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Hérodote

2010/3 (n° 138)

  • Pages : 198
  • ISBN : 9782707165121
  • DOI : 10.3917/her.138.0161
  • Éditeur : La Découverte

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En 2008, le président russe, Dmitri Medvedev, déclarait que la démocratie parlementaire ne saurait convenir à un pays comme la Russie, dont la survie en tant qu’État « dans les décennies et peut-être même les siècles à venir » est subordonnée « au maintien d’un pouvoir central fort, et donc d’une république présidentielle, seule garante de son unité ». Dmitri Medvedev ajoutait qu’en dépit « de tout le respect que m’inspire cette forme de gouvernement [...] le parlementarisme tuerait la Russie »  [2][2]  Vedomosti, 1er juillet 2008..

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« Le principal caractère de la Russie, c’est l’unité dans l’immensité », écrivait Anatole Leroy-Beaulieu à la ?n du XIXe siècle [1881, p. 14]. Tout voyageur ayant eu l’occasion de traverser la Russie en empruntant le Transsibérien, de Moscou jusqu’aux rives du Pacifique, a pu prendre la mesure, en parcourant plus de 6000 kilomètres, de cette « unité dans l’immensité » qui s’impose à lui par l’uniformité presque lancinante des paysages et de l’aménagement du territoire. Sur ce vaste espace qui représente un huitième des terres émergées du globe, tout, ou presque, se décline à l’identique : mêmes paysages de forêts de bouleaux et de conifères, même type d’habitat rural, mêmes plans d’urbanisme, mêmes édi?ces publics, civils ou industriels, même architecture du métro, mêmes monuments et statues, même mobilier urbain... Dans toutes les gares du pays, dans n’importe lequel des onze fuseaux horaires qui gouvernent le temps of?ciel de la Russie, les horloges sont réglées à l’heure de Moscou, la seule qui fait foi pour l’indication des horaires.

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Si les signaux qui constituent les marqueurs de la souveraineté russe sont uniformes, on oublie trop vite que cette uniformité n’est pas un fait de nature : l’« unité dans l’immensité » est le fruit d’un volontarisme politique uni?cateur et centralisateur pluriséculaire. Ce volontarisme est attisé par les déséquilibres démographiques et socioéconomiques qui caractérisent le territoire de la Russie. Au cours des vingt dernières années, les disparités de peuplement, de niveau de vie et de développement économique se sont accrues du fait de la transition vers le marché, qui a bouleversé les repères de l’action publique et des hiérarchies sociales. En outre, la chute de l’URSS en 1991 a imposé une redé?nition des institutions politiques et des modes de gouvernement des territoires, autant de réformes et de bouleversements qui ont modi?é en profondeur le tableau politique du territoire russe. Jadis dépeinte sous les traits d’un « empire éclaté » par Hélène Carrère d’Encausse dans un célèbre ouvrage, l’URSS a laissé place à la Fédération de Russie, un pays dont la géographie politique présente également toutes les caractéristiques d’un « éclatement » en plusieurs Russie – nous en identi?ons quatre – de plus en plus clivées, voire étrangères les unes aux autres, emportées par une lame de fond qui, de toute évidence, ne pourra guère être renversée par le volontarisme politique, aussi fort et modernisateur soit-il, des dirigeants du Centre fédéral.

Le gouvernement des territoires

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Dès son élection à la présidence en 2000, Vladimir Poutine a procédé à une recentralisation du pouvoir, en réaction immédiate aux dérives du fédéralisme différentiel qui s’était développé sous Boris Eltsine [Raviot, 2007, p. 24-31]. L’histoire de la Russie moderne semble être rythmée par l’alternance régulière de cycles de centralisation politique avec en toile de fond un élément de continuité : l’existence de « féodalités » dont la puissance et les degrés d’institutionnalisation varient dans le temps et dans l’espace. Dès lors, la « restauration de la verticale du pouvoir » mise en œuvre par Vladimir Poutine peut être considérée comme un nouveau cycle de réaf?rmation de la souveraineté du centre sur les périphéries. Le volontarisme autoritaire est une tentation presque naturelle pour ceux des dirigeants russes qui, de la capitale, veulent préserver une unité politique sans cesse minée par les clientélismes régionaux et locaux. L’objectif poursuivi en 2000 présentait un caractère d’urgence : il s’agissait de rétablir l’autorité du pouvoir central, affaiblie par le développement des oligarchies et des clientélismes régionaux et locaux au cours des années des privatisations. La perte de contrôle était particulièrement ?agrante au Nord-Caucase, foyer d’une recrudescence sécessionniste et terroriste qui a conduit au déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie à partir de l’automne 1999. D’une manière générale, il était impératif que l’État fédéral soit de nouveau en mesure de remplir sa fonction de redistribution des ressources budgétaires dans un contexte où, en raison de la crise ?nancière de 1998, l’immense majorité des « sujets de la Fédération » de Russie, dépendants des ressources allouées par le Centre fédéral, se trouvaient virtuellement en état de cessation de paiement.

L’océan russe et ses archipels

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Remarquable paradoxe russe, on ne peut guère parler d’un territoire à propos de cet espace géographique pourtant relativement uniforme, mais de plusieurs territoires ou, plus exactement, d’une série de petits îlots qui forment, dans la plus parfaite discontinuité géographique, une série d’archipels au beau milieu d’un océan qui, lui, n’offre guère de contrastes dans son immensité. Cet océan est celui d’une Russie déclassée qui a bien du mal à se relever des crises successives qui l’ont frappée : la « thérapie de choc » des années 1992-1995, la crise ?nancière de 1998 et la toute récente crise de 2008. Rappelons que l’inégalité de peuplement du territoire, un indicateur qui ne cesse de se dégrader depuis vingt ans du fait des évolutions démographiques et migratoires, fait de la Russie un pays chaque jour plus européen et plus métropolitain. Les métropoles russes concentrent une part toujours plus importante de la population. Cet archipel métropolitain constitue un microcosme qui concentre les ressources humaines les plus compétentes et les plus dynamiques et produit une part croissante de la richesse nationale. Exemple éloquent, Moscou, la capitale, où vit of?ciellement 7,4% de la population du pays, représente à elle seule 23,1% du PIB de la Russie ! Inversement, les deux districts fédéraux de Sibérie et d’Extrême-Orient, qui représentent ensemble 66,2% de la super?cie totale de la Russie, n’abritent que 18,4% de sa population et ne contribuent qu’à hauteur de 15,8 % du PIB total [Goskomstat Rossijskoj Federacii, 2009]  [3][3]  Les chiffres cités ici sont des statistiques antérieures...... On observe d’ailleurs que la richesse produite en Russie ne l’est que sur une portion assez réduite du territoire. En 2008, près de 60% des recettes ?scales provenaient de six sujets de la Fédération : Moscou et la région éponyme qui forme sa base arrière industrielle (pour 37 %), Saint-Pétersbourg et la région pétrolière et gazière de Tioumen  [4][4]  Qui comprend la région de Tioumen proprement dite,... – 17,8 % des recettes ?scales de la Russie pour seulement 2,4% de sa population – qui représente l’un des principaux îlots de prospérité situé hors des métropoles. Les ressources naturelles, dont l’exploitation fournit aujourd’hui l’indispensable carburant de l’économie russe, sont, elles aussi, très inégalement distribuées sur le territoire. Un seul exemple : plus de 60 % du pétrole produit en Russie l’est dans le seul district autonome des Khanty-Mansis, en Sibérie occidentale. En?n, en dépit d’une relative homogénéité ethnique – près de 80% de la population de la Russie s’est déclarée « russe » au sens ethnique lors du recensement de 2002 –, les clivages s’approfondissent et les tensions s’accroissent. Dans les républiques du Nord-Caucase, d’où les Russes ont très largement fui pendant les années 1990, on voit se renforcer des ethnocraties autoritaires et/ou clientélistes dotées d’une marge d’autonomie politique bien plus grande que celle des autres sujets de la Fédération. Dans un tout autre contexte socioéconomique, les régimes forts du Tatarstan et du Bachkortostan n’ont cessé de se renforcer. Cette Russie périphérique non russe, la Russie des marches méridionales du pays, se prolonge désormais dans les banlieues des métropoles et les zones périurbaines de certaines villes, grandes et moyennes, là où résident un nombre croissant de migrants récents venus d’Asie centrale, de Transcaucasie et du Nord-Caucase. La Russie des périphéries non russes est d’ailleurs largement musulmane : à l’exception notable des Arméniens et des Géorgiens, la plupart des non-Russes en Russie se rattachent aujourd’hui à l’islam, qui serait désormais la religion d’un habitant sur sept.

Poutine centralisateur ?

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La chute de l’URSS a entraîné la dislocation des rouages administratifs et politiques qui assuraient tant bien que mal les fonctions de rééquilibrage entre les territoires et de redistribution des ressources au sein de l’URSS. Conformément à la Constitution du 12 décembre 1993, la Russie est un État fédéral dont les entités fédérées, ou « sujets de la Fédération », se déclinent selon six appellations différentes : 21 républiques, 7 territoires, 48 régions, 2 villes d’importance fédérale (Moscou et Saint-Pétersbourg), une région autonome et 7 districts autonomes. En 2010, à la suite de la fusion de plusieurs entités, le nombre des « sujets de la Fédération » a été ramené à 83, mais le découpage administratif interne de la Fédération de Russie, inchangé ou presque, est celui de l’ancienne république de Russie au sein de l’URSS (RSFSR) [Zubarevi?, 2008]. Dans tous les « sujets de la Fédération », le pouvoir exécutif est dirigé par un « chef d’administration » (plus communément appelé « gouverneur », ou « président » dans les républiques), élu pour quatre ou cinq ans par l’assemblée régionale (ou de la république) sur proposition du président de la Fédération de Russie [5][5]  Conformément à une disposition entrée en vigueur le 1er.... Pendant près de dix ans (1995-2004), les chefs des administrations des « sujets de la Fédération » ont été élus au suffrage universel direct. Privé d’une majorité à la Douma tout au long de ses deux mandats, Boris Eltsine s’est appuyé sur les dirigeants régionaux auxquels il avait annoncé en 1991, dans une formule restée célèbre, qu’ils pourraient « avaler autant de souveraineté » qu’ils le voudraient. Dans cette logique, il leur a concédé des droits politiques très étendus en leur accordant le privilège de pouvoir être élus au suffrage universel direct, ce qui leur a permis de constituer localement leurs clientèles en vue de constituer des « partis du pouvoir » dont la puissance leur a parfois permis de rivaliser avec le pouvoir central, et en leur octroyant de droit un siège de sénateur au Conseil de la Fédération. Tout en déplorant le processus de « féodalisation » du territoire qui en a résulté et dont la cinquantaine de « traités bilatéraux de partage des compétences » entre le Centre fédéral et les « sujets de la Fédération » était le trait le plus saillant, l’exécutif fédéral en recueillait les dividendes, s’assurant ainsi de la loyauté des dirigeants régionaux et contrôlant, par ce truchement, le processus législatif, via le Conseil de la Fédération. Véritable ossature du pouvoir sous Eltsine, les chefs d’administration des « sujets de la Fédération » ont vu leur rang rabaissé par Poutine, qui a mis ?n au fédéralisme différentiel qui s’était développé au cours des années 1990. En se voyant privés de leur statut d’élus au suffrage universel, les chefs des administrations régionales ont perdu une légitimité politique qui reposait sur leur capacité à coaliser autour d’eux les élites régionales et leurs clientèles. En les privant de leur statut de sénateur, Poutine a très judicieusement éloigné les gouverneurs de la capitale. En les invitant à recentrer leur activité sur leur travail de terrain dans les régions, le président russe les a en réalité coupés de l’accès à la plus précieuse des ressources politiques : pouvoir gagner en faveurs et en in?uence, recueillir (ou véri?er) l’information directement à la source, auprès de tel ministre, de tel conseiller présidentiel ou de tel président du directoire de tel grand groupe. Ajoutons qu’en 2000 la Fédération de Russie a été divisée en sept « districts fédéraux » (Nord-Ouest, Centre, Sud, Volga, Oural, Sibérie et Extrême-Orient), auxquels fut ajouté en 2010 un huitième district fédéral du Nord-Caucase [6][6]  Le district fédéral du Nord-Caucase a été créé par.... À la tête de chaque district fédéral, un « représentant plénipotentiaire du Président », nommé et révoqué par ce dernier, est chargé de coordonner et de superviser l’activité des institutions fédérales dans les divers « sujets de la Fédération », de même qu’il sert de courroie de transmission des injonctions présidentielles vers les territoires et fait remonter les informations concernant les régions et localités vers le pouvoir central. Par ce nouveau quadrillage, le pouvoir exécutif fédéral se déconcentre, se rapproche du terrain et opère un renforcement de sa présence et de son autorité sur l’ensemble du territoire.

TABLEAU - LES DISTRICTS FÉDÉRAUX DE LA RUSSIE EN 2010

2003, Moscou, Izdatel’stvo GU-Vysšaja Škola Ekonomiki.

d’après Goskomstat Rossijskoj Federacii, 2009 ; Višnevskij A. (dir) (2005), Naselenie Rossii
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Au-delà d’une rupture centralisatrice très marquée dans le discours of?ciel et inscrite dans le droit positif, une observation régulière des pratiques politiques au cours des deux mandats présidentiels de Poutine (2000-2008) et depuis l’élection de son successeur Medvedev permet de constater que le Centre fédéral, loin d’avoir rompu le dialogue, a continué la négociation, voire le marchandage avec les dirigeants politiques des « sujets de la Fédération » les plus puissants. Tout en af?chant publiquement leur soutien sans faille à la politique de recentralisation menée par le Centre fédéral, ceux-ci continuent d’arracher des aménagements substantiels de la politique fédérale. Signalons brièvement ici quelques indices, très révélateurs, de cette continuité : en 2001, revenant sur l’attribution d’un siège de droit pour les chefs des administrations régionales et des républiques, Vladimir Poutine leur a, en retour, accordé le droit discrétionnaire de nommer le sénateur qui les représenterait au Conseil de la Fédération. Ces derniers ont, dans leur ensemble, fait un usage de ce droit qui dévoile l’articulation profondément clientéliste de leur pouvoir : la plupart ont désigné leur prédécesseur à la tête de la région (ou de la république) – en vertu d’un principe de transmission du pouvoir à un successeur désigné (preemstvennost’vlasti) – et certains ont nommé des oligarques moscovites ou de gros entrepreneurs locaux, permettant à de riches et puissants soutiens et/ou sponsors d’accéder à une très précieuse immunité parlementaire. Autre signe des limites de la centralisation poutinienne : la cooptation, à la direction du parti Russie unie – ultramajoritaire à la Douma d’État et dans l’écrasante majorité des assemblées régionales –, des grands « barons régionaux ». Citons, primus inter pares, Iouri Loujkov, maire de Moscou depuis 1991, dont l’in?uence et la capacité d’action (et de nuisance) politiques s’étendent bien au-delà de la capitale russe. Loujkov entretient depuis plus de vingt ans des liens étroits avec certains grands patrons et, surtout, il a tissé un véritable réseau d’in?uence parmi ses homologues gouverneurs, qu’il avait constitué en une force politique a?n de servir ses ambitions présidentielles en 1999. On trouve aujourd’hui, parmi ces derniers, d’anciens très ?dèles collaborateurs à la mairie de Moscou, des « Loujkov boys » – Gueorgui Boos devenu gouverneur de Kaliningrad, Valéri Chantsev à Nijni-Novgorod – qu’il n’a pas peu contribué à promouvoir. Cette continuité remarquable de la puissance de certains « barons » se double d’un phénomène de cooptation, au sein des sections régionales et locales de ce même parti, des « partis du pouvoir » constitués pendant les années 1990, ce qui confère aujourd’hui à cette formation politique un rôle de sas pour l’entrée dans l’élite dirigeante, un peu à la manière du Parti communiste de l’Union soviétique sous Brejnev.

Quatre Russie : une géographie politique de la société russe

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Loin d’épouser ?dèlement les contours du découpage politico-administratif de la Fédération de Russie, la géographie politique de la société russe de 2010 s’apparente à une hiérarchie informelle de réseaux et de territoires où le critère de la localisation géographique ne peut être interprété qu’en le croisant à plusieurs autres indicateurs socioéconomiques – niveau de revenus, niveau de diplômes, niveau de prestige social et professionnel et niveau d’accès aux services – qui permettent de situer la position d’un individu (ou d’un groupe de personnes) à la fois dans la société et sur le territoire. Strati?cation territoriale, spécialisation économique, hiérarchie sociale et même appartenance ethnique sont très étroitement imbriquées. Cette classi?cation est une ébauche, étant donné que chacune des quatre Russie présentées ici mérite une étude quantitative ultérieure plus approfondie.

L’archipel métropolitain

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Le cumul d’un haut niveau de revenus, d’un haut niveau de diplômes et de prestige social, ainsi que d’une grande facilité d’accès aux services et équipements collectifs permet de situer un individu (ou un groupe social) à l’étage supérieur d’un microcosme métropolitain qui réunit ceux qui vivent dans les métropoles russes proprement dites, à savoir Moscou, Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg ou Novossibirsk, ou dans d’autres villes de plus d’un million d’habitants (Rostov-sur-le-Don, Nijni-Novgorod, Kazan, Samara ou Omsk) et qui sont connectés à l’espace-monde, c’est-à-dire aux secteurs d’activité et/ou aux réseaux reliés à l’économie globale. C’est la « Russie d’en haut », la plus quali?ée et la plus professionnalisée, qui détient le parc immobilier de meilleure qualité (et notamment le parc neuf), qui voyage le plus à l’étranger, qui navigue sur Internet et, fait notable, s’abstient massivement de voter. Elle se distingue aussi par sa réticence à l’égard de toute activité sociale autre que strictement privée ou professionnelle (activité militante politique ou associative nulle ou presque), car elle dispose des ressources ?nancières et administratives qui lui permettent de faire valoir ses intérêts sans avoir recours à l’action collective. Plus jeune et plus diplômée que la moyenne, cette population est composée des cadres des grands groupes énergétiques, industriels, bancaires et ?nanciers et des entreprises fournissant des services hautement spécialisés (assurances, immobilier, télécommunications, publicité et relations publiques...), des cadres des administrations fédérales ou des grandes régions, des dirigeants et cadres des PME exportatrices, des professions libérales (notamment juridiques), des chercheurs, ingénieurs et spécialistes des technologies de pointe et/ou insérés dans des réseaux transnationaux académiques ou de recherche. La « Russie d’en haut » jouit d’un niveau de consommation et d’un mode de vie qui tendent à se rapprocher de ceux des classes moyennes supérieures d’Europe occidentale, si ce n’est qu’elle épargne beaucoup moins. Les centres commerciaux et autres enseignes internationales de la grande distribution, dont l’implantation conditionne désormais la qualité des réseaux énergétiques et de la voirie urbaine, ainsi que les aéroports internationaux dotés de lignes internationales quotidiennes, constituent ses « marqueurs » territoriaux. Les ménages se rattachant à la frange supérieure de ce microcosme métropolitain possèdent en général deux automobiles et une datcha (« résidence secondaire ») dans un proche périmètre de leur domicile principal, quand ils n’ont pas opté pour une résidence permanente dans une zone périurbaine de prestige. C’est cette couche sociale qui donne le ton de la mode et du goût, du bon « style de vie » (lifestyle) et des valeurs dominantes. Elle rassemble la quasi-totalité de ceux qui sont amenés à prendre des décisions ayant un impact collectif important. Une étude sociologique récente conclut à l’apparition en Russie d’un phénomène que l’on observe dans toutes les sociétés développées, la « sécession des élites » [Lasch, 1999]. Loin de se borner à la ségrégation résidentielle des catégories socioprofessionnelles supérieures, qui tendent à s’agglomérer dans ces quartiers que la sociologue Olga Krychtanovskaïa a malicieusement baptisés les « réserves de riches » [Raviot, 2007, p. 13], provoquant des phénomènes de gentri?cation dans toutes les métropoles et grandes villes russes les plus prospères [Eckert, 2004 et 2006], la « sécession des élites » se traduit aussi par un repli de ces catégories sur la sphère privée et sur les réseaux de sociabilité personnels et familiaux, par un désengagement massif à l’égard des activités sociales et civiques et un véritable culte voué au « professionnalisme » et aux vertus de la méritocratie du diplôme, autant de valeurs qu’elles jugent par ailleurs insuf?samment ancrées en Russie [Inop, 2008].

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Un des aspects les plus remarquables de la Russie des métropoles est sa forte interconnexion, qui n’a d’égale que sa coupure croissante d’avec le reste de la société russe. Cette coupure ne concerne pas seulement la frange supérieure du microcosme métropolitain, mais l’ensemble de ceux qui s’y rattachent. Un seul chiffre : les deux points d’ancrage principaux de l’archipel métropolitain, Moscou et Saint-Pétersbourg, sont reliés entre eux par plus de vingt liaisons aériennes quotidiennes et, depuis décembre 2009, par un train à très grande vitesse. Or, en 2006, on observait que les liaisons aériennes entre Moscou et Saint-Pétersbourg représentaient en volume près de 40 % du tra?c intérieur passagers en Russie [Goskomstat, 2009]. Le microcosme métropolitain ressemble donc à une série d’îlots d’hypermodernité reliés entre eux, ainsi qu’aux îlots de prospérité des archipels de la rente et de la matière grise (voir plus bas) par voie aérienne et électronique. Davantage encore que la carte des investissements étrangers, celle de la « fracture numérique » russe se superpose à celle de l’archipel métropolitain. En 2007, le taux d’informatisation en Russie était de vingt-neuf ordinateurs personnels pour cent postes de travail, dont onze connectés à l’Internet. À Moscou, le taux d’informatisation était le double de la moyenne nationale et celui de la connexion à l’Internet plus que triple. La « fracture numérique » sépare dix sujets de la Fédération, parmi lesquels Saint-Pétersbourg, Novossibirsk, Tomsk et Tioumen, du reste de la Russie. Chiffre plus signi?catif encore, en 2007, près de 75% du tra?c russe sur Internet était effectué à partir de ou vers Moscou et Saint-Pétersbourg [FOM, 2010].

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C’est justement la fréquentation assidue de l’Internet russe qui permet de mesurer toute l’importance de l’étage inférieur de l’archipel métropolitain dans la formation de la conscience collective de la Russie de 2010. Il s’agit là sans nul doute du vivier le plus important de la classe moyenne russe, ne serait-ce que parce qu’elle représente, en termes de revenus, la couche sociale majoritairement comprise entre le revenu médian et le revenu moyen. Bien qu’elle jouisse d’un niveau de vie supérieur à la moyenne russe, du seul fait de son accès incomparablement supérieur à celui des habitants des autres grandes villes, a fortiori des villes moyennes, à tous les services (notamment médicaux), cette classe moyenne de la Russie métropolitaine entretient des frustrations sociales fortes du fait de sa proximité, tant géographique que professionnelle, avec la « Russie d’en haut ». Ces deux Russie vivent au sein du même espace métropolitain, travaillent dans les mêmes grandes entreprises et/ou administrations, font leurs courses dans les mêmes centres commerciaux et, last but not least, partagent les mêmes routes, de plus en plus encombrées. La classe moyenne métropolitaine concentre un grand potentiel de mobilisation civique, dans la mesure où elle est le point de convergence géographique et sociologique du mécontentement social et de l’accès à l’information et aux savoir-faire contemporains en matière de communication en réseaux et d’usage des répertoires d’action collective. En témoigne le succès rencontré par les mouvements de défense des droits des automobilistes et certaines mobilisations d’opposition à des projets immobiliers pharaoniques, qui illustrent bien l’état d’esprit de cette Russie qui se sent déclassée, quoiqu’elle évolue dans un univers relativement protégé. C’est une Russie qui ne se mobilise pas tant contre le pouvoir qu’en réaction instinctive aux abus de pouvoir ; elle manifeste contre les privilèges et le sentiment d’impunité de ceux qui abusent des gyrophares ou violent grossièrement le code de la route. En 2008-2009, de tragiques accidents de la route causés par des voitures conduites par des dirigeants politiques (notamment régionaux) ou leurs chauffeurs ont suscité de très vives protestations de l’opinion publique russe relayée par une forte médiatisation. La route est aujourd’hui le point de rencontre obligé de la classe moyenne et de la « Russie d’en haut » au sein des métropoles : elle pourrait donc devenir, de ce fait, l’un des espaces de con?it les plus politiquement signi?catifs de la Russie de demain [Bunin, 2010].

Les îlots de prospérité

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Au-delà de l’archipel métropolitain, on observe, au milieu de l’océan de la Russie déclassée, trois îlots de prospérité, bien distincts les uns des autres : l’archipel de la rente, l’archipel de la matière grise et la Russie enracinée des régions rurales riches.

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L’archipel de la rente (rente des ressources naturelles et en premier lieu des ressources pétrolières et gazières) est constitué d’agglomérations en forte expansion démographique qui enregistrent les niveaux de revenus par tête les plus élevés de Russie. Illustration presque paroxystique de ces enclaves hyperprivilégiées au cœur de la taïga ou de la toundra, Sourgout (300000 habitants en 2010) et Khanty-Mansiisk (76000 habitants), dans le district autonome des Khanty-Mansis, enregistrent un PIB par tête plus de deux fois plus élevé que celui de Moscou, qui représente lui-même le triple de la moyenne russe [7][7]  Soit, pour le district autonome des Khanty-Mansis...... L’archipel de la rente pétrolière et gazière se situe nettement en tête de tous les indicateurs socioéconomiques de la Russie : niveau de consommation, d’équipement des ménages et des collectivités publiques, niveau d’accès aux services bancaires et hospitaliers, construction immobilière, mise en chantier de nouvelles routes, rénovation de la voirie et des réseaux énergétiques... Les agglomérations de l’archipel de la rente énergétique, dont les recettes ?scales par habitant atteignent des niveaux proprement astronomiques pour la Russie, ont toutes opté pour une politique sociale très généreuse, réalisant hic et nunc les rêves de paradis sur terre tels qu’ils étaient naïvement véhiculés par la propagande soviétique... À bien des égards, l’archipel de la rente constitue une sorte de « colonie high-tech » de l’archipel métropolitain : ses centres sont reliés à de nombreuses destinations touristiques étrangères, mais surtout aux deux capitales par des liaisons aériennes quotidiennes qui ne désemplissent pas, ses habitants envoient leurs enfants poursuivre leurs études supérieures à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, où ils investissent massivement dans l’immobilier.

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Moins spectaculairement prospère que l’archipel de la rente, l’archipel de la matière grise regroupe certaines grandes villes qui, sans être des métropoles, sont de grands centres universitaires et scienti?ques – tels Tomsk et Krasnoïarsk en Sibérie – ou des villes moyennes et petites dotées de centres de recherche ou de production de haute technologie, et des « villes fermées » du complexe militaro-industriel soviétique, nombreuses étant celles qui ont entrepris avec succès une reconversion vers les nouvelles technologies. Le nombre de diplômés du supérieur et celui de l’utilisation des nouvelles technologies de l’information y atteignent des niveaux beaucoup plus élevés que partout ailleurs en Russie. Ces centres de la recherche scienti?que et technique se signalent d’ailleurs par la place éminente qu’ils occupent dans la blogosphère russe : si 70 % de cette activité est assurée par des Moscovites et des Pétersbourgeois, 15% des blogs actifs en Russie seraient tenus par moins de 1 % de la population russe vivant précisément dans cet archipel de la matière grise [FOM, 2010], qui pourrait être le berceau d’une nouvelle économie de la connaissance : c’est en tout cas le projet formé par le président Medvedev, qui a lancé en 2009 de nouveaux « pôles d’innovation », tentant d’inverser le cours de ces vingt dernières années, marqué par la fuite massive des cerveaux. Observons en?n que la sociologie électorale de l’archipel de la matière grise est assez différente de celle de la « Russie de la rente », très légitimiste, ainsi que de celle de la « Russie des métropoles » : ici, les taux d’abstention sont plus faibles que dans les métropoles et le vote d’allégeance en faveur du « parti du pouvoir » moins massif, tandis que le vote en faveur des formations libérales et démocrates apparaît sensiblement plus élevé qu’ailleurs.

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Troisième îlot de prospérité, la Russie enracinée des terres noires, ces campagnes prospères du sud de la Russie d’Europe, constitue une zone délimitée grosso modo par un quadrilatère Koursk-Tambov-Volgograd-Krasnodar, qui cumule bien des particularités qui la distinguent du reste de la Russie. Bien que située loin des métropoles et des archipels de rente, cette Russie enracinée est le seul territoire à combiner croissance économique et croissance démographique (liée à un solde migratoire en constante hausse) ; elle béné?cie d’un maillage urbain de villes moyennes et de petites villes d’une densité unique en Russie (comparable à celle de l’Ukraine voisine) ; en?n, si les indicateurs du niveau de revenus ne sont pas vraiment plus élevés que la moyenne, la statistique signale l’existence d’un niveau supérieur de qualité de vie. Tout d’abord, si l’on observe les niveaux de revenus et d’équipement collectif (notamment sanitaire), le clivage villes-campagnes apparaît beaucoup moins marqué que dans le reste de la Russie. Si le poids des retraités se fait sentir de la même manière que partout ailleurs, l’espérance de vie masculine dépasse de quatre ans la moyenne nationale (65 ans, contre 61 ans) et, indice révélateur, le panier de la ménagère nettement plus riche et plus varié que dans les autres régions russes. Plusieurs autres indicateurs permettent d’identi?er la Russie enracinée : l’exode rural y est nul ou presque, la population augmente et les migrations de départ sont nulles, la population actuelle est majoritairement autochtone depuis plusieurs générations – une donnée exceptionnelle étant donné les nombreux transferts de population tout au long du XXe siècle – et la densité du maillage urbain contribue à une grande proximité sociologique des villes, bourgs et village ; le nombre de PME et de micro-entreprises par tête est, dans les régions de Voronej, de Rostov et de Krasnodar, près du double de la moyenne russe [Goskomstat, 2008]. En?n, les chiffres de la criminalité y sont inférieurs à ceux que l’on observe dans d’autres régions rurales ethniquement russes, où elle atteint des niveaux très importants dans les petites villes et dans les bourgs, ce qui semble indiquer une meilleure qualité du lien social. La Russie enracinée comporte une importante classe moyenne qui se distingue de la classe moyenne des métropoles par son moindre niveau de revenus et de diplômes, un mode de vie et des valeurs plus traditionnelles et un niveau de participation électorale très nettement supérieur au reste de la Russie. Vladimir Poutine a coalisé ces deux classes moyennes, celle de la Russie des métropoles, plutôt centriste, libérale et ouverte sur l’Occident, et celle de la Russie enracinée, plus « patriote » voire nationaliste, bastion du vote communiste dans les années 1990, en faisant d’elles le socle de la nouvelle « majorité pro-Poutine » [Raviot, 2008, p. 77-87].

La Russie déclassée

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Couvrant la plus grande partie du territoire, la Russie déclassée commence à la lisière des métropoles et des îlots de prospérité, dans les zones périurbaines des grandes villes et des villes moyennes. Elle s’étend aux villes industrielles déprimées et aux campagnes abandonnées, à cette glubinka, ou « Russie profonde » (au sens où Pascal Marchand emploie ce terme [2007b, p. 144-154]), qui constitue son échelon inférieur, qui rassemble tous ceux qui se trouvent au bas de l’échelle des revenus – à un niveau égal ou inférieur au seuil de pauvreté –, de l’échelle des diplômes et de l’accès aux services. Bien qu’elle vote légèrement plus que la moyenne nationale, la Russie profonde se trouve en situation de relégation socioéconomique. C’est la Russie des petites villes et des villes moyennes situées loin des grands centres, très mal équipées et mal reliées aux grands centres par les routes et les transports, celle des campagnes déprimées des terres non noires, de l’Oural et de la Sibérie, minées par l’exode rural, celle des retraités pauvres qui ne mangent guère de viande qu’une fois par semaine, celle des gens qui ne se soignent plus... Un seul chiffre, très parlant : seuls 43 % des ménages ruraux russes disposaient de l’eau courante en 2006, et seulement 22 % de l’eau chaude ! [Marchand, 2007b, p. 149.] La Russie profonde est aussi une Russie plus âgée, plus féminine et beaucoup moins diplômée que la moyenne. C’est aussi une Russie où l’économie monétaire a, pour une bonne partie, laissé durablement la place à celle du troc au cours des années 1990. Elle se concentre dans les régions où le seuil de pauvreté dépasse 20 % de la population (moyenne russe en 2007 : 13,4 %) [Goskomstat, 2009]. Bien au-delà de la seule Russie profonde, la Russie déclassée inclut aussi celle des ouvriers en chômage forcé, des employés précarisés, des professionnels de secteurs en crise ou en voie de disparition, celle des nombreux diplômés qui ont subi un déclassement professionnel au cours des années 1990 (notamment les nombreux sous-of?ciers et of?ciers de l’armée en mal de reconversion professionnelle) et des nombreux jeunes gens sans diplôme ni quali?cation ; c’est une Russie dont les revenus sont très largement consacrés à l’alimentation et à la satisfaction des besoins immédiats (transports, habillement, soins de santé indispensables). En?n, l’immense majorité des retraités de Russie, qui ont un poids démographique et économique considérable – en 2007, on comptait 1,75 actif pour 1 retraité – peut être considérée comme une population déclassée. Trois indicateurs permettent cumulativement de repérer la Russie déclassée (et a fortiori la Russie profonde) : les territoires où le taux de chômage est en moyenne 1,5 fois plus élevé que la moyenne russe (6,1% ?n 2007), où le rapport actifs/non-actifs est en nette défaveur des premiers du fait d’un nombre important de retraités et, en?n, où la part estimée des prestations sociales (parmi lesquelles les retraites) dans le revenu est élevée : si la moyenne russe se situe à 11,6%, elle dépasse largement 20% dans la plupart des régions de la Russie déclassée. C’est aussi la Russie du vote protestataire. Dans les villes mono-industrielles héritées de l’économie plani?ée, en particulier dans l’Oural et en Sibérie, la protestation politique est souvent vive. Ces zones industrielles déprimées constituent aujourd’hui encore le vivier électoral du parti du célèbre tribun démagogue Vladimir Jirinovski, le Parti communiste n’ayant jamais réussi à capter cet électorat. La carte du « vote contre tous », un dispositif original aujourd’hui aboli, qui permettait de s’exprimer en rejetant la totalité de l’offre politique disponible – une sorte d’abstention active –, vient se superposer à celle de cette Russie déclassée et protestataire [Raviot, 2008, p. 48-54].

La Russie des périphéries non russes

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La Russie des périphéries non russes se divise en deux sous-ensembles pour l’instant assez peu reliés entre eux. Le premier est formé par les anciennes républiques autonomes situées au Nord-Caucase, tout récemment regroupées dans un district fédéral qui ne comprend d’ailleurs qu’un seul « sujet de la Fédération » majoritairement russe, le territoire de Stavropol [8][8]  Le choix de Piatigorsk comme chef-lieu du nouveau.... Ces républiques ont pour caractéristique de ne compter qu’un faible peuplement slave, un trait qui les distingue nettement des autres républiques de la Fédération de Russie et qui n’a fait que se renforcer depuis la dislocation de l’URSS. Un second sous-ensemble, beaucoup plus dif?cile à saisir car il n’est guère encore l’objet d’enquêtes statistiques approfondies, est formé par les nouveaux migrants venus de Transcaucasie, d’Asie centrale et du Nord-Caucase, qui s’installent à la périphérie des métropoles, au cœur même de l’archipel métropolitain, voire dans des villes de moindre importance de la Russie déclassée. Ils ne s’intègrent pas à l’ensemble russo-slave et tendent à former des communautés distinctes ; ils sont en tous les cas perçus comme tels par une grande majorité des Russes.

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Le système soviétique des nationalités, fondé sur le principe de territorialisation des nationalités et la politique d’indigénisation des élites, en vertu de laquelle les républiques devaient être dirigées par des cadres autochtones, a engendré, sur le territoire de la Russie, un certain nombre d’ethnocraties qui, avec la chute de l’URSS, se sont même renforcées. Parmi ces dernières, les républiques du Tatarstan et du Bachkortostan, qui pourraient être en partie rattachées à l’archipel de la rente du fait de leurs importantes ressources pétrolières (Bakou II), sont l’une et l’autre régies par un ethnoclientélisme hérité de la nomenklatura, dans une continuité d’autant plus parfaite que les élites de ces républiques sont issues de l’ancien appareil communiste. Toutefois, en dépit du rattachement de l’immense majorité des Tatars et des Bachkirs à la confession musulmane, ces deux inexpugnables féodalités postsoviétiques ne peuvent être rattachés à la Russie des périphéries non russes. Tout d’abord, elles s’en distinguent par leur population, qui comporte une très importante minorité russe. En outre, elles jouissent d’un niveau de vie bien plus proche de celui de l’archipel métropolitain que de celui des habitants du Nord-Caucase ou des migrants centrasiatiques de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. Quoique certaines analyses rangent un peu sommairement tous les « musulmans de Russie » dans une même catégorie « potentiellement sécessionniste », les musulmans de la Volga et de l’Oural n’ont en pratique presque aucun lien ni contact avec leurs coreligionnaires du Nord-Caucase. Ainsi, la Russie des périphéries non russes est une Russie déclassée qui se rapproche, par ses indicateurs socioéconomiques, de la Russie profonde. Alors que le revenu moyen russe par tête équivalait à 4320 € en 2007 [9][9]  Calculé sur la base de 1€ = 35 roubles (taux moyen..., il n’atteignait la moitié de ce chiffre dans aucune des républiques du Nord-Caucase. Si l’on s’en tient à ce critère, il faut rattacher à cet ensemble la république de Kalmoukie, qui borde la mer Caspienne au nord, de même que les micro-entités autonomes du sud de la Sibérie. Cette Russie des périphéries et des marches non russes (Kalmoukie et autonomies sibériennes comprises) se situe tout en bas de l’échelle : fort taux de chômage (partout supérieur à 25 %, il atteint 53 % en Tchétchénie), part importante de la population se situant en dessous du seuil de pauvreté (partout supérieur à 20%, elle atteint 41 % en Ingouchie)... D’autres données laissent entrevoir une société qui diffère radicalement du reste de la Russie. Les indicateurs démographiques la distinguent nettement de la moyenne russe : croissance naturelle plus élevée, espérance de vie plus longue, taux d’urbanisation faible, population beaucoup plus jeune et moins diplômée, au sein de laquelle le déséquilibre actifs/non-actifs ne résulte pas de la forte proportion de retraités, mais de la présence massive de non-actifs jeunes [Višnevskij, 2009]. Ces réalités ont-elles quelque chose à voir avec l’ethnicité, la différence d’identité culturelle ou religieuse ? Le poids du contrôle social du clan et/ou des structures villageoises, avec ses modes de gestion extra-institutionnelle des con?its, pourrait sans doute expliquer pourquoi, dans une région du monde où le crime d’honneur et la vendetta sont revendiqués comme partie intégrante de la culture, on enregistre les taux de criminalité les plus bas de toute la Fédération de Russie. Il est frappant de constater que la Russie des périphéries non russes est, dans son traitement médiatique (et en particulier télévisuel) dans les métropoles, présentée comme de plus en plus étrangère à la société russe, en état de sécession virtuelle, potentiellement « ennemie » de l’intérieur. Dans le discours qui accompagnait l’annonce de sa décision de créer un nouveau district fédéral du Nord-Caucase début 2010, le président russe disait, sans désigner précisément lesquelles, vouloir en ?nir avec ses ethnocraties clientélistes et corrompues...

19

Instillée dans l’esprit public par les récits des Russes revenus massivement d’Asie centrale (et notamment du Tadjikistan en guerre) pendant les années 1990, puis par les images des deux guerres en Tchétchénie, les prises d’otages et tragiques attentats terroristes qui jalonnent l’histoire de ces quinze dernières années, l’idée d’un véritable con?it de basse intensité en gestation avec « les Caucasiens », voire avec « les musulmans », est encore renforcée par la présence de plus en plus forte de migrants appartenant à des communautés « visibles », selon l’expression consacrée en France, venus du Caucase ou d’Asie centrale [10][10]  Le solde migratoire a triplé entre 2003 et 2007 [Višnevskij,.... Souvent mythi?é car mal connu, mais bien réel, un phénomène tel que le développement, au sein de la société de nouveaux migrants, de la « criminalité ethnique » [Tiškov, 2005], qui produit des rivalités économiques et commerciales nouvelles au quotidien [11][11]  Vedomosti, 14 juin 2010. – de très graves incidents suivis d’émeutes dans une petite ville de Carélie, Kondopoga, ont ému toute la Russie en septembre 2006 –, n’est pas sans provoquer un rejet croissant, par les Russes, en particulier ceux qui vivent dans l’archipel métropolitain, de migrants qui, dans leur grande majorité, sont originaires des États postsoviétiques et parlent le russe, voire, pour les migrants tchétchènes, daghestanais ou ingouches, sont des citoyens de la Fédération de Russie ! Au printemps 2010, les autorités de Moscou annonçaient la mise en chantier d’un « code du Moscovite » a?n, pour reprendre les termes employés par un responsable de l’administration de la capitale russe, « d’inscrire noir sur blanc les règles jusqu’ici non écrites qui s’imposent à l’habitant de notre ville : ne pas tuer de mouton dans les cours, ne pas faire de brochettes sur les balcons, ne pas se promener en ville en costume national, et parler russe  [12][12]  Rappelons qu’en 2007 des quotas restrictifs à l’égard.... » Les images des émeutes de 2005 dans les banlieues françaises ont eu un impact immense en Russie. Bien que le niveau de con?ictualité de la Russie des périphéries non russes des métropoles est loin d’atteindre celui que l’on observe aujourd’hui dans les « ghettos de la république » française, le spectre grandit d’une véritable sécession intérieure de « minorités » qui, jusqu’ici, n’avaient jamais même été perçues comme telles, une « fracture ethnique » dont les éventuelles répercussions, au cœur même de la Russie, sont dramatiquement ressenties à chaque attentat terroriste et qui laissent entrevoir une Fédération de Russie dont l’unité paraît plus que jamais précaire.

Conclusion

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Au lendemain des élections régionales et locales partielles de l’automne 2009, marquées par des fraudes électorales difficiles à masquer, Dmitri Medvedev a choisi d’accentuer l’in?exion critique de son discours de 2008 sur les retards de la Russie en matière de développement économique et démocratique, allant jusqu’à dénoncer vigoureusement, devant le Parlement, ces fraudes qui n’avaient pourtant rien d’exceptionnel et venaient renforcer la majorité absolue du parti Russie unie dans toutes les assemblées du pays... Ce discours n’a pas été bien reçu par les élites régionales et locales. Ces dernières l’ont perçu comme le signe d’une trahison à leur égard, tant elles sont rompues, pour la majorité d’entre elles, à exécuter les ordres venus d’en haut. Nombreux sont ceux qui se sont plaints de ce brouillage complet des signaux habituels de l’administration politique des territoires par le pouvoir central via le « parti du pouvoir ». « Savent-ils ce qu’ils veulent à Moscou ? », se sont écriés de nombreux responsables, désorientés. Le discours modernisateur de Medvedev heurte de plein fouet un ordre politique conçu comme une pyramide de réseaux clientélistes intégrés verticalement. À la lecture des rapports du think tank dont le maître du Kremlin préside le conseil de surveillance et qui lui inspire les grandes lignes de sa politique [Insor, 2010a et 2010b], on s’aperçoit que son projet implique de profondes réformes du gouvernement des territoires, qui s’articuleraient autour de trois axes, que l’on peut sommairement résumer ainsi :

21
  1. donner plus de pouvoir aux districts fédéraux, retirer du pouvoir aux « sujets de la Fédération »,

  2. développer de nouveaux pôles d’innovation technologique et d’économie de la connaissance (innogoroda) pilotés directement par les ministères fédéraux,

  3. mettre en œuvre une politique des cadres visant à promouvoir la méritocratie par le biais de la constitution de « réserves des cadres » (du public, mais également du privé) à chaque échelon territorial [13][13]  Voir le site Internet de ce programme : http://ww....

    Or, chacun de ces axes a fait l’objet de critiques informées et expertes, que l’on peut synthétiser comme suit :

  4. la volonté de réformer le découpage administratif du territoire en le « rationalisant », a?n qu’il corresponde mieux aux impératifs de la politique économique « modernisatrice », aboutira aux mêmes impasses que par le passé [14][14]  Natalija Zubarevi? [2008] parle du danger de « réintroduire... [Zubarevi?, 2008],

  5. à l’instar du projet olympique en préparation à Sotchi (avec pour échéance 2014), les « pôles d’innovation » – notamment celui de Skolkovo, dans la périphérie de Moscou, présenté dans le discours of?ciel comme la future Silicon Valley de la Russie – présentent le risque de devenir les « villages Potemkine de la Russie du XXIe siècle »  [15][15]  Voir D. Danilov, « O !, Skolkovo otkrytij ?udnyx »,...,

  6. l’instauration de « réserves de cadres », sur lesquels il semble prématuré d’émettre un jugement faute d’une évaluation possible à peine un an après sa mise en œuvre, ressemble toutefois à s’y méprendre au système de la nomenklatura dont les effets peuvent, dans un tout premier temps, être béné?ques pour constituer une première génération d’agents réformateurs, mais dont l’histoire soviétique a montré toute l’inef?cacité en termes de promotion des compétences et de constitution d’une méritocratie [Raviot, 2007].

22

Tout indique donc que Medvedev a choisi de renforcer la politique de recentralisation entreprise par Poutine. Il semble avoir opté, à la différence de son prédécesseur, pour une stratégie de contournement, et non plus de cooptation ou de contrôle à distance, des clientélismes territoriaux. Ainsi, en développant de nouveaux pôles économiques ou en constituant des viviers de cadres à l’échelle nationale, il semble bien qu’il vise, à la faveur d’un inévitable renouvellement des générations, à substituer aux clientélismes territoriaux une sorte de « techno-clientélisme » fédéral intégré, qui se déploierait à l’aide de nouveaux réseaux élitaires verticaux, a?n de mieux contrôler « par le haut » le territoire russe. Signe de cette volonté de centralisation technocratique, le Centre fédéral a récemment apporté tout son soutien à la décision de l’assemblée municipale de Kostroma de supprimer l’élection du maire au suffrage universel, lui substituant un « city manager » (sic) désigné par le pouvoir central...

23

Demain, plus encore qu’aujourd’hui, le territoire russe sera marqué par de profonds déséquilibres démographiques et socioéconomiques qui feront apparaître le découpage administratif actuel, hérité de l’histoire pluriséculaire de l’Empire russe, puis de l’URSS, comme encore plus obsolète aux yeux des réformateurs et modernisateurs qui, en Russie, ont toujours voulu, et ce depuis le XIXe siècle au moins, promouvoir une réforme radicale du découpage administratif du territoire... Si l’on s’en tient aux quatre Russie que nous avons esquissées ici, tout porte à croire qu’elles se seront, dans une vingtaine d’années, encore davantage éloignées les unes des autres, au point qu’il sera peut-être dif?cile de parler de la Russie comme d’un seul et même pays. Observons que le gouvernement des territoires russes continue grandement d’obéir à une logique Centre-périphéries, alors que la société russe se délite et se pluralise, devenant, comme bien d’autres sociétés développées, une société de « communautés » et de « réseaux », avec pour conséquence des phénomènes croisés de déterritorialisation du pouvoir et de reterritorialisations sur de nouvelles lignes [Carroué, 2004]. En dépit de ces mutations cruciales, en partie liées aux évolutions de l’économie globale, gageons que le gouvernement des territoires, dans la Russie de demain, ressemblera fort à celui d’hier et d’avant-hier. Une vaste portion du territoire de la Russie semble condamnée à ne survivre que par le biais de mécanismes de redistribution d’un État fédéral centralisé, voire autoritaire. Pour ces régions, l’administration politique mise en œuvre sous la présidence Poutine semble, à moyen terme, constituer une perspective plus réaliste qu’une démocratisation politique. La Russie des périphéries non russes, à l’image de la Tchétchénie, du Tatarstan et du Bachkortostan actuels, semble vouée à l’indirect rule, un mode de gouvernement pratiqué par l’Empire russe et le régime soviétique après 1953, qui consiste, en échange d’une loyauté à l’égard du pouvoir central, à laisser une grande marge de manœuvre aux élites autochtones non russes. En?n, une « Russie globalisée » des métropoles et des archipels de la rente et/ou de la matière grise pourrait bien évoluer vers des régimes plus pluralistes et libéraux, en prise directe avec les réseaux de gouvernance et d’expertise transnationaux. Moins encore qu’hier ou aujourd’hui, la géographie politique de ce véritable continent qu’est la Russie ne sera, demain, uniforme ou monotone.


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Notes

[1]

Professeur de civilisation russe contemporaine à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

[2]

Vedomosti, 1er juillet 2008.

[3]

Les chiffres cités ici sont des statistiques antérieures à la crise économique de 2008.

[4]

Qui comprend la région de Tioumen proprement dite, ainsi que les deux districts autonomes des Khanty-Mansis et des Nenets du Iamal qui lui sont rattachés, et qui disposent eux aussi du statut de « sujet de la Fédération ».

[5]

Conformément à une disposition entrée en vigueur le 1er juillet 2009, le président désigne le candidat au poste de gouverneur (élu par l’assemblée régionale, ou de la république, du district...) parmi trois candidats présentés par le groupe politique majoritaire issu des élections à l’assemblée régionale. Il peut néanmoins écarter ces trois candidatures, moyennant quoi le groupe politique majoritaire en question doit présenter une nouvelle liste de trois candidats qui, à leur tour, peuvent se voir écartés par le président qui, alors, pourra opter pour un candidat ?gurant dans sa « réserve de cadres » (kadrovyj rezerv).

[6]

Le district fédéral du Nord-Caucase a été créé par un décret présidentiel du 19 janvier 2010. Il résulte d’une scission de l’ancien district fédéral du Sud. Il rassemble toutes les républiques du Nord-Caucase (sauf celle des Adyghéens), ainsi que le territoire de Stavropol.

[7]

Soit, pour le district autonome des Khanty-Mansis dans son ensemble, un PIB/habitant de 28090 € (1 € = 35 roubles) en 2007, tout à fait comparable à celui des États-Unis. Voir annexe p. 180.

[8]

Le choix de Piatigorsk comme chef-lieu du nouveau district fédéral du Nord-Caucase est signi?catif : cette station thermale située sur le territoire de Stavropol est très majoritairement russe ; elle n’est ni un centre économique, ni la capitale d’aucun « sujet de la Fédération », mais elle a le mérite de n’être la capitale d’aucune des républiques du district, tout en en étant géographiquement très proche.

[9]

Calculé sur la base de 1€ = 35 roubles (taux moyen en 2007). Le revenu annuel moyen par tête était de 12500 € à Moscou et 1380 € dans la république d’Ingouchie.

[10]

Le solde migratoire a triplé entre 2003 et 2007 [Višnevskij, 2009, p. 221].

[11]

Vedomosti, 14 juin 2010.

[12]

Rappelons qu’en 2007 des quotas restrictifs à l’égard de la main-d’œuvre étrangère ont été imposés, notamment a?n de protéger l’emploi des citoyens russes sur les marchés.

[13]

Voir le site Internet de ce programme : http://www.rezerv.gov.ru/

[14]

Natalija Zubarevi? [2008] parle du danger de « réintroduire le Gosplan » et fait une référence appuyée à l’échec retentissant de la réforme dite « des sovnarkhozes » sous Khrouchtchev, au tout début des années 1960.

[15]

Voir D. Danilov, « O !, Skolkovo otkrytij ?udnyx », Russkie novosti, 22 mars 2010, http:// www.russianews.ru/policy/31182

Résumé

Français

Cet article expose le hiatus grandissant entre le gouvernement des territoires et la géographie politique de la Russie de 2010. Jadis dépeinte sous les traits d’un « Empire éclaté », l’URSS a laissé place à la Fédération de Russie, un pays dont la géographie politique présente également toutes les caractéristiques d’un « éclatement » en plusieurs Russie, que cet article décrit par une typologie qui distingue la Russie des métropoles, la Russie des archipels de la rente énergétique, la Russie enracinée des campagnes prospères, la Russie déclassée, la Russie profonde et la Russie des périphéries non russes. Ces Russie sont plus en plus clivées, voire étrangères les unes aux autres, emportées par une lame de fond qui, de toute évidence, ne pourra guère être renversée par le volontarisme politique, aussi fort et modernisateur soit-il, des dirigeants du Centre fédéral.

English

The Political Geography of Russia in 2010
This article exposes the growing hiatus between terrritorial governments and the political geography of 2010 Russia. Formerly depicted as a “shattered empire”, the USSR gave way to the Russian Federation, a country whose political geography also presents all of the characteristics of an “explosion” into several Russia : Russia that the present article describes as a typology distinguishing among metropolitan Russia, the Russia of energy-yielding archipelagos, the deep-rooted Russia of prosperous campaigns, de-classed Russia, deep Russia and the Russia of non-Russian peripheries. These Russia are more and more divided, or even estranged, swept along by a wave that, as far as one can judge, cannot be overturned by the voluntarism – as strong or as modernizing as it may be – of the federal center.

Plan de l'article

  1. Le gouvernement des territoires
  2. L’océan russe et ses archipels
  3. Poutine centralisateur ?
  4. Quatre Russie : une géographie politique de la société russe
  5. L’archipel métropolitain
  6. Les îlots de prospérité
  7. La Russie déclassée
  8. La Russie des périphéries non russes
  9. Conclusion

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