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Hérodote

2011/3 (n° 142)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782707169679
  • DOI : 10.3917/her.142.0012
  • Éditeur : La Découverte

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La guerre civile meurtrière qui se déroule, depuis février 2011, dans le nord de la Libye, aux abords de la Méditerranée, va probablement avoir, quelle qu’en soit l’issue, de grandes conséquences dans l’ensemble du Sahara et pas seulement dans le désert libyen. Ainsi, de nombreux mercenaires mais aussi des volontaires viennent du sud et de l’ouest du Sahara s’enrôler dans les forces du colonel Kadhafi pour lutter – disent-ils – contre l’impérialisme qui agresse la Libye. À la fin du conflit, nombre d’entre eux iront sans doute dans d’autres parties du Sahara, avec les armements qu’ils auront conservés. Il est donc utile d’envisager le Sahara dans son ensemble pour mieux comprendre comment peuvent évoluer des situations préoccupantes depuis des années et qui désormais vont probablement s’aggraver rapidement.

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Le Sahara est, depuis plusieurs années déjà, très médiatisé via le développement des trafics clandestins et lucratifs de migrants, depuis les pays d’Afrique noire vers l’Afrique du Nord, à destination de l’Europe, mais aussi en tant qu’immense plate-forme pour le trafic des drogues apportées clandestinement en Afrique de l’Ouest depuis l’Amérique latine par bateau ou par avion afin d’être transportées vers le Maghreb et l’Europe par camion sur les pistes du Sahara occidental ou du Sahara central.

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Tous ces trafics, connectés aux grandes mafias internationales, sont le fait de groupes organisés et armés qui savent, par tradition, franchir discrètement de grandes distances dans le désert. Tout cela relève évidemment de stratégies, combinant les différents niveaux d’analyse spatiale, depuis les pistes du désert sur des milliers de kilomètres jusqu’aux planques dans tel ou tel quartier des villes européennes.

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Il est aussi de plus en plus question du Sahara depuis que sa partie centrale et méridionale est devenue théâtre d’opérations des islamistes jihadistes du GSPC, Groupe salafiste pour la prédication et de combat. En 1998, celui-ci avait rompu avec le GIA (Groupe islamiste armé) car, après avoir mené depuis 1992 la guerre civile contre les forces des généraux algériens, ce dernier commençait à négocier une amnistie avec le président Bouteflika. Le GSPC replia progressivement ses commandos au Sahara, en faisant de nouvelles recrues. En 2006, il se plaça sous l’égide de Ben Laden et prit le nom d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

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Ce groupe a étendu ses opérations vers la Mauritanie puis, en septembre 2010, a orchestré la prise d’otages (dont cinq « expatriés » français – la seule femme fut relâchée rapidement pour raison de santé) près des mines d’uranium d’Arlit exploitées par Areva. En janvier 2011, c’est dans un restaurant situé en plein centre de Niamey que furent enlevés par AQMI deux jeunes Français. Comme des forces spéciales françaises et des hélicoptères avaient été positionnés au Burkina pour retrouver et libérer les otages d’Areva, celles-ci repérèrent et interceptèrent sur la route du Mali les pick-up des combattants d’AQMI et les deux Français qu’ils venaient d’enlever. Malheureusement ceux-ci furent tués dans le combat. L’échec d’une telle opération a montré que la situation était encore plus grave qu’on le croyait.

Les répercussions en Libye et au Sahara d’un « printemps arabe » qui a tourné au tragique

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Cette guerre de Libye qui dure et s’aggrave, malgré les interventions aériennes de pays de l’OTAN, est une des conséquences de ce que l’on a appelé « le printemps arabe ». Ces soulèvements populaires, partis de Tunisie pour gagner l’Égypte, ont engendré d’importants changements à la tête de l’État : à Tunis, le départ de Ben Ali et de sa clique familiale, et au Caire, celui du vieux maréchal Moubarak.

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La révolution tunisienne a surpris par sa rapidité et sa facilité. À Tunis, elle a été surtout le fait des classes moyennes – comme l’indiquent l’importance du rôle des téléphones portables parmi les manifestants et leur allure vestimentaire – qui, excédées d’être spoliées depuis des années par les proches du Président (les nombreux frères et cousins de la coiffeuse devenue l’épouse de Ben Ali qui se voyait déjà régente), ont exprimé leur sympathie, dans un premier temps, à l’égard de la marche de pauvres gens venus du bled pour protester contre leur misère et l’immolation spectaculaire d’un des leurs. Le président Ben Ali fut d’autant plus rapidement mis dans un avion vers l’exil que l’ambassade américaine a fait part de son souhait de le voir partir. Depuis, la « révolution tunisienne » est divisée entre l’influence des classes moyennes et celle des milieux populaires.

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Au Caire, dans les quartiers du centre-ville, cette fulgurante révolution tunisienne, largement commentée par les médias internationaux, a été aussitôt imitée par les jeunes des classes moyennes, avec un déploiement de chars de l’armée pour empêcher la répression policière. Tout cela s’opéra d’autant mieux que le président américain, dispensateur du milliard de dollars par an aux militaires égyptiens, fit savoir qu’il conseillait au président égyptien de se retirer au plus vite et de laisser le pouvoir aux généraux, ses adjoints.

CARTE 1 - LE SAHARA, LES FRONTIÈRES ET LES GRANDS GROUPES ETHNIQUES
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Ces deux révolutions du « printemps arabe », dont les chaînes de télévision firent grand cas, eurent d’importants échos dans le monde arabe et suscitèrent parmi la jeunesse des mouvements comparables.

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Les polices tout d’abord leur laissèrent prendre plus ou moins d’ampleur avant de réprimer. Cependant, en Algérie, l’atroce guerre civile qui s’est déroulée dans les années 1990 n’est pas oubliée, aussi l’opposition fait-elle preuve de prudence. Il en fut de même parmi les Palestiniens.

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Par contre, en Libye, les opposants au régime du colonel Kadhafi crurent qu’il tomberait lui aussi rapidement dès les premières grandes émeutes. Celles-ci éclatèrent, à l’est, à Benghazi dont la population se plaignait d’être négligée au profit de Tripoli alors que c’est en Cyrénaïque qu’est extraite la plus grande partie du pétrole. C’est aussi en Cyrénaïque que se trouvait le pôle du pouvoir royal avant le coup d’État mené par Kadhafi en 1969. Il est significatif que les « rebelles » libyens dès les premières émeutes à Benghazi aient adopté l’ancien drapeau, celui du roi Idriss Ier, très différent de l’emblème vert de Kadhafi.

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Ces « rebelles » de Benghazi, issus eux aussi des classes moyennes, ont rapidement constitué un « Comité national de transition », et sont partis libérer la Libye dans de belles voitures en tirant des coups de feu en l’air. Mais, après de spectaculaires succès sur la longue route qui mène à Tripoli, ils se sont bientôt heurtés à des forces qui – elles – ont montré qu’elles savent faire la guerre et qui ont employé les grands moyens.

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Partageant la sympathie générale à l’égard du « printemps arabe », le gouvernement français suivi par celui de Grande-Bretagne a très vite apporté son soutien aux rebelles libyens et, devant la violence de la répression qui les frappait, il a obtenu à l’ONU un vote du Conseil de sécurité autorisant des opérations aériennes pour assurer la protection des populations civiles. Ces opérations, menées à partir d’aérodromes italiens et du porte-avions Charles-de-Gaulle, et initialement destinées à empêcher Kadhafi de mettre en œuvre son aviation contre les populations civiles, se sont traduites durant plusieurs mois par le bombardement de divers objectifs militaires. Elles associent des chasseurs-bombardiers de quelques pays de l’OTAN, mais les États-Unis n’y participent plus directement, le Congrès américain et l’opinion publique américaine ne voulant pas être progressivement engagés dans une nouvelle guerre, celle d’Irak et d’Afghanistan n’étant toujours pas achevées.

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Mais les partisans de Kadhafi peuvent proclamer qu’une fois encore un pays arabe est agressé par l’OTAN et demander la mise en accusation notamment des États-Unis et de la France. De nombreux volontaires « anti-impérialistes » affluent à travers le Sahara pour soutenir le combat de Kadhafi. La Ligue arabe s’inquiète de l’évolution de la situation, d’autant plus qu’en Syrie des manifestations contre le régime de Bachar el-Assad ont entraîné une répression massive qui n’étouffe cependant pas la contestation. À l’ONU, la Russie, la Chine, le Brésil et l’Inde s’opposent absolument à ce que l’intervention aérienne sur la Libye, pour obtenir le départ de Kadhafi, soit complétée par des opérations au sol. On aurait pu penser, depuis l’aggravation de la situation en Libye, que les militaires égyptiens, qui ont toléré, sinon encouragé, la révolution au Caire, apporteraient leur soutien aux « rebelles libyens ». Mais, pour le moment, cette aide n’apparaît guère – à moins qu’elle soit fort discrète.

Le pouvoir de Kadhafi se révèle moins fragile qu’on pouvait le croire

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Si les révolutions tunisienne et égyptienne ont permis rapidement la chute d’un régime oppresseur, la révolution en Libye se heurte donc à forte partie et les insurgés de Benghazi dans leur marche vers Tripoli (à près de 1000 km) ont subi de cuisants revers, malgré le soutien aérien franco-britannique, et les habitants de la grande ville de Misrata subissent depuis des semaines un long siège meurtrier. C’est que le régime de Kadhafi est plus solide que pouvaient le laisser penser les costumes extravagants et les rodomontades de celui qui s’est proclamé en 1980 « chef et guide de la révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste ».

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Le terme de jamahiriya (littéralement « chose des masses »), lancé en 1977 pour remplacer celui de république, laisserait croire qu’il n’y a plus d’État et que le pouvoir est au peuple (n’est-ce pas la ruse de ceux qui instaurèrent autrefois en Russie le pouvoir de conseils dénommés « soviets »). Mais il s’agit d’un habile appareil de pouvoir totalitaire qui a, autrefois, bénéficié du modèle des services policiers des « États socialistes » de l’époque. Cet appareil a évolué vers un système de milices, soi-disant inspiré par le système tribal traditionnel, chacune d’elles étant dirigées par des fils ou des apparentés de Mouammar Kadhafi. Celui-ci choisit dans les tribus, celles qui ont fait allégeance et qui sont en principe égalitaires, un petit nombre d’hommes qu’il comble de faveurs et qui sont chargés de mener et de surveiller tous les autres.

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Outre cela, le Chef et le Guide qu’est Kadhafi dispose des très gros moyens financiers que lui versent les compagnies pétrolières. Ceci permet de distribuer des revenus appréciables à l’ensemble des citoyens libyens (dont le nombre n’est d’ailleurs pas considérable, 8 millions ?) et de faire travailler à leur place, sur de grands chantiers, de très nombreux immigrés qui, eux, sont chichement payés : Tunisiens, Égyptiens, Africains au sud du Sahara, mais aussi Asiatiques. Les revenus du pétrole permettent aussi de recruter de nombreux mercenaires et surtout de financer en Afrique de nombreux mouvements révolutionnaires (notamment parmi les Touaregs) et de mener de grandes manœuvres diplomatiques au sud du Sahara et dans le cadre de l’Union africaine.

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Depuis sa prise de pouvoir en 1969 (qui fut aussi l’année de la première grande découverte pétrolière en Libye), le slogan du capitaine et bientôt colonel Kadhafi a été la lutte contre l’impérialisme. C’est d’ailleurs pour obtenir la fermeture de la base aérienne américaine de Weelus Field que les auteurs du coup d’État justifièrent le renversement du roi Idris, pourtant assez populaire. Kadhafi a ensuite, des années durant, multiplié ses entreprises anti-impérialistes, ouvertement ou sournoisement. Aussi, en représailles d’un attentat terroriste contre un avion de ligne américain, la résidence de Kadhafi à Tripoli fut-elle bombardée par l’aviation américaine en avril 1986. Sans doute impressionné par la violence de la réaction américaine après les attentats du 11 septembre 2011, Kadhafi a cessé ses proclamations contre l’impérialisme et a cherché habilement à renouer avec les pays occidentaux : d’abord avec l’Italie (après repentance pour obtenir d’importants investissements), puis avec le président français qui, dans l’espoir de gros contrats, s’était entremis pour faire libérer les « infirmières bulgares » accusées d’avoir inoculé le sida à l’hôpital de Benghazi. À noter que le magistrat qui les avait fait condamner à mort, et qui fut ensuite nommé ministre de la Justice, se trouve maintenant parmi les dirigeants des « rebelles » libyens.

Les projets géopolitiques de Kadhafi sur l’ensemble du Sahara sont plus sérieux qu’on le croyait

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Peu après sa prise de pouvoir, le colonel Kadhafi est allé au Caire demander l’union avec l’Égypte au colonel Nasser qui l’a poliment éconduit. Dès le début des années 1980, Kadhafi avait lancé à travers le Sahara algérien des colonnes de volontaires pour aller soutenir au Sahara occidental les militants du Polisario contre l’armée marocaine. Ces colonnes libyennes furent discrètement liquidées au Sahara par l’armée algérienne.

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À la tête d’un pays désormais grand producteur de pétrole, Kadhafi a souhaité conforter sa puissance en lançant l’idée des États-Unis du Sahara. Ceci a provoqué l’opposition radicale des Algériens qui ne veulent évidemment pas renoncer au gros morceau de Sahara qu’à la fin du XIXe siècle avaient conquis les Français, plus précisément des officiers français de l’armée de terre (l’autre partie encore plus vaste du « Sahara français » fut conquise par des officiers de marine, ceux-ci n’aimant guère ceux-là, nous y reviendrons).

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Ses projets vers l’ouest étant ainsi contrecarrés, Kadhafi a tourné ses ambitions vers le sud, vers l’Afrique tropicale et d’abord vers le Tchad, ce qui lui aurait permis d’accéder au grand lac du même nom. Celui-ci a longtemps été considéré par les géographes et stratèges européens (notamment les Allemands avant 1914) comme le cœur même du continent. Kadhafi fit d’une ancienne revendication frontalière sur la bande d’Aozou, le long de la frontière libyenne, un moyen de jouer un rôle dominant dans les affaires tchadiennes. Sur cette longue bande de territoire, les Turcs, à la fin XIXe siècle, avaient implanté quelques postes militaires que les militaires français occupèrent durant la guerre de 1914-1918 mais que les Italiens revendiquèrent après avoir conquis la Libye. Le gouvernement français, pour plaire à Mussolini (et éviter qu’il se tourne vers Hitler), signa un traité reconnaissant la bande d’Aozou à l’Italie. Mais Mussolini s’étant allié à Hitler, ce traité ne fut pas ratifié par les députés français et après la guerre, à l’indépendance de la Libye en 1951, la question était toujours en suspens. Or il se trouve que le gouvernement du Tchad, devenu indépendant en 1960, s’est trouvé confronté dès 1968 à une série de rébellions des populations sahariennes, des nomades toubous du Tibesti. À ces très bons guerriers, Kadhafi apporta son aide, en échange de la promesse de leur chef de lui laisser la bande d’Aozou, promesse qui fut oubliée dès que les « rebelles » du Nord eurent conquis la capitale en 1979. Kadhafi, contre la même promesse sur Aozou, suscita donc avec d’autres clans toubous une nouvelle révolte dont les chefs, une fois vainqueurs, rompirent aussitôt avec le dirigeant libyen et ainsi de suite, jusqu’à ce que Kadhafi en 1987 décide d’engager directement l’armée libyenne avec ses chars dans le nord du Tchad. Elle y subit une défaite retentissante devant les combattants toubous efficacement armés et guidés par leurs conseillers français. Après ce fiasco, dont la presse internationale se fit l’écho, Kadhafi remit à plus tard ses grands projets.

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À bien y réfléchir, ces visées libyennes sur une très grande partie du Sahara ne datent pas de Kadhafi. On peut dater leur début au XIXe siècle et au grand développement de la grande confrérie des Senoussi. Ce fut, dès son origine, une confrérie anti-impérialiste avant la lettre et ses réseaux ont pris une grande extension dans tout le Sahara. Elle fut fondée dès 1840 par un mystique soufi algérien (originaire de Mostaganem), Mohamed Senoussi, qui refusa immédiatement la domination française en Algérie pour aller dénoncer, dans les pays proches, les dangers des influences européennes. Il fut mal accueilli en Égypte qui, sous l’égide de Méhémet Ali et de ses conseillers français, était alors en pleine modernisation. Il en fut de même en Tunisie. Mohamed Senoussi rencontra moins d’obstacles dans les territoires de l’actuelle Libye – dépendances anciennes de l’Empire ottoman, mais la Sublime Porte était alors accaparée par les problèmes balkaniques. À Tripoli, port actif proche du détroit de Sicile, régnaient en fait, comme à Alger avant 1830, les héritiers de corsaires barbaresques, mais aussi de trafiquants d’esclaves. Le bey de Benghazi était plus à l’écart des affaires et il donna son accord à Senoussi pour qu’il implante sa confrérie dans le Djebel Akhdar, la « montagne verte », qui, à l’est de Benghazi, domine la mer et le désert. Le « Grand Senoussi » comme on le nommera plus tard, bâtit dès 1843 ses premières zaouïas (couvents fortifiés) qui se multiplièrent. Il fut en 1894 contraint par les autorités ottomanes, dont il dénonçait les soucis de modernité, d’aller installer sa capitale dans une oasis loin dans le désert, à Koufra, d’où les réseaux de la Senoussiya, avec le soutien du sultan du Ouadaï (à l’est du Tchad actuel), se sont étendus à presque toutes les régions sahariennes et au-delà. Certains chefs senoussis se sont lancés dans le trafic d’esclaves. C’est ainsi qu’un Senoussi était associé au grand négrier Rabah qui ravageait les pays entre le haut Nil et le lac Tchad, lorsqu’en 1900 l’armée de celui-ci fut vaincue par la colonne Foureau-Lamy qui venait d’Alger et par celles qui venaient du Congo et du Niger (le nom de Fort-Lamy fut donné à la future capitale tchadienne N’Djamena). Ce sont des Senoussi, alliés des Turcs, qui, en 1916, sont allés tuer le père Charles de Foucault à Tamanrasset, dans le Hoggar, et qui ont aussi suscité une grande révolte touarègue.

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Les membres de cette confrérie ont mené la lutte contre les Italiens dès 1911 et dans l’entre-deux-guerres, puis contre l’Afrikakorps pendant les batailles du désert durant la Seconde Guerre mondiale. L’aide des Senoussis fut alors précieuse pour les Anglais. Ceux-ci occupèrent la Libye de 1943 à 1951 et c’est avec leur renfort qu’Idris Ie Senoussi fut proclamé roi de Libye. Plutôt que Tripoli, le centre politique du royaume devint la Cyrénaïque, où ont été reconstruites les zaouïas sénoussies qui avaient été détruites par les Italiens dans le Djebel Akhdar.

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Le coup d’État de Kadhafi, alors que le roi Idris était à l’étranger, n’a pas poussé les Senoussi de Libye dans une opposition radicale ; par la suite un Abdallah Senoussi a épousé la sœur de Kadhafi (il est l’oncle de Saïf al-Islam, dauphin semble-t-il de Kadhafi) et il est le chef des services secrets de la Jamahiriya. Le grand réseau des Senoussi, dans la plupart des régions sahariennes mais aussi sahéliennes, a favorisé les relations et les projets qu’y entretient Kadhafi. En 2002, il préside à la formation d’une Communauté des États sahélo-saharien : la Cen-Sad qui rassemble 28 membres. En avril 2006, il annonce à Tombouctou la création de la « Ligue populaire et sociale des tribus du Grand Sahara ». Il considère en effet comme absolument factices toutes les frontières qui divisent les étendues sahariennes. Dans le même temps, il pousse à s’unir les Touaregs d’Algérie, du Mali et du Niger et il soutient leur rébellion. Dans certains de ses discours, Kadhafi étend ce Grand Sahara de la Mauritanie à l’Irak, en incluant l’Arabie, ce qui n’est évidemment pas pour plaire au souverain saoudien.

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Au Sahara et dans la zone sahélienne, les réseaux jihadistes d’AQMI sont également actifs. Certes, depuis des années Kadhafi dénonce les Frères musulmans comme « agents de l’impérialisme » (ceux-ci suscitèrent des révoltes en Cyrénaïque) et il impute à Al-Qaïda l’actuelle révolte. De façon générale, les islamistes ne s’entendent guère avec les soufis, notamment parce que ceux-ci acceptent le culte populaire des saints. Or la Senoussiya est d’origine soufie, mais le « Grand Senoussi » fut fondamentalement anti-impérialiste et ses disciples le sont encore plus ou moins. L’intervention actuelle de l’OTAN au-dessus de la Libye peut rapprocher les uns et les autres.

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L’idée du jihad n’est pas seulement la volonté d’imposer la loi coranique, c’est aussi un combat pour faire l’unité du monde musulman en attaquant les États qui le divisent. Le fait que le Sahara soit un immense ensemble, et que les frontières des États qui se le partagent soient apparemment tout à fait factices, incite sans doute des intellectuels jihadistes à vouloir eux aussi l’unité saharienne, après qu’en auraient été chassées les très maigres influences occidentales. Le Sahara ne pourrait-il pas devenir la grande base de départ pour reconstituer l’unité du monde musulman ?

L’illusion mobilisatrice d’un heartland saharien

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Dans les divers milieux qui s’intéressent de plus en plus à la géopolitique (et les islamistes y viennent à leur tour) on a entendu parler de heartland, car ce terme figure au début de la plupart des ouvrages de vulgarisation qui traitent des « relations internationales ». On y apprend qu’en 1904 un Anglais (ou plutôt un Écossais) Mackinder prononça une conférence à la Société royale de géographie de Londres, dont le texte fut ensuite publié sous la forme d’un bref article : « The Geographical Pivot of History ». Ses admirateurs contemporains en font le fondateur de la géopolitique (en vérité il ne mentionne pas ce terme) sur la base – disent-ils – de l’idée fondamentale que toute l’histoire du monde (y compris, au xxe siècle, celle de l’Amérique) graviterait autour d’un immense territoire naturel, qui devint celui de l’Empire russe. Ce territoire, qui correspond aux plaines et plateaux de Sibérie et d’Asie centrale, a été qualifié (très brièvement, entre parenthèses dans le texte initial) de heartland par Mackinder.

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On pourrait traduire heartland par le « cœur du monde » ou le « pays central » et il est de nos jours employé tel quel, accompagné du slogan « Qui contrôle le heartland devient maître du monde ». Dans son article de 1904, Mackinder évoque longuement, pour étayer cette idée, les grandes invasions mongoles du XIVe siècle, notamment celles des cavaliers de Gengis Khan dont l’empire s’étendit des pays du Danube en Europe à l’ensemble de la Chine. Mais il ne s’attarde pas sur le fait que ce gigantesque empire ne dura guère et qu’à partir du XVIe siècle c’est l’Empire russe qui s’étendit à l’est de l’Oural, d’abord en Sibérie puis sur l’Asie centrale au XIXesiècle.

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L’article de Mackinder n’eut pas grand succès avant la Première Guerre mondiale, mais son audience s’accrut avec la révolution bolchevique. Les géopoliticiens allemands firent grand cas de la théorie du heartland en la prolongeant vers l’Atlantique comme vers le Pacifique et le Japon, ce qui assurait, soi-disant, une « maîtrise du monde » encore plus probable. C’est surtout après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’on s’inquiéta des visées mondiales de l’Union soviétique, que les stratèges de la Maison-Blanche prirent la thèse du heartland comme point de départ de leur schéma. C’est, selon eux, parce que l’URSS tenait le heartland qu’il fallait, pour s’opposer à elle, tenir le rimland (terme lancé en 1941 par un continuateur de Mackinder), c’est-à-dire la périphérie littorale de l’Eurasie. Les stratèges soviétiques, tout en dénonçant la géopolitique comme impérialiste, ont raisonné pour leur part de la même façon et, après la dislocation de l’URSS, les géopoliticiens russes font de même.

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Dans tous ces discours, il s’agit de représentations partisanes qui ne tiennent pas compte des véritables données géographiques et historiques, chacun des protagonistes choisissant ce qui l’arrange et passant sous silence le point de vue de l’adversaire. Évidemment, je ne partage absolument pas cette façon de voir les choses.

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Il se trouve que, pour diverses raisons, la dislocation de l’URSS et la fin du communisme ont été progressivement suivies dans de nombreux pays (dont la France) par une sorte d’engouement médiatique pour ce qu’on a appelé « géopolitique ». Cela s’est traduit par le succès de divers ouvrages qui, d’entrée de jeu, font grand cas du heartland de Mackinder. Un journaliste américain de grande notoriété, Robert D. Kaplan, spécialiste de relations internationales, ne manque pas de citer Mackinder pour dramatiser et schématiser de multiples problèmes. À noter par ailleurs qu’aux États-Unis heartland est aussi devenu un terme marketing (voir Google) utilisé notamment comme titre de séries télévisées pour évoquer du sentiment (heart) et du territoire naturel, notamment lors de randonnées équestres.

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Mais, lorsque Kaplan dans de grands journaux et magazines (outre une douzaine d’ouvrages best-sellers aux États-Unis) se réfère à maintes reprises à l’idée de heartland, c’est au sens mackindérien du terme, l’idée d’un immense tremplin naturel d’où l’on peut se lancer pour la maîtrise du monde. Aussi peut-on penser que cette idée se répand parmi les jihadistes (nombre d’entre eux ont fréquenté les milieux intellectuels européens ou américains) et on ne manque sans doute pas de faire aujourd’hui une relation entre les projets kadhafistes d’unité saharienne et la ressemblance de l’immense unité géologique qu’est le Sahara avec celle de la Sibérie qui, jusqu’à présent, correspondait au heartland de Mackinder. Je fais donc l’hypothèse que cette représentation géopolitique est reprise par les milieux intellectuels jihadistes car elle sert leur projet géopolitique puisque, selon le slogan tout à fait illusoire et abusif que l’on associe au terme heartland, « qui tient le heartland tient le monde ».

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Robert Kaplan en est peut-être assez proche, lorsque, après avoir souligné les conséquences dangereuses de la formidable croissance démographique de l’« Afrique noire », 200 millions d’hommes en 1950, un milliard aujourd’hui, deux milliards en 2050 (alors que les taux de fécondité sont en diminution partout ailleurs), il évoque le Sahara comme une barrière qui pourrait être opposée à d’énormes migrations vers le nord. Mais il admet que cette barrière est incapable de jouer ce rôle, à cause même du vide humain qui la caractérise et de la faiblesse des appareils d’État qui s’étendent au Sahara sur de trop vastes territoires. Kaplan suggère l’idée que le Sahara pourrait devenir un pôle de puissance, d’où il serait possible d’absorber la poussée démographique de l’Afrique tropicale.

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L’idée du Sahara futur pôle de puissance connaît depuis peu une actualité surprenante avec la révélation (suite à la décision allemande d’abandonner à terme le « nucléaire ») d’un très grand plan de production d’énergie solaire au Sahara par un consortium de grosses entreprises allemandes.

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Une idée qui n’est, somme toute, pas très éloignée du projet kadhafiste d’unité saharienne. En effet, pourquoi vouloir l’unité du Sahara, si ce n’est pour en faire une énorme base de puissance ? Kadhafi quittera probablement le pouvoir mais certains de ses proches lui succéderont et les jihadistes qui combattent maintenant avec lui ne s’évaporeront pas ; les forces arabes qui soutiennent financièrement l’opération de l’OTAN sur la Libye – c’est notamment le cas du Qatar (qui pousse dans tous les domaines à la modernité de l’islam) – n’oublieront pas les projets d’unité du Sahara et l’idée d’un heartland.

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Pour que l’expression de heartland saharien ne soit pas qu’un jeu de mots, et pour lui donner plus de vraisemblance, il n’est pas inutile de comparer le Sahara avec le territoire qui correspond au heartland que s’est représenté Mackinder. Certes, l’un et l’autre sont du même ordre de grandeur : ils se mesurent en milliers de kilomètres ; grosso modo, ce sont les mêmes formes de relief et ils sont, l’un et l’autre, très faiblement peuplés. Mais les plaines et plateaux de Sibérie, qui s’ouvrent sur l’océan Glacial arctique, ne sont pas du désert – pardon de proférer une telle évidence – puisqu’ils sont pour une grande part couverts de forêts. Celles-ci sont même inondées l’été par des cours d’eau venus du sud, de contrées où les arbres font place aux herbes de grandes steppes. C’est de celles-ci que se sont lancées au Moyen Âge les fameuses « invasions mongoles » auxquelles Mackinder accorde abusivement une importance plus fondamentale dans son idée de heartland qu’à la progressive expansion de l’Empire russe depuis les forêts et les clairières de la région de Moscou.

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Par contre, le désert saharien, que bordent la Méditerranée et l’Atlantique, ne passe pas vers le sud à des steppes herbeuses mais à une zone d’arbres rabougris, puis à des savanes de hautes herbes. Celles-ci sont encore parcourues par des tribus de pasteurs, mais ceux-ci sont éleveurs de bovins et ne peuvent donc s’aventurer au Sahara (sauf il y a bien longtemps, sous un autre climat, quand les Garamantes de l’Antiquité menaient vers Tripoli leurs chariots traînés par des bœufs).

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Certes, comme le heartland de Mackinder, selon lui très marqué par les invasions mongoles, le Sahara a été envahi et conquis pour l’essentiel de son territoire par des tribus nomades qui venaient d’Arabie.

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Cette comparaison montre à quel point les caractères géographiques du heartland de Mackinder sont différents de ceux du Sahara, même si de nos jours on peut évoquer la présence dans l’un et dans l’autre de grands gisements d’hydrocarbures.

Le Sahara et l’autre grand ensemble de déserts

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Le fait que les étendues sahariennes fassent désormais partie de l’espace du jihad, qui est une stratégie de combattants musulmans à l’échelle du Vieux Monde (l’islam n’est pas encore autant représenté dans le Nouveau Monde), conduit à envisager le Sahara en géographe et sur les temps longs, non seulement dans son ensemble, mais aussi en le comparant avec un autre grand ensemble de déserts qui traverse toute l’Asie et qui forme une grande partie du monde musulman. En effet, cet autre grand ensemble de déserts compte, outre des pasteurs, surtout dans de grosses oasis, d’importantes populations musulmanes. En comparaison, le Sahara est nettement moins peuplé, à moins qu’on y inclue statistiquement la vallée du Nil bien qu’elle le traverse somme toute en étrangère.

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Depuis l’Arabie, son foyer d’origine, l’islam historiquement s’est étendu sur un grand nombre de régions arides, sur le nord de l’Afrique et les deux rivages de la Méditerranée, le Moyen-Orient et ses déserts jusqu’au sud de l’Oural et l’ouest de la Chine ; l’islam de la pluvieuse Asie des moussons, nonobstant son poids démographique, n’a pas encore la même importance dans les représentations du monde.

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La mise en évidence des différences entre ces deux grands ensembles de déserts que sont le Sahara et les déserts d’Asie permet de mieux comprendre celui qui nous concerne, ne serait-ce qu’en raison de l’importance que vont sans doute lui accorder désormais ceux qui se veulent nos adversaires.

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Le Sahara n’est que la partie principale de la longue bande de déserts qui, dans l’Ancien Monde (en Afrique et en Asie), s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge et, sur le continent asiatique, depuis l’Arabie jusqu’au désert de Gobi au nord de la Chine. Dans ce très grand ensemble aride, il faut distinguer deux sous-ensembles très différents tant du point de vue des températures que de celui des grandes formes du relief. Alors qu’à l’ouest le Sahara et l’Arabie sont des déserts chauds (sans hiver froid) et sont surtout de vastes étendues de plaines et de plateaux, à l’est les déserts d’Iran et surtout ceux d’Asie centrale sont des déserts à hivers froids qui sont dominés et traversés par de puissantes chaînes de montagnes, plus ou moins obliques par rapport à l’Himalaya. Le Tibet, hormis ses vallées, ne pourrait-il pas être aussi considéré comme un désert d’altitude ?

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Autre contraste majeur entre ces deux ensembles désertiques : le Sahara, limité vers le nord par la Méditerranée, passe vers le sud aux forêts claires et aux savanes, formations végétales de la zone tropicale. En Asie, l’ensemble aride prend fin vers le sud à la zone arrosée l’été par le phénomène de la mousson. Les records mondiaux de précipitations se trouvent dans les régions de l’Inde qui sont aux mêmes latitudes que le Sahara.

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La relative platitude du Sahara tient au fait qu’il est la partie septentrionale, et la plus large d’ouest en est, de la grande plaque africaine qui s’étend au nord comme au sud de chacun des tropiques. En étant poussée vers le nord par les courants profonds de la visqueuse asthénosphère (ce qu’autrefois les physiciens du globe appelaient le sima) qui se trouve sous l’« écorce terrestre », la plaque africaine rebrousse l’entourage tectonique de la Méditerranée occidentale, ce qui forme les reliefs d’Afrique du Nord. À noter que cette plaque (on parlait autrefois de socle granitique) est recouverte, sauf en bordure de l’Atlantique, de dépôts sédimentaires, des grès continentaux et des calcaires marins, qui forment de vastes plateaux sous lesquels se trouvent des gisements d’hydrocarbures et des nappes d’eau fossile.

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En revanche, la grande plaque eurasiatique, qui se trouve à de bien plus hautes latitudes jusqu’au-delà du cercle polaire, est au niveau du tropique, soumise au glissement vers le nord de la plaque indienne (ou du Deccan). Cette pression soulève l’Himalaya mais provoque aussi des cassures de la plaque asiatique en chaînes plus ou moins parallèles entre lesquelles se trouvent des blocs affaissés. Ceux-ci ne sont guère atteints en été par les précipitations qu’apporte la mousson vers le nord car elles tombent surtout sur l’Himalaya. En hiver, l’Asie centrale est soumise à l’air froid et sec de l’anticyclone sibérien qui descend du cercle polaire.

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Absentes au Sahara, ces chaînes de montagnes qui dominent les déserts d’Asie centrale ont un rôle capital, surtout l’été, pour les populations qui vivent dans cet ensemble aride. En été, les sédentaires des grosses oasis de piémont profitent de la fonte des neiges pour irriguer leurs cultures, tandis que les nomades montent avec leurs troupeaux vers les pâturages d’altitude. Ces oasis de piémont furent aussi des étapes pour les caravanes des « routes de la soie » qui, pendant des siècles, allèrent de la Chine aux abords de l’Europe ; leurs chameaux sont de grands animaux porteurs qui, dans les cols de haute altitude, peuvent cheminer dans de grosses épaisseurs de neige. Les forêts montagnardes fournissent aux pasteurs et aux oasis le bois pour se chauffer à la saison froide. Les basses terres ont l’avantage de l’aridité en hiver car les chutes de neige y sont faibles et les troupeaux peuvent encore tirer parti, en grattant la neige, d’une végétation relativement abondante bien que rabougrie.

CARTE 2 - LE SAHARA ET LES DÉSERTS D’ASIE
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Au Sahara, l’atout naturel que constituent ces grandes chaînes de montagnes n’existe pas : ce désert est surtout formé de vastes étendues de relativement faible altitude, d’où s’élèvent, ici et là, quelques massifs isolés (volcans éteints) dont l’altitude n’est pas assez grande pour y provoquer des précipitations importantes. De ces massifs descendent des vallées profondes, creusées autrefois par d’assez puissants cours d’eau, qui ont disparu depuis l’établissement du climat désertique. Les sables qui furent arrachés par l’érosion aux massifs granitiques ou aux plateaux gréseux (les tassilis) se sont accumulés dans des dépressions endoréiques (sans écoulement vers la mer) et forment les ergs, les grands ensembles dunaires.

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Donc, au Sahara, faute de grande chaîne de montagnes, pas de pâturage d’altitude ni d’oasis de piémont, sauf sur le versant méridional du Haut Atlas qui borde le désert sur seulement quelques centaines de kilomètres. La plupart des oasis sahariennes s’efforcent de tirer parti de nappes aquifères inégalement profondes.

La puissance géopolitique des tribus nomades des steppes et la faiblesse géopolitique des tribus sahariennes

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Contrairement aux représentations courantes, les nomades sahariens et leurs troupeaux, avant le déclin qui les frappe depuis quelques décennies, ne se trouvaient guère dans le vrai désert saharien (sauf en bordure de l’Atlantique) mais dans les steppes qui le bordent au nord et au sud. Leur végétation permet d’y nourrir des troupeaux dont l’importance, en vérité, était bien maigre en regard de ceux d’Asie centrale. De ce fait, l’ensemble des tribus nomades des steppes en bordure du Sahara n’ont jamais disposé d’effectifs aussi nombreux que celles d’Asie centrale dont le rôle géopolitique fut considérable. On se souvient évidemment de l’empire turco-mongol de Gengis Khan qui fut le plus grand de ces empires turco-mongols que l’on appela aussi « empires des steppes » (notamment René Grousset). Cette appellation de steppe mérite attention. Pour les Russes, y compris leurs biogéographes, le mot steppe (step) désigne une formation herbeuse, qu’elle soit « fermée » (continue) ou « ouverte » (discontinue), c’est-à-dire formée par des touffes séparées par des étendues plus ou moins vastes de sol nu. On passe ainsi en Eurasie, du nord vers le sud, de la steppe-prairie (la steppe russe) à la steppe subdésertique. C’est une caractéristique des vastes déserts d’Asie centrale que de passer progressivement vers le nord à des steppes herbeuses continues. C’est surtout le cas en Mongolie où l’on passe, depuis le nord vers le sud, des steppes-prairies au désert de Gobi. Ces steppes furent historiquement le domaine de puissantes tribus de cavaliers, tant par leurs effectifs que par leur valeur guerrière. Mackinder en fait grand cas, mais il passe sous silence les influences politiques de la Chine et il ignore que les chevaux des armées turco-mongoles furent historiquement les premiers à avoir des sabots ferrés, ce qui permettait de couvrir des distances bien plus grandes que les cavaleries dont les sabots des montures s’usaient rapidement (le fer à cheval fut inventé par des Turcs métallurgistes, grands fabricants de charbon dans les forêts proches du lac Baïkal).

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Ajoutons encore une donnée très géographique pour mieux comprendre les invasions turco-mongoles vers l’Europe : le fait que, dans les montagnes qui entourent la Mongolie, s’ouvre un couloir vers l’ouest, la fameuse « Porte de Dzoungarie ».

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L’empire de Tamerlan, l’Empire seldjoukide, l’Empire ottoman viennent eux aussi de ces déserts d’Asie centrale et des steppes qui les bordent. L’empire des Turcs ottomans, qui s’étendra depuis l’Anatolie sur tout le sud-est de l’Europe et le nord de l’Afrique, dut sa persistance jusqu’au début du XXe siècle (en dépit des rivalités tribales) au fait qu’après la crise de Constantinople il sut « récupérer » les fonctionnaires grecs de l’appareil d’État byzantin.

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Si j’évoque tout cela sur les « temps longs » à propos des déserts asiatiques, c’est afin de mieux comprendre, en termes de géohistoire, ce que l’on pourrait appeler la relative faiblesse du rôle géopolitique du Sahara, en raison principalement de la faiblesse des effectifs de sa population, et ce en dépit de son unité géologique et de son immensité. Il n’a pas connu l’équivalent des « empires des steppes » asiatiques qui se sont étendus vers le nord de la steppe désertique à la steppe-prairie susceptible de nourrir un important cheptel et de nombreux chevaux pour la guerre.

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Il existe pourtant des steppes au Sahara mais, vers le nord, leur extension est limitée au Maghreb par les montagnes qui sont soumises à la sécheresse d’été et n’ont, pour la plupart, guère de neige en hiver en raison de leur médiocre altitude. Vers l’est, il n’y a guère de steppe côtière puisque le désert atteint la mer, sur 2000 km, depuis le sud de la Tunisie jusqu’à l’Égypte, à l’exception, en Libye, du Djebel Akhdar, la « montagne verte ». Dans l’ouest du Sahara, le long du littoral atlantique existe un désert côtier où les phénomènes de condensation de l’humidité de l’air marin entretiennent une steppe qui permettait aux Reguibat de maintenir en permanence un assez grand nombre de dromadaires.

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Au sud du Sahara s’étendent aussi des steppes mais, alors qu’en Asie le désert et sa végétation très rare passe vers le nord à des steppes herbeuses, en Afrique, la végétation saharienne passe vers le sud à de maigres buissons, à des arbres clairsemés (les phytogéographes parlent de steppes arbustives et arborées) puis à des savanes de hautes herbes dures soumises autrefois, chaque saison sèche (en hiver), à des incendies pour que les populations paysannes puissent cultiver la terre. Il y a certes au sud du Sahara, dans toute la zone sahélienne, des peuples de pasteurs, comme les Peuls, surtout éleveurs de bovins car les chevaux sont relativement rares (à cause notamment de la trypanosomiase). Le rôle historique des Peuls a été grand car ce sont eux qui ont diffusé l’islam, mais les empires qu’ils ont un temps constitués n’ont pas eu l’envergure de ceux qu’ont conquis et organisés les souverains turco-mongols. Les formes de pouvoir dans les pays de l’Afrique tropicale se sont traduites durant des siècles (bien avant l’intervention des Arabes ou des Européens) moins sur la taille des espaces contrôlés que sur le commerce des esclaves acheminés et vendus loin du lieu de leur capture (pour qu’ils ne puissent se sauver et retourner chez eux).

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Alors que les déserts, les steppes d’Asie, comme leurs grandes oasis (mais aussi des pays à population paysanne comme l’Iran ou même l’est de l’Europe), ont connu à plusieurs reprises la formation d’empires turco-mongols fondés par la puissance de leurs cavaleries, le Sahara et les pays du Maghreb n’ont pas connu, à mon avis, la formation de tels empires conquis par des tribus nomades. À ce point de vue personnel, l’on peut évidemment objecter la conquête arabe, ce que certains appellent les « invasions arabes ».

L’arabisation partielle du Maghreb et du Sahara

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Certes, le Maghreb de peuplement berbère, plus ou moins romanisé selon les régions, connut dans la seconde moitié du VIIe siècle l’expansion de l’islam apporté par d’assez petits groupes de musulmans arabes venus d’Arabie (les « Arabes qui au début du VIIIe siècle franchissent le détroit de Gibraltar sont pour une grande part des Berbères) ; un peu auparavant, d’autres groupes de musulmans arabes faisaient la conquête de la Syrie, puis de l’Empire perse. Au Maghreb, le succès des musulmans s’explique principalement par leur volonté d’abolir l’esclavage introduit par l’Empire romain et continué par les Byzantins. Mais, au milieu du VIIIe siècle, les gouverneurs du calife omeyyade de Damas prétendant rétablir l’esclavage sur les Berbères, une grande insurrection dite kharedjite (du nom d’une hérésie égalitaire moyen-orientale contemporaine de l’apparition du chiisme) établit en 730-740 l’indépendance des pays du Maghreb à l’égard des empires arabes et leur indépendance sera définitive jusqu’à ce que les puissantes cités corsaires d’Alger, de Tunis et de Tripoli fassent appel au XVIe siècle à l’Empire ottoman pour les protéger d’une grande offensive espagnole. Le Maroc reste absolument indépendant jusqu’au début du XXe siècle. En revanche, l’Égypte, après sa conquête par les musulmans (642) passera sous l’autorité de plusieurs empires turco-mongols successifs, le dernier étant celui des Ottomans. Sa domination sur Le Caire cessera en fait avec la prise de pouvoir de Méhémet Ali (1804) après l’expédition d’Égypte de Bonaparte.

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Cependant, malgré son indépendance ancienne, le Maghreb berbère devenu musulman s’est, au cours des siècles et pour une grande part, progressivement arabisé linguistiquement. Il en a été de même pour la majeure partie des populations du Sahara qui, elles aussi, étaient berbères pour la plupart. Or nombre d’auteurs français veulent à toute force que le Maghreb ait été soumis à toute une série d’invasions arabes, non seulement au XIIe siècle, mais surtout au XIe où auraient déferlé, telles les « hordes de Gengis Khan », les soi-disant terribles tribus des Beni Hilal venues d’Arabie. Ces tribus nomades, écrit-on encore, auraient commis de terribles ravages et chassé des plaines les paysans berbères qui auraient dû se réfugier dans les montagnes où ils se trouvaient encore lors de l’arrivée des Français. Le chantre principal de cette lutte séculaire entre nomades arabes et berbères sédentaires fut, au début du XXe siècle, Émile Félix Gautier qui manipula, pour ce faire, l’œuvre du très grand historien maghrébin du XIVe siècle, Ibn Khaldoun. Le livre de Gautier intitulé Les Siècles obscurs du Maghreb (1934) eut un grand succès dans les milieux colonialistes, car il impliquait que les Français, peuple sédentaire, étaient venus au Maghreb, du fait de la colonisation, prendre la défense des paysans sédentaires contre des Arabes qui pouvaient encore venir du Moyen-Orient. En vérité, Ibn Khaldoun n’a pas décrit une lutte nomades/ sédentaires, une lutte Arabes contre Berbères. Il a cherché à comprendre la logique des nombreuses luttes auxquelles se livraient des royaumes berbères, chacun d’eux s’appuyant aussi bien sur des tribus semi-nomades que sur des tribus surtout formées de paysans sédentaires. Quant aux « terribles » Beni Hilal, Ibn Khaldoun signale qu’ils ont été battus à maintes reprises par de grands souverains marocains berbères qui les ont réduits à l’état de supplétifs-mercenaires pour aller en Espagne repousser l’offensive des royaumes chrétiens.

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Il n’en reste pas moins, objectent les tenants de la thèse du conflit nomades/ sédentaires, que l’arabisation linguistique quasi complète du Maghreb est la preuve de la domination arabe. Il faut tenir compte que la langue berbère est seulement une langue orale, sans écriture, quelle que soit la richesse de sa littérature orale (poèmes, contes, etc..). On dit que le tifinagh est l’écriture des Touaregs qui sont des Berbères ; en fait c’est une série de signes qui permettent un certain nombre de jeux d’esprit.

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L’arabisation au Maghreb a d’abord été longtemps le fait des appareils d’État qui avaient besoin de transmettre des ordres et des informations et de les consigner pour l’avenir. Dans les milieux dirigeants, l’écriture latine continuait d’être utilisée avant la diffusion de l’islam qui a ensuite imposé aux religieux de savoir lire et écrire l’arabe pour célébrer le Coran. Les grands souverains marocains parlaient berbère et ils firent écrire des scribes en arabe. Le rôle international du Maghreb a pris de l’importance en Méditerranée avec la reprise, au XIe siècle, des routes de l’or en provenance du Soudan et les transactions commerciales ont été enregistrées en arabe. Les populations montagnardes ont continué de parler berbère, en raison de leurs faibles contacts avec les appareils d’État et surtout du refus de leur payer l’impôt.

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Par contre, au Sahara, bien qu’autrefois les appareils d’État n’y existaient guère, l’importance de l’arabisation est bien plus grande. Cela tient au fait que des tribus nomades sont venues d’Arabie, par l’Égypte, en suivant le littoral méditerranéen jusqu’au Sud tunisien, puis le piémont de l’Atlas saharien et celui du Haut Atlas, et certaines jusqu’à la côte atlantique et de là quelques-unes ont continué vers le fleuve Sénégal, dans l’actuelle Mauritanie. Ces tribus se sont installées sur des territoires de parcours, en repoussant les tribus berbères qui étaient déjà là ou en s’associant à elles et en les assimilant. Ces tribus arabes parlent un arabe dit hassaniya, celui du Moyen-Orient qui est assez différent de l’arabe maghrébin. Elles ont établi des rapports de domination ou d’association avec les sédentaires berbères des grandes oasis du Nord Sahara. Certains, comme au Mzab, continuent de parler berbère et pratiquent encore un islam kharedjite alors que, après la grande révolte maghrébine du XIIIe siècle, l’islam sunnite s’est imposé partout au nord.

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Ainsi l’ensemble du Sahara est-il arabophone. Il y a pourtant la célèbre exception des Berbères que sont les Touaregs du massif du Hoggar et des plateaux qui l’entourent. Les différents groupes touaregs, selon la région qu’ils occupent, forment une sorte de grande confédération, chacun d’eux étant, surtout autrefois, extrêmement hiérarchisé, à la différence des autres groupes berbères. Les Touaregs, en dépit de leur célébrité, ne sont pas de grands nomades car leurs territoires de parcours sont limités et ils n’ont pas la grande tente de laine, la khaïma des nomades arabes, mais de bien plus petites tentes faites de peaux cousues. Singularité anthropologique, alors que tous les Arabes et les Berbères (sauf exception) se réfèrent aux règles de la patrilinéarité qui laissent aux femmes fort peu de pouvoirs, les Touaregs relèvent de la matrilinéarité. Les femmes y ont davantage de pouvoirs et ce sont elles qui sont propriétaires de la tente. Les rapports entre les tribus touarègues et les tribus arabes du Nord Sahara ont longtemps été tendus. Ce sont les Arabes de la grande tribu des Chaamba qui ont soutenu les Français lors de leur conquête du Hoggar en 1902 et c’est ensuite parmi les Chaamba que furent recrutés les méharistes des fameuses « compagnies sahariennes » dirigées par des officiers français.

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L’autre exception au peuplement arabophone du Sahara est celle, beaucoup moins célèbre, des Toubous ou Tédas du massif du Tibesti dans le nord du Tchad et le Sud-Est libyen. Ces derniers, islamisés tardivement, sont des nomades mais aussi des marcheurs montagnards d’une extraordinaire endurance. Leur langue est considérée comme faisant partie du groupe nilo-saharien qui couvre une partie du Soudan. Ils sont d’ailleurs apparentés aux Zagawa du Darfour, centrés sur le grand massif volcanique (comme le Tibesti) qu’est le Djebel Marra. Les Toubous comme les Zagawa sont divisés non pas en grandes tribus, mais en un extrêmement grand nombre de clans, entre lesquels les relations familiales et politiques sont très complexes. Toubous et Zaghawa sont connus de longue date pour être de redoutables guerriers.

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Les péripéties géopolitiques au Tchad les ont entraînés au maniement des armes modernes et ils ont ainsi remportés en 1987 (avec l’aide de conseillers français) une victoire spectaculaire contre les forces blindées envoyées par Kadhafi pour prendre enfin possession de la fameuse bande d’Aozou. Cette victoire a permis à Idriss Déby qui est un Zagawa, de prendre ensuite le pouvoir à N’Djaména.

La puissance des tribus et l’exception égyptienne

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Qu’ils soient organisés en de multiples petits clans ou en grandes tribus, les Sahariens ont encore la tradition des armes et la fierté de s’en servir collectivement pour des raisons qu’ils estiment légitimes. Pasteurs et montagnards sont encore des guerriers, qui évoluent seuls sur de très grands espaces et doivent être capables de se défendre seuls contre de mauvaises rencontres et de lutter ensemble contre un groupe rival pour défendre le territoire de leur tribu, ses pâturages et ses puits. Les risques sont moins élevés pour les oasiens qui vivent groupés et, dans bien des cas, derrière des murs de terre.

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Dans les pays du Maghreb, autrefois, les structures tribales étaient tout aussi fondamentales et la plupart des hommes du bled étaient armés et savaient se battre. Depuis la colonisation et le renforcement postcolonial des appareils d’État, beaucoup de ces armes ont été confisquées. Chaque tribu se référait à un soi-disant ancêtre commun et les rapports de parenté qui en découlaient, ce qui impliquait une assemblée (djemaa) de tous les hommes, un territoire avec des terres collectives, ce qui n’excluait pas des propriétés familiales. Mais la tribu était aussi une machine de guerre où chaque homme possédait ses armes et savait participer à des opérations collectives contre une tribu adverse ou contre celles passées au service du Makhzen (de l’État) qui cherchaient à faire payer l’impôt. Tout ceci a eu une grande importance historique et géopolitique qui n’est pas oubliée dans les représentations populaires.

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Si j’insiste sur ces points, c’est qu’en Égypte il en est tout autrement depuis des millénaires et encore à l’époque contemporaine. Dans la vallée du Nil, le terme de tribu n’a pas la signification politique qu’il a dans les pays du Maghreb et au Moyen-Orient. Les paysans égyptiens ne sont pas armés et ne savaient pas se battre. Ils dépendent, de nos jours, d’un fonctionnaire ou d’un grand propriétaire et autrefois d’un notable (avant Méhémet Ali c’était un mamlouk, homme de guerre) représentant le pouvoir central héritier des pouvoirs millénaires de Pharaon. Autrefois sa bureaucratie s’imposait aux paysans avec une armée de soldats plus ou moins esclaves ou par l’entremise de tribus libyennes venues du désert proche et qui étaient chargées de briser d’éventuelles révoltes, d’imposer des corvées et de lever l’impôt. Grosso modo, il en est encore de même de nos jours, une administration police-gendarmerie pléthorique ayant été substituée aux cavaliers libyens.

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Pour ces raisons sociologiques, historiques et géopolitiques, l’Égypte est donc tout à fait exceptionnelle dans le nord de l’Afrique et au Sahara tout particulièrement. Le désert s’étend sur 94 % du territoire de l’État tel que les frontières en ont été tracées à la fin du XIXe siècle et, comme chacun sait, l’essentiel de la population égyptienne – 80 millions de personnes – se trouve dans l’étroite vallée du Nil. Ne nous privons pas de rappeler le père Hérodote, d’abord parce qu’il a été le premier à lancer le mot delta et parce qu’il fut surtout le seul (pendant deux millénaires) à penser que ce fleuve devait venir de très loin, de pays où il pleut l’été, puisque sa crue arrivait durant la saison où sont à sec tous les cours d’eau des régions proches de la Méditerranée.

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Question majeure dans cette réflexion sur l’avenir géopolitique de l’ensemble saharien : l’Égypte fait-elle vraiment partie du Sahara ? En termes de géohistoire, on peut dire que si les Pharaons et les pouvoirs qui leur ont succédé se sont préoccupés de ce qui se passait à l’est de l’isthme de Suez par où venaient les invasions, ils se sont beaucoup moins souciés de ce qui se passait à l’ouest de la vallée du Nil. Certes, c’est à 560 km du delta, près de l’actuelle frontière libyenne, que se trouvait un des grands temples d’Ammon, dans l’oasis de Siwa. C’est aussi à l’ouest, presque aussi loin de la vallée, que se trouvent d’autres très grosses oasis, isolées dans de grandes dépressions tectoniques : Qattara à - 75 mètres au-dessous du niveau de la mer, Farafa, El Kharga. Il a été question en les raccordant au grand lac Nasser d’en faire une « nouvelle vallée » mais les travaux n’avancent guère. Et c’est aussi de l’ouest que sont venus au Xe siècle, par terre et par mer, les conquérants maghrébins (kabyles) fatimides (qui en 969 furent les fondateurs du Caire (Al Kahira, la victorieuse). Lorsqu’au milieu du XIe siècle la Kabylie et l’Ifrikiya (Tunisie) rompirent avec le calife fatimide du Caire, celui-ci se borna à envoyer vers le Maghreb la tribu des Beni Hilal.

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Les Pharaons et leurs successeurs n’ont pas plus été tentés d’étendre leur pouvoir vers le sud, au-delà de la deuxième cataracte alors que vers l’amont l’étroite vallée du Nil s’élargit de plus en plus. C’est seulement en 1821 que Méhémet Ali fit entreprendre la conquête du Soudan, ce qui entraîna quarante ans plus tard l’énorme révolte islamiste des mahdistes et la prise du pouvoir par les Britanniques dans ce qui devint le Soudan anglo-égyptien. Depuis l’indépendance de ce dernier, en 1956, les dirigeants égyptiens se soucient beaucoup de ce qui se passe au Sud. Ils s’inquiètent en effet de la mise en chantier en amont de grands travaux hydrauliques qui risquent de réduire vers l’aval la crue du Nil dont l’Égypte a absolument besoin.

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Comme on l’a dit, on aurait pu penser, depuis l’aggravation de la situation en Libye, que les militaires qui ont toléré, sinon encouragé, la révolution égyptienne apporteraient leur soutien aux « rebelles libyens ». Mais, pour le moment, celui-ci n’apparaît guère, à moins qu’il soit fort discret.

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Cette indifférence traditionnelle des dirigeants égyptiens à l’égard de ce qui se passe au Sahara, à l’ouest de la vallée du Nil, incite à revenir sur la réflexion globale sur l’ensemble saharien et à la comparaison avec l’ensemble des déserts d’Asie centrale. Alors que ceux-ci sont séparés les uns des autres par des chaînes de montagnes, l’unité géographique du Sahara est évidente ; tant pour ce qui est des caractéristiques climatiques que de ses grandes formes du relief. Mais quelles dimensions doit-on donner au Sahara ? Évidemment 2000 kilomètres du nord au sud. Mais d’ouest en est ? 6000 kilomètres, si l’on répète schématiquement qu’il s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge. Mais, en fait, il faut tenir compte que la vallée du Nil forme une extraordinaire intersection avec l’ensemble spatial qu’est le Sahara. Celle-ci résulte d’un jeu de failles profondes plus ou moins parallèles à celles du rift de la mer Rouge que longent les montagnes du « désert arabique ». Il serait logique de considérer que la vallée du Nil et les régions montagneuses qui la séparent de la mer Rouge ne font pas partie du Sahara. Il dépasse encore les cinq mille kilomètres d’ouest en est.

Le tracé des frontières au Sahara

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Les tracés des frontières actuelles du Sahara résultent aussi de rivalités géopolitiques extérieures à ce vaste ensemble désertique. C’est le cas de celles séparant l’Égypte de la Libye, qui résultent de ce que l’on pourrait appeler une partie de billard entre impérialistes. Le gouvernement britannique, après avoir soufflé aux Français la majorité des actions de la Compagnie du canal de Suez (en 1875), prit en fait le pouvoir en Égypte en 1882 tout en maintenant l’apparence de celui du khédive, le petit-fils du grand Méhémet Ali. Cette modernisation de l’Égypte avec l’appui des Français ne s’était pas seulement manifestée par la réalisation du canal de Suez (1869) [1][1] Mais aussi par des plantations de coton de haute q... et ce malgré l’opposition des Anglais. En revanche, leur prise du pouvoir en Égypte en 1882 mécontenta beaucoup les Français qui entreprirent de soutenir de diverses façons le patriotisme égyptien contre les Britanniques.

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Or il se trouve qu’en 1881 les Français, depuis l’Algérie, mettent la main sur la Tunisie, à la grande fureur des Italiens qui se promettaient d’en faire la conquête puisque leur unité nationale était désormais menée à bien (avec le soutien de Napoléon III). Dès lors, faute de Tunisie, les milieux d’affaires italiens vont jeter de plus en plus les yeux sur les beyliks de Tripoli et de Benghazi (ce que l’on appellera plus tard la Libye) où cependant la Sublime Porte (après la perte de son pouvoir sur l’Égypte, la Grèce, la Serbie, et la Tunisie) s’efforce désormais d’établir quelque autorité. La diplomatie britannique soutient cette reprise en main car elle veut éviter de nouveaux reculs de l’Empire ottoman, dont profiterait l’Empire russe pour atteindre Constantinople et déboucher en Méditerranée. Sous l’égide britannique, un accord est signé avec l’Empire ottoman pour fixer la frontière occidentale de l’Égypte. Elle est tracée sur la carte en suivant le 25e méridien est. Les Turcs, pour étendre leur contrôle au sud de la Cyrénaïque, établissent quelques postes militaires dans la zone d’Aozou au nord du Tibesti et, à l’occasion du congrès de Berlin (1885) où se discute le partage de l’Afrique, ils expriment même des prétentions sur le lac Tchad. C’est également lors de ce congrès de Berlin que l’Espagne fait reconnaître sans difficulté ses droits sur la côte du Sahara occidental qui est situé face à l’archipel des Canaries, possession espagnole depuis le XVe siècle.

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Un accord secret entre la France et l’Angleterre fixa la frontière occidentale de la Tripolitaine : les Français promettent de ne pas chercher à étendre leur possession en Algérie au-delà du 10e méridien à l’est de Greenwich et donc à ne pas tenter de s’emparer, au sud de la Tunisie, de la grande piste Ghat-Ghadames qui, vers le nord, mène à Tripoli. En échange de quoi, les Anglais s’engagent à ne pas faire obstacle aux visées françaises sur le Maroc où les intérêts britanniques étaient cependant importants (ce sont des commerçants britanniques qui avaient introduit au Maroc le thé des Indes et les théières « made in England »). Ainsi les Français laissent aux Anglais les mains libres en Égypte.

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Au sud du Sahara, les rivalités géopolitiques ont été moindres, après que les Britanniques se sont rendu compte du faible intérêt économique qu’offrait l’arrière-pays des territoires côtiers où ils s’étaient établis dans le golfe de Guinée, au temps du grand commerce des esclaves (avant qu’ils fassent interdire la traite en 1815). Il faut tenir compte que les conquêtes coloniales britanniques ont été le fait non de l’armée royale mais de compagnies privées, les compagnies à charte (comme celle des Indes) qui avaient chacune sa propre armée, surtout formée de mercenaires indigènes. Elles n’entreprenaient une conquête que si celle-ci leur paraissait financièrement générer de gros profits. Aussi la diplomatie britannique estima-t-elle qu’« il valait mieux laisser le coq français gratter le sable du désert ». C’est ce qui explique la très grande étendue du « Sahara français ». Ce sont donc, pour le prestige de la France, des colonnes de l’armée française, celles de l’infanterie de marine, parties du Sénégal, de Guinée, de Côte-d’Ivoire ou du Dahomey, qui, après avoir « pacifié » ce vaste « Soudan » (comme on disait alors), vont progresser vers le Sahara. Elles s’y hasardent de plus en plus sans y rencontrer trop d’adversaires et l’étendue des territoires qu’elles « contrôlent » est au total deux fois plus vaste que celui du Sahara algérien qui s’avance jusqu’au sud du Hoggar, ces « territoires du Sud » dépendant de l’état-major d’Alger.

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Or, au milieu du désert, se réveille la vieille rivalité entre les officiers de l’armée de terre (qui ont mené les conquêtes en Afrique du Nord) et les officiers de marine qui ont dirigé les autres conquêtes coloniales, en Afrique noire et en Indochine. Leurs opinions politiques ne sont guère différentes, mais alors que les premiers sont fiers de leurs prouesses de cavaliers, les marins au milieu du désert s’enorgueillissent de s’y repérer en calculant, comme en mer, longitude et latitude, ce que ne savent pas faire la plupart des officiers de l’armée de terre.

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Cette rivalité fera que dans le cadre de « l’Afrique française » la responsabilité politique et administrative dans tel ou tel territoire saharien restera territorialement répartie selon qu’il a d’abord été « pacifié » puis cartographié par des officiers de l’armée de terre ou par des officiers de marine, ces derniers tenant à ce que leurs successeurs ne soient pas des « biffins » (terme péjoratif pour désigner les fantassins).

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Il en résulte que, à l’exception du Hoggar conquis par des officiers de l’armée de terre, les territoires du « Sahara français » (4500 km d’ouest en est) qui s’étendent au sud du tropique du Cancer ont été rattachés à des autorités coloniales basées des centaines de kilomètres plus au sud, lesquelles furent administrativement réparties en quatre « colonies » la Mauritanie, le Soudan français (devenu le Mali), le Niger et le Tchad, les trois premières relevant de l’Afrique-Occidentale française (capitale Saint-Louis puis Dakar), le Tchad relevant de l’Afrique-Équatoriale française (capitale Brazzaville, au sud de l’équateur).

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Depuis 1960, chacune de ces quatre étendues sahariennes, entre lesquelles les limites étaient très théoriques, dépend d’un État nouveau, officiellement francophone qui est devenu subitement indépendant, par décision soudaine de la puissance coloniale. La population de chacun d’eux se trouve pour l’essentiel tout à fait au sud et les ethnies paysannes qui la constituent sont très différentes des pasteurs nomades des régions sahariennes. Le cas de la Mauritanie est singulier car le peuplement des pasteurs maures s’étend depuis la vallée du Sénégal tout au sud jusqu’à l’extrémité septentrionale du territoire, à 1200 km du fleuve. On notera que les oasis qui sont grandes et célèbres dans le nord du Sahara, depuis le sud marocain jusqu’au Fezzan en Libye, sont bien moins nombreuses et bien plus petites au sud du tropique, sans que l’explication de ce contraste soit évidente.

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Les étendues sahariennes des ex-colonies de l’AOF et AEF, entre lesquelles les frontières sont toujours rectilignes sur la carte mais floues sur le terrain, sont désormais théoriquement administrées et contrôlées par des civils et des militaires pour la plupart venus du Sud (sauf au Tchad) et qui sont presque les seuls à utiliser le français, la langue officielle. Ils ont à gérer les déplacements des troupeaux et les conflits entre pasteurs et cultivateurs dont les effectifs s’accroissent, ce qui accentue les tensions.

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Il importe de noter que le tracé des frontières dans les déserts d’Asie centrale a été mené de façon tout à fait différente dans le cadre de l’Empire russe. Les régions conquises au XIXe siècle étant surtout peuplées par des turcophones, elles ont été regroupées sous le nom de Turkestan russe dont le centre de commandement était Tachkent. En Chine de l’Ouest, il fut fait de même sous le nom de Turkestan chinois. Après la révolution de 1917, et la mise en place de la structure fédérale de l’Union soviétique, il apparut que le Turkestan russe formait un ensemble trop vaste qui risquait de surcroît de vouloir se réunir avec le Turkestan chinois, d’autant que le pouvoir central chinois était alors en décomposition. La « politique des nationalités » conduite par Staline visa à démanteler le Turkestan russe en plusieurs républiques fédérées différentes, chacune d’elles correspondant à une nationalité particulière. Ce sont les linguistes et ethnologues soviétiques qui ont distingué dans l’ensemble turcophone des nuances linguistiques, des histoires différentes et qui ont tracé la carte des frontières séparant les territoires de ces diverses nationalités. Ces républiques kazakhe, ouzbèke, kirghize, turkmène, tadjike (celle-ci n’est pas majoritairement turcophone) sont devenues indépendantes en 1991 après la dislocation de l’URSS.

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Cette « politique des nationalités », bien qu’appliquée de façon brutale et fort peu démocratique, donne sans doute aujourd’hui des idées à divers peuples sahariens. Les Touaregs, en dépit de leurs rivalités de clans, se revendiquent désormais comme une nation désirant son indépendance. Le problème est que, lorsqu’ils sont durement touchés par les périodes de sécheresse, ou parfois prenant ce prétexte, ils se trouvent de plus en plus hors du Sahara, dans la zone sahélienne et en conflit avec les populations paysannes dont les effectifs s’accroissent considérablement. Les Touaregs voudraient davantage travailler sur des chantiers miniers mais ils se plaignent d’être discriminés. Ceux qui sont restés sur leurs territoires traditionnels sont souvent en état de rébellion contre ce que l’on hésite à appeler des appareils d’État en raison de la faiblesse des moyens dont ils disposent dans de vastes régions désertiques.

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Ces tensions chroniques favorisent désormais l’infiltration, au Sahara méridional notamment, de révolutionnaires jihadistes qui ont été formés dans de grandes universités religieuses d’Égypte, d’Arabie ou dans les guerres d’Afghanistan. Ces nouveaux venus cherchent le contact avec des tribus nomades pour y faire des adeptes capables de mener secrètement des actions guerrières dans de vastes parties du désert. Les appareils d’État, souffrant d’une pénurie de moyens et dont la plupart des policiers ne connaissent pas le désert, se diluent dans des immensités où ceux qui en connaissent les reliefs peuvent se cacher.

L’extension du conflit libyen et l’idée d’un Grand Sahara ?

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Pour l’heure, la guerre civile en Libye se déroule principalement dans les régions côtières où se concentre l’essentiel de la population. Mais il est probable que le conflit libyen va avoir des répercussions jusqu’à deux ou trois mille kilomètres de distance dans de vastes régions sahariennes ou proches du Sahara. Ces répercussions sont d’autant plus vraisemblables que, dans ces régions, existent depuis plus ou moins longtemps des mouvements armés qui ne manqueront pas de profiter d’une partie de la circulation d’armes en rapport avec la guerre civile en Libye, et ce d’autant plus qu’ils sont en contact plus ou moins ancien avec Kadhafi. Depuis des décennies, ce dernier a conduit – par exemple au Tchad, jusque dans la capitale – des menées géopolitiques de grande envergure en jouant des rivalités d’ethnies et de clans entre Sahariens et il attise des mouvements de rébellion chez les Touaregs contre les États dont ils dépendent. Récemment, les agents de Kadhafi recrutent nombre de volontaires ou de mercenaires très bien payés – dit-on – parmi les Touaregs ou les Toubous du Tchad.

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De l’ouest du Sahara viennent aussi en Libye combattre dans les rangs de Kadhafi des Sahraouis, militants du Polisario (Pour la libération de la Seguiet el-Hamra et du Rio de Oro). Même s’ils sont vraisemblablement peu nombreux, il est intéressant de signaler leur participation au conflit car leur venue montre qu’entre deux parties du Sahara fort éloignées l’une de l’autre, et qui n’entretenaient pas de relations historiques, des connexions peuvent s’établir rapidement. De surcroît, l’actuel conflit libyen risque de relancer ce vieux conflit du Sahara occidental et de lui donner une extension bien plus grande qu’auparavant.

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Il s’agirait d’un chapitre nouveau dans un conflit postcolonial vieux de plus de trente-cinq ans entre le Maroc et l’Algérie, à propos du devenir de territoires sahariens abandonnés par les autorités coloniales espagnoles en 1975. Le Maroc avait auparavant proclamé ses droits historiques sur la Seguiet el-Hamra et le Rio de Oro, car ce fut la voie par laquelle, au XIe siècle, les fondateurs de Marrakech et de la dynastie Almoravide établirent la grande « route de l’or » entre les rives du fleuve Sénégal, le Maroc et l’ensemble de la Méditerranée. Mais, avec la fin de cette route de l’or au XIVe siècle, les relations s’affaiblirent entre le Maroc et le Rio de Oro, qui passa au XIXe sous contrôle espagnol.

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Pour faire simple, lorsqu’en 1976 les Marocains voulurent reprendre possession de ce territoire, ils se heurtèrent à une grande tribu nomade, celle des Reguibat, et à des militants anticolonialistes marocains autrefois réfugiés dans le Rif, la zone espagnole du Protectorat, pour échapper à la police française, et que Franco avait ensuite exilés au Rio de Oro. Ces vieux militants anticolonialistes avaient un compte à régler avec l’armée royale marocaine qui venait d’écraser au lendemain de l’indépendance – 1956 – une révolte des tribus rifaines qui réclamaient des terres qui leur avaient été confisquées par la colonisation. Ces anciens exilés au Rio de Oro et des Reguibat avaient constitué le Polisario soutenu par l’Algérie. Celle-ci, depuis son indépendance en 1962, avait sur presque toute sa frontière orientale un contentieux avec le Maroc et une « guerre des sables » avait même en 1963 opposé la nouvelle armée algérienne à l’armée marocaine. De nouveau en 1976, une guerre algéro-marocaine sur la question du Sahara occidental fut évitée de justesse. Les combattants du Polisario et nombre de Reguibat se replièrent au Sahara algérien, à Tindouf dans des camps. Une République arabe sahraouie démocratique, RASD, y fut proclamée d’où l’appellation assez démesurée de Sahraouis pour désigner les quelques centaines de milliers d’habitants de ces camps.

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Depuis, la tension perdure entre le Maroc et l’Algérie qui soutient toujours militairement et financièrement la RASD. L’ONU a proposé un référendum, mais le litige porte sur le nombre des vrais Sahraouis : le Polisario accusant le Maroc d’avoir fait venir des Marocains d’autres régions du Maroc, tandis que ce dernier récuse le nombre avancé par le Polisario qui a gonflé l’effectif des populations qui ont quitté en 1976 le Rio de Oro et la Seguiet el-Hamra.

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Pour empêcher le Polisario de lancer des opérations à l’intérieur de ces territoires désertiques, l’armée marocaine et de grosses entreprises ont construit sur 2000 km un « mur » de sable (deux talus parallèles assez escarpés, truffés de mines et surveillés par de nombreux miradors). Pour tenir compte des formes du relief, entre ce mur et le tracé théorique de la frontière tracée en 1934, s’étend un long couloir de plusieurs dizaines de kilomètres de large, que le Polisario considère comme un territoire de la RASD qu’il a libéré. Ce genre de mur de sable pourrait sans doute être réalisé dans d’autres parties du Sahara si le conflit libyen ou d’autres s’y propagent.

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Pour continuer de mener des opérations, le Polisario recrute depuis des années, avec le financement algérien, des volontaires rémunérés, d’anciens nomades venus de toute la zone sud-saharienne de la Mauritanie au Soudan. Ceux-ci retournent ensuite dans leur région d’origine ou comme mercenaires sur d’autres zones de conflit ou des lieux d’émeutes à provoquer ou à combattre, y compris à des centaines de kilomètres de la zone sahélienne ; ce fut notamment le cas au Nigeria. Le fait que des combattants du Polisario ou de ses anciens volontaires arrivent de Tindouf par avion à Tripoli ou au Fezzan pour soutenir Kadhafi, et ce – semble-t-il – par l’entremise de l’Algérie, qui jusqu’alors veillait à ce que son soutien à la RASD soit exclusif, montre, dans une grande partie du Sahara, la complexité des conséquences de l’intervention occidentale dans la guerre civile libyenne.

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Chassés depuis dix ans du nord de l’Algérie, des maquis jihadistes qui ont refusé l’amnistie gouvernementale se proclament Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Ils opèrent à des milliers de kilomètres d’Alger, dans les vastes régions sahariennes des anciennes colonies d’Afrique-Occidentale française et cherchent à paralyser l’activité de groupes miniers français (Arlit), notamment au profit de groupes chinois qui se sont bien implantés au Soudan.

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Ces diverses opérations de grande envergure spatiale sont menées de façon plus ou moins clandestine, par de petits groupes combattants sur d’immenses contrées sans végétation et qui sont très faiblement peuplées. Leurs chefs utilisent au minimum le téléphone satellite car les liaisons même codées sont repérées et décryptées par les stations d’écoute américaines. En évitant les routes, qui d’ailleurs sont rares, et même les pistes, ces petits groupes de combattants franchissent de très grandes distances sur des véhicules légers tout-terrain ; et parfois encore avec des dromadaires dont les traces vues du ciel se repèrent moins. L’usage de ces 4×4, qui sont l’héritage de la vogue du tourisme qu’a connue le Sahara avant l’actuelle insécurité, donne un grand rayon d’action loin des points d’eau mais nécessite des circuits clandestins de carburants.

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Le déplacement sur de grandes distances de petits groupes armés dont les chefs sont pour la plupart d’origine urbaine implique la collaboration de Sahariens qui ont une connaissance précise des données du relief, lesquelles sont d’autant plus contraignantes qu’ils circulent le plus souvent à l’écart des pistes principales. Au sein des différentes populations pastorales qui autrefois se déplaçaient traditionnellement sur de vastes territoires de parcours, la connaissance précise des formes du relief sur de très vastes étendues n’était pas tant un savoir masculin que celui de chefs des clans dirigeants et surtout celui de leurs guides dont les compétences géographiques sont étonnantes et plus encore leur capacité de s’orienter la nuit sur de grandes distances, en se repérant sur les étoiles. Leur savoir-penser-l’espace porte parfois sur plusieurs centaines de kilomètres, et parfois des milliers.

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À noter que c’est d’ailleurs à ceux-ci que certains officiers français, quelques années après les débuts de la conquête de l’Algérie, doivent sans doute d’avoir eu une certaine idée géographique de territoires où des détachements de l’armée française ne s’étaient pas encore aventurés. L’appellation de Sahara (tel que le relate le général Daumas dans son livre Le Sahara algérien, 1845) vient de la différence observée par les guides de tribus nomades venues du Sud en été, entre le bled Tell (le pays où l’on peut cultiver sans irrigation) et le bled Sahara, le pays aux sols de couleur fauve et où on ne peut pas cultiver sans irrigation. À l’époque, les hauts plateaux ou les hautes plaines à moins d’une centaine de kilomètres d’Alger ou d’Oran, au sud des montagnes de ce que l’on appellera l’Atlas tellien, sont considérés comme faisant déjà partie du bled Sahara, mais Daumas comme Eugène Fromentin (Un été au Sahara, 1854) noteront que ce n’est pas vraiment le vrai désert. Les termes d’erg, de reg, de hamada et de tassili apparaissent progressivement dans les écrits géographiques à cette époque.

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Le capitaine Carette estime qu’il faudrait même créer une « École pratique d’explorateurs indigènes », appellation paradoxale mais non sans logique, pour glaner davantage de renseignements précis. Henri Duveyrier, qui sera le premier grand connaisseur des Touaregs, donne déjà une idée assez précise du Hoggar avant même d’y être allé. Le fait que des guides ou notables de tribus sahariennes, lors de la montée des troupeaux vers le nord, aient alors fourni oralement des descriptions géographiques à des officiers français n’exclut évidemment pas des affrontements violents lorsque ces derniers voudront s’aventurer vers le sud et y établir l’autorité coloniale. Le cas le plus célèbre est celui de la mission Flatters qui fut massacré, au Hoggar en 1881.

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À l’avenir, les formes que la guerre peut prendre dans l’ensemble du Sahara combineront l’usage de moyens technologiques très sophistiqués et les méthodes de la guérilla ; avec la grande différence que les guérillas célèbres (au Vietnam par exemple) se sont déroulées dans des milieux relativement restreints où l’abondance de la couverture végétale dissimule les combattants. Les combats au Sahara se dérouleront sans doute sur de très grands espaces découverts où cependant des lieux précis, des grottes, des abris sous roche, permettent de se dissimuler à l’observation aérienne ou satellitaire.

98

Dans cette perspective, l’idée d’un Grand Sahara et a fortiori celle d’un heartland saharien ne peuvent-elles être qu’une illusion ? L’idée du Grand Sahara s’impose déjà par les nécessités de la « lutte contre le terrorisme », comme le montrent les services de renseignement et d’écoute mis en place par les Américains qui cherchent la collaboration des appareils d’États locaux qui n’ont guère de moyens. La guerre au Sahara imposera sans doute aux États africains qui disposent déjà de certains moyens intellectuels et techniques, le Maroc, l’Algérie et l’Égypte, de s’en donner davantage les moyens non seulement dans des centres de recherches mais aussi sur le terrain, en contact avec les populations sahariennes.

99

L’évolution du conflit libyen va dépendre de la prise de conscience géopolitique de l’armée égyptienne. Pour le moment, son rôle en Libye est très discret, sinon inexistant. L’extension de la guerre au Sahara est en vérité une véritable menace pour l’Égypte car, dans l’étroite vallée, ses villes, y compris Le Caire, situées en contrebas de plateaux désertiques, peuvent être facilement prises sous le tir de groupes très mobiles. Pour se protéger, l’Égypte doit davantage se préoccuper de ce qui se passe à l’ouest. Certes, elle se soucie vers le sud des grands projets hydrauliques qui seront bientôt mis en œuvre dans le bassin du Nil, au Soudan, en Éthiopie et autour du lac Victoria, car ceux-ci vont sans doute amoindrir le volume des eaux qui arrivent derrière le barrage d’Assouan, au lac Nasser. Mais une grande partie du territoire du Soudan qui est juste en amont fait partie du Sahara et le conflit du Darfour en relève aussi dans une certaine mesure.

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Les États du Maghreb, dont l’effectif total de leur population équivaut à celle de l’Égypte, sont évidemment concernés par ce qui se passe dans l’ensemble du Sahara. Encore faut-il que l’Algérie et le Maroc cessent de s’opposer sournoisement. Au sud du grand désert, les appareils d’État sont bien trop faibles pour faire face aux conséquences de l’énorme croissance démographique de l’Afrique tropicale. Seul le Nigeria possède les moyens démographiques et financiers de constituer un État solide, à la condition de sortir du morcellement fédéraliste et de la corruption générale. De grands projets électriques et de canalisations de gaz sont en projet vers la Méditerranée en se raccordant à ceux de l’Algérie.

101

Pour exercer son contrôle sur sa périphérie, un supposé heartland saharien n’a pas besoin d’être très peuplé, en revanche il faut surtout qu’existe un pouvoir dont l’objectif géopolitique à long terme est de contrôler une périphérie de plus en plus large ; le heartland russe, basé sur la Sibérie, n’était pas peuplé, mais il relevait d’un empire conquérant, qu’il s’agisse des tsars ou du communisme, et dont le centre, Moscou, se situait à la périphérie du fameux heartland.

102

L’Égypte, en dépit de sa position périphérique, me paraît être le seul État qui puisse dans le long terme remplir cette fonction. Accomplir ce vaste dessein nécessite d’être convaincu d’en être capable, le souvenir du grand passé des pharaons peut y contribuer, auquel s’ajoute le contrôle du canal de Suez, position stratégique d’importance mondiale, et la proximité des États du Golfe. Un ensemble géopolitique saharien, qu’on l’appelle ou non un heartland, et qui correspond déjà à une très grande unité naturelle, est assurément une représentation et celle-ci est sans doute une illusion. Mais certains très grands projets géopolitiques qui se sont progressivement réalisés ont été, pendant un certain temps, des illusions conquérantes.

Notes

[1]

Mais aussi par des plantations de coton de haute qualité.

Plan de l'article

  1. Les répercussions en Libye et au Sahara d’un « printemps arabe » qui a tourné au tragique
  2. Le pouvoir de Kadhafi se révèle moins fragile qu’on pouvait le croire
  3. Les projets géopolitiques de Kadhafi sur l’ensemble du Sahara sont plus sérieux qu’on le croyait
  4. L’illusion mobilisatrice d’un heartland saharien
  5. Le Sahara et l’autre grand ensemble de déserts
  6. La puissance géopolitique des tribus nomades des steppes et la faiblesse géopolitique des tribus sahariennes
  7. L’arabisation partielle du Maghreb et du Sahara
  8. La puissance des tribus et l’exception égyptienne
  9. Le tracé des frontières au Sahara
  10. L’extension du conflit libyen et l’idée d’un Grand Sahara ?

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