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Études

2005/10 (Tome 403)

  • Pages : 140
  • Éditeur : S.E.R.

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Littérature

Alexandre Dumas, Le Chevalier de Sainte-Hermine, Texte établi, préfacé et annoté par Claude Schopp. Phébus, 2005, 1076 pages, 26 €

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La découverte de l'ultime roman d?Alexandre Dumas ? dernier volet de la trilogie commencée avec Les Blancs et les Bleus et Les Compagnons de Jéhu ? est un événement. Dumas avait l'ambition de brosser une immense fresque, où féodalité, seigneurie et aristocratie rejoindraient son époque. Il y est presque parvenu. Hector de Sainte-Hermine, dont le prénom rappelle le magnifique héros troyen, rassemble dans son patronyme à la fois la religion et la royauté. Il est le dernier survivant d?une famille légitimiste massacrée durant la Révolution. Mais, s?il cherche à la venger, il ne s?enferme pas dans sa vengeance ? et finalement y renoncera. Il unit toutes les qualités des grandes figures de Dumas : la fougue de d?Artagnan et l'équilibre d?Athos, la finesse d?Aramis et la puissance cordiale de Porthos. Il se surpasse peu à peu lui-même, tout en demeurant sensible et intrépide, traversant les plus flamboyantes aventures avec un naturel rayonnant. Il s?embarque avec Surcouf, se bat sur terre et sur mer, chasse le tigre en Birmanie. Durant la première partie de l'histoire, il apparaît épisodiquement au milieu des violences de la guerre civile pendant le Consulat et le début de l'Empire, « où l'air est plein de poignards » dixit Fouché. Le pire et le meilleur s?entremêlent, car, malgré haines et cruauté, des lueurs de noblesse illuminent tour à tour jeunes nobles et républicains. Dumas reste l'ami chaleureux de ses personnages, dont il dépeint les pires défauts sans jamais les condamner. Au milieu des exploits de son héros, il laisse deviner que l'énergie de celui-ci est secrètement baignée par une lumière venue d?ailleurs, comme lorsqu?il montre « son c?ur pénétré de tendresses divines et l'âme de ces élans infinis qui vous font croire au bonheur » ? non seulement sous les cieux irradiés de l'Inde, mais au plus sombre de la prison où il est enfermé.

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Jean Mambrino

Francis Ponge, Pages d?atelier, 1917-1982, Textes réunis, établis et présentés par Bernard Beugnot. Gallimard, 2005, 416 pages, 28,50 ?

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On sait l'importance que l'auteur de l'Atelier contemporain accordait aux esquisses et autres « avant-textes » de son ?uvre, constituants essentiels de « l'inachèvement perpétuel » qui caractérisait, selon lui, ses propres « pratiques d?écriture ». Le volume proposé ici par Bernard Beugnot, grand spécialiste de l'?uvre pongienne dont il a récemment dirigé l'édition en Pléiade, présente dans un ordre chronologique des textes achevés mais inédits, rédigés par Francis Ponge tout au long de sa vie d?écrivain : poèmes, articles, lettres, discours, brouillons, ébauches, méditations et projets divers. Contraint d?opérer une sélection dans la masse des documents disponibles, l'éditeur a choisi de privilégier les écrits de jeunesse appartenant à la période la moins bien connue de l'?uvre, et les ébauches demeurées non exploitées. Certains textes sont directement apparentés à des textes déjà publiés, dont ils constituent des variantes ou des compléments ; c?est le cas de très belles pages sur le thème du bouquet, qui avait déjà inspiré un poème publié hors recueil dans les Cahiers de l'Herne. D?autres, bien qu?indépendants de tout écrit déjà connu, constituent de subtiles déclinaisons sur des thèmes chers à l'auteur du Parti pris des choses, des Proêmes et des Pièces, tels que les fruits, l'arbre ou l'automne. D?autres, enfin, peut-être les plus fascinants pour le non-spécialiste, explorent des registres inconnus dans l'?uvre publiée : ainsi, l'étrange panégyrique À la gloire de l'huile d?olive (1954). À l'instar de La Pêche décrite par le poète, ces pages « fécondement fécondan[tes] » arrachées au silence de l'atelier partagent ainsi avec le lecteur un peu de leur « mystère ».

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Anne Régent

Alain Gerber, Lady Day, Histoires d?amour. Fayard, 2005, 604 pages, 26 ?

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7 avril 1915 : une jeune bonne accouche presque clandestinement d?une petite fille prénommée pour l'instant Eleanora ? mais le prénom sera par trois fois écorché sur les papiers officiels. A croire que l'état-civil ne voulait pas souhaiter conserver un autre nom que celui sous lequel elle trouvera la gloire : celui de Billie Holiday. Renvoyée par ses patrons, la toute jeune mère confiera le bébé à sa famille. La petite fille verra mourir son arrière-grand-mère dans des conditions terrifiantes qui la marqueront à jamais. Dès l'âge de six ans, Eleanora gagne quelques sous en lavant les perrons des familles blanches et loue ses services aux prostituées : elle lave leurs cuvettes, leurs serviettes? Mais, surtout, découvre leur gramophone et le jazz : Louis Armstrong et Bessie Smith qu?elle s?essaie d?imiter. Les services sociaux repèrent cette enfant seule et la placent dans une institution ? où on l'appelera Madge. Brimades, trop rude discipline, sévices sexuels des aînés, viol à 10 ans par un voisin. Sa vie bascule. Elle se rebelle contre ce foyer, qui lui apprendra cependant que seule une diction parfaite peut faire vibrer les notes de musique à la chapelle. A 13 ans, elle arrive à Harlem ; à 15, elle commence à chanter dans les cabarets. Elle se nomme désormais Billie Holiday, en souvenir de son père. Et travaille sans relâche sa voix : « J?ai toujours voulu chanter comme Louis Armstrong joue : comme un instrument. » Seule l'émotion l'intéresse. Elle rencontre John Hammond, qui lui fait enregistrer son premier disque. Sa vie s?accélère ; elle collabore avec les plus grands : Count Basie, Artie Shaw, Louis Armstrong, et se lie d?amitié ambiguë avec Lester Young. Les excès se multiplient : les drogues, les amants. Dénonçant sans cesse les humiliations racistes, elle chante : « Des arbres du Sud portent un fruit étrange? un corps noir oscillant à la brise du Sud. » La biographie si documentée d?Alain Gerber est construite comme ces patchworks typiquement américains, où chaque personnage proche de Billie Holiday raconte une partie de l'histoire qui « offre le spectacle d?un combat magnifique. Black is beautiful a surgi du néant en même temps que Billie ».

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Marie-Noëlle Campana

Anna-Kazumi Stahl, Fleurs d?un jour, Traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon. Seuil, 2005, 352 pages, 23 ?

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Fleurs d?un jour est un roman écrit avec calme et douceur et qu?il fait bon lire. Il raconte l'histoire d?Aimée Lévrier, une jeune femme née dans l'une des familles dominantes de la Nouvelle-Orléans. A huit ans, un drame familial qu?elle n?a pas compris l'a projetée hors de son pays avec Hanako, sa mère, pour aller vivre en Argentine. Hanako n?a jamais appris à parler ; elle ne peut même pas concevoir le langage ou toute autre forme de code, disent les spécialistes. Elle communique pourtant avec sa fille, dans un langage purement affectif fait de simple présence, de sourires et de bouquets de fleurs, les ikebanas, ces chefs-d??uvre d?un jour où s?incarnent fugitivement ses émotions. La lettre d?un avocat de la Nouvelle-Orléans vient ouvrir une brèche dans l'édifice qu?Aimée a construit en tournant le dos à son enfance. La jeune femme est alors amenée, à contrec?ur, à revenir sur son passé. Ce retour aux sources lui ouvre par morceaux les pans de l'histoire familiale. Il lui ouvre surtout une fenêtre sur le monde intérieur de sa mère, cet être d?une délicatesse de fleur et comme pétri dans le meilleur de l'homme. Aimée découvre ainsi les traces de celui que Hanako a élu et aimé et qu?elle continue d?attendre, sans regret, sans impatience, hors du temps. Si l'intrigue est imparfaitement construite, si certains personnages prennent trop de place, tandis que d?autres nous restent étrangers, le roman n?en souffre pas, car il est porté par sa simplicité et par ces deux personnages rayonnants que sont Aimée et Hanako.

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Céline Bohnert

Michael Krüger, La Maison fantôme, Roman traduit de l'allemand par Claude Porcell. Seuil, 2005, 204 pages, 21 ?

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Le titre original, Das Falsche Haus, qui évoque une dimension factice, rend mieux l'atmosphère d?un roman qui semble se jouer des attentes du lecteur comme pour le mettre en garde contre les raisonnements tout faits et les fausses interprétations. Le narrateur, un journaliste venu à Hambourg assister à un congrès de bibliothécaires, s?aventure dans les rues propres et silencieuses de la banlieue huppée et entre, à la suite d?un incident idiot, dans la maison puis dans la vie d?une femme et de son fils. Le chic étudié de l'hôtesse et la perfection des lieux, qui débordent les attributs de la bourgeoisie, craquent bientôt sous le poids du secret familial. Le père de la « blonde » (elle n?aura pas d?autre nom), un ancien nazi avide de puissance plus encore que d?argent, exerce sur les siens depuis toujours un pouvoir de vie et de mort. L?intelligence de prédateur du vieil homme le pousse à tirer tout le parti possible de l'amant et soutien de sa fille qu?est devenu, sans grande conviction, le narrateur. Il tente de l'utiliser contre sa fille en excitant sa curiosité sur les réductions jésuites, qui les passionnent tous deux pour des raisons bien différentes, mais aussi en jouant sur leur refus commun de la banalité. Quoi de commun, pourtant, entre eux ? Le narrateur défend ? ou plutôt tente de vivre ? une vie libérée de la norme et d?une pensée contemporaine qu?il ne cesse de dénoncer, souvent sur le ton de l'ironie. Aussi la radicalité, l'effrayante « liberté » des idées et des actes de l'ancien bourreau le fascinent-elles, sans pourtant le séduire. Il prend le risque de se laisser manipuler, par une sorte de curiosité dangereuse. Le lien complexe qui se crée entre les deux hommes, plus que le mystère familial, est la véritable colonne vertébrale du roman, et pose, sur un ton qui se refuse à être trop sérieux, de véritables questions morales.

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Agnès Passot

Wolfgang Buscher, Berlin-Moscou, un voyage à pied, Traduit de l'allemand par Cécile Wajsbrot. L?Esprit des Péninsules, 2005, 286 pages, 20 ?

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L?auteur, éditorialiste au journal allemand Die Welt, décide, à la fin de l'été 2001, de quitter Berlin pour Moscou à pied. Il prend la route pour aller à la rencontre de l'Est, de cet Est avec lequel s?était battu son grand-père lorsque la Wehrmacht affrontait l'Armée rouge, de cet Est dont personne ne veut car l'Est est toujours plus loin, même à Moscou. Pourtant, l'Est ne commence-t-il pas au delà de notre pied droit ? Wolfgang Buscher traverse les frontières de l'Allemagne, de la Pologne, de la Biélorussie et de la Russie. Il marche à la rencontre des habitants, dont beaucoup gardent en mémoire les événements d?une histoire marquée par la guerre, la violence et la peur. C?est aussi cette histoire-là que le marcheur doit affronter. Car il n?est pas toujours compris dans son entreprise. Quelle idée de partir à pied à Moscou ! Quelle idée d?aller à la rencontre de ceux qui furent nos adversaires ! Quelle idée, enfin, de devenir soi-même étranger et vulnérable ! Le récit témoigne de cette difficulté à se laisser déplacer par des gens si différents, tantôt attirants et accueillants, tantôt repoussants et déroutants. « J?aime la Russie » un jour, le lendemain je l'exècre. Dans les situations difficiles, il choisissait toujours de poursuivre sa route. « Ne te retourne pas, va plus loin, même si tu ne comprends pas. Tu comprendras demain. » Marcher est en définitive la manière simple et authentique d?aller à la rencontre de l'inconnu, pour y découvrir à la fois nos identités respectives et les liens appelés à nous unir. Wolfgang Buscher dépasse ainsi les a priori de nos histoires pour affronter la réalité du présent. Ce récit original a le mérite de nous faire découvrir l'Est par des chemins de traverse auxquels nous sommes peu habitués. Une raison de plus pour prendre avec lui la route jusqu?à Moscou.

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Franck Delorme

Géralde Nakam, Chemins de la Renaissance, Honoré Champion, 2005, 228 pages, 46 ?

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Promenade culturelle et plaidoyer pour la tolérance, cette somme explore avec subtilité les voies de projets créateurs qui jalonnent un siècle de découvertes et de haines. La terreur des bûchers se manifeste déjà chez Rabelais, tandis que ripailles et imaginations exaltent la joie de vivre pour conjurer la peur. Accablé de soucis, déçu par les tares de Rome, Joachim du Bellay recherche dans la poésie un refuge contre la mélancolie, et meurt quelques mois avant la première « guerre de religion ». Conscient de la fragilité des jours, Ronsard célèbre l'instant privilégié de l'éclosion de la rose à la naissance de l'amour, en quête de durée grâce à son art. La fidélité à la tradition incite ce prince des poètes à passer des propos d?apaisement de Michel de l'Hospital à la critique féroce des protestants. Cette attitude contraste avec la pensée de Montaigne sur les sources de l'intolérance, en écho aux témoignages de Jean de Lery qui procurent aussi des informations à l'auteur des Tragiques. Des Hymnes à la création de Guillaume du Bartas aux Chants prophétiques d?Agrippa d?Aubigné, la flamme de la foi calviniste évoque l'Apocalypse. Les pages consacrées à Marie de Gournay rendent justice à la lettrée, « fille d?alliance » de Montaigne jalousée et maltraitée.

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Jean Duporté

Arts

Jean-François Labie, Le Visage du Christ dans la musique des xixe et xxe siècles, Fayard, 2005, 460 pages, 25 ?

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Après Le Visage du Christ dans la musique baroque, Jean-François Labie poursuit son enquête avec ce nouvel ouvrage. Bien que très centré sur quelques compositeurs de référence ? Beethoven, Schubert, Liszt, Messiaen, Britten ?, ce livre ouvre dans le dernier chapitre, Mort et Apocalypse, sur un vaste panorama d??uvres musicales travaillées en profondeur par la confrontation entre la figure du Christ et les diverses formes de violence qui ont douloureusement marqué la conscience contemporaine. Ce livre est riche d?une quantité d?informations qui seront précieuses pour les musicologues et les théologiens. La sensibilité littéraire aux textes mis en musique comme le souci de rendre compte des sources d?inspiration des ?uvres, aussi bien que celui de les replacer dans leur contexte social, artistique et religieux, permettent à l'auteur de développer des thématiques où se profilent des orientations théologiques. Mais, s?il évite heureusement de s?égarer dans la problématique de la musique sacrée, lui préférant à juste titre un point de vue christologique très marqué, il reste au seuil d?une mise au jour des voies spirituelles qu?ouvrent ou non les musiques considérées, comme des questions théologiques que posent les différents univers musicaux présentés. Au terme, on constate que le visage du Christ est éclaté et parfois même s?estompe ; mais cette étude ne va pas jusqu?à s?interroger sur la signification théologique de cet éclatement et de cet effacement, dont on pressent cependant que là se joue une aventure spirituelle typique de notre modernité. De même, l'éclatement des langages et des styles musicaux ne donne pas lieu à une lecture théologique pourtant déjà engagée dans la pensée et l'?uvre d?un Schönberg ou d?un Stravinsky. Mais ce n?est pas le moindre mérite de ce travail que de stimuler la recherche !

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Gabriel Belin

Luc Dardenne, Au dos des images, 1991-2005, Seuil, 2005, 332 pages, 19 ?

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Luc Dardenne est réalisateur avec son frère Jean-Pierre de films remarqués : La Promesse (1996), Rosetta (1999, Palme d?or à Cannes), Le Fils (2002) et, plus récemment, L?Enfant (2005), Palme d?or à Cannes. Des films épurés et exigeants qui s?attachent à mettre en images les relations humaines, celles d?un père et de son fils, d?un couple ou d?un employé et son patron? Au dos des images tient à la fois du journal de création, d?une réflexion sur le cinéma et le travail de réalisateur, et du florilège. Luc Dardenne introduit le lecteur dans son atelier de création, où naissent images et scénarios, fruits d?un dialogue avec son frère (« la plume écrit à deux mains »). Il offre des citations puisées dans la littérature (Proust et Dostoïevski), la poésie (Michaux et Rimbaud) ou la philosophie (Arendt et Levinas). Ces auteurs sont ses interlocuteurs de l'ombre ; ils nourrissent sa réflexion sur la question de l'homme affronté à la relation. Les films des frères Dardenne explorent sans détour la complexité de l'être humain devant la violence et le mal, la difficulté d?aimer et de pardonner. Comment sortir de la spirale d?un mal sans pourquoi ? L?auteur évoque aussi la difficulté de créer, la lente élaboration de ce qui se cherche et qu?on ne fait que pressentir. Il faut du temps, parfois beaucoup de temps, pour passer de l'idée à l'image. Il faut consentir à ne pas cesser d?avancer pour tenter malgré tout de filmer la vie. Cet ouvrage est une très belle occasion de réflexion sur le cinéma. Il incite à nous interroger à notre tour sur ce que sont pour nous les images et les films que nous voyons. Deux scénarios, Le Fils et L?Enfant, composent la seconde partie de l'ouvrage et engagent à voir et revoir leurs films.

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Franck Delorme

Histoire

Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Etude et présentation par Joseph Alichoran. Cerf, 2005, 398 pages, 29 ?

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Les publications se sont multipliées, récemment, sur les massacres d?Arméniens. Le présent ouvrage concerne en partie les Arméniens, mais davantage les Assyro-Chaldéens, victimes, eux aussi, d?inimaginables violences, avec d?horribles supplices et la mort, dans le plus grand nombre de cas, en Anatolie orientale. Il s?agit, pour l'essentiel, du récit écrit dans le moment même, en 1915 et 1916, par un dominicain, brillant spécialiste de langues orientales, établi dans la région (mort en 1920). Accablant pour les Jeunes Turcs, participant à un très fameux Grand Djihad, mais aussi pour l'Allemagne ? et Guillaume II en personne, dont la thèse était, en substance : A vous l'empire d?Orient, à moi celui d?Occident ! C?était le temps où les nations d?Europe participaient à d?incroyables violences entre elles. Il faut continuer de faire mémoire.

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Jean-Yves Calvez

Peter Balakian, Le Tigre en flammes, Le génocide arménien et la réponse de l'Amérique et de l'Occident. Phébus, coll. De facto, 2005, 508 pages, 22,50 ?

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Le Tigre en flammes est une contribution historique et politique capitale. D?un point de vue historique, l'auteur fait un descriptif aussi large que possible du processus d?extermination des Arméniens de l'empire ottoman. Un processus mis en ?uvre sous le règne de l'autocrate et paranoïaque sultan Abdul Hamid, dès la fin du xixe siècle, bien avant le génocide de 1915-1917 organisé par les Jeunes-Turcs. L?autre grand mérite de ce livre est d?analyser cette tragédie à travers le prisme des réactions occidentales. On découvre la très grande émotion que le drame arménien a déclenchée outre-Atlantique, mais aussi la mobilisation de la société civile des Etats-Unis pendant plus de trente ans. Fondé en 1893, le « Mouvement des amis unis de l'Arménie » a réuni sur tout le territoire américain quantité de personnalités, récolté des fonds, et même tenté d?encourager une intervention militaire. Ainsi, « la Yankee du Massachusetts », Clara Barton ? qui fut la première présidente de La Croix Rouge américaine en 1882 ?, monta une expédition pour secourir les Arméniens dans les provinces anatoliennes en 1898. Pendant le génocide, les dépêches et rapports des diplomates américains (Leslie Davis, Jesse Jackson, Henry Morgenthau?), en poste dans l'empire ottoman, n?eurent qu?un impact humanitaire et médiatique : plus de 145 articles sur le sujet furent publiés dans le New York Times en 1915 ! Mais le Congrès des Etats-Unis, plusieurs fois sollicité, refusa toute intervention militaire. L?auteur révèle la trahison des Etats-Unis et de leurs alliés dans les années 20 et 30. Les enjeux pétroliers au Moyen-Orient ont eu raison de la justice. En guise d?épilogue, Peter Balakian souligne combien ces choix géopolitiques constituent, aujourd?hui plus que jamais, un terreau fertile pour l'expansion du négationnisme du génocide des Arméniens.

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Henri Garabed

Bernhard Strebel, Ravensbrück, Un complexe concentrationnaire. Traduit de l'allemand par Odile Demange. Fayard, 2005, 770 pages, 30 ?

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Préfacé par Germaine Tillion, qui a déjà étudié le camp où elle fut déportée (comme Geneviève de Gaulle), l'ouvrage est une énorme somme de travail, à la documentation étendue mais très dispersée, et à l'interprétation précise. De 1939 à 1945, 123 000 détenues auraient été internées dans ce camp ; on pourrait situer entre 25 000 et 26 000 le nombre de celles qui y ont été conduites à la mort. Bernhard Strebel s?est attaché à préciser, pour ces femmes, les origines, selon les pays et les époques, et les motivations diverses de leur internement ? le groupe des juives formant une minorité. Les SS ont eu un double but : l'élimination des personnes dangereuses pour « la communauté nationale » et l'utilisation de travailleuses forcées. Ce second objectif explique la présence d?ateliers, et l'installation auprès du camp d?une usine Siemens. Cette usine n?est pas le seul élément faisant du camp un « complexe concentrationnaire ». Il y avait une organisation distincte pour de jeunes détenues. Un camp d?hommes, de moindres dimensions, lui était subordonné. Enfin, à partir de 1942, se constitua un réseau de camps satellites ? jusqu?à trente, avec un tiers des détenues ?, camps parfois mixtes, dispersés en fonction d?activités de construction ou de production. Le caractère complexe de Ravensbrück traduit la rationalisation démente dont les responsables ont fait preuve. Folie organisée, qui ressort ici de façon plus accablante encore qu?en d?autres études. La description des conditions de vie et de mise à mort prolonge ce que l'on connaît. Une importante Annexe, décalée par rapport à l'érudition minutieuse des chapitres précédents, établit un émouvant tableau des pratiques de résistance élaborées par les détenues.

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Pierre Vallin

Jeffrey Mehlman, Emigrés à New York, Les intellectuels français à Manhattan, 1940-1944. Traduit de l'américain par Pierre-Emmanuel Dauzat. Albin Michel, 2005, 254 pages, 25 ?

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New York, entre 1940 et 1944, devient terre d?accueil et de pénitence pour une importante communauté intellectuelle française. Période d?angoisse et d?affrontements idéologiques, concentration de personnalités exceptionnelles arrachées à la patrie avec laquelle elles ne continuent pas moins de souffrir : autant de circonstances propices à un récit passionnant. Jeffrey Mehlman dévoile la vie de sept de ces intellectuels français contraints à l'exil. Une période féconde et créatrice pour Saint-John Perse, douloureuse pour Saint-Exupéry et destructrice pour Simone Weil, désespérée de ne pouvoir partager le sort des Français restés sous l'Occupation. Au delà d?une réflexion sur les réactions de ces grandes figures face à l'exil et sur les démêlés franco-français entre vichystes et gaullistes, la contribution de Jeffrey Mehlman est historiquement précieuse. Par le récit d?anecdotes inédites, il reconstitue le chaînon manquant entre deux époques très différentes de la vie intellectuelle française, le foisonnement des années 30 et la nouvelle ère de l'après-guerre. L?historien américain révèle ainsi une page peu connue de l'évolution de nos idéologies. Toutefois, le choix de traiter une personnalité par chapitre se fait aux dépens d?une vue dynamique qui permette d?illustrer les sentiments mêlés d?attirance et de rejet des émigrés et de Manhattan.

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Laetitia de Montsabert

Maxime Rodinson, Souvenirs d?un marginal, Préface de Pierre Vidal-Naquet. Fayard, 2005, 414 pages, 22 ?

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Historien, marxiste, spécialiste reconnu de l'Islam, linguiste, universitaire, correspondant de nombreuses académies étrangères, Maxime Rodinson, décédé l'an passé, laisse ici le témoignage inachevé d?une enfance et d?une adolescence dans un milieu populaire marqué par la grande idéologie du milieu du xxe siècle : le marxisme sous sa forme incarnée dans le Parti communiste d?avant-guerre. Cet engagement politique, qui sera également le sien durant un temps, vaudra à ses parents la déportation et la mort durant la guerre. Né en 1914 dans une famille juive athée, émigrée en France et venant de Russie et de Pologne, l'auteur évoque, par de pittoresques figures familiales, la « foi » communiste qui animait son milieu d?artisans parisiens de l'entre-deux-guerres. En bon sociologue des religions, il discerne avec un regard plein de tendresse (à la limite parfois de la commisération) le caractère « religieux » de ces organisations prolétariennes qui mobilisaient les masses autour d?un projet dont le caractère « scientifique » cachait naguère assez bien le côté totalitaire. Pétrie de rationalisme bien tempéré, sa pensée restera très méfiante envers toutes les doctrines ? religieuses ou séculières, juives ou musulmanes ? qui prétendent rendre compte de la totalité de la vie sociale et politique. Bien conscient que « quelque racisme se mêle chez beaucoup à la mobilisation laïque », mais très alerté sur les dangers que les communautarismes ethniques, philosophiques et religieux font courir au lien social, Maxime Rodinson reste le type presque parfait de l'agnostique français, où se coule une figure classique de l'humaniste universitaire.

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Etienne Perrot

Philosophie

Bruno Clément, Le Récit de méthode, Seuil, 2005, 272 pages, 25 ?

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L?intention de Bruno Clément, en se donnant pour objet d?étude le récit de méthode, était, de l'aveu de l'auteur, d?examiner « ce qui se présente souvent comme l'outil de la pensée » et, plus ambitieusement encore, d?« esquisser une manière de généalogie du geste critique, s?il est vrai que ce geste est ? ne peut être que ? un geste littéral ». L?entreprise, en l'occurrence, prend la forme d?une méditation, libre en apparence, fortement structurée dans les faits, et engageant dans un même mouvement, suivant les plans d?un désordre totalement assumé, Descartes et Poulet, Nietzsche et Todorov, Kant et Sainte-Beuve, Proust et Platon, Pascal et Valéry. C?est que, tendu entre les pôles du récit de conversion et du roman d?apprentissage, au même titre qu?entre sa vocation à l'universel et son ancrage effectif dans une expérience singulière qu?il s?efforce de relayer, le récit de méthode apparaît plus généralement à B. Clément comme le lieu d?une « complicité fondamentale » entre littérature et philosophie, fiction et geste théorique, sujet narrant et sujet pensant ; et, de fait, comme le défend et l'illustre brillamment l'auteur, « la méthode suppose le récit », et « aucune proposition théorique n?est pure de la fiction qui la rend possible ». Aussi cette étude plaide-t-elle, en dernière instance, pour la féconde réunion de deux plans d?analyse (Littérature et philosophie mêlées, proposait Victor Hugo en guise de programme), dont on pourra regretter avec B. Clément qu?ils soient si souvent dissociés.

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Laurent Susini

Hélène Politis, Kierkegaard en France au xxe siècle, Archéologie d?une réception. Kimé, 2005, 276 pages, 25 ?

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Vif, érudit, mordant, ce livre d?« épistémologie de la réception » décortique comment l'?uvre de Kierkegaard fut, un siècle durant, lue et trahie par des Français trop zélés (Wahl, Sartre, Rougemont?). Détruisant les mythes généalogiques (Kierkegaard « père de l'existentialisme »), dissipant les nuées nordiques (« Kierkegaard-Hamlet »), Hélène Politis livre un dossier complet, accablant, sur notre manière hexagonale de lire Kierkegaard. En conclusion, l'auteur souligne les graves déficiences de nos éditions actuelles, avec ses titres erronés et ses traductions bucoliques. L?entreprise est décapante, et en partie justifiée : les figures du héros romantique, penseur excessif, poète torturé, à la limite de la maladie mentale, éclipsent encore trop souvent la rigueur philosophique de l'?uvre kierkegaardienne. Seul regret à formuler : si la teneur polémique du livre est assumée par l'auteur, fallait-il pour autant présenter cette archéologie comme un « monumental bêtisier » ? On peine à ne voir que des erreurs ou des inventions dans les portraits colorés que le xxe siècle offre de l'écrivain danois. De plus, cet effort de rectification systématique ? qui peut aussi avoir ses mythes ? ne risque-t-il pas de nous laisser, à terme, un Kierkegaard bien propret mais pâlot ? Coupables de légèreté ou d?ignorance, les auteurs ici condamnés avaient du moins eu le mérite de déployer tous les possibles d?une ?uvre foisonnante. Cela devrait justifier la clémence du jury.

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Philippe Chevallier

Philippe Capelle (éd.), Expérience philosophique et expérience mystique, Cerf, 2005, 330 pages, 35 ?

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Réunir sous un même titre philosophie et mystique, que tout semble opposer et qui relèvent d?expériences que l'on pourrait à bon droit considérer comme antagonistes, tel est le défi du présent ouvrage, faisant suite à un colloque qui s?est tenu à l'Institut Catholique de Paris en novembre 2003. Plutôt que d?opposer le démonstratif à l'ineffable, le rationalisme étroit et « cartésien » de la philosophie à l'« authenticité » et à la ferveur de la mystique, il est plus fécond de tenter de comprendre comment expérience philosophique et expérience mystique se convoquent l'une l'autre. Le « mystère » n?est pas une donnée qui s?impose de l'extérieur à la philosophie, il correspond à une exigence de la raison : reconnaître ce qu?elle ne peut comprendre, le connaître en cela même qu?il ne peut se comprendre. Après différentes propositions novatrices de définition ? on retiendra l'analyse de la « mystique » spinoziste, le recours à la notion kantienne de « postulat » pour circonscrire le champ philosophique, les éléments d?une herméneutique de l'expérience entendue comme événement et épreuve ?, l'ouvrage se consacre aux figures historiques issues de la relation philosophie/mystique : Plotin, Augustin, Denys l'Aréopagite, Bernard de Clairvaux, mais aussi Simone Weil, Rosenzweig, Levinas, Blondel. Il ne s?agit pas de savoir où et comment s?opère le « sacrifice de l'intelligence » lorsqu?il est question de mystique, mais de reconnaître la puissance de l'intelligence dans les expériences de croyance. Si l'expérience mystique porte au delà ou en deçà du commun de l'expérience, elle appartient alors encore à la philosophie, puisqu?il est de la tâche du philosophe de penser ce qui se trouve à la limite du philosophique. Le philosophe comme le mystique ne sont-il pas, en définitive, les témoins d?une unique expérience, celle de la vie de l'esprit, éprouvée au sein du rationnel comme du mystique ? Nous ne pouvons que nous féliciter de la publication d?un tel ouvrage qui, associant travail d?érudition et de réflexion, permet de faire des Actes d?un colloque un véritable essai.

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Laurence Devillairs

Jean-Louis Chrétien, Symbolique du corps, La tradition chrétienne du « Cantique des Cantiques ». PUF, coll. Epiméthée, 2005, 310 pages, 39 ?

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Quel bienfait la philosophie peut-elle tirer d?une lecture du Cantique des Cantiques ? Livre des livres, puisqu?il inscrit la déchirure de la blessure d?amour qui fait le tissu des autres livres, il est également le brasier que ceux-ci alimentent. Jean-Louis Chrétien va le scruter, habité par la signifiance du corps, porte-parole qui vit de la parole, par la parole, pour la parole, et, inversement, lieu de la prise de corps de cette même parole. Son livre fait donc une patiente et mouvante analyse phénoménologique de la puissance symbolique des divers organes corporels célébrés dans le Cantique, fort peu analysés dans la tradition philosophique (les dents, lèvres, joues, le cou? les pieds), selon un ordre qui permet aux premiers d?éclairer les derniers. Les deux dimensions, individuelle et collective, du corps sont examinées au bénéfice de la dernière, car les commentateurs chrétiens ont le plus souvent parlé du corps ecclésial. Cette description phénoménologique se nourrit de l'historique, car elle repère les variations de sens des symboles et donc les choix exégétiques des commentateurs selon leur situation culturelle. Il s?agit aussi bien des plus connus (Origène, Grégoire de Nysse, saint Augustin, saint Bernard, Luther, Claudel), que de ceux qui, moins connus, sont pour la première fois traduits ici (Philon de Carpasia). Ainsi se manifeste la souplesse de la pensée symbolique qui, tour à tour, donne des valeurs inverses au même organe, suit l'usage dynamique plus que la configuration statique, et en souligne le caractère heuristique. Une conclusion, en forme de thèse, ramasse en une gerbe les résultats de l'enquête et donne la pointe herméneutique : il n?y a pas de terme à l'aventure, à l'événement célébré par la puissance symbolique de la foi. Le chant du corps n?a pas de fin, ainsi se célèbre l'Incarnation du Verbe. Le bonheur du lecteur est grand, qui s?initie au secret labeur du phénoménologue, de l'artiste, et à la profondeur de l'itinéraire mystique.

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Chantal Amiot

Nancy Fraser, Qu?est-ce que la justice sociale ?, Reconnaissance et distribution. La Découverte, 2005, 180 pages, 20 ?

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Cette collection d?articles parus entre 1990 et 2004 est une contribution utile dans le contexte du débat quelque peu crispé sur le communautarisme en France. L?auteur estime qu?on ne peut pas ignorer les justes perspectives d?une politique de la reconnaissance (à laquelle le Canadien Charles Taylor a principalement attaché son nom), parce que l'identité culturelle de groupes ou de communautés peut poser de réels problèmes de justice. Une telle politique ne signifie pas nécessairement « réification de l'identité », si l'on considère les choses sous l'angle de la justice et non sous celui de la recherche de l'estime de soi, de la reconnaissance réciproque ou de la défense fixiste des communautés. Elle constitue d?autant plus une référence nécessaire qu?on doit la conjuguer avec une politique de redistribution, car l'économie joue aussi son rôle dans la « distribution inique » des ressources disponibles. C?est pourquoi est proposée ici une conception « bidimensionnelle » de la justice, reconnaissance et distribution, non pas comme solutions magiques aptes à résoudre tous les problèmes complexes de justice, mais comme références à toujours contextualiser de manière pragmatique. Ce livre, qui se situe explicitement par rapport à nombre de philosophes (Taylor, Honneth, Habermas, Rawls, Walzer?), représente un effort de réflexion original qu?on aurait grand intérêt à prendre en compte, surtout pour sortir, chez nous, d?un anticommunautarisme primaire et irrationnel. Il est clair que les thèses féministes ont contribué à valoriser, de la part de l'auteur, une politique de la reconnaissance ; mais, quoique des questions importantes restent en suspens (toute différence ? y compris sexuelle ou de « genre », comme il est dit ici ? doit-elle être prise en compte, et à quel titre ?), ces pages apportent nombre d?aperçus éclairants et stimulants.

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Paul Valadier

Sociétés

Jean-Claude Guillebaud, La Force de conviction, Seuil, 2005, 396 pages, 22 ?

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Jean-Claude Guillebaud entretient avec l'histoire des idées une relation passionnée, non par unique souci spéculatif, mais parce que, se voulant contemporain de son époque et attentif à ce dont elle accouche, il lui faut remonter ce courant qui mène à la modernité et, derrière elle, à cette complexité difficilement déchiffrable que l'on nomme post- ou surmodernité. Vaste fresque, mouvementée, centrée sur le fait de croire sous toutes ses formes. Entendons que l'enquête intellectuelle à laquelle se livre l'auteur ne vise pas seulement les grandes religions instituées, leurs pratiques, et moins encore leurs contenus, mais tous les secteurs où s?investissent l'activité et l'ingéniosité humaines ? qu?il s?agisse de politique, d?économie ou des médias. L?originalité du propos (sa force pour les uns, sa faiblesse pour les autres) est de ne pas séparer croyance, foi, conviction et assentiment, et de traquer, dans toutes ces formes d?adhésion, certaines récurrences : la cohérence intérieure et l'unification de la conscience, le soulèvement des énergies, la possibilité d?affronter le défaut de sens tel un « pont jeté sur l'abîme du monde », la force intégratrice et relationnelle. De même peut-on décrire, d?une croyance à l'autre, certains modes d?organisation comparables : textes de référence, autorité magistrale, liturgie, appropriation et intériorisation d?un discours, signes de reconnaissance, et ce, jusque dans les domaines les plus radicalement laïcisés de la parole et de l'action publique, ou de la gestion des affaires. Mais cet enracinement n?écarte pas les risques inhérents à toute croyance, décrite comme « tiraillée entre deux évolutions possibles : la solidification cléricale ou la débâcle désillusionnée ». Car autour de la croyance bataillent deux ennemis inconciliables, l'adhésion inconditionnelle pouvant aller jusqu?au fanatisme, et le soupçon dévastateur pouvant exercer d?autres ravages, échouage et deuil de l'espérance, n?aboutissant qu?à la juxtaposition de solitudes stériles. D?où la volonté de vouloir saufs ensemble l'esprit critique et la croyance, la lucidité et la confiance, mais aussi l'individu et l'institution, la tradition et l'invention. Si ce livre renvoie à notre histoire collective, il en appelle aussi à notre responsabilité individuelle, parole et action. Ce n?est pas le moindre de ses mérites que cette force de conviction qui entend contenir la déshumanisation et retrouver le goût de l'avenir en réhabilitant les engagements éclairés. Là sont la fidélité et l'unité de la démarche de Jean-Claude Guillebaud.

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Françoise Le Corre

Jean Boissonnat, Dieu et l'Europe, Desclée de Brouwer, 2005, 176 pages, 19,50 ?

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Le propos est toujours clair, en trois parties : « Dieu a fait l'Europe », parce que le christianisme a façonné l'Europe de multiples manières pendant une longue histoire. « L?Europe a défait Dieu », parce que la chrétienté s?est dissoute dans les schismes, les nationalismes, les oppositions anticléricales, la science, la sécularisation. « Dieu n?est pas européen », mais bien offert au monde entier au delà de nos frontières. La deuxième chance du christianisme réside dans l'avenir de la mondialisation, parce que son universalité est en correspondance avec ce vaste monde, si divers. « Pour la première fois dans son histoire, le christianisme rencontre un monde à sa mesure. » Ce livre est une méditation sur un aspect peu retenu et peu fréquenté d?une Europe dont il faut encore préciser et construire l'identité. Mais on y voit combien l'Europe a gardé les valeurs qui lui ont été transmises par le christianisme, et en premier lieu la dignité humaine. Cet héritage ne fait pas de doute, même si l'on se rappelle les débats épiques sur les préambules de la Charte des droits fondamentaux et de la Constitution européenne rejetés par les Français. L?auteur présente une réflexion sur les relations du christianisme avec la société européenne. Mais il livre aussi de son parcours personnel, notamment quelques indications sur son intérêt intellectuel pour Emmanuel Mounier et Pierre Teilhard de Chardin. Il entre également dans un débat européen en effervescence, prenant une option claire et argumentée sur les avantages à accueillir la Turquie dans l'Union européenne. Une lecture qui est un appel à réfléchir et se décider à long terme.

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Pierre de Charentenay

Pascal Perrineau (dir.), Le Vote européen 2004-2005, De l'élargissement au référendum français. Presses de Sciences Po, 2005, 320 pages, 29 ?

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Cet ensemble d?analyses électorales propose un très utile tableau des élections européennes qui ne sont plus une nouveauté. Il traite des campagnes électorales, des abstentionnistes, des différentes tendances politiques en Europe et des partis autonomistes avec une technicité abordable. Les auteurs observent que le vote européen est plus abstentionniste, plus conservateur. On y trouvera des analyses sur tous les partis du Parlement européen, comme sur divers pays, notamment les nouveaux membres de l'Union. Voilà une belle plongée dans les études de politiques électorales européennes. Le livre traite en finale du référendum français du 29 mai 2005. Cette consultation européenne revêt en France un caractère de « politisation négative » où le « non » fleurit sur les terres des refus extrémistes et radicaux de la protestation. Mais à cela s?ajoute un clivage culturel vis-à-vis de l'Europe qui date de 1992 et qui joue sur l'ouverture à l'autre, la confiance dans le changement et les conceptions de l'avenir. La situation nationale a beaucoup joué, notamment avec un malaise économique et social. Comment les clivages gauche-droite vont-ils réagir au clivage européen ? La conclusion de Pascal Perrineau est redoutable : « Avant la recomposition, le système politique [français] explore les voies de la décomposition. »

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Pierre de Charentenay

Jacques Brasseul, Un monde meilleur, Pour une nouvelle approche de la mondialisation. Armand Colin, 2005, 336 pages, 26 ?

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Un économiste universitaire met un peu d?ordre dans les multiples données économico-politiques qui accompagnent la mondialisation. Travail utile pour tous ceux que désespère le fatras des statistiques internationales et qui veulent raisonner ce phénomène polymorphe. Jacques Brasseul les y aide, non seulement par son approche thématique (commerce, gouvernance, finances, firmes multinationales, culture et technologie), mais encore par une présentation claire des diverses idéologies qui tentent de rendre compte de la mondialisation. Le lecteur saura gré à l'auteur de ne pas confondre l'analyse et l'indignation devant les phénomènes sociaux injustifiables ? confusion largement répandue en ce domaine. Le sous-titre, Pour une nouvelle approche de la mondialisation, fait allusion à la dimension historique de la présentation, de préférence aux habituels « modèles » qui tentent naïvement de rassembler en un tout cohérent ce qui n?est, après tout (comme la vie selon Paul Valéry), qu?« une incohérence qui fonctionne et un désordre qui agit ». De ce fait, manque la critique minimale qu?appellent les diverses théories qui se partagent aujourd?hui le champ idéologique de la mondialisation.

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Etienne Perrot

Bruno Amable, Les Cinq capitalismes, Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation. Seuil, 2005, 374 pages, 24 ?

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Ce livre se situe à l'intérieur du débat entre libéralisme et protectionnisme, et à contre-courant des idées réductrices qui souvent l'alimentent et limitent le capitalisme à une seule forme d?organisation économique et sociale. Au contraire, Bruno Amable identifie cinq modèles de capitalisme, différenciés selon la forme que prennent certaines institutions : le marché de biens, le marché du travail, le marché financier, le système de protection sociale et le système d?éducation. Or, ce n?est pas la prédominance d?une institution sur les autres qui détermine chaque modèle, mais l'interaction entre ces institutions. Et l'interaction dépendra de compromis sociaux spécifiques. De ce fait, l'analyse institutionnelle développée par l'auteur se caractérise par une manière originale d?articuler l'économie et la politique. L?auteur dégage ainsi cinq types de capitalisme : le modèle néo-libéral, le modèle social-démocrate, le modèle continental européen, le modèle méditerranéen et le modèle asiatique. Ces modèles théoriques sont ensuite confrontés aux données provenant de 21 pays de l'OCDE. Les pays étudiés sont regroupés autour des cinq modèles de capitalisme identifiés. Enfin, l'auteur centre son attention sur le modèle de l'Europe continentale, de plus en plus tentée par le modèle libéral américain. Un livre qui, face au capitalisme libéral dominant et à la recherche d?un modèle alternatif, invite à ne pas faire l'impasse sur la complexité, à sortir des oppositions simplistes et à chercher des liens nouveaux entre l'économique et le politique.

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Elena Lassida

Antoine Glaser Stephen Smith, Comment la France a perdu l'Afrique, Calmann-Lévy, 2005, 278 pages, 18 ?

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La thèse de l'ouvrage est la suivante : la France a perdu « son Afrique » avec laquelle elle avait tissé, depuis l'indépendance, des liens exceptionnels de nature économique, politique et culturelle. Elle doit faire son deuil de la véritable rente de situation qui était la sienne, ainsi que du système de relations privilégiées avec une vingtaine de pays. Système qui lui permettait de jouer un rôle spécifique sur le plan international. Bien informés, Antoine Glaser et Stephen Smith analysent de manière pertinente la raison et les modalités du désengagement opéré par Paris dans son pré carré, spécialement sous les gouvernements d?Edouard Balladur et Lionel Jospin. Les difficultés de l'heure (cf. la Côte-d?Ivoire) et les condamnations portées contre l'ancienne métropole coloniale (accusée tantôt d?ingérence quand elle intervient, tantôt d?indifférence coupable quand elle s?abstient) sont autant d?indices venant confirmer, à leurs yeux, la nécessité pour la France de rompre avec son passé impérial et de se replier sur la seule défense de ses intérêts. Trop centrée sur des perspectives hexagonales, la conclusion des auteurs n?évoque pas la possibilité d?une alternative autrement plus dynamique ? à savoir la construction d?un partenariat renouvelé qui, tout en liquidant le passif de la françafrique, prenne en compte les aspirations des populations du continent et donne des réponses concrètes à leurs attentes.

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Louis de Vaucelles

Chems-Eddine Hafiz Gilles Devers, Le Droit et l'Islam en France, Dalloz, 2005, 320 pages, 18 ?

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L?actualité d?une rencontre mouvementée entre musulmans et laïcité « à la française » avait déjà suscité la parution de plusieurs livres sur Le Droit des religions en France (A. Boyer, PUF, 1993) ou, plus précisément, sur L?Islam en France (A. Boyer, PUF, 1998). Le présent ouvrage, écrit par deux avocats, en reprend l'étude de façon détaillée et méthodique. Une première partie retrace l'histoire de la loi de 1905, dont il présente le contenu et décrit son inscription dans le droit fondamental, en France comme dans le contexte international des déclarations de l'ONU ou de l'Union européenne. Vient ensuite un exposé classique ? trop peut-être ? sur l'islam et le droit musulman. Un dernier chapitre décrit l'institutionnalisation de l'islam sur le sol français, jusqu?à la fondation du Conseil français du culte musulman (C.F.C.M.). La deuxième partie de l'ouvrage présente l'état de la jurisprudence actuelle sur les questions de détail : les associations et leur fiscalité, les lieux de culte et leur personnel, les rites alimentaires et la question de l'abattage des animaux pour les fêtes ou la viande dite halal, les aumôneries et les funérailles. La dernière section traite de la vie sociale : l'enseignement, ses structures et ses élèves, le salariat et la lutte contre les discriminations, la fonction publique, la citoyenneté et les naturalisations, la vie familiale et les soins hospitaliers, ainsi que quelques éléments de droit pénal. Doté d?un index et d?une bonne bibliographie, ce livre se présente comme un « prêt-à-l'emploi », un ouvrage à consulter plutôt qu?un exposé à suivre de bout en bout. C?est ainsi, probablement, qu?il rendra le plus service aux praticiens du droit que sert habituellement la maison d?édition Dalloz.

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Jean-Marie Gaudeul

Questions religieuses

Claude Langlois, Le Crime d?Onan, Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930). Les Belles Lettres, 2005, 502 pages, 35 ?

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Pour beaucoup, l'histoire du discours catholique sur la limitation des naissances commence avec la publication de l'encyclique Humanæ Vitæ de Paul VI (1968) ; d?autres remontent à l'encyclique Casti Connubii de Pie XI (1930), sachant que ce texte est la grande référence du précédent. Le livre de Claude Langlois, qui est celui d?un historien contemporainiste remarquablement informé, vient fort à propos bousculer cette vision un peu courte des choses. Son souci est d?inscrire cette histoire sexagénaire dans une durée plus longue, mais déterminée par l'émergence en France, au début du xixe siècle, d?une réalité démographique nouvelle. Pour ce faire, il s?est attaché à la personne d?un théologien moraliste, Jean-Baptiste Bouvier (1783-1854), qui enseigna au grand séminaire du Mans avant de devenir évêque de cette ville. L?analyse des écrits de ce prélat constitue la partie fondamentale de l'ouvrage. Claude Langlois s?y révèle un excellent analyste et un très bon connaisseur du xixe siècle et des tensions théologiques et pastorales qui traversent alors le « laboratoire français ». Il montre avec beaucoup de justesse comment, progressivement, le théologien en vient à s?interroger sur la nécessité et le bien-fondé de dépénaliser le « crime d?Onan ». Prolongeant ensuite ses analyses, Claude Langlois montre comment Jean-Baptiste Bouvier fut attaqué, à la fin du xixe siècle, par ses adversaires ? qui ne voient en lui qu?un « pornographe sacré » ? et par ses amis, qui, incapables de gérer l'héritage, prendront des positions aux antipodes des siennes. Avec beaucoup d?habileté, l'auteur jalonne l'itinéraire qui conduit à Pie XI et à Paul VI. Ici, ses enjambées sont un peu rapides et ne donnent peut-être pas assez de place à une analyse rigoureuse des faiblesses ecclésiologiques et anthropologiques du discours ultramontain.

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Philippe Lécrivain

Henri Mottu, Dieu au risque de l'engagement, Douze figures de la théologie et de la philosophie religieuse au xxe siècle. Labor et Fides, Genève, 2005, 190 pages, 19 ?

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Un dernier cours, peut-on dire, avec en plus la « leçon d?adieu » du théologien genevois Henri Mottu. Célébration de la théologie du xxe siècle par l'évocation de Barth, Tillich, Bonhoeffer, Moltmann, Jonas, puis, dans un style plus international, Cone, Gutierrez, Boff, Sölle, Choan Seng Song, Kä Mana, Luther King. Quelle ressemblance entre eux ? Depuis Barth, le dépassement des théologies qui enfermaient Dieu dans un système du monde « théodicéen », trop court toujours, trop humain ; la marche, au contraire, vers une dialectique plus radicale, plus paradoxale : au centre, la Croix (pour nommer Moltmann), les pauvres, les victimes (pour nommer Gutierrez). Dieu est plus haut, plus suprenant qu?un quelconque Seigneur du monde. Henri Mottu pose des questions à chacun de ses interlocuteurs : en même temps, il se reconnaît dans la démarche fondamentale, sans doute essentielle, de tous.

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Jean-Yves Calvez

Adophe Gesché Paul Scolas (dir.), Le corps, chemin de Dieu, Cerf/Université catholique de Louvain, 2005, 216 pages, 23 ?

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Cet ouvrage collectif, fruit d?un colloque qui s?est tenu en 2003 à l'Université catholique de Louvain, propose une approche stimulante et originale du statut du corps dans la foi et l'agir chrétiens. Alors que le mystère de l'Incarnation proclame une affirmation inouïe ? « Le Verbe s?est fait chair » ?, fondatrice d?une anthropologie révolutionnaire par rapport au terreau hellénistique contemporain des premières générations de croyants, les chrétiens ont souvent été accusés de dévaloriser l'expérience corporelle (en particulier la sexualité), voire de tendre à châtier la chair. Comment interpréter ce paradoxe et, surtout, comment le surmonter ? Adolphe Gesché (qui fit ici sa dernière intervention publique) plaide avec chaleur et conviction pour que le corps soit considéré comme le chemin que Dieu a voulu prendre pour rejoindre l'homme, et par lequel l'homme à son tour peut consentir à l'Alliance avec son Créateur. Le corps humain, corps sexué et fragile, tantôt souffrant, tantôt jouissant, est le lieu même où se joue la révélation et l'accueil du salut ; c?est pourquoi il est promis à la glorification, et digne dès cette vie de tendresse autant que de respect. Le propos s?enrichit par l'apport de différentes disciplines théologiques : anthropologie, patristique, sacramentaire, morale et spiritualité? Quoique certaines contributions soient plus techniques que d?autres, l'ouvrage se lit avec grand profit. On y trouvera la mise en application de l'objectif et de la méthode qu?Adolphe Gesché assignait à la théologie : rendre compte de la pertinence de la foi chrétienne pour aujourd?hui, par un dialogue ouvert et rigoureux avec la culture contemporaine.

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Christelle Javary

Dom André Louf, L??uvre de Dieu, un chemin de prière, Lethielleux, 2005, 170 pages, 16 ?

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Quelle est cette « ?uvre de Dieu » à laquelle « rien ne doit être préféré », selon la Règle de saint Benoît ? Ce dernier livre d?André Louf cherche à répondre à la question en étudiant le rapport entre la prière liturgique et la prière personnelle. L?auteur, qui fut longtemps Abbé du Mont des Cats, interroge successivement plusieurs documents de la tradition spirituelle : le Livre des Degrés (ive siècle), les écrits de Cassien (ve), la règle de saint Benoît (vie) et aussi l'?uvre de Ruusbroec (xive) dont il est familier. Il fait apparaître comment, à travers l'alternance voulue entre prière et travail, prière commune et prière privée, prière vocale et prière intérieure, liturgie visible et liturgie du c?ur, la véritable « ?uvre de Dieu » ne se réduit pas à la célébration de l'office liturgique, mais consiste en un ensemble équilibré et organisé au service d?une prière ininterrompue ? prière qui n?est ni pure extériorité, ni pure intériorité, mais comme un chemin d?union de l'homme avec Dieu. C?est surtout la tradition monastique qui fait ici référence, avec la manière dont les questions de la prière y ont été vécues et parfois débattues. Mais la lecture de cet ouvrage peut aussi inspirer ceux et celles qui, dans un tout autre cadre de vie, recherchent une nourriture et une cohérence spirituelle. Dans un langage simple et clair, André Louf permet à un large public, et dans une époque de tâtonnements « spirituels », de découvrir la profondeur et le réalisme de la tradition chrétienne à travers quelques-uns de ses témoins trop peu connus. A noter, aussi, la réédition de son livre La Grâce peut davantage (DDB, 1992), sur l'accompagnement spirituel, dont les analyses et les observations, cherchant à intégrer les apports des sciences humaines, de la sagesse traditionnelle et de l'expérience, ont déjà été et pourront être encore utilisées avec profit.

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Edouard O?Neill

Jacqueline Kelen, L?esprit de solitude, Albin Michel, 2005, 250 pages, 15 ?

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A contre-courant, avec un ouvrage qui fait suite à Divine blessure, Jacqueline Kelen dénonce une certaine mentalité ambiante qui cherche à tout prix à combattre la solitude et entretient l'illusion d?une communication permanente. En bouchant toutes les issues vers le haut, on empêche les conduites singulières, selon l'aveu de Nietzsche mis en exergue : « Souffrir de la solitude, mauvais signe ; je n?ai jamais souffert que de la multitude. » Pour devenir soi, il faut marcher seul. Nous confondons solitude et isolement. Quand la solitude est choisie, ou librement consentie, elle donne la clef de la vraie liberté et de la vie intérieure. Spécialiste des mythes, l'auteur rassemble avec grand talent d?innombrables témoignages tirés des mystiques orientaux, de la gnose éternelle et de la littérature profane, aussi bien que des récits bibliques et de la tradition chrétienne. Les grands solitaires, souvent incompris, parfois persécutés, ont ouvert des voies à la connaissance de soi et au dépassement de l'ego. Mais une telle accumulation d?exemples, mis bout à bout, aussi suggestifs soient-ils, nourrit l'ambiguïté. O beata solitudo, O sola beatitudo est la devise de la Trappe. « O solitude, ô mon pays solitude », celle de Zarathoustra. Mais, en les rapprochant hors contexte, on risque de les confondre, alors qu?elles s?opposent. Le héros et le saint ne sont pas de même étoffe. Si la tradition chrétienne reste prudente devant la solitude recherchée, c?est que celle-ci est sujette à l'illusion spirituelle. Les anachorètes ne la concevaient pas sans une longue préparation, ni sans la « communication des pensées », ouverture du c?ur à un père spirituel. Comment, en effet, entrer en soi-même sans s?y enfermer ? Après la connaissance de soi, chère à Socrate, vient la sortie de soi et de sa volonté propre : « Quand vous vous grondez sur vos misères, disait Fénelon, je ne vois dans votre conseil que vous seul avec vous-même. Pauvre conseil où Dieu n?est pas ! »

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Claude Flipo

Mireille Estivalèzes, Les Religions dans l'enseignement laïque, PUF, 2005, 326 pages, 21 ?

63

Ce fort remarquable ouvrage analyse le problème de l'enseignement des religions dans les écoles publiques françaises à partir d?enquêtes très soignées. Le titre souligne « dans l'enseignement laïque », car on est inévitablement poursuivi en France par cette caractéristique de notre enseignement public, mal définie et mal définissable. Mais le problème auquel nul n?échappe ? en France ou ailleurs en Europe, et pas même dans l'enseignement privé dit confessionel ? est celui d?enseigner sur la ou les religions en se gardant de définir le religieux autrement que de l'extérieur. On opte souvent pour toute la distance possible à l'endroit de la conviction en un domaine où l'essentiel est justement conviction ! Ou alors, on se tient à l'écart de tout ce qu?il y a d?existentiel dans la ou les religions. Les analyses de l'auteur font apprécier la qualité des manuels et des programmes, mais aussi l'embarras dès qu?on approche de cet existentiel. « Les religions sont abordées de façon privilégiée dans leur contexte d?élaboration, antique ou médiéval, et peu présentes dans l'étude de l'époque contemporaine, alors que cette dernière est très largement étudiée. » On n?échappe pas, en même temps, au danger de « projeter un modèle de société occidentale fort sécularisée sur le reste de l'humanité ». Surtout si l'on est réticent « à entrer dans le c?ur des religions », l'approche demeure alors « extérieure » : « les manuels n?abordent pas la foi, la signification du religieux » ; ils en parlent sans dire ce que c?est. Pour l'islam, on évoque ses « prescriptions ». Le problème est souvent dans tout cela, plus que dans une méfiance idéologique que l'on rencontre aussi. Mireille Estivalèzes en aidera beaucoup qui s?efforcent à cette entreprise avec bonne volonté.

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Jean-Yves Calvez

Mohamed-Chérif Ferjani, Le Politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 2005, 354 pages, 20 ?

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Auteur d?une thèse sur Les Droits de l'homme en islam (L?Harmattan, 1992), Mohamed-Cherif Ferjani a aussi publié un ouvrage destiné aux éducateurs qui enseignent le fait religieux et cherchent une Approche laïque des faits islamiques (Cerf, 1996). Poussant plus loin son étude de l'histoire du monde musulman, il nous offre un livre très fouillé sur la conjugaison du politique et du religieux en islam. Il est fréquent de lire des articles ou des livres soutenant qu?il n?y a pas de distinction entre ces deux concepts dans la pensée islamique. L?auteur s?appuie sur les historiens et les auteurs de l'âge classique et prouve la fausseté d?une telle conception. Le Coran, explique-t-il, n?emploie aucun des mots utilisés par les penseurs modernes, musulmans ou non, pour décrire la politique ou l'organisation temporelle de la cité. Un survol détaillé des siècles qui suivent l'organisation de l'empire « islamique » montre, en outre, que les différents pouvoirs mis en place pour diriger la cité n?ont pas de préoccupations religieuses ; ils tirent leur origine de conflits politiques ou militaires, et prennent des formes différentes en fonction de circonstances souvent éloignées de la foi ou de la théologie. Pour M.-C. Ferjani, ce sont les hommes de religion qui ont, a posteriori, servi le pouvoir en donnant des justifications théologiques à un état de fait purement séculier. Il en évoque les conséquences pour plusieurs dossiers brûlants de l'actualité : la liberté de conscience, la condition féminine ou la « laïcité ». Ce livre, capital pour la compréhension des débats actuels dans le monde musulman, demande au lecteur un minimum de connaissance de l'Histoire pour saisir la force de l'argumentation qui réfute, à la fois, le bluff des islamistes et le simplisme d?une lecture occidentale trop souvent essentialiste.

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Jean-Marie Gaudeul

Titres recensés

  1. Littérature
    1. Alexandre Dumas, Le Chevalier de Sainte-Hermine, Texte établi, préfacé et annoté par Claude Schopp. Phébus, 2005, 1076 pages, 26 €
    2. Francis Ponge, Pages d?atelier, 1917-1982, Textes réunis, établis et présentés par Bernard Beugnot. Gallimard, 2005, 416 pages, 28,50 ?
    3. Alain Gerber, Lady Day, Histoires d?amour. Fayard, 2005, 604 pages, 26 ?
    4. Anna-Kazumi Stahl, Fleurs d?un jour, Traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon. Seuil, 2005, 352 pages, 23 ?
    5. Michael Krüger, La Maison fantôme, Roman traduit de l'allemand par Claude Porcell. Seuil, 2005, 204 pages, 21 ?
    6. Wolfgang Buscher, Berlin-Moscou, un voyage à pied, Traduit de l'allemand par Cécile Wajsbrot. L?Esprit des Péninsules, 2005, 286 pages, 20 ?
    7. Géralde Nakam, Chemins de la Renaissance, Honoré Champion, 2005, 228 pages, 46 ?
  2. Arts
    1. Jean-François Labie, Le Visage du Christ dans la musique des xixe et xxe siècles, Fayard, 2005, 460 pages, 25 ?
    2. Luc Dardenne, Au dos des images, 1991-2005, Seuil, 2005, 332 pages, 19 ?
  3. Histoire
    1. Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Etude et présentation par Joseph Alichoran. Cerf, 2005, 398 pages, 29 ?
    2. Peter Balakian, Le Tigre en flammes, Le génocide arménien et la réponse de l'Amérique et de l'Occident. Phébus, coll. De facto, 2005, 508 pages, 22,50 ?
    3. Bernhard Strebel, Ravensbrück, Un complexe concentrationnaire. Traduit de l'allemand par Odile Demange. Fayard, 2005, 770 pages, 30 ?
    4. Jeffrey Mehlman, Emigrés à New York, Les intellectuels français à Manhattan, 1940-1944. Traduit de l'américain par Pierre-Emmanuel Dauzat. Albin Michel, 2005, 254 pages, 25 ?
    5. Maxime Rodinson, Souvenirs d?un marginal, Préface de Pierre Vidal-Naquet. Fayard, 2005, 414 pages, 22 ?
  4. Philosophie
    1. Bruno Clément, Le Récit de méthode, Seuil, 2005, 272 pages, 25 ?
    2. Hélène Politis, Kierkegaard en France au xxe siècle, Archéologie d?une réception. Kimé, 2005, 276 pages, 25 ?
    3. Philippe Capelle (éd.), Expérience philosophique et expérience mystique, Cerf, 2005, 330 pages, 35 ?
    4. Jean-Louis Chrétien, Symbolique du corps, La tradition chrétienne du « Cantique des Cantiques ». PUF, coll. Epiméthée, 2005, 310 pages, 39 ?
    5. Nancy Fraser, Qu?est-ce que la justice sociale ?, Reconnaissance et distribution. La Découverte, 2005, 180 pages, 20 ?
  5. Sociétés
    1. Jean-Claude Guillebaud, La Force de conviction, Seuil, 2005, 396 pages, 22 ?
    2. Jean Boissonnat, Dieu et l'Europe, Desclée de Brouwer, 2005, 176 pages, 19,50 ?
    3. Pascal Perrineau (dir.), Le Vote européen 2004-2005, De l'élargissement au référendum français. Presses de Sciences Po, 2005, 320 pages, 29 ?
    4. Jacques Brasseul, Un monde meilleur, Pour une nouvelle approche de la mondialisation. Armand Colin, 2005, 336 pages, 26 ?
    5. Bruno Amable, Les Cinq capitalismes, Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation. Seuil, 2005, 374 pages, 24 ?
    6. Antoine Glaser Stephen Smith, Comment la France a perdu l'Afrique, Calmann-Lévy, 2005, 278 pages, 18 ?
    7. Chems-Eddine Hafiz Gilles Devers, Le Droit et l'Islam en France, Dalloz, 2005, 320 pages, 18 ?
  6. Questions religieuses
    1. Claude Langlois, Le Crime d?Onan, Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930). Les Belles Lettres, 2005, 502 pages, 35 ?
    2. Henri Mottu, Dieu au risque de l'engagement, Douze figures de la théologie et de la philosophie religieuse au xxe siècle. Labor et Fides, Genève, 2005, 190 pages, 19 ?
    3. Adophe Gesché Paul Scolas (dir.), Le corps, chemin de Dieu, Cerf/Université catholique de Louvain, 2005, 216 pages, 23 ?
    4. Dom André Louf, L??uvre de Dieu, un chemin de prière, Lethielleux, 2005, 170 pages, 16 ?
    5. Jacqueline Kelen, L?esprit de solitude, Albin Michel, 2005, 250 pages, 15 ?
    6. Mireille Estivalèzes, Les Religions dans l'enseignement laïque, PUF, 2005, 326 pages, 21 ?
    7. Mohamed-Chérif Ferjani, Le Politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 2005, 354 pages, 20 ?

Pour citer cet article

« Recensions », Études, 10/2005 (Tome 403), p. 412-430.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2005-10-page-412.htm


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