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Hérodote

2011/1 (n° 140)

  • Pages : 178
  • ISBN : 9782707167705
  • DOI : 10.3917/her.140.0103
  • Éditeur : La Découverte

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L’année 2010 a été marquée par le retour d’une problématique vieille de plus d’une décennie : l’éventualité d’un affrontement entre les États-Unis et la Chine. Si la question de l’interdépendance économique grandissante entre les deux pays est bien connue du grand public, les contentieux d’ordre militaire avaient été depuis plusieurs années relégués au second plan par les grands médias. En effet, les interventions américaines en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) puis la crise financière de 2008 avaient temporairement détourné les observateurs de la vie internationale de la zone Pacifique et des jeux de pouvoir autour de celle-ci.

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Or, dès le 29 janvier 2010, l’année commença par la notification de l’administration Obama auprès du Congrès de ventes d’armes à la province de Taïwan d’un montant avoisinant 6,4 milliards de dollars. Conformément au Taiwan Relations Act – encadrant la coopération d’armement américano-taïwanaise –, le président démocrate approuva l’exportation d’un arsenal comprenant des missiles Patriot PAC-3, des hélicoptères Black Hawk, des missiles antinavires Harpoon, des navires antimines et du matériel de guerre électronique. À l’exception du refus d’Obama d’inclure une étude de faisabilité sur des capacités sous-marines et une rénovation des avions de combat F-16 taïwanais, le package négocié avec Taipei représentait un ensemble d’équipements que l’administration Bush avait approuvés en son temps [2][2]  On notera d’ailleurs que le processus de validation....

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Il s’ensuivit une vive réaction de la Chine, entraînant la suspension des échanges militaires entre Pékin et Washington. En juin, le Shangri-La Dialogue, le Sommet sur la sécurité en Asie-Pacifique, fut marqué par les tensions explicites entre les délégations des deux pays. En marge de l’événement, la Chine rejeta même la demande de visite à Pékin du secrétaire à la Défense, Robert Gates.

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Dans les mois qui suivirent, le discours d’Hillary Clinton à Hanoi en juillet sur les contentieux territoriaux en mer de Chine du Sud et les vives réactions chinoises en août devant la tenue d’un exercice naval conjoint américain-sud-coréen en mer Jaune achevèrent de convaincre les observateurs que les deux pays étaient désormais entrés dans une nouvelle phase de rivalité ouverte.

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Cependant, il apparaît que cette suite d’événements se caractérise moins comme un tournant de la « question chinoise » à Washington que comme la réaffirmation des préoccupations américaines quant aux capacités et aux intentions de la Chine en Asie et les implications pour les intérêts des États-Unis dans la zone.

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Pour comprendre ce phénomène, il nous faut ici appréhender au plus près les éléments constitutifs de la « menace chinoise » dans l’imaginaire stratégique aux États-Unis et, partant, saisir la géographie de celle-ci. En nous fondant sur une analyse des renseignements disponibles dans le domaine public, des documents officiels et une enquête de terrain à Washington [3][3]  Cet article a bénéficié d’une enquête de terrain conduite..., nous rappelons ici comment et pourquoi la cartographie militaire américaine se focalise toujours sur la zone du détroit de Taïwan. Il en résulte des scénarios d’affrontement qui déterminent encore aujourd’hui non seulement le prépositionnement des armées américaines dans la région Pacifique, mais les réflexions au sein du Pentagone et avec les alliés locaux (Japon, Corée du Sud, Australie) sur l’emploi de la force dans l’hypothèse d’un conflit futur.

Les fondements de la « menace chinoise » au sein de l’armée américaine

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En 2005, la revue américaine The Atlantic publiait un article au titre explicite : « How We Would Fight China ». L’auteur, le journaliste Robert Kaplan, y assemblait de façon outrancière les scénarios les plus alarmistes sur la montée en puissance chinoise, n’hésitant pas à dépeindre le pays comme la nouvelle Union soviétique, l’océan Pacifique comme le territoire allemand de la guerre froide et le Pacific Command de l’armée américaine comme l’OTAN d’hier. Si cet article amplement discuté se révèle médiocre, il n’en reste pas moins une illustration assez fidèle de l’imaginaire du département de la Défense [Bush et O’Hanlon, 2007, p. 27]. Dans cette perspective, et pour mieux comprendre le succès de tels discours sur l’imminence d’un conflit sino-américain, il faut ici se pencher sur deux éléments déterminants de la perception des États-Unis : la métathéorie du système international qui sous-tend les analyses du Pentagone et le poids de l’histoire sino-américaine dans les réactions contemporaines de Washington.

La théorie « réaliste » du développement militaire de la Chine

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Sur la « menace chinoise », le discours stratégique américain fait appel, implicitement ou explicitement, à un postulat extrêmement simple : tout changement dans la distribution de puissance au sein du système international engendre des conflits. Par conséquent, la montée en puissance de la Chine conduirait inexorablement à l’affaiblissement des États-Unis et donc à un affrontement entre les deux.

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Ce postulat se trouve être le paradigme central de l’école réaliste pessimiste (John Mearsheimer, Robert Gilpin [4][4]  Pour une illustration des thèses de l’école réaliste...), longtemps dominante aux États-Unis. Il se fonde sur l’idée que la politique internationale est un jeu à somme nulle : le déclin de X est mathématiquement cause ou conséquence de l’avènement de Y. Plus encore, pour appuyer sa thèse de l’inéluctabilité d’un conflit États-Unis/ Chine, Mearsheimer explique que « les États les plus puissants tentent toujours d’établir une hégémonie régionale tout en s’assurant qu’aucune puissance rivale ne domine une autre région ; le but ultime de toute grande puissance est de maximiser sa part de puissance et inexorablement de dominer le système ». Il poursuit : « La Chine fera tout pour agrandir l’écart de puissance entre elle et ses voisins, en particulier le Japon et la Russie, et pour s’assurer qu’aucun État en Asie ne pourra la menacer » [Mearsheimer, 2005, p. 47].

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Cette idée selon laquelle la Chine représenterait, par la structure même du système international, une menace pour les États-Unis s’est révélée d’autant plus saillante depuis la fin de la guerre froide. En effet, les deux dernières décennies ont vu les décideurs politiques et militaires à Washington converger sur un même point : pour assurer leur sécurité nationale, les États-Unis doivent rester la première puissance militaire au monde et donc prévenir les ambitions d’un éventuel peer competitor[5][5]  Sur ce consensus de politique étrangère, voir B. Posen,....

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On comprend mieux de cette façon comment les analystes américains caractérisent la modernisation militaire de la Chine en usant d’analogies avec l’Allemagne de l’empereur Guillaume II ou le Japon de Hirohito [6][6]  Voir entre autres, W. Mead, « In the Footsteps of.... Dans une thèse soutenue à la Naval Postgraduate School, Matthew Tritle identifie des similitudes dans le discours chinois actuel sur le besoin d’une flotte militaire moderne, capable de sécuriser ses voies d’accès aux ressources énergétiques en Afrique et au Moyen-Orient, et les argumentaires allemands et japonais en leur temps [7][7]  Tritle M., « The Growth of the Chinese People’s Liberation.... Si quelques limites à la comparaison sont parfois énoncées [8][8]  Principalement, le modèle économique de la Chine qui..., cette analogie fournit une première clé de compréhension des représentations mentales des experts américains sur la géostratégie chinoise.

Le poids de l’histoire sino-américaine dans les représentations du Pentagone

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À ce premier facteur, théorique, s’ajoute un autre d’ordre empirique. Plus précisément, on ne peut saisir l’actualité de la perception américaine sans revenir à l’histoire des relations sino-américaines depuis l’accession au pouvoir de Mao en 1949. Celle-ci comprend de multiples épisodes de montée des tensions, tels que les confrontations militaires directes et de haute intensité entre les États-Unis et la Chine lors des guerres de Corée [9][9]  Sur cet épisode, voir l’analyse opérationnelle concise... et du Vietnam, le bombardement « accidentel » de l’ambassade chinoise en 1999 à Belgrade lors de la guerre au Kosovo ou encore l’accident de l’avion espion américain EP-3 survolant l’espace aérien chinois en 2001.

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Plus encore, le cas de l’île de Taïwan, où les nationalistes de Tchang Kaï-chek se réfugient suite à la victoire du Parti communiste, illustre le mieux ce poids de l’histoire dans les représentations. Le 2 décembre 1954 est signé le traité de défense mutuelle sino-américain qui affirme la solidarité de Washington envers Taipei. Pour Dwight Eisenhower, il s’agit alors de mettre en œuvre la stratégie de containment du monde communiste : ce traité non seulement maintient la République de Chine comme l’unique représentant légitime de la Chine mais inclut une clause d’assistance militaire en cas d’attaque contre l’une des parties. Au cours des années qui suivent, l’US Navy déploie ses navires à deux reprises (1954, 1958) dans le détroit pour prévenir l’effondrement du gouvernement nationaliste.

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En 1979, Washington revient sur ses engagements précédents via la rédaction d’un nouveau document, le Taiwan Relations Act, qui encadre depuis lors les relations bilatérales entre les États-Unis et Taïwan. Washington s’engage désormais à fournir des armes à la province afin que celle-ci puisse se défendre en cas d’attaque. Pour autant, et contrairement à l’idée régulièrement répandue, le texte ne comporte pas la clause de défense mutuelle qui obligeait précédemment les États-Unis à protéger directement l’île. Il stipule que le président et le Congrès doivent se concerter afin de décider de l’action appropriée en cas de menace sur Taïwan, mais ne garantit en aucun cas une réponse militaire.

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Seize ans plus tard, le dilemme se pose très concrètement. En effet, en juin 1995, la délivrance d’un visa américain au président taïwanais, Lee Teng-hui, pour une visite privée dans son ancienne université, Cornell University, provoque l’ire de Pékin : l’administration Clinton s’était pourtant jusqu’ici engagée à refuser le visa. Il s’ensuit une condamnation publique de la visite de Teng-hui, accompagnée d’un rapatriement de l’ambassadeur chinois à Washington, de la suspension du dialogue avec Taïwan et de la tenue d’exercices militaires à partir de juillet 1995 tendant à intimider Taipei. La pression monte d’un cran, huit mois plus tard, lorsqu’en mars 1996, à l’aube d’élections présidentielles à Taïwan, Pékin conduit des manœuvres militaires proches de l’île, incluant le test de missiles M9 disposant d’une capacité d’emport nucléaire. Les missiles explosent aux abords des deux principaux ports de Taïwan, Kaohsiung et Keelung. Bill Clinton réagit immédiatement en ordonnant le déploiement de deux groupes aéronavals dans le détroit afin de témoigner de la solidarité des États-Unis envers Taïwan [10][10]  Voir l’analyse de N. Tucker, « China-Taiwan : US Debates.... L’épisode révèle à la fois la détermination chinoise quant à un mouvement de réunification et aussi, de façon plus inquiétante, la rapidité avec laquelle l’escalade vers le conflit ouvert entre les deux pays peut s’enclencher.

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Depuis lors, plusieurs incidents sont venus régulièrement rappeler que la crise de 1996 n’avait rien résolu. En 1999, Lee Teng-hui propose un dialogue « d’État à État » à Pékin, qui y voit aussitôt une déclaration d’indépendance : la réponse prend la forme de patrouilles aériennes dans le détroit. Au cours des années 2000, les dirigeants de la Chine populaire affirment à plusieurs reprises qu’une indépendance taïwanaise serait un casus belli. À la lumière de ce rappel historique, la controverse sur les ventes d’armes américaines à Taipei en janvier 2010 confirme que le détroit de Taïwan reste le centre de gravité de la confrontation sino-américaine. Pékin a ainsi réaffirmé que la réunification de la province avec la Chine populaire est inéluctable et continue vraisemblablement à organiser sa planification militaire dans l’hypothèse d’un affrontement dans la zone. De leur côté, les États-Unis projettent encore sur cette région une représentation de la menace chinoise qui entend contenir celle-ci, en préservant l’autonomie de Taïwan.

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Bien qu’aujourd’hui peu probable, cette hypothèse aurait des implications géopolitiques considérables sur l’expansion chinoise, sur le maintien du dispositif militaire américain dans la région et sur les garanties de sécurité que celui-ci apporte à des pays tels que la Corée du Sud et le Japon. Tout cela concourt donc à mettre en forme la carte américaine de la menace chinoise.

La mise en forme de la carte de la menace chinoise

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Comprendre l’imaginaire contemporain des décideurs militaires américains sur la Chine passe en premier lieu par une visualisation concrète du théâtre de l’Asie-Pacifique, et plus particulièrement une visualisation du point névralgique que constitue le détroit de Taïwan. Pour autant, cette représentation géographique des forces en présence est nécessaire mais non suffisante. Comme en témoignent les analyses tenues aujourd’hui à Washington, la menace chinoise provient également de la supposée stratégie de contournement de la puissance américaine qui serait savamment préparée à Pékin.

De la zone Pacifique au détroit de Taïwan, théâtre de la concentration des forces

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Une carte contemporaine des forces américaines déployées sous l’égide du Pacific Command[11][11]  Le Pacific Command constitue l’un des six commandements... permet de visualiser l’endiguement explicite de la Chine qui est mis en œuvre par le Pentagone. Comme nous le montre la carte suivante, le réseau de bases et installations militaires américaines dans la région (Diego Garcia, Singapour, Philippines [12][12]  Malgré la fermeture de la base aérienne américaine..., Guam, Corée du Sud, Japon et le quartier général du Commandement du Pacifique, ou PACOM, à Hawaii) permet de contenir toute volonté d’expansion maritime chinoise. Cette capacité coercitive des prépositionnements américains est d’autant plus saillante quand on corrèle ceux-ci avec la théorie dite « des deux chaînes d’îles » qui sont censées ouvrir la voie de la Chine vers l’acquisition d’une puissance navale globale [13][13]  Cette théorie des deux chaînes d’îles est le fait.... Dans cette perspective, la Chine ne peut aller au-delà de la première chaîne sans faire face aux bases et installations de Singapour, des Philippines, du Japon et de Corée du Sud. Guam et Hawaii offrent pour leur part une profondeur stratégique conséquente.

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Interrogés, les décideurs américains s’empressent de réfuter cette idée d’un endiguement de la montée en puissance navale chinoise. Ils minorent l’importance du dispositif en expliquant qu’il s’agit avant tout d’un héritage de la Seconde Guerre mondiale, donc d’une stratégie tournée vers le Japon. Ensuite, ils soulignent que ce dispositif n’empêche justement pas la Chine de développer ses capacités navales et que, dès lors, « si endiguement il y avait, il serait pour le moins inefficace [14][14]  Entretiens au département de la Défense, Washington,... ».

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Il n’en reste pas moins que, par un effet de quasi-déterminisme géographique, ce rapport de force régional contribue en grande partie à faire de Taïwan le centre de gravité de la rivalité sino-américaine. Autrement dit, une absorption de Taïwan par la Chine lui ouvrirait la voie vers la seconde chaîne d’îles, et conforterait l’affirmation d’une puissance maritime chinoise. C’est pourquoi un focus plus détaillé sur la zone du détroit de Taïwan permet d’observer les implications militaires de ce centre de gravité.

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La carte n° 2 fait apparaître l’ensemble des dispositifs chinois, taïwanais et américains qui se trouveraient mobilisées dans l’hypothèse d’un conflit. Dans le cas des États-Unis, la base de Kadena, sur l’archipel d’Okinawa, comprenant des contingents de l’Air Force et du Marine Corps, serait la base susceptible d’intervenir dans une première phase. Situés à environ 750 kilomètres de Taïwan, les avions de l’armée américaine stationnés à Kadena mettraient environ une heure de vol pour rejoindre l’île [15][15]  Entretiens, Washington, décembre 2010..

CARTE 1 - PRÉSENCE AMÉRICAINE EN ASIE-PACIFIQUE

CARTE 2 - RAPPORTS DE FORCE DANS LE DÉTROIT DE TAIWAN

TABLEAU 1 - COMPARATIF DES RESSOURCES MILITAIRES CHINE/TAÏWAN

département de la Défense américain, 2010.
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Conséquence directe de la modernisation militaire chinoise, le Pentagone a noté, au cours des dernières années, un accroissement substantiel des capacités de l’Armée populaire distribuées le long de sa façade orientale. En 2010, le rapport annuel remis au Congrès fait ainsi état d’un rapport de force de plus en plus défavorable à Taïwan [Département de la Défense américain, 2010]. Comme en témoigne le tableau 1 reprenant les données divulguées par le département de la Défense américain, la Chine disposerait d’une supériorité numérique dans tous les secteurs : nombre de soldats prépositionnés dans le détroit, de chars, de navires amphibies ou encore d’avions de combat.

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Dans le domaine naval, une représentation graphique se révèle encore plus parlante sur cette domination numérique chinoise, mise en avant par le Pentagone.

TABLEAU 2 - CAPACITÉS NAVALES COMPARÉES CHINE/TAÏWAN

département de la Défense américain, 2010.
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Ce différentiel pousse aujourd’hui les stratégistes américains et taïwanais à réfléchir à la réorientation des matériels de Taipei vers l’acquisition de « capacités asymétriques », moins coûteuses et capables de freiner la démonstration de force chinoise [16][16]  Entretiens, Washington, décembre 2010.. Pour autant, il importe de ne pas se laisser trop vite convaincre par ce constat américain. La mise en scène de ce rapport de force défavorable à Taïwan s’appuie uniquement sur une analyse quantitative. Le rapport du Pentagone 2010, comme les précédents, ne combine pas celle-ci avec un diagnostic à la fois sur la condition opérationnelle des troupes en présence et sur les performances techniques de leurs équipements. Cette absence de considérations qualitatives affaiblit substantiellement le propos et tend à suggérer une volonté plus ou moins délibérée des autorités de Washington de surestimer la montée en puissance militaire chinoise.

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Ajoutons à ce constat une négligence assez étonnante des experts sur la capacité ou non de la Chine à coordonner l’emploi de ses troupes dans un tel scénario de conflit. En effet, une invasion de Taïwan serait le résultat d’une opération combinant les forces aériennes, navales et, dans une moindre mesure, terrestres. Or non seulement la Chine n’a pas mené de campagne d’une telle envergure au cours des dernières décennies, mais l’expérience des guerres de l’après-guerre froide (en particulier les guerres du Golfe en 1991, du Kosovo en 1999, et d’Irak en 2003) tend à souligner l’extrême complexité de telles opérations, y compris pour un pays aussi avancé que les États-Unis. Autrement dit, la carte américaine de la puissance militaire chinoise passe à côté d’un élément fondamental d’évaluation : le processus d’emploi de la force [17][17]  Entretien avec Roger Cliff (RAND Corporation), décembre 2010.....

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Néanmoins, ces insuffisances analytiques n’empêchent aucunement les think tanks proches du Pentagone de promouvoir des scénarios catastrophistes sur un conflit dans le détroit de Taïwan.

La renaissance des scénarios de conflit dans le détroit de Taïwan

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Pour saisir les représentations des analystes américains à partir des cartes et graphiques précédents, rien n’est plus éclairant que de se pencher sur les scénarios militaires élaborés depuis plusieurs années. La profusion de ces travaux tend à en faire un genre littéraire à part entière. James Kraska, professeur à l’US Naval War College, imagine ainsi une bataille navale vers 2015, au cours de laquelle le porte-avions USS George Washington se fait torpiller par un sous-marin chinois aux abords de la base navale américaine de Yokosuka au Japon [Kraska, 2010]. Dans le Small Wars Journal, Charles Dunlap, général de l’Air Force, décrit de façon similaire comment l’armée américaine perdra la « guerre de 2020 » [Dunlap, 2010].

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Dans son ouvrage, Seven Deadly Scenarios, Andrew Krepinevich va encore plus loin. Dans une fiction extrêmement détaillée, l’auteur imagine une Chine tentée d’accélérer sa domination sur l’Asie orientale. Pékin entend ainsi remporter une victoire « sans combat » en convainquant Séoul, Taipei et Tokyo que l’accommodement est préférable. Pour Krepinevich, la Chine viserait à mettre en place une « finlandisation » de la région, et ce aux dépens directs des États-Unis. Dans ce but, l’armée populaire de Chine élabore une stratégie dite « de déni d’accès » dans la zone, se fondant sur des forces de défense aériennes, des capacités de lutte informatique offensive, des missiles balistiques et des missiles antinavires de croisières, ainsi que des armes antisatellites. Celle-ci conduit à un blocus aérien et maritime de Taïwan, appuyé par des mines et des sous-marins ayant l’ordre de couler tout navire, commercial ou militaire, s’aventurant aux abords de Taïwan. Parallèlement, des cyberattaques ciblant les systèmes de communication et d’information des alliés de l’île (les États-Unis et le Japon) sont menées. Krepinevich achève son récit au seuil d’un conflit total entre les États-Unis et la Chine, soulignant qu’à ce stade il ne restera pour Washington que deux options : « la guerre ou la capitulation » [Krepinevich, 2009, p. 209].

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Nonobstant la domination militaire américaine dans la région, ces travaux mettent en avant les capacités chinoises à contourner la puissance des États-Unis. Ils s’inscrivent, à cet égard, dans l’ensemble des travaux conduits depuis le milieu des années 1990 par l’Office of Net Assessment (ONA), un bureau de prospective du Pentagone. Depuis deux décennies, cette cellule finance des recherches portant sur le concept d’Assassin’s Mace. Ce terme ferait référence à une philosophie nouvelle de la stratégie chinoise, Shashoujian, consistant à « combiner la technologie occidentale avec la sagesse orientale » [Bruzdzinski, 2004, p. 317]. Assassin’s Mace serait donc une initiative chinoise pour opérer par surprise, en brouillant les systèmes d’information et communication américains et en lançant des attaques déniant l’accès de l’US Navy au littoral chinois. L’Assassin’s Mace trouverait donc sa déclinaison opérationnelle dans l’idée de « capacités de déni d’accès ».

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Ces capacités désignent les ressources tendant à « empêcher le déploiement des forces américaines sur le théâtre de combat, limiter les prépositionnements à partir desquels celles-ci pourraient effectivement opérer, ou les forcer à opérer depuis des positions éloignées du centre du conflit » [Cliff, Burles, Chase, Eaton et Pollpeter, 2007, p. III]. Ces initiatives ne remettraient pas en cause le leadership des États-Unis sur les espaces maritimes mais augmenteraient fortement le coût politique et militaire d’une interposition navale américaine dans l’hypothèse d’un regain de tensions dans le Pacifique.

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Malgré le succès actuel de ces scénarios, il convient de garder un recul critique. Dans son texte « Towards Contextualizing The Concept of a Shashoujian », Alastair Ian Johnson de Harvard a souligné que l’expression traduite par Assassin’s Mace, Shashoujian, est fréquente dans la culture populaire chinoise et qu’elle n’est pas réservée aux questions militaires. Plus encore, le fondement supposé d’Assassin’s Mace, le contournement des capacités de l’ennemi, n’est au bout du compte qu’une évidence stratégique que toutes les armées modernes tentent, avec plus ou moins de succès, de formuler [18][18]  Entretien avec Michael Swaine (Carnegie Endowment....

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En dépit de son caractère spécieux, cette idée d’Assassin’s Mace permet de mettre en cohérence et de rassembler les diverses spéculations du Pentagone sur la montée en puissance de la Chine et il y a fort à parier que le concept devrait continuer à structurer la réflexion américaine sur l’armée chinoise.

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Par conséquent, les scénarios américains portant sur un déni d’accès chinois ne doivent pas être évalués selon leur probabilité (relativement faible) mais par rapport à ce qu’ils nous enseignent sur la teneur du débat américain sur la menace chinoise. La conséquence la plus grave de ce phénomène pourrait bien être l’émergence d’un « dogme chinois » des décideurs militaires américains.

Les implications du « dogme » militaire américain sur la Chine

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Les représentations américaines d’une menace chinoise dans le Pacifique n’ont pas seulement des conséquences intellectuelles quant au débat d’idées à Washington. Bien plus encore, elles induisent des luttes au sein du Pentagone pour la définition des priorités budgétaires des armées. Mais surtout, à long terme, cette cristallisation court le risque de n’offrir au décideur qu’un miroir déformé des enjeux stratégiques dans le détroit de Taïwan.

Les implications politico-militaires : une histoire d’AirSea Battle

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La Quadriennal Defense Review[19][19]  Officiellement destinée au Congrès, la QDR est un... publiée par le département de la Défense américain en mars 2010 annonçait l’élaboration d’un nouveau concept d’emploi des forces navales et aériennes, AirSea Battle. Dans la foulée, le secrétaire à la Défense, Robert Gates, demanda aux chefs d’état-major de la Navy et de l’Air Force de travailler conjointement à la rédaction du document. L’objectif initial de celui-ci était répondre aux stratégies de déni d’accès auxquelles l’armée américaine pourrait être confrontée. Autrement dit, sans mentionner officiellement la Chine, ce concept traduit la prise en compte de la menace potentielle de la Chine dans l’océan Pacifique dans l’hypothèse d’un conflit autour de Taïwan.

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En première approche, AirSea Battle illustre un retour substantiel des deux armées (l’Air Force et la Navy) à des préoccupations antérieures aux phases de contre-insurrection en Irak et Afghanistan. Ce concept répond avant tout à une double finalité politique : en interne, contenir la grogne au sein de la Navy et de l’Air Force ; en externe, s’adresser à la Chine et aux alliés des États-Unis dans le Pacifique pour mettre en exergue les capacités américaines de dissuasion conventionnelle.

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Dans la perspective d’un assainissement futur des finances du Pentagone, le secrétaire à la Défense Robert Gates doit en effet tempérer les inquiétudes de l’Air Force et de la Navy, qui se jugent laissées pour compte par l’inflexion mise sur les menaces asymétriques et la prépondérance des capacités contre-insurrectionnelles destinées à l’Irak et l’Afghanistan. Par conséquent, AirSea Battle sert de plaidoyer pour les tenants d’un maintien des capacités de projection aériennes et maritimes. En d’autres termes, il s’agit de préserver un statut apparent à l’Air Force et à la Navy dans les luttes institutionnelles actuelles.

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Mais, AirSea Battle répond aussi à une stratégie vers l’extérieur, envers non seulement la Chine mais aussi les alliés régionaux (Japon, Australie). Le concept est d’abord une référence explicite à un ancien concept, AirLand Battle, élaboré au lendemain de la guerre du Vietnam pour contenir l’URSS dans le cadre d’une potentielle campagne aéroterrestre en Europe. En ce sens, l’analogie historique symbolise la volonté du Pentagone de signifier à la Chine sa ferme intention de maintenir son dispositif militaire dans le Pacifique, et de rappeler l’importance et la permanence de ses capacités de dissuasion conventionnelle.

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Enfin, tout en affichant explicitement la détermination de l’armée américaine à contenir la puissance aéronavale chinoise émergente, AirSea Battle s’adresse aussi aux alliés régionaux. À partir des scénarios de conflit sur lesquels AirSea Battle se fonde, le concept est un outil du dialogue stratégique des États-Unis, notamment avec le Japon et l’Australie. Il renforce ainsi la position américaine tendant à consolider sa coopération militaire avec le Japon (via les bases aériennes et navales, le développement du système de défense antimissile) et l’Australie (surveillance maritime et opérations de soutien à distance dans l’océan Indien et en Océanie).

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Ainsi, le concept AirSea Battle atteste les implications très concrètes que peuvent revêtir les présupposés analytiques et les scénarios de conflit dans le Pacifique présentés plus haut. Il reste que les hypothèses à l’origine de l’orientation de la stratégie militaire actuelle des États-Unis dans la région peuvent se révéler déformantes.

Les écueils des représentations américaines de la menace chinoise

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Le risque d’une analyse biaisée de la géographie militaire du littoral chinois a été à plusieurs reprises souligné par des chercheurs américains [O’Hanlon, 2000, p. 53]. Dans la majeure partie des travaux se risquant à la prospective stratégique, on peut noter trois écueils : d’abord, une approximation ou une surinterprétation des intentions chinoises ; ensuite, la relative négligence quant au comportement propre de Taïwan ; enfin, le risque psychologique d’un syndrome du « missile gap ».

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Sur les intentions chinoises, de multiples voix parmi les sinologues se sont exprimées pour remettre en cause certaines conceptions de l’armée américaine. Ainsi, pour certains, l’approche stratégique de Pékin ne consisterait pas à planifier une guerre dans le détroit de Taïwan mais à créer un rapport de force si favorable à la Chine que le combat serait rendu inutile [Bush et O’Hanlon, 2007 ; Newmyer, 2009]. L’armée chinoise ne se préparerait ainsi pas à conduire une guerre mais à acquérir tous les instruments de puissance nécessaires pour l’éviter.

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Toujours sur la question des intentions de Pékin, aucun des scénarios n’arrive à déterminer le rôle que joueraient les armes nucléaires dans l’évolution narrative. De manière surprenante, le scénario taïwanais reste souvent celui d’un conflit finalement assez classique de l’invasion d’une île par un acteur X et de la réaction immédiate de l’allié Y de cette île. Or qu’en est-il si Y et X disposent d’armes nucléaires ? Lorsque les promoteurs du concept AirSea Battle soutiennent que l’armée américaine doit se munir des systèmes d’armes permettant des frappes précises de longue portée [Van Tol, Gunzinger, Krepinevich et Thomas, 2010], domaine dans lequel les Américains n’ont aucun concurrent, ils ne font qu’inciter les autres acteurs à recourir au nucléaire. Que les États-Unis, dont la sécurité nationale n’est pas en jeu, se limitent, si l’on peut dire, à planifier une réponse « classique » est assez logique. Par contre, que la Chine, dont Taïwan représente un intérêt vital depuis six décennies, puisse simplement subir une riposte conventionnelle américaine et revenir à l’état initial du scénario semble inconcevable [Zhang, 2008].

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En fait, trop souvent oubliée par les planificateurs militaires, l’inconnue nucléaire est le point de fuite du scénario sino-américain : elle nous alerte sur l’impossibilité d’imaginer un conflit entre les deux qui se réduirait à un simple affrontement classique et se conclurait binairement, soit par l’absorption chinoise de Taïwan soit par une lourde défaite militaire de Pékin [20][20]  Entretien avec Michael Swaine (Carnegie Endowment.... Cette négligence analytique conduit les analystes américains à avancer avec trop de confiance sur le terrain de l’escalade conventionnelle, risquant de sous-estimer la dimension nucléaire d’une telle hypothèse.

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Ensuite, notons que les scénarios ne formalisent quasiment qu’un affrontement sino-américain, en laissant de côté leur articulation avec les propres actions de la tierce partie, Taïwan. Or, la carte américaine de la menace chinoise ne doit pas faire oublier que le conflit potentiel dans le détroit de Taïwan dépend de l’équilibre d’un triangle États-Unis, Chine et Taïwan, dont on omet souvent de préciser le rôle du dernier. Si tout mouvement taïwanais vers l’indépendance représente et a toujours représenté un casus belli pour Pékin, la posture de Taipei s’est révélée extrêmement fluctuante, et parfois même paradoxale, au fil des années.

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Depuis le mouvement de démocratisation du régime, entamé à partir des années 1980 par Chiang Ching-kuo puis poursuivi par Lee Teng-hui, la politique de défense de Taïwan est dépendante de trois variables : la crédibilité des assurances de sécurité américaines, la perception de la menace chinoise et le jeu politique interne [Chase, 2008]. Or force est de constater que le budget de la défense taïwanais a substantiellement décliné au cours des années 1990, alors même que la relation avec Washington s’érodait (malgré la démonstration de force de 1996) et que la Chine entamait une telle modernisation de ses forces que le rapport de force entre offensive chinoise et défensive taïwanaise, autrefois en faveur de Taipei, bascule aujourd’hui à l’avantage de Pékin [Bush et O’Hanlon, 2007, p. 107]. En ce sens, le risque d’une escalade pourrait également venir non plus des États-Unis ou de la Chine, mais de la volonté de Taïwan de prévenir un changement dans l’équilibre des forces local. Pour éviter une telle situation, une pression substantielle est portée par Taipei sur l’appareil de défense américain, afin que celui-ci réaffirme ses garanties de sécurité envers l’île.

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Or, rappelons que le Taiwan Relations Act n’est en aucun cas un accord de défense qui contraindrait les forces américaines à intervenir par principe de solidarité. Depuis la reconnaissance par le président Nixon de la Chine populaire en 1972, la politique américaine à l’égard du contentieux sino-taïwanais est restée celle d’une double dissuasion : dissuader la Chine de tenter une reprise de l’île par la force et dissuader Taipei de provoquer un conflit par l’annonce d’une indépendance de facto. En d’autres termes, la stratégie de Washington consiste à préserver un statu quo qui, inexorablement, tend à disparaître.

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Comme le souligne le dernier rapport annuel du Pentagone sur la Chine, les capacités grandissantes de l’Armée populaire de libération chinoise fragilisent continuellement cette posture américaine. Les ventes d’armes de janvier 2010 et même l’éventuelle exportation d’avions F16 dans un futur proche ne sont que des signaux politiques de Washington, qui fondamentalement ne changent pas l’équilibre des forces. Ici encore, les Américains sont peut-être prisonniers d’une représentation trop binaire des enjeux géostratégiques dans la zone. À force de n’analyser que l’hypothèse d’une attaque surprise chinoise, scénario longtemps dominant du fait de l’asymétrie capacitaire entre les deux acteurs, Washington court le risque de se laisser dépasser par l’éventualité d’une attaque préventive de Taïwan, dans un avenir proche, lorsque le basculement dans le rapport de force sino-taiwanais deviendra tel que Taipei ne considérera plus d’autre option que de prévenir son absorption de facto. La probabilité d’une telle hypothèse, qui s’apparenterait à la guerre russo-géorgienne de 2008, est aujourd’hui extrêmement faible et seule une série de malentendus politiques et de mouvements militaires mal interprétés entre Pékin et Taipei pourrait y conduire. Il n’en reste pas moins que Taïwan est trop souvent absent de l’équation des analystes américains.

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Enfin, la profusion des travaux américains se penchant sur la géographie de la menace chinoise tend à engendrer un phénomène de surestimation des capacités réelles de l’Armée populaire chinoise, créant un véritable biais psychologique dans l’appréhension du problème. Si cette caractéristique peut se comprendre par le rôle d’épouvantail que joue aujourd’hui la Chine dans la politique intérieure américaine [21][21]  En témoigne son exploitation par les candidats du..., elle est aussi le résultat d’un problème du renseignement militaire régulièrement rappelé par les historiens [Renshon, 2009, p. 116]. Ce syndrome du missile gap[22][22]  Référence au débat politique américain, à la fin des... alimente non seulement les travaux des analystes mais aussi les perceptions des décideurs militaires au sein du Pentagone et du Pacific Command. Dans ce dernier cas, la représentation de la menace chinoise devient un facteur de course aux armements : c’est par exemple elle qui conduit aujourd’hui les promoteurs d’AirSea Battle à défendre l’acquisition de systèmes d’armes à frappes précises et de longue portée qui pourraient atteindre le territoire chinois en profondeur.

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Dans cette perspective, force est de constater que le débat américain sur un conflit dans le détroit de Taïwan a encore de beaux jours devant lui. Sa réactualisation au cours des derniers mois semble ainsi annoncer la fin d’une parenthèse stratégique, celle marquée par les campagnes américaines de contre-insurrection en Irak et en Afghanistan. Une guerre entre Washington et Pékin sur le devenir de la province taïwanaise est aujourd’hui peu probable mais les tendances internes au sein du Pentagone démontrent qu’elle reste plus que jamais un scénario qui irrigue non seulement la géographie du renseignement militaire américain mais le processus de planification de long terme des armées américaines.


Bibliographie

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Notes

[1]

Jean-Loup Samaan est chargé de mission au ministère de la Défense (délégation aux Affaires stratégiques) et enseignant sur les questions stratégiques à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Institut français de géopolitique. Docteur en science politique (université Paris I), il a été auparavant visiting scholar à la RAND Corporation. Les opinions exprimées dans cet article engagent uniquement la responsabilité de leur auteur et ne sauraient être comprises comme représentatives du ministère de la Défense français.

[2]

On notera d’ailleurs que le processus de validation de telles exportations d’armement dans le système politique américain prend environ deux ans.

[3]

Cet article a bénéficié d’une enquête de terrain conduite à Washington en décembre 2010 et comprenant une trentaine d’entretiens avec des représentants du département de la Défense, du Congrès et de multiples think tanks.

[4]

Pour une illustration des thèses de l’école réaliste pessimiste, voir entre autres, J. Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics, W.W. Norton, New York, 2001 ; R. Gilpin, War & Change in World Politics, Cambridge University Press, Cambridge, 1983.

[5]

Sur ce consensus de politique étrangère, voir B. Posen, « The Case for Restraint », American Interest, novembre-décembre, 2007, p. 7-17.

[6]

Voir entre autres, W. Mead, « In the Footsteps of the Kaiser : China Boosts US Power in Asia », The National Interest, septembre 2010 ; R. Art, « The United States and the Rise of China : Implications for the Long Haul » in R. Ross et Z. Feng (dir.), China’s Ascent : Power, Security, and the Future of International Politics, Cornell University Press, Ithaca, 2008, p. 260- 290 ; D. Peifer, « China, the German Analogy, and the New AirSea Operational Concept », Orbis, hiver 2011, p. 114-131.

[7]

Tritle M., « The Growth of the Chinese People’s Liberation Army Navy : Impacts and Implications of Regional Naval Expansion », Naval Postgraduate School, 2007.

[8]

Principalement, le modèle économique de la Chine qui se distingue de la volonté autarcique du Japon impérial et qui, à la différence de l’Allemagne d’avant 1914, ne dépend pas de colonies pour exporter ses produits.

[9]

Sur cet épisode, voir l’analyse opérationnelle concise et saisissante in E. Cohen et J. Cooch, Military Misfortunes : the Anatomy of Failure in War, Free Press, New York, 1990.

[10]

Voir l’analyse de N. Tucker, « China-Taiwan : US Debates and Policy Choices », Survival, hiver, 1999, p. 150-167.

[11]

Le Pacific Command constitue l’un des six commandements régionaux du département de la Défense (les autres étant l’European Command, le Central Command, le Southern Command, le Northern Command et l’African Command).

[12]

Malgré la fermeture de la base aérienne américaine aux Philippines en 1991 (suite à une décision du gouvernement local), une centaine de soldats américains sont aujourd’hui encore déployés dans le sud du pays.

[13]

Cette théorie des deux chaînes d’îles est le fait de l’amiral Liu Huaqing, architecte de la modernisation navale de l’armée chinoise au cours des années 1980 et 1990. Voir J. Holmes et T. Yoshihara, Chinese Naval Strategy in the 21st Century : The Turn to Mahan, Routledge, Oxford, 2008, p. 27 et suiv.

[14]

Entretiens au département de la Défense, Washington, décembre 2010.

[15]

Entretiens, Washington, décembre 2010.

[16]

Entretiens, Washington, décembre 2010.

[17]

Entretien avec Roger Cliff (RAND Corporation), décembre 2010. Sur l’importance de l’emploi de la force dans l’évaluation d’une puissance militaire, voir S. Biddle, Military Power : Explaining Victory and Defeat in Modern Battle, Princeton University Press, Princeton, 2004.

[18]

Entretien avec Michael Swaine (Carnegie Endowment for International Peace), Washington, décembre 2010.

[19]

Officiellement destinée au Congrès, la QDR est un document de définition de la politique militaire américaine émanant tous les quatre ans du département de la Défense.

[20]

Entretien avec Michael Swaine (Carnegie Endowment for International Peace), Washington, décembre 2010.

[21]

En témoigne son exploitation par les candidats du Tea Party lors des élections de mi-mandat en novembre 2010.

[22]

Référence au débat politique américain, à la fin des années 1950, qui s’inquiétait d’une avance substantielle de l’URSS en matière de missiles intercontinentaux. Les historiens ont depuis montré que les estimations des services de renseignement américains étaient beaucoup trop alarmistes sur le niveau d’avancement de l’arsenal soviétique.

Résumé

Français

L’année 2010 a été marquée par une réactualisation de la question chinoise dans le débat militaire américain. Cette remise à l’agenda correspond moins à un tournant de la politique de défense des États-Unis qu’à une réaffirmation de ses fondements. En effet, au-delà des fondements théoriques et du poids de l’histoire entre les deux pays dans la perception actuelle de Washington de la montée en puissance de la Chine, il est possible de cartographier très précisément les enjeux géostratégiques de ce phénomène, que ce soit à l’échelle régionale de l’océan Pacifique ou local du détroit de Taïwan. Il ressort des spéculations américaines contemporaines un ensemble de scénarios qui alimente les décideurs militaires. Pour autant, si les hypothèses de conflit sino-américain conduisent à des inflexions substantielles dans la posture militaire des États-Unis (notamment de l’Air Force et de la Navy), elles n’évitent pas de multiples écueils analytiques et se révèlent porteuses d’un syndrome du missile gap.

English

An American geography of the Chinese threat 2010 was marked by a substantial reemergence of the Chinese issue in the US military debate. This trend does less signify a shift in US defense policies than a reaffirmation of its core principles. Indeed, not only can we underline the theoretical and historical pillars of the US logic, but it is also possible to precisely map the current perception of the US strategic community of China’s rise at the regional level in the Pacific Ocean as well as the local level in the Strait of Taiwan. As a result, US experts have been producing a massive amount of scenarios addressed to military decision-makers. But if these narratives of a Sino-American contingency lead to consistent reorientations in the US military posture (more particularly the US Air Force and the US Navy), they do not avoid several analytical pitfalls and moreover reveal a concerning syndrome of missile gap in the US defense planners community.

Plan de l'article

  1. Les fondements de la « menace chinoise » au sein de l’armée américaine
    1. La théorie « réaliste » du développement militaire de la Chine
    2. Le poids de l’histoire sino-américaine dans les représentations du Pentagone
  2. La mise en forme de la carte de la menace chinoise
    1. De la zone Pacifique au détroit de Taïwan, théâtre de la concentration des forces
    2. La renaissance des scénarios de conflit dans le détroit de Taïwan
  3. Les implications du « dogme » militaire américain sur la Chine
    1. Les implications politico-militaires : une histoire d’AirSea Battle
    2. Les écueils des représentations américaines de la menace chinoise

Pour citer cet article

Samaan Jean-Loup, « Une géographie américaine de la menace chinoise », Hérodote, 1/2011 (n° 140), p. 103-122.

URL : http://www.cairn.info/revue-herodote-2011-1-page-103.htm
DOI : 10.3917/her.140.0103


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