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Études

2006/9 (Tome 405)

  • Pages : 140
  • Éditeur : S.E.R.

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Depuis les débuts de son existence – c’est‑à-dire avant que s’opère l’unification du monde –, l’Histoire, comme discipline, a changé plusieurs fois de statut ou de fonctions. Que son objet soit le présent ou le passé, voire les liens qui les unissent, ses procédures ont constamment oscillé entre plusieurs modes : la philosophie politique, l’érudition, la démonstration scientifique. Elles ont interféré sous toutes les formes d’écriture et suivant des dosages variés : où donc l’oubli peut-il se loger dans cet environnement et quels sont les mécanismes de sa production ?...

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Le cas des pays d’islam et du monde chrétien introduit bien à ce problème et à celui du statut et de la fonction de l’ordre historique. En pays d’islam, en effet, l’Histoire a longtemps été en retrait sur la théologie, qui la regardait comme une concurrente possible et essayait de la rabaisser. Or le contact avec les conquérants étrangers a revitalisé l’Histoire, qui a connu une deuxième naissance, en Égypte d’abord au xviiie siècle, puis ailleurs. Au vrai, les pays d’islam, plus encore que le monde chrétien, étaient prédisposés à assurer à l’Histoire cette promotion ; car l’islam est une religion qui n’est pas fondée seulement sur un Livre saint, le Coran, mais sur des hauts faits, sur les actes historiques du Prophète. D’ailleurs, Mahomet situe lui-même son rôle dans l’Histoire et place son action entre le moment de la Création et celui du Jugement. La doctrine transfère à la communauté musulmane le soin d’accomplir la mission du Prophète après sa mort. L’Histoire, selon l’islam, est la réalisation de cette mission, c’est le plan de Dieu pour sauver l’humanité. Le passé et l’oubli, ce corollaire de la mémoire, y ont ainsi peu de place.

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Cependant, la revitalisation de ces deux derniers siècles a abouti à une reprise en considération du passé – sinon nécessairement de la mémoire et de ses oublis. Observons en passant que, chez les Juifs, cette constellation prendrait plutôt une forme inverse : dans le passé, le rite et les pratiques n’étaient pas tendus vers l’accomplissement d’une mission, car c’eût été interférer de façon blasphématoire avec l’attente de l’œuvre du Messie, et aujourd’hui encore la mémoire et le rituel ont pour fonction régénératrice de raviver le souvenir de ce qui a pu être oublié.

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Il en a été ainsi, ou presque, dans le monde chrétien, où pendant longtemps, selon la principale tradition, l’histoire renvoyait à un passé lointain, le passé antique, voire le passé de l’Église, l’Histoire sainte. C’est seulement au xve siècle qu’il y a eu changement d’objet : alors l’histoire de leur propre pays est devenue une passion commune à tous les Français instruits et a commencé, comme en Espagne catholique, à exercer les fonctions qu’elle a souvent gardées, la glorification de la patrie, la légitimation des institutions et de l’État [1][1] Sur l’islam, cf. Bernard Lewis, History : Remembered,.... Là encore, l’objet est certes le passé, mais l’objectif est l’avenir. La mémoire et ses oublis ne sauraient être à la fête.

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L’histoire dite scientifique, apparue au xixe siècle – et qu’il vaudrait mieux dénommer érudite ou savante –, entendait réagir contre cet héritage. Elle a laïcisé le discours historique. Mais elle est demeurée trop myope pour s’apercevoir que, en faisant de la critique des textes écrits le critère de la scientificité, elle accordait un privilège à ceux qui produisaient ces textes, c’est‑à-dire les institutions et l’État. De sorte que le devant de la scène a été tenu, désormais, par une des représentations de l’Histoire, produite par ceux qui se sont attribué le droit de la dire, en position conflictuelle avec d’autres visions de l’Histoire. En Europe occidentale, par exemple, pendant la seconde moitié du xxe siècle, ont voisiné en se combattant plusieurs discours historiques, avec chacun son panthéon de héros et ses oubliés : le discours des croyants et celui des laïcs ; et bientôt, chez ces derniers, les marxistes puis les anarchistes ont énoncé leur propre version de l’Histoire, chacune, là encore, avec ses souvenirs et ses oublis…

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« Ce n’est pas avec des histoires qu’on peut construire l’histoire », se plaisait à répéter Fernand Braudel. Par là, il voulait dire qu’il convenait certes de convoquer toutes les mémoires, de repérer leurs oublis – ceux des colonisateurs comme ceux des colonisés, des laïcs et des croyants, etc. –, mais que la juxtaposition de ces discours, avec leurs lacunes et leurs silences, en un récit bien tressé n’était pas pour autant une analyse. Il revenait à l’historien expérimental de découvrir les questions que pose le passé pour rendre intelligible ce qui avait été opaque. Reconstruire le passé, et pas se contenter de le reconstituer. À sa manière, Braudel développait le propos de Marc Bloch qui montrait qu’un texte, même officiel, n’était rien de plus qu’un témoignage : il n’était ni la « vérité » historique ni une explication.

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Mais qu’il s’agisse du choix des sources ou de celui des questions pertinentes, dans toutes ces opérations la place de la mémoire et celle de l’oubli sont à la main de l’historien, et cela conduit à un travail de sélection dont le protocole, toutefois, n’est pas toujours explicite. De sorte qu’en histoire l’oubli n’a pas le même statut selon qu’il procède du travail de l’historien ou des différents foyers de la mémoire des sociétés.

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En vis‑à-vis de ces foyers qui sécrètent les discours historiques et leurs « oublis », on observe que ceux-ci procèdent ainsi de plusieurs catégories.

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On appellera ici oubli du premier type les silences dus au travail des historiens, attentifs à servir, consciemment ou non, une cause, que ce soit leur Église, leur patrie, leur parti, voire leurs simples convictions. On les distingue des oublis d’un deuxième type, que sécrète la société spontanément, de collusion avec ses historiens, et des oublis d’un troisième type, produit de leur « art » ou de leur « science ».

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Les oublis du premier type pourraient tout aussi bien être dénommés mensonges, pour autant qu’ils sont sciemment gérés par l’institution historienne. Le cas de l’URSS est exemplaire, puisque, ici, officiellement, celle-ci est sous le contrôle du Parti. Dans ce système (dont débat actuellement le courant de la perestroïka), le pouvoir s’identifie au mouvement de l’Histoire, il l’incarne et il a le monopole du discours sur l’Histoire. Ses silences, ses mensonges, ses oublis ont pour fonction de légitimer l’action de ce pouvoir, tout comme l’Ordre historique en son entier. Le Parti, en effet, n’est censé gouverner que grâce à une conformité nécessaire au développement historique et à ses propres analyses : condamné à être infaillible, les seules erreurs qu’il peut commettre sont dues aux personnes, pas au Parti ni à l’État-parti. Au pire, la réalité doit se conformer à ce diagnostic. « Oublier » ou supprimer dans le récit tel ou tel personnage, ne mentionner Trotski que lorsqu’il est en désaccord avec Lénine, introduire des personnages anonymes, tels sont les trois aspects de cette manipulation, qui fait aussi bien « oublier » Zinoviev ou Radek, apparaître Andreev (qui témoigne qu’au IIe Congrès tout le monde se leva pour acclamer Lénine) ou Emelianov (qui le cacha pendant les journées d’Octobre), et peut faire disparaître Staline, apparaître Gagarine.

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Ces oublis et substitutions ne se reconnaissent pas comme tels. Ils sont censés être opérés à partir de critères argumentés. Ainsi, retenir le nom de personnages historiques qui ont « échoué » n’aurait pas plus de sens, dans une Histoire censée obéir à un déroulement rationnel et progressiste, que citer, dans une histoire des sciences, des physiciens qui n’auraient rien découvert. La substitution de grands anonymes à des personnages jugés importants en leur temps trouve sa justification dans une conception de l’Histoire selon laquelle comptent plus les hommes que l’Histoire produit – Stakhanov, Gagarine – que les héros individuels qui sont censés l’animer…

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Ces silences et ces oublis se sont accompagnés de mesures exécutées sur ordre : mise hors d’atteinte des « Protocoles » de la IIe Conférence de Petrograd (où Lénine fait l’éloge de Trotski), destruction généralisée du chapitre huit des œuvres de Toukhatchevski – où celui-ci rappelle que Radek déconseilla à Lénine et Trotski, en 1919, d’établir un gouvernement soviétique fantoche à Bialystok (Pologne) –, etc. Observons qu’aujourd’hui, en URSS, à l’heure de la glasnost, à force de se remémorer et de dénoncer les crimes de l’époque stalinienne, on « oublie » que des crimes avaient préexisté à l’époque stalinienne, qu’ils avaient auparavant été commis ou couverts par Boukharine, Lénine, Trotski, etc. Les survivants mencheviks, anarchistes, socialistes-révolutionnaires, constitutionnels-démocrates (K.D.) ne l’ont pas oublié [2][2] Cf. Marc Ferro, L’Histoire sous surveillance, Paris,....

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À côté de ces silences et oublis bien programmés il convient d’en rappeler d’autres, que l’histoire officielle a oubliés et qui ont également pour fonction de sauvegarder la légitimité du pouvoir en place depuis 1917.

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Par exemple, parmi les milliers d’ouvrages consacrés à Octobre, il n’en est pas un qui ait omis d’oublier le coup d’État miniature commis par Lénine, lequel écrivit de sa main, sans consulter personne, la proclamation dessaisissant le soviet de Petrograd (c’est‑à-dire Trotski) de la mission de renverser le gouvernement provisoire. Ils ont également oublié de mentionner le cas de l’ordre de mission n° 4, émanant du comité, signé de Lénine, président de ce comité, alors que ce dernier n’avait jamais élu de président… La preuve matérielle de ces faits figure pourtant aux Archives, où elle a été photographiée [3][3] Ibid.

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Ces « oublis » concernant les origines de la légitimité sont les plus surveillés. Aujourd’hui, l’attention se porte volontiers sur le cas soviétique, le plus familier ; mais, même si les « oublis » n’ont pas été aussi systématiques, il a été devancé par d’illustres précédents… qu’on a tendance à oublier.

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La légitimité de la papauté, par exemple, repose sur le plus durable des faux, celui qui fut dénoncé par Lorenzo Valla et Nicolas de Cues, deux dignitaires de l’Église, qui révélèrent au xve siècle que les deux principaux documents sur lesquels la suprématie de la papauté s’appuyait et fondait la légitimité de son pouvoir, la donation de Constantin et les décrétales d’Isidore Mercator, étaient des faux. Voilà qui fut bien prouvé, et pourtant, depuis cette date, la papauté a su faire oublier cette opération qui pourrait mettre en cause sa légitimité.

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Pour assurer leur légitimité, les dynasties grandissent leurs origines, tels ces rois de France qui avaient fini par oublier qu’ils ne descendaient pas des héros de la guerre de Troie mais de petits cavaliers graisseux et crasseux qui s’appelaient les Francs. Pour le leur avoir rappelé, l’historien Fréret a fini ses jours à la Bastille.

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Le cas du Japon est, de ce point de vue, également exemplaire. Toute l’histoire de ce pays doit s’adapter à un dogme fondateur : qu’à la différence de la Chine, le statut de l’empereur est fixé pour toujours et qu’ainsi le passé du Japon n’a connu ni abdication forcée ni substitution d’empereur depuis la création du Japon par les dieux. Presque toute l’histoire traditionnelle du Japon est ainsi fondée sur des oublis et des contre-vérités, puisque deux Cours ont coexisté au xive siècle, que les Fujiwara ont remplacé leurs prédécesseurs par la violence – toutes circonstances qui seraient oubliées si le cinéma japonais ne les avait rappelées [4][4] Sur le Japon, cf. Harold Wray, Changes and Continuity....

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Dans d’autres cultures, le principe de légitimité se retrouve à la racine des oublis de l’histoire officielle. Dans certains pays du Croissant fertile, l’arabisation de l’histoire de l’islam conduit à « oublier » le rôle de certains grands califes abbassides parce qu’ils sont d’origine persane ; à oublier les suites du schisme entre sunnites et chiites ; à identifier la fin de la grandeur du monde musulman à la chute de Bagdad, en 1258, alors que l’Égypte – pas vraiment considérée comme arabe – le sauva de la conquête mongole et que les Turcs relevèrent ensuite le drapeau du Prophète [5][5] Cf. Bernard Lewis, History, op. cit..

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En Inde, le principe de légitimité du Parti du Congrès repose sur l’identification du mouvement national indien au principe de l’unité du continent tout entier. Il se veut sans rapport privilégié à l’hindouisme. De sorte que l’histoire officielle oublie les conflits entre hindouistes et musulmans – qui durèrent plusieurs siècles – ; oublie de rappeler qu’en instituant un principe d’égalité entre tous les habitants l’occupant anglais libéra les hindouistes de leur statut inférieur ; oublie aussi de rappeler que la défense des principes démocratiques par Gandhi n’avait pas seulement pour fonction de mieux combattre les Anglais ou d’affirmer l’égalité de tous les Indiens : elle était le seul système politique qui permît à la majorité, hindouiste, de contrôler toutes les minorités ; elle oublie aussi de rappeler que Gandhi fit une grève de la faim afin que les intouchables ne bénéficient pas d’une représentation séparée dans la négociation avec les Anglais ; elle tait le suicide des veuves, etc., toutes coutumes rattachées à l’hindouisme ; elle « oublie » de dire le rôle des castes dans l’histoire du pays, etc. [6][6] Cf. Marc Ferro, Comment on raconte l’histoire aux enfants....

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On pourrait multiplier les exemples de ces « oublis » qui ont pour fonction de légitimer le pouvoir en place. Observons-en un, encore, qui signale les similitudes entre les omissions de la tradition jacobine et celles de la tradition bolchevique.

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De la même façon que l’histoire républicaine et jacobine en France oublie que la Corse constitua, à l’époque de Paoli, la première République des Lumières, avant la Révolution française de 1789, l’histoire, en URSS, « oublie » qu’en 1917 le mouvement prolétarien le plus radical n’était pas russe mais letton, qu’entre février et septembre 1917 la bolchévisation de la Lettonie a largement précédé celle de la Russie, sans s’être intégrée pour autant à une stratégie d’unité de mouvement conçue par le centre, c’est‑à-dire par Lénine. C’est l’occupation de Riga par les Allemands qui y a mis fin [7][7] Sur les Lettons, cf. Andrew Ezergailis, The 1917 Revolution....

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Ainsi, à Paris comme à Moscou, pour l’histoire institutionnelle, c’est‑à-dire pour l’histoire officielle, Rome doit rester dans Rome – et le reste s’oublier.

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À l’origine des oublis officiels, il n’y a pas seulement le souci de défendre une légitimité. Dans la Pologne actuelle, par exemple, ce serait pour le pouvoir une tâche excessive. Il doit néanmoins justifier son existence par toutes sortes d’arguments, d’ordre historique souvent. Le travail d’oubli fonctionne, entre autres, lorsqu’il s’agit de valoriser et de glorifier l’amitié indéfectible des peuples russe et polonais. L’affaire de Katyn [8][8] Pour faire « oublier » le massacre des officiers polonais... étant difficile à gérer, l’effort porte aussi bien sur d’autres périodes et notamment sur les partages de la Pologne. Le traitement des événements de 1795, par exemple, constitue un travail d’oubli très élaboré. En 1795, la révolte de Kosciuszko fut écrasée par le général Souvorov, qui châtia les habitants de Varsovie en massacrant les habitants du faubourg de Praga. Dans la version officielle de 1976, il est bien question de cette insurrection, de son écrasement, mais on oublie de parler de Praga. Or le nom de ce faubourg reparaît dans une nouvelle édition, officielle, de l’histoire de la Pologne, à propos non de 1795 mais de 1926… On lit que le général Pilsudski y écrasa une révolte ouvrière. Ainsi, grâce à ce déplacement, le travail d’oubli efface le rapport de Praga aux Russes, auquel on substitue une relation de ce faubourg aux luttes ouvrières. Praga demeure ainsi toujours le lieu d’une révolte écrasée [9][9] Oubli pour oubli, les Polonais anticommunistes, qui.... De fait, il y eut bien une insurrection en 1926, mais elle ne fut pas spécialement ouvrière et les habitants de Praga n’y jouèrent pas un rôle particulier [10][10] Cf. Mateusz Siuchninski, An Illustrated History of...

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Nous appellerons oublis d’un deuxième type ceux que les historiens partagent avec la société, non sans une certaine complicité, et qui ne sont plus en relation ni avec la légitimité du pouvoir ni avec la défense d’une idéologie. Ils portent sur tous ces martyres collectifs que les guerres, croisades et autres djihads ont fait subir aux vaincus. Établir un inventaire des « oublis » de cette nature reviendrait à récrire une histoire à plusieurs voix, où il faudrait convoquer toutes les mémoires.

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Dans le cas des horreurs commises par les nazis, par exemple, Béatrice Vilatte a étudié quel fut, pour les Allemands, le parcours de l’oubli [11][11] Béatrice Vilatte, « Le parcours de l’oubli, le cinéma.... Elle montre comment, juste après 1945, le cinéma, le roman, l’histoire ont refusé d’évoquer la passion malheureuse de la société pour le Führer adoré ; ensuite, par un déplacement, les Allemands ont dénoncé les horreurs commises en Allemagne même par le Russe vainqueur, oubliant en revanche que, indépendamment des crimes commis dans les camps, ils avaient aussi brûlé vifs des milliers et des milliers de femmes et d’enfants en Biélorussie ; enfin, ils ont procédé à la banalisation de tous les crimes de l’humanité : les leurs, ceux commis par les Américains envers les Indiens, par les Français aux colonies, etc.

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On pourrait multiplier les exemples de massacres « oubliés » par leurs bourreaux : esclaves africains massacrés par les Arabes en 950, génocides répétés en Amérique indienne et dénoncés par Robert Jaulin, etc.

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Le silence de la gêne et de la honte sécrète également l’oubli. Celui-ci apparaît chez les vaincus de l’Histoire, qui tiennent à oublier ce passé, y parviennent, même lorsqu’il est très récent, banal et sans grand enjeu. Une belle enquête de Thiesse et Bozon montre que les paysans du Vexin français ont complètement oublié qu’il s’était passé quelque chose chez eux en 1936, une grande grève qui échoua : la meilleure manière d’effacer ce qui fut, socialement, une défaite.

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Le refus des Arabes, aussi, de se rappeler la conquête et la domination des Turcs procède dans une large mesure de cette volonté d’oubli qui permet de rejeter tous les malheurs du passé et du présent sur l’impérialisme occidental : on oublie ainsi trois ou quatre siècles d’Histoire.

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Autre oubli de la mémoire, et des plus élaborés, le cas des Arméniens. Autant le souvenir des massacres et du passé chrétiens de la nation nourrit une histoire et une mémoire qui se veulent tout entières un martyrologe : autant, dans l’émigration, on oublie de consacrer sa place à la prodigieuse aventure des marchands arméniens : leur douillette prospérité pendant de longs siècles alimente une mauvaise conscience qui se traduit par un silence opaque sur cette bonne fortune ; en outre elle établirait un rapprochement inopportun avec la communauté juive… Le même souci d’honorabilité a fait complètement oublier aux Arméniens qu’ils furent, dans leur lutte avec les Turcs à la fin du xixe siècle, les premiers à pratiquer le terrorisme sous sa forme moderne, reprise ultérieurement par les fedayin arabes, ce qui rappellerait inopportunément que, greffés au monde occidental, les Arméniens appartiennent aussi à l’Orient [12][12] Gérard Dedeyan (ed.), Histoire de l’Arménie, Toulouse,...

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L’oubli nourrit le mythe aussi… À Curaçao, dans les Antilles hollandaises, il y a une synagogue qui est sans doute la plus ancienne du Nouveau Monde. Elle a été fondée par des Juifs venus du Brésil, qui se réfugièrent à Curaçao au début du xviie siècle, lorsque le Portugal catholique, ayant reconquis le Nord-Brésil, y introduisit l’Inquisition et les persécutions contre les Juifs. Régulièrement, sur le sol de cette synagogue, on déverse un peu de sable, pour y rappeler la Terre promise… Or les Juifs de Curaçao sont évidemment les descendants de Juifs portugais, sans doute originaires d’Afrique du Nord. Ceux-ci ont complètement oublié que, loin d’être des enfants de la Diaspora – sauf une infime minorité –, ils sont des Berbères judaïsés aux premiers siècles de notre ère. À la façon dont d’autres Berbères se sont ultérieurement islamisés. De sorte que ces Juifs de Curaçao croient ferme, comme les Juifs d’Europe centrale, qu’ils sont tous originaires de Palestine : ceux-ci ont oublié qu’une grande partie d’entre eux sont des convertis de l’époque du royaume Khazar.

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Juste retour : les Polonais, les Allemands, les Arabes n’ont-ils pas oublié pendant des siècles entiers que les Juifs appartenaient aussi à leur histoire [13][13] Sur le silence des Allemands concernant la part des... ?

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Les exemples et cas de figure qui précèdent ont privilégié deux types d’oubli : ceux que gère l’ordre historique officiel et ceux que sécrète la mémoire sociale. Ont été également privilégiées deux fonctions de l’Histoire : la fonction légitimatrice dans le premier cas, celle de l’honneur dans l’autre. Mais les fonctionnements et fonctions peuvent être plus subtils. Dans le cas juif, par exemple, le fonctionnement antisémite selon le mode nazi s’illustre à la façon dont l’inversion opère dans Le Juif Suss de Veit Harlan : le scénario laisse perpétuer l’idée que le Juif Suss a violé la fille du conseiller Sturm, alors que historiquement ce fut le duc qui viola la fille du Juif Suss ; la présence du film, contesté ou non, finit par faire oublier ce que fut l’histoire. La fonction de l’oubli peut être également complexe dans la mémoire juive : F. Raphaël a bien montré que les Juifs alsaciens ont « oublié » les sévices dont ils étaient l’objet dans l’Alsace d’avant 1940 pour ne pas laisser survivre l’idée que pareille situation pourrait se reproduire. Ici, l’oubli exerce une fonction d’exorcisme.

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On peut se demander, pourtant, s’il n’existe pas des oublis d’un troisième type, qui ne devraient rien à la mauvaise conscience ou au service des institutions. Je pense aux oublis de nature esthétique, ou scientifique. Dans l’ordre artistique, par exemple, le créateur se soumet à une harmonie : Shakespeare comme Eisenstein soumettent Jeanne d’Arc ou le cuirassé Potemkine à une discipline de la beauté qui élimine et apure. Le travail de l’œuvre sur la société contribue à lui faire oublier « ce qui a été », et l’analyse historique, qui se donne pour projet de le dégager, est fugace. Un ouvrage chasse l’autre en fonction des progrès de la science historique, alors que Shakespeare et Eisenstein demeurent, enracinant l’oubli de tout ce qu’ils ont omis dans leur œuvre. Mais l’ordre scientifique procède de même, car, en construisant son modèle (en Histoire, il s’entend), il est conduit aussi à élaborer un paradigme harmonieux, un modèle qui élimine, également, et qui, s’il fonctionne, devient théorie en faisant oublier que son élaboration était opératoire, hypothétique, et seulement cela. En Histoire, l’oubli est sans doute, quelles que soient la fonction ou la procédure, la part du travail la mieux partagée.

Notes

[*]

In Communications, n° 49, « La mémoire et l’oubli », 1989, p. 57-66.

[1]

Sur l’islam, cf. Bernard Lewis, History : Remembered, Recovered, Invented, Princeton, Princeton University Press, 1975. Sur les Juifs, cf. Jean Halperin et Georges Levitte (eds), Mémoire et Histoire, Paris, Denoël, 1986 ; nous utilisons ici Henri Atlan. Sur les débuts de l’Histoire en Occident, cf. Bernard Guenée, Histoire et Culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier, 1980.

[2]

Cf. Marc Ferro, L’Histoire sous surveillance, Paris, Calmann-Lévy, 1985 ; rééd., Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1987.

[3]

Ibid.

[4]

Sur le Japon, cf. Harold Wray, Changes and Continuity in Japanese Image of the Kokutai, Hawaii, University of Manoa, 1971.

[5]

Cf. Bernard Lewis, History, op. cit.

[6]

Cf. Marc Ferro, Comment on raconte l’histoire aux enfants à travers le monde entier, Paris, Payot, 1981.

[7]

Sur les Lettons, cf. Andrew Ezergailis, The 1917 Revolution in Latvia, New York, Columbia University Press, 1974.

[8]

Pour faire « oublier » le massacre des officiers polonais à Katyn, les Russes « commémorent » le massacre d’officiers russes et polonais par les nazis à Khatyn, pas loin de là, en Russie blanche.

[9]

Oubli pour oubli, les Polonais anticommunistes, qui écrivent l’Histoire à New York ou à Londres, « oublient » de rappeler que, lors de l’entrée des troupes soviétiques en Pologne en 1944, pour chasser les occupants allemands, leurs dirigeants de Londres furent les seuls du monde « libre » à émettre une solennelle protestation.

[10]

Cf. Mateusz Siuchninski, An Illustrated History of Poland, Warshaw, Interpress, 1979.

[11]

Béatrice Vilatte, « Le parcours de l’oubli, le cinéma allemand depuis 1945 », in Film et Histoire, Paris, Éditions de l’EHESS, 1984.

[12]

Gérard Dedeyan (ed.), Histoire de l’Arménie, Toulouse, Privat, 1981.

[13]

Sur le silence des Allemands concernant la part des Juifs à leur histoire, cf. François Furet, L’Atelier de l’historien, Paris, Flammarion, 1982.

À ces textes, on joindra la lecture de : Christian Amalvi, Les Héros de l’histoire de France, Paris, Phot’œil, 1979 ; Philippe Joutard, Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, Hachette, 1983 ; Pierre Nora (éd.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984.

Pour citer cet article

Marchadour Alain, « Les évangiles. Survol d'un siècle de recherches », Études, 9/2006 (Tome 405), p. 209-219.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2006-9-page-209.htm


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