours de mesurer l’ampleur : c’est le cas, par exemple, pour l’implantation des parcellaires extrêmement réguliers qui a été mise en évidence récemment en Angleterre et qui n’a laissé aucune trace dans les sources écrites médiévales.

[Zadora-Rio 1991 : 190-191]
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S’agissant des formes à présent, ces parcellaires, à l’image de ceux mis en évidence autour des bastides du sud-ouest de la France, se définissent par un certain nombre de régularités morphologiques et métrologiques (fig. 19 p. 168). Ils sont constitués de quartiers, délimités par des chemins, parallèles et périodiques, d’orientation plus ou moins constante, qui en forment l’armature (formes intermédiaires). Agencés de manière rationnelle et souplement adaptés à la topographie, à l’hydrographie et aux chemins préexistants, ils composent des tissus réguliers (formes globales d’organisation) structurés généralement en peigne – quelquefois en damier –, d’extension variable, auxquels les chercheurs donnent, conventionnellement, le nom de « trames parcellaires ». À l’intérieur des quartiers, les champs (formes parcellaires) sont découpés selon des modules spécifiques, reposant sur un système de mesures cohérent.

Fig. 19 - La bastide de Trie-sur-Baïse (Hautes-Pyrénées) et son parcellaire rural planifié. Analyse morphologique et métrologiqueFig. 19
Sources : mission aérienne verticale 1959 Tarbes FR 1745, n° 23 ; carte topographique IGN de Trie-sur-Baïse, feuille n° 1845 O, au 1 : 25 000e ; plan cadastral de 1827, section G dite de Buzat.

Des mesures identiques

59

Dans le cas des planifications de Gascogne et d’autres exemples en France, et semble-t-il aussi à l’étranger – sur ce point la recherche doit encore progresser –, ce système articule une quinzaine de valeurs, autosimilaires et emboîtées, en trois séries doublement commensurables : à l’intérieur de chaque série, d’abord, puisque les trois unités fondamentales (16,41 mètres, 21,09 mètres et 37,50 mètres) possèdent chacune une série de multiples (3/2, 2, 3 et 4) ; entre les séries, ensuite, puisque toutes les valeurs se rapportent à un dénominateur commun (9,375 mètres), multiple d’une perche standard de 2,343 mètres (cf. tableau p. 169).

Le système de mesures et ses règles de cohérence
60

Ces formes peuvent être observées partout où ont été fondés, au Moyen Âge, des villages de colonisation agraire. En France, d’abord, où les bastides n’épuisent pas, à elles seules, le corpus des villages neufs. En Normandie, par exemple, plusieurs créations parcellaires, associées à des villages nouvellement fondés, ont d’ores et déjà été recensées. À l’Épinayle-Comte (Orne), une villeneuve de défrichement fondée dans les années 1223-1235 par Philippe Hurepel, comte de Mortain et de Boulogne, le village s’organise le long d’une voie rectiligne orientée N-O/S-E, encadrée par deux limites parallèles équidistantes de 112,5 mètres. Perpendiculairement à ces trois axes se développe une série de bandes parallèles, circonscrites aux limites de la paroisse médiévale, qui sont divisées selon le système métrologique mentionné précédemment (fig. 20 p. 170). Un censier de la vicomté de Dom-front, daté des années 1419-1420, montre que les redevances dues pour ces parcelles sont proportionnelles à un étalon de référence, la « bourgeoisie », grevé d’un cens de 12 deniers, ce qui atteste du caractère modulaire de la division, et ce dès le Moyen Âge [Louise et Lavigne 1998 : 466-468].

Fig. 20 - La villeneuve de l’Épinay-le-Comte (Orne) et son parcellaire rural planifié. Analyse morphologique et métrologiqueFig. 20
Sources : mission aérienne verticale 1967 FR 1390 150, nos 186, 188, 271, 274 ; carte topographique du Teilleul, feuille n° 1416 E, au 1 : 25 000e ; plan cadastral de 1825, section D, feuille unique.
61

Sur le plateau de l’Aliermont (Seine-Maritime) dominant, au nord, la vallée de l’Eaulne et, au sud, celle de la Béthune s’étirent, sur près de 15 kilomètres, cinq villages fondés, dans la première moitié du xiiie siècle, par les évêques de Rouen : Saint-Nicolas, Saint-Jacques, Notre-Dame, Sainte-Agathe et enfin Croixdalle. De part et d’autre d’un interminable chemin de crête, encadré au nord et au sud par deux autres chemins délimitant les enclos des maisons et de leurs dépendances, se multiplient, suivant la disposition des parcellaires en arêtes de poisson (les Waldhufenfluren. dont il a été question plus haut), de grandes lanières parallèles (fig. 21 p. 171). Ces parcelles, pouvant atteindre quelquefois 2 kilomètres de long, sont regroupées par quartiers formant des bandes qui s’individualisent assez nettement. Si ces bandes ne sont pas toutes encadrées par des chemins, leur implantation résulte bien d’un arpentage. Qu’on en juge : au lieu-dit Bout d’Amont, sur la commune de Sainte-Agathe, ces bandes ont une largeur comprise entre 150 et 155 mètres pour une longueur qui varie de 1 500 à 2 000 mètres, soit une superficie d’environ 28 hectares chacune (fig. 22 p. 172). Une telle surface ne peut se concevoir qu’au niveau des formes intermédiaires et non des formes parcellaires. Par ailleurs, on observe que ces bandes sont insensibles au relief et aux dénivelés qui sont, dans ce secteur, assez marqués puisqu’on passe de 185 mètres d’altitude en haut du plateau, au nord, à 110 mètres au fond du vallon pour remonter à 170-180 mètres plus au sud, ce qui donne, dans certains secteurs, une pente de l’ordre de 20 à 22 %. C’est un argument décisif pour dire qu’il s’agit de structures intermédiaires tracées par des arpenteurs qui appliquent sur le terrain un plan géométrique préconçu. Une fois ces bandes établies, le découpage des champs peut se faire, soit perpendiculairement pour former des parcelles ramassées, soit longitudinalement pour former des parcelles allongées. Comme précédemment, ce découpage s’opère selon le système métrologique décrit ci-dessus (fig. 23 p. 173) et proportionnellement à un étalon fiscal de référence, l’acre, grevé d’une redevance de 4 sous tournois [Bois 1976 : 129].

Fig. 21 - Les villages interfluviaires planifiés de l’Aliermont (Seine-Maritime)Fig. 21

Les cadres noirs représentent les parties développées sur les figures 22 et 23.

Fig. 22 - Relevé d’un bloc de cinq bandes du parcellaire médiéval planifié du village de Sainte-Agathe d’Aliermont (Seine-Maritime)Fig. 22
Source : mission aérienne verticale 1978 Fécamp - Neufchâtel FR 1809-2109/300, n° 14.
Fig. 23 - Analyse métrologique d’un secteur du village de Notre-Da me d’Aliermont et de son parcellaire rural planifiéFig. 23

Les traits grisés représentent les quartiers (formes intermédiaires) subdivisés en lanières longitudinales.

Source : plan cadastral napoléonien de la commune de Notre-Dame d’Aliermont, section A, feuille 1.
62

Hors du territoire français, d’autres exemples ont été repérés. Il sont présentés ici à titre d’illustration, même s’ils restent, en l’état actuel de la recherche, mal documentés du point de vue historique. À Massa Lombarda (Italie), villeneuve fondée en 1251 par le podestat d’Imola pour accueillir 102 familles de Marmirolesi fuyant l’oppression d’Ezzelino da Romano, l’analyse permet de mettre en évidence deux trames parcellaires régulières, au nord et au sud du village (fig. 24 ci-contre). Organisées en bandes parallèles, équidistantes de 450 mètres (4 x 112,5 mètres), ces trames, strictement circonscrites au territoire paroissial, se différencient nettement du quadrillage de la centuriation romaine à l’intérieur duquel elle sont enkystées [Chouquer 1981 : 840-842].

Fig. 24 - Analyse morphologique du parcellaire rural planifié de la villeneuve de Massa Lombarda (Romagne, Italie)Fig. 24
Source : carte topographique, Lugo 88 II NE, au 1 : 25 000e, Istituto Geografico Militare.
63

À Sangonera (Espagne), au sud-ouest de Murcie, se développe dans la plaine alluviale du Guadalentin, perpendiculairement à une grande voie orientée S-O/N-E, un très vaste parcellaire organisé en bandes et délimité par des chemins s’étirant, pour certains, sur 2,5 à 3 kilomètres de long (fig. 25 p. 176). Ces bandes sont recoupées, au nord et au sud de la grande voie principale, par des chemins obliques. Le village de Sangonera est situé à l’écart de ce réseau, au sud de la rivière. Il s’intègre dans une autre trame structurée également en peigne mais de moindre extension. La création de ces formes pourrait être liée à la conquête du royaume musulman de Murcie par le roi Alphonse X de Castille et à la répartition des terres de la huerta et du campo de cette ville à laquelle il fit procéder entre 1266 et 1273.

Fig. 25 - Analyse morphologique du parcellaire rural planifié du village de Sangonera (province de Murcie, Espagne)Fig. 25

Le village de Sangonera est situé au sud-est du Guadalentin, hors de la zone cartographiée.

Source : carte topographique, Alcantarilla 933-II (52-73), au 1 : 25 000e, Instituto Geografico Nacional.
64

À Röllingshain (Allemagne) et à Middleton (Angleterre), le parcellaire s’organise de façon similaire, perpendiculairement à l’axe des villages, en longues bandes parallèles délimitées par des chemins au tracé ondulant, redécoupées en plus fines lanières (fig. 26 et 27 pp. 177 et 178). Traditionnellement expliquée par « la commodité qu’elles offrent à des charrues à versoir fixe de ne devoir retourner vides au point de départ qu’après un laps de temps et un labourage assez longs » [Verhulst op. cit. : 50], la forme de ces parcelles est présentée, dans le cas de Middleton (fig. 28 p. 179), comme l’un des exemples les mieux conservés, en Angleterre, de ces supposés parcellaires primaires résultant, lors de la phase initiale de colonisation des terroirs, d’un labourage sinueux (ploughing curves) par des attelages de bœufs [Hall 1982 : 48-49]. Il s’agit, en fait, dans les deux cas, d’authentiques planifications d’arpenteurs que la modélisation des formes permet, aujourd’hui, d’identifier comme telles.

Fig. 26 - Un village de défrichement et son parcellaire rural planifié : Röllingshain (Saxe)Fig. 26
Source : M. Born [1977 : 164].
Fig. 27 - Le village de Middleton (Yorkshire) et son parcellaire rural planifiéFig. 27
Source : M. Beresford et J.K. Saint Joseph [1958, fig. 48].
Fig. 28 - La planification de Middleton interprétée comme étant un parcellaire de lanières ondulantes résultant du labourage par des attelages de bœufsFig. 28

Commentaire de D. Hall :

Hedges preserving long ploughing curves at Middleton near Pickering, North Yorkshire.

Source : D. Hall [1982, fig. 31].

Conclusions

65

L’apport de ces analyses peut, dès lors, être synthétisé sur le mode suivant : disqualification et requalification d’objets de l’histoire agraire, notamment médiévale.

66

Ni dans l’ouest de la France, où l’on s’attendrait à trouver un « bocage » classique, ni dans le centre ou l’est, où l’on s’attendrait à trouver un « openfield », on ne rencontre ces objets prétendument opposés. Ce qu’on trouve, « sous » des modelés différents, ce sont des trames parcellaires de morphologie assez comparable, fondées à chaque fois sur une voirie qui paraît préromaine pour l’essentiel. Rien n’autorise à faire le lien génétique attendu entre les éléments constitutifs que sont le réseau viaire, le dessin parcellaire par quartiers, la subdivision des quartiers en lanières, les éléments de « modelé » propres à chaque type comme les fossés bordiers en paysage de champs ouverts, les haies sur talus et les chemins creux en paysage de champs clos. Par conséquent, rien qui démontre, à l’origine, le caractère cohérent et planifié de cet ensemble de formes.

67

Ce qu’on trouve, en revanche, ce sont des indices, de plus en plus nombreux, qui installent l’idée que ces différents éléments peuvent appartenir à des époques diverses, préromaine, romaine, alto-médiévale, tardo-médiévale et même moderne, et que seule la lecture, à travers des documents modernes, crée l’unité de ce qui est présenté comme étant un signe distinctif du Moyen Âge. Ce n’est pas là une découverte inédite puisque les antiquisants ont observé depuis longtemps que les études morphologiques et archéologiques de centuriations renvoyaient à de tout autres réalités que celles auxquelles ils s’attendaient.

68

Il apparaît que, à l’échelle locale et/ou micro-régionale à laquelle se situent nos analyses, les formes en plan sont généralement organisées en un ou plusieurs réseaux, en association ou en conflit [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] , au dessin toujours grossièrement quadrillé. Cela évoque la forme radio-quadrillée que Gérard Chouquer a présentée comme nouvel objet de base de la morphologie agraire [2000b], et dont Magali Watteaux dessine les contours dans ce volume.

69

Ces réseaux, pour la plupart, sont auto-organisés [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] , c’est-à-dire qu’ils ne résultent pas d’un projet, d’une planification d’arpenteurs mais d’une dynamique spécifique des formes, avec une sensibilité aux aléas qui est la question historique que nous avons à chaque fois à régler. Les datations livrées par les fouilles sont toujours très ouvertes (un même réseau porte des gisements de dates très variées) et les vestiges matériels rarement rapportables à une période donnée. Plus que des états figés, ce sont des processus dynamiques de transformation et de transmission qui sont observés. Les formes se révèlent être, ainsi, chargées de multiples décalages (hystéréchronie [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] ) et potentialités (uchronie [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] ) spatiotemporels qui assurent, soit par reprise de l’emplacement (isotopie [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] ), soit par reprise de l’orientation (isoclinie [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] ), la pérennité des structures formelles de base.

70

Ces trames quadrillées auto-organisées sont d’« origine » antique, au sens large (protohistorique et antique), car les principaux linéaments paysagers (voies, chemins, limites parcellaires principales) qui servent, par la suite, à orienter et à déterminer l’évolution des formes sont mis en place pendant cette (longue) période. Encore faut-il prendre garde de ne pas figer la situation et faut-il retenir que des créations de voies sont possibles après l’époque romaine.

71

Ces trames structurantes sont résilientes [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] sur la longue durée, c’est-à-dire qu’elles perdurent grâce aux multiples changements de détail qui les affectent. D’après les travaux archéologiques et morphologiques récents, cette longue durée concerne au moins les deux millénaires et demi qui vont de l’Âge du Fer à nos jours.

72

Enfin, à différents moments de l’histoire, les sociétés créent des formes nouvelles, planifiées, en association ou en conflit avec les autres, qui évoluent, elles aussi, selon ces mêmes processus d’auto-organisation et participent dès lors à la résilience d’ensemble. Voilà les aléas de toutes sortes et de toutes échelles.

73

Ces observations obligent à abandonner certaines des pratiques et des idées qui fondent traditionnellement l’étude des paysages.

74

Il ne paraît plus possible, désormais, de réduire, comme l’ont fait des générations de géographes, les discontinuités, les différences de l’espace et de ramener l’infinie variété des situations locales à quelques types et sous-types généraux. Le temps des formes paysagères s’avère d’une grande diversité et cette diversité est précisément constitutive des lieux. L’espace global n’est pas isotrope, autosimilaire et emboîté, donc structurellement fixe, comme on l’a longtemps postulé, mais composite, hybridé [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] dans le temps et dans l’espace, et cette complexité est riche de nouveaux modes d’historicité à faire émerger et à étudier. Sans doute l’analyse de l’espace ne se conçoit-elle pas sans une description des formes, et notre groupe la pratique, bien évidemment, comme l’attestent les propos développés ci-dessus. Mais dans la plaine du Finage, par exemple, là où les géographes voient un openfield uniforme de type Gleichlaufendegewannflur organisé autour du village de Tavaux, expression morphologique d’un régime agraire traditionnel (fig. 15), nous voyons, nous, plusieurs styles parcellaires, marqueurs possibles d’héritages complexes. Une constatation dynamique, en lieu et place de l’habituel classement typologique : tel est le premier changement de perspective qu’introduit la morphologie dynamique. En lieu et place d’un type agraire médiéval, objet disqualifié par sa rigidité et son statisme, un processus dynamique, nouvel objet d’histoire agraire et paysagère.

75

Un autre corollaire de ces observations concerne le lien supposé entre formes et systèmes agricoles traditionnels ainsi que leurs dynamiques respectives. Jusqu’à présent, on a établi entre les deux un rapport mécanique de causalité en considérant que les systèmes agricoles déterminaient le dessin des paysages et, par extension, que le fonctionnement routinier et l’évolution relativement pérenne de ces systèmes conditionnaient la stabilité et l’inertie des formes. La prise en compte des dynamiques spatiotemporelles qui animent les structures spatiales discrédite ce point de vue. On sait, aujourd’hui, que les formes paysagères se transmettent et se transforment selon des processus et des temporalités, faites de potentialités et de décalages, qui leur sont propres et qui ont à voir avec les conditions socioéconomiques de production, mais pas du tout selon le schéma conçu jusqu’ici. C’est-à-dire non pas selon une variation en bloc, par grands seuils historiques induisant des changements repérables et brutaux (sauf cas avérés de planification agraire), mais selon une multitude de conditions locales, de dates très variées, suscitant, par leur enchevêtrement, la résilience d’ensemble de la forme. Ce sont bien les mutations incessantes de la forme et des fonctions agraires, sur une trame d’origine antique, qui construisent la stabilité structurale et non l’inertie des systèmes agricoles traditionnels : tel est le deuxième changement de perspective.

76

La prise de conscience de la dimension uchronique [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] des formes et de leur résilience [1]  Se reporter au glossaire p. 295. [1] de long terme pousse, enfin, à reconsidérer la conception endogène des formes et l’idée, très identitaire pour les médiévistes, d’un paysage né en l’an Mil dont seraient directement issues les formes actuelles avant que ne les affectent les grands remembrements des années 1960-1970. Les résultats présentés ici montrent qu’il n’y a pas un réordonnancement global du parcellaire au début du Moyen Âge, mais à la fois des transformations et des transmissions de formes plus anciennes et, comme à d’autres époques de l’histoire – y compris au haut Moyen Âge –, des créations de formes nouvelles, plus ou moins planifiées. Des formes résilientes, en association et/ou en conflit, auto-organisées plus que des formes uniformément planifiées : tel est le dernier changement de perspective qu’introduit la morphologie dynamique. En lieu et place d’un réordonnancement agraire majeur qui serait constitutif de la période médiévale, une réorganisation du collectif des faits et des concepts.


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Notes

[1]

Se reporter au glossaire p. 295.

[2]

Nous remercions Gérard Chouquer, coordinateur de l’étude, de nous avoir autorisé à exploiter, pour les besoins de cet article, les résultats de cette recherche partiellement inédite.

Résumé

Français

Depuis Marc Bloch, l’opposition entre champs ouverts et champs clos est donnée comme clé d’interprétation de l’organisation des paysages. Les résultats récents de la morphologie dynamique et de l’archéologie préventive, tout comme la caractérisation des formes de la planification agraire médiévale des arpenteurs s’inscrivent en faux contre cette qualification traditionnelle des objets de l’histoire agraire. On montre, ainsi, qu’au-delà d’une typologie fondée sur les modelés paysagers modernes, la morphologie de la trame de base renvoie, dans de nombreux cas, à une trame auto-organisée, de caractère uchronique et hystéréchronique, extrêmement mobile dans le détail de ses formes, et pour laquelle il est difficile de fixer un état type pour le Moyen Âge. En conséquence, le bocage et l’openfield ne peuvent être présentés comme les formes emblématiques des paysages médiévaux, et l’openfield, comme la forme représentative de la planification agraire médiévale.

English

Since Marc Bloch, the contrast between open and closed fields has served as a key for interpreting how landscapes were organized. Recent results from dynamic morphology and preventive archeology, as well as the description of patterns of land planning by surveyors in the Middle Ages, are evidence against traditional farming history. Beyond a typology based on modern landscape models, the morphology of land patterns refers, in many cases, to an auto-organization of a “uchronic” and “hystere-chronic” type, extremely mobile in the details of its forms, for which it is difficult to define a typical state in the Middle Ages. As a consequence, open fields and fields closed with hedgerows should not be presented as the medieval landscape’s emblematic forms ; nor the open field, as the representative form of medieval agrarian planning.

Plan de l'article

  1. Les impasses actuelles de la recherche
    1. Des fondements épistémologiques à dépasser
    2. L’intervention peu décisive de l’archéologie
    3. Disparition de l’étude des formes
  2. La connaissance des dynamiques transforme l’interprétation des objets traditionnels
    1. La trame auto-organisée du Baugeois
    2. L’openfield du finage
  3. La planification agraire médiévale sort de l’ombre et des marges
    1. La création parcellaire au haut Moyen Âge
    2. La morphologie des planifications agraires des xiie-xive siècles
    3. Des mesures identiques
  4. Conclusions

Pour citer cet article

Lavigne Cédric, « De nouveaux objets d'histoire agraire pour en finir avec le bocage et l'openfield », Etudes rurales 3/ 2003 (n° 167-168), p. 133-185
URL : www.cairn.info/revue-etudes-rurales-2003-3-page-133.htm.


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