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Genèses

2014/4 (n° 97)

  • Pages : 160
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782701189925
  • DOI : 10.3917/gen.097.0149
  • Éditeur : Belin

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Cet ouvrage regroupe douze contributions de différent·e·s auteur·e·s (majoritairement français·e·s, et deux traductions d’articles de Michael Messner [3][3] « The Limits of ‹The Male Sex Role › : An Analysis... et de Caroline New [4][4] « Oppressed and Oppressors ? The Systematic Mistreatment...). Il s’interroge sur la possibilité et la légitimité de lire la domination masculine sous l’angle des coûts sociaux. Malgré ce titre, l’approche ne se cantonne pas au registre économique et c’est tant mieux ! L’ouvrage est subdivisé en trois parties : la première cherche à cerner quels pourraient être la définition et les indicateurs de ces coûts pour la société. La deuxième relie cette question à diverses théories sur le genre. Et enfin, la troisième mesure « le prix à payer » de la domination masculine pour les hommes eux-mêmes. L’ouvrage très intéressant, très fouillé mérite qu’on s’y arrête et qu’on le conserve dans sa bibliothèque. Je me pencherai sur quelques articles qui m’apparaissent comme les plus novateurs.

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La riche introduction de Christine Guionnet présente les enjeux sociétaux de la « réthorique des coûts ». En dressant le panorama des études actuellement menées sur le masculin, Christine Guionnet analyse les articulations entre engagement militant et discours scientifique. Selon l’auteure, discuter des coûts de la domination masculine se heurte à un certain nombre de difficultés, à l’instar de ce qui se passe dans la pensée féministe, les arguments proposés peuvent être utilisés à des fins scientifiques, militantes, ou encore être récupérés de façon idéologique.

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L’article d’Anne Verjus met en perspective la question des coûts « subjectifs et objectifs de la masculinité », c’est le titre de l’article, avec les politiques des pères et les discours masculinistes qui les configurent. Elle montre comment des associations comme SOS Papa, de minoritaires réelles (elles ne représentent qu’une infime proportion de pères divorcés) sont devenues, par leur impact médiatique, des associations influentes en matière de politique familiale.

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L’article de Francis Dupuis-Déri déconstruit la notion de « crise de la masculinité », l’auteur cherche à répondre aux questions suivantes : qui tient ce discours, pourquoi, quels sont les arguments explicites ou implicites utilisés, quelles sont les mobilisations que cette notion engendre ? L’article montre que le discours sur la crise de la masculinité relève de l’idéologie par sa récurrence et par l’absence de véritable ancrage empirique « alors que la domination de la classe des hommes est solidement institutionnalisée et protégée par les lois » (p. 68). À l’évidence, pour l’auteur – et il se montre convaincant –, ce discours « n’est pas la conséquence d’une crise réelle » (p. 68) et la notion de « crise de la masculinité », parfois élevée au rang de concept, est convoquée majoritairement par les acteurs du champ psychique et par les groupes masculinistes. En se référant aux travaux de Judith A. Allen, Francis Dupuis-Déry rappelle les deux problèmes épistémologiques qui empêchent de corroborer l’hypothèse d’une crise de la masculinité : le corpus ayant servi à documenter cette notion fait partie d’œuvres fictionnelles et il n’existe pas « d’indicateurs objectifs pour déterminer, si une société est (trop) féminisée et si les hommes sont (réellement) en crise » (p. 69). Ce discours de la crise de la masculinité, parce qu’il s’inscrit dans « le processus plus général d’identification d’un problème public » (p. 70), n’est pas sans incidence sur la société. En effet, déclarer une crise, « c’est agir sur les rapports entre les genres par la mise en motion de tout un ensemble de forces et d’acteurs qui s’agitent comme s’il y avait crise réelle, et c’est donc provoquer les effets d’une crise réelle » (p. 70). Par ailleurs, ce discours largement répandu et médiatisé contribue, d’une part, à solidifier un antiféminisme ordinaire, pour reprendre un terme emprunté à Francine Descarries, qui consiste à tenir les féministes et les féminismes pour responsables des problèmes rencontrés par les hommes, et des présupposées pertes qu’ils auraient subies. D’autre part, malgré les flottements méthodologiques évoqués plus haut, ce discours n’épargne pas les scientifiques, un glissement vers « une volonté de mise au pas du féminisme » (pp. 65 ; 72 ss) se produit même chez les « chercheurs sérieux » comme Alain Touraine, selon l’auteur. Sérieux peut-être mais qui n’a jamais été féministe, soit dit en passant !

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Ce discours est au cœur de différents mouvements de défense des privilèges associés au masculin et au patriarcat, que l’on peut regrouper sous le terme de masculinistes. Ces groupes, que l’auteur qualifie non pas comme un mouvement social mais comme un paramouvement, par analogie avec les groupes « paramilitaires » ou les « ultras », sont porteurs « d’une définition plus radicale des valeurs et du projet social associés aux classes dominantes » (p. 80), dans ce cas la classe des hommes. Les masculinistes puisent leurs thèmes dans les réflexions et les études féministes élaborées depuis une cinquantaine d’années – les garçons à l’école, les hommes et le suicide, les pères et les enfants, les hommes et la violence – ils en retournent les arguments et les utilisent pour défendre leur modèle traditionnel des rapports de genre et conventionnel de la masculinité. La « virilité défensive » de Pascale Molinier ou Christophe Dejours y est ainsi vue comme une richesse plutôt qu’un coût. En conclusion, l’auteur rappelle que « l’enjeu central de cette prétendue ‹crise de la masculinité› n’est pas tant la sauvegarde d’une identité psychosociale masculine que la préservation de l’identité politique des hommes, qui se définissent comme hommes dans des rapports de force et de pouvoir (…) qu’ils exercent individuellement et collectivement sur les femmes » (p. 89).

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L’article de Béatrice Damian-Gaillard déroule les nouveaux attributs de la masculinité et les éventuels changements dans les représentations de ce qu’est un couple en s’appuyant sur les romans des Éditions Harlequin. Elle montre qu’une hiérarchie des masculinités est mise en scène dans les diverses collections de leur catalogue, du moins viril au plus viril pour le dire vite. Ces différentes masculinités conditionnant également une forme de gradation dans l’érotisme et la sensualité. Plus l’homme est viril, plus le prix symbolique qu’il aura à payer est lourd (par exemple, s’investir dans une relation amoureuse, se laisser initier aux plaisirs, etc.). Et bien que certains stéréotypes soient encore extrêmement présents dans les ouvrages analysés – le séducteur typique est blanc, mince, aisé et cultivé – l’auteure voit dans ces masculinités plurielles un indice « d’une vision plus complexe de la domination masculine où le héros doit lui aussi s’émanciper de toutes les entraves qui empêchent sa réalisation dans l’amour » (p. 107).

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L’article d’Erik Neveu se veut un « cadrage général de débats et recherches en cours » (p. 111), l’auteur cherche à identifier les lieux où se discutent les coûts de la masculinité. La première partie, « plus théorique » selon les termes mêmes de l’auteur, ne convainc pas totalement, elle affiche la volonté de construire les coûts d’un point de vue sociologique. En partant du concept de Robert W. Connell de « masculinité hégémonique », Erik Neveu propose deux pistes pour l’analyse de ces coûts, la première, qu’il présente comme « un outil analytique pour peser l’objectivité d’un rapport de domination » (p. 117), est classique puisqu’elle mesure les inégalités et les injustices faites aux femmes. La seconde, s’appuyant sur le concept de « frustration » de Ted Gurr, laisse un peu dubitative. Ainsi analyser « le simple fait qu’en beaucoup d’espaces sociaux la domination masculine ne puisse s’exprimer qu’en ‹mettant les formes ›… » comme une « tendance lourde « de la « dévaluation symbolique » (p. 118) du masculin semble quelque peu surréaliste, pour quiconque se dit féministe. On pourrait dire avec autant de réalisme, qu’en beaucoup d’espaces sociaux la domination masculine s’exprime sans mettre les formes et qu’il est peut-être temps que les hommes entrent dans un processus de civilisation…

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Dans la suite de l’article, Erik Neveu s’attache à éclairer les réactions des hommes lorsque « l’automaticité des dividendes de la masculinité » (p. 119) n’est plus si évidente. Trois stratégies masculines sont identifiées : la « réaction », qui vise à restaurer le statut ante quo, la « défection », qui instaure le perpétuel adolescent, et enfin la « réforme », qui consiste pour les hommes à faire avec « la contrainte objective d’une mutation des rapports de genre. Ils rompent avec les formes instituées de la masculinité hégémonique, sans que cela soit pour autant synonyme de bouleversement » (p. 120). Ce concept de réforme est illustré par une revue de littérature traitant de la recomposition du pacte conjugal et sexuel. Selon l’auteur, les hommes choisissent « le meilleur des deux mondes » (p. 121) et utilisent l’intime et l’expression des affects comme une clé d’accès au sexuel. Erik Neveu s’arrête également sur les masculinités populaires en butte aux mécanismes de désaffiliation sociale et prises dans les rets de l’intersectionnalité ; les hommes de ces catégories deviennent ainsi les protagonistes de « mauvaises virilités » (p. 133) comme cela a déjà été montré (François de Singly, par exemple, en 1993). Pour l’auteur, ce sont eux qui paient le prix fort de la dévaluation symbolique du masculin et du « surcoût raciste » (p. 133). Erik Neveu termine son article par la comparaison de l’impact des mouvements masculinistes dans le monde anglo-saxon et en France, pays dans lequel ces idéologies réactionnaires ont pénétré l’espace public mais ne sont pas constituées en problème politique. Ce qui n’empêche pas, à mon sens, qu’elles aient un impact politique, la diffusion de ces idéologies et leur imposition successive dans certaines politiques du divorce en témoignent.

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Dans la troisième partie du volume, soulignons le passionnant article de Nadine Lefaucheur et Stéphanie Mulot qui montre, avec force citations tirées de leur recherche, comment, en Martinique, le pluripartenariat hétérosexuel masculin est une ressource essentielle à la définition de la virilité, et comment « l’engagement dans l’affectivité, la fidélité, la confidence conjugale, représente un sacrifice et nécessite souvent une prise de distance importante par rapport aux normes du groupe des pairs… » (p. 223). En décortiquant finement « la construction et les coûts de l’injonction à la virilité », c’est le titre de leur article, les auteures relativisent fortement l’hypothèse d’un affaiblissement des codes du masculin, évoquée par Erik Neveu.

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L’article de Patrick Guiol et ses collègues présente les résultats d’une enquête quantitative qui s’interroge sur l’impact du type de management sur la santé des salarié·e·s. L’intérêt de cette étude est d’analyser les corrélations entre les perceptions subjectives de santé par les salarié·e·s, leur usage des médicaments et des traitements et l’organisation interne de l’entre prise (autoritaire vs participative, sur la base de divers indicateurs). Outre les résultats attendus (femmes plus médicalisées, plus souvent en arrêt de travail, arrêts plus longs, hommes moins soucieux de leur santé, etc.), l’étude montre que, statistiquement, les hommes sont significativement plus vulnérables au type de management, ils ont plus de problèmes de santé, accidents compris, avec un management autoritaire qu’avec un management participatif. Les auteurs proposent deux explications : premièrement dans les entreprises participatives, le risque est mieux pris en considération, les employé·e·s et leurs syndicats plus entendus, reconnus comme « partenaires » (p. 293). Deuxièmement, les hommes construisant davantage leur identité de genre dans le travail, dans les entreprises autoritaires, ils « ne peuvent en effet que subir violemment des relations hiérarchiques qui démentent au quotidien leur statut de dominants » (p. 291). Ce qui les pousserait soit à adopter des conduites à risques, soit à relâcher la garde pour reconquérir leur identité de genre.

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Alexis Annes présente les résultats d’une enquête qualitative effectuée par entretiens avec 30 homosexuels vivant dans des régions rurales ou périurbaines du sud de la France et des États-Unis. L’article met en lumière les stratégies des homosexuels habitant à la campagne pour passer inaperçus, pour le dire vite : masquer leurs côtés « efféminés », présenter leur sexualité comme « déterminée biologiquement », « naturelle » (p. 246). D’ailleurs, pour les personnes interviewées, le genre et le sexe masculin se confondent. En ce sens, ils se conforment à l’idéal de la masculinité hégémonique, non questionnée, non remise en question comme produit d’un rapport de genre.

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En conclusion, je retiendrai de cet ouvrage la diversité, la richesse des articles et leur capacité à susciter la réflexion, malgré quelques réserves. En effet, la dernière page de cet imposant ouvrage tournée, un sentiment diffus d’inconfort m’habite, le même que face « à nos faux amis », selon l’expression de Christine Delphy. À l’évidence, les analyses qui y sont proposées doivent beaucoup aux théories féministes, mais finalement celles-ci disparaissent un peu des références. Au fil des pages, la limite entre discussion objective des coûts de la masculinité et défense des hommes et du masculin devient parfois floue. Par ailleurs, ce livre, et cela contribue certainement au malaise, paraît dans une période de forte publicisation (colloques, articles de revues et ouvrages) des problématiques liées au masculin, à l’identité sexuée des hommes et à l’homosexualité masculine. N’est-on pas là devant une énième manifestation de la domination masculine, dans l’occupation intensive de l’espace public et scientifique ?

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À focaliser sur les hommes et le prix qu’ils paient à la masculinité, les coûts réels de la domination masculine pour les femmes sont un peu mis à distance, même si les auteur·e·s s’en défendent… Et si la démarche reste hautement intéressante du point de vue scientifique, elle est plus problématique du point de vue politique. N’est-ce pas donner du grain à moudre à des tendances réactionnaires déjà bien perceptibles telles que le masculinisme ou le repli vers la naturalisation des identités sexuées ? Ne prend-on pas le risque d’alimenter une illusion de symétrie et par là d’influencer l’orientation de certaines politiques sociales, contraires à l’égalité des sexes alors même que la question des féminités et de leurs recompositions actuelles n’est que peu discutée ou seulement sur certains sujets historiques, tel le travail, mais très rarement dans sa globalité, comme c’est le cas ici de la masculinité ? De la même façon, si l’on se place dans une perspective de rapports sociaux de sexe, il serait peut-être temps de réfléchir à la manière dont féminités et masculinités se réarticulent et se transforment. En définitive, face à ces questions sociétales, la frontière est ténue entre coûts de la masculinité et bénéfices patriarcaux, la vigilance et la mobilisation doivent donc rester de mise…

Notes

[1]

Delphine Dulong, Christine Guionnet et Erik Neveu (éds) (2012). Boys Don’t Cry ! Les coûts de la domination masculine. Rennes : Presses universitaires de Rennes.

[2]

Clothilde Palazzo-Crettol, sociologue, est chercheure-enseignante à la Haute École de travail social, HES-SO Valais Wallis.

[3]

« The Limits of ‹The Male Sex Role › : An Analysis of the Men’s Liberation and Men’s Rights Movements’ Discourse ». Gender and Society, 12 (3), 1998.

[4]

« Oppressed and Oppressors ? The Systematic Mistreatment of Men ». Sociology, 35, 2001.


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