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Genèses

2001/3 (no44)

  • Pages : 176
  • ISBN : 2701129154
  • Éditeur : Belin
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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Revues

Jean Jaurès, Cahiers trimestriels, « Face à la violence politique », n° 153, juillet 2000

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La violence dans l’espace public fait l’objet depuis une dizaine d’années d’un regain d’intérêt à la fois du côté des historiens dans le sillage des travaux de Norbert Elias et de Michel Foucault et du côté des politistes confrontés à cette question depuis les recherches menées sur la mise en forme de l’ordre politique républicain (Olivier Ihl, Yves Deloye, Michel Offerlé), sur la manifestation (Pierre Favre), et plus récemment sur le maintien de l’ordre (Jobard, Bruneteaux).

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Le numéro 153 des Cahiers trimestriels Jean Jaurès apporte une contribution importante à ce champ de recherche et les travaux présentés offrent une grande diversité dans les approches mobilisées pour rendre compte de cet objet singulier. Les articles de Didier Fischer et de David Rafroidi consacrés, l’un au monde étudiant en France entre 1930 et 1960 et l’autre aux relations anglo-irlandaises entre la fin du xviiie siècle (Loi d’Union) et le processus de paix actuel, ont en commun un souci fécond d’historiciser la violence. Les discontinuités qu’ils font ainsi apparaître (il y a, dans ces deux histoires, des périodes d’apaisement de la violence et des périodes de résurgence) font voler en éclats une représentation du recours des étudiants parisiens ou des « Irlandais » à la violence politique comme constant, naturel et inévitable. Représentation qui emprunte autant à la fatalité qu’au folklore et qui ignore d’un côté l’évolution des stratégies étudiantes et de leur répertoire d’action dans un contexte politique agité, et de l’autre, les transformations profondes des relations anglo-irlandaises et la permanence d’un modèle démocratique et réformiste concurrent au modèle républicain. L’article de Diane Afoumado propose un déplacement du regard en portant l’analyse non plus sur les logiques de production de la violence mais sur les perceptions de la violence politique. En 1936, David Frankfurter, jeune Juif croate, tue au pistolet le leader du parti nazi en Suisse. En 1938, Herschel Grynszpan, Juif polonais vivant en France, assassine le troisième secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Le rapprochement de ces deux affaires et la comparaison systématique des réactions contrastées de la presse juive et de la presse internationale lui permettent d’analyser finement la modification du contexte international entre ces deux dates.

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L’espace parlementaire qui s’autonomise à partir de la IIIe République et dont les usages se codifient progressivement se révèle un objet d’étude particulièrement pertinent dans une approche plus sociologique. C’est en considérant cet espace comme un « champ » qu’Hervé Fayat dessine une histoire en creux des violences parlementaires : d’abord « coups politiques », elles deviennent en l’espace d’un siècle de simples tentatives « d’obstruction parlementaire ». À travers l’invention d’une discipline et d’une excellence spécifiques on peut lire et comprendre la stabilisation d’une forme parlementaire pacifiée.

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Enfin, il faut citer le très éclairant commentaire que propose Julie Mongeal d’un article publié en 1912 où Jean Jaurès dénonce l’exploitation politique et médiatique du crime et de la délinquance. Elle montre comment le thème de la sécurité publique alimenté par d’importantes campagnes de presse connaît dans les années d’immédiate avant-guerre une ampleur inédite et trouve un relais politique auprès de ceux qui militent pour une justice plus répressive.

Victoire Patouillard

Livres

Alain Clément, Nourrir le peuple, entre État et marché, xvie-xixe siècle, contribution à l’histoire intellectuelle de l’approvisionnement alimentaire, Paris, l’Harmattan, coll. « Economiques », [préface de Pierre Dockès], 1999, 320 p.

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En retraçant l’histoire intellectuelle de l’approvisionnement alimentaire, Alain Clément contribue à éclairer de manière originale un pan de l’histoire économique de la France et de l’Angleterre. L’ouvrage s’organise autour de trois parties, qui, chacune, jalonne chronologiquement et intellectuellement la question de l’approvisionnement alimentaire au sein de l’histoire économique, du xvie au xixe siècles. Trois interrogations fondamentales se succèdent pour l’ensemble de la période : comment nourrir la nation ? Comment nourrir les villes ? Faut-il nourrir les pauvres ? L’auteur montre comment le débat hésite entre les tenants du libéralisme et les tenants d’une économie morale qui envisagent le fait alimentaire comme un fait aussi bien social, moral, politique qu’économique. Bien qu’à partir du milieu du xixe siècle la gestion des crises de subsistances semble moins prioritaire, l’alternative entre libéralisme et interventionnisme reste en suspens : le marché n’est pas consacré comme le moyen le plus efficace de gestion des ressources alimentaires, ni la liberté des échanges internationaux comme remède imparable aux pénuries, sans pour autant qu’il soit conclu à l’incontournable rôle de l’État. Tel est le programme de ce parcours didactique en histoire de la pensée économique à travers un exemple pratique : le pain du peuple.

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Au sein de l’école mercantiliste (1500-1750), trois périodes se font successivement écho à l’égard de la question de l’approvisionnement. Dans un contexte économique ponctué par des périodes d’abondance et des décennies de famine, le premier mercantilisme (1500-1650), représenté par Jean Bodin, prône une obligation alimentaire du souverain vis-à-vis de son peuple. Outre cette obligation morale, l’approvisionnement est perçu comme un instrument de puissance, l’indépendance alimentaire d’une nation à l’égard d’une autre assurant sa protection politique. La seconde période introduit la notion de profit – le prix plutôt que la loi devrait orienter la production agricole – et met l’accent sur la dimension internationale du marché qui prend le pas sur la conception nationaliste. Dans cette perspective, la gestion du commerce des céréales relève de personnes privées. Avec les néo-mercantilistes (1700-1750), au premier rang desquels se situe Boisguilbert, la liberté n’apparaît plus comme une source de disette potentielle mais comme un moyen d’assurer la sécurité alimentaire. L’État demeure néanmoins le garant de l’autosuffisance alimentaire du pays.

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La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au second xviiie siècle et à l’école des physiocrates. La prise de position d’un groupe d’économistes français dirigé par François Quesnay à propos de l’approvisionnement alimentaire ouvre la voie à la pensée libérale. Leur analyse est en effet strictement économique, et modifie le statut des produits vivriers, regardés à présent comme des marchandises et non plus comme des biens de consommation finale. Le pacte de subsistance est dès lors remis en cause par les libéraux, au grand dam des tenants de l’économie morale qui soulignent l’incapacité du marché à nourrir le peuple sans que l’État n’intervienne comme régulateur.

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Le début du xixe siècle marque l’épanouissement de la pensée libérale. Parmi les nombreuses questions que suscite cette société en pleine industrialisation, celle de l’approvisionnement alimentaire se traduit par le débat économique sur l’assistance aux pauvres (les poor laws), relayé par la discussion engagée entre Thomas R. Malthus et David Ricardo sur les corn laws. Le débat porte sur la question des céréales comme bien salaire. D. Ricardo fait le constat de l’élasticité nulle de la demande de blé, et regarde les céréales comme un bien salaire, alors que Th. R. Malthus refuse de considérer que le prix de la nourriture ait une détermination sur le prix du travail. Enfin, la mise au jour des rendements décroissants dans l’agriculture conduit à l’ouverture aux marchés extérieurs. Cette dernière caractéristique est soulignée par l’auteur comme étant une des spécificités des produits alimentaires, qui n’autorisent pas, en raison de leur nature périssable, le même type de traitement que d’autres biens de consommation. A. Clément conclut en soulignant à quel point la question économique de l’approvisionnement des marchés céréaliers est intimement liée à des considérations sociales. L’histoire économique de l’approvisionnement accompagne en particulier le passage du devoir d’assistance à la question du paupérisme ouvrier, qui restera cruciale tout au long du xixe siècle.

Anne Lhuissier

Willibald Steinmetz (éd.), Private Law and Social Inequality in the Industrial Age, Oxford, Oxford University Press, 2000, 565 p.

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L’ouvrage est issu d’un colloque qui a rassemblé à Londres, en 1995, des spécialistes d’histoire sociale (historiens et sociologues) et des historiens du droit de différents pays, anglo-saxons, allemands et français. L’organisateur du colloque a souhaité permettre aux disciplines en présence de confronter leurs résultats, avec l’objectif de jeter un pont entre les travaux des unes et des autres. En effet – comme il le souligne dans son avant-propos – les historiens et les sociologues ont eu longtemps tendance à ignorer la matière juridique, ou à centrer leur intérêt seulement sur la justice répressive (droit pénal) et la genèse de l’État-providence. Ils ignorent généralement le contenu du droit privé, volet majeur des règles de droit. Quant aux historiens du droit, ils concentrent souvent leurs enseignements sur des cas d’espèce et la doctrine juridique, étudiant rarement en profondeur les changements sociaux qui transforment à leur tour le droit privé.

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Cinq thèmes ont été abordés au cours de la réunion, balayant une longue période, de 1750 à 1950. Le premier, sur les rapports entre propriétaires fonciers, paysans exploitants et ouvriers agricoles, est traité sous l’angle de l’étude de l’activité juridictionnelle destinée à régler des conflits dans la société rurale. En Prusse à la fin du xviiie siècle et dans le premier xixe siècle (Monika Wienfort), en Angleterre au xixe siècle (Raymond Cocks).

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Le second thème, sur le statut légal respectif du mari et de la femme, fait l’objet de quatre études, dont l’une, comparative, porte sur les règles commandant, au xixe siècle, le droit de propriété : dans la « common law » anglaise, et dans les codes des autres pays européens (Ursula Vogel). Sur les rapports entre employeurs et employés, maîtres et serviteurs – troisième thème – l’ouvrage présente, parmi les cinq communications, celle de Willibald Steinmetz, centrée sur les droits des salariés en Angleterre. L’auteur souligne l’intérêt de l’observation des pratiques sociales, en dégageant le hiatus qui sépare celles-ci des règles édictées par la loi. Les rapports entre propriétaires et locataires et les actions en justice qui en découlent – quatrième thème – font l’objet de quatre études, dont celle de Susanna Magri concernant Paris, entre 1850 et 1920, et de Richard H. Chused sur la pratique des « Landlord-Tenant Courts » à New York au tournant du xxe siècle. Le dernier thème est consacré aux rapports entre producteurs et consommateurs, avec quatre contributions. Parmi celles-ci, notons celle de Fabien Valente qui étudie l’histoire mouvementée de la législation française relative aux taux d’intérêt, au xviiie et xixe siècle, et celle de Martin H. Geyer qui fait de même pour l’Allemagne, entre 1860 et 1920.

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Voilà un ouvrage qui permet de mieux comprendre similitudes et différences entre les cultures juridiques anglo-américaines et celles d’Europe continentale. Les contributeurs montrent à la fois comment les tribunaux et la législation dans chaque pays ont effacé et redessiné les inégalités sociales et jusqu’à quel point des individus de condition différente dans une société donnée pouvaient se servir à leur profit du droit privé et des juridictions civiles. Le croisement de leurs travaux offre une perspective féconde à l’exploration de l’autonomie relative du droit, par la comparaison d’époques et de contextes nationaux différents.

Francine Soubiran-Paillet

Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle, Paris, Belin, 2000.

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C’est très improprement que « Bons pour le service », ouvrage issu de la thèse d’Odile Roynette, a été sous-titré L’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle. La recherche d’O. Roynette excède en effet largement les limites imposées par un tel intitulé, qui est d’ailleurs aussi celui de la seule troisième partie du livre. Tout autant que l’expérience de la caserne, O. Roynette analyse les logiques des systèmes de représentations qui permettent aux différents observateurs sociaux (médecins, politiques, romanciers…) de dessiner les contours de la figure de la caserne française ; elle étudie aussi sous ses aspects les plus techniques la réorganisation de l’armée à la suite de la grande loi du 27 juillet 1872 (renforcée en 1889) qui, en supprimant la possibilité du remplacement, avait fait du service militaire, obligatoire depuis 1798, un impératif personnel. Plus d’un Français sur deux furent appelés sous les drapeaux, pour une période de un à trois ans, entre 1872 et 1905, dates retenues par O. Roynette pour son étude. Par l’importance numérique du public touché, comme par la diversité et la pertinence des différents points de vue adoptés par l’historienne, ce travail constitue un apport important au passionnant chantier actuel de l’histoire militaire.

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La triple dette payée par l’auteur dans les remerciements qui ouvrent son livre, rend compte de la triple approche qui est la sienne et que l’on peut identifier, assez grossièrement, aux trois parties de son texte. Dette payée, tout d’abord, à Alain Corbin et à l’histoire des représentations. Pas d’approche possible de l’expérience de la caserne sans analyse préalable de ses figures parfois contradictoires qui, pour être diffusées par le discours des élites, n’en commandent pas moins certaines des attitudes des jeunes gens appelés à y séjourner. O. Roynette retrace ainsi les racines de la répulsion pour le métier des armes depuis le début du xviiie siècle et la répugnance que le xixe siècle lui surimpose quand les médecins font état des effets désastreux de ce « mal du pays » né du déracinement lié au service militaire. En contrepoint, un autre discours de l’élite voit dans ce service le moyen de lutter contre la dégénérescence nationale sous toutes ses formes (le redressement des esprits accompagnant celui des corps), après la cuisante défaite de 1870-1871.

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Dette payée, ensuite, aux spécialistes de l’histoire militaire. Désireuse d’étudier certains aspects de la conscription, O. Roynette fait sa part au service militaire en tant qu’institution. La mise en place de la réforme de 1872 a eu des conséquences techniques dont elle s’attache à montrer toutes les implications : rapprochement de la nation et de son armée par la création de corps permanents et de régions militaires, enjeux économiques et sociaux liés à l’existence de places de guerre et de villes de garnison… Mais les casernes restent vétustes et l’amélioration de la condition matérielle des soldats très lente. Pas de rupture évidente, non plus, dans le sentiment d’épreuve qui accompagne le tirage au sort — déterminant pour la durée du service et pour l’ampleur de l’éloignement — ou le conseil de révision : perdurent ainsi, voire s’accentuent, des craintes curieusement mêlées à l’égard de la vie de caserne ou, pire peut-être, à l’égard de la déchéance que serait le refus de se voir décerner un « brevet de virilité ».

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Ce travail s’inscrit ainsi dans le champ de l’anthropologie historique et culturelle du soldat : tel est le sens de la dette payée, en troisième lieu, à Stéphane Audouin-Rouzeau. Ici s’étudie véritablement l’expérience de la caserne, des premiers pas de la nouvelle recrue jusqu’à son acculturation. Cette expérience est multiple et, selon l’auteur, « bouleversante ». Ce sont les exercices physiques et l’apprentissage de la discipline censés préparer à l’expérience, décisive, du champ de bataille. L’instruction patriotique et l’éducation morale qui approfondissent les leçons de l’instituteur et qui, vécues comme prolongement de l’expérience enfantine, contribuent à expliquer le consentement à l’effort des jeunes recrues. C’est enfin l’expérience de la chambrée dans laquelle s’inaugurent des rapports humains complexes, faits de brutalités physiques et verbales, d’affections et de craintes mêlées, de solidarités nouvelles entre des hommes qui, sans le service militaire, ne se seraient jamais rencontrés. Un des enjeux majeurs de l’ouvrage est ici la mesure de la souffrance subie – alors qu’une moindre attention est portée à l’acceptation, voire à la provocation de la souffrance d’autrui. L’auteur évite tout simplisme et rappelle, à titre de comparaison, ce que les tâches du paysan et de l’ouvrier pouvaient avoir de pénible à cette époque. Il n’empêche : en dépit de l’interdiction des brimades (1887) et de la lutte efficace contre accidents et maladies (tuberculose et fièvre typhoïde étaient responsables des deux tiers des décès), la caserne demeurait le lieu d’une grande souffrance physique et morale. Ce fut là un aspect essentiel de l’expérience de la caserne, car c’est ainsi que se réalisaient l’acculturation en profondeur du soldat et l’intériorisation d’une « éthique virile » dont ce livre permet de mesurer la prégnance dans la France de la fin du xixe siècle.

Sylvain Venayre

Henri Bresc, Christiane Veauvy (éd.), Mutations d’identités en Méditerranée. Moyen Âge et époque contemporaine, Saint-Denis, Éditions Bouchène, 2000, 296 p. (avec la participation d’Éliane Dupuy)

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Un médiéviste et une sociologue dirigent ensemble ce volume au projet ambitieux : saisir dans leur particularité et dans leurs mutations les identités collectives méditerranéennes. Les systèmes symboliques sont au centre de l’ouvrage, qui se propose de comprendre tout spécialement les ruptures que la constitution des États y a introduites. La confrontation du Moyen Âge et du xxe siècle peut étonner. En réalité la méthode s’avère pertinente, s’agissant, par exemple, d’étudier la genèse de l’eurocentrisme qui a cherché, souvent avec violence, à imposer sur la rive sud de la Méditerranée une « identité européenne ». C’est plus largement dans la continuité avec la période médiévale que doivent être situés les échanges et circulations des savoirs et des hommes de l’époque contemporaine. Ce rapprochement conduit les auteurs à repérer, d’une période à l’autre, les points nodaux qui structurent la construction identitaire : immigration et émigration, langue et religion, mouvements sociaux, mais aussi mouvements silencieux repérables dans la vie quotidienne et dans le vécu dramatique de l’émigration, difficile percée des mouvements féministes …

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Le livre s’ouvre avec deux études qui retracent le parcours de recherche d’Abdelmalek Sayad, animateur de ce travail collectif jusqu’à sa disparition en 1998, auquel les auteurs de l’ouvrage reconnaissent leur immense dette. Les quinze contributions suivantes se distribuent en trois parties : « La question de l’arabisme », « Passages et combinaisons », « Dynamiques identitaires aujourd’hui ». Relevons les principaux thèmes abordés. Les études concernant la période médiévale portent sur la permanence du christianisme arabisé au Maghreb et en Espagne jusqu’à la rupture almohade (1160) ; sur la continuité, par-delà la reconquête chrétienne, de l’arabe comme langue parlée et écrite, véhicule volontaire d’identité tant chez les Mozarabes que chez les Juifs d’Espagne et de Sicile et chez les Maltais. Dans la période contemporaine, sont analysés la construction des identités berbères partagées entre le prestigieux modèle de l’islam arabe, l’adoption de modèles généalogiques savants et le souvenir des orgueils tribaux ; les éléments de la vie quotidienne regardés comme composantes du processus identitaire dans la confrontation à l’étranger, comme dans les cas de l’implantation de la viticulture coloniale en Algérie, à laquelle est consacré l’écrit posthume d’A. Sayad, de l’émigration d’Algériennes au Québec, de la grève d’ouvriers agricoles en Andalousie sous le régime franquiste, de la crise des marchés agricoles provençaux, du rapatriement en Tunisie des corps des émigrés décédés à l’étranger, ou encore des salariés agricoles transplantés dans les banlieues françaises.

Susanna Magri

Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2000, 124 p.

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En Europe, la situation des femmes face à l’emploi est pour le moins ambivalente. Si la féminisation du marché du travail est en progression constante depuis les années 1960, tendant ainsi à réduire de façon substantielle l’écart entre les taux d’activité masculins et féminins, des inégalités professionnelles demeurent envers et contre tout. Pour tenter d’expliquer la coexistence de ces phénomènes contradictoires, l’auteur propose d’analyser les transformations de l’activité féminine et la construction sociale des inégalités entre les sexes sur le marché du travail européen en s’interrogeant sur l’activité, le travail, le chômage et le sous-emploi des femmes.

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L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail correspond à la période où celui-ci connaît un vaste mouvement de salarisation et de tertiarisation. L’auteur souligne à cet égard que c’est « aux femmes que l’on doit l’essentiel de la croissance de l’emploi en Europe depuis le milieu des années soixante » (p. 8), puisqu’elles sont venues occuper en majorité des emplois salariés du secteur tertiaire, seul domaine d’activités dont la crise de l’emploi n’a pas enrayé l’expansion. Féminisation, salarisation et tertiarisation sont ainsi trois phénomènes étroitement liés. Cette montée en puissance du salariat féminin s’explique par « la fixation continue des femmes dans l’activité » (p. 14), qui traduit une transformation des comportements face à l’emploi. Les femmes poursuivent désormais leur activité quelle que soit leur situation maritale et familiale. Cette évolution a pour conséquence de modifier le statut social des femmes pour qui le salariat est devenu « synonyme d’autonomie professionnelle et familiale » (p. 14).

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Parmi la population active française, on compte aujourd’hui presque autant de femmes que d’hommes, la présence féminine sur le marché du travail européen étant du même ordre (42,5 %). Cette population, constituée principalement de mères de famille salariées du secteur tertiaire, se caractérise aujourd’hui par des qualifications équivalant souvent, voire surpassant celles des hommes. À cet égard, si l’augmentation du niveau de diplôme constitue un des éléments moteurs de la féminisation du marché du travail, des inégalités professionnelles entre les sexes demeurent cependant.

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L’analyse du travail féminin laisse apparaître en effet la forte concentration horizontale et verticale des emplois. Sur le marché du travail, on ne dénombre ainsi que quelques branches d’activités et professions fortement féminisées : « en 1995, plus de la moitié des femmes de la Communauté européenne (53 %) travaillent dans cinq secteurs : la santé et les services sociaux (16 %), le commerce de détail (13 %), l’éducation (10,5 %), l’administration publique et les services aux entreprises (7,5 %) » (p. 40). Les femmes occupent principalement des emplois peu valorisés socialement, mais il apparaît que certaines professions supérieures réservées anciennement aux hommes leur sont aujourd’hui ouvertes – par exemple celle de cadre – bien que leurs chances d’y accéder restent inférieures à celles des hommes. Ainsi, une nette bipolarisation de la population active féminine est observable : elle résulte de l’accès croissant de femmes qualifiées aux professions anciennement masculines, et de l’expansion de l’emploi féminin peu ou pas qualifié.

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Les métiers qualifiés restent donc en majorité masculins. Fruit d’une construction sociale sexuée de la qualification sur le marché du travail et dans l’entreprise, cette inégalité explique les écarts de salaire observables lorsqu’on considère globalement les deux populations, féminine et masculine. De plus, à un niveau de qualification et de poste identique, les femmes restent moins bien payées que les hommes, bien que ces écarts tendent à se réduire lentement.

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Les inégalités entre les sexes sont également présentes en matière de chômage. Globalement, le taux de chômage des femmes est plus important que celui des hommes – en France, il lui est supérieur de quatre points et s’élève à 14 %. Le chômage féminin est de surcroît plus durable, les femmes étant davantage confrontées au chômage de longue et très longue durée. Mais les inégalités ne s’arrêtent pas à ce constat. En effet, si les différentes catégories d’individus touchées par le chômage ont fait l’objet d’une attention particulière de la part des politiques, des médias, des analystes scientifiques et autres participants au débat sur cette question, le problème du sur-chômage féminin reste largement invisible, car méconnu ou occulté. Selon l’auteur, ce silence s’explique par une « tolérance sociale au chômage féminin » (p. 61). En comparant en particulier les systèmes d’indemnisation et d’inscription au chômage dans différents pays de l’Union européenne, Margaret Maruani pointe les limites présentées par les catégories statistiques officielles et montre que les notions usuelles de chômage et d’activité ne permettent pas d’appréhender le « chômage découragé et l’inactivité subie » (p. 67). De ce fait, ces notions interdisent de prendre la mesure exacte des inégalités entre les sexes.

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L’étude du travail à temps partiel montre que celui-ci intéresse une importante proportion de femmes (en 1996, 81 % de la population active totale de l’Europe des Quinze). Mais il revêt des formes multiples selon les pays : « temps choisi, temps contraint ou temps éclaté, forme de sous-emploi flexible ou façon d’aménager le temps de travail » (p. 79). L’auteur note que le temps partiel « dans le meilleur des cas, lorsqu’il est choisi, prolonge la discontinuité des cycles professionnels des femmes par des périodes de retrait partiel de l’activité. Dans la pire des situations, quand il est subi, il repousse une partie des femmes actives vers le sous-emploi et la pauvreté » (p. 107). Plus nombreuses que les hommes à occuper des emplois à temps partiel et, de ce fait, percevant de bas voire de très bas salaires, les femmes sont davantage concernées par la pauvreté – celle des « travailleurs pauvres » (p. 106) – et le sous-emploi ; parmi les 1,6 million de personnes en situation de sous-emploi en 1998 en France, 1,2 million sont des femmes.

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D’un point de vue général, l’ouvrage de M. Maruani appréhende avec une clarté et une finesse remarquables les transformations de l’activité féminine et les modalités de la construction sociale des inégalités entre les sexes sur le marché du travail. Pour comprendre ces mécanismes, elle identifie les principaux acteurs et leur comportement face à l’emploi, le rôle des pouvoirs politiques et du système légal régulant l’activité. La méthode comparative se révèle à cet égard des plus fécondes en permettant de saisir les différences et les similitudes des conditions de l’activité féminine entre les pays de l’Union européenne. Ainsi, l’analyse dépasse souvent le cadre strict des catégories communément utilisées et ouvre de nouvelles pistes de réflexion. Outre les données quantitatives, des monographies et des écrits sociologiques à caractère plus théorique sont mobilisés, à travers une large palette de références. Enfin, cette étude constitue un outil précieux pour (ré)amorcer la critique sociale de l’inégalité entre les sexes au moment où la question de la parité et, partant, de l’égalité entre hommes et femmes, est à l’ordre du jour.

Alexandre Mathieu-Fritz

Christian Le Bart, Les fans des Beatles. Sociologie d’une passion, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le Sens Social », 242 p. (en collaboration avec Jean-Charles Ambroise)

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Maître de conférences en science politique, Christian Le Bart s’est précédemment intéressé au discours politique. Il présente ici les résultats d’une enquête menée sur un tout autre objet, avec un confrère politiste féru, comme lui, de la musique des « quatre garçons dans le vent » : les « fans » des Beatles.

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Dès les premières lignes, le lecteur est averti que « ceci n’est pas un livre sur les Beatles » mais qu’il s’agit d’une étude sociologique sur ceux qui reconnaissent que « les Beatles constituent leur musique préférée depuis plusieurs années », ceux qui vouent une admiration au groupe qui fut « le parangon du rock anglais dans les années 1960 » (voir Frédéric Saumade, in Christian Bromberger, 1998, Passions ordinaires, Paris, Bayard éditions, pp. 309-329).

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Partant de l’hypothèse que « le mystère de la passion Beatles n’est jamais tout entier du côté des Beatles : elle s’enracine aussi […] dans le social », cette étude entend contribuer à une meilleure connaissance du phénomène de la passion, à partir d’un exemple qui, à sa façon, relève aussi des passions dites « ordinaires ».

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L’enquête a été menée auprès d’une vingtaine de fans par des entretiens de type compréhensif, et par questionnaires auprès des membres du Fan club français.

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La problématique privilégiée est ici celle de la construction identitaire. Elle est envisagée à travers le prisme de la « passion Beatles », elle-même déclinée selon trois modalités (qui constituent autant de parties de l’ouvrage) : la mise en récit, la mise en scène, la mise en ordre.

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La première partie s’attache à étudier la rhétorique de la passion à travers l’analyse des discours concernant sa genèse, son aspect intime ou encore sa sociabilité (en amitié, en couple). C. Le Bart poursuit par une analyse de contenu du journal du Fan club (Abbey Road magazine), et s’interroge sur la summa divisio entre les fans de John Lennon et ceux de Paul McCartney. Puis, par la mise en perspective des trajectoires professionnelles avec celles de la passion, il montre comment la « passion Beatles » se présente comme une « identité totale qui contamine l’ensemble des “moi” sociaux », un « pôle organisateur de l’identité » que les enquêtés prennent visiblement plaisir à reconstituer en présence du chercheur passionné lui aussi. L’auteur déploie minutieusement les multiples facettes de l’admiration en illustrant ses analyses par de nombreuses citations des fans rencontrés, et affiche malicieusement sa passion musicale en doublant le titre de chaque chapitre par un titre homologue extrait du répertoire Beatles. Fidèle à sa problématique de départ, C. Le Bart souligne « l’illusion fondatrice de la passion selon laquelle les individus ont l’impression de se “découvrir” alors qu’ils se “construisent” ». Parce que la passion musicale est « plus déterminante que déterminée », il propose de parler de socialisation « dans » et « par » la passion, suivant certaines stratégies identitaires ou « bricolages » que la « plasticité de l’objet Beatles » autorise. Par l’utilisation du concept de « distance » ou de « détachement », l’auteur entend rendre compte de l’articulation existant entre identité socioprofessionnelle et identité « Beatles », contredisant ainsi l’image communément reçue du fan à qui manquerait la personnalité sociale.

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Cette analyse rigoureuse et argumentée sur un sujet inattendu vient enrichir la réflexion sociologique actuelle sur l’identité. En dévoilant certaines trames qui organisent le jeu de la construction identitaire, elle illustre l’idée selon laquelle « il n’y a jamais d’identité que collective ».

Emmanuelle Callac

Plan de l'article

  1. Revues
    1. Jean Jaurès, Cahiers trimestriels, « Face à la violence politique », n° 153, juillet 2000
  2. Livres
    1. Alain Clément, Nourrir le peuple, entre État et marché, xvie-xixe siècle, contribution à l’histoire intellectuelle de l’approvisionnement alimentaire, Paris, l’Harmattan, coll. « Economiques », [préface de Pierre Dockès], 1999, 320 p.
    2. Willibald Steinmetz (éd.), Private Law and Social Inequality in the Industrial Age, Oxford, Oxford University Press, 2000, 565 p.
    3. Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle, Paris, Belin, 2000.
    4. Henri Bresc, Christiane Veauvy (éd.), Mutations d’identités en Méditerranée. Moyen Âge et époque contemporaine, Saint-Denis, Éditions Bouchène, 2000, 296 p. (avec la participation d’Éliane Dupuy)
    5. Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2000, 124 p.
    6. Christian Le Bart, Les fans des Beatles. Sociologie d’une passion, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le Sens Social », 242 p. (en collaboration avec Jean-Charles Ambroise)

Pour citer cet article

« Bibliothèque », Genèses 3/ 2001 (no44), p. 165-170
URL : www.cairn.info/revue-geneses-2001-3-page-165.htm.

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