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2004/2-3 (n° 56-57)



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Canalisations enterrées, compteurs camouflés, robinets répartis dans les différentes pièces de l’habitation : telle est la configuration moderne du service d’eau à domicile. Dans le monde occidental où il s’est généralisé, l’infrastructure a disparu du regard et le branchement est devenu un équipement de confort minimal, une norme de salubrité du logement. Le particulier ne prend conscience de cette normalisation que lorsque surgit un problème technique ou qu’il doit acquitter sa facture d’eau (Kaika, Swyngedouw, 2000). À l’échelle mondiale, cette situation n’est pourtant pas la norme : dans les villes en développement, la collecte de l’eau continue de se donner à voir. Porteurs d’eau sillonnant les rues, bidons colorés et enchevêtrement de tuyaux à même le sol en sont quelques-uns des signes. Ici ce sont des groupes de femmes « prenant la file » à la fontaine, là des enfants tendant leur récipient sous la fuite providentielle ou provoquée d’une canalisation de fortune.

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L’argument d’égalité de traitement des usagers du service public et la logique d’accession à « l’universel de la modernité » (Graham, Marvin, 2001) dans un processus de construction et d’unification du territoire urbain hérité du schéma occidental qui légitimaient l’unicité du service en réseau ont fait long feu. Vu l’ampleur des moyens à engager dans les pays où tout ou partie de l’infrastructure est à construire, la communauté internationale oriente désormais ses efforts vers la généralisation non plus du branchement individuel pour tous, mais de l’accès à l’eau, par des solutions techniques et gestionnaires préconisées dans les conciles ou expérimentées sur le terrain (Lyonnaise des Eaux, 1998 ; Winpenny, 2003) à grand renfort de recettes masquant parfois des idéologies discutables (Jaglin, 2003). Dans cette perspective, la césure entre les populations « raccordées », titulaires ou bénéficiaires d’un branchement privé, et les autres mérite d’être questionnée, dans la mesure où lui est souvent associée une division sociale et économique (intégrés vs exclus, riches vs pauvres), voire une division spatiale (centres vs périphéries) de la population citadine.

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Ici, nous nous interrogeons sur une situation particulière de mal branchement dans l’agglomération philippine de Metro Cebu (Verdeil, 2003) [1]  Cet article est partiellement issu de la thèse de l’auteur,... [1] , le recours à deux formes de service d’eau dérivées du branchement privé, les bornes-fontaines et la revente de voisinage, qui concerne environ 60 % des ménages non directement raccordés au réseau. Dans la lignée de plusieurs études portant sur le statut, l’efficacité et la crédibilité de ces services collectifs (Étienne, 1998 ; Coing et al., 1998, AFD, 1999), cet article questionne les logiques gouvernant le développement de ces offres et leurs modalités de fonctionnement ainsi que les formes de demande pour l’accès indirect à l’eau du réseau, pour montrer que la présence des branchements collectifs participe au compromis social observé à Cebu autour de l’accès à l’eau. Souvent considérées comme ne relevant pas du service public de l’eau, c’est-à-dire non légitimes et de mauvaise qualité (par leur coût d’accès et la qualité de l’eau), de telles solutions pénaliseraient tant le prestataire officiel, concurrencé dans sa mission par les opérateurs privés informels, que les usagers pauvres, mal servis par ces derniers. On peut cependant nuancer ce discours de victimisation en observant comment les branchements collectifs sont utilisés et pourquoi ils sont appréciés par les usagers, non pas seulement en fonction des seules logiques marchandes, mais aussi à travers leurs impacts sur les pratiques et les tissus sociaux au sein des territoires dans lesquels ils contribuent à faciliter l’accès à l’eau.

À l’aval du réseau : les branchements collectifs à Metro Cebu [2]  L’entité « Metro Cebu » n’a pas d’existence juridique... [2]

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Second centre urbain et économique de l’archipel philippin, en forte croissance depuis les années 1980, l’agglomération de Metro Cebu compte en 2000 quelque 1,5 million d’habitants, répartis sur sept villes entourant la capitale régionale Cebu City. Plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté et jusqu’à deux fois plus si on parle des ménages sans titre de propriété foncière ou squatters, souvent assimilés aux « pauvres » (Etemadi, 2001). Le bas niveau d’équipement (eau, assainissement, déchets) et l’insalubrité sont pour ces communautés des enjeux cruciaux. Les huit communes sont réunies, pour la gestion de l’eau, au sein du Metropolitan Cebu Water District (MCWD), une entreprise publique locale indépendante chargée de la production et de la distribution d’eau. Population et activités économiques sont concentrées dans la plaine côtière, selon un axe structurant nord-sud qui est également l’ossature du réseau d’eau. MCWD dessert à domicile à peine 30 et 40 % de la population. En effet, le réseau est trop peu développé pour couvrir l’ensemble de l’agglomération (Figure 1) et les quelque 60 000 branchements privés fonctionnels sont inégalement répartis entre les communes. Faute d’une production suffisante, l’approvisionnement dans les quartiers équipés est rationné et MCWD est parfois contraint de refuser, pour raisons techniques, des demandes de raccordement.

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À défaut d’accéder au service domiciliaire, la majorité des ménages s’approvisionne en eau grâce à des solutions dites alternatives au branchement privé. Les plus répandues sont les puits domestiques, présents dans presque tous les quartiers et presque toujours gratuits : 90 % des ménages interrogés disent en avoir un ou plusieurs dans leur voisinage immédiat. Les branchements collectifs en réseau constituent la seconde catégorie d’alternative : plus de 60 % des ménages non branchés au réseau utilisent l’eau d’un abonné privé, celle d’une borne-fontaine ou les deux pour tout ou partie de leur consommation. Ils doivent se déplacer vers un point d’eau ouvert à des utilisateurs multiples (service collectif). Dans la plupart des cas, ils y achètent l’eau à des clients directs de MCWD, en l’occurrence des abonnés privés et des associations de fontaine. L’eau fournie au branchement « public » de la borne ou au branchement privé chez l’abonné sort du tuyau (service en réseau) : produite et traitée par le Water District, elle transite par le réseau central, ce qui lui garantit une certaine potabilité. La revente de voisinage concernerait, selon deux études locales, 30 % du marché potentiel de MCWD (abonnés revendant de l’eau). Contrairement à nombre d’autres cas urbains africains ou asiatiques (Shugart, 1991 ; Jaglin, 1995 ; Morel, Verdeil, 1996), les bornes-fontaines sont en revanche très peu développées et concentrées dans des sous-quartiers centraux densément peuplés : de même que la livraison par portage à domicile, présente presque uniquement dans les quartiers isolés ou insulaires, elles ne profitent qu’à moins de 10 % des ménages dans l’agglomération.

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Techniquement dépendante du réseau, donc de la responsabilité du prestataire public en amont, l’offre en branchements collectifs renvoie aux pratiques de ce dernier vis-à-vis des opérateurs qui assurent à l’aval l’interface avec les usagers finaux. La position du Water District à l’égard de cette offre est ambiguë : d’un côté, il maintient en place un programme social de bornes-fontaines alors que la plupart des Districts du pays les ont progressivement éliminées, tout en fermant les yeux sur l’activité, théoriquement illicite, de revente d’eau par un nombre non négligeable d’abonnés. De l’autre, ses discours et pratiques — éventuellement contradictoires — dénotent la défiance envers ces services. Ainsi, les professionnels de MCWD, dont la vocation est de fournir des services d’eau modernes (en réseau et à domicile), se désintéressent tant des puits publics, dont la présence est pourtant massive dans l’aire de service, que des branchements collectifs urbains, car ils ne sont pas reconnus comme faisant partie de leurs attributions. La revente de voisinage est totalement passée sous silence et les bornes-fontaines sont considérées par ces professionnels comme un équipement pour le milieu rural, rustique, indigne de leur savoir-faire et, qui plus est, non rentable car destiné aux « pauvres ».

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Cette attitude a en partie des raisons historiques, liées à la réforme du secteur de l’eau potable intervenue aux Philippines dans les années 1970 et dont le but affiché était d’étendre la couverture en « services d’eau adéquats » à l’ensemble de la population. Afin de rattraper le retard en infrastructure et de rendre les services plus efficaces et plus réactifs aux contextes locaux, la réforme a appuyé le développement de trois filières ou niveaux d’accès à l’eau, correspondant à une segmentation territoriale et à une répartition des rôles entre agences centrales de tutelle et entités gestionnaires locales. À côté des services modernes en réseau prévus dans les centres urbains et gérés par des Water Districts [3]  La « loi sur les services d’eau provinciaux » (Provincial... [3] (Blokland et al., 1999), ont été institutionnalisés des services intermédiaires comme les mini-réseaux pour une desserte collective des bourgs et zones semi-rurales (Tableau 1). Pourtant novateur, ce schéma a entériné des pratiques institutionnelles néfastes : une apparente clarification des rôles masquant certains chevauchements fonctionnels, un fort cloisonnement entre les filières qui rend difficile l’appréciation globale du taux d’accès à l’eau dans le pays (Tableau 2). Il en résulte également une absence de coordination locale alors qu’au sein même des aires urbaines coexistent souvent des types de peuplement variés et des services d’eau relevant simultanément des trois filières. Ceci se vérifie à Cebu, tant dans le recensement des équipements que dans l’ignorance mutuelle qu’entretiennent les acteurs publics, District et communes notamment, à ce sujet. La mauvaise presse faite aux branchements collectifs (non rentables, synonymes de mauvais service pour l’usager) doit aussi s’interpréter dans cette perspective.

Tableau 1 - Les trois niveaux de services pour un « accés adéquat » à l’eau potableTableau 1
Tableau 2 - Le taux d’accès à l’eau potable selon diverses sources (% de la population)Tableau 2

Image, philosophies et fonctionnement des services collectifs en réseau

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Malgré les critiques qui pèsent sur eux, les deux types de services collectifs continuent d’exister et constituent une offre à part entière et ce, avec l’appui du District pour les bornes-fontaines et son acceptation de fait pour la revente de voisinage puisqu’il ne développe aucune politique répressive à l’égard des abonnés revendeurs. Ce flottement de MCWD laisse une certaine marge de manœuvre aux opérateurs de ces services — qui ne se revendiquent pas tous comme tels — et a des incidences en aval sur les pratiques et perceptions de ces modes d’approvisionnement par les usagers eux-mêmes. De là vient l’originalité de ces deux formes d’accès indirect à l’eau du réseau public à Metro Cebu.

Redistribution d’eau aux branchements privés, de la revente au partage

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Il est difficile au Water District d’identifier les revendeurs et d’estimer l’offre « revente de voisinage » en termes de volumes revendus. Contrairement à d’autres Districts comme ceux desservant les villes de Zamboanga ou Davao qui ont instauré une tarification spéciale pour ces clients dits « semi-commerciaux », MCWD ne dispose pas des moyens techniques ou commerciaux qui lui permettraient de distinguer les différents types de clients. Tous remplissent au départ le même formulaire d’abonnement, qui ne spécifie pas le nombre de personnes à desservir, ni n’oblige à s’équiper d’un compteur adapté, par son diamètre, à la nature des consommations prévues (volumes et débits nécessaires). La règle du branchement (compteur) unique par « unité résidentielle » s’applique à tout abonné, qu’il s’agisse d’une famille de cinq personnes ou d’une société immobilière gérant un immeuble de cinquante appartements, seule enregistrée comme cliente du District. Cette clause, associée à la grille tarifaire reposant sur une structure progressive par tranches, est censée dissuader les abonnés de devenir revendeurs car ils s’exposeraient à payer des factures d’autant plus lourdes qu’ils auraient une activité de revente importante.

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Cet argument invoqué par le District et qui est, de fait, sa seule action pour prévenir la revente, pose cependant question. D’une part, l’extension de la revente (plus de 40 % des usagers non raccordés y ont recours, cf. infra) montre que la « menace » tarifaire n’a pas les effets incitatifs attendus et n’empêche nullement l’utilisation non privative des branchements privés. D’autre part, il est aujourd’hui reconnu que la progressivité des tarifs est loin de garantir une redistribution équitable en faveur des petits consommateurs, en tout cas si elle ne s’accompagne pas d’un accès facilité au raccordement qui diminuerait mécaniquement la revente d’eau par des abonnés. À Cebu comme ailleurs, la dépense initiale — correspondant aux travaux de raccordement et à la location du compteur — constitue souvent un obstacle majeur à l’abonnement des ménages à faibles revenus et sans capacité d’épargne. Le fait qu’il n’y ait aucune forme de subvention au raccordement (étalement du coût sur quelques mois, système de crédit adapté, etc.) entretient donc une demande pour la revente chez des clients potentiels qui ne peuvent se raccorder individuellement, pour qui l’achat quotidien au détail est par ailleurs plus adapté à la nature des revenus qu’une facture fixe.

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L’accès à l’eau chez un abonné est la plupart du temps une transaction payante. Certains exercent la revente comme une véritable activité à but lucratif, notamment lorsque leur localisation relativement isolée d’autres abonnés les place dans une situation de monopole de fait auprès des habitants du voisinage ou de petits porteurs motorisés qui viennent s’approvisionner chez eux avant de faire leur tournée de livraison dans le quartier. Mais souvent la revente est pratiquée dans un esprit sensiblement différent, celui du « bon voisinage », où l’impératif invoqué d’aider ceux qui n’ont pas de branchement n’est pas exempt de la recherche d’un certain prestige et d’une forme de contrôle social. S’ils dénoncent parfois des abus, les usagers disent aussi dans leurs témoignages qu’ils admettent que par leur achat, ils contribuent au nécessaire paiement de la facture : si l’eau était coupée pour impayés, ils en seraient eux aussi pénalisés. Certes, les tarifs pratiqués sont relativement chers par rapport à d’autres modes d’approvisionnement (puits gratuits et bornes-fontaines). Mais ils sont aussi très homogènes dans l’ensemble de l’agglomération : le prix se forme moins par un véritable ajustement marchand que dans une logique de juste rémunération du service rendu. C’est une originalité de la « revente » à Cebu qui ne s’aligne pas sur le profil qu’on lui assigne généralement, à savoir un service très cher opéré par des petits opérateurs aux motivations mercantiles (Katko, 1991 ; Crane, 1994). Car l’accès au branchement « privé collectif » devient aussi le lieu, aux deux sens du terme, de rapports sociaux différents, entre voisins plus qu’entre vendeurs et clients, dans un territoire incertain entre l’espace privé de la maison et l’espace public de la rue.

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Cette forme de socialisation est particulièrement nette dans le phénomène de partage d’un branchement, notamment quand des usagers ont accès gratuitement à un branchement privé (10 % des cas) ou sortent du cadre de la revente au détail (au récipient). L’accès à l’eau est alors un élément parmi d’autres de la vie commune au sein d’un même logement, par exemple sur un compound familial — parcelle occupée par différentes branches ou générations d’une même parentèle — ou dans une maison occupée par un propriétaire et ses locataires. Ils utilisent le même branchement pour l’eau, souvent aussi pour l’électricité. L’un des ménages (propriétaire ou occupant principal) paie la facture, tandis que les autres ont accès aux équipements en payant une part de la facture (fixe, au prorata du nombre de personnes, etc.) ou moyennant un forfait mensuel ou annuel qui masque la part exacte consacrée à l’eau (loyer « tout compris », logement et « charges »). Leur contribution peut aussi être un revenu rapporté aux parents ou des services rendus à la famille qui met à disposition le branchement. Bien privatif, celui-ci devient, en tant que commodité partagée, un équipement « semi-collectif » fournissant l’eau potable du réseau à un ensemble démultiplié d’usagers.

Les bornes-fontaines, contradictions dans la politique sociale du Water District

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Au contraire de la revente de voisinage, les bornes sont une offre à la fois réglementée et subventionnée, officiellement — quoique timidement — intégrée à la politique du District. Démantelées dans la plupart des villes ou transformées en branchements privés, les bornes-fontaines ont été conservées par MCWD, en partie grâce à la politique de partenariat social de la Municipalité de Cebu City à la fin des années 1980 (Etemadi, 2000). Le programme social des Communal Water Associations a permis de doubler, en dix ans, le modeste parc hérité de la période antérieure et de le développer, plus récemment, en dehors des quartiers centraux. En 2000, on recense dans les fichiers de MCWD un peu plus de 200 bornes, branchements publics collectifs destinés à l’approvisionnement en eau des populations « défavorisées », notamment des « squatters » qui, faute d’un statut foncier justifiable, ne peuvent prétendre au branchement individuel. Les principes fondateurs du programme sont la délégation de gestion des installations à des collectifs d’usagers, appelés « associations », et le subventionnement de l’eau.

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Groupement volontaire de ménages désignant leurs représentants selon des règles pseudo démocratiques, les associations, clientes en nom collectif de MCWD, paient la facture mensuelle grâce aux fonds collectés en revendant l’eau au détail à leurs membres. Cependant cette relation contractuelle est inaboutie : les associations n’ont de fait aucune existence légale, ce qui les prive des moyens d’asseoir leur légitimité — comme l’accès au crédit bancaire ou la possibilité d’intenter une action contre le District en cas de problème. En retour, le District n’a aucun recours contre elles sauf la coupure du service, qui pénalise souvent tout un groupe dont seuls les responsables sont fautifs. Sur un plan plus pratique, alors que ce programme est supposé appuyer la structuration communautaire des quartiers, un seul ingénieur, mal formé à ce travail qui plus est, est assigné par MCWD pour aider les usagers à trouver les financements initiaux (pour payer le raccordement) et à pérenniser les associations. Ainsi, le statut des recommandations du District sur la gestion des associations (Implementing rules) est flou, celles-ci étant considérées tantôt comme des prescriptions à suivre à la lettre, tantôt comme de simples indications que chaque association peut appliquer à sa façon.

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Ceci se traduit notamment dans la composition des associations et leur gestion des bénéfices. En principe, elles peuvent compter de trente à soixante ménages membres, seuls censés utiliser la fontaine s’ils acceptent de s’en occuper régulièrement (être fontainier à tour de rôle, nettoyer, assister aux réunions obligatoires, etc.). Les revenus tirés de la vente doivent être réinvestis dans d’autres projets servant l’intérêt « de la communauté des membres ». Dans les faits, la plupart des associations ont à la fois un nombre de membres plus réduit et une clientèle beaucoup plus large. La logique est simple à comprendre : accepter à la borne des usagers non membres de l’association permet d’augmenter sensiblement l’assiette des revenus, alors que les bénéfices générés par la vente d’eau sont partagés entre les seuls membres. En définissant les associations comme un « club », le District a de fait favorisé une certaine privatisation des branchements « publics » destinés à une communauté de membres plutôt qu’à une communauté de vie et de quartier. Accusées par MCWD de détournement d’argent ou de mauvaise gestion, les associations font-elle autre chose que d’assimiler cette formule de club lorsqu’elles décident de redistribuer à leurs membres les profits réalisés, sous forme de dividendes ou d’aides en nature (à la rentrée de classes, à Noël, pour une hospitalisation ou un décès) ?

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Cette socialisation des bénéfices pratiquée par une majorité d’associations à Cebu est particulièrement originale. En payant l’eau à la fontaine, les usagers paient aussi, indirectement, pour avoir accès aux « services » offerts par l’association : ici une forme de caisse d’épargne ou de mutuelle ouverte aux seuls membres ; dans certains cas, l’accès aux espaces sanitaires où l’on peut se doucher ou faire sa lessive. Dans un environnement insalubre et à forte densité humaine, ces installations sont très prisées, y compris par les usagers non membres, et même lorsqu’ils doivent payer le prix fort : certaines associations, soucieuses de protéger leurs avantages, pratiquent à leur encontre des tarifs majorés (jusqu’à 25 % plus cher pour un seau d’eau ou une douche).

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Paradoxalement, cette « dérive » que stigmatise le District n’est possible que parce que les associations réalisent des bénéfices et ce, grâce à la subvention qu’il leur accorde, gage de sa politique en faveur des populations défavorisées. Les associations paient en effet, pour la consommation mesurée au compteur, de 40 à 70 % moins cher qu’un abonné privé, à concurrence de 172 m3 mensuels au-delà desquels l’eau est payée au tarif maximal (35 m3 pour un privé). Plus de 40 % des associations dépassent ce niveau de consommation, preuve que la demande aux bornes est forte et qu’en y répondant, elles risquent de perdre le bénéfice d’une facture subventionnée. En moyenne cependant, selon le niveau de subvention applicable, la facture payée au District ne représente qu’entre 15 et 30 % des revenus tirés de la vente au détail. Ainsi, même en comptabilisant des frais d’entretien et de fonctionnement, il reste toujours aux associations des marges nettes relativement importantes qu’elles utilisent sans état d’âme à diverses fins, y compris la redistribution aux membres.

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Le point critiquable dans ce dispositif est le sort réservé aux usagers finaux, clients des associations subventionnées. Les tarifs aux abonnés privés et associatifs ont augmenté régulièrement depuis dix ans, dans un souci légitime de meilleur recouvrement des coûts et d’amélioration de la qualité du service. MCWD a donc amendé ses recommandations pour répercuter cette hausse sur les prix de revente aux fontaines — les tarifs préconisés sont, de fait, à peu près appliqués par les associations — de telle sorte qu’entre 1996 et 1999, le bidon classique de 20 litres est passé de 0,65 à 1 Peso [4]  Soit 0,025 USD le bidon de 20 litres (ou 0,15 FF) au... [4] . Cette évolution semble ainsi plus répondre à une logique de simplification (on peut payer avec une pièce de monnaie) qu’à une volonté d’établir un « juste prix » : rapporté au prix par mètre cube, ce tarif correspond à une augmentation de 50 %, ce qui apparaît hors de proportion avec le pouvoir d’achat de la population cible de ce programme et injuste par rapport aux hausses annuelles de 5 à 15 % imposées aux abonnés. Les usagers des bornes-fontaines subissent donc plus les effets de la hausse tarifaire qu’ils ne bénéficient effectivement de la subvention ; mais alors que les membres récupèrent indirectement une partie de cette dépense accrue, les ménages non membres des associations sont eux doublement pénalisés. Le mode de péréquation adopté ici ne suffit pas à instaurer un véritable mécanisme d’équité favorisant l’accès des pauvres à l’eau.

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En dépit de leur visée sociale, délégation de gestion aux associations de fontaine et subventionnement portent en eux des contradictions et zones d’ombre qui nuisent au développement de cette offre en branchements collectifs publics. Cela entache également la crédibilité de l’engagement social du District. D’autant plus qu’il est tentant de relier, sur le plan économique, sa critique de la non rentabilité des bornes-fontaines et sa tolérance envers les abonnés revendeurs et d’y voir une raison de l’inégal développement des deux services collectifs en réseau. En effet, en ne sanctionnant pas la revente de voisinage, il préserve l’existence d’abonnés gros consommateurs qui génèrent des factures élevées. Dans le même temps, il ne développe les bornes que sous la pression d’une demande de plus en plus importante des usagers, si possible avec l’appui d’organisations non gouvernementales cautionnant les associations. Si l’on disposait des données pour établir ce calcul, ne verrait-on pas que les revendeurs constituent une niche commerciale plus rentable que les bornes-fontaines subventionnées ?

Usages et usagers des branchements collectifs : pratiques et appropriations sociales

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L’argument de la non légitimité des branchements collectifs exprimé par les tenants de l’offre officielle est aussi contestable que celui relatif à leur mauvaise qualité de service : l’eau délivrée à ces points d’eau est la même que celle dont dispose l’abonné privé et le service soumis aux mêmes problèmes techniques de pression ou d’irrégularité liés aux contraintes de production de MCWD. Une partie de la dépense en eau des utilisateurs indirects du réseau revient, en outre, au prestataire public. Doit-on les considérer comme des « sous branchés » parce qu’ils ont à se déplacer et paient plus cher qu’un branché (au coût par mètre cube) ? Pour apprécier cette caractérisation, on s’est interrogé sur le point de vue des usagers sur ces services et la façon dont ils les utilisent dans leurs pratiques quotidiennes.

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À la question des améliorations souhaitées dans son dispositif d’accès à l’eau, près d’un usager non branché sur deux répond qu’il souhaiterait bénéficier d’un branchement privatif, mais ajoute qu’une telle évolution est assez peu probable dans un avenir proche. Deux raisons sont avancées. D’abord, les capacités financières des ménages : le coût du raccordement reste hors d’atteinte pour beaucoup d’entre eux et, même s’ils dépensent en moyenne plus en micro-dépenses journalières cumulées que ce qu’ils paieraient pour la même consommation mensuelle facturée, le principe de la facture périodique est mal adapté à leur gestion budgétaire. Ensuite les limites éprouvées de l’action publique — celle de MCWD ou des autres autorités locales — à résoudre les blocages économiques, administratifs ou fonciers qui contraignent l’accès au service domiciliaire. Cette attitude réaliste se retrouve dans l’appréciation positive portée par trois ménages sur quatre sur leur situation en matière d’approvisionnement en eau, les cas de franche insatisfaction émanant de ménages particulièrement affectés par une pénurie de point d’eau dans leur voisinage. La facilité à trouver des points d’eau assez nombreux pour être en moyenne toujours assez proches des habitations est en effet la principale explication au fait que la « corvée d’eau » souvent dénoncée est, à Cebu, minimisée et vécue par les usagers comme une tâche quotidienne tolérable. Dans cette optique du « faire de nécessité vertu », comment s’effectuent les choix pour les branchements collectifs ?

Préférences et déterminants de la demande pour les branchements collectifs

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L’enquête réalisée [5]  Cette enquête a été réalisée entre mars et juillet... [5] à Cebu visait à établir une typologie rendant compte de la diversité des pratiques d’alimentation en eau des ménages n’ayant pas de branchement privé, en fonction de la nature des usages selon les modes utilisés, de leur fréquence d’utilisation et de la configuration de l’offre dans un périmètre équivalent au « voisinage » plus ou moins étendu dans lequel chaque ménage considère qu’un service est accessible, donc utilisable, ou non. Elle a permis d’établir l’existence de cinq types de demande, ou groupes d’usagers ayant des comportements de choix pour l’eau similaires. Deux groupes, soit près de 40 % des usagers non branchés, n’utilisent pas les branchements collectifs en réseau, parce que ceux-ci sont trop éloignés, voire inexistants dans leur quartier. Ils recourent alors à des petits porteurs livrant l’eau directement à leur domicile ou, pour la plupart, vont à un puits collectif utilisé pour tous les usages.

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Les trois autres groupes d’usagers « mal branchés » ont, eux, la possibilité d’utiliser l’eau du réseau obtenue à un robinet public ou privé situé dans des zones où les canalisations — et les branchements — sont accessibles à une centaine de mètres des habitations [6]  Au contraire des « normes » valant dans d’autres contextes... [6] (Figure 2)

  • dans le premier groupe (8 %), les ménages choisissent d’utiliser une borne-fontaine de leur voisinage : deux tiers pour tous les usages, les autres principalement pour l’eau potable, en association avec un puits collectif pour les usages moins nobles (lessive, toilette, etc.). L’achat d’eau à un voisin raccordé est marginal, voire occasionnel. Dans ce cas où bornes-fontaines et revente coexistent, la préférence pour les premières est manifeste (cf. infra) ;

  • dans le second groupe, fort de 38 % des usagers, se fournir chez un abonné est la pratique dominante : la moitié utilise cette eau pour tous les usages, l’autre seulement pour la boisson et la préparation des repas, complétant alors son approvisionnement à un puits collectif. Une petite partie d’entre eux connaît une fontaine située à proximité, mais dit ne l’utiliser que rarement ou jamais ;

  • le troisième groupe, plus restreint (15 %), caractérise ceux qui utilisent régulièrement un puits privé pour les usages qui ne nécessitent pas une qualité « potable » et, pour la moitié d’entre eux, également pour l’eau potable. Ils n’utilisent en revanche jamais de borne-fontaine, à peine plus la livraison ou les puits collectifs, un usager sur deux de ce groupe portant sa préférence sur la revente de voisinage pour compléter son approvisionnement en eau potable.

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Sous contrainte d’offre, un usager peut ne pas avoir accès à l’un ou l’autre des branchements collectifs : dans le cas du groupe 3 et d’une majorité du groupe 2, le choix se fait entre le branchement collectif privé et un autre mode d’approvisionnement (ou plusieurs). Lorsque l’offre micro-locale est telle qu’il y a possibilité de choix entre la borne et la revente, on constate que ces deux services ne sont pas substituables l’un à l’autre (groupe 1). Dans ces deux situations de choix, les critères de segmentation [7]  L’étude des critères de segmentation ou déterminants... [7] de la demande fournissent des éléments de réponse sur la relation entre caractéristiques de ces services, motivations et profils des ménages.

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D’abord, l’hypothèse d’une segmentation socio-économique, validée entre ménages branchés et non branchés, est nettement moins probante entre ces derniers. D’une part, les variables d’aisance matérielle (mesurée par un « index de pauvreté » ad hoc, évaluant les variations de richesse des ménages au moyen de leurs biens et équipements domestiques), de statut foncier (propriétaires vs squatters) et d’ancienneté de résidence n’ont qu’un effet marginal sur les comportements des utilisateurs. Certes, les ménages utilisant principalement les fontaines sont en moyenne plus « pauvres » et plus souvent squatters que les autres. Mais les clients de la revente de voisinage appartiennent, eux, à tous les niveaux socio-économiques, y compris les plus bas. D’autre part, la variable « prix » (qui peut inclure une modalité « gratuit ») n’a pas d’influence significative avérée sur le choix ou le rejet de tel mode d’approvisionnement. Ainsi, dans le cas particulier des branchements collectifs, l’écart de tarif entre le revendeur et la borne (100 Pesos par m3 contre 65) n’est pas une raison suffisante, ni statistiquement fondée, pour justifier du choix de la seconde contre le premier. Il s’agit moins là d’une absence pure et simple du rôle du prix que du fait qu’il intervient secondairement dans les choix, et surtout en interaction avec les autres caractéristiques des modes dont peut disposer un ménage.

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Ces autres caractéristiques des services fournissent effectivement une « explication » plus ferme de la formation des demandes. La qualité de l’eau est l’attribut le plus discriminant : il a l’effet le plus important sur la préférence d’un point d’eau par rapport à un autre dans un contexte de choix donné. Dans le groupe 3, une partie des ménages qui disposent d’un puits privé (gratuit et à domicile) considère que sa qualité n’est pas suffisante et va donc chez un revendeur pour acheter l’eau de boisson. Ceux des groupes 1 et 2 utilisent aussi l’eau du réseau pour sa qualité, mais certains d’entre eux estiment qu’ils n’ont pas forcément besoin de cette qualité, qu’il faut payer, pour les usages non potables : c’est ce qui les pousse à aller à un puits collectif. L’accessibilité est également un critère de choix fort, dont la signification varie en fonction du service à choisir : mesure de distance, elle est aussi un indicateur de la commodité d’accès au service, qui inclut la nécessité ou non d’un déplacement au point d’eau, l’effort à fournir et la relation « sociale » nouée avec le prestataire du service. Acheter de l’eau chez un abonné à trente mètres peut ainsi être (vécu comme) plus astreignant que d’aller chez un voisin situé à soixante mètres, mais qui est un ami.

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Les autres attributs ont une incidence plus faible, sinon mineure, sauf dans le cas des fontaines : c’est le seul mode d’approvisionnement dont plusieurs variables concourent simultanément au choix (corrélation positive), y compris le prix. Comme il est difficile de penser que « plus le prix augmente, plus on choisit la fontaine », qui serait l’interprétation de ce résultat dans une analyse « toutes choses égales par ailleurs », il faut comprendre les déterminants du choix pour les bornes-fontaines de façon plus globale, en revenant à la philosophie du programme des bornes-fontaines et à la manière dont les associations se la sont appropriée (restriction du nombre de membres, partage des bénéfices, cf. supra).

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Les regards croisés des utilisateurs membres et non membres des bornes-fontaines sur cette offre sont à cet égard très instructifs. Alors qu’aucun membre ne trouve à s’en plaindre, une partie des non membres en est insatisfaite. Le critère principal avancé est la mauvaise accessibilité de la borne. De fait, les non membres habitent plus loin de la fontaine et parcourent une trentaine de mètres jusqu’au point d’eau, pour seulement une dizaine pour les membres. Cette distance, a priori dérisoire, se double cependant d’une distance « sociale » liée au membership et déterminante pour l’usage de la fontaine. Les non membres sont hors du « champ de vision » qui constitue l’aire de voisinage que les membres considèrent comme leur espace commun ; ils sortent du champ de « surveillance mutuelle » que ceux-ci entretiennent entre eux. Les membres, qui ont des liens privilégiés dus notamment à leurs origines familiales ou régionales, leur opposent une forme de méfiance, sinon de rejet : résidents plus récents dans le quartier, ils ne sauraient prétendre à entrer dans le « pacte » qui les a conduit, eux, à s’organiser pour établir et faire fonctionner l’association. Ainsi, ce qui constitue à la fois le moteur et le ciment de leur organisation communautaire impose une nouvelle forme de division sociale au sein du quartier (Berner, 1997), entre les membres qui se réservent les avantages de « leur » borne, en particulier le partage des bénéfices, et les non membres. Dès lors, l’« inaccessibilité » de la borne et l’insatisfaction tiennent moins à des critères objectifs (la distance à parcourir) qu’au sentiment d’exclusion de ce groupe soudé autour de la borne, symbole d’un espace socialement approprié.

Cebu, Philippines : quartier Looc, Mandaue, borne-fontaine, 2000
(photo : V. Verdeil)
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Cette insatisfaction n’est toutefois pas suffisante pour rejeter la borne et lui préférer un revendeur du voisinage, sauf occasionnellement en cas de coupure momentanée du service. Elle permet quand même de comprendre pourquoi ces usagers non membres n’utilisent la borne ni régulièrement, ni pour tous les usages : ils se limitent à la satisfaction des besoins en eau de boisson, gardant les puits collectifs gratuits pour les usages non potables. Ils dénigrent aussi la qualité de l’eau chez le voisin abonné qu’ils doivent parfois utiliser ou qu’ils utilisaient avant l’installation de la fontaine (corrélation négative entre cette variable et la satisfaction pour la fontaine). En neutralisant les effets croisés entre variables, il ressort que ce qui est critiqué n’est pas directement la qualité de l’eau (eau traitée du réseau), mais le fait de devoir utiliser le voisin en complément de la fontaine, c’est-à-dire encore une fois de se voir dénier l’accession au statut de membre. De fait, l’offre en bornes-fontaines est trop restreinte pour analyser plus finement les situations de choix entre les deux formes de branchements collectifs. L’analyse des déterminants, en révélant ce pouvoir de polarisation des bornes (constitution du groupe 1), suggère cependant le rôle qu’elles pourraient jouer comme concurrentes de la revente de voisinage si elles étaient plus développées — ce qui permettrait également de limiter l’affluence à chaque borne pour en faciliter l’accès et la gestion sociale.

Les branchements collectifs, enjeux et opportunités

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L’analyse de la demande aux branchements collectifs confirme un résultat valable pour l’ensemble de la population non raccordée au réseau : la satisfaction des ménages est d’autant plus forte que ceux-ci peuvent choisir entre différents modes d’approvisionnement, mais décroît quand le compromis qualité/accessibilité/tarif (ou dépense) réalisé entre ces services n’est pas optimal. Les utilisateurs occasionnels des bornes-fontaines sont ainsi soumis à un surcoût car ils doivent payer le bidon plus cher chez le revendeur qu’à la borne : ils sont en moyenne plus insatisfaits que les clients des revendeurs qui complètent leur approvisionnement à un puits gratuit, pour lesquels le surcoût existe (se déplacer au puits et en rapporter les volumes d’eau importants dédiés à la lessive) mais ne correspond pas à une dépense monétaire. Les usagers réguliers des bornes trouvent quant à eux ce compromis dans l’argument de l’appartenance à la communauté des membres, manifestement supérieur à la stricte considération de la dépense.

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Un autre résultat concerne le rôle positif des formes dérivées de redistribution d’eau du réseau sur la formation d’une conscience sanitaire. Par la différenciation des usages, les ménages montrent qu’ils choisissent délibérément l’eau du réseau quand ils veulent, pour boire ou préparer la cuisine, une eau de qualité limitant les risques de maladie. Certes la consommation spécifique aux branchements collectifs est faible (en moyenne 23 litres par jour par personne chez le voisin et 17 à la borne-fontaine, moins quand les usagers n’y consomment que l’eau potable). Mais, au total, six ménages non branchés sur dix consomment l’eau traitée par le District. Cet impact sanitaire lié à l’offre en branchements collectifs ne doit donc pas être négligé, tant dans la satisfaction exprimée par les usagers que dans l’appréciation générale de la portée des équipements publics et la réévaluation du taux de desserte.

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Nous avons enfin vu comment le statut du branchement se brouille lorsque les associations de fontaines privatisent sinon l’usage, du moins l’accès au branchement public à travers la question du membership et que des abonnés privés mettent au contraire leur branchement privé à disposition d’autres usagers. Ces pratiques d’encouragement ou de restriction de l’accès aux branchements collectifs engendrent des choix particuliers et des degrés variables d’appropriation des offres par les usagers. Les uns et les autres ne relèvent pas seulement de l’adéquation entre la qualité d’eau désirée et l’usage prévu, mais aussi de la qualité des espaces dévolus aux pratiques quotidiennes de consommation de l’eau. Dès lors que l’on collecte l’eau à l’extérieur de la maison, un certain nombre d’activités se passent elles aussi à l’extérieur : lorsque l’espace domestique est réduit du fait de l’exiguïté des logements et que l’espace « non domestique » manque à cause de la forte densité humaine et bâtie et de l’insalubrité, les ménages cherchent des lieux pour faire la lessive ou pour des pratiques plus intimes comme la toilette corporelle, fortement consommatrices d’eau. Le rapprochement physique entre les lieux de collecte et d’usage de l’eau peut donc être un facteur influençant le choix d’un point d’eau et son appropriation.

Cebu, Philippines : (quartier Subnagdaku, Mandaue : remplissage des bidons par la fontainière, 2000
(photo : V. Verdeil)
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Aménagé avec une aire de lessive ou des espaces sanitaires fermés, le branchement collectif sort alors de sa fonction technique initiale d’équipement d’approvisionnement pour devenir espace social : certains y trouvent une forme d’intimité qu’ils ne connaissent pas chez eux, quand ils doivent par exemple se laver ou déféquer dans la rue. D’autres y pratiquent des activités qui cristallisent une partie de la vie sociale du quartier, comme la lessive pendant laquelle les femmes échangent informations, griefs et bavardages. Des pas de porte des logements aux rues et places publiques, ce sont ainsi les usages et modes d’appropriation de l’espace « collectif » qui sont en jeu. Si plusieurs associations de fontaine ont, à la demande de leurs utilisateurs membres et non membres, évolué pour devenir « multi-services » et offrir plus que le seul accès à l’eau, il est notable qu’au moins dans les quartiers les plus denses, une telle évolution concerne également des abonnés privés. Leur activité n’est plus alors seulement la revente d’eau, mais la fourniture de services étroitement liés à la facilitation de l’accès à l’eau. Initiatives populaires et privées sont, ici comme souvent, en avance sur les politiques publiques qui privilégient le « noble » au détriment du « pratique », souvent plus prosaïque mais tout aussi problématique, et qui oublient l’assainissement et la salubrité lorsqu’ils pensent amélioration de l’accès à l’eau.

Conclusion

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À Metro Cebu, les situations de non branchement ou de mal branchement concernent une large partie des citoyens privés du service domiciliaire. Si l’état de la ressource en eau est, à moyen terme, très préoccupant, l’organisation de l’accès à l’eau révèle en revanche plus l’existence d’une forme de compromis social qu’un véritable état de crise. Le déploiement important d’une offre multiforme et, en particulier, des services collectifs en réseau n’y est pas étranger. La construction de formes de demande originales s’adosse en effet à la différenciation des services et des modes de transactions, marchandes ou non, entre usagers et fournisseurs d’eau et conduit au développement d’un « système » d’accès à l’eau dont la plupart des ménages en situation de mal branchement s’estiment satisfaits. Stratégies de choix et pratiques pour l’eau sont conçues de façon à minimiser les contraintes quotidiennes, qui ne ressortent pas uniquement du prix à payer ou de « l’exclusion » de la desserte à domicile mais laissent place à d’autres critères d’appréciation et modes d’intégration au sein des tissus sociaux micro-locaux. L’utilisation de l’eau gratuite aux puits qui permet de tempérer la dépense pour l’eau, ainsi que celle de l’eau du réseau redistribuée aux branchements collectifs, qui élargit l’accès à l’eau « potable » produite par le prestataire public en sont deux exemples significatifs. Le second illustre également les enjeux politiques de ce compromis. D’une part, il s’enracine dans le lit des carences ou incohérences de certains mécanismes d’action collective concernant la maîtrise foncière, l’aménagement urbain ou le secteur de l’eau — ainsi des deux formes de péréquation tarifaire du Water District supposées aider les ménages raccordés petits consommateurs et les usagers des bornes-fontaines mais qui ne leur profitent de fait pas directement. De l’autre, il aboutit à recréer des règles de fonctionnement là où les dispositifs institutionnels mis en œuvre dans le cadre local ou national ont montré leurs limites ou leur inefficacité — ainsi de la persistance des associations de fontaine dans le paysage de l’offre malgré la réticence du District, de leur reconnaissance progressive dans le jeu partenarial engagé par les pouvoirs locaux et de l’appui qu’elles trouvent auprès des organisations de terrain, preuve de leur crédibilité croissante.

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Mais les formes de solidarité lues à travers les pratiques suffisent-elles, à elles seules, à réguler ce système hybride ? Peut-on en inférer que la redistribution d’eau à partir des branchements collectifs compose l’esquisse d’une forme liminaire d’intégration socio-spatiale dérivée du modèle du branchement individuel, à l’aval du réseau central intégrateur ? Plus l’ossature du réseau sera étendue, plus la densification des branchements, privés et collectifs, sera effective, meilleur sera l’accès à l’eau potable et plus nombreux seront les usagers qui, payant pour cet accès, paieront la production d’eau publique par l’opérateur principal. Une telle vision, extrapolée à partir du terrain, a l’avantage de donner ici au District, ailleurs au prestataire du service public d’eau, une place centrale à la fois dans le contrôle des ressources en eau et dans la répartition des rôles et la définition des règles à suivre par les autres fournisseurs d’eau et les usagers : modalités tarifaires, périmètres et cibles de desserte individuelle et collective, etc. Elle s’appuierait ainsi sur une nouvelle cartographie urbaine, où l’espace ne serait plus divisé frontalement entre ville branchée et ville sans branchements mais représenté graduellement en fonction de l’accessibilité au réseau, et réinscrirait la relation opérateurs/clients dans un schéma où la facture d’eau ne serait plus l’unique forme de paiement du service rendu aux usagers. Aujourd’hui cependant, le District de Cebu n’a ni le recul critique ni le positionnement stratégique visant à organiser ses prestations directes et indirectes par des dispositifs de contractualisation, d’encadrement ou de partenariat. D’aucuns considèrent que cette dernière est une forme « acceptable » de gestion du bien commun (Taithe, 2001). Mais elle s’inscrit plus dans une relation pragmatique du « donnant-donnant » que dans une visée politique partagée de gestion collective des inégalités. Sans doute coulera-t-il encore beaucoup d’eau dans les bidons avant que celle-ci émerge de l’inertie.


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  • Winpenny J., 2003, Financing water for all, Report of the World Panel on financing water infrastructure chaired by Michel Camdessus, World Water Council, 3rd World Water Forum, Global Water Partnership, 54 p.

Notes

[1]

Cet article est partiellement issu de la thèse de l’auteur, réalisée avec le Laboratoire Théories des Mutations Urbaines (IFU, Paris VIII) et le soutien d’Anjou Recherche et de Véolia Water Asie, qui ont notamment financé le travail de terrain ayant permis la production des données (en particulier une enquête auprès des ménages dont certains résultats sont présentés dans cet article). Cette réflexion n’engage que son auteur.

[2]

L’entité « Metro Cebu » n’a pas d’existence juridique propre. La définition retenue ici est justifiée par la référence au service d’eau, gage de cohérence et d’homogénéité des données recueillies.

[3]

La « loi sur les services d’eau provinciaux » (Provincial Water Utilities Act of 1973) institue une agence centrale d’assistance financière et technique, la Local Water Utilities Administration (LWUA), tutelle des entreprises d’eau publiques autonomes décentralisées, les Water Districts, créés sur option des gouvernements locaux dans les centres urbains de plus de 20 000 habitants. Voir les rapports annuels et Lettres de LWUA depuis 1974.

[4]

Soit 0,025 USD le bidon de 20 litres (ou 0,15 FF) au taux de change en vigueur en 2000.

[5]

Cette enquête a été réalisée entre mars et juillet 2000 auprès de 700 ménages répartis dans 22 quartiers de Metro Cebu (dont 625 ne disposant pas de raccordement au réseau d’eau potable). Elle a mobilisé une quinzaine d’enquêteurs locaux spécialement formés à cet effet. En l’absence de plans d’adressage et d’une liste exhaustive pour un tirage aléatoire, la méthode d’échantillonnage utilisée est dite « stratifiée à deux niveaux » : tirage des quartiers à enquêter d’abord (pour lesquels on dispose de données de densité et de desserte en eau par le réseau), puis, au sein de ces quartiers, tirage du nombre de ménages à enquêter, proportionnel à la population totale du quartier et respectant la proportion voulue de ménages raccordés et non raccordés. L’enquête effectuée relève de la catégorie des « enquêtes générales » et, pour l’analyse de la demande, de celle des « préférences révélées » (la demande est interprétée à partir de l’existant) par opposition aux enquêtes de volonté de payer (quantification de la demande en valeur monétaire = ce que les ménages consentiraient à payer pour des services améliorés) qui se placent en situation contingente (ces services n’existent pas encore).

[6]

Au contraire des « normes » valant dans d’autres contextes (un point d’eau doit être situé à 200 ou 250 mètres du domicile), sans doute la présence de nombreux points d’eau explique-t-elle ici qu’au-delà d’une distance de 80 à 100 mètres, les usagers considèrent que l’offre est trop distante et donc inaccessible.

[7]

L’étude des critères de segmentation ou déterminants de la demande est basée sur la méthode statistique de l’analyse factorielle discriminante. Elle vise à expliciter le rapport formel et empirique entre les dispersions d’ensembles de variables : celles à « expliquer », ici les types d’utilisation, et celles « susceptibles d’expliquer » ces types, puis à hiérarchiser ces dernières en fonction de leur effet (corrélation) et du sens de cet effet sur les premières — qui ne préjuge en rien de l’existence d’un rapport de causalité.

Résumé

Français

Les branchements collectifs sont rarement pris en compte dans la mesure du taux de desserte, focalisé sur le seul service domiciliaire d’approvisionnement en eau. Dans l’agglomération de Metro Cebu (Philippines), ils constituent pourtant une alternative majeure pour la population qui n’est pas raccordée directement au réseau. L’entreprise d’eau locale y développe timidement des bornes-fontaines subventionnées, gérées par des associations d’usagers et ferme les yeux sur la revente au détail, théoriquement illicite, effectuée par des abonnés privés, tout en contestant la légitimité de tels services. Celle-ci leur est accordée par les usagers : ces offres, quand elles sont spatialement accessibles, contribuent à la formation de demandes originales, en particulier parce qu’elles représentent un accès facilité à l’eau potable du réseau qu’il est possible de combiner à d’autres modes d’approvisionnement pour les usages non potables. L’analyse montre comment revendeurs, associations et usagers tirent parti de cette situation en reconstruisant des règles de fonctionnement fondées sur les réseaux sociaux, où la logique économique est en permanence débordée par la socialisation des pratiques de l’eau au sein du voisinage. Ces formes d’appropriation des branchements collectifs, à travers lesquelles se mélangent branchements privés des revendeurs et branchements publics des bornes-fontaines, servent un processus d’adaptation aux carences publiques et aux inégalités urbaines. À moyen terme, cette acceptation par les usagers d’une situation de fait se saurait cependant suffire à constituer une véritable politique sociale de l’accès à l’eau.

English

Collective connections are usually not taken into account in estimations of connection rates to water supply, which only focus on water provision at home through private connections. However, collective connections may be a major alternative for a large part of the population not individually connected to the water network, as suggested by the example of Metro Cebu (Philippines). The local water utility there timidly maintains subsidized public standpipes managed by user associations but at the same time doesn’t fight the expansion of water resellingh by private subscribers — even though it is an illegal activity. Officially denounced, those services are legitimized by their users. When they are spatially within reach, they contribute to the formation of original demands, particularly because they offer a facilitated access to drinking network water that can be combined with other sources providing water for non drinkable uses. The analysis shows how resellers, associations and users cope with this situation by designing rules of operation based on social networks, in which the economic logic is permanently overflowed by the socialization of water within local communities. This appropriation of collective connections, combining the private connections of retailers and the public connections of standpipes, plays as a mechanism of adjustment to public deficiencies and urban inequalities. In the longer run however, widespread acceptance of this situation does not make it a true social policy of access to water.

Plan de l'article

  1. À l’aval du réseau : les branchements collectifs à Metro Cebu2
  2. Image, philosophies et fonctionnement des services collectifs en réseau
    1. Redistribution d’eau aux branchements privés, de la revente au partage
    2. Les bornes-fontaines, contradictions dans la politique sociale du Water District
  3. Usages et usagers des branchements collectifs : pratiques et appropriations sociales
    1. Préférences et déterminants de la demande pour les branchements collectifs
    2. Les branchements collectifs, enjeux et opportunités
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Verdeil Véronique, « Branchements collectifs et pratiques sociales à Metro Cebu, Philippines : des services d'eau en quête de légitimation », Flux 2/ 2004 (n° 56-57), p. 57-70
URL : www.cairn.info/revue-flux-2004-2-page-57.htm.


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