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2004/2-3 (n° 56-57)



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Introduction

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Du point de vue de l’ingénieur qui conçoit et réalise des infrastructures dans les pays en développement, la notion d’accès à un service est une notion technique et organisationnelle. Technique, parce qu’il s’agit d’abord d’alimenter en eau, en électricité, une population qui en a fait la demande. Organisationnelle ensuite, car dans une situation où le cadre institutionnel et juridique n’est pas toujours clairement défini, il s’agit, pour le maître d’œuvre, de concevoir et réaliser des schémas durables d’exploitation et de maintenance.

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L’activité de notre bureau d’études (BURGEAP) au cours des cinquante dernières années, a consisté à développer l’accès aux services essentiels des habitants des pays du Sud. Ces groupes non-branchés représentent aujourd’hui près de deux milliards d’individus à travers le monde, et ne peuvent donc être considérés comme « marginaux ».

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Une opinion répandue consiste à affirmer que cet accès à des services globaux et standardisés passe par la mise en réseaux. Pourtant, et c’est ce que cet article se propose de démontrer, les mécanismes et projets d’équipements aujourd’hui préconisés par les principaux organismes d’aide et gouvernements ne sont pas nécessairement liés au concept de mise en réseaux.

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Afin d’illustrer ce que peuvent être des solutions adaptées à un contexte local pour la fourniture de services essentiels, nous décrirons tout d’abord la situation socio-économique de trois groupes humains non branchés. Nous expliciterons ensuite les notions de services publics essentiels, et les politiques de développement préconisées pour la satisfaction de ces services. Nous verrons alors à partir d’exemples concrets qu’une réponse à la demande peut se faire sans mise en réseaux au sens d’accès à un service global, tout en mettant en œuvre de façon concrète la notion de développement durable.

Aperçu sur des collectifs « non-branchés »

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Nous développerons notre propos à partir de trois exemples :

  • les populations rurales et semi-urbaines de la région Ouest du Ghana,

  • les habitants de l’Androy, à l’extrême sud de Madagascar,

  • la population rurale des provinces de Azilal, Errachidia et Safi au Maroc.

Plusieurs indicateurs permettent de caractériser le degré de pauvreté et les conditions de vie de ces populations. Nous avons notamment considéré l’indicateur de développement humain (IDH), qui est publié par le PNUD chaque année. Ces indicateurs étant calculés au niveau national, nous avons effectué une estimation pour les groupes humains que nous avons choisi d’étudier. Cette estimation est basée sur les données statistiques des provinces, entités administratives où résident ces populations. Elles présentent donc l’inconvénient d’inclure la population de la ou des grandes villes des provinces, si bien que ces indicateurs ont très probablement une valeur sur-estimée par rapport à la réalité (voir tableau ci-dessous).

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Nous constatons ainsi que :

  • Le Ghana et le Maroc ont un niveau de développement humain relativement plus élevé que Madagascar. Cette différence se maintient lorsque l’on considère les indicateurs des trois sous-ensembles considérés : le niveau de développement à l’échelle du pays se répercute en milieu rural.

  • L’accès au téléphone que ce soit en ligne fixe ou mobile est quasi-inexistant en milieu rural.

  • Les niveaux d’éducation en milieu rural et des infrastructures de transport et de communication sont étroitement liés.

Accès aux services publics essentiels

Tentative de définition

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Lorsque l’on cherche à définir la notion de Service public essentiel (SPE), il est tentant de partir de textes officiels. Le « pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels » de l’ONU définit ainsi un certain nombre de droits de l’individu, et notamment « le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille, (…) ainsi qu’à une amélioration constante de ses conditions d’existence ». Celles-ci reposent notamment sur l’accès à l’eau potable, l’assainissement liquide et solide, les services médicaux et d’éducation, des moyens de communication.

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Le comité français pour le sommet du développement durable, regroupant l’ensemble des acteurs français pour la préparation du sommet français de Johannesburg, a proposé une « déclaration pour la garantie d’accès aux services essentiels », qui élargit cette notion aux services en réseaux qui comprennent : l’eau potable et l’assainissement, l’élimination des déchets, la distribution d’énergie, les services de transport public quotidien et les services d’information et de télécommunication.

Approche projet classique : les collectivités locales sont ignorées
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Dans le domaine de l’eau potable, nous définissons ici le service essentiel comme assurant l’accès à une eau potable (normes OMS) à moins de trois cents mètres du lieu d’habitation.

Les politiques de développement préconisées par les organismes internationaux pour satisfaire cet accès aux services essentiels

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Le développement de l’accès à l’eau potable, à un assainissement individuel « hygiénique » et à l’énergie est rendu possible par la réalisation d’infrastructures et la mise en place d’une organisation adaptée au contexte local. L’objectif est d’assurer une exploitation et une maintenance pérennes de ces infrastructures.

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Cette réalisation d’équipements ne peut se faire à grande échelle dans un pays que si l’on possède à l’échelon local, d’une part un maître d’ouvrage, futur propriétaire des ouvrages, qui gère les marchés d’études, de travaux et de fourniture nécessaire, et d’autre part un maître d’œuvre qui conçoit et valide la réalisation et l’exploitation des équipements dans le cadre d’une programmation régionale ou nationale.

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La volonté de mettre en place des collectivités locales dans la plupart des pays en développement traduit cet objectif en termes institutionnels : une collectivité locale, commune ou district, doit acquérir la capacité de maître d’ouvrage. Quant à la maîtrise d’œuvre, elle peut être déléguée au secteur privé ou rester dévolue à l’État. La collectivité locale sera également appuyée par un service déconcentré de l’État chargé du secteur technique considéré (routes, eau potable, électricité, déchets). Ce dernier assurera le lien entre réalisations locales et planification nationale.

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Dans la plupart des pays en développement, les collectivités locales n’ont pas encore une capacité suffisante pour assurer elles-mêmes la gestion budgétaire des projets, notamment pour des raisons historiques. L’enveloppe budgétaire, qui provient le plus souvent de l’aide extérieure, est donc gérée à travers un mécanisme de projet classique :

Approche sectorielle globale
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Dans l’approche projet classique, les fonds transitent des bailleurs jusqu’aux ministères techniques concernés, puis, in fine, à la cellule d’exécution du projet, qui décaisse les fonds à l’intention des prestataires de services sans passer par les collectivités locales. Cette approche présente par conséquent deux inconvénients majeurs : elle n’a pas de légitimité politique au niveau des décideurs locaux et ne permet pas de s’inscrire dans une stratégie nationale plus globale.

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Dans une autre approche sectorielle, la volonté est de confier un budget directement aux collectivités locales. Les collectivités doivent donc gérer ce budget selon une programmation définie au niveau local et validée aux niveaux régional et national. Ce mode de fonctionnement, ou « approche sectorielle globale », requiert un important effort de formation en direction des collectivités. Face au manque de cohérence nationale inhérent à la logique projet, les bailleurs de fonds ont décidé de mettre en place ce nouveau mode de fonctionnement.

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Suivant cette approche :

  • Les bailleurs de fonds alimentent un fonds commun qui est lui-même géré comme un compte spécifique du budget national ;

  • Ce fonds est géré par les Ministères techniques qui approuvent, contrôlent et supervisent les programmations faites au niveau provincial ;

  • Les administrations provinciales, maîtres d’œuvre, organismes déconcentrés de l’État, effectuent une programmation qui est définie en fonction :

    • De la demande exprimée par les communes, collectivités locales,

    • Des fonds qui leur sont alloués par le ministère,

    • De l’offre technique disponible et adaptée à la demande.

  • Les collectivités locales sont pleinement maîtres d’ouvrages, et participent à l’attribution des marchés de services, travaux et fournitures. En tant que futurs propriétaires de l’infrastructure, elles contribuent financièrement à l’investissement ;

  • Les usagers expriment une demande à travers leurs représentants locaux, et participent financièrement à l’investissement.

Cette évolution, de l’approche « projet » à l’approche sectorielle globale, accompagne la mise en place des lois de décentralisation dans les pays en développement. De fait, cette évolution est souvent lente et soumise à des aléas politiques.

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Outre ce changement d’approche, les bailleurs de fonds s’efforcent d’intégrer le plus largement possible la préoccupation environnementale dans leurs orientations. Le respect de l’environnement devient une composante incontournable dans tout projet de réalisation d’équipements. Dans les pays en développement, l’environnement est souvent fragile, et la protection de celui-ci, voire sa réhabilitation, induisent des coûts importants.

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Or l’expérience acquise dans ces domaines tend à prouver que les contraintes environnementales sont moindres dès lors que l’on cherche à mettre en œuvre des solutions techniques autonomes. C’est ce que montrent les exemples ci-dessous.

L’exemple du Ghana

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Le Ghana, pays d’Afrique de l’ouest, situé entre la Côte d’Ivoire et le Togo est un pays de vingt millions d’habitants selon le dernier recensement effectué en 2000. Il se caractérise par une bonne stabilité politique, un fort taux d’alphabétisation et des indicateurs de croissance économique relativement élevés par rapport à ses voisins. Cependant, il subsiste une forte disparité entre population rurale et population urbaine.

Réception d’une borne-fontaine au Ghana, 2001
(photo : A. Malafosse)
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Comme la plupart des pays en développement, le Ghana s’est engagé à atteindre les « Objectifs du Millénaire », définis au sommet de Johannesburg en 2002, et qui visent notamment à réduire de moitié le nombre d’habitants n’ayant pas accès à l’eau potable à l’horizon 2015.

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Cet objectif n’est pas repris clairement dans un document en cours de finalisation, le GPRS (Ghana Poverty Reduction Strategy), document exposant la stratégie de réduction de la pauvreté. Rédigé dans le cadre de l’initiative pour les pays pauvres très endettés, ce document est à visée économique et se donne pour objectif de prouver la viabilité économique et financière des choix effectués : développement à marche forcée de l’agro-industrie, renforcement des services d’éducation et de santé, notamment en milieu rural.

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De nombreux projets d’alimentation en eau potable ont cependant été récemment achevés, sont en cours ou à l’étude ; l’organisation de l’État dans le secteur de l’hydraulique en milieu rural et semi-urbain permet de plus une capacité d’exécution plus élevée que dans les autres pays de la région.

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La Western Region, que nous avons choisie comme exemple, joue un rôle important dans l’économie ghanéenne. Le nord de cette région est assez isolé des centres de décision (Takoradi, capitale régionale et Accra capitale nationale). Les populations habitent dans un milieu naturel forestier, caractérisé par un climat tropical. Ces populations sont, avec les habitants du Nord Ghana, parmi les plus pauvres du pays. La Western Region, malgré un fort potentiel en production de matières premières (bauxite, manganèse, or, bois…), reste en effet l’une des moins développées. Ceci s‘explique essentiellement par le manque d’infrastructures de communication, la faible densité de population et le peu d’investissements réalisés.

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Dans cette région du Ghana, la réalisation de petites adductions d’eau potable a permis aux populations isolées, mais regroupées dans des centres urbains de 2 000 à 5 000 habitants, de bénéficier de l’accès à l’eau potable et de s’organiser pour la gestion de ses infrastructures. Ce choix s’est appuyé sur plusieurs considérations :

  • Une analyse de la demande permettant d’apprécier le niveau de service requis, et correspondant à une offre « réseau » combinant borne-fontaine et branchements privés ;

  • Un tissu urbain relativement dense, la forêt tropicale ne permettant pas le développement d’un habitat éparpillé, comme cela peut être le cas en région sahélienne ;

  • La possibilité d’obtenir des ressources en eau souterraines en quantité suffisante pour alimenter ces petits réseaux.

Dans le cadre des lois de décentralisation, BURGÉAP a réalisé des formations et proposé une organisation pour l’exploitation des réseaux par les « District Assemblies » (collectivités locales). Il s’agissait d’améliorer leurs capacités techniques et compétences en matière de contrôle de gestion, tout en s’appuyant sur les administrations nationales et régionales. Le schéma institutionnel est le suivant :

Schéma institutionnel Ghana
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Dans le cadre de ce schéma :

  • les WSDB (Water Supply and Distribution Boards), Associations d’usagers de l’eau, sont en charge de l’exploitation et de la maintenance des réseaux, et peuvent à ce titre déléguer une ou plusieurs de ces tâches à un intervenant extérieur par contrat,

  • le District Assembly, collectivité locale, est maître d’ouvrage et à ce titre propriétaire des équipements,

  • les directions régionales de CWSA constituent des services déconcentrées de l’état en charge à la fois d’un appui technique aux collectivités locales et de leur « audit ».

Ce type de projet joue ainsi un rôle important dans l’amélioration de la capacité de maîtrise d’ouvrage de la collectivité locale concernée.

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Le projet, réalisé sur trente villes de tailles variées, et concernant environ 400 000 habitants, est riche d’enseignements :

  • La consommation unitaire, très limitée au démarrage de l’exploitation (moins de 10 l/j/hab), augmente régulièrement les premières années.

  • Une bonne éducation et formation des représentants du maître d’ouvrage est essentielle pour gérer l’organisation de l’exploitation, en particulier si cette exploitation est confiée à une entreprise privée locale.

  • L’information systématique et régulière des usagers et de leurs représentants est une condition sine qua non pour résoudre les problèmes avant qu’ils ne deviennent trop conflictuels, et donc assurer la durabilité du service.

Les choix techniques et institutionnels permettent donc :

  • un accès à l’eau potable. La pérennité de ce service essentiel est renforcée par le transfert de la responsabilité de l’exploitation à des organismes très proches des usagers–béné-ficiaires : water boards et district assemblies.

  • un respect de l’environnement car les forages prélèvent une quantité d’eau négligeable par rapport aux apports (pluviométrie abondante) : la réserve d’eau souterraine est ainsi conservée.

  • du fait même de l’utilisation des eaux souterraines, peu ou pas de traitement chimique de l’eau est requis, ce qui va dans le sens d’une meilleure autonomie de l’organisme exploitant et d’une meilleure conservation de l’environnement.

Le nombre d’habitants couverts par un tel projet, 400 000 habitants sur quatre années, peut être comparé à l’Objectif du Millénaire qui établit à 780 000 le nombre d’habitants par an auxquels il faut assurer un accès à l’eau potable d’ici 2015.

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Dans cette perspective, le schéma institutionnel et les mécanismes financiers adoptés, qui visent à terme à rendre opérationnels et responsables en tant que maître d’ouvrage, les Districts concernés sont reproductibles dans la mesure où :

  • des fonds suffisants sont disponibles : engagement nécessaire des bailleurs de fonds ;

  • la capacité de gestion des Districts et des directions régionales de l’hydraulique est renforcée;

  • l’État réussit à assurer pleinement son rôle de régulateur et de facteur de cohésion.

Deux autres exemples : Madagascar et le Maroc

Les populations de l’Androy (Madagascar)

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Avec une population totale estimée à 15,6 millions d’habitants et un taux de croissance démographique annuel de 2,8 %, Madagascar demeure un des pays parmi les plus pauvres du monde. L’âge moyen de la population malgache est de 21,1 ans. 85,5 % de la population rurale vit en dessous du seuil de pauvreté, contre 69,6 % en moyenne nationale.

Madagascar : l’habitat peu dense ne permet pas l’accès aux réseaux, 2003
(photo : A. Malafosse)
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Parmi les six provinces, la province de Tulear, qui englobe tout le sud du pays, est globalement la plus pauvre et la moins bien desservie du pays. L’Androy, située à l’extrême sud du pays, mais à l’intérieur des terres, se caractérise par le plus faible développement humain et une densité de population inférieure à 10 habitants au km2.

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Les superficies cultivables, bien que très importantes, sont peu exploitées. Ceci s’explique par une situation foncière complexe, tant du point de vue social qu’administratif. Sur le plan social, l’occupation des terres est soumise à des règles coutumières contraignantes. Sur le plan administratif, l’acquisition légale des terres communales est assujettie à une démarche administrative longue et coûteuse. Enfin sur le plan culturel, les Malgaches vouent un attachement viscéral à la terre qui se traduit par une rétention foncière extrêmement rigide.

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L’Androy est peuplée principalement par les Antandroy, ethnie qui place le zébu et son élevage au centre de sa stratégie de survie. Cette activité d’élevage est souvent accompagnée de cultures de zones sèches (maïs, manioc, patate douce, …) qui constituent la base de l’alimentation locale. Dans les conceptions religieuses et philosophiques Antandroy, le zébu est aussi symbole de civilisation. Il est conçu comme instrument de communion avec l’invisible, il est l’inspirateur d’une riche mythologie et d’une philosophie. C’est pourquoi il se trouve au centre de l’univers culturel et des préoccupations sociales des Antandroy. Le troupeau de zébus est à la fois source de prestige et réservoir économique. Ne pas posséder de zébu est le signe le plus insupportable de la pauvreté.

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Dans les sociétés du Sud, l’aspect communautaire prime. Les décisions sont prises au niveau du fokonolona (« village ») et jamais par des individus ou des groupes isolés. Ces sociétés sont également très hiérarchisées. Certains notables détiennent une position privilégiée dans la communauté, et occupent une place spéciale dans les réunions du Fokonolona. Ils sont les premiers à avoir le droit de parole et à s’en servir, en tant que détenteurs des volontés ancestrales (« talilin-draza »). Leur avis est donc à prendre en compte au même titre que des critères techniques dans le cadre de la réalisation d’infrastructures. Le choix de l’emplacement d’un point d’eau, d’un canal, d’un barrage, d’un poste de santé ou d’une école ne peut pas être la seule affaire de techniciens au terme d’une étude purement scientifique. L’adhésion de la communauté à une idée ou un programme ne sera en effet possible que si les éléments socio-culturels qui structurent cette société sont intégrés. Dans l’Androy, ce sont le fokonolona et les personnages qui l’influencent qui contrôlent la prise de décision.

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Dans cette région particulièrement déshéritée, le taux d’accès à l’eau potable est très faible, de l’ordre de 25 %. Le gouvernement malgache a fixé un taux de desserte de 80 % d’ici 2015, ce qui représente environ 1 350 000 personnes à desservir.

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D’un point de vue technique, la population dispersée se regroupe dans des villages d’au plus quelques centaines d’habitants. La solution technique consistant à réaliser de petites adductions d’eau potable n’est donc pas applicable pour plusieurs raisons :

  • une trop grande dispersion de l’habitat,

  • une ressource en eau souterraine difficile à trouver en quantité suffisante : les débits exploitables sont de l’ordre du m3/heure.

La solution retenue est donc de réaliser des forages équipés de pompes à motricité humaine, permettant aux utilisateurs de pomper les quantités d’eau potables nécessaires pour leur consommation journalière et leur cuisine. Ces forages équipés de pompes sont répartis dans les villages, et leurs emplacements sont choisis en fonction de critères techniques (hydrogéologiques) et sociaux (l’équipement doit être situé le plus proche de l’habitat).

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Afin de garantir la pérennité d’un tel système, les pompes retenues doivent être facilement réparables. Un artisan réparateur villageois a donc été formé lors de l’installation de la pompe : comment identifier les pannes, comment retirer et remettre la pompe dans le forage, comment changer les pièces d’usure… La pompe peut être ainsi entretenue au niveau local, selon le principe VLOM (Village Level Operation and Maintenance).

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Enfin, la monétarisation de ces populations étant très faible, il est demandé une participation forfaitaire mensuelle, pour le paiement d’une indemnité au réparateur villageois et l’achat de pièces de remplacement au-delà de la période de garantie.

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Dans cette configuration, l’association d’usagers de l’eau joue à la fois le rôle de représentant des bénéficiaires, et d’embryon de conseil communal. À Madagascar, en effet, les communes, collectivités locales formelles, sont étendues sur plusieurs villages, et n’ont donc pas la capacité d’assumer un véritable rôle de maître d’ouvrage à l’échelon villageois.

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Le projet mis en place actuellement dans cette région a pour objectif de réaliser 625 forages. Chaque forage desservant de 250 à 300 personnes, la population desservie sur quatre années (durée du Projet), 175 000 personnes, est à comparer avec les objectifs du gouvernement malgache de desservir 112 000 habitants par an d’ici 2015.

Le Maroc : provinces d’Azilal, Errachidia et Safi

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Les trois provinces concernées représentent les conditions climatiques types des zones rurales enclavées : Azilal (versant nord de l’Atlas à potentiel hydraulique), Errachidia (versant sud et moins arrosé de l’Atlas et zone pré-saharienne), Safi (plaine côtière non irriguée).

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Ces zones rurales sont caractérisées par des revenus monétaires faibles. En effet, la logique d’autoconsommation prédomine, et le manque d’accès aux réseaux commerciaux pénalise l’écoulement de la production agricole, qui est pourtant dans la plupart des cas l’unique source de revenu.

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Sur le plan physique, deux caractéristiques méritent d’être mentionnées :

  • l’enclavement des localités (douars) complique les travaux d’installation de réseaux électriques ;

  • la forte dispersion de la population rend difficilement viable leur électrification.

La faiblesse de la demande individuelle d’électrification, combinée avec la forte dispersion de la population, se traduit par une « densité de demande » faible. L’impact économique sur toute activité de desserte organisée en réseaux commerciaux ou physiques est donc désastreux.

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Les enquêtes montrent qu’en milieu rural, les usages productifs de l’électricité restent marginaux. Ce sont avant tout les consommations domestiques qui prédominent, avec deux applications principales : l’éclairage et l’audiovisuel. Le froid représente une demande importante dans les usages domestiques, mais difficilement prise en compte, essentiellement en raison de son coût élevé.

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Dans ce milieu rural isolé au Maroc, il existe donc une forte demande d’électrification pour des besoins tels que l’éclairage et l’audiovisuel (radio/télévision). Depuis 1980, l’électrification rurale conventionnelle par réseau interconnecté s’est accélérée, au rythme de cinquante localités branchées par an. L’impact socio-économique sur les populations concernées est indéniable. Cependant les coûts de tels réseaux pour la collectivité, tant au niveau de l’investissement que du fonctionnement, demeurent lourds, particulièrement pour les zones montagneuses, peu denses et isolées du réseau existant.

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De nombreux projets d’électrification villageoise autonome ont donc vu le jour. Ces projets, souvent lancés par des migrants, ont conduit à la formation de structures associatives locales.

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Le Programme pilote d’électrification rurale (PPER) s’est appuyé sur l’expérience de ces structures associatives. Il a été conçu pour élaborer une offre adaptée pour les foyers non concernés par l’extension du réseau interconnecté. Dans ce contexte, l’électrification rurale décentralisée est apparue comme un concept souple, à la fois adapté à des zones difficilement accessibles et où la demande initiale est peu importante.

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Des technologies de production et de distribution d’électricité diversifiées ont été mises en place :

  • panneaux solaires photovoltaïques avec recharges de batteries au sein d’une « maison de l’électricité », ou par kits individuels : l’énergie solaire produite par les panneaux permet la recharge de batteries mises à disposition des usagers.

  • mini-réseau électrique basse tension alimenté par groupe électrogène ou micro-centrale hydraulique : au sein d’un même douar (village), le réseau dessert les foyers qui en ont fait la demande pour des usages domestiques uniquement.

D’un point de vue institutionnel, le PPER a été mis en œuvre par la Direction générale des collectivités locales. Une cellule d’exécution contracte avec des organisations qui rassemblent les adhérents d’un même village. Ces organisations ont plusieurs fonctions :

  • mise à disposition de chaque adhérent des équipements demandés, choisis parmi ceux proposés,

  • exploitation des équipements collectifs (chargeur de batterie),

  • maintenance et renouvellement des équipements,

  • gestion des flux financiers.

Le rôle de ces organisations villageoises se rapproche donc de celui d’un maître d’ouvrage, embryon de collectivité locale villageoise. Avec l’appui des directions provinciales et de la cellule d’exécution du programme, l’organisation villageoise mobilise des entreprises pour des interventions en milieu rural, hors des schémas classiques : distribution d’équipements, service après-vente, et maintenance.

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Le PPER s’inscrit donc dans une approche sectorielle globale, avec une multiplicité de financements et de partenaires.

Conclusion

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Dans les trois études de cas présentées, les populations ne peuvent être branchées physiquement à un réseau qui leur permettrait d’avoir accès à des services globaux. Il en découle l’idée de définir une réponse décentralisée mettant en œuvre une offre calée sur la demande. Cette réponse est spécifique pour chaque cas, mais l’on peut retenir des principes similaires pour l’élaboration de chacune des actions entreprises :

  • la prise en compte des stratégies traditionnelles des groupes humains considérés, pour améliorer les mécanismes institutionnels et financiers : en d’autres termes, une forte connaissance socio-économique est indispensable ;

  • une approche technique autonome qui permet un véritable développement durable :

    • par la maîtrise locale des outils techniques et financiers pour la réalisation et surtout la pérennisation des équipements,

    • par la prise en compte « naturelle », d’un environnement fragile.

L’enjeu de l’approche sectorielle globale est de permettre une cohérence nationale et une appropriation locale : la participation de la population et des pouvoirs locaux reste essentielle pour que les solutions alternatives aux réseaux habituels soient adaptées et donc durables.

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Cette approche a cependant ses limites : du temps est nécessaire pour augmenter les capacités d’absorption de financement et développer les compétences dans les collectivités. Un enjeu majeur est aussi le développement du secteur privé sur des solutions techniques simples et maîtrisées au niveau local.

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Il existe des cas similaires en Asie et Amérique Latine, et c’est en multipliant ce type d’approche, qui combine à la fois autonomie et développement durable, que l’on pourra changer d’échelle. L’accès à des services publics essentiels pourra être ainsi garanti pour les nombreuses populations concernées, sans qu’elle soient nécessairement « branchées ».

Remerciements

Aux collaborateurs de BURGEAP qui m’ont aidé pour la rédaction de cet article : Étienne Bialais, Vincent Butin, Christophe Kasprzyck, Zoé Luçon et Sidonie Salvat.


Bibliographie

  • Berdaï Mohamed, Butin Vincent, « Dynamique institutionnelle et mobilisation des populations : le cas du PPER au Maroc ».
  • Ghana Poverty Reduction Strategy, GPRS, 2002.
  • Monographies de Madagascar, Ministère de l’Agriculture, Gret.
  • Rapports de BURGEAP : PPER, Maroc, Small Towns Water Supply Project, Ghana, Projet d’Alimentation en Eau Potable et d’Assainissement en milieu rural, Madagascar.
  • Schéma Directeur du Grand Sud, Madagascar, PNUD, 2003.

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Aperçu sur des collectifs « non-branchés »
  3. Accès aux services publics essentiels
    1. Tentative de définition
    2. Les politiques de développement préconisées par les organismes internationaux pour satisfaire cet accès aux services essentiels
  4. L’exemple du Ghana
  5. Deux autres exemples : Madagascar et le Maroc
    1. Les populations de l’Androy (Madagascar)
    2. Le Maroc : provinces d’Azilal, Errachidia et Safi
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Malafosse Antoine, « Avec ou sans réseau, des services publics essentiels pour les populations les plus démunies », Flux 2/ 2004 (n° 56-57), p. 96-105
URL : www.cairn.info/revue-flux-2004-2-page-96.htm.


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