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Hérodote

2012/3 (n° 146-147)

  • Pages : 336
  • ISBN : 9782707174512
  • DOI : 10.3917/her.146.0014
  • Éditeur : La Découverte

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Plutôt que de convoquer d’entrée de jeu les polémiques à propos de la géopolitique, de ses rapports avec la géographie ou les « relations internationales » (ce que nous ne manquerons pas de faire in fine), je pense qu’il est plus efficace d’évoquer pour commencer les fondements, le plus souvent méconnus, de ce savoir en vérité primordial qu’est la géographie puisqu’ils sont aussi ceux de ce qu’en France on appelle la géopolitique. Par ce mot, j’entends toute rivalité de pouvoirs sur un territoire. Il ne s’agit donc pas seulement de l’influence de données naturelles sur les rapports de forces (ce que les spécialistes anglo-saxons des « relations internationales » appellent parfois geopolitics), mais aussi des dimensions territoriales de ces rivalités et de la localisation des forces en présence dans un contexte international plus ou moins vaste.

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Les géographes (du moins les professeurs de géographie) se font de leur « discipline » et de sa raison d’être des idées très différentes. Les rapports de la géographie et de la géopolitique posent en fait la question fondamentale de leur origine historique et de leur histoire.

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De même que les philosophes évoquent Platon et Aristote pour traiter des débuts de la pensée européenne il y a vingt-cinq siècles, j’affirme que les Enquêtes d’Hérodote marquent, elles aussi il y a vingt-cinq siècles, l’apparition du raisonnement géographique comme forme d’analyse des rivalités de pouvoirs sur des territoires. C’est pour cela qu’il y a près de quarante ans j’ai placé sous l’égide d’Hérodote ce qui allait devenir peu à peu l’école française de géopolitique.

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Or la plupart des géographes ne connaissent pas Hérodote ou en ont seulement entendu parler comme historien. C’est un Grec d’Ionie, de la ville d’Halicarnasse (de nos jours Bodrum en Turquie) sur la côte ouest d’Asie Mineure. Dans sa jeunesse, Hérodote (484-420) a vécu, avec sa famille, les dernières années de ce que l’on appellera les « guerres médiques ». En effet, les cités ioniennes, qui étaient passées sous le protectorat de l’Empire perse, se révoltent en 500 contre celui-ci avec l’appui d’Athènes. La première guerre médique débute peu après, avec l’invasion de la péninsule Hellénique par les Perses, qui, après avoir été repoussés à Marathon, lancent la seconde guerre médique (Thermopyles) où ils échouent encore (Salamine) en 480. Ces victoires sont abondamment célébrées par les Grecs dans de multiples œuvres littéraires. Mais c’est parce qu’il pense qu’il y aura tôt ou tard une troisième offensive perse qu’Hérodote (peut-être à la suggestion de Périclès) mène durant des années des enquêtes géographiques détaillées dans l’Empire perse, pour décrire son organisation politique et militaire et les contrées qu’il domine. Il revient, également, sur le déroulement des guerres médiques, car diverses cités se sont alors plus ou moins ralliées aux Perses. Ne feront-elles pas de même dans un futur conflit ?

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La précision avec laquelle Hérodote analyse ces ralliements (ce qui lui vaudra bien des rancunes) fait qu’il a été considéré surtout comme historien : or c’est aussi le premier grand géographe, comme le prouve notamment sa description géographique de l’Égypte, elle aussi sous domination perse, et dont les Grecs pourraient susciter le soulèvement lors d’un futur conflit. C’est Hérodote qui forge le mot delta (la forme triangulaire de la quatrième lettre de l’alphabet grec) pour désigner, sans qu’existent déjà des cartes, la disposition des deux bras du Nil par rapport à la ligne de rivage. La formule « l’Égypte est un don du Nil » est bien d’Hérodote, mais celui-ci montre aussi l’importance du rôle des Pharaons. C’est encore lui qui s’étonne que le Nil ait sa crue en été, alors que tous les fleuves des contrées avoisinantes sont à sec en cette saison, et qui évoque l’hypothèse (qui ne sera de nouveau formulée qu’au XVIIe siècle de notre ère) selon laquelle ce grand fleuve vient de pays lointains où il pleut en été.

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Certes, en son temps, le mot géographie n’existe pas encore. Le mot istoréo qu’il emploie pour désigner ses Enquêtes et le travail qu’elles nécessitent ne signifie pas « faire de l’histoire », mais observer, rapporter, raconter ce que l’on a vu ou ce qui s’est passé, ce que l’on rapporte. Contemporain d’Hérodote, Thucydide est, quant à lui, essentiellement historien et son champ d’observation géographique est assez limité puisqu’il a surtout étudié la Grèce où se déroule la guerre du Péloponnèse (431-404) entre Sparte et Athènes. Il est à juste titre considéré comme le fondateur de l’objectivité du raisonnement historien.

Durant des siècles, la géographie efficace au service des dirigeants

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Observations géographiques et récits historiens sont indispensables pour envisager, au sein de tout groupe dirigeant et de son état-major, une situation stratégique et préparer une opération politique ou militaire. C’est en vérité durant des siècles une des grandes raisons d’être de la géographie, qu’il s’agisse des campagnes d’Alexandre le Grand (qui a sans doute beaucoup lu Hérodote), de la Géographie de Strabon, un Grec lui aussi (dernier siècle avant J.-C.) qui dresse un tableau détaillé et politique de l’Empire romain à l’époque d’Auguste, des cartes dites de Ptolémée (depuis la Méditerranée jusqu’à l’océan Indien) qui ont été établies après les conquêtes d’Alexandre ; cartes qui coutent très cher et qui ont longtemps été tenues secrètes, comme la plupart de celles dessinées avant le XVIIe siècle. La Géographie du Marocain de Ceuta, Al Idrissi, fut établie par ordre du roi normand Roger de Sicile qui rêve de conquérir Byzance. Un autre Marocain de Tanger, Ibn Battûta, fait le récit très géographique de ses voyages depuis le Soudan jusqu’à l’Inde et la Chine au XIVe siècle.

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Lorsque, à peu près à la même époque, l’or du Soudan cesse d’arriver au Maghreb (à Ceuta) alors qu’il parvient encore abondamment au Caire, ce sont des géographes juifs, les Cresques, établis aux Baléares, qui font l’hypothèse d’un détournement des routes de l’or vers la vallée du Nil, alors qu’elles passaient jusqu’alors par le Sahara occidental. Hypothèse (tenue secrète) qui, au début du XVe siècle, incite Henri le Navigateur, prince du Portugal, à lancer de plus en plus loin vers le sud une série d’expéditions navales le long des côtes d’Afrique pour retrouver ces routes, ce qui conduit des Portugais au-delà du cap de Bonne-Espérance jusque dans l’océan Indien, et qui décide Christophe Colomb à atteindre les Indes en partant... vers l’ouest.

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Avec les « grandes découvertes », qui sont en quelque sorte les conséquences de l’hypothèse des Cresques, l’établissement progressif des cartes du monde est d’évidence étroitement lié aux perspectives de conquêtes et il est illusoire de distinguer tel conquérant du géographe. Lorsque Cortés, parti de Cuba, découvre une côte – l’extrême sud du Mexique –, il a la chance extraordinaire de se faire rapidement expliquer (par le double truchement d’une princesse otage et d’un curé rescapé d’un naufrage) ce que sans exagération l’on peut appeler la géopolitique de l’Empire aztèque, c’est-à-dire le système d’oppression féroce exercé sur les différents peuples. Cortés les exhorte à la révolte et, à leur tête, s’empare de Mexico.

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Toutes les conquêtes coloniales ont d’abord été des entreprises géographiques, non seulement par l’établissement des cartes de « reconnaissance » du relief, mais aussi avec celles des contentieux territoriaux et historiques entre différents groupes ethniques. C’est en effet sur certains d’entre eux que se sont appuyés les conquérants européens, notamment à partir de l’interdiction internationale de la traite des esclaves (1815) contre les appareils esclavagistes. Les grandes compagnies européennes de commerce, les Sociétés de géographie ont chacune leurs géographes qui, pour la plupart, sont ce que l’on appelle des explorateurs. Des cours de géographie commencent à être dispensés aux princes, aux officiers supérieurs, aux ambassadeurs. Avant les débuts du XIXe siècle, le terme de géographe ne désigne jamais des universitaires, chargés de la formation de professeurs de lycée.

L’apparition tardive de la géographie des professeurs

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Il faut rappeler que c’est d’abord en Allemagne, en Prusse plus exactement, au début du XIXe siècle, que la géographie devient une discipline universitaire. Elle a été instituée à l’université de Berlin, pour mener des recherches scientifiques (à titre de thèses de doctorat) et surtout pour former des professeurs de lycée. C’est en effet en Allemagne que, pour la première fois au monde, de la géographie a été enseignée non plus seulement aux fils de grands commerçants ou aux officiers d’état-major, mais aussi aux lycéens et aux enfants des écoles : les professeurs de lycée comme les instituteurs prussiens ont eu pour tâche, au lendemain des guerres napoléoniennes, de contribuer au mouvement impulsé par la Prusse pour réaliser l’unité allemande. Les premiers manuels de géographie distribués à tous les élèves et futurs citoyens ont diffusé l’idée (en fait déjà géopolitique) que « l’Allemagne, ça existe et qu’il faut donc en faire l’unité politique... ». À noter que cette célébration prussienne de l’unité allemande ne s’est tout d’abord pas faite au nom de la communauté de langue – car l’Autriche impériale aurait profité du mouvement – mais au nom d’une communauté de paysages (les petits massifs anciens, les bassins charbonniers), qui implicitement excluait l’Autriche alpestre.

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L’enseignement de la géographie en France ne débutera qu’environ soixante ans plus tard, après la défaite de 1871 et la terrible crise que fut la Commune de Paris : la première chaire universitaire de géographie sera créée en 1873 à Nancy où Vidal de La Blache fut d’abord nommé – et non à la Sorbonne comme on le croit souvent – pour s’opposer en quelque sorte à celle que les Prussiens venaient de créer à Strasbourg, en Alsace désormais annexée. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, c’est en Allemagne que se trouvent les géographes les plus nombreux et les plus célèbres. Ce fut notamment le cas d’Alexandre de Humboldt (1769- 1859) qui, par ses explorations en Amérique du Sud, fit faire de grands progrès à la géographie générale du globe, tant au plan climatique que biogéographique. Son œuvre, Cosmos (4 tomes, 1848-1859), dont la portée philosophique est indéniable, est la première « géographie physique du monde ».

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À cette école géographique allemande, les Français doivent de nombreuses connaissances en géographie générale du monde (les Allemands, avant leur expansion coloniale, furent de très grands explorateurs, en Afrique notamment). L’école géographique française doit aussi à l’Allemagne une conception de la géographie étroitement associée à l’histoire, selon les principes même d’Emmanuel Kant (qui fut d’ailleurs professeur de géographie) pour qui le Temps et l’Espace sont deux catégories primordiales et en fait indissociables de la Connaissance. Or, pour les géographes, la référence au temps n’est pas seulement fondamentale en géologie et en géomorphologie (ce sont les temps géologiques, extrêmement longs), mais aussi lorsqu’il est question de rivalités de pouvoirs sur du territoire, de l’histoire des tracés de telle ou telle frontière et des revendications de tel ou tel peuple.

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L’école géographique allemande et l’école géographique française ont eu à former pour des raisons géopolitiques et patriotiques de nombreux élèves, donc de nombreux professeurs et universitaires qui ont eu, chacun, à mener des travaux de recherche pour l’obtention de leur doctorat. Il n’en a pas été de même dans les pays anglo-saxons où, pour des raisons idéologiques et géopolitiques, c’est à l’enseignement des sciences sociales, et non pas à la géographie et à l’histoire, qu’a été confiée la formation civique des futurs citoyens. Il n’y a donc pas eu, en Angleterre et aux États-Unis, besoin d’un grand nombre de professeurs de géographie. Les informations géographiques pour le grand public sont diffusées par de très puissants magazines.

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De grandes similitudes ont donc existé entre l’école géographique allemande et l’école géographique française. C’est après la Première Guerre mondiale que leurs différences sont devenues considérables.

L’essor de la Geopolitik après 1918, quand l’école géographique française refuse soudain le politique

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Le puissant géographe que fut Friedrich Ratzel (1844-1904), qui fut un temps président de la Ligue pangermaniste, avait publié en 1899 sa grande Anthropogeographie et presque en même temps sa Politische Geographie. Avant de s’orienter vers la géographie, Ratzel avait d’abord été naturaliste. Aussi fut-il profondément influencé par les thèses de Darwin sur l’origine des espèces, dont le titre complet est De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (1859). Ratzel, avec son concept d’« espace vital », a estimé que des « races » ou des peuples ont d’inégales capacités territoriales et que les Allemands, « manifestement faits » pour avoir de grands espaces, n’avaient pas un territoire suffisant, à la différence, par exemple, du vieil État qu’est la France. En 1905, un Suédois, Rudolf Kjellen, professeur de droit, lançait le mot geopolitik (d’abord comme abréviation de la Politische Geographie de Ratzel [1897] comme une des multiples rubriques qu’il préconisait, demo-politik, socio-politik, eco (nomie)-politik, geopolitik, énumération qui n’eut pas grand écho.

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La défaite allemande de 1918 fut une surprise géopolitique d’autant plus grande que la victoire du Reich paraissait proche, puisque Lénine en 1917 avait signé le traité de Brest-Litovsk, ce qui donnait la possibilité à l’armée allemande de reporter complètement ses forces contre la France. Mais la révolution communiste-spartakiste dans les usines, parmi les soldats et les marins, obligea le Reich à capituler. L’empereur abdiqua et se réfugia aux Pays-Bas, laissant une République « de Weimar » harcelée par les insurrections spartakistes. Les Allemands désemparés durent attendre près d’un an, avant de connaître les décisions des vainqueurs qui imposèrent la signature du traité de Versailles (juin 1919).

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C’est durant cette période que des professeurs de géographie lancent dans les lycées, pour leurs élèves et leurs parents, de petits cahiers de travaux pratiques qui s’intitulent « Géopolitique ». Ils montrent les territoires que l’Allemagne risque de perdre, notamment la Prusse orientale, berceau de l’État allemand, qu’il faut donc absolument défendre quoi qu’il en coûte. Ces professeurs de lycée, dont certains reviennent du front, sont aidés par un universitaire de fraîche date, Karl Haushofer, militaire et bon géographe (spécialiste du Japon) qui, devenu général, est nommé professeur à l’université de Munich. En 1924, Haushofer lance Zeitschrift für Geopolitik, « Cahier pour la Geopolitik », qui devient entre les deux guerres la grande revue de géopolitique ouverte aux géographes de nombreux pays (dont l’URSS) dont les dirigeants se prononcent plus ou moins explicitement pour la « révision » du traité de Versailles. Haushofer par l’intermédiaire de son compagnon de guerre, Rudolf Hess, sera bientôt en contact avec les nazis qui proclameront la « Geopolitik science allemande » par excellence. Quasiment tous les géographes universitaires allemands, y compris les spécialistes de géographie physique, se mettront à la géopolitique pour donner une forme « scientifique » aux revendications du IIIe Reich. C’étaient celles qu’auparavant la Ligue pangermaniste avait formulées sur des territoires européens où se trouvaient alors des minorités germaniques plus ou moins nombreuses. C’était le cas des pays slaves où, depuis le Moyen Âge, des Allemands ont été appelés notamment pour ouvrir des mines ou construire des villes.

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Pendant cette période où l’école géographique allemande se consacre à la géopolitique, que font les géographes universitaires français ? Avant même qu’ils aient eu le temps de constater les dérives de la géopolitique allemande, ils se détournent, radicalement mais sans le dire explicitement, de la prise en compte des phénomènes politiques. Certes, il m’a longtemps semblé que c’était une ancienne tradition de l’école géographique française. Mais la publication en 2010 d’un intéressant ouvrage d’Olivier Lowczyk [1][1] O. Lowczyk (2010), La Fabrique de la Paix, Du comité... sur le Comité d’études à la conférence de la paix montre que la participation des géographes universitaires français y a été très importante de 1917 à fin 1918. Leur chef de file est incontestablement Emmanuel de Martonne, professeur à la Sorbonne et gendre de Vidal de La Blache, « père de l’école géographique française ». Mais d’autres géographes (notamment Albert Demangeon, Georges Chabot, Augustin Bernard...) participent à ce Comité qui a accumulé 59 mémoires, soit 1 500 pages. Il avait été constitué par deux Premiers ministres, Aristide Briand puis Georges Clemenceau, qui ont donné à de Martonne un rôle majeur pour la préparation du traité de Versailles, mais aussi des traités de Saint-Germain, de Trianon et de Sèvres avec les autres puissances alliées de l’Allemagne. De Martonne avait le soutien de géographes américains proches du président Wilson et il connaissait bien l’Europe centrale (notamment la Roumanie où il avait fait sa thèse) et les Balkans tout en étant devenu grand spécialiste de géographie physique (son célèbre Traité de géographie physique maintes fois réédité date de 1908). C’est de Martonne qui décide des nouvelles frontières de la Roumanie au détriment de la Hongrie et c’est lui qui trace, pour la Pologne, le fameux « corridor de Dantzig ».

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Or, après avoir joué ce rôle prestigieux, de Martonne va non seulement cesser de s’intéresser aux questions de frontières, mais il va rapidement s’opposer à ce que les géographes les prennent en considération. J’ai eu, sur cette question, le témoignage inopiné de Fernand Braudel. Alors que nous discutions des rapports entre ses « différents temps de l’histoire » et ma conception des différents niveaux d’analyse spatiale auxquels il se réfère lui aussi implicitement – ce dont je lui faisais compliments –, il me déclara qu’en fait il avait voulu être géographe et qu’après avoir été reçu en 1923 à l’agrégation d’histoire-géographie, il était allé voir Emmanuel de Martonne pour lui proposer un sujet de thèse et lui demander de bien vouloir la diriger. « Sur quelle question, mon jeune ami ? » – « Sur les frontières de la Lorraine » (question compliquée, encore actuelle au début du XXe siècle et Braudel est originaire de cette région). Et de Martonne de trancher : « Ce n’est pas de la géographie ! Au revoir monsieur. » Après cette rebuffade, Braudel déconfit s’orienta donc vers une thèse d’histoire.

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Non seulement de Martonne usa de son influence pour dissuader ses collègues et leurs futurs disciples de mener des recherches sur les questions de frontières et d’y consacrer un enseignement, mais je pense qu’il joua un rôle important dans l’escamotage par la corporation des géographes du dernier livre de Vidal de La Blache, La France de l’Est (Lorraine-Alsace) publié en 1917, un an avant la mort de son auteur. J’ai, comme bien d’autres, longtemps ignoré ce livre, dont il n’était pas fait mention dans les ouvrages consacrés à Vidal, pourtant « père de l’école géographique française ». Même la fiche désignant ce livre ne se trouvait pas dans le fichier de la bibliothèque de l’Institut de géographie à Paris. C’est seulement en 1980 que j’en ai eu connaissance (mis avec d’autres au rebut dans la cave de cet Institut) par une référence d’un géographe américain qui désignait Vidal de La Blache comme « grand spécialiste de géographie politique ». Ce livre, que les notables de la corporation des géographes ont décidé de passer sous silence, est en vérité une très intéressante et très moderne analyse de géographie politique, et, à mon avis, de géopolitique, sur des territoires disputés entre l’Allemagne et la France.

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Je pense que Vidal a écrit ce livre à destination du président Wilson qui estimait qu’en cas de victoire des Alliés il fallait procéder à un référendum pour connaître l’avis des populations alsaciennes et lorraines, pour une grande part germanophones. Vidal explique en revanche que celles-ci (ou du moins leurs ancêtres) avaient joué un rôle important dans la Révolution française pour la défense de la nation France. J’ai pu faire rééditer ce livre en 1994 aux éditions La Découverte avec une préface, mais la corporation des géographes universitaires n’y a malheureusement pas prêté grande attention, tant son indifférence à l’égard des questions politiques y a été entretenue depuis l’oukaze de de Martonne.

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En fait, pourquoi l’a-t-il prononcé, après avoir eu un rôle aussi notable dans la préparation de la conférence de la paix ? Lowczyk laisse entendre que de Martonne aurait mal supporté à Versailles la morgue de ces Messieurs du « Quai » (d’Orsay) et le fait que nombre des tracés de frontières préconisés par les géographes du Comité d’études, en fonction des intérêts de la diplomatie française, aient été récusés par les Alliés. Toujours est-il que le témoignage, cinquante ans plus tard, de Fernand Braudel permet d’affirmer que de Martonne a récusé, sans le formuler par écrit, la légitimité « scientifique » (ou du moins universitaire) des études de géographie politique (disons, aujourd’hui, de géopolitique). Cela disqualifiait implicitement tout d’abord le livre de Vidal de La Blache, sur lequel le jeune Braudel, dans le cas de la Lorraine, souhaitait justement faire porter une recherche plus approfondie. N’a-t-on pas dit alors que le problème de la « France de l’Est » était désormais dépassé puisque le traité de Versailles avait restitué à la France l’Alsace et la Lorraine ?

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Les géographes français se sont donc détournés de toute question de ce genre, alors qu’en Allemagne, avant même l’arrivée au pouvoir de Hitler et avant même que la « révision » du traité de Versailles soit réclamée, les revendications sur l’Alsace étaient relancées. Seul Jacques Ancel, dans un livre trop sobrement intitulé Géopolitique (1936), prend position contre les « faux-semblants de la science allemande [qui] fournit ses armes à l’hitlérisme », et contre « la Geopolitik de ces professeurs allemands auxquels l’hitlérisme pangermanique a emprunté sa raison et son “vocabulaire” ». Mais l’argumentation d’Ancel n’est pas très efficace. En 1938, il écrit une Géographie des frontières, mais il n’est guère suivi, sans doute aussi du fait de l’antisémitisme qui rôde dans les milieux universitaires.

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En Allemagne, la Geopolitik bat alors son plein, les géographes hongrois, autrichiens, soviétiques s’y intéressent, la campagne révisionniste se développe. Karl Haushofer se réclame de Mackinder pour suggérer une alliance entre le Reich et l’Union soviétique. Il est considéré comme l’instigateur du Pacte germano-soviétique de 1939, mais il proteste contre l’attaque lancée en juin 1941 contre l’Union soviétique, ce qui lui vaut d’être arrêté, alors que Zeischrift für Geopolitik cesse de paraître. Haushofer se suicide en 1946, bien qu’après enquête il ait été disculpé par les Américains d’avoir été un animateur nazi.

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Les nazis, au nom de la Geopolitik et du darwinisme, ont procédé, dans les territoires qu’ils ont envahis, non seulement à l’extermination des Juifs mais aussi à celle d’un grand nombre de Slaves pour épurer des territoires où vivaient autrefois des peuples germaniques. Non seulement le mot géopolitique est désormais abhorré, mais les mesures de dénazification prises par les Alliés ont réduit au minimum la part de la géographie et de l’histoire dans les programmes de l’enseignement secondaire et dans les universités, avec l’argument que cela avait favorisé le nazisme. La grande école géographique allemande est démantelée.

L’importance singulière de l’idée géopolitique en France depuis les années 1980

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En France, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mot géopolitique est devenu un tabou (comme dans les autres pays européens), même si auparavant il n’était guère employé par les géographes et les historiens. À cette époque, la géographie se porte bien. En effet, dans les lycées et les collèges, en raison de l’accroissement du nombre des élèves, le nombre des enseignants de ces deux disciplines associées (avec une prépondérance de l’histoire en raison de son évidente fonction politique) est à la hausse. Après 1968, le soudain accroissement du nombre des étudiants a entraîné celui des universitaires et notamment des géographes chargés de la formation des enseignants du secondaire. L’école géographique française a connu un net essor quantitatif des enseignants chercheurs et la multiplication de ses productions scientifiques, notamment dans le domaine de la géomorphologie et de la géographie humaine. Cette dernière, sous l’influence de Pierre George, a enfin pris en compte des domaines tels que les villes, les diverses industries, les structures sociales, qui dans la première moitié du XXe siècle n’avaient pas été jugés dignes d’intérêt scientifique au plan universitaire. Il se trouve que j’ai été un des tout premiers géographes (sinon le premier), suivi bientôt par quelques autres, à se soucier de la « question des pays sous-développés », il n’était alors évidemment toujours pas question de géopolitique. Si, à cette époque, l’influence du marxisme fut forte dans de nombreux secteurs des sciences humaines, elle ne le fut pas autant en géographie, en dépit du nombre des géographes plus ou moins communistes (ils ignorent pour la plupart que depuis 1941 la géographie humaine est interdite en URSS et dans d’autres pays socialistes en raison de ses connexions avec la Geopolitik allemande qui avait auparavant intéressé Staline). Les géographes universitaires français, y compris ceux de gauche, évitent d’aborder les questions politiques au point de persister à ignorer l’œuvre énorme d’Élisée Reclus (1830-1905), sous prétexte que ce n’était pas un universitaire et surtout qu’il était anarchiste et avait été adversaire de Marx dans la IIe Internationale.

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Or, pour des raisons qui vont être évoquées brièvement, il se trouve que depuis une vingtaine d’années le mot géopolitique est de plus en plus utilisé en France dans l’opinion, qu’elle soit de droite ou de gauche, dans les médias comme dans l’édition. L’équivalent n’existe pas pour le moment ni en Europe, ni en Amérique du Nord. Au plan scientifique et universitaire, une école française de géopolitique, formée à l’initiative de géographes très critiques à l’encontre de la Geopolitik allemande, est en développement rapide, après plusieurs décennies de gestation dans une revue de géographie et de géopolitique, Hérodote (depuis 1976), qui est encore, semble-t-il, un cas unique au monde. Centre de formation et de recherches, l’Institut français de géopolitique, créé en 2002 par Béatrice Giblin, a fait soutenir, ces dix dernières années, une petite centaine de thèses de doctorat. Chacune de celles-ci analyse de façon précise un cas géopolitique, c’est-à-dire un territoire, une région de plus ou moins grande taille, où se déroule, par des violences ou par la guerre, une rivalité de différents pouvoirs.

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Comment expliquer cet essor de la réflexion géopolitique en France ? Il faut tout d’abord écarter l’idée que cette nation, la France, aurait de nos jours d’importantes revendications territoriales. Certes, celle-ci a connu depuis la Seconde Guerre un très grave problème : la guerre d’Algérie (1954-1962) que l’on peut maintenant logiquement appeler géopolitique, mais à l’époque ce terme n’était toujours pas utilisé. Aujourd’hui encore, l’adjectif géopolitique n’est guère employé pour désigner rétrospectivement ce conflit qui faillit presque provoquer une guerre civile entre Français.

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Je pense que, pour expliquer le succès croissant depuis trente ans de la géopolitique en France, il faut tout d’abord tenir compte auparavant des conséquences universitaires des « événements de mai 1968 », la révolte des étudiants, les Parisiens principalement. Ceux-ci, dont le nombre venait brusquement d’être multiplié par trois (c’était l’effet du baby-boom des lendemains de la guerre) dans des universités devenues trop petites, récusent alors bruyamment des enseignements restés traditionnels et « contestent » les valeurs de la société. Dès l’automne 1968, une université « expérimentale » fut créée en hâte, tout près de Paris, dans le bois de Vincennes. Elle devint bientôt célèbre, fut souvent un objet de scandale, mais elle eut une notable influence dans la vie intellectuelle durant plusieurs décennies.

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S’y retrouvèrent, les premières années, un grand nombre d’étudiants contestataires. Des enseignants volontaires y furent nommés, avec notamment des philosophes qui n’étaient pas encore célèbres, Michel Foucault, Gilles Deleuze, François Châtelet... Je fis partie des géographes. Dans mes premiers cours, les étudiants étaient surtout des « historiens » car ils devaient aussi faire de la géographie pour pouvoir devenir professeur d’« histoire et géo ». Certains d’entre eux proclamèrent qu’ils ne voulaient plus faire de la géographie, car « c’était une discipline réactionnaire » (adjectif alors fort à la mode).

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Je concédai qu’ils n’avaient pas tout à fait tort, puisque effectivement les cours de géo passaient traditionnellement sous silence tous les problèmes politiques alors que l’histoire en faisait le plus grand cas. Mais j’ajoutai aussitôt que le plus grand des géographes français, Élisée Reclus, accorda, dans son œuvre gigantesque (notamment les dix-neuf gros volumes de sa Géographie universelle), une très grande importance aux problèmes politiques. Il les envisageait de façon d’autant plus intéressante et originale qu’il était anarchiste, ami de Bakounine et de Kropotkine. Il avait été condamné à mort après la Commune de Paris, gracié grâce à une pétition de savants étrangers, mais condamné à l’exil. Il réalisa une œuvre qui eut pourtant en France un grand succès d’édition (les volumes de sa Géographie universelle étaient vendus en petits fascicules que l’éditeur se chargeait ensuite de relier). Mais, par la suite, les géographes universitaires passèrent sous silence l’œuvre de Reclus discréditée par Vidal de La Blache et ses successeurs, d’abord parce qu’il n’était pas universitaire et surtout parce qu’il traitait des questions politiques.

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Mon panégyrique de Reclus et d’une vraie géographie impressionna les étudiants bien plus que je m’y attendais, au point que certains, qui avaient déjà mené des études d’histoire, décidèrent en 1970 de devenir géographes. Ce fut notamment le cas de Béatrice Giblin. Quatre ou cinq ans plus tard, plusieurs soutinrent des mémoires de recherche et certains passèrent l’agrégation. Le petit groupe que nous formions est le point de départ en 1976 de la revue Hérodote que le célèbre éditeur d’extrême gauche François Maspero décida de publier, avec comme sous-titre « stratégies-géographies-idéologies », l’œuvre d’Hérodote étant la preuve initiale des fonctions stratégiques du raisonnement géographique. La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, c’est le titre du petit livre que je publiai la même année aux éditions Maspero. Chez les géographes universitaires, ce fut un beau scandale ! En revanche les professeurs d’histoire et géo furent intéressés comme un large public en dépit, ou peut-être à cause, des souvenirs scolaires fastidieux qu’ils avaient de la géographie. Tout cela suscita l’attention de nombreux journalistes et cette géographie, comme je l’affirmais, leur apparut comme un moyen de mieux comprendre sur le terrain les conflits dont ils avaient à rendre compte dans leur journal.

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Mais dans La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, comme dans les premiers numéros d’Hérodote, le mot géopolitique ne figure pas, non par prudence mais parce que nous n’en avions pas encore fait la critique efficace. Il apparaît dans la revue en 1982. C’est en 1979, en France, que le terme réapparaît, fortuitement en apparence dans le contexte d’une très surprenante actualité internationale.

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Fin 1978, l’opinion, qui, depuis des années, avait suivi dans la presse la « guerre du Vietnam », fut subitement frappée d’étonnement par le conflit qui venait d’éclater, pour des raisons territoriales, entre deux États communistes voisins, le Vietnam et le Cambodge. Ils étaient pourtant alliés depuis quinze ans contre l’impérialisme américain et l’on pensait d’ailleurs comme une règle générale des « relations internationales » que deux États communistes ne pouvaient se faire la guerre et moins encore pour un vieux litige frontalier. Or les Khmers rouges l’exacerbèrent dès leur victoire en 1975. L’enjeu était d’évidence le grand delta du Mékong, peuplé de Khmers et de Vietnamiens. Alors que l’armée vietnamienne envahissait le Cambodge, le directeur du Monde, André Fontaine (né en 1921 et auteur de plusieurs ouvrages estimés sur la « guerre froide »), fit part de son indignation dans un éditorial scandalisé qui se terminait par « C’est de la géopolitique ! » (sous-entendu comme celle des nazis).

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De jeunes journalistes qui ignoraient l’histoire du mot géopolitique l’utilisèrent innocemment, sans être rappelés à l’ordre, à l’occasion d’autres événements surprenants. En effet, peu après, dans cette même année 1979, quatre événements spectaculaires furent dans la presse française qualifiés de géopolitiques : d’abord la guerre Vietnam-Cambodge ; puis, au printemps, la guerre entre la Chine communiste alliée des Khmers rouges et le Vietnam allié de l’URSS, conflit qui tourna court après avoir fait craindre le pire ; en mai, la révolution khomeiniste en Iran qui provoqua le départ précipité des Américains ; enfin, en Afghanistan, l’invasion des forces soviétiques. Ajoutons, en septembre 1980, le début de la guerre entre l’Irak et l’Iran, guerre qui devait durer huit ans...

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Dans les journaux français de rayonnement national, l’intérêt des lecteurs pour les articles qui faisaient référence à la géopolitique s’explique par une argumentation nouvelle. Celle-ci se référait à des informations que les journalistes avaient trouvées auprès de géographes, telles que la prise en compte des données naturelles dans des territoires disputés (comme pour le delta du Mékong) ou le tracé de très vieilles frontières.

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En 1982, Hérodote prend comme sous-titre « revue de géographie et de géopolitique ». C’est surtout à partir des années 1990 que les utilisations du mot géopolitique (utilisé le plus souvent comme adjectif : un problème géopolitique, une question géopolitique) se multiplieront dans les journaux que l’on lit dans les milieux cultivés, notamment parmi les lecteurs de livres d’histoire. Les hommes politiques ont été plus timides, sans doute par crainte d’être accusés de reprendre un terme qui évoquait le nazisme, ce qui est d’ailleurs encore largement ignoré. Le succès de la géopolitique, voire une sorte de mode de la géopolitique que dénoncent certains, suscite de multiples initiatives médiatiques, sans le moindre contact avec Hérodote. En 1991 a débuté l’essor d’un Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) lancé par un politologue entreprenant. Les spécialistes français de « relations internationales », ceux du Centre d’études des relations internationales, le CERI créé en 1952 à Sciences Po, ou ceux de l’Institut français des relations internationales, l’IFRI (créé en 1973 à l’initiative du Quai d’Orsay), s’en tiennent aux souvenirs fastidieux qu’ils gardent de la géographie scolaire et boudent encore la géopolitique, pour ne pas s’écarter des milieux anglo-saxons où on l’ignore encore complètement et où l’on préfère parler de « relations internationales » tout en y réduisant à des banalités le rôle de la géographie.

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Depuis une vingtaine d’années se multiplie en France le nombre de ceux qui se nomment géopolitologues ou géopoliticiens, termes qui m’évoquent les politiciens (parfois « véreux ») ou les astrologues que les rois consultaient avant de partir en guerre. Pour ma part, je suis et reste géographe, ce dont je suis très fier, et spécialiste de géopolitique. Alors qu’en France le terme de géopolitique suscite depuis les années 1980-1990 un intérêt croissant, du moins dans les milieux cultivés et parmi les citoyens qui se soucient de ce qui se passe dans l’ensemble du monde, le petit groupe d’Hérodote a mené durant des années, en dépit de l’hostilité de la corporation des géographes universitaires, un important travail de formation de jeunes chercheurs et de réflexion, concernant l’évolution de la géographie notamment dans ses rapports avec l’histoire.

Les outils du raisonnement géographique

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La plupart des géographes et notamment ceux qui se veulent les plus modernes, sinon même postmodernes, continuent de négliger la question : qu’est-ce que la géographie ? Et à quoi sert-elle ? Dans Les Mots de la géographie (1992), Roger Brunet définit celle-ci en disant qu’elle « a pour objet la connaissance de cette œuvre humaine qu’est la production et l’organisation de l’espace ». Une telle conception fait disparaître la géographie physique et l’on peut se demander si, contrairement à ce qu’a dit le sociologue Henri Lefebvre, les hommes peuvent véritablement produire de l’espace, sinon dans les villes par les constructions en hauteur. Quant à Jacques Lévy et Michel Lussault, dans leur Dictionnaire de la géographie (2003), ils se bornent à écrire, en évacuant plus encore les données naturelles : « Géographie : science qui a pour objet l’espace des sociétés, la dimension spatiale du social. »

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Je pense pour ma part que la géographie combine de façon efficace ces différentes façons de voir les choses, une gamme d’outils qui servent à penser les complexités de l’espace terrestre, à différents niveaux d’analyse spatiale et dans leurs interactions (du local au national, au planétaire et réciproquement) en tenant compte des configurations cartographiques précises et des intersections de multiples ensembles spatiaux de différents ordres de grandeur, qu’il s’agisse de données hydrographiques (l’eau douce devient rare), géologiques (qu’il faut de moins en moins négliger ne serait-ce qu’en raison de la localisation des gisements de pétrole et de gaz), de phénomènes climatiques ou d’ensembles écologiques (grandes endémies), d’ensembles de populations différentes, de structures économiques et sociales, d’ensembles politiques spatialement délimités par des frontières plus ou moins anciennes qu’il s’agisse de celles d’États-nations ou d’autres héritages historiques et notamment d’ensembles religieux ou linguistiques.

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Ma définition de la géopolitique est plus brève et il importe de prendre au sens fort le mot géopolitique. Lorsqu’il est question de géopolitique dans la presse, et c’est le cas de plus en plus souvent, il s’agit de rapports entre des forces politiques précisément localisées, qu’elles soient officielles ou clandestines : luttes sanglantes entre groupes ethniques ou factions religieuses, guerres entre nations, lutte d’un peuple pour son indépendance, menaces de conflits entre grands États. Par géopolitique, au sens fondateur du terme, j’entends des rivalités de pouvoirs sur du territoire qu’il soit de grande ou de petite dimension, y compris au sein des agglomérations urbaines. Le territoire géographique est essentiel en géopolitique mais il ne s’agit pas seulement du territoire en tant que tel, avec son étendue, ses formes de relief et ses ressources, mais aussi des hommes et des femmes qui y vivent et des pouvoirs qu’ils acceptent et ceux qu’ils combattent, en raison de l’histoire qu’ils se racontent à tort et à raison, de leurs craintes et des représentations qu’ils se font d’un passé plus ou moins lointain et de l’avenir plus ou moins proche.

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Il n’est pas inutile de préciser quelques-uns des termes qui ont grande importance dans le raisonnement géographique. C’est ce que j’ai fait notamment dans le dictionnaire de géographie que j’ai publié en 2003 chez Armand Colin sous le titre De la géopolitique aux paysages.

Ensemble spatial, intersection d’ensembles spatiaux

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Cette façon de voir les choses m’est venue de la « théorie des ensembles » chère aux mathématiciens. Mais alors que ceux-ci, pour en faciliter l’apprentissage, commencent à représenter des ensembles élémentaires en intersections par des « patates » schématiques limitées par des ellipses de couleurs différentes, c’est en revanche la taille et le contour cartographique précis de chaque ensemble spatial (y compris de type archipel) que les géographes doivent prendre en considération. Mais qu’est-ce qu’un ensemble spatial ? Il en est évidemment de toute sorte, que l’on peut classer en différents types.

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Il s’agit tout d’abord des multiples objets géographiques, par exemple les îles grandes ou petites comme les continents que l’on peut voir de « nos yeux » désormais sur les photographies et les images prises de satellites. Il s’agit aussi du territoire des États tels qu’ils sont délimités par des frontières que, depuis des siècles, l’on a représentées sur les cartes avec une précision croissante. Ce sont des ensembles spatiaux bien connus dont on trace tout d’abord les contours de chacun d’eux, ses rivages et ses frontières, avant d’en apprécier les dimensions relativement à d’autres. Les réseaux, qu’ils soient hydrographiques, routiers ou ferroviaires, sont aussi à considérer comme des ensembles.

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Il y a aussi un grand nombre d’autres ensembles spatiaux qui sont moins évidents. Ils ont été tracés sur des cartes au fur et à mesure des progrès de chacune des disciplines scientifiques. Ainsi, les géologues ont tracé sur chacune de leurs cartes un très grand nombre d’ensembles spatiaux en fonction de la plus ou moins grande ancienneté des terrains qui affleurent sur telle portion de l’espace terrestre ; les climatologues tracent sur des cartes les contours de tel ou tel ensemble climatique, par exemple ceux des zones de forte pluviosité sur le globe, ceux de celles qui sont soumises aux typhons, etc. Les démographes tracent sur les cartes des aires (c’est-à-dire des ensembles) de plus ou moins fortes densités de population et les linguistes indiquent les limites approximatives de tel ou tel ensemble linguistique, etc. En somme, il y a autant de catégories d’ensembles spatiaux qu’il y a de sciences qui représentent leurs résultats sur des cartes. Chacune définit des ensembles et divers niveaux de sous-ensembles dans le but de tracer sur des cartes, après calculs statistiques ou minutieuses observations de terrain, les contours de chacun d’eux.

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Un ensemble spatial n’est pas nécessairement d’un seul tenant et il y a des ensembles-archipels : un archipel est un ensemble et les îles qui le forment sont évidemment des sous-ensembles. On peut regrouper par la pensée en un ensemble spatial des objets pourtant disséminés à la surface du globe parce qu’on leur reconnaît une caractéristique commune. Ainsi l’ensemble des volcans qui s’étend pour une part en un grand « cercle de feu » tout autour de l’océan Pacifique ; autre exemple d’ensemble-archipel : celui des pays et des îles où l’on parle français.

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Les géographes, parce qu’ils se soucient autant de climat et de géologie que de peuplement, de frontières et de langues, prennent en compte toutes ces cartes, qu’elles soient géologiques, climatiques, démographiques, linguistiques ; chacune d’elles représentant toute une série d’ensembles (et de sous-ensembles).

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Sont aussi tracés des ensembles aux contours plus ou moins flous, voire erronés, par manque d’informations précises ou par volonté de tromper l’opinion. On peut aussi inventer pour se distraire ou par duplicité des ensembles imaginaires des représentations spatiales plus ou moins illusoires ou absurdes. Mais, si elles n’ont rien de scientifique, elles peuvent parfois avoir une fonction mobilisatrice.

Des ensembles spatiaux de tailles très différentes et dont les configurations s’entrecroisent et se superposent

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D’évidence, la plupart des contours d’ensembles spatiaux ne correspondent pas les uns aux autres et ils sont de tailles très différentes. Les ensembles géologiques ne correspondent pas aux ensembles climatiques ni aux ensembles linguistiques. Cela ne gêne ni le géologue, ni le climatologue, ni le linguiste qui se réfèrent chacun à une seule catégorie d’ensembles. Mais cela aurait dû être considéré par les géographes comme un problème essentiel. Or ils l’ont dans la plupart des cas passé sous silence, par commodité pédagogique (lorsqu’on traite d’une région, on préfère lui « donner » une limite simple), en éludant ainsi plus ou moins inconsciemment ce qui fait en vérité la raison d’être et la difficulté du raisonnement géographique. En effet, pour un même pays ou une même portion de l’espace terrestre, les contours cartographiques de la plupart des divers ensembles spatiaux (géologiques, hydrographiques, climatiques, politiques, économiques, démographiques, médicaux, etc.) sont très différents les uns des autres. Tous ces ensembles spatiaux s’enchevêtrent ; ils forment, pour reprendre l’expression des mathématiciens, toute une série d’intersections, ce qui traduit la complexité des interactions entre les différents phénomènes qu’ils représentent. La « Nature », du moins telle qu’elle se manifeste à la surface du globe, n’est pas simple. Elle ne relève pas d’un seul et même « ordre » : les grands ensembles géologiques et les grands ensembles climatiques s’entrecroisent. Quant à l’humanité, elle est encore plus compliquée et les ensembles économiques et religieux, politiques et linguistiques forment sur la carte du monde ou d’un même pays de nombreuses intersections. La géographie combine des connaissances produites par de multiples sciences de plus en plus spécialisées, qui chacune établissent leurs propres cartes. Elle est donc, du point de vue épistémologique, non pas une science à proprement parler, mais, au sens qu’a donné Michel Foucault, un savoir scientifique qui combine des connaissances produites par d’autres sciences ou autres savoirs (comme l’histoire).

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Cette caractéristique géographique essentielle, l’enchevêtrement des ensembles spatiaux, a été escamotée par la corporation des géographes, peut-être par souci de commodité pédagogique, la plupart d’entre eux étant enseignants ou formateurs d’enseignants. Ils ont en revanche fortement attiré l’attention sur le cas d’îles de relativement petites dimensions, des pays ou des régions, bref sur des cas assez rares en vérité où les configurations de divers ensembles spatiaux coïncident les unes aux autres.

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Pourtant il est assez simple et stimulant de montrer même à de jeunes élèves ou à un public « non averti » – exemple bien connu – que le grand ensemble de montagnes nord-sud qui longe la façade occidentale du continent américain (de l’Alaska jusqu’aux Andes) est en intersection avec les quatre ou cinq zones climatiques qui se disposent d’ouest en est, des pôles à l’équateur selon les latitudes, ce qui donne des paysages et des conditions de vie très différentes.

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Dès lors qu’il est question d’action et de mouvement, il est indispensable de tenir compte de la complexité de la surface terrestre et plus encore de celle des sociétés humaines et, pour cela, il faut porter grande attention, sous peine de graves déboires, à l’enchevêtrement des ensembles spatiaux, chacun d’eux rendant compte de la localisation d’un des éléments constitutifs de la réalité. Cet enchevêtrement n’est pas seulement fonction des différentes catégories scientifiques d’ensembles (géologiques, climatiques, démographiques, culturels, linguistiques etc., différences « qualitatives » en quelque sorte). Il faut aussi tenir compte des dimensions très différentes de ces ensembles spatiaux : certains sont de dimensions planétaires alors que d’autres sont beaucoup plus petits, mais ils peuvent être localement très importants.

Le classement des ensembles spatiaux selon les ordres de grandeur

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On peut classer les ensembles en différents ordres de grandeur (de la dizaine de milliers de kilomètres au kilomètre ou à la centaine de mètres) et on peut considérer qu’à chacun de ces ordres de grandeur correspond un des niveaux de l’analyse spatiale, c’est-à-dire un des niveaux d’observation de ce que l’on appelle la réalité.

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C’est à chacun de ces niveaux qu’il faut examiner les divers ensembles spatiaux du même ordre de grandeur et leurs intersections, mais il faut aussi tenir compte, et plus encore du fait de la mondialisation croissante, des interactions de plus en plus nombreuses et rapides entre les situations locales et des changements de niveau planétaire.

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On peut ainsi construire une représentation de l’espace terrestre comme s’il était « feuilleté », en raison de la superposition par ordre de grandeur de différents plans où s’enchevêtrent un certain nombre d’ensemble spatiaux, chacun de ces plans correspondant à un niveau d’analyse.

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On peut appeler diatope la superposition de différents plans, chacun étant représenté en perspective cavalière, de façon que chacun des plans puisse être commodément observable : le plan inférieur permet de montrer avec précision une situation locale de relativement petite dimension ; le plan supérieur – vision continentale ou même planétaire – montre des intersections d’ensembles de très grandes dimensions qui ont cependant rapport avec la situation locale envisagée au plan inférieur. Entre le haut et le bas du diatope, il y a des plans intermédiaires. Tout le problème du raisonnement géographique est celui de l’articulation des différents niveaux. Cette articulation peut se faire de haut en bas, mais aussi de bas en haut, et selon ce que l’on veut faire comprendre. Le plan « d’en bas » n’est évidemment pas à négliger, car c’est à ce niveau que se mène l’action, que se déroulent sur le terrain les rapports de forces. Mais c’est sur les plans intermédiaires que l’on peut choisir l’itinéraire le plus commode ou le moins dangereux. On peut prendre une comparaison avec les observations que peut faire un pilote d’avion qui arrive sur ce que l’on appelle en termes militaires un théâtre d’opérations. Lorsqu’il survole d’abord à haute altitude de grandes étendues, il peut voir mais de façon assez imprécise de relativement grands ensembles de relief, de grands fleuves, de grandes forêts, de très grandes villes. Lorsqu’il arrive sur son objectif, il va « piquer » pour en voir tous les détails et l’atteindre avec précision. Ensuite il va remonter rapidement pour éviter d’être atteint par la défense adverse, il va « zoomer ». Initialement, ce terme, qui est apparu dans les années 1950, vient d’une onomatopée imitant le bruit du moteur poussé à sa plus grande puissance pour remonter. De nos jours, zoomer vient d’une pratique photographique de rapprochement ou d’éloignement des plans, avec un objectif à focale variable.

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On peut très clairement définir les différents niveaux d’analyse spatiale, si l’on se réfère explicitement aux différents ordres de grandeur des multiples ensembles spatiaux que les géographes prennent en considération.

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Le premier niveau, par référence au 1er ordre de grandeur, est celui où l’on peut envisager les configurations d’ensembles qui se mesurent en dizaines de milliers de kilomètres (c’est le niveau planétaire) ; le deuxième niveau, celui où l’on envisage les intersections des ensembles qui se mesurent en milliers de kilomètres, soit le 2e ordre de grandeur ; le troisième niveau est celui où l’on observe les intersections des ensembles qui se mesurent en centaines de kilomètres, soit le 3e ordre de grandeur ; les ensembles qui se mesurent en dizaines de kilomètres relèvent du 4e ordre... et ceux qui se mesurent seulement en centaines de mètres relèvent du 6e ordre, etc.

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À chacun de ces niveaux, seuls certains phénomènes peuvent être observés alors que d’autres ne peuvent pas être clairement pris en considération – qu’ils soient trop grands pour que l’on puisse observer complètement leurs configurations, ou trop petits pour être observés précisément. Ces phénomènes relèvent d’autres niveaux d’analyse. Il faut donc combiner ou articuler différents niveaux d’analyse spatiale. Si toute observation d’une situation géographique implique que l’on se réfère principalement à un des niveaux d’analyse spatiale (la description de la Méditerranée par exemple relève principalement du deuxième ordre), il faut tenir compte de ce que l’on peut voir, de « ce qui se passe » à chacun des autres niveaux.

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C’est ce que certains géographes appellent le raisonnement multiscalaire ou raisonnement à différentes échelles. Mais ils le mettent rarement en œuvre dans l’analyse de la réalité. En effet, la notion d’échelle est extrêmement relative et elle fait l’objet de multiples confusions entre grande et petite échelle et surtout elle ne tient pas compte des très grandes différences de taille des ensembles dans la réalité.

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L’articulation de différents niveaux d’analyse est une expression de plus en plus utilisée en raison du développement des phénomènes de mondialisation. En se fondant sur la distinction selon les ordres de grandeur de différents niveaux, chacun d’eux étant porteur d’intersections d’ensembles spatiaux, il s’agit de voir comment des phénomènes d’envergure planétaire (1er ordre) se répercutent au niveau local (4e ordre) sur tel continent, dans tel pays. Inversement, il s’agit de voir comment des événements très localisés peuvent avoir de durables répercussions au niveau planétaire (c’est par exemple le cas des attentats du 11 septembre 2001 à New York).

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Prendre des cartes à des échelles différentes est un moyen de mieux comprendre un territoire : prendre une carte à plus grande échelle (donc qui couvre un territoire plus petit) que celle par laquelle on a commencé l’observation permet de découvrir des détails qui peuvent être fort importants ; et ensuite prendre une carte à plus petite échelle permet de replacer ce territoire par rapport à tout ce qui l’entoure. Lorsqu’on change d’échelle, on ne voit pas la même chose et on ne voit pas la réalité de la même façon. Le changement d’échelle correspond à la prise en compte de différents niveaux d’analyse spatiale. La carte est une représentation construite d’une partie de la réalité.

La prise en considération de représentations contradictoires, un outil majeur du raisonnement géopolitique

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Tout raisonnement géographique se base implicitement ou explicitement (très rarement explicitement car les géographes sont dans leur très grande majorité persuadés qu’ils rendent compte de la « réalité ») sur des représentations. On sait que le mot géographie signifie dessiner la Terre (graphein en grec signifie faire des entailles, d’où « graver des caractères », écrire, mais aussi dessiner). La carte est une représentation dessinée, à force d’observations et de calculs, d’une portion plus ou moins vaste de l’espace terrestre. Le mot géologien, qui est d’apparition bien plus récente (au XVIIIe siècle), est le discours sur la Terre (logos) et sur son histoire (d’abord, la Genèse, le Déluge), histoire qui est devenue de plus en plus précise grâce aux progrès de la paléontologie après les découvertes de Darwin sur l’évolution des espèces, et des fossiles qui permettent de dater les terrains sédimentaires et d’en tracer la carte des affleurements, pour trouver en profondeur les gisements, d’abord ceux du charbon, puis ceux du pétrole et du gaz.

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Les représentations sont l’outil majeur des sciences naturelles, des sciences humaines (cartes statistiques de la population), mais aussi du raisonnement géopolitique. En effet, les rivalités de pouvoirs sur du territoire se font entre des acteurs qui animent et dirigent des forces politiques qui chacune revendiquent tel territoire, en fonction de la représentation des droits historiques qu’elles prétendent avoir sur telle portion de territoire. La Nation, le Peuple sont des représentations politiques chargées de fortes valeurs et ce sont surtout des représentations qui sont géopolitiques car elles se réfèrent à du territoire, car il n’est pas de nation ni de peuple sans territoire.

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Ces représentations, plus ou moins contradictoires les unes des autres, ne sont pas « tombées du ciel ». Elles ont été produites, précisées (et parfois inventées) à une certaine époque, par ce que l’on peut grosso modo appeler des intellectuels liés à des dirigeants politiques. Il est particulièrement efficace de parvenir à retracer l’origine, les circonstances de l’apparition de ces représentations contradictoires, mais les intellectuels, les dirigeants qui sont porteurs de chacune d’elles sont assez hostiles à ce travail d’élucidation qui risque de les désacraliser en montrant leurs inexactitudes historiques, les intérêts particuliers ou partisans qui ont poussé au lancement de chacune d’elles. On pourrait dire que pour être objective, et peut-être efficace, l’histoire géopolitique d’un peuple ou d’une nation doit être construite par des chercheurs qui n’en font pas partie, car ils peuvent tenir compte des représentations plus ou moins fallacieuses de chacun des adversaires.

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La prise en considération de telles représentations marque la différence et la complémentarité entre le raisonnement géographique et le raisonnement géopolitique. L’école française de géopolitique tient grand compte de ces représentations contradictoires et c’est d’ailleurs ce que lui reprochent des géographes ou des historiens, lesquels affirment que scientifiquement on n’a pas le droit de prendre en compte des raisonnements inexacts ou même scandaleusement contraires aux « droits de l’homme ».

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L’école française de géopolitique estime que la prise en compte de représentations géopolitiques contradictoires, fussent-elles inexactes, est d’autant plus nécessaire que le procédé diabolique de la Geopolitk allemande a consisté à ne prendre en compte que des arguments « scientifiques » ou prétendus tels, et à passer sous silence les arguments qui n’étaient pas « scientifiques » en raison de leurs imprécisions ou de leurs contradictions ; ce fut notamment le cas des arguments évoqués par différents peuples slaves, qui avaient des intérêts plus ou moins contradictoires et qui à l’époque n’avaient guère d’historiens, alors que les Allemands en avaient depuis longtemps.

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La mise en œuvre du raisonnement géographique s’avère des plus utile dans de grandes polémiques géopolitiques qui se fondent chacune sur l’histoire et opposent le droit de peuples rivaux sur le même territoire. Pour montrer cela, j’ai choisi l’exemple de ce que l’on a d’abord appelé le conflit israélo-arabe et que l’on appelle de nos jours – la situation s’étant modifiée – le conflit israélo-palestinien. Il s’agit du conflit géopolitique le plus ancien, le plus célèbre au plan mondial, et qui est encore « chaud » et toujours dangereux. Les conflits géopolitiques du XXe siècle, ceux de la « guerre froide », comme celui de Cuba ou de la guerre du Vietnam, se sont apparemment éteints. Les conflits d’Irak, d’Iran ou d’Afghanistan sont beaucoup plus récents.

Israël-Palestine : raisonnements géographiques et géopolitiques

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Ce n’est pas tellement parce qu’en 2008 on a célébré, ou déploré, les soixante ans de la fondation de l’État d’Israël que j’ai choisi cet exemple pour montrer comment la prise en compte de données géographiques naturelles, qui sont généralement passées sous silence, peut beaucoup modifier les façons contradictoires dont les protagonistes se racontent chacun leur histoire. C’est, surtout, parce qu’il s’agit de territoires de bien petites dimensions (Israël : 400 kilomètres du nord au sud, et seulement une vingtaine dans sa partie la plus étroite ; la Cisjordanie : 150 km du nord au sud et 50 km d’est en ouest), et parce que le problème israélo-palestinien doit être aussi envisagé à d’autres niveaux d’analyse spatiale, compte tenu de l’évolution actuelle des rapports de forces internationaux.

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Il faudrait auparavant évoquer, ce que l’on fait le plus souvent, ce grand phénomène historique que fut, à partir du XIXe siècle, l’émigration des Juifs d’Europe centrale et orientale sous l’effet principalement de multiples persécutions. On peut esquisser un ensemble spatial de localisation de ces Juifs européens qui se trouvaient principalement en Pologne, dans les pays baltes, tout particulièrement en Lituanie, dans l’ouest de l’Empire russe (de la Lituanie à l’Ukraine), en Autriche, en Hongrie et en Allemagne. Dans cet ensemble vivait environ la moitié des Juifs que l’on peut évaluer dans l’ensemble du monde (l’autre moitié dans le monde arabe et en Turquie). À partir du XIXe siècle, pour échapper aux pogroms de plus en plus nombreux, mais aussi à la domination des rabbins, une grande partie des Juifs européens se dirigent vers la France et les États-Unis (on peut cartographier l’implantation des Juifs aux États-Unis, notamment à New York). D’autres refusaient de partir et décidaient d’agir en tant qu’acteurs politiques et ouvriers dans chacun des pays où ils vivaient et dont ils partageaient la culture. C’est l’origine du Bund, un syndicat révolutionnaire. Mais une petite partie des Juifs, surtout des intellectuels, libres-penseurs socialisants, mal vus des rabbins, et qui se dénommeront sionistes, décident de partir vers la contrée où se trouvait autrefois le pays des Hébreux avant qu’une grande partie d’entre eux en soit chassée (en 70 de notre ère) et devienne une diaspora. Ce mouvement historique qu’est le sionisme est évidemment considéré comme l’origine de l’actuel problème israélo-palestinien. Encore faut-il prêter attention à la localisation géographique du début de l’immigration sioniste.

À l’origine du conflit géopolitique, des données géographiques aujourd’hui oubliées

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Pour essayer d’y voir plus clair, on peut commencer par décrire le terrain, les formes du relief où il s’inscrit. Celles-ci sont très particulières, par la juxtaposition de trois longs ensembles spatiaux orientés nord-sud. En effet, un étroit, long et profond fossé d’effondrement, au fond duquel se trouvent la vallée du Jourdain et la mer Morte, tranche du nord au sud un ensemble de plateaux d’environ 1 000 m d’altitude qui, vers l’est, se prolongent vers le désert de Syrie et l’Arabie. Tout cela est bien connu, depuis la Bible et l’Histoire sainte.

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Mais, le plus souvent, on prête moins d’attention au rapport de ces plateaux avec la mer Méditerranée. Ce contact est une étroite plaine côtière et ce fut, dans l’Antiquité, le pays non pas des Hébreux, mais de leurs adversaires, les Philistins, d’où vient le nom de Palestine. Hérodote est semble-t-il le premier à l’avoir écrit, mais dans l’Empire arabe puis ottoman le mot Palestine n’est pas utilisé, car la contrée tout entière dépendait du gouvernorat de Damas.

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Cette plaine littorale, que traversent d’est en ouest de nombreux petits cours d’eau qui descendent des plateaux, devint plus ou moins marécageuse et paludéenne, comme bien d’autres plaines côtières méditerranéennes quand elles ne sont pas densément peuplées. Aussi, à cause du paludisme, cette plaine de Palestine au XIXe siècle était faiblement peuplée, hormis quelques villes anciennes sur des collines côtières (comme Jaffa ou Haïfa au pied du mont Carmel), où les moustiques étaient repoussés par les vents de la mer. En revanche, l’essentiel de la population arabe, qu’elle soit musulmane ou chrétienne, se trouvait alors surtout sur les plateaux. Ceux-ci portaient des villes situées comme Jérusalem sur des axes de circulation ouest-est (entre la côte, le désert syrien et la Mésopotamie) et de nombreux villages entourés de plantations d’oliviers. La plaine servait de pâturages aux troupeaux des plateaux, surtout en hiver, saison où les moustiques sont peu agressifs. Tout cela – cette géographie naturelle et historique – aura par la suite d’importantes conséquences géopolitiques.

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En effet, sans le vide relatif de cette plaine paludéenne, les Juifs, à la fin du XIXe siècle, n’auraient pas pu s’implanter en Palestine, car les premiers immigrants n’auraient pas pu trouver de terre à acheter si les régions côtières avaient été densément peuplées.

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Lorsque, dans la seconde moitié du XIXe siècle, bien loin de la Méditerranée, et en se référant à un autre niveau d’analyse, en Europe centrale, des Juifs, gagnés par l’idéologie géopolitique qu’est le sionisme, partirent, non comme bien d’autres vers les États-Unis ou la France, mais vers la Palestine pour s’y réimplanter, ils le firent avec l’accord des autorités de l’Empire ottoman. Et c’est surtout dans la plaine côtière et dans les couloirs de plaines qui mènent au lac de Tibériade qu’ils purent acheter des terres inoccupées à cause du paludisme. Ils subirent d’abord de très lourdes pertes car la quinine – isolée seulement en 1820 – ne commencera à être utilisée assez couramment qu’à la fin du XIXe. Du même coup, cela rendit bientôt les plaines intéressantes aussi pour les Arabes. Mais beaucoup de terres avaient déjà été vendues par les notables des villes ou les chefs de villages des plateaux aux colons juifs.

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Ce terme de colon leur fut attribué au sens étymologique du terme (en latin colere, cultiver) puisqu’ils étaient fiers de défricher et cultiver leurs champs de leurs mains (en Europe, pendant longtemps, les Juifs n’eurent pas le droit de posséder de la terre) et, poussés par un idéal socialiste, ils créent des villages coopératifs, les kibboutz. Il s’agit donc d’un phénomène très différent de la plupart des autres implantations coloniales, car ces premiers immigrants juifs ne sont pas dans une situation de domination politique et ils n’étaient pas soutenus par un État.

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Il en est tout autrement aujourd’hui des « colonies » juives qui sont depuis les années 1970 en Cisjordanie occupée et sont implantées par la force sur les terres de paysans arabes par des groupes de « colons », avec le soutien de l’armée et de l’appareil d’État israéliens. Là, il s’agit véritablement de conquête et d’oppression coloniales. Nous y reviendrons.

Intersections d’ensembles spatiaux, résultant surtout de rivalités géopolitiques

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On sait qu’après la disparition de l’Empire ottoman en 1918, du fait de sa défaite dans la Première Guerre mondiale, le Moyen-Orient passa surtout sous le contrôle des Britanniques. Leurs troupes avaient débarqué dès 1914 en Mésopotamie où elles avaient d’abord subi de graves revers. Ils vont tracer au Proche-Orient un grand nombre de frontières après discussions avec les Français qui réclament une part du gâteau. Ces frontières vont former intersections avec les principaux axes nord-sud du relief et l’orientation générale de la côte entre la Turquie et l’Égypte, car Français et Anglais veulent d’abord se partager ces « échelles du Levant ». Les dirigeants britanniques se basent à Jérusalem, et donnent le nom de Palestine (en souvenir d’Hérodote) aux étendues situées à l’ouest de la vallée du Jourdain, laissant les plateaux situés à l’est à la Jordanie, qui est alors surtout le domaine de tribus nomades. Au nord, la Palestine est limitée par les frontières du Liban et de la Syrie sous mandat français. Au sud, la Palestine, délimitée par les Anglais, ne comprend pas Gaza qui depuis des siècles dépend de l’Égypte et dont c’est depuis l’Antiquité la forteresse contre les invasions venant du nord.

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Le cas de Gaza devient aujourd’hui de plus en plus intéressant puisque, après le départ des Israéliens en 2005, les islamistes palestiniens du Hamas (filiale des Frères musulmans dont les bases sont en Égypte) sont depuis 2007 en conflit avec l’Autorité palestinienne qui cherche un accord avec Israël et à maintenir une certaine tradition de laïcité.

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La présence très ancienne de Gaza et d’un peuplement antique assez dense, celui des Philistins dans le sud de la plaine côtière, oblige à compliquer le schéma des trois ensembles spatiaux nord-sud par lequel nous avons débuté. Ceux-ci sont en effet recoupés par une limite climatique orientée ouest-est : la plus grande partie de la Palestine reçoit des précipitations supérieures à 500-600 mm par an (sauf dans le fossé du Jourdain), d’où des plaines littorales autrefois marécageuses. La région de Gaza ne reçoit que 400 mm par an, ce qui explique que la plaine aux alentours soit relativement sèche, donc non marécageuse et donc moins paludéenne. Plus au sud commence le désert.

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À noter que Gaza est resté sous contrôle égyptien jusqu’en 1967. Il passe alors sous occupation israélienne, mais le président Sadate, lors du traité de paix de 1979, préféra ne pas « récupérer » Gaza avec le Sinaï : en effet, nombre de Palestiniens venus se réfugier dans ce qui deviendra la fameuse « bande de Gaza » en 1948 sont hostiles au traité.

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Autres phénomènes géopolitiques que l’on peut schématiser en termes d’intersections d’ensembles : la localisation plus ou moins précaire, notamment à titre de réfugiés, de ceux que l’on appelle de nos jours les Palestiniens – mais qui furent longtemps seulement dénommés Arabes (de Palestine) – à l’intérieur de six États différents, le Liban, la Syrie, l’Égypte, surtout la Jordanie (où ils seraient plus de la moitié de la population), mais aussi Israël et le territoire de l’Autorité palestinienne (Cisjordanie et Gaza) internationalement reconnu en 1993 (accord d’Oslo) mais qui n’est pas encore un véritable État puisque son territoire est occupé par l’armée israélienne. On sait évidemment que tout cela est la conséquence des conquêtes israéliennes lors des guerres israélo-arabes de 1948 et de 1967. Mais pour un géographe soucieux de géopolitique – sinon pour un historien – il n’est pas inutile de se rappeler que leur issue aurait pu être tout autre.

 - FIGURE 1

DIATOPE DU CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN

Logiquement, les Israéliens auraient dû perdre leur première guerre

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À la fin des années 1930, les tensions étaient déjà grandes dans la plaine littorale non seulement entre Juifs et Arabes dont les effectifs s’accroissaient du fait de l’immigration et de l’accroissement naturel, mais aussi entre les Juifs et les autorités britanniques, celles-ci s’opposant de plus en plus à l’implantation de nouveaux colons juifs. Les Arabes palestiniens revendiquaient les terres de la plaine, d’autant que le paludisme avait disparu du fait des assainissements effectués par les kibboutz. Ceux-ci commencèrent aussi à se fortifier et à s’organiser militairement, d’autant qu’en 1936-1937 éclata la grande révolte palestinienne contre les Anglais et les Juifs. Les revendications d’indépendance des Arabes étaient menées par des Frères musulmans basés notamment à Gaza, qui, en contact avec des agents nazis, dénonçaient le sionisme.

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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les territoires sous mandat français ou britannique étant devenus indépendants, le problème des colonies juives se posa d’autant plus que des Juifs rescapés de la Shoah cherchaient à y venir en nombre croissant malgré le strict blocus des Anglais. Les Juifs ne sont alors que 380 000. Peu après sa création, l’ONU proposa un plan assez compliqué de partage de la Palestine, que les États arabes du Moyen-Orient refusèrent, et avant même la fin officielle du mandat britannique sur la Palestine, en mai 1948, les armées syrienne, jordanienne, libanaise, irakienne et égyptienne se lançaient à l’assaut des kibboutz et de quelques positions fortifiées israéliennes qui résistaient difficilement. La disproportion des effectifs et des matériels était telle que la défaite des Israéliens paraissait inéluctable.

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En juin 1948, l’armistice imposé par l’ONU permit à Israël, libéré du blocus anglais, d’acheter des armes légères à l’étranger et d’appeler à l’aide de nombreux volontaires. En juillet 1948, l’Égypte ayant violé le cessez-le-feu, l’armée israélienne put lancer une grande contre-offensive en profitant du manque de coordination des armées arabes et de l’inexpérience de la plupart d’entre elles. Il s’agissait, en effet, d’armées formées d’anciennes troupes coloniales mais qui n’avaient jamais fait la guerre contre une autre armée et qui n’avaient plus leurs anciens officiers européens (sauf la Légion arabe en Jordanie) pas encore vraiment remplacés ; des armées qui n’avaient pas de stratégie concertée, qui ne connaissaient pas le terrain mais qui étaient persuadées de ne faire qu’une bouchée de ces Juifs, dont on répétait alors qu’ils ne savaient pas de battre.

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En revanche, les Juifs, qui avaient l’avantage de la petitesse d’un théâtre d’opérations, étaient en quelque sorte des combattants d’élite, tous des volontaires, y compris les femmes, qui connaissaient bien leurs chefs – lesquels s’étaient préparés de longue date au combat – et fort bien le terrain puisqu’ils se battaient pour des champs qu’ils avaient défrichés et aménagés de leurs mains. Il en sera tout autrement dans les futures conquêtes d’Israël. Dès le 9 avril 1948, certaines unités spéciales juives, formées d’extrémistes adversaires du président Ben Gourion, commirent des massacres spectaculaires (à Deir Yassine notamment, 5 km à l’ouest de Jérusalem), pour faire fuir, dit-on, la population, mais surtout pour déclencher une vraie guerre. En effet, les habitants de plusieurs kibboutz avaient déjà été massacrés par des groupes arabes car la guerre civile avait commencé dès octobre 1947.

Les frontières officielles d’Israël, aux yeux mêmes des Juifs sont, en vérité, paradoxales

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Malgré leurs efforts, les forces israéliennes dans leur contre-attaque en 1948- 1949 ne purent escalader sous le feu de l’ennemi le rebord des plateaux qui dominent la plaine côtière, ni s’avancer malgré de lourdes pertes dans la vallée du Soreq, au-delà des faubourgs ouest de Jérusalem (900 m), en raison de la violence des tirs de la Légion arabe qui tenait les hauteurs de Latrun. Mais au nord, en Galilée où les plateaux sont plus bas et surtout séparés les uns des autres par de larges couloirs de plaines qui avaient été elles aussi marécageuses, les Israéliens à partir de leurs kibboutz purent s’emparer du lac de Tibériade, enjeu stratégique, puisque c’est la seule grande réserve d’eau douce de cette partie du Proche-Orient. Vers le sud, les combattants juifs, à partir de la plaine côtière, purent lancer un raid motorisé jusqu’au golfe d’Akaba, à travers le désert du Neguev où il n’y avait pas grand monde pour s’opposer à eux.

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À l’arrêt des combats, en 1949, la ligne de front correspond pour l’essentiel, d’une part, au rebord des plateaux de Cisjordanie que les soldats israéliens n’avaient pas pu escalader sous le feu de l’ennemi, d’autre part, aux faubourgs ouest de Jérusalem. Telle est, encore aujourd’hui, la frontière de l’État d’Israël telle qu’elle a été reconnue par l’ONU. Les Arabes palestiniens quittèrent la plaine côtière ou ils en furent chassés durant les combats. Certains – des chrétiens pour la plupart – se maintinrent au nord dans les collines de Galilée. Aujourd’hui, leurs descendants sont plus d’un million, soit environ un sixième de la population d’Israël. Ils sont citoyens israéliens (mais avec un statut différent des citoyens de confession juive : ils ne font pas de service militaire et ne peuvent s’engager dans l’armée). Le paradoxe est que les frontières d’Israël, les seules reconnues internationalement et celles qu’a reconnues en 1948 le gouvernement israélien, ne correspondent absolument pas au territoire antique d’Israël, mais à celui des Philistins, adversaires historiques des Hébreux.

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La guerre éclair des Six Jours (5-11 juin 1967), déclenchée par l’Égypte et la Syrie, et secondairement la Jordanie, mais remportée triomphalement par Tsahal, l’armée israélienne, grâce à son aviation et aux armes fournies en urgence par l’armée américaine, a eu, on le sait, de considérables conséquences. Jérusalem a été conquise, la Cisjordanie et Gaza où se trouvaient depuis 1948 de nombreux camps de réfugiés ont été occupés, ainsi que la grande péninsule du Sinaï et la rive est du canal de Suez. Non sans de durs combats contre les Syriens, les Israéliens s’empareront du Golan, ce gros bloc basaltique qui domine (2 814 m) la plaine où se trouve Damas, mais surtout la haute vallée du Jourdain d’où descend une grande partie des eaux qui alimentent le lac de Tibériade.

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Après une telle victoire, le gouvernement israélien, conformément à une résolution de l’ONU, s’est engagé à rendre (à l’exception de Jérusalem) les territoires que son armée venait d’occuper en échange de traités de paix reconnaissant la légitimité de l’État d’Israël. Ceci fut fait en 1979 avec l’Égypte (malgré sa soudaine attaque en 1973, guerre du Kippour) à qui la péninsule du Sinaï fut restituée. Un traité de paix fut aussi signé en 1994 avec le royaume de Jordanie qui ne demanda pas la restitution de la Cisjordanie pour la destiner au futur État palestinien. Israël a cependant annexé le Golan dont la Syrie exige toujours la restitution.

Grignotage et morcellement des « territoires occupés »

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Une des plus importantes conséquences géopolitiques de cette guerre des Six Jours est le grand changement qu’elle a opéré dans les représentations que, dans le monde, la plupart des juifs religieux se faisaient jusqu’alors de l’État d’Israël. Ils le considéraient comme plus ou moins contraire aux volontés de Dieu puisque seule la venue du Messie rétablirait le royaume d’Israël. Les sionistes étaient considérés comme des impies, athées ou libres-penseurs (ce qu’ils étaient d’ailleurs pour nombre d’entre eux).

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Les juifs religieux furent secoués par cette spectaculaire victoire de 1967 et ils convinrent que l’État d’Israël avait été vainqueur avec l’aide de Dieu. Dès lors, à leurs yeux, il fallait parachever ce triomphe et surtout reconquérir le véritable territoire d’Israël, Eretz Israël, tel qu’il est décrit très précisément dans la Bible, en tant que « Terre promise », c’est-à-dire pour l’essentiel les plateaux de Judée et de Samarie. Ce projet a attiré nombre d’immigrés venus notamment de France et des États-Unis, et qui pour beaucoup sont devenus des religieux.

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Les mouvements religieux, qui pratiquent un fort chantage électoral bien qu’ils soient minoritaires – 17% environ de la population –, obtiennent des gouvernements successifs l’autorisation officielle ou officieuse de créer en Cisjordanie occupée des colonies juives qui bénéficient de la protection de l’armée. D’importantes colonies continuent d’être implantées autour de Jérusalem-Est qui est encore de peuplement arabe, pour le couper complètement de la Cisjordanie où, par ailleurs, de véritables villes juives se développent. Pour un géographe, il est intéressant d’observer sur la carte les sites énumérés dans la Bible où s’implantent la plupart des colonies religieuses : ce sont généralement des sites stratégiques, points de passage entre deux reliefs, points d’eau, points d’observation, etc., ceux que la Bible, qui est un grand récit de batailles, a énumérés. Certains groupes ultrareligieux estiment qu’une fois tous ces lieux, ainsi sanctifiés, repris par les Juifs, alors viendra le Messie. De nombreux chrétiens évangéliques américains partagent activement cette idée.

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Une véritable stratégie de conquête progressive est mise en œuvre par le grignotage des terroirs villageois palestiniens, centaines de mètres par centaines de mètres, et par les moyens et les prétextes les plus divers. De surcroît, les villages sont coupés les uns des autres tout comme des villes par les autorités israéliennes qui tracent de nouvelles voies de circulation réservées par l’armée aux « colons » israéliens, la plupart d’entre eux allant travailler chaque jour en Israël.

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Tout cela rend de plus en plus illusoire un traité de paix qui restituerait un territoire à un État palestinien. C’est ce qu’affirment, non sans raison, les islamistes qui dirigent le Hamas et le Djihad islamique mais la politique du pire qu’ils mènent contre Israël fait le jeu de toutes les forces israéliennes hostiles à une solution négociée.

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Pour empêcher des terroristes « kamikazes » d’entrer en Israël pour y commettre des attentats, les autorités israéliennes construisent depuis 2001 une « barrière de sécurité », qui est autour de Jérusalem un haut mur formé de gros éléments de béton. En principe, son tracé devait suivre celui de la frontière officielle entre Israël et le territoire occupé de Cisjordanie : sur les cartes, c’est la « ligne verte » du cessez-le-feu de 1948. En réalité, la « barrière de sécurité » s’en éloigne plus ou moins vers l’est, de quelques centaines de mètres jusqu’à quelques kilomètres, décrivant ainsi sur 700 km toute une série de sinuosités pour englober un certain nombre d’implantations juives. Les plus anciennes, juste après 1967 – celles-là ne sont pas des colonies religieuses –, ont pour but d’occuper le rebord des plateaux de Cisjordanie puisque la frontière officielle, la ligne de cessez-le-feu, est en contrebas, à mi-versant. Englobées aussi par le « mur », des colonies anciennes qui se trouvent à l’est de Jérusalem. Mais, en dépit de ses circonvolutions, la « barrière de sécurité » n’englobe qu’une partie des colonies dont le nombre, qui augmente de semaine en semaine, s’élève à plusieurs centaines.

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On peut se demander quelle stratégie spatiale sera mise en œuvre, lorsque le gouvernement israélien devra se résoudre tôt ou tard à faire évacuer ces « colonies ». Peut-être une grande partie de leurs habitants (qui ne sont pas tous des religieux mais aussi des immigrants russes qui ont acheté à crédit une maison bon marché) préféreront-ils partir rapidement devant la montée à l’horizon de risques qu’ils n’avaient pas voulu sérieusement envisager.

Israël et les changements de rapports de forces au Moyen-Orient

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Puisque le raisonnement géographique, comme nous venons de le voir, éclaire utilement des stratégies géopolitiques mises en œuvre, petit à petit, parcelle par parcelle pourrait-on dire, sur des étendues de petites dimensions, il convient mieux encore pour des territoires de tout autre envergure qui se mesurent en centaines et en milliers de kilomètres. Ces données géographiques fondamentales résultent pour l’essentiel des forces géologiques, non seulement pour la configuration des terres et des mers, des montagnes et des fleuves, mais aussi pour cette longue zone de très grands gisements d’hydrocarbures, qui s’allonge de la Mésopotamie au golfe Persique. Dans une large écharpe aride où les ressources en eau sont, de plus, insuffisantes, et qui va du nord de l’Afrique à l’Asie centrale (6 000 km), se trouvent trois pôles anciens et de fort peuplement : la Turquie, l’Égypte et l’Iran, avec bientôt 100 millions d’habitants chacun, tous musulmans. Entre ces trois pôles, une dizaine d’États, eux aussi musulmans, bien moins peuplés et dont les appareils d’État n’ont que quelques décennies d’existence.

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L’un des moins vastes et assurément le plus singulier, car il n’est pas majoritairement musulman, mais surtout formé d’immigrants juifs, est assurément l’État d’Israël et ses relations avec les autres sont plus ou moins conflictuelles. Pour comprendre la situation dans cette partie du monde, il faut évidemment tenir compte de l’influence des États-Unis. Celle-ci s’est surtout établie après la Seconde Guerre mondiale, pour s’opposer à l’influence de l’Union soviétique, soutenir la Turquie et le shah d’Iran que Staline avait menacés, et pour assurer le roi d’Arabie saoudite contre une révolution socialisante panarabiste. Depuis 1949, la VIe flotte de l’US Navy croise de façon permanente en Méditerranée.

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Israël, en ses débuts, fut d’ailleurs bien moins soutenu par les États-Unis que par la France qui lui fournit les premiers Mirage et les premiers appareillages pour la recherche nucléaire. C’est en 1967, durant la guerre des Six Jours, que les États-Unis envoient par avion des armes perfectionnées à l’armée israélienne et ce fut plus encore le cas en 1973 durant la guerre du Kippour, lorsque les Israéliens furent en position très critique. L’aide financière que les Américains versent aux Israéliens est bien connue et la diplomatie américaine a été le principal artisan du traité de paix entre Israël et l’Égypte.

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L’État hébreu est souvent considéré comme une pièce essentielle du dispositif des États-Unis au Moyen-Orient, ce qui permet, dit-on traditionnellement, à leurs compagnies de contrôler le marché mondial du pétrole, ce qui est d’ailleurs de moins en moins vrai. Cependant, Israël n’est pas toujours un protégé docile et il table sur le soutien de l’opinion américaine (davantage aujourd’hui sur celui des Églises évangéliques que sur celui du « lobby juif »). Israël dispose en fait d’armes de dissuasion nucléaire qui lui sont propres. Celles-ci peuvent menacer notamment le barrage d’Assouan si, en Égypte, les Frères musulmans actuellement au pouvoir tiraient prétexte du blocus de Gaza pour appeler tous les musulmans du Moyen-Orient au grand djihad contre Israël.

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En effet les États-Unis, qui se sont fourvoyés en Irak, ont rapatrié leurs troupes fin 2011, ce qui donne des moyens d’action inattendus aux islamistes chiites iraniens. Le président iranien Ahmadinejad peut lancer des menaces de génocide contre les Juifs et fournir aux chiites libanais du Hezbollah les moyens d’engager contre Israël une nouvelle épreuve de force comme celle de juillet 2006 que, pour la première fois, l’armée israélienne n’a pas gagnée. Israël réclame aux Américains une intervention militaire sur l’Iran pour y détruire les centres nucléaires, bien que cela risque d’entraîner un nouveau conflit durable qui s’étendrait à l’Irak pour une grande part chiite et à la Syrie dont le gouvernement est allié depuis des décennies à l’Iran. Depuis 2011, une guerre civile est menée en Syrie par une majorité soutenue par les islamistes des Frères musulmans. Autour d’Israël, les rapports de forces s’élargissent à l’ensemble du Moyen-Orient, au moment où le président des États-Unis doit se faire réélire fin 2012 alors qu’il lui est difficile de retirer rapidement les forces américaines d’Afghanistan, et que les talibans y remportent des succès de plus en plus importants. Ce fiasco supplémentaire de la politique américaine risque de provoquer une révision relativement isolationniste de la politique américaine au Moyen-Orient, pour se soucier davantage de l’expansion chinoise dans le Pacifique. Cela laisserait Israël assez seul face aux conséquences internationales de sa géopolitique qui se mène sur des territoires minuscules qu’elle contrôle militairement, mais qui sont chargés de valeurs antagonistes, afin d’y poursuivre l’éviction insidieuse des populations palestiniennes.

Notes

[1]

O. Lowczyk (2010), La Fabrique de la Paix, Du comité d’études à la conférence de la paix, l’élaboration par la France des traités de la Première Guerre mondiale, Economica, Paris. J’en ai fait un compte rendu dans le n°140 d’Hérodote « Renseignement et intelligence géographique ».

Résumé

Français

Les fondements de la géographie sont aussi ceux de ce qu’en France on appelle de nos jours la géopolitique. Par ce mot, j’entends toute rivalité de pouvoirs sur du territoire. Il ne s’agit donc pas seulement de l’influence de données naturelles sur les rapports de forces (ce que les spécialistes anglo-saxons des « relations internationales » appellent parfois geopolitics), mais aussi des dimensions territoriales de ces rivalités et de la localisation des forces en présence dans un contexte international plus ou moins vaste. La géographie est le savoir et le raisonnement qui servent à penser les complexités de l’espace terrestre, à différents niveaux d’analyse spatiale et dans leurs interactions (du local au national, au planétaire, et réciproquement) en tenant compte des configurations cartographiques précises et des intersections de multiples ensembles spatiaux de différents ordres de grandeur. Le territoire géographique est essentiel en géopolitique, avec ses caractéristiques physiques mais aussi avec ceux qui y vivent et l’étude des pouvoirs qu’ils acceptent et ceux qu’ils combattent, en raison de l’histoire qu’ils se racontent à tort et à raison, de leurs craintes et des représentations qu’ils se font d’un passé plus ou moins lointain et de l’avenir plus ou moins proche. C’est pourquoi la prise en compte des représentations contradictoires du territoire en conflit est un outil majeur de la géopolitique.
Une étude de cas, le conflit israélo-palestinien, illustre ces relations entre raisonnement géographique et géopolitique.

English

Geography, geopolitics and geographical reasoningThe foundations of geography are also those of what we in France call Geopolitics. By this word, I mean any power rivalries on a given territory. It is therefore not only the influence of natural facts on the balance of power (what anglo-saxon specialists of international relations sometimes call geopolitics), but also that of the territorial dimension of these rivalries and of the localisation of the strengths in presence in an international context.
Geography is the knowledge and the reasoning that is used to conceive the complexities of the earthly space, on different levels of spatial analysis and in their interactions (local, national, worldwide) by taking into account the precise cartographic layout and the intersections of many spatial regions of differing sizes. The geographical territory is essential in geopolitics, with its physical features but also with the people that live there and the study of the powers they accept and those they rebel against for historical reasons that they keep believing in, also of the people’s fears and of the way they think of a more or less distant past and future. Therefore, taking in account the conflicting representation of a territory in the midst of a conflict is a major tool in geopolitics.
A case study, the israelo-palestinian conflict shows this relation between geographical and geopolitical reasoning.

Plan de l'article

  1. Durant des siècles, la géographie efficace au service des dirigeants
  2. L’apparition tardive de la géographie des professeurs
  3. L’essor de la Geopolitik après 1918, quand l’école géographique française refuse soudain le politique
  4. L’importance singulière de l’idée géopolitique en France depuis les années 1980
  5. Les outils du raisonnement géographique
  6. Ensemble spatial, intersection d’ensembles spatiaux
  7. Des ensembles spatiaux de tailles très différentes et dont les configurations s’entrecroisent et se superposent
  8. Le classement des ensembles spatiaux selon les ordres de grandeur
  9. La prise en considération de représentations contradictoires, un outil majeur du raisonnement géopolitique
  10. Israël-Palestine : raisonnements géographiques et géopolitiques
    1. À l’origine du conflit géopolitique, des données géographiques aujourd’hui oubliées
    2. Intersections d’ensembles spatiaux, résultant surtout de rivalités géopolitiques
    3. Logiquement, les Israéliens auraient dû perdre leur première guerre
    4. Les frontières officielles d’Israël, aux yeux mêmes des Juifs sont, en vérité, paradoxales
    5. Grignotage et morcellement des « territoires occupés »
    6. Israël et les changements de rapports de forces au Moyen-Orient

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