2002
Hérodote
Langues et territoires : une question géopolitique
Béatrice Giblin
Le titre de ce numéro d’Hérodote est celui d’un colloque qui s’est tenu en
octobre 2001 à l’université Paris-VIII, organisé par le Centre de recherches et
d’analyses géopolitiques avec le parrainage de la Société de géopolitique. Les
points de vue contradictoires des participants, choisis pour cette raison, ont donné
lieu à des débats parfois très vifs, preuve de l’engagement non seulement scientifique mais aussi émotionnel des intervenants, comme le montrent les positions
opposées des articles d’Henri Giordan et d’Yvonne Bollmann. Ce numéro
d’Hérodote présente donc l’essentiel des communications de ce colloque.
Il s’agit en vérité d’une question délicate, difficile, celle que pose la reconnaissance des langues régionales et minoritaires dans certains États de l’Union européenne, et en particulier en France. La vivacité du débat qu’a suscité le projet
d’enseigner la langue corse à tous les élèves (sauf si les parents s’y opposaient)
illustre bien qu’il y a là un enjeu politique et non pas seulement culturel. Le Conseil
constitutionnel, saisi par des parlementaires de l’opposition, a décidé que cette proposition était anticonstitutionnelle. L’affaire a donc été jugée d’importance.
Sur le terrain plus feutré des universitaires, le grand nombre de colloques
consacrés à cette question montre qu’elle préoccupe aussi les spécialistes. Si les
sociolinguistes débattent des caractéristiques et évolutions lexicales et grammaticales de ces langues, ils s’intéressent aussi aux conditions de leur disparition ou de
leur maintien, comme le font des historiens ou des anthropologues, les politologues
et les juristes s’intéressant davantage à leur statut juridique. Mais si la langue est
bien au centre de leurs préoccupations, le territoire où elle est censée être parlée
est le plus souvent ignoré (sauf dans le cas de la Corse). Or, pour nous cet aspect
de la question est essentiel. En effet, la question des langues régionales et minoritaires ne se limite ni à des querelles de linguistes, ni au nombre des locuteurs, ni à
la défense d’un patrimoine culturel, même si tous ces aspects ont leur importance,
elle est aussi affaire de territoire : sur quel territoire sont-elles parlées, ou le plus
souvent, quel est le territoire sur lequel certains partisans de leur renaissance
souhaiteraient les remettre en usageet pourquoi ?
Pourquoi une analyse géopolitique des langues régionales ?
La conception de la géopolitique mise en œuvre dans cette revue est d’analyser
les rivalités de pouvoirs sur des territoires en tenant compte des représentations
contradictoires dont elles sont l’objet et qui suscitent des débats entre citoyens.
Personne ne peut contester que la question des langues régionales fasse l’objet de
représentations contradictoires qui alimentent le débat, voire la polémique, entre
les citoyens.
En effet, sur cette question de la renaissance des langues régionales, les passions sont parfois vives et les anathèmes vite jetés : si vous n’y êtes pas favorables
sans réserve, l’accusation d’être des « jacobins », ou même des souverainistes
archaïques, tombe sans appel, ou encore on se gausse de voir certains s’inquiéter
des menaces que ce renouveau des langues régionales pourrait faire peser sur le
devenir de la France et du français. Inversement, le fait de ne pas être opposé systématiquement aux langues régionales vous transforme, aux yeux des opposants à
leur renaissance, en régionalistes militants ayant le projet d’affaiblir voire de
détruire l’État-nation.
Ces représentations opposées traduisent en fait des conceptions différentes (du
devenir) de la nation, et c’est ce qui explique que le débat soit si vif. Pour les uns,
seule la langue française doit être autorisée sur le territoire national, car elle est à
la fois le garant de l’unité nationale et la marque de la souveraineté étatique sur le
territoire. Cette préservation exclusive de la langue française sur le territoire national est selon eux d’autant plus nécessaire que le renforcement de l’Union européenne peut à plus ou moins long terme représenter une menace pour le français,
déjà marginalisé dans les échanges internationaux par l’anglais et qui peut l’être
beaucoup plus encore si l’anglais devient la langue de communication entre Européens. Pour les autres, la défense des langues régionales est justement une saine
réaction à la mondialisation en cherchant à résister à l’uniformisation culturelle et
à renforcer un ancrage territorial local, sans pour autant affirment-ils remettre en
cause l’usage du français. De surcroît, ils pensent que le renforcement de l’Union
européenne conduit à terme à dépasser le cadre de l’État-nation. Or c’est lui qui a
imposé une seule et même langue pour tous sur tout le territoire et donc une seule
culture, ce qu’ils présentent comme un grave appauvrissement culturel qu’il est
plus que temps de réparer.
C’est pourquoi ces représentations contradictoires recouvrent des enjeux qui
sont loin de n’être que culturels mais sont aussi géopolitiques puisque à ces
langues régionales correspondent des territoires plus ou moins clairement délimités
qui peuvent devenir dans certaines situations le théâtre de conflits linguistiques.
L’analyse géopolitique permet d’identifier précisément dans quelle situation la
langue régionale devient un enjeu de pouvoir, et donc objet de conflit, ce qu’elle
n’est pas systématiquement. En effet, pour nombre de locuteurs des langues régionales, en particulier ceux qui ont parlé l’une d’entre elles dans leur enfance, il n’y
a pas de concurrence entre la langue régionale et la langue nationale. La langue
régionale devient un enjeu de pouvoir quand il existe dans la région un mouvement nationaliste. Pour les militants de ce mouvement, parler la langue régionale
est perçu comme le moyen d’afficher leurs convictions nationalistes; en quelque
sorte, imposer leur langue c’est reconquérir leur territoire. C’est dans ces conditions que naissent les conflits territoriaux linguistiques. Réussir à imposer sur un
territoire la pratique dominatrice, voire exclusive, d’une langue, c’est marquer sa
souveraineté sur ce même territoire. C’est pourquoi les exemples de réels bilinguismes sont aussi rares et les conflits linguistiques fréquents, car une langue finit
toujours par l’emporter sur l’autre, comme le montrent plusieurs articles de ce
numéro (Barbara Loyer, Rafel Llussà).
À la Révolution française le français, langue de la liberté
En France, la réflexion politique sur les rapports entre la langue ou les langues
et la nation est beaucoup moins développée que dans d’autres pays car, à la Révolution, la langue française ne pouvait pas être considérée comme le fondement de
l’unité nationale puisque plus de la moitié des Français ne la parlaient pas. La
nation est définie comme l’ensemble des citoyens libres et égaux en droits (même
si un régime censitaire limite le droit de vote en écartant ceux qui apparaissent
comme dépendants : les femmes, les domestiques, les journaliers), et « le principe
de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation », affirme l’article 3 de
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. C’est d’ailleurs pour faire
connaître à tous la nouvelle organisation politique et les nouveaux droits des
citoyens que, le 14 janvier 1790, l’Assemblée nationale décide de « faire publier
les décrets de l’Assemblée dans tous les idiomes qu’on parle dans les différentes
parties de la France » [Pierre Encrevé, linguiste, 2002]
[1]. Ce fut sans doute impossible à réaliser, et c’est peut-être pour cela que l’abbé Grégoire proposa qu’il y ait
dans chaque commune un citoyen capable de lire le français pour traduire les
textes officiels. À cette époque-là, diffuser la langue française est un enjeu politique, car les adversaires de la Révolution (religieux ou pas) voyaient dans la
résistance au français le meilleur moyen de garder le contrôle de leurs ouailles.
Inversement, les révolutionnaires voyaient dans la diffusion du français le
meilleur moyen de faire adhérer les citoyens aux idées de la Révolution. Mais de
quels moyens les révolutionnaires disposaient-ils pour faire apprendre le français ? La moitié de la population est illettrée et, dans certaines régions, elle parle
une autre langue. C’est pourquoi il est faux ou manipulateur de dire que ce sont
les hommes de la Révolution qui ont imposé le français, car même si les jacobins
l’ont souhaité, ils n’ont pas eu les moyens de le faire. Pour preuve, en 1863, soit
plus de soixante-dix ans après la Révolution, 80% des habitants du Finistère ne
parlaient pas encore le français et plus de 40% dans les Côtes-du-Nord et le
Morbihan, sachant que la partie est de ce département était en pays « gallo »,
c’est-à-dire qu’on ne parlait pas breton à l’est d’une ligne allant de Pontivy à
Vannes. En 1850, en pays breton, on ne trouve que 20% des conscrits qui sachent
lire; la frontière du breton serait-elle restée la frontière de l’instruction ? [Furet et
Ozouf, 1977]. De même, toujours en 1863, dans le Midi, 80% des habitants du
Var, des Alpes-de-Haute-Provence et de la Corse ne parlent pas le français.
En outre, il faut rappeler que les milieux aristocratiques et religieux de certaines régions, comme la Bretagne, cherchaient à exercer un contrôle social et religieux sur « leurs » populations. Pour illustrer cette volonté de contrôle social et
religieux, citons le sermon d’un évêque breton, Mgr Graveran, à Quimper en
1846 : « Nous voyons avec un contentement réel que vous tenez à vos vieux
usages, à vos vieux costumes, à votre vieille langue, nous parlons en évêque
convaincu par l’expérience et la raison de l’étroite liaison qui existe entre la
langue d’un peuple et ses croyances », ou l’épilogue du Barzaz Breiz ( 1839),
recueil de poésies populaires du vicomte Hersart de La Villemarqué, qui prêche
aux populations « le respect pour les gens d’Église, pour les propriétaires, pour
toutes les personnes d’une condition supérieure » [cité par Alain Déniel, 1976].
Ilen allait de même au Pays basque, où il se disait qu’un vrai Basque était homme
de foi.
C’est pourquoi il est tout aussi faux et sans doute quelque peu manipulateur de
ne voir dans la domination de la langue française que le résultat d’une volonté
d’éradiquer les patois locaux pour exercer une domination sans partage. Il faut
donc rappeler les conséquences positives de l’acquisition de la langue française, et
de l’instruction, qui ont permis au plus grand nombre d’échapper à un contrôle
social et religieux oppressant en pouvant partir, car partir est aussi un acte positif :
connaître une promotion sociale en exerçant d’autres métiers, ouvrir largement le
champ culturel et éprouver un sentiment de fierté d’appartenir à cette nation.
La IIIe République, la nation et la langue
Enfin, on sait tous que c’est avec l’école de la IIIe République que l’immersion
dans la langue française à l’école fut obligatoire. Mais là encore, il ne faut pas
oublier le contexte géopolitique du moment, la défaite face à la Prusse, dont les
armées sont apparues mieux formées – les sous-officiers aussi savaient lire les
cartes d’état-major – et donc plus efficaces. Apprendre le français, l’histoire et la
géographie de la France, faut-il le rappeler, c’était développer l’amour de la patrie
pour assurer la reconquête de l’Alsace-Lorraine. Comme dans cette région la
langue maternelle de la majorité de la population n’était pas le français, il a donc
fallu réaffirmer que la langue ne peut être le seul critère d’appartenance à une
nation et que la nation française ne repose pas sur la langue, mais sur la volonté de
partager un même avenir politique. C’est dans ce contexte particulier que Renan
prononce son fameux discours Qu’est-ce qu’une Nation ?, dans lequel, à cause de
l’Alsace-Lorraine, il minore le rôle de la langue : « La langue invite à se réunir;
elle n’y force pas. [...] Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la
langue : c’est la volonté. [...] Une nation est donc une grande solidarité, constituée
par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire
encore. »
De même, Vidal de La Blache dans
La France de l’Est (Lorraine-Alsace),
ouvrage publié en 1917
[2], démontre que la langue n’est pas le seul critère à
prendre en considération dans le problème des « nationalités » mais qu’il faut tenir
compte des caractéristiques économiques, sociales, politiques et des facteurs de
leurs transformations [Lacoste, 1979]. L’enjeu est d’importance car le « principe
des nationalités » repose sur la prise en compte des limites linguistiques pour tracer les frontières « légitimes » des États-nations. C’est d’ailleurs pourquoi les
Américains, en particulier le président Wilson, envisagent de laisser l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, y compris en cas de victoire des Alliés, puisque la majorité de la population est de langue germanique. Vidal rappelle alors les profonds
changements économiques et sociaux qu’a entraînés la Révolution française dans
cette région, changements qui plus qu’ailleurs en France ont surtout profité aux
petits paysans, ce qui explique selon Vidal leur attachement à la nation française.
Si la cause fut entendue et l’Alsace-Lorraine rattachée à la France, néanmoins,
au nom du principe des nationalités, le tracé des frontières nationales pouvait être
remis en cause. Dès lors, on peut comprendre pourquoi il a semblé nécessaire de
faire du français la langue de tous les citoyens grâce à l’école. L’unité linguistique
devient clairement un objectif gouvernemental dans les années vingt, et ce d’autant
plus que la méfiance à l’égard des langues régionales est alimentée par l’action des
mouvements nationalistes ou autonomistes bretons et alsaciens, qui coopèrent entre
eux et qui dès la fin des années vingt ont le soutien de l’Allemagne [Déniel, 1976].
Mais il existe un autre courant autonomiste, proche des communistes celui-là,
car, au début des années trente, les communistes ne se présentent pas encore
comme des champions de l’unité nationale. Bien au contraire, leur parti dénonce
le « centralisme de l’État français bourgeois » : « la centralisation impérialiste
étouffe la vie populaire. Les langues natales sont extirpées, la population administrée par des fonctionnaires “étrangers”» [« Les voix ennemies », L’Humanité,
n° 12291, lundi 8 août 1932, cité par Déniel, 1976]. En 1937, les communistes
bretons fondent la Fédération des Bretons émancipés. Cependant, à partir de 1938,
la position du PC évolue et le parti prend ses distances avec les mouvements autonomistes bretons, dénonçant la « main du fascisme allemand » (discours de Marcel
Cachin au Sénat rapporté par le journal Le Temps, 20 décembre 1938).
En 1944, après l’écrasement des mouvements autonomistes bretons qui ont
collaboré avec les Allemands, les communistes bretons reconstituent leur fédération. Parmi les personnalités de cette organisation, on compte Marcel Cachin,
Pierre Hervé, Rol-Tanguy, Marcel Hamon et Tanguy-Prigent, tous résistants. C’est
alors, à l’initiative d’un instituteur communiste du Finistère, Armand Keravel,
que, dès juillet 1945, est réclamé un enseignement en breton, demande fortement
soutenue par Marcel Cachin, qui lui avait écrit : « Avec vous à fond. Vous pouvez
compter sur moi [...]. Usez de mon nom si vous le jugez utile [...]. À vous et à
votre œuvre de tout mon cœur de Breton » [Déniel, 1976].
Six ans plus tard, en 1951, la loi Deixonne (nom du député SFIO de Grenoble
rapporteur de la loi) est votée, autorisant l’Éducation nationale à favoriser l’étude
des langues et dialectes locaux, mais elle excluait l’alsacien, le flamand, le corse,
jugés trop proches de langues étrangères. Cela traduit bien la reconnaissance du
lien entre langue et nation, même si on proclame toujours le primat du politique
dans la conception de la nation française, puisqu’on redoute que le fait de parler la
langue de la nation voisine n’affaiblisse l’attachement à la nation française. Il est
vrai que des Alsaciens, des Flamands et des Corses ont été favorables à l’occupation allemande ou italienne, mais il y en eut aussi beaucoup d’autres qui furent de
vaillants résistants, et il en a été de même en Bretagne (comme dans l’ensemble de
la France). Mais le breton n’est proche d’aucune autre langue nationale, et de plus
l’un des leurs, René Pleven (élu des Côtes-du-Nord), est président du Conseil, car
la loi Deixonne doit son existence avant tout à la volonté des Bretons de défendre
leur langue.
Sans doute l’application de cette loi ne fut-elle ni facile ni favorisée, mais cela
n’explique pas le recul massif des langues régionales, qui résulte surtout des changements économiques et sociaux qui ont marqué la France à partir des années
cinquante, exode rural massif lié à la mécanisation de l’agriculture et, par voie de
conséquence, développement de l’urbanisation. L’école évidemment a joué son
rôle, mais aussi la diffusion de la radio puis de la télévision. Le recul des langues
régionales est une conséquence indirecte des « trente glorieuses » plus que le
résultat d’un acharnement politique centralisateur.
L’Europe et la région, des contextes politiques favorables
aux langues régionales
Le contexte géopolitique actuel est à l’opposé de celui dans lequel il a été
décidé d’imposer le français à l’école. C’est le temps de l’Europe, contexte qui
est, on le sait, favorable au renforcement de la région (voir B. Giblin, Hérodote
n° 95). Selon certains, la région s’imposera à cause du recul inéluctable de l’Étatnation dans le cadre de l’Union européenne. Sans nul doute le rôle de l’État est en
pleine évolution, mais pour autant est-ce la disparition de la nation ? Rien n’est
moins sûr, mais quoi qu’il en soit la région a bonne presse, au nom des mérites de
la démocratie locale, supposés plus grands parce qu’elle est plus proche des
citoyens que ceux de la démocratie parlementaire, jugée trop éloignée des préoccupations des « gens », et au nom de la défense des cultures régionales affaiblies
par la domination de la culture française mais aussi de la culture américaine, qui
s’insinue partout par le canal de la mondialisation. On dit aussi que le retour sur la
région, sur le local, sur les racines est une réaction à la mondialisation.
Les militants des langues régionales, après un long combat mené avec opiniâtreté, ont obtenu une victoire en 1992 avec la Charte européenne des langues
régionales ou minoritaires mise au point par le Conseil de l’Europe (voir plus loin
l’article de Rinaldo Locatelli). Celle-ci met fortement l’accent sur la « valeur de
l’interculturel et du plurilinguisme » et son but, très clairement défini, est « la protection des langues régionales et minoritaires historiques de l’Europe dont certaines risquent, au fil du temps, de disparaître, pour contribuer à maintenir et à
développer les traditions et la richesse culturelles de l’Europe ». Il y est affirmé
que « le droit de pratiquer une langue régionale ou minoritaire dans la vie privée et
publique constitue un droit imprescriptible », c’est pourquoi elle impose que des
mesures soient prises pour que les langues régionales puissent être utilisées dans
l’administration, la justice, l’éducation et la culture. Sur les quarante-trois
membres du Conseil de l’Europe, vingt-huit l’ont signée, dont onze États membres
de l’Union européenne (l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, l’Espagne, la
Finlande, la France, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni). Mais seuls huit l’ont ratifiée : l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark,
l’Espagne, la Finlande et les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni, et en choisissant dans les articles ceux qui posaient le moins de problèmes. Comme quoi la
reconnaissance des langues minoritaires et régionales n’est pas si simple, y compris
pour des États qui ont plusieurs langues officielles, comme la Belgique.
Bien que le lien entre nation et langue ne soit jamais clairement abordé, si ce
n’est par Yves Lacoste dans Vive la Nation ( 1997), c’est pourtant à cause de celien
qu’en France, dans certains milieux (la majorité de la population ignore généralement son existence), le débat sur la ratification de la Charte européenne des
langues régionales fut si vif. Pour les défenseurs des langues régionales cela allait
de soi, pour les opposants il n’en était pas question. Les premiers étaient partisans
de la ratification au nom de la défense de la richesse du patrimoine culturel de la
France, du droit à s’exprimer dans la langue de son choix (difficile de dire celle de
ses parents car le breton, le corse ou le basque sont en fait parlés par une petite
minorité), les seconds réfutaient l’argument au nom de l’unité nationale et du
choix depuis la Révolution du français comme langue nationale. Curieux et intéressant débat dans une nation qui, depuis la Révolution, a évité de lier langue et
nation. C’est sans nul doute que les liens entre la nation et la langue sont étroits et
complexes, même si peu de territoires d’États-nations correspondent parfaitement
à une aire linguistique.
Par ailleurs, la Charte des langues régionales ou minoritaires affirme ne
prendre en compte que les « langues traditionnellement pratiquées », autrement dit
ne sont pas prises en compte les langues parlées issues de l’immigration. Mais
pourra-t-on longtemps refuser aux millions de Français dont les parents sont
venus du bassin méditerranéen et de l’Afrique noire d’apprendre la langue de
leurs parents ? Ils seraient ainsi coupés de leurs racines alors qu’on nous dit que
leur connaissance est indispensable au bien-être et à l’épanouissement de chaque
individu. L’argument avancé est de dire que ces langues ne sont pas menacées de
disparition et qu’elles ne font pas partie du patrimoine linguistique et culturel de la
France; sans doute, mais que répondre à l’argument qui met en avant l’importance
de la connaissance de ses racines ?
Des langues régionales « nouvelles » : pour quoi faire ?
Un des arguments les plus fréquents pour le renouveau des langues régionales
repose sur la défense de la richesse du patrimoine culturel et de l’urgence qu’il y a
à le sauver. Qui pourrait être contre ? Mais qu’en est-il réellement ?
En vérité, selon les sociolinguistes tels Jean Le Dû (spécialiste des dialectes
bretons) ou Pierre Martel (spécialiste des dialectes occitans), le plus souvent il n’y
avait pas une même langue régionale parlée sur un territoire bien délimité, mais
des dialectes plus ou moins proches parlés sur des territoires parfois très petits. En
Bretagne, il y avait plusieurs dialectes bretons, mais l’ancienneté du combat pour
la défense de la langue a conduit à une unification sur le plan graphique des dialectes du Léon, du Trégor et de la Cornouaille, unification de l’écrit mais non de
l’oral. Et le dialecte vannetais a gardé sa graphie propre, sensiblement différente
de celle qui prévaut dans les autres régions du pays [Déniel, 1976]. L’enseignement du breton a contraint à son unification orthographique et phonétique. Ilen va
de même pour l’occitan, le basque et le corse.
Ainsi, ces langues « régionales nouvelles » enseignées dans des écoles privées
ou publiques sont des constructions linguistiques et lexicales sensiblement différentes des langues parlées autrefois ou encore parfois aujourd’hui par les plus
âgés. Il se dit que ceux-ci n’ont d’ailleurs aucun plaisir à écouter les émissions de
radio ou de télévision en breton ou en corse car ce n’est pas « leur » langue, elle ne
sonne pas comme celle qu’ils ont parlée dans leur enfance. C’est par exemple ce
que disent Joseba Arregi et Pierre Bidart en parlant du « basque plastifié » (voir
plus loin leurs articles). On pourrait presque accuser les défenseurs de ces nouvelles langues régionales d’accélérer la mort de ces langues parlées encore
vivantes, qui sont le véritable patrimoine culturel. Ainsi, on peut penser que c’est
l’une des raisons du piètre succès de la relance de l’occitan, car il n’y a pas une
langue occitane mais des langues qui appartiennent à l’ensemble occitan, et que
les locuteurs âgés, souvent paysans, veulent garder comme telle, langue de l’intimité qui n’a rien à voir avec la langue construite et parlée par les néo-Occitans qui
vivent en ville et dont les parents ne parlaient déjà plus ou presque plus l’une
d’entre elles [Martel, 1995]. On objectera que si l’on ne codifie pas ces nouvelles
langues, à terme il n’en restera rien. Sans doute. Mais il faut aussi se demander si
parfois ce sauvetage poursuit exclusivement un but culturel. S’agit-il par cette
normalisation d’en faire des langues de communication afin de permettre par
exemple aux Bretons de Rennes (qui est en pays gallo) de communiquer avec les
Bretons de Brest ou de Quimper, ce qui n’était pas le cas quand dans chaque petite
région on parlait un dialecte particulier ? Ou de permettre aux Corses du Nord de
communiquer avec les Corses du Sud ? Ou aux Basques de Bilbao de comprendre
ceux de la Navarre ? Quand ces langues étaient vivantes, leur diversité ne posait
pas de difficultés car la communication entre tous ces gens était rare : on circulait
peu, les échanges et les contacts se limitaient aux proches voisins, aussi la faiblesse
de l’intercompréhension entre tous ces parlers n’était-elle pas un réel handicap.
Désormais, la langue de communication existe, c’est la langue nationale. Alors on
est en droit de se demander à quoi sert véritablement la création de ces nouvelles
langues régionales ? Certains disent que cette normalisation est en tout point
comparable à celle qu’a connue la langue française au XVIIe siècle et qu’il s’agit
d’un processus normal, classique. À ceci près qu’à l’époque il n’y avait pas d’autres
langues de communication pour l’ensemble du royaume.
Recréer une langue en fabriquant l’essentiel du lexique, en fixant des règles
grammaticales, ce n’est pas sauvegarder un patrimoine linguistique en en préservant la riche diversité des dialectes. En fait, pour la très grande majorité des
apprentis locuteurs de ces nouvelles langues, il s’agit de montrer un attachement à
une culture et à une langue qui fut dévalorisée aux yeux de leurs parents, souvent
complexés de ne pas parler correctement le français et donc soucieux d’éviter à
leurs enfants les difficultés qu’ils avaient eux-mêmes rencontrées. Mais c’est aussi
vouloir affirmer une spécificité culturelle régionale. En attendant que pour
quelques-uns elle ne devienne nationale ?
L’un des premiers moyens d’affirmer une spécificité régionale est de marquer
le territoire par des toponymes en langue régionale. On peut se dire qu’il y a dans
ces traductions un côté sympathique, couleur locale, mais ce n’est pas toujours le
cas. En Corse, au Pays basque, on sait bien que le marquage du territoire par les
toponymes est aussi un message politique. On peut d’ailleurs s’interroger sur
l’extension des toponymes en breton en pays gallo, où jamais ils n’ont connu
d’appellation bretonne. Cherche-t-on à faire coïncider l’aire du néo-breton avec
les limites historiques du duché de Bretagne ? Comme si certains militants de la
cause bretonne voulaient construire une région Bretagne dont l’existence serait
renforcée par la coïncidence entre l’aire du néo-breton et les limites historiques
de l’ancien duché.
La langue au service du nationalisme régional ?
« Le sujet naît dans la langue de ses parents, vit avec elle dans la société dont
cette langue est l’instrument normal de communication, la transmet à ses propres
enfants, et la parle jusqu’à sa mort. Dès qu’une autre langue se mêle au jeu, il y a
fatalement conflit, qui ne peut déboucher que sur la mort de l’une des parties »
[Martel, 1995, p. 193].
Il y a en effet conflit quand deux langues se disputent le même territoire : voir
l’article sur le catalan de Rafel Llussà ou celui de Joseba Arregi sur le basque. En
vérité, les situations de réel bilinguisme sont extrêmement rares; ce qui existe,
c’est la juxtaposition de territoires monolingues dans un même État, comme en
Belgique ou en Suisse. Dans ces situations de reconquête d’une langue au détriment de l’autre, la lutte est âpre et aucune parcelle de territoire géographique,
aucune position institutionnelle ne doivent être abandonnées (voir l’article de
Barbara Loyer). Il en est ainsi lorsque s’affrontent deux nationalismes, le basque
ou le catalan contre l’espagnol, le flamand contre le wallon. En revanche, quand
la souveraineté est reconquise, le conflit linguistique s’atténue; c’est le cas en
Irlande, où le gaélique ne progresse guère alors qu’il n’y a plus d’opposition à son
apprentissage puisqu’il est enseigné et que l’on peut suivre un enseignement
exclusivement en gaélique. Mais il est vrai que c’est une langue très difficile à
apprendre et à prononcer et que, surtout, le reste de la vie sociale fonctionne
enanglais.
On peut légitimement penser que l’occitan, le breton, le francique (dialecte
germanique lorrain) et l’alsacien (et non l’allemand) n’ont aucune chance de remporter un jour la victoire en éliminant le français, et ce d’autant que ce n’est pas le
projet des défenseurs de ces néo-langues régionales. Cependant, si les raisons de
la défense des langues néo-régionales sont variées, parmi elles il y en a une qui
relève d’une représentation plus politique que culturelle. C’est celle qui repose sur
l’idée d’une légitime revanche contre le mépris dont ces langues ont été l’objet, et
par conséquent sur le rejet d’un État jugé dominateur qui ne respecte pas la diversité. Dans ce contexte de revanche, on va même jusqu’à parler de réparation historique. Tout cela rejoint un courant d’opinion favorable au droit à la différence, aux
bienfaits supposés du multiculturalisme et à la défense systématique des droits de
l’homme. C’est pourquoi les militants politiques régionalistes défenseurs des
langues régionales sont de farouches partisans de l’accroissement des pouvoirs
régionaux et de la mise en place d’un fédéralisme régional à l’échelle de l’Europe,
sans bien mesurer les difficultés, voire l’impossibilité, de leur mise en place et les
grands risques que courraient les « petites régions » dans le cadre européen, où
elles seraient dans l’incapacité de se faire entendre.
On l’a déjà dit pour certains militants nationalistes : parler corse, basque ou
breton, c’est afficher des convictions politiques et marquer publiquement son rejet
d’appartenir à la nation France. On dira qu’il ne s’agit que d’une minorité, plusieurs milliers de personnes, mais l’impact médiatique d’un petit groupe très
mobilisé peut être puissant, on le voit avec la Corse. C’est dans l’île que le combat
pour imposer la langue régionale a le plus de chances d’aboutir, car les partis
nationalistes existent et cherchent à accroître leur pouvoir face aux autres forces
politiques régionales; ils ont leurs représentants au conseil régional et leurs dirigeants poursuivent clairement leur projet politique de conquérir un jour leur indépendance. C’est pourquoi, si le rapport de forces le permet (par exemple dans des
situations d’alliance de pouvoirs au conseil régional), les élus nationalistes peuvent
réussir à imposer peu à peu la cohabitation des deux langues (affichage obligatoire
dans les deux langues, immersion dans la langue régionale à l’école, émissions de
radio et de télévision en corse, etc.), voire, pour le recrutement dans certains
emplois publics, la maîtrise de la langue régionale (voir l’exemple de la Navarre
dans l’article de Barbara Loyer), moyen de réserver les emplois aux siens.
Réaffirmons que toutes les langues régionales ne se développent pas dans un
contexte géopolitique nationaliste, c’est le cas en Provence ou en Alsace, où
l’histoire conflictuelle et complexe de l’Alsace avec l’Allemagne a éliminé toute
velléité de nationalisme germanique.
Enfin, la reconnaissance des langues néo-régionales posera à terme le problème de l’enseignement des langues des Français issus de l’immigration. Quand
Pierre Encrevé, écrit : « Il ne s’agit pas de la [la langue française] séparer de l’État,
mais de rapprocher l’État des autres langues des citoyens... Le jour vient où l’alinéa 1er de l’article 2 énoncera : “La langue de la République est le français; la
République respecte toutes les langues des Français”», c’est bien de cela qu’il
s’agit. A-t-on mesuré les risques qu’entraîne la revendication d’un enseignement
par immersion totale dans la langue comme le pratiquent les écoles Diwan ou
Seaska, car au nom de l’égalité et du respect des cultures, des origines et des
racines, comment refuser l’enseignement en arabe, en berbère ou en turc et constituer alors des ghettos d’immersion totale dans ces langues ?
·
DÉNIEL Alain, Le Mouvement breton, François Maspero, coll. « Textes à l’appui », Paris,
1976.
·
ENCREVÉ Pierre, « La langue de la République », Pouvoirs, n° 100, janvier 2002, p. 123-152.
·
LACOSTE Yves, « À bas Vidal... Viva Vidal », Hérodote, n° 16, octobre-décembre 1979,
p. 68-81.
·
FURET François et OZOUF Jacques, Lire et écrire, l’alphabétisation des Français de Calvin
à Jules Ferry, Minuit, coll. « Le sens commun », Paris, 1977, p. 390.
·
LE DÛ Jean, « Vrais Bretons et pseudo-norme », in Jean-François P. BONNOT (dir.), Paroles
régionales, normes, variétés linguistiques et contexte social, Presses universitaires de
Strasbourg, Strasbourg, 1995, p. 263-287.
·
MARTEL Pierre, « L’occitan aujourd’hui », in Jean-François P. BONNOT (dir.), Paroles
régionales, normes, variétés linguistiques et contexte social, Presses universitaires de
Strasbourg, Strasbourg, 1995, p. 183-194.
[1]
Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’article.
[2]
Cet ouvrage fut publié à nouveau par les éditions La Découverte en 1994 avec une longue
préface d’Yves LACOSTE.