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Études

2003/3 (Tome 398)

  • Pages : 120
  • Éditeur : S.E.R.

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... euphorie, liesse, gaillardise...

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Xavier Tilliette s.j.

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La subtile définition bergsonienne du rire, ou plutôt du risible (que le philosophe appelait un « impertinent défi jeté à la spéculation philosophique »), du mécanique plaqué sur du vivant, convient à plus d’un incident divertissant, même si l’accès de gaieté qui en résulte n’est guère charitable : ainsi la digne maîtresse de maison qui s’affale après glissade sur son parquet ciré. Le masque des clowns, la pantomime et les gestes saccadés du plus génial des mimes, Charlie Chaplin, répondent parfaitement à ce contraste de sérieux et de flottement, de rigidité compassée et d’agilité soudaine, qui déclenche immanquablement l’hilarité. C’est un robot qui détale, un amoureux qui éternue. La vie est faite de ces menus accidents où la spontanéité s’enraye et la souplesse devient maladresse (comme Kleist l’a observé dans le Théâtre des marionnettes).

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Mais Bergson n’a donné qu’une précieuse indication, et non une théorie générale, du rire à l’éventail si varié — allégresse, euphorie, belle humeur, liesse, gaillardise, et jusqu’à « cette mâle gaieté si triste et si profonde,/que lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer », qui contraste avec le « hideux sourire » voltigeant sur les « os décharnés » de Voltaire. A la lettre, sa définition s’applique au rictus, à la grimace, au lugubre « homme qui rit » de Victor Hugo, aux bastonnades de Guignol qui font trépigner d’aise les tout-petits. Mais il y a mille manières de rire (la jeune fille pouffe et le manant s’esclaffe) et autant de moyens de faire rire, que le langage nous suggère. C’est, dit-on, un privilège des bossus, ou un désavantage de la jaunisse. Pour rire, il suffirait d’inviter la Madelon à nous servir à boire, ou de s’appliquer un sinapisme sur la poitrine (qui fait les gorges chaudes), ou de rencontrer un augure complice. Pascal signale sérieusement que « deux jumeaux font rire par leur ressemblance », c’est la source du comique des sosies, doubles, travestis, déguisements, parodistes, imitateurs… qui repeuple le théâtre de boulevard. A quoi se rattachent le quiproquo, le lapsus, la confusion, la mystification, la gaffe, le gag, qui puisent à l’insondable crédulité humaine. Si le ridicule ne tue plus, du moins est-il bien vivant. Kant, anima candida, s’amusait de la perruque de l’effaré blanchie en une nuit ! La collectivité ajoute à la félicité : on sait que plus il y a de fous… Dans la maréchaussée, un gendarme en goguette suffit à égayer une caserne. Mais le rire, c’est aussi la promesse faite au dernier, et c’est la bonne humeur rendue au savetier. Et si l’on n’est ni savetier, ni Zarathoustra, ni Asiatique, ni dernier, ni Pandore, ni chatouilleux, ni troisième larron, ni bossu, ni sujet au hoquet, on cherchera un partenaire à pincer par la barbichette !

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On conteste aujourd’hui que le rire soit le propre de l’homme. En tout cas, selon le fabuliste : « C’est le plaisir des dieux. Malgré son noir souci,/ Jupiter et le peuple immortel rit aussi./Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire,/Quand Vulcain clopinant lui vint donner à boire. » C’est le rire homérique, qui enfle la moquerie et le persiflage. Car, le plus souvent, on rit aux dépens du prochain, et c’est pourquoi le même fabuliste au cœur tendre avance : « On cherche les rieurs et moi je les évite. » Toutefois, la réaction aux petits travers et aux mésaventures de la vie courante peut être inoffensive et mettre un grain de sel dans la monotonie des jours. La distraction est ainsi un inépuisable ressort comique. Les rois Dagobert font la chanson, Kierkegaard, expert en théâtre, évoque plus d’une fois le libraire Soldin, personnage légendaire de Copenhague si distrait que, entendant une voix masculine dans sa boutique, il questionne sa femme : Rebecca, est-ce moi qui parle ? Il prend aussi pour cible les gens de Mols, ces farfelus et ces rustres du Nord, objets de plaisanteries : par exemple, assis sur un mur, ils se chauffent au soleil, mais ils ont tellement emmêlé leurs jambes qu’ils n’arrivent plus à se dépêtrer, car chacun ne reconnaît plus les siennes. Ou bien, ils se mettent à plusieurs pour aider une grosse branche d’arbre à tremper dans l’étang, en se suspendant au-dessus du vide, mais l’homme du bout de la file veut cracher dans ses mains pour mieux agripper l’extrémité… et tous prennent un bain forcé. Un autre encore vient d’acheter chaussettes et souliers neufs, et il a fêté son emplette à l’estaminet. Allongé au bord de la route, il s’est assoupi ; au charretier qui lui crie de bouger ses jambes qui risquent d’être broyées, il réplique : je m’en moque, ce ne sont pas les miennes ! Ces balourds sont en pleine crise d’identité, comme Gribouille, comme Münchhausen, comme Don Quichotte !

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Le rire, que les éthologues veulent restituer aux singes et autres animaux (et pourtant, quels masques pathétiques lèvent ces physionomies burinées par l’ancestrale douleur ! disait Schelling), est un phénomène multiple qui donne à penser. La mention de Kierkegaard invite à clore ces variations sur une note religieuse. Moins « Dieu aime celui qui donne en riant », ou ridebit in die novissimo, que le souvenir des « fous de Dieu », hassidim, tsaddiks… Ils ont préféré la dérision, être objet de risée, à l’image du Christ bafoué et traité en « idiot », plutôt que saint patenté, canonisé à grands frais. Il arrivait à saint Philippe Neri d’accueillir à quatre pattes ses visiteurs huppés et ahuris. Il s’humiliait ainsi à plaisir. Une tradition vénérable, reprise par Chesterton, veut que le Christ n’ait jamais ri. Ce n’est pas déprécier le rire, certes, quand il est sain, contagieux, convivial. Mais la joie est tout autre chose.

L’humour n’est pas forcément drôle

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L’homme est le seul animal qui sait qu’il va mourir et, paradoxalement, il est aussi le seul animal qui rit. Y aurait-il un lien mystérieux entre ces deux affirmations : se savoir mortel et pouvoir s’en moquer ? Dans cette hypothèse, le rire serait une arme défensive contre le tragique de l’existence. A vrai dire, le rire a de nombreuses fonctions. Il peut être agressif, en blessant et ridiculisant ; il peut être grivois, en transgressant les tabous et interdits corporels ; il peut être destructeur, utilisant la dérision et l’humour noir ; il peut remplir une fonction sociale, en renforçant le lien tribal et la cohésion d’un groupe ; il peut être intellectuel, en ayant recours aux jeux de mots et aux traits d’esprit ; il peut surtout servir de défense contre l’oppression, la persécution, le malheur.

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Car le rire est une arme non seulement contre la sottise, mais aussi contre la censure et le terrorisme intellectuel. C’est la voix des sans-voix, l’arme des désarmés. Toutes les victimes l’ont utilisée, de Socrate au soldat Chveik et… à Charlot. La dérision fait vaciller les puissants : mettre les rieurs de son côté, c’est remporter une victoire. On dit que le ridicule tue, et ce « rire qui ridiculise » porte un nom en France : l’« esprit ». C’est l’aristocrate des rires, né de l’intelligence. Les courtisans ou les intellectuels échangeaient des traits d’esprit comme des balles de tennis, mieux, comme des flèches meurtrières. Petit jeu très prisé par la cour de Louis XIV, comme l’a bien montré Patrice Leconte dans son film Ridicule. Jeu féroce, comme le savait Voltaire, qui priait : « Mon Dieu, rendez mes ennemis bien ridicules ! » Et d’ajouter : « Dieu m’a toujours exaucé. »

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Chaque peuple choisit son arme dans l’arsenal du rire, et si les Français ont choisi l’esprit, les Anglais préfèrent l’humour. Ce dernier est indéfinissable ou « insaisissable » (Paul Valéry). Ce qui n’a pas empêché de nombreuses personnes de tenter l’impossible. Pour William Thackeray, « L’humour est né du mariage de l’esprit et de l’amour » ; et Sacha Guitry de préciser que, « son père est anglais et sa mère latine ». Pierre Daninos y voyait « une plante gaie arrosée de tristesse », alors que Chaplin parlait de playful pain (douleur enjouée). Robert Escarpit, qui consacra un livre à la question, est formel : « Jamais ne se terminera le débat esprit-humour. Molière avait-il de l’esprit ? Voltaire avait-il de l’humour ? Questions oiseuses. Retenons seulement de la généalogie, proposée par Addison, que l’esprit est père de l’humour et que, donc, l’humour c’est l’esprit avec quelque chose de plus. »

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Et, ce « plus » pourrait être la compassion. Si l’humour met en scène une situation, un événement ou un incident qui fait rire, ou sourire, par son aspect incongru et insolite, c’est un rire compatissant. On ne se moque pas de quelqu’un, on rit avec lui de quelque chose. Ce qui est loin d’être le cas de l’esprit, de l’ironie ou de la satire, lesquels ridiculisent, rapetissent et blessent. Max Jacob distinguait « l’ironie, qui vous dessèche et dessèche la victime », de l’humour, « une étincelle qui voile les émotions, répond sans répondre, ne blesse pas et amuse. »

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La tradition de l’humour compatissant traverse toute la littérature anglaise. Les pèlerins de Chaucer, Falstaff de Shakespeare, Bobadill de Jonson, les personnages de Congreve et Sheridan, de Goldsmith et Smollett, de Fielding et Sterne, et surtout la galerie de portraits plus grands que nature chez Dickens : on a l’embarras du choix. Un humour compatissant, sans doute, mais également critique envers soi-même. L’humour anglais est le plus souvent un humour d’autodérision. Comme le dit Vladimir Jankélevitch : « L’humour exige de l’homme qu’il se moque de lui-même, pour qu’à l’idole renversée, démasquée, exorcisée, ne fût pas immédiatement substituée une autre idole. »

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C’est en cela que l’humour autodénigrant se rapproche de la spiritualité. « L’humour est un mélange d’humeur et d’humilité », écrivait François Varillon ; et les plus grands saints — François d’Assise, Thérèse d’Avila, Thomas More, Philippe Neri, François de Sales — pratiquaient cette forme d’humour qui dégonfle l’ego. En tant que démystificateur de nos prétentions et de nos illusions, l’humour religieux est un moyen d’éviter à l’homme de se prendre trop au sérieux.

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L’humour tient une grande place dans le judaïsme — du rire de Sara aux jeux de mots du Talmud —, et l’on a pu parler du rôle pédagogique de l’humour juif, voire de « l’enseignement par l’humour ». Souvent proche des larmes, l’humour juif n’est pas seulement un mécanisme de défense, il a aussi une valeur thérapeutique. On se moque de la misère, de la faim, de la persécution pour conjurer sa peur. Le soufisme également, école spirituelle et mystique de l’islam, possède une dimension humoristique. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel humour. Le rire à travers lequel le soufi rejoint Dieu n’est pas un éclat de rire, encore moins un fou rire, plutôt un sourire. Comme le dit le soufi Hujwiri : « Le rire suprême ne rit point./Terrible est son regard./Abyssal, Son amour. »

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De même, l’humour anglais est « un rire sans rire », qui ressemble plutôt à une sagesse, une philosophie, voire une spiritualité — bref, une approche de la vie. Le fameux English sense of humour est davantage un état d’esprit — les scolastiques diraient un habitus (manière d’être) — qu’une qualité acquise. C’est une attitude de tolérance et de distanciation face aux drames de la vie et aux facéties du destin. Il faut rire pour ne pas pleurer. Non pas béatement, comme Pangloss, pour qui « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », mais en opposant volontairement une philosophie optimiste à la fatalité.

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En fin de compte, l’humour n’est pas forcément drôle, ni facile, ni confortable. C’est une manière de vivre, un art d’exister. C’est un moyen de briser les conformismes, de secouer les automatismes qui régissent nos sociétés en les ridiculisant, et de contester les systèmes, les idéologies et les bureaucraties qui étouffent la spontanéité et la liberté de pensée.

Le rire de Sara

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Pierre Gibert s.j.

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« Sara nie.

– Non, je n’ai pas ri, dit-elle par peur.

Il répond :

– Si tu as ri. ».

(Gn 18,15)
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Au seuil de la Bible, au seuil de l’aventure qui reposera sur la naissance du fils considéré comme l’unique, le seul fils légitime, Isaac, une scène digne de salle de classe ou d’étude, ou de cour de récréation, où le maître relève l’insolence d’un élève qui aurait ri à contretemps : « Sara nie. – Non, je n’ai pas ri ! » Et nie par peur. Mais rire, n’est-ce pas toujours rire à contretemps ? et insolemment ? et tomber finalement sous la menace ? « Non, je n’ai pas ri ! » Mais, entre-temps aussi, vous m’avez inspiré la peur parce que vous m’avez refusé le droit non point de rire, mais de rire parce que votre propos était absurde, ou parce que vous me proposiez de l’invraisemblable. Le rire qui engendre le déni, comme si, tôt ou tard, il perdait toute justesse, toute pertinence, la peur ayant joué son rôle, celui d’empêcher la vie de s’exprimer, de dire non à l’absurde, à l’invraisemblable, pour retrouver son cours normal, celui du quotidien, qui exclut absurdité et invraisemblance sous peine d’être invivable. Comment mènerait-on les troupeaux, planterait-on la tente, se reposerait-on, si l’absurde et l’invraisemblable advenaient ? Et vous voudriez m’empêcher de rire ? Allons ! c’est le seul moyen de retrouver le cours normal des choses, l’ordre normal des âges, de les rappeler à la vérité, cette vérité simplement humaine qui fait rire en silence pour ne point trop s’apitoyer sur la fatalité du sort, ou sur soi-même.

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« Sara écoute à l’entrée de sa tente… Abraham et Sara ont beaucoup vieilli. Sara n’a plus ses règles. Elle rit en silence. » (Gn 18,10c-12a). Et c’est, avec la question, l’argument sans appel : « Pourquoi ce rire de Sara ? Pourquoi se demander s’il lui est encore possible d’enfanter à son âge ? Quelque chose serait trop difficile pour Yhwh ? » (Gn 18,13). Dieu parle de son autorité de Dieu, comme d’autres parlent du haut de leur savoir ou de leurs titres. Mais Dieu est Dieu, ou plus exactement Yhwh : et Il revient toujours, au temps fixé, celui précisément où Sara aura un fils, parce que cela n’est pas trop difficile pour Lui. « Yhwh est revenu voir Sara comme Il l’avait dit. Et Yhwh fit à Sara ce qu’Il avait annoncé. Sara conçut et donna un fils au vieil Abraham, au temps fixé par Dieu… Sara dit : – Dieu m’a fait rire ! Je ferai rire qui l’apprendra ! » (Gn 21,1-6 passim).

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Au tour de Sara de faire rire, mais d’un rire sans menace, sans risque de peur ni de déni. Car il y a vraiment de quoi rire ! Mais plus seulement pour des raisons d’absurdité ni d’invraisemblance, simplement parce que l’enfant est là, qu’il a reçu un nom, Isaac, qu’il a été circoncis par son père. Alors Sara peut rire et faire rire, et dire que c’est Dieu d’abord qui l’a fait rire, parce que la vie a réussi, contre toute vraisemblance et toute raison, plus forte que l’âge et la vieillesse, plus forte que la peur et le déni qu’engendre la peur, et qu’elle a un nom de garçon circoncis, cette vie, Isaac.

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Ainsi passe le rire, du doute et de l’insolence, de la peur et du déni, à la reconnaissance, à sa vérité qui assure la réalité, la réussite de la vie. Et la parole change de camp. Elle n’est plus seule parole de Dieu qui fait trembler. Elle est aussi parole de femme, d’une très vieille femme qui a ri et rit encore dans sa vieillesse et de sa vieillesse, de ce qui lui arrive, et surtout de ce fils impossible qui est là, avec son nom, son histoire, les récits qui nous permettent de rire à notre tour, sur le conseil — sinon l’ordre, maintenant — de Sara : – Je ferai rire qui l’apprendra. Et passe le temps. « L’enfant grandit, est sevré, et ce jour-là Abraham fait un grand festin. Sara voit rire le fils que Hagar, l’Egyptienne, a donné à Abraham. – Chasse-les ! Cette servante et son fils, dit-elle à Abraham. Le fils de cette servante n’héritera pas avec Isaac, mon propre fils ! » (Gn 21, 8-10).

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Il ne faudra pas trop du calme d’Abraham pour apaiser celle qui soudain ne sait plus rire parce qu’un autre a ri, le fils naturel, comme si ce fils arrachait le rire à l’autre fils, le légitime, celui qui porte un nom de rire justement, Isaac. Et cette bonne vieille Sara de perdre le rire, trop les pieds sur terre cette fois — « il n’héritera pas ! » —, crevant, sans rire cette fois, de jalousie.

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Mais le temps passera sur la désolation d’Abraham comme sur la jalousie de Sara qui peut rire, la jalousie oubliée, pour l’éternité, et nous faire entrer dans son rire, nous qui avons appris l’histoire, sans rire d’abord, parce que… parce que… Quoi, au fait ? Les Saintes Ecritures interdiraient-elles de rire ? Mais non, justement, puisqu’en leur début — pas le tout premier début, accordons-le — elles placent le rire de cette vieille femme trop réaliste pour croire n’importe quoi.

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Et l’enfant deviendra homme, et la vieille femme finira bien par mourir, comme tout le monde. Mais comment oublier — ou ne pas imaginer — qu’elle a dû rire longtemps de ce gosse criard, affamé, vigoureux et sûrement rigolard ? Certes, Isaac n’a pas gardé grand-chose de ce rire maternel, avec un père qui l’emmena, jeune garçon encore, en une étrange promenade avec couteau, fagot de bois, mais sans victime de sacrifice. Et comment rire quand on porte le poids d’une vieille promesse, que des jumeaux s’empoigneront dès le sein maternel, et que l’un des deux, trop malin pour l’autre trop fruste, le roulera de cynique façon dans son âge extrême ?

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Qu’importe, il demeurerait l’enfant du rire, celui d’abord d’une vieille femme sans illusion, avant que cette vieille femme n’ait plus qu’à se réjouir de faire rire à son tour. Mais l’enfant est là, la vie a réussi. Alors, pourquoi avoir peur ? Pourquoi mentir ? Pourquoi ne pas rire ?

Le rire à vif

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Catherine Vasseur

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Le rire s’immisce parfois avec bonheur dans l’expression du chagrin. Les cimetières sont, dit-on, les fidèles témoins de ce phénomène. Ce sursis qu’il réclame serait propre à ceux qui savent à quoi ils ont, cette fois encore, échappé. C’est plus que probable.

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Je me rappelle avoir eu un accident de voiture avec ma mère, il y a une vingtaine d’années. C’était sur une route de campagne, en pleine nuit. Il pleuvait des cordes. A un croisement, une voiture déboule. Collision. Une fois ravalée notre stupeur, après avoir constaté que personne n’était blessé et fait la déposition aux gendarmes, nous poursuivons notre route dans l’automobile cabossée, dont une vitre brisée laisse entrer l’eau par rafales. A nos tremblements de froid se mêlent ceux d’une peur rétrospective intense. Et pourtant, nous ne cessons de rire. Avec une gaieté aussi certaine qu’incongrue, comme deux revenantes naviguant dans leur vaisseau-fantôme et qui s’offriraient le spectacle de leur errance depuis un outre-tombe imaginaire. Véritable fiction jouée à la faveur d’un drame dont nous savions qu’il aurait pu être fatal. Et dont nous étions sorties — indemnes.

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Ce rire-là — consécutif à une déflagration — en était en quelque sorte l’écho mimétique. A cela, pourtant, rien d’exceptionnel. Jusque dans ses manifestations les plus banales, le rire relève de l’accident, de l’écart, du dérapage [1][1] Les émissions dans lesquelles les rires sont préenregistrés,.... On éclate, on explose, on se gondole, on se tord de rire. On peut même se dire « mort de rire » — du moins, tant qu’on n’y a pas succombé vraiment, comme il arriva, paraît-il, à une dame lors d’un spectacle de Raymond Devos. On rit parfois au point d’en pleurer, d’avoir le souffle coupé… Ces désordres, qui paralysent les fonctions rationnelles, font aussi goûter aux délices de l’égarement, de l’imbécillité, d’une certaine folie. Tout ce dans quoi chacun redoute habituellement de se perdre.

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Aussi faut-il sans doute, pour s’abandonner sans crainte à de tels débordements, que la menace qu’ils représentent ait été auparavant désamorcée. En des occasions autrement sérieuses, où, justement, ça ne rigole pas. S’être sorti de mauvais pas, sinon indemne, du moins intègre. La mémoire tient l’inventaire de toutes les perditions — périls, passions, souffrances physiques et morales — dont chacun a pu réchapper. A commencer par la venue au monde, cette rupture inaugurale avec la plénitude du rien et du nulle part. Rire consisterait alors à revivre l’expérience de la dépossession, sous une forme théâtrale et métaphorique. A travers ces convulsions, ces mimiques grotesques, il s’agirait de rejouer — et de se jouer de — quelque chose qui a déjà eu lieu et d’en entériner le dépassement. L’être signifierait par là sa souveraineté sur les événements, sa victoire sur son destin.

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Rire implique donc une mise à distance entre soi et l’objet de son rire. Or, c’est par le corps que cette distanciation s’opère. Car, ce qui nous fait rire, en définitive, c’est d’assister à la débandade de nos nerfs et à la ruine de notre quant-à-soi. Une telle indélicatesse vis-à-vis de soi-même ne peut s’exercer qu’avec bienveillance. Pas dans la violence.

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Dans Le Puits et le pendule d’Edgar Poe, le narrateur raconte comment, ligoté sur une planche, il se prend à rire et hurler, alternativement, en regardant une lame incurvée descendre lentement vers sa poitrine. Si la torture est atroce, le rire du héros ne l’est pas moins. Une teneur sadique s’en dégage, qui confine précisément à l’impensable [2][2] On pourra m’opposer le contre-exemple de Fernandel....

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Un autre souvenir me revient. J’étais à la foire du Trône avec ma fille et deux de ses camarades. Je leur propose d’aller voir la « femme-gorille », un numéro « à l’ancienne » aménagé dans un baraquement. Plongés dans le noir, on y assiste à la métamorphose fulgurante d’une femme en épouvantable bête à poils. Au terme d’une transe immobile, la créature — d’abord campée au fond du décor — déchaîne ses pulsions bestiales et se précipite vers les spectateurs au son de percussions frénétiques. A la dernière seconde, une herse tombe sur la scène. La bête l’empoigne et la secoue, dans une rage pathétique et immonde. Pris de panique, nous fuyons à toutes jambes. Une fois dehors, les petits hurlent encore de terreur. Puis nous partons d’un rire bruyant, nerveux, irrépressible. Il se prolonge jusqu’à ce que s’y épuisent la peur et la honte, et que, pour prix de ma perversité à leur égard, les enfants exigent des gaufres à la chantilly…

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En passant ensuite devant les circuits tord-boyaux et autres sièges éjectables, je remarque les visages hébétés de ceux qui en descendent. Puis, en levant la tête, je vois des gens suspendus entre ciel et terre, prisonniers d’un habitacle mû par un mécanisme sourd et aveugle, pieds et bras sanglés — tout comme le condamné à mort d’Edgar Poe. Sous mes yeux, ces homo ludens se transforment alors en pitoyables monstres. Pas ces moutons à cinq pattes qu’on contemplait autrefois au musée Spitzner : leur regard égaré rappelle plutôt celui de singes de laboratoire bardés d’électrodes ou de rescapés d’attentats. Mais, contrairement à ces victimes moins que consentantes, eux ont payé pour rejoindre cet espace insituable dans lequel aucune répartie à leur sort humiliant n’est envisageable. De fait, de là-haut ne me parviennent que des gémissements nauséeux, des cris effarés, mais aucun rire.

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Je comprenais mieux comment nous avions pu rire de notre femme-gorille. Nous avions puisé dans l’énergie formidable que nous avions mise à crier, à courir et à rejeter loin de nous — dans les ténèbres du baraquement — la cause de notre épouvante. En franchissant à rebours le chemin emprunté quelques minutes plus tôt, nous avions tracé une frontière imprescriptible entre l’avant et l’après, entre l’épreuve et son dépassement. Qui plus est, la créature que nous laissions derrière nous devenait la véritable victime de ce complot. Ce dont nous pouvions rire — nous-mêmes —, elle, condamnée à ne jamais se libérer de sa cage, ne le pouvait. Cette grossière mise en scène tendait, bien sûr, vers ce seul but. Plonger les gens dans un obscur cauchemar, et les pousser à s’en délivrer. Une situation exemplaire, en somme, où la peur et le rire s’affirment comme l’apanage de l’humain face à la stupide innocence de la bête. L’évidence s’imposait : ôtez à quelqu’un les moyens de réagir à sa peur et de rire de sa faiblesse, et vous ferez de lui une bête, ou un monstre.

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Rire est un privilège. Le fameux rire de Démocrite tient son caractère emblématique du fait qu’il traduit, chez le philosophe, la capacité de faire valoir sa sagesse tout en veillant jalousement sur son contenu. Et, dans de nombreux mythes, le rire du singe, miroir tendu à l’ignorance, revêt un caractère sacré. Il se pourrait bien qu’en usant de cette faculté dérisoire, en s’adonnant à cette dépense inutile, l’être humain n’ait d’autre ambition que de revendiquer la conscience qu’il a de sa finitude. Et de faire de ce savoir son seul bien, inaltérable et inaliénable.

Le rire, comme une grâce

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Brigitte Fels

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Enfant, je n’aimais pas les clowns. Je ne parvenais pas à comprendre l’excitation des autres enfants. Je n’ai jamais été sûre de ces rires-là. Il me semblait qu’ils mettaient bien du temps à « monter ». Je me demande encore s’ils n’étaient pas forcés, s’ils ne répondaient pas à un excès de docilité. Il est si manifestement attendu que les enfants s’esclaffent ! Ils doivent rire, c’est prévu ; tout au long du spectacle, les apostrophes ne cessent de pleuvoir : « N’est-ce pas, les enfants ? » Et les enfants ont parfois un tel souci de ne pas décevoir ! A ce jour, je ne peux dire encore ce qu’il en est. Je ne sais pas. Pour ma part, je ne pouvais pas cacher mon ennui, et plus encore ma gêne. Je ne connais rien de plus gênant qu’un rire qui doit arriver sur commande. A l’heure dite. Au lieu dit.

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Les comiques pourtant ne manquent pas. Il en est d’excellents. Beaucoup savent s’arrêter avant le dérapage dans la vulgarité. Je me sens pourtant toujours aussi peu attirée. Quand ils me font rire, ça ne dure pas. C’est une fraction de seconde. Mais ce qui suit cette fraction de seconde est tout de suite trop long. J’essaie, avec une certaine bonne volonté, mais aussi une bonne dose de scepticisme que, la plupart du temps, je garde pour moi, puisqu’assez généralement d’autres ont l’air contents. J’en viens forcément à douter de moi-même. Est-ce que je fais partie de la catégorie des gens graves, de ceux qui ne sont pas drôles, qui ne savent pas rire ? Il me semble, au contraire, que j’aime beaucoup rire, et que je ris volontiers. Mais je serais bien en peine de dire pourquoi et comment vient le rire. Sans doute pour rien. Ou pour si peu qu’on l’a déjà oublié quand il naît. Peut-être est-il avant tout une surprise, une heureuse, une merveilleuse surprise. La fabrication lui va mal. Pas de manipulation, pas de manigance, pas de manœuvre. Le vrai rire est un cadeau, une grâce.

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Il aurait plus de parenté avec les chimères qu’avec les ficelles de toute sorte, grosses ou moins grosses. Avec les lubies, les leurres, les elfes, les souffles, le vent. Ce n’est pas pour rien qu’on dit qu’un enfant rit aux anges. Il y a des rires très purs, dont on ne sait ni d’où ils viennent ni où ils vont. Ils sont comme une respiration dans le bonheur d’exister. Ce rire-là n’est pourtant pas le privilège des vies protégées, au contraire. Il est un effleurement que même les plus tristes peuvent avoir ressenti, même les plus éprouvés. Et ceux-là le communiquent qui sont dans ce sentiment aérien d’exister — quoi qu’il en soit, par ailleurs, de la douleur — sans le savoir eux-mêmes. Ce rire-là est une douceur, un accueil, une innocence. Il ne va ni avec le poids des savoirs, ni avec l’inflation de la puissance. Il ignore l’orgueil et la prétention. On le reconnaît. On l’entend. Il n’a pas le même son que les autres. Il vous vient tout simplement, il passe, et c’est comme la célébration très discrète d’un mystère.

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Le vocabulaire connaît bien ces choses, qui qualifie le rire. Celui dont je parle n’est ni gras, ni jaune. Il ne se cache pas sous cape. Il est clair. Chez les adultes, quelquefois, il se tient dans les yeux. Il y danse. Il est plein de gaieté et de tendresse, exempt de méchanceté. Dans les rires fabriqués, il entre bien souvent un ingrédient de méchanceté, même quand cette méchanceté est feinte. Mais il y a des moments où l’on a le droit d’en avoir assez de la méchanceté, même si elle permet de montrer qu’on est un bel esprit. Ce rire est trop naïf même pour être spirituel, au sens profane de ce terme. Quelquefois, il demeure quelque chose de son cristal improbable dans ce qu’on appelle le « doux-amer ». Un vestige, une trace. On ne le fixe pas plus qu’on ne le commande. Ce n’est ni une attitude, ni une réaction. Il est dans l’échappée, inimitable. Il met en échec toutes les contrefaçons.

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Au fond, personne n’est dupe. Pas même les enfants, pour lesquels les adultes déploient souvent tant d’artifices inutiles.

Notes

[*]

Auteur de Et ça vous fait rire !, Ed. du Félin, 2000, 21,19 €.

[1]

Les émissions dans lesquelles les rires sont préenregistrés, ou même celles dans lesquelles tout le monde est sommé de rire de tout et en permanence (Grosses têtes, Ruquier…), n’ont d’autre objet que d’instaurer une dictature de la rigolade, qui n’est qu’un mode machinal de conjuration du vide sur lequel s’érigent de tels programmes.

[2]

On pourra m’opposer le contre-exemple de Fernandel qui, placé dans une situation similaire et sommé d’avouer quelque crime (malheureusement, j’ai oublié le titre du film), se met à rire éperdument lorsqu’une chèvre – l’instrument de sa torture – lui lèche la plante des pieds. Ce rire rendant justement impossible toute élocution, il invalide d’emblée l’extorsion de quelque aveu que ce soit, ce qui est évidemment comique. Mais, outre que l’art de la chatouille n’a que peu à voir avec les horreurs de l’Inquisition, il sert même ici un tout autre propos : attachez une créature particulièrement sensible, chatouillez-là, et vous aurez affaire à un corps parfaitement hystérisé, dépossédé de tout jugement et insensible à vos raisons d’état. Etre chatouilleux est sûrement la disposition la plus extrême en matière de rire, en ce qu’elle ne sollicite plus en lui que ce pur déchaînement du corps.

Plan de l'article

  1. ... euphorie, liesse, gaillardise...
  2. L’humour n’est pas forcément drôle
  3. Le rire de Sara
  4. Le rire à vif
  5. Le rire, comme une grâce

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