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S'inscrire Alertes e-mail - Genèses Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezJean Bazin in memoriam
1 A soixante ans, Jean Bazin nous a brutalement quittés le 12 décembre 2001. Avec lui disparaît un chercheur et un enseignant exceptionnel et généreux ainsi qu’une force et une originalité de pensée qui n’ont pas fini d’irriguer et d’interpeller nos disciplines.
2 D’un bout à l’autre de l’œuvre ramassée et dense de J. Bazin, un même fil rouge : l’énergique volonté de ne pas s’en laisser conter par les appareils conceptuels qui, en sciences sociales et plus particulièrement en anthropologie, encombrent et obscurcissent méthodes et théories tout en prétendant les servir.
3 La visée critique de J. Bazin est toujours des plus radicales. Quand il s’en prend, par exemple, à la notion d’ethnie, il ne contribue pas seulement au rapprochement des sciences politiques et de l’ethnologie mais porte le fer au cœur de cette discipline. Au-delà des douteux usages du terme, l’ethnie, argumentera-t-il inlassablement, n’est que la fiction où s’enracinent bien des raisonnements ethnologiques erronés sur les mentalités ou les typologies de toute espèce. Assimiler l’ethnie à un « substrat passif du discours ethnographique [qui] se substitue aux acteurs effectifs »[1] [1] Jean Bazin, « À chacun son Bambara », in Jean-Loup...
suite, c’est en faire une substance au risque de transformer une simple étiquette, très variable historiquement, en un sujet collectif à qui seront imputées des représentations stables ou, pire encore, des croyances.
4 Pour l’ethnologue « toute coutume est la mise en œuvre d’une croyance : il suffit de trouver laquelle »[2] [2] J. Bazin, « Le roi sans visage »,
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suite. À quoi bon dès lors se bercer d’illusions, en prêtant aux autres, individus ou collectivités, des représentations systématisées alors qu’ils ne nous donnent effectivement à voir que des pratiques et à entendre, quand on les interroge, que des commentaires ? Pour J. Bazin, c’est clair, puisqu’« il n’y a pas
suite, rien n’est jamais plus urgent que de s’en tenir aux pratiques, aux choses et aux situations et à elles seules.
5 Son anthropologie historique du royaume de Ségu au Mali, fondée sur la confrontation de la mémoire orale aux archives, est ainsi marquée par le souci de ne pas céder aux sirènes des conceptualisations globalisantes qui sous les « modes de production » ou les théories de l’État et du contrat enterrent la complexité et la relativité des rapports sociaux. La flexibilité des conditions de domination, implique de remettre en situation les attitudes politiques et de renoncer aux modèles. L’étroite connexion entre violence légitime et fictio juris au sein de l’État prouve qu’il n’est pas crédible d’isoler une « fonction institutionnelle de ses conditions effectives d’exercice[5] [5] J. Bazin, « État guerrier et guerres d’État », ...
suite ». Quant au mythe d’origine d’un accord conclu pour fonder la cité, « encore faut-il que l’assemblée des contractants (la constituante) se réunisse quelque part, en un lieu dont elle n’a pu débattre puisqu’il est préalable à son existence ».[6] [6] J. Bazin, « Retour aux choses-dieux », Le temps de...
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6 Les textes africanistes de J. Bazin sont toujours porteurs d’un questionnement majeur. Qu’il s’agisse de la théorie du récit, du rite ou du pouvoir, ils renvoient tous à la concrétude de situations particulières, à leur matérialité. Vient ainsi se loger au centre des « logiques du politique » la force des objets exhibés et manipulés. Celle-ci ne tient pas à leur « symbolique », qu’on ne dégage qu’après-coup par l’artifice des gloses ethnologiques ou théologiques, mais à leur « choséité ». Comme nous l’expliquions dans Genèses[7] [7] J. Bazin, Alban Bensa, « De l’objet à la chose », ...
suite, « c’est quand l’objet devient “chose”, c’est-à-dire absolument unique, qu’il prend le plus de valeur. Mais sa fonction est alors moins d’être utilisable ou de représenter que de rassembler des événements et des personnes ».
7 Dans le droit fil de cette méditation sur la capacité des objets à signifier par-delà tout contexte narratif ou herméneutique, J. Bazin a entamé un travail de fond sur l’œuvre d’art et son destin dans les musées ou les collections. C’est la singularité même du tableau, de la sculpture ou du ready-made qui en fait, comme des objets-fétiches africains, « un individu matériel », une « chose-personne »[8] [8] J. Bazin, « Retour aux choses-dieux », op. cit. , p. ...
suite susceptible d’avoir une
8 Pour J. Bazin ce ne sont jamais les représentations qui peuvent expliquer l’effet des objets, des actes, ou des gestes mais la logique des situations où ils interviennent. Ainsi sa réflexion sur la description et l’interprétation des faits sociaux, librement inspirée de Ludwig Wittgenstein, vise-t-elle à abolir la distinction entre règles et pratiques : « si certains coups deviennent des règles ; […] la logique des acteurs n’est cependant pas une loi car les acteurs peuvent en changer ». En « traitant les contingences, ce qui s’est vraiment passé, comme des variantes réalisées d’un même univers de possibles[9] [9] J. Bazin, « Interpréter ou décrire. Notes critiques sur...
suite » et en posant les conditions d’une véritable
Alban Bensa
23 janvier 2002
Notes
[ 1] Jean Bazin, « À chacun son Bambara », in Jean-Loup Amselle et Elikia M’Bokolo (éd.), Au cœur de l’ethnie. Ethnies, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1985, p. 92.
[ 2] J. Bazin, « Le roi sans visage », 
[ 3] J. Bazin, « Les fantômes de Mme du Deffand : exercices sur la croyance », Critique, n° 529-530 (Sciences humaines : sens social), 1991, p. 500.
[ 4] J. Bazin, « Science des mœurs et description de l’action », Le genre humain, n° 35 (
[ 5] J. Bazin, « État guerrier et guerres d’État », in J. Bazin et Emmanuel Terray (éd.), Guerres de lignages et guerres d’État en Afrique, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 1982, p. 324.
[ 6] J. Bazin, « Retour aux choses-dieux », Le temps de la réflexion (
[ 7] J. Bazin, Alban Bensa, « De l’objet à la chose », Genèses, n° 17 (
[ 8] J. Bazin, « Retour aux choses-dieux », op. cit., p. 266.
[ 9] J. Bazin, « Interpréter ou décrire. Notes critiques sur la connaissance anthropologique », in Jacques Revel et Nathan Wachtel (éd.), 
POUR CITER CET ARTICLE
« Jean Bazin in memoriam », Genèses 1/2002 (no46), p. 2-3.
URL : www.cairn.info/revue-geneses-2002-1-page-2.htm.





