2002
Hérodote
Créolisation linguistique et créolisation politique à la Réunion
Enjeux géopolitiques autour d’une revendication identitaire
Gilles Gauvin
[*]
L’île de la Réunion, colonie française du XVIIe siècle, devenue département
français par la loi du 19 mars 1946, n’échappe pas au phénomène identitaire. Elle
devient même un champ d’étude privilégié pour la mise en perspective des représentations, c’est-à-dire des schémas de pensée régissant les pratiques individuelles
et collectives, qui nous semblent être l’outil d’approche historique approprié à la
problématique identitaire. Cette étude des représentations se révèle d’autant plus
nécessaire qu’elle est constitutive d’une véritable géopolitique, à savoir d’une
« analyse rationnelle des rivalités de pouvoir sur les territoires en confrontant des
projets et des argumentations antagonistes
[1] ». Établissant une passerelle entre les
représentations et les enjeux de pouvoirs territoriaux
[2], l’étude des cultures politiques offre « une clé d’intelligibilité
[3] » pertinente de l’histoire insulaire. En effet,
nos recherches en cours sur la construction de l’identité nationale française à la
Réunion montrent que, parmi les nombreux facteurs qui constituent cette identité,
l’espace politique a joué et joue encore un rôle déterminant. Or cet espace politique s’est développé autour de la question originelle des liens entre l’île et sa
métropole, qui sont définis par un statut. Ce statut – colonie puis département –
engendre des réalités économiques et sociales qui sont le support de discours politiques, à la fois locaux et nationaux, reflétant des enjeux de pouvoir. C’est en se
positionnant par rapport à ces discours que les habitants de la Réunion construisent leur identité politique, c’est-à-dire le système de représentations leur permettant d’appréhender les continuités et les cassures qui constituent la société dans
laquelle ils évoluent
[4]. Nous avons cherché à approcher ces représentations à
travers l’étude des cultures politiques insulaires construites par les différents partis
et mouvements. Par ailleurs, toute étude de la vie politique à la Réunion ne peut
ignorer le phénomène de créolisation linguistique, c’est-à-dire d’« autonomisation
[5] » de la langue créole par rapport à sa matrice européenne. Dans ce croisement entre le processus linguistique et culturel de créolisation et le mode
d’expression insulaire du fait politique, les revendications identitaires concernant
la langue constituent un point d’étude particulièrement intéressant. En effet, audelà de la simple reconnaissance de l’existence linguistique du créole, on trouve,
derrière les combats et les choix politiques concernant l’usage et la place du créole
par rapport à la langue française, des revendications, plus ou moins conscientes,
d’ordre géopolitique.
De 1946 à 1960 : le « charme pittoresque » du créole
Jusqu’au début des années soixante, pour tous les regards métropolitains que
nous avons étudiés, la langue ne témoigne d’aucune spécificité culturelle particulière, si ce n’est un exotisme linguistique qui contribue au « charme pittoresque »
de l’île. Politiquement, cette période est marquée par l’évolution progressive de la
fédération locale du parti communiste vers la revendication autonomiste. La création du Parti communiste réunionnais en 1959 est cependant contrée, par les
droites locales, avec l’élection de Michel Debré en tant que député en 1963
[6]. Les
principaux responsables politiques locaux, qui appartiennent alors à une génération nourrie des combats idéologiques du Front populaire, s’attachent à affirmer
le caractère français de l’ancienne île Bourbon. Le ton est donné par Raymond
Vergès, en mars 1946 : « Il n’y a, en effet, chez nous aucun problème d’ordre linguistique, culturel ou national
[7]. » Sur la période, nous n’avons trouvé qu’un
exemple de parlementaire insulaire s’exprimant en créole à la tribune du Palais-Bourbon, et il s’agit de Frédéric de Villeneuve, le 30 juin 1960
[8], anticommuniste
et farouche défenseur du caractère français de l’île. Ses propos ne font alors
qu’illustrer le phénomène mis en évidence par Anne-Marie Thiesse, à savoir l’utilisation du particularisme local pour glorifier le sentiment d’appartenance nationale
[9]. Paul Vergès lui-même ne s’est pas adressé d’emblée en créole à ses
partisans. Une note de la préfecture, de 1955, signale que le jeune leader communiste « s’adapte, essaye de faire rire ses auditeurs et prononce quelques phrases
créoles selon la méthode employée avec succès par M. de Lepervanche
[10] », ce qui
veut dire que l’essentiel des discours est en français. Durant la seconde moitié des
années cinquante, Paul Vergès prépare méthodiquement l’évolution de la fédération communiste en un parti autonome à travers un réseau de structures ancrées
dans le terreau social. À l’inverse de son père (décédé en 1957) et de Léon de
Lepervanche (décédé en 1961), sa culture communiste présente une dimension
internationaliste et tiers-mondiste susceptible de faire franchir une étape supplémentaire à l’évolution politique de la Réunion. Il bénéficie en effet du soutien
d’une partie importante de la population, qui, près de quinze ans après la départementalisation, ne comprend pas que les citoyens français de la Réunion ne bénéficient toujours pas de l’égalité sociale avec les citoyens français de métropole.
Il n’est cependant officiellement pas question de rupture. Le quotidien communiste
Témoignages du 2-3 août 1962 affirme que « l’attachement des Réunionnais
à la France, à son peuple, à sa langue, à sa culture [...] est indiscutable et nul ne
la met en cause ». L’autonomie est présentée en fait comme l’unique moyen de
s’affranchir de l’exploitation coloniale et de la misère.
Avec l’élection de Michel Debré en 1963, l’affrontement bipolaire entre
« modérés », devenus « nationaux », et communistes se radicalise autour de la
question du statut. Nous pouvons alors distinguer une deuxième période qui
s’étend jusqu’au début des années soixante-dix. Durant cette phase, les communistes s’attachent toujours à définir l’autonomie dans le cadre français, même si
Paul Vergès évoque à quelques reprises l’autonomie comme une étape intermédiaire nécessaire avant l’indépendance. Parallèlement, les représentations de la
langue créole en métropole restent toujours de l’ordre de l’exotisme. Cela se
traduit par des citations, souvent analogues, données comme représentatives d’un
patois imagé : « Je ne peux pas me permettre ici de répéter tout ce que j’ai entendu,
mais je vous dirai quand même que si vous crevez en voiture, on dira que vous
avez “une panne de vent caoutchouc”. Si vous demandez votre chemin, on vous
dira : “Ti file, ti file et tu casses le coin à droite.” Vous “coulez” une lettre à la
poste, et pardonnez-moi celle-là, car je la trouve très mignonne : un suppositoire
s’appelle là-bas un “bonbon-la-fesse
[11] ”. » Ces regards ne sont pas sans déclencher de violentes réactions de la presse anticommuniste, qui refuse cette image
assimilant les insulaires à des Français parlant « petit nègre
[12] ». Mais, en même
temps, l’élite intellectuelle, économique et politique de l’île, à l’image d’Henri
Cornu, s’indigne de « l’emploi abusif du patois créole » que les enquêtes de l’Éducation nationale relèvent, dès le milieu des années soixante, dans l’expression
écrite des élèves. Pour Cornu, il y a en fait urgence à combler ce retard car « il y a
entre la Réunion et la métropole unité d’essence, de vie, depuis trois siècles
[13] ».
La représentation idéale que l’élite locale aime à donner est en fait celle de « l’île
des poètes », de Parny à Leconte de Lisle, comme dans le dossier de voyage présenté au général de Gaulle et à son Premier ministre lors de leur visite en 1959
[14].
Les sensibilités de droite investissent les champs de la défense des valeurs chrétiennes, de l’ordre social et du sentiment national. À l’inverse, le parti communiste
local se réapproprie un passé esclavagiste aux conséquences encore tangibles
[15].
L’acte électoral en faveur de la défense du « parti des travailleurs » est de ce fait
fortement marqué par la charge symbolique de l’abolition. Chaque élection se
retrouve ainsi assimilée à une nouvelle défense de l’émancipation face aux « réactionnaires ». Tout comme cela fut le cas sur une longue période en France métropolitaine avec la Révolution française, l’esclavage et son abolition constituent une
sorte de « scène primitive
[16] » toujours rejouée. Cette thématique constitue encore au
début des années soixante-dix la « boussole des engagements et des sensibilités
[17] ».
La volonté personnelle de Paul Vergès d’intégrer, depuis le congrès constitutif de
1959, le chanteur de maloya Firmin Viry à la véritable contre-société dans
laquelle il inscrit son parti, et qu’il assimile à une mythologie du Noir marron, en
est un exemple. L’année 1968, qui offre un alignement remarquable de célébrations – le 120
e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, le 150
e anniversaire de la
naissance de Leconte de Lisle et le cinquantenaire de la mort de Roland Garros –,
témoigne également de cette ligne de fracture dans les cultures politiques locales.
Tandis que les communistes s’attachent à mettre en valeur le souffle révolutionnaire des deux premières, les « nationaux » font de Roland Garros et du
11 Novembre des symboles d’unité
[18]. Michel Debré, pour sa part, estime comme
Ernest Renan que « l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses
[19] ».
Le combat autonomiste, l’affirmation d’une identité culturelle
et la valorisation du créole : 1970-1980
L’élaboration d’une revendication culturelle (dont la langue constitue un élément) dans un objectif politique (l’émancipation du peuple réunionnais) a été formulée essentiellement par des générations nées dans les années quarante et
cinquante, et qui ont bien souvent construit leur identité politique dans le cadre
métropolitain. L’« avant-garde » de ces jeunes réalise son ouverture au monde
dans une métropole profondément déchirée par la guerre d’Algérie, puis traverse
avec l’« arrière-garde » les contestations multiformes de 1968. Les étudiants insulaires ne constituent pas, comme en métropole, un tout uniforme mais se partagent
entre les multiples sensibilités du moment. C’est ainsi que certains d’entre eux
trouvent dans le tiers-mondisme la forme révolutionnaire qui leur semble appropriée à changer le réel sous-développement de leur île natale. À l’image du parcours suivi par Élie Hoarau
[20], arrivé en métropole en 1958, les étudiants qui sont
favorables à l’autonomie de la Réunion se séparent de l’Association générale des
étudiants réunionnais en métropole (AGERM) pour fonder, le 24 octobre 1960,
l’Union générale des étudiants créoles de la Réunion (UGERC), reconnue par
l’UNEF. Cette association édite un périodique,
Le Rideau de Cannes, qui montre
bien que ces étudiants, en quête de repères identitaires dans une France en crise,
cherchent à « autonomiser » leurs racines culturelles. Tout en rappelant que
« l’autonomie n’entraîne pas de changement de nationalité », ils s’insurgent, par
exemple, contre le fait qu’on a fait danser devant Max Moulin, secrétaire général
des DOM, « le quadrille “créole”, avec gibus et crinolines, mais pas le séga, pas le
maloya
[21] ». Gervais Barret, instituteur, militant actif du Syndicat national des instituteurs engagé dans le combat du parti communiste, organise en octobre 1963
l’Union générale des travailleurs réunionnais. L’UGTR à travers sa publication,
Le Créole, devenue ensuite
Combat réunionnais, s’engage violemment contre la
politique de migration et défend l’autonomie de la Réunion
[22]. Barret est muté
d’office en métropole en vertu de l’ordonnance du 15 octobre 1960 édictée par
Michel Debré, qui sanctionne les fonctionnaires dont « le comportement est de
nature à troubler l’ordre public ». La communauté réunionnaise en métropole augmente considérablement avec l’arrivée de plusieurs milliers de jeunes tous les ans,
et entraîne un réel sentiment de déracinement. À partir de 1963, un Bureau pour
les migrations intéressant les DOM (BUMIDOM) est institué sous l’impulsion de
Michel Debré. Cet organisme d’État organise un grand mouvement de migration
des jeunes travailleurs réunionnais vers la métropole, avec pour double objectif de
lutter contre l’accroissement démographique insulaire et resserrer les liens entre
l’île et sa métropole. Des rencontres qui s’opèrent entre différents Réunionnais de
métropole naît un pôle de réflexion, à géométrie variable, dans lequel on retrouve
par exemple Élie Hoarau, Axel Gauvin
[23], Gervais Barret ou encore Wilfrid
Bertile
[24]. Ce groupe publie chez Maspero, sous le nom de cercle Éliard-Laude, un
petit ouvrage intitulé
Réunion 1969. Une colonie française, dont la préface
explique qu’il s’agit d’« apporter en fin de compte au peuple de la Réunion une
arme pour son combat ». Ce véritable programme économique et social présente la « lutte de libération nationale » comme seule voie possible pour le
« peuple réunionnais ». Le projet ne peut aboutir que par une seule voie : le « socialisme scientifique, marxiste-léniniste, ni revu, ni corrigé, ni adapté mais appliqué
aux conditions concrètes de la Réunion
[25] ». Ces organisations satellites du PCR,
qui sont alors autant de caisses de résonance pour la revendication autonomiste
sur le territoire métropolitain, constituent directement, ou par effet de diffusion,
un terreau de la réflexion identitaire qui émerge dans les années soixante et
soixante-dix.
Le début des années soixante-dix est un tournant à plusieurs titres. Tout
d’abord, sur le plan politique, les communistes, évincés depuis dix ans de toute
représentation édilitaire, emportent aux municipales de mars 1971 les villes du
Port, de La Possession et de Saint-Louis, tandis que Saint-Philippe tombe aux
mains du socialiste Wilfrid Bertile, alors proche de la revendication autonomiste.
En août 1971, la Convention autonomiste de Morne-Rouge, qui est rééditée à
l’occasion du 3e Congrès du PCR ( 14-15-16 juillet 1972), définit le « programme
économique, social et culturel de l’autonomie », prévoit que « l’État autonome
développera un enseignement de masse rénové dans son contenu, ses méthodes,
ses buts, utilisant toutes les conquêtes de la science et de la technique. Un tel
enseignement remettra l’homme guadeloupéen, guyanais, martiniquais et réunionnais au centre de la vie sociale et à la direction des affaires de son pays et le libérera ainsi des complexes d’une aliénation de trois siècles de colonisation. Ainsi,
s’exprimant librement, il affirmera dans tous les domaines sa propre culture
jusque-là étouffée pour accéder à la culture universelle ». Axée originellement sur
l’idée d’oppression économique et sociale, l’argumentation autonomiste opère
donc un glissement vers l’idée d’oppression culturelle, mais reste très vague sur
ce point.
Autre événement politique d’importance : Michel Debré quitte ses responsabilités ministérielles en 1973, perdant de ce fait une certaine influence dans la
conduite de la politique française outre-mer et dans la vie politique locale, face au
centriste Pierre Lagourgue. Enfin, sur le plan intellectuel, la thèse d’État soutenue
par Robert Chaudenson et la publication du
Lexique du parler créole de la
Réunion
[26], en 1974, donnent aux études créoles un caractère universitaire et
scientifique qui s’oppose aux publications idéologisées qui avaient cours. Ce
travail offre, à ceux qui, autour des universitaires Pierre Cellier et Michel Carayol,
travaillent à une approche pédagogique du créole
[27], une légitimité et amène par
contrecoup la langue créole au cœur des violents affrontements politiques qui se
déroulent autour du statut. On retrouve, d’abord dans
L’Humanité puis dans
Le Monde, de multiples articles soulignant l’urgence d’une prise en compte de la
langue créole dans l’enseignement. Localement, les articles de presse se multiplient sur le sujet. Alors qu’un inspecteur pédagogique parle en 1972 de « fusiller
le créole », le parti gaulliste local reconnaît pour sa part qu’il serait « vain et dangereux de nier le fait que chez eux, surtout avant de fréquenter l’école, les enfants
entendent parler et parlent créole », mais estime qu’il est nécessaire de « mettre au
point des méthodes efficaces d’enseignement du français dont l’apprentissage
serait associé à une réduction méthodique de l’habitude de parler créole »; en
effet, « on ne peut donc pas parler de la langue créole, ni de langage. Tout au plus
peut-on dire qu’il s’agit d’un français simplifié et déformé à l’extrême associé à
un vocabulaire datant de la marine à voile employé dans des acceptions souvent
impropres. Ce parler ne permet pas d’exprimer la pensée et les sentiments dans
toute leur richesse, leur complexité et leurs nuances
[28] ». Parallèlement, l’expression militante en créole s’accentue.
Après son IV
e Congrès en 1974, le PCR parraine la sortie de deux disques de
maloya de Firmin Viry afin d’apporter à cette tradition orale une reconnaissance
officielle. Ce travail de reconnaissance est mené également par Boris Gamaleya,
militant du PCR qui, de retour en 1972 d’un « exil » en métropole imposé par
l’ordonnance Debré de 1960, publie dans le quotidien communiste
Témoignages
des contes, proverbes et autres jeux de mots qu’il recueille. En même temps, une
prise de conscience identitaire, dont Jean Albany apparaît rétrospectivement
comme un précurseur
[29], s’exprime au travers d’une littérature militante. Anne
Cheynet, institutrice, publie en 1972 un premier recueil de poésie
(Matanans et
langoutis); elle est suivie, en 1975, par Alain Lorraine, fervent autonomiste
(Tienbo le rein). Lancée à la fin de 1973 par Boris Gamaleya et Georges Gauvin
[30],
la revue
Bardzour maskarin offre également un espace d’expression dans lequel
on retrouve, parmi d’autres, les noms de Daniel Hoareau (qui pour affirmer son
identité est devenu Danyèl Waro
[31]) ou d’Axel Gauvin (sous le pseudonyme de
A. Vavet). En 1977, ce dernier publie
Du créole opprimé au créole libéré, dans
lequel il explique que le colonialisme français réprime la langue créole dans le but
de nier l’« entité nationale réunionnaise » et de freiner son émergence. Selon Axel
Gauvin, « la question de politique linguistique est avant tout une question de...
politique : les relations étroites que nous souhaitons demain avec la France dans le
statut d’autonomie impliquent le maintien de la langue française à la Réunion,
mais les impératifs de libération du peuple et de démocratie nous montrent la
nécessité d’une large place au créole, à la fois dans l’information, la vie publique
et l’enseignement
[32] ». Il participe également à un groupe de réflexion sur la langue,
dont Boris Gamaleya est le maître d’œuvre, qui propose avec « L’ékritir 77 » un
mode de graphie du créole. En 1978, il participe avec son frère Robert Gauvin
[33],
Anne Cheynet, Alain Armand
[34], Simone Gros
[35] et Roger Théodora
[36] à la publication de
Fangok, brochure proposant à la fois poèmes, contes et récits en créole
en même temps que des réflexions plus théoriques. La même année, l’évêque
Gilbert Aubry
[37] présente son
Hymne à la Créolie : « Nous vivons de Créolie
comme ailleurs de négritude ou d’Occitanie. » Avec Jean-François Samlong
[38], il
fonde le mouvement Créolie. En 1979, Carpanin Marimoutou
[39] publie, avec un
succès immédiat, son premier recueil de poésie engagée en créole
(Fazèle).
C’est aussi en 1979 que se monte autour de Gilbert Pounia le groupe de musique
Ziskakan, dont les textes poétiques engagés rencontrent un rapide succès au sein
de la classe moyenne de sensibilité de gauche, et particulièrement chez les
métropolitains.
Le PCR de Paul Vergès, qui favorise toutes les formes d’expression populaire
en créole à travers ses meetings et sa traditionnelle fête de
Témoignages, sait tirer
parti des idées formulées par cette génération d’intellectuels sensibles, à des
degrés divers, à l’idéal autonomiste. Le parti reste cependant extrêmement prudent
dans ses programmes politiques sur la question du créole, car il tient, malgré ses
discours d’ouverture, à encadrer la marche vers l’autonomie démocratique et
populaire. Dans le fascicule qu’il publie le 30 mars 1981 en vue des présidentielles, il rappelle que « le statut départemental nie l’existence évidente d’un
Peuple réunionnais, avec sa personnalité propre, sa culture, sa langue, sa mentalité,
ses traditions, son histoire
[40] », mais reste très mesuré sur la langue en parlant
d’expérimentation « privilégiant soit la langue maternelle soit le français dès la
maternelle » de façon à « élaborer les méthodes pédagogiques les mieux adaptées ».
La créolisation politique et linguistique de la Réunion
dans le cadre de la nation française
La brusque mise sous silence de la revendication autonomiste pour soutenir le
projet d’assemblée unique proposé par François Mitterrand en 1981 marque une
nouvelle phase. La régionalisation, puis le départ définitif de Michel Debré en
1988 accentuent la participation du PCR aux affaires, jusqu’à l’obtention en 1998
de trois députés sur cinq, d’un sénateur sur deux, et de la présidence de la région.
À l’encontre de la volonté d’émancipation affirmée depuis 1959, les élus du parti
se battent depuis les années quatre-vingt pour une égalité citoyenne assimilant
toujours davantage les Réunionnais aux métropolitains. Sur le plan culturel, les
communistes soutiennent en particulier la mise en œuvre de tout ce qui contribue
dans le patrimoine à reconstituer la mémoire de l’esclavage, au cœur de leur
culture politique. La volonté du président de région, Paul Vergès, de bâtir une
« Maison des civilisations et de l’unité réunionnaise » s’intègre totalement dans
cet objectif politique. Le sénateur communiste explique, lors de la discussion pour
la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité en mai 2001,
que c’est de la connaissance de l’« épopée » de la résistance des Noirs marrons
que doit naître l’homme réunionnais de demain, capable de s’affranchir de toutes
les oppressions de la mondialisation. Mais dans son objectif politique, qui reste en
fait inchangé, « La Réunion aux Réunionnais », slogan sur la première page du
programme de mars 1981, Paul Vergès sait qu’il ne peut politiquement se passer
du soutien économique et financier de la France, fortement relayée aujourd’hui
par l’Europe. La question de la langue créole est dans ce cadre un outil, mais non
un objectif majeur, de la patiente œuvre de « nationalisme régional
[41] ».
L’instauration d’un CAPES de créole en 2001 a brutalement remis au-devant
de la scène la question linguistique. Tandis que certains intellectuels réunis autour
d’Axel Gauvin et de Carpanin Marimoutou, au sein de l’association Tangol
[42],
proposent au ministère de l’Éducation nationale une nouvelle graphie pour l’enseignement du créole, Mickaël Crochet
[43] s’insurge contre les politiques locaux,
l’État et les intellectuels, qu’il accuse, avec une grande violence, d’œuvrer en
« synergie » pour « freiner » le dossier et refuser d’appliquer intégralement la loi
Deixonne. À la tête de son Mouvman po lo respé lidantité kiltirel rényoné
[44], dans
lequel on retrouve Roger Théodora
[45], il tente de créer, en particulier au niveau des
instances européennes, un groupe de pression. Mais ce mouvement se garde, pour
l’instant, de s’aventurer sur la scène politique. La volonté de transformer l’aspiration à une « libération de l’homme réunionnais » en un projet indépendantiste s’est
révélée en effet un échec politique. Ainsi, aux régionales de 1998, la liste Nasyon
réyoné dobout, sur laquelle figurait Danyèl Waro, n’a obtenu que 0,77% des
suffrages.
Plus que jamais dans toute son histoire, la Réunion n’a semblé en ce début de
XXI
e siècle autant assimilée à la France métropolitaine. L’ensemble des partis politiques de la Réunion a refusé en 2001 le congrès pour affirmer le statut de département, tandis que les Antilles revendiquent plus d’autonomie à travers une
assemblée unique. Parallèlement aux réels progrès de la démocratie politique et de
l’ouverture culturelle, les discours identitaires locaux ne manquent pas de s’affirmer. Cela ne concerne pas que la langue. Ainsi vient de prendre naissance un
deuxième groupement culturel et cultuel tamoul dont le but est de réussir à se
positionner comme interlocuteur privilégié de la communauté tamoule avec les
institutions de la République (
Journal de l’île, 21 février 2002). Portées durant
les « années de combat » par le PCR, alors autonomiste, ces revendications sur le
droit à une reconnaissance législative de la spécificité culturelle et linguistique
réunionnaise se sont ensuite affranchies du parti
[46], qui a intégré le jeu démocratique et les institutions de la République. Les revendications culturelles, dont le
pivot est la langue créole, restent cependant un des points importants des affrontements politiques. Elles sont le fruit d’une quête de sens et/ou de reconnaissance
de la part d’intellectuels qui appartiennent à une génération déchirée par la brutalité du changement entre la Réunion des cases en paille et celle des fast-foods. Le
PCR, qui a réussi le tour de force de passer sous silence l’effondrement du
communisme dans les pays frères dont il ne cessait de clamer l’exemplarité, s’est
recentré sur le nœud de sa culture politique, l’esclavage, qu’il cherche à ériger en
mémoire fondatrice de l’identité insulaire. Il s’appuie cependant sur toutes les
revendications culturelles dès lors qu’elles servent à faire progresser son projet
politique.
Le fait politique est, avec un décalage chronologique dans son développement,
similaire à ce que l’on peut observer dans les régions de métropole. Contrairement
à certaines études sur la créolisation politique aux Antilles qui concluent à l’existence d’une « civilisation caribéenne » ou d’un « espace politique caribéen autonome », nous affirmons que le fait politique à la Réunion s’inscrit dans la même
marge de manœuvre que l’on peut constater dans le rapport du local au national
dans toutes les régions de métropole. Le terme de « créolisation » nous paraît
cependant approprié car cette vie politique, contrairement à celle de la métropole,
s’est construite dans une société fondée sur l’esclavage, à 10000 km d’une France
continentale dont la connaissance de la Réunion reste fortement marquée par des
représentations coloniales
[47].
La créolisation politique tout comme la créolisation linguistique ont néanmoins pour cadre l’histoire de la nation française, dont elles sont une des composantes et une des expressions particulières. Une nation reposant avant tout sur la
volonté politique des populations qui la composent de partager un destin commun,
l’espace géopolitique que constitue cette petite île de l’océan Indien peut très bien
être conduit à choisir de s’affranchir, en particulier dans le cadre nouveau qu’offre
l’Union européenne. C’est donc de la volonté politique du gouvernement français
de redonner un sens à l’idée de communauté nationale que dépend l’ampleur de la
traduction politique du besoin identitaire qui s’exprime dans les régions, qu’elles
soient métropolitaines ou ultrapériphériques. Si les richesses culturelles et linguistiques propres à la Réunion doivent pouvoir aujourd’hui coexister avec l’appartenance nationale, il n’en reste pas moins que certaines des revendications fondées
sur l’idée d’oppression colonialiste sont bien excessives. Si toutes les langues doivent être traitées avec un égal respect, car fondatrices d’identités, il faut également
être capable de reconnaître que le créole n’est pas égal au français pour ce qui est
de sa fonction d’instrument d’échange international. Le créole à l’école reste
cependant encore le « grand débat dont furent faites grosses guerres », comme
disait Rabelais, et le danger reste que la légitime reconnaissance des identités
réunionnaises – car elles sont multiples – conduise ces dernières à oublier ce qui les
unit profondément pour devenir en fin de compte des « identités meurtrières
[48] ».
[*]
Doctorant en sciences politiques.
[1]
Yves LACOSTE,
Vive la Nation. Destin d’une idée géopolitique, Fayard, Paris, 1997, p. 33.
[2]
Voir sur le sujet la thèse de Paul MARTINEZ,
Géopolitique de la Réunion, université
Paris-VIII, 1999,2 t.
[3]
Serge BERSTEIN (dir.),
Les Cultures politiques en France, Seuil, Paris, 1999, p. 15.
[4]
Malek CHEBEL,
La Formation de l’identité politique, Petite Bibliothèque Payot, Paris,
1998, p. 200-201.
[5]
Robert CHAUDENSON,
Des îles, des hommes, des langues, essai sur la créolisation linguistiqueet culturelle, L’Harmattan, Paris, 1992, p. 281.
[6]
Gilles GAUVIN, « Michel Debré et la Réunion : la force des convictions jacobines »,
Revue d’histoire d’outre-mer, n° 324-325,2
e semestre 1999, p. 259-291.
[7]
Françoise VERGÈS,
La Loi du 19 mars 1946. Les débats à l’Assemblée constituante,
Graphica, Saint-André, 1996, p. 101.
[8]
JO Assemblée nationale, séance du 30 juin 1960, p. 1619.
[9]
Anne-Marie THIESSE,
Ils apprenaient la France. L’exaltation des régions dans le discours patriotique, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1997, p. 35-49.
[10]
Léon de Lepervanche est l’autre député communiste, qui avec Raymond Vergès a
défendu la départementalisation en 1946. Archives nationales F/1cIII/749, rapport du
21 décembre 1955.
[11]
Almanach 1964 de TV Luxembourg. Le journaliste a assisté à l’élection de Michel
Debré en 1963.
[12]
Hebdo-Bourbon, 9 juin 1966.
[13]
Henri Cornu était docteur en droit, administrateur au Congo en 1927, puis il a travaillé
aux côtés d’Émile Hugot, grand industriel sucrier local. Il a fondé et dirigé de 1963 à 1967 le
journal
La Voix des Mascareignes, considéré comme la voix des usiniers par les communistes.
[14]
CHEVS-FNSP, archives Michel Debré, 9DE 1.
[15]
Prosper ÈVE,
Le 20 décembre 1848 et sa célébration à la Réunion : du déni à la réhabilitation ( 1848-1980), L’Harmattan, Paris, 2001.
[16]
Jean-François SIRINELLI (dir.),
Histoire des droites en France, t. 3
Sensibilités, Gallimard,
Paris, 1992, p. 861.
[18]
Gilles GAUVIN, « Histoire et récupération politique : l’exemple de l’abolition de l’esclavage en 1968 »,
Revue historique des Mascareignes, n° 2,2000, p. 167-182.
[19]
Ernest RENAN,
Qu’est-ce qu’une nation ?, Mille et Une Nuits, Turin, 1997, p. 15.
[20]
Entretien du 21 juillet 1998 avec Élie Hoarau. Il a dirigé le Front de la jeunesse autonomiste réunionnaise (FJAR) de 1969 à 1979, puis est devenu maire de Saint-Pierre en 1983,
député et secrétaire général du PCR.
[21]
Le Rideau de Cannes, numéro hors série, septembre 1962.
[22]
Albert WEBER,
L’Émigration réunionnaise en France, L’Harmattan, Paris, 1994,
p. 141-149.
[23]
Agrégé de biologie, romancier reconnu au plan européen, il préside l’association Tangol
Gran konseil lang kréol Larénion, qui réfléchit au problème de la graphie à mettre en œuvre
dans le cadre du nouveau CAPES de créole.
[24]
Étudiant à Aix-en-Provence en 1967-1968, il crée en octobre 1972 à la Réunion le Parti
socialiste réunionnais, revendiquant l’autonomie et reconnu, aux dépens des socialistes départementalistes, par le PS en 1974. Agrégé de l’université, député socialiste en 1981, il devient en
2001 secrétaire général de la Commission de l’océan Indien.
[25]
CERCLE ÉLIARD -LAUDE,
Réunion 1969. Une colonie française, Maspero, Paris, 1969,
p. 100.
[26]
Robert CHAUDENSON,
Le Lexique du parler créole de la Réunion, Jeanne Laffitte éditions, Paris, 1974.
[27]
Le numéro 3 des
Cahiers du centre universitaire de la Réunion, mai 1973, est pour la
première fois consacré aux problèmes linguistiques de l’île.
[28]
Le Démocrate réunionnais, n° 18, journal de l’UD V
e République, la Réunion,
juin 1972.
[29]
Avec
Bleu mascarin, en 1969, il fait le choix de l’expression créole. En 1974, il publie
P’tit Glossaire. Le piment des mots créoles.
[30]
Plusieurs fois candidat du PCR lors d’élections locales, il dispense depuis 1992 des
cours de créole dans le cadre de la formation continue assurée par la faculté de lettres.
[31]
Chanteur de maloya, prix Charles-Cros en 2000. Aux élections régionales en quatrième
position sur la liste autonomiste de Bertrand Grondin, Nasyon Reyone Dobout.
[32]
Axel GAUVIN,
Du créole opprimé au créole libéré. Défense de la langue réunionnaise,
L’Harmattan, Paris, 1977, p. 98.
[33]
Agrégé d’allemand à la retraite, beau-frère du communiste Roger Hoarau, vice-président
de la région en 1998, du communiste Claude Hoarau, qui a été maire de Saint-Louis, et du
socialiste Michel-Charles Hoarau, aîné des frères. Président du Comité de la culture, de l’éducation et de l’environnement au début des années quatre-vingt, il a assuré en 2001 à la radio et à la
télévision des émissions en langue créole.
[34]
Professeur, un des premiers adjoints de Michel Tamaya, maire socialiste de Saint-Denis
( 1995-2001) et député.
[35]
Professeur d’histoire à la retraite, d’origine métropolitaine, qui vit aujourd’hui à Nice.
[36]
Professeur, il enseigne depuis 1996 l’option culture régionale en collège. Il se bat aux
côtés de Mickaël Crochet, président du Movman po lo respé lidentité kiltirel réyoné, en particulier devant les instances européennes, pour l’application d’un véritable bilinguisme à l’école.
[37]
Réunionnais, animateur de l’Association réunionnaise d’éducation populaire, rédacteur
en chef de
Croix-Sud, il est désigné évêque à trente-quatre ans, en 1976.
[38]
Professeur de français, poète et romancier, il a fondé en 1980 la maison d’édition Union
pour la défense de l’identité réunionnaise (UDIR). Il a également occupé des fonctions culturelles au sein du conseil général.
[39]
Il est alors jeune étudiant à Montpellier. Enseignant à l’université, responsable de la formation pour le CAPES créole, il fait partie avec Axel Gauvin de l’association Tangol.
[40]
PCR,
L’Autonomie. Le programme du Parti communiste réunionnais, Le Port, 29 mars
1981, p. 1.
[41]
Nous reprenons ici l’expression de Béatrice GIBLIN, « Les nationalismes régionaux en
Europe »,
Hérodote, n° 95,1999, p. 3-20.
[42]
L’association, créée en mai 2000, propose en septembre 2001 un nouveau système
graphique dont le but est d’améliorer ceux qui étaient proposés en 1977 autour d’Axel Gauvin,
puis en 1983 autour de Roger Théodora. Ce système a « cherché le plus grand dénominateur
commun entre les créoles et trouvé des signes qui laissent à chacun la liberté de prononcer à sa
manière »,
Journal de l’île, 11 septembre 2001. Le mouvement de Mickaël Crochet estime la
démarche inutile puisque les collèges en expérimentation se servent du système de 1983.
[43]
Petit-fils d’un ancien maire de La Plaine-des-Palmistes, fils d’un directeur d’école, il est
aujourd’hui conseiller principal d’éducation dans un collège. En 1981, Mickaël Crochet s’investit sur la scène politique en tant que conseiller municipal à L’Étang-Salé, mais le maire RPR,
José Pina, l’a rapidement remercié pour avoir refusé de l’accompagner durant des meetings
électoraux.
Journal de l’île, 8 avril 2001.
[44]
En juin 1997, Crochet lance son mouvement. Lors de son assemblée générale
d’avril 2001, le MRLKR comptait 134 adhérents.
[45]
Roger Théodora a proposé en 1983 une autre graphie, déviant plus radicalement du français que « L’ékritir 77 ». Ainsi par exemple
bien,
rien et
pié ( 1977) deviennent
byin,
ryin,
pyé.
[46]
C’est par exemple la position d’Axel Gauvin, qui estime aujourd’hui que les questions
culturelles doivent pouvoir être réglées en dehors de la question du statut.
[47]
Pour simple exemple,
Le Guide du routard 1999 explique toujours aux touristes que
« phonétiquement et grammaticalement, la langue créole ressemble un peu à ce qu’il est
convenu d’appeler du “p’tit nègre” (cela dit sans aucune méchanceté de notre part)».
[48]
Titre de l’essai d’Amin MAALOUF,
Les Identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998.