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Hérodote

2012/3 (n° 146-147)

  • Pages : 336
  • ISBN : 9782707174512
  • DOI : 10.3917/her.146.0045
  • Éditeur : La Découverte

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C’est l’une des originalités de l’équipe d’Hérodote d’avoir considéré, très tôt, que des enjeux locaux devaient être analysés comme étant géopolitiques. En 1986, dix ans après avoir fondé la revue, et quelques années après que celle-ci a pris le sous-titre de « revue de géographie et de géopolitique », Yves Lacoste dirigeait une monumentale Géopolitique des régions françaises (3 tomes et 3 645 pages au total) qui dressait un tableau inédit de la géographie politique des vingt-deux régions françaises, avec la participation d’une trentaine de géographes. Quelques années plus tard, Béatrice Giblin publiait sous le titre La Région, territoire politique, le Nord-Pas-de-Calais [1990] sa thèse d’État consacrée à la région Nord-Pas-de-Calais, à ses évolutions politiques, analysées au niveau local, à la compétition entre forces et responsables politiques et à l’analyse géopolitique d’une série de grands dossiers d’aménagement. Un ouvrage pionnier qui fut longtemps le livre de chevet des élus locaux et des préfets nommés à Lille ou Arras.

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Depuis, Hérodote consacre régulièrement des numéros entiers (voir encadré p. 47) ou des articles dans des numéros thématiques plus larges à des questions de géopolitique locale. Ces dernières années, l’équipe des chercheurs de l’Institut français de géopolitique (IFG) de l’université Paris-VIII, dans lequel enseignent certains des membres du comité de rédaction, a produit avec le renfort d’autres universitaires plusieurs ouvrages consacrés à ces questions, notamment une Nouvelle géopolitique des régions françaises [2005] qui traite des évolutions intervenues depuis l’édition de 1986, et un Dictionnaire des banlieues [2007], tous deux sous la direction de Béatrice Giblin.

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L’IFG a également créé, il y a un peu plus de dix ans, un master professionnel de « géopolitique locale », demeuré jusqu’ici unique en France, et de nombreux travaux, masters de recherche ou thèses, y ont été réalisés, dont certains ont été publiés, ou sont en cours de l’être, qui portent principalement sur des situations géopolitiques locales (à différentes échelles : régions, départements, villes et même quartiers), les conflits et les politiques d’aménagement du territoire, les questions de l’immigration, de la ségrégation, de la banlieue et de l’insécurité (voir encadré). Au total plus d’une vingtaine de thèses de qualité, ce qui n’est pas rien, même si beaucoup reste à faire.

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Pourtant, alors que le terme géopolitique s’est banalisé et a très largement remplacé celui de relations internationales dans le monde des médias et de l’édition, puis, avec un ou plusieurs temps de retard, chez la plupart des universitaires et chercheurs, nous ne sommes pas encore très nombreux à l’utiliser pour parler de réalités locales.

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L’objectif de cet article est d’examiner la pertinence d’une approche géopolitique du « local » et, parallèlement, les différences et les convergences qui peuvent exister entre la géopolitique, au sens commun du terme, et qui est à la fois une géopolitique des relations entre États (géopolitique externe) et une géopolitique des conflits étatiques internes (je reviendrai sur le terme), et ce que nous appelons la géopolitique locale.

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L’enjeu n’est pas tant d’établir une classification des conflits, relevant de différents types de géopolitiques (ce qui n’intéresse à vrai dire que les spécialistes), que de réfléchir, par ce biais, à la meilleure façon d’analyser la réalité locale. Il s’agit en fait, ici, de répondre (ou de commencer à répondre) à deux séries de questions.

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Premièrement, est-il justifié scientifiquement de parler de « géopolitique » pour traiter de réalités et d’enjeux infranationaux, en particulier quand ils ne prennent pas la forme de conflits armés ? Qu’apporte la démarche géopolitique dans la compréhension du « local » ? En quoi la géopolitique locale se distingue-t-elle d’approches scientifiques préexistantes, comme la géographie politique, ou qui ont connu ces dernières années un développement spectaculaire, comme les travaux sur la gouvernance ?

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Deuxièmement, quelles adaptations la méthode géopolitique doit-elle connaître pour permettre d’analyser ces réalités et ces enjeux locaux ? Faut-il user de nouveaux concepts, repenser ceux qui existent, modifier les raisonnements, pour tenir compte des spécificités de ces enjeux ? En particulier, l’échelle des territoires étudiés implique-t-elle, par elle-même, de penser autrement ces conflits ?

ENCADRÉ 1. – LA RECHERCHE EN GÉOPOLITIQUE LOCALE DANS HÉRODOTE ET À L’INSTITUT FRANÇAIS DE GÉOPOLITIQUE

Des numéros thématiques d’Hérodote consacrés à des questions de géopolitique locale, notamment :

Après les banlieues rouges (n°43, 1986)

La France, une nation, des citoyens (n° 50-51, 1988)

Les territoires de la Nation (n°62, 1991)

Périls géopolitiques en France (n°80, 1996)

Écologie et géopolitique en France (n°100, 2001)

Géopolitique des grandes villes (n°101, 2001)

Géopolitique en montagnes (n° 107, 2002)

Les pouvoirs locaux, l’eau, les territoires (n°113, 2003)

Menaces sur les deltas (n°121, 2006)

Ghettos américains, banlieues françaises (n° 122, 2006)

France, enjeux territoriaux (n°135, 2009)

Santé publique et Territoires (n°143, 2011).

Des ouvrages et des thèses consacrés à :

L’analyse géopolitique des régions françaises

GIBLIN B. (dir.) (2005), Nouvelle géopolitique des régions françaises, Fayard, Paris.

LEFÈVRE M. (2007), Géopolitique de la Corse, A. Colin, Paris.

SUBRA P. (2012), Le Grand Paris, Géopolitique d’une ville mondiale, Armand Colin, Paris.

Thèses sur l’Est lyonnais : CHIGNIER-RIBOULON F. (1997) ; la Lorraine : AUBURTIN E. (2002) ; la Corse : BERNABEU E. (2002) ; et des thèses en cours sur : Paris, la Seine-Saint-Denis, les Hauts-de-Seine.

Les questions de ségrégation, d’immigration, de la banlieue et de géopolitique urbaine

ALIDIÈRES B. (2006), Géopolitique de l’insécurité et du Front national, Armand Colin, Paris.

DOUZET F. (2007), La Couleur du pouvoir – sur Oakland, Californie –, Belin, Paris. GIBLIN B. (dir.) (2009), Dictionnaire des banlieues, Larousse, Paris.

ROBINE J. (2011), Les Ghettos de la nation, Vendémiaire, Paris.

Thèses sur le rôle des forces de police et de gendarmerie en France : CHICHIGNOUD C. (2006) ; Les politiques urbaines et le multiculturalisme en Angleterre : PAPIN D. (2006) ; la gentrification de New York : RECOQUILLON C. (2010) ; et une thèse en cours sur la question ethnique et multiculturelle à Londres.

Les politiques et les conflits d’aménagement du territoire

SUBRA P. (1997), Le Temps d’une conversion, le Valenciennois, 1965-1995, Presses universitaires de Vincennes, Vincennes.

SUBRA P. (2007), Géopolitique de l’aménagement du territoire, A. Colin, (2e édition en 2013), Paris.

Thèses sur la santé dans le Nord-Pas-de-Calais : LACOSTE O. (1993) ; l’aménagement du territoire de l’Île-de-France : ROUSSEL C. (1996) ; la politique de la montagne : BROGGIO C. (1999) ; et en cours sur la question de l’énergie en Italie, la politique d’aménagement du territoire en Israël et son rôle dans la genèse de la nation israélienne, la question nucléaire en Europe.

Les questions de gouvernance territoriale

SUBRA P. (2009), Le Grand Paris, 25 questions essentielles, A. Colin, Paris.

et des thèses sur la distribution de l’électricité : BOUVIER G. (2005) et LEMÊLE C. (2012), la préservation de la ressource en eau : GRUJARD E. (2006).

Géopolitique externe, géopolitique interne et géopolitique locale : quels rapports, quelles différences ?

Guerres et guerres civiles, des conflits évidemment géopolitiques...

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Pour la plupart de ceux qui l’utilisent, journalistes, diplomates ou responsables politiques, le terme géopolitique renvoie de manière évidente à deux types de conflits. D’abord les conflits, diplomatiques ou armés, qui opposent deux ou plusieurs États entre eux, souvent sur des questions de frontières, terrestres ou maritimes, et qui relèvent de ce qu’on appelle la géopolitique externe. « Externe » étant synonyme d’« international ». Ensuite un certain nombre de conflits, guerres civiles, guérillas, luttes politiques, ethniques ou religieuses, qui se déroulent à l’intérieur des frontières d’un État et qui pour cette raison relèvent de la géopolitique interne de cet État.

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Bien entendu, la dimension internationale d’un conflit a des conséquences importantes. Le droit international est censé s’appliquer et, dans certains cas, encadre ou modère effectivement ces conflits. Les alliances entre États, politiques ou militaires (l’OTAN), et leurs rivalités, mais aussi les règles et les rapports de forces au sein des institutions internationales, en particulier l’ONU, jouent un rôle majeur dans leur déroulement [2][2] La crise syrienne actuelle en fournit une illustration....

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Mais les conflits internationaux et ces conflits internes présentent surtout de nombreux points communs et ils sont souvent très étroitement liés. Les uns et les autres se caractérisent en général par un niveau élevé de violence et par une forte médiatisation. Aux yeux du grand public, le terme « géopolitique » est d’ailleurs spontanément associé à des conflits meurtriers que les médias audiovisuels couvrent en continu avec des images qui frappent parce qu’elles sont terribles. Certains de ces conflits internes font d’ailleurs beaucoup plus de victimes, notamment civiles, que des conflits internationaux (quelques dizaines de milliers de morts pour le conflit israélo-palestinien en plus de soixante ans, plusieurs centaines de milliers pour le génocide du Rwanda en quelques semaines).

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En réalité, l’adéquation géopolitique/violence et médiatisation planétaire est loin d’être aussi systématique qu’on le croit. Il y a des conflits internationaux ou des crises internes d’une très grande gravité qui ne font pas de morts ou fort peu, lorsque les États concernés recourent pour la délimitation d’une frontière à l’arbitrage de la Cour internationale de justice de La Haye ou d’un État tiers [3][3] Comme ce fut le cas du Chili et de l’Argentine qui... ou lorsque les parties prenantes décident de traiter exclusivement par la négociation le conflit qui les oppose. L’interminable crise de l’État belge se gère ainsi, sans affrontements autres que verbaux, sans victimes civiles ou militaires, et presque sans manifestations, ou alors prenant la forme de paisibles randonnées à vélo autour de Bruxelles, au prix de bras de fer institutionnels (dix-sept mois sans gouvernement en 2010-2011) et de négociations marathons. En 1992, la séparation de la Tchécoslovaquie en deux États s’est faite à l’amiable. Et les mouvements indépendantistes catalan ou québécois ne se distinguent pas par leur appétence pour la violence, contrairement à l’ETA basque. Mais ce genre de situation reste malgré tout minoritaire.

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Il y a aussi des conflits internes d’une très forte intensité et parfois extrêmement meurtriers qui ne sont que très peu couverts par les médias, comme ceux qui ont ensanglanté la République démocratique du Congo ou l’Ouganda, et longtemps ceux du Sud-Soudan et du Darfour. Ce n’est pas, on le sait, en la matière, le nombre absolu de victimes qui compte, mais leur proximité géographique avec les pays dont sont issus les grands médias internationaux, la charge symbolique et, bien sûr, les conséquences possibles des conflits en question sur la marche du monde. À ce jeu, le Nord-Kivu ne pèse pas lourd comparé au conflit israélo-palestinien ou aux rivalités entre l’Iran et les pays du Golfe pour le contrôle du détroit d’Ormuz par lequel transite près de 20% de la production mondiale de pétrole. Le lien entre violence, forte couverture médiatique et géopolitique n’est donc pas absolu, il souffre des exceptions, mais il est néanmoins la règle ou perçu comme tel et influence donc la perception de ce qui est géopolitique et de ce qui ne l’est pas.

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Les conflits auxquels s’intéresse la géopolitique locale, eux, ne font pas de morts, sans parler de massacres, pas de blessés ou alors sans gravité. Les parties prenantes n’usent pas d’armes, mais de leurs réseaux d’influence, de manifestations en général non-violentes ou de recours en justice. Ils s’affrontent dans des débats publics, des campagnes électorales ou des campagnes de presse, des négociations discrètes. Et en guise de couverture médiatique : pas d’envoyés spéciaux de CNN ou des grandes chaînes de télévision, mais des articles dans Le Télégramme de Brest ou dans Ouest-France, parfois un reportage dans un magazine d’information et, plus souvent, un sujet de quelques minutes dans le journal régional de France 3 Pays de la Loire.

... Et souvent étroitement liés

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Ce qui frappe aussi, et peut-être surtout, ce sont les interactions qui existent entre de très nombreux conflits internes et les conflits ou les rivalités internationaux. Impossible, par exemple, d’analyser la guerre du Vietnam, celle du Liban ou, plus récemment, la situation de l’Irak ou de la Syrie ou l’interminable conflit afghan, sans mettre en relation leur dimension interne (rivalités politiques, ethniques ou religieuses) et leur dimension externe (ingérence ou interventions ouvertes d’États extérieurs), qu’elle soit régionale ou à l’échelle mondiale. Faut-il considérer ces conflits comme des conflits internes ou comme des conflits internationaux ? À l’évidence les deux, du moins si l’on veut y comprendre quelque chose !

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Du fait de la multiplication de ces conflits internes et de l’influence qu’ils ont sur les conflits internationaux – et que symétriquement les conflits internationaux ont sur eux – la distinction entre géopolitique externe et géopolitique interne a perdu de sa validité, ou plutôt de son caractère absolu : beaucoup de conflits sont désormais à la fois internes et externes, au point qu’il faut plutôt parler de conflit externe et interne ou « interne/externe ». Certains davantage internes qu’externes, d’autres davantage externes qu’internes, certains d’abord internes avant de s’internationaliser au fil du temps. Il n’y a pas, le plus souvent, « étanchéité » ou « séparation » entre les réalités géopolitiques internationales et internes aux États, mais au contraire « perméabilité », imbrication et des interactions multiples et souvent décisives.

Des conséquences scientifiques importantes : pluridisciplinarité, centralité du territoire, intérêt pour la question des échelles

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Ces interactions entre conflits internationaux et conflits internes ont plusieurs conséquences majeures sur le plan scientifique. En premier lieu, elles légitiment l’intervention de chercheurs venant d’horizons très divers, très au-delà de ce qui constituait jusque-là le cercle assez restreint des spécialistes des relations internationales, historiens des relations internationales, juristes spécialisés dans le droit international et les organisations internationales, spécialistes des équilibres militaires, des systèmes d’armes, des accords de limitation des armements et des rapports de forces géostratégiques. À partir du moment où il est devenu nécessaire de comprendre les conflits internes pour comprendre les conflits internationaux, s’est imposé le recours à d’autres chercheurs, spécialistes de ces sociétés, de leur histoire, de leurs tensions, de leurs dynamiques, et donc seuls capables de décrypter ces crises et ces conflits internes, souvent compliqués et tous spécifiques. Ils sont historiens – spécialisés dans l’histoire interne des États, dans l’histoire des grands courants religieux ou dans l’histoire culturelle de ces pays –, politologues ou anthropologues, travaillant sur ces mêmes questions, économistes, voire linguistes ou civilisationnistes, et bien sûr... géographes. Le conflit géopolitique est ainsi devenu un objet de recherche fondamentalement pluridisciplinaire. L’étude des relations internationales, à l’origine une discipline conçue pour former des diplomates et qui s’intéressait fort peu aux conflits internes aux États ou ne les intégrait dans ses raisonnements que sur un mode mineur, comme des éléments parmi d’autres du contexte de l’action des États, ou en tant qu’opportunités pour ceux-ci, a ainsi perdu son monopole et s’est de fait progressivement fondue (même si de nombreux centres de recherche continuent d’y faire référence, comme l’IFRI) dans un ensemble plus vaste, la géopolitique, qui intègre les conflits internes et travaille sur leurs liens avec les conflits internationaux.

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Deuxième conséquence : les interactions entre conflits internes et externes placent le territoire au centre du raisonnement comme une donnée essentielle des conflits, non pas dans sa seule dimension diplomatique ou militaire (tracé de la frontière, importance géostratégique de certaines positions), mais dans l’ensemble de ses dimensions (population, ressources, relief ou climat, etc.), donc dans sa complexité. L’existence de ressources convoitées (pétrole ou terres rares), celle de minorités ethniques ou religieuses – et l’histoire des relations entre ces minorités et avec les groupes majoritaires –, mais aussi la densité extrême de certains espaces, les migrations, les conflits sur la terre ou sur l’eau, le développement anarchique de certaines villes, l’importance des tensions sociales et les dynamiques sociales et culturelles que connaissent les différentes sociétés sont devenus des variables essentielles qu’il faut impérativement prendre en compte si l’on veut un tant soit peu comprendre ces conflits extrêmement complexes et à chaque fois originaux. Il n’est pas surprenant dans ces conditions que ce soit des géographes, Yves Lacoste en tête évidemment, qui aient eu en commun la volonté de faire de la géographie autrement [4][4] En rompant avec l’indifférence de quasiment tous leurs..., donc des spécialistes d’une science de synthèse dont la clé d’entrée pour comprendre la réalité est précisément le territoire.

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Ce changement de perspective s’est traduit par ailleurs chez les non-géographes par une volonté de cartographier les phénomènes qu’ils étudiaient ou de les relier à certaines caractéristiques des territoires où ils se produisaient. La diversité des auteurs d’Hérodote, dont beaucoup ne sont pas géographes, témoigne de cette ouverture et de ces passerelles entre disciplines. La démarche géopolitique a finalement davantage fait pour rapprocher des chercheurs en sciences sociales d’horizons et de cultures scientifiques divers que tous les discours convenus sur « la nécessaire pluridisciplinarité de la recherche ».

Rendre compréhensible la dimension multiscalaire des conflits

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Enfin, ces interactions posent une question méthodologique complexe : comment analyser des conflits qui se développent à toute une série d’échelles géographiques, du très petit territoire (qui peut ne faire que quelques kilomètres carrés, voire moins) jusqu’au niveau international ou même jusqu’au niveau planétaire, donc avec des acteurs, des modes d’action et surtout des contextes et des logiques qui diffèrent fortement d’un niveau à l’autre ? Comment faire le lien entre ce qui se passe à ces différentes échelles géographiques ? En montrer les effets ? Comment rendre compréhensibles les dynamiques de ces conflits, à la fois internes et externes, parfois bilatéraux, parfois multilatéraux ?

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Le conflit israélo-palestinien et israélo-arabe est particulièrement exemplaire de cette difficulté scientifique, puisqu’il se décline de l’échelle du kilomètre carré (la dimension d’une colonie de peuplement en Cisjordanie) à l’échelle planétaire (la stratégie américaine). Mais de nombreux autres conflits posent le même problème. Le conflit basque, par exemple, relève principalement de ce que j’ai appelé plus haut un « conflit étatique interne » car son enjeu principal est la naissance ou non d’un État basque sur un territoire qui jusqu’à maintenant fait partie d’un autre État, l’Espagne (et accessoirement sur des territoires, le « Pays basque nord » dans le vocabulaire etarra, qui sont actuellement français) [Loyer, 1997]. Mais il est évident qu’il a aussi une dimension locale, secondaire, car il se décline en une série de conflits locaux entre partisans de l’ETA et des autres partis dans les provinces, les communes et les quartiers basques, avec des enjeux qui sont locaux (le contrôle d’une mairie ou de l’exécutif d’une province, le contrôle de la rue). De même qu’il a également, sur un mode là aussi secondaire, une dimension externe ou internationale dans la mesure où il implique l’État français et les relations franco-espagnoles. Analyser ce type de conflit implique donc de le traiter à toutes les échelles où il se produit, en tenant compte du contexte spécifique, des enjeux et des acteurs attachés à chacune de ces échelles.

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Répondre à cette question oblige à l’innovation, notamment en matière de cartographie. C’est ce qu’a fait Yves Lacoste en proposant la méthode des diatopes et ce sur quoi travaillent les chercheurs de l’IFG (voir dans ce numéro l’article de Barbara Loyer).

Un point commun et une différence : le rôle des États et de la question de l’État

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L’autre caractéristique des conflits géopolitiques, au sens commun du terme, c’est le rôle qu’y jouent les États, même s’ils n’en sont pas les seuls acteurs. Passons sur les conflits internationaux, qui par définition opposent des États ou des coalitions d’États. Mais c’est aussi le cas de très nombreux conflits internes parce qu’ils tournent autour de la question de l’État. Au minimum de son contrôle par tel ou tel groupe politique, ethnique ou religieux (crise syrienne), de son fonctionnement ou de sa démocratisation (idem), de son organisation (passage d’un État centralisé au fédéralisme ou à une confédération, autonomie des territoires) et, souvent, de ses limites géographiques, donc de son territoire. C’est notamment le cas lorsqu’il existe un mouvement indépendantiste ou séparatiste et que le conflit peut déboucher sur la création d’un autre État sur une partie de ce territoire (Sud-Soudan, Casamance, Pays basque espagnol, conflit entre Flamands et francophones en Belgique, Kosovo, Kurdistan irakien et turc, rébellions touaregs au Mali, Érythrée, Tchétchénie) ou sur le rattachement de la région rebelle à l’État voisin (Cachemire). L’État effectif ou existant se heurte et s’oppose alors à un État potentiel, un projet d’État ou un État à l’état de projet, concurrent et donc menaçant. Dans un cas (conflits internationaux), le conflit se joue à deux États ou plus. Dans l’autre (conflits internes étatiques), le conflit oppose un État existant à un acteur proto-étatique, qui revendique la création de son propre État. Mais, dans l’un et l’autre cas, la question de l’État est au centre du conflit. Et, à chaque fois, l’action de l’État existant, son rapport au territoire, s’exprime sur un mode régalien classique, celui de la force, du contrôle militaire et de l’exercice de la souveraineté, et souvent avec une très grande violence.

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Ce sont ces conflits, dont les interactions avec les rivalités géopolitiques internationales ou externes sont souvent les plus fortes, que je propose d’appeler : conflits étatiques internes.

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Dans les conflits locaux le rôle de l’État est loin d’être négligeable, mais il est moindre et surtout il est extrêmement différent. L’État y est un acteur parmi d’autres – généralement le principal, mais pas toujours –, dans un système d’acteurs complexe, on serait tenté de dire : prolifique, qui compte d’autres « pouvoirs publics » (les collectivités territoriales, régions, départements, communes, et les structures intercommunales qui les regroupent), qui peuvent eux aussi prétendre incarner l’intérêt général, mais aussi des entreprises, des syndicats, des organisations patronales, des partis politiques et une multitude d’associations et d’institutions de tous ordres (chambres de commerce, comités d’expansion, établissements publics, sociétés d’économie mixte, bailleurs sociaux, etc.). Dans ce contexte, l’État s’exprime différemment, sur un mode apaisé, plus égalitaire, généralement strictement encadré par la loi. Ainsi, et pour cette raison, le vote démocratique, la négociation, la concertation et l’arbitrage (celui des tribunaux administratifs) ont une place essentielle. Un conflit autour d’un projet d’aménagement ne se règle pas en établissant des postes-frontières ou des bases militaires ou en envoyant des divisions blindées. En effet, ce n’est pas l’existence de l’État ou sa souveraineté sur telle ou telle portion de son territoire qui sont en jeu, mais simplement le contenu de certaines de ses décisions ou de ses politiques non régaliennes, en matière d’aménagement, de développement économique, de protection de l’environnement. Si les conflits locaux prennent ces formes apaisées, c’est bien sûr aussi parce qu’ils ont généralement lieu dans des États de droit ou du moins dans des États où le droit joue ou commence à jouer un certain rôle, comme c’est le cas en Chine, où les conflits locaux se sont multipliés depuis quelques années et où existe une opinion publique, notamment grâce à Internet, dont le pouvoir politique doit tenir compte. Dans la Libye de Kadhafi, par contre, pas de riverains pour protester contre les nuisances de l’aéroport de Tripoli, dans la Tunisie de Ben Ali pas de recours contre les expropriations abusives au profit du clan familial du Président, et dans aucun des deux pays de luttes électorales réelles.

En quoi les conflits locaux sont-ils géopolitiques ?

Comment définir un conflit local ?

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Peut-on qualifier ces conflits locaux de véritables conflits géopolitiques ? Et si c’est le cas, sont-ils une simple variante de ces conflits internes, en moins violent, moins spectaculaire et finalement moins intéressant ? Ou sont-ils plus que cela : des conflits spécifiques qu’il faut traiter comme tels, en adaptant les outils intellectuels de la géopolitique ?

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Le terme de « local » (parfois doté d’une majuscule) est aujourd’hui très utilisé par les médias, les responsables politiques et les chercheurs. Parfois avec une connotation très politique, voire géopolitique [5][5] Il existe ainsi une excellente revue intitulée Pouvoirs.... C’est sans doute l’effet paradoxal, en France, à la fois d’un long passé centralisateur (une sorte de retour du balancier), de la décentralisation et du débat sur la gouvernance qui s’est ouvert il y a un peu plus de trente ans. Ici et ailleurs, dans le reste du monde, c’est aussi plus généralement un effet du discours écologique, qui relie constamment local et global (Agir local, penser global) et de la mondialisation qui produit, en réaction, un développement des références à l’identité locale (ou régionale) [6][6] Parallèlement, le terme de « territoire » a largement....

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Pour autant il n’est pas certain que le terme soit très clair et il faut sans doute le préciser pour que l’on comprenne ce que peut signifier un conflit local et par extension une géopolitique locale.

Des conflits sur de très petits territoires qui, pourtant, ne sont pas des conflits locaux

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La dimension du territoire concerné, son échelle, joue bien sûr un rôle. Mais un conflit géopolitique portant sur un très petit territoire peut parfaitement relever de la géopolitique externe ou internationale au sens le plus « brûlant » du terme, comme le montre l’exemple bien connu de la vieille ville de Jérusalem, dont la superficie (0,86 km2, soit 86 hectares) représente celle du plus petit arrondissement parisien, le IIe, ou d’une très petite commune française. L’espace que les musulmans appellent l’« esplanade des Mosquées » et les juifs le « mont du Temple », et qui est, au sein de la vieille ville, un des points d’intensité maximale du conflit israélo-palestinien, est lui-même un territoire minuscule, d’environ 300 mètres sur 500, à peine deux fois la place de la Concorde ! Le caractère symbolique et même sacré du territoire disputé aux yeux de ces deux religions que sont le judaïsme et de l’islam est si grand qu’il lui confère une valeur absolue, totalement indépendante de sa taille, au point d’en faire un point non négociable pour chacune des parties et un des principaux obstacles à un accord de paix [7][7] Le conflit entre Israéliens et Palestiniens sur la....

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Dans d’autres cas, c’est la valeur économique ou militaire d’un territoire de très petite dimension qui en fait un enjeu international. Ainsi, les îlots en mer de Chine (Paracels, Spratleys, Senkaku) que se disputent Pékin et plusieurs États de la région ne font souvent que quelques hectares, certains étant même immergés à marée haute, mais ils décident via leurs Zones économiques exclusives (ZEE) du contrôle des ressources en hydrocarbures des espaces maritimes voisins et du contrôle de la circulation maritime dans une zone où passe une grande partie du commerce mondial. Le glacier de Siachen, au nord du Cachemire, théâtre d’une guerre de position particulièrement cruelle (à cause du froid à 6 000 mètres d’altitude) entre l’Inde et le Pakistan, entre 1984 et 2003, ne fait que 700 kilomètres carrés. L’intensité des rivalités géopolitiques autour d’un territoire n’a donc que peu à voir avec sa superficie. Sauf lorsque l’exiguïté du territoire est utilisée comme argument pour justifier une stratégie géopolitique (cas d’Israël : 22 000 kilomètres carrés dans les frontières de 1967, soit moins que la Bretagne : 27 000 km).

Parfois des conflits locaux sur des territoires très étendus

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À l’inverse, des conflits géopolitiques locaux peuvent concerner finalement de très grands territoires. Des rivalités entre oligarques, politiciens et partis politiques russes pour s’assurer le contrôle politique d’une vaste région de Sibérie, appelée District fédéral sibérien, de ses richesses et des positions de pouvoir politiques qui lui sont attachées, relèvent principalement de la géopolitique locale (même si le Kremlin y joue un rôle), alors que ce territoire compte vingt millions d’habitants et fait plus de cinq millions de kilomètres carrés ! Dans d’autres conflits, les dimensions locale, nationale et internationale se conjuguent ou s’articulent, autour d’enjeux qui ne sont pas ceux, habituels, des conflits internationaux. Ainsi, celui provoqué en 2011 par le projet de nouvel oléoduc Keystone XL qui vise à acheminer sur plus de 3 000 kilomètres le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta (Canada) vers le golfe du Mexique, a une dimension internationale (dans le cadre des relations bilatérales et des échanges commerciaux entre le Canada et les États-Unis) et une dimension nationale (c’est une décision du président Obama de suspendre sa réalisation qui a mis fin, provisoirement, au conflit). Mais il est surtout et par nature un conflit local, car le projet est combattu pour son impact environnemental et mobilise contre lui des défenseurs de l’environnement organisés localement et que motivent les risques sur toute une série de territoires ou de biotopes locaux qu’il doit traverser.

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Si la plupart des conflits locaux sont internes (sauf quand ils concernent une infrastructure ou un projet frontalier, par exemple une centrale nucléaire proche du territoire d’un État voisin et donc perçue par celui-ci comme un risque majeur), ils portent sur des enjeux extrêmement différents de ceux des conflits que j’ai qualifiés d’étatiques : le contrôle d’un mandat politique local, que se disputent plusieurs partis ou plusieurs personnalités politiques, les rapports entre les collectivités locales et l’État central, la réalisation ou non d’un projet d’infrastructure (aéroport, autoroute ou ligne à grande vitesse), l’exploitation d’une ressource (conflit sur le gaz de schiste), l’évolution d’un territoire de banlieue ou d’un quartier. Ce qui fait le caractère local d’un conflit, ce n’est donc pas son caractère interne ou infra-étatique. Ce n’est pas non plus seulement l’échelle géographique à laquelle il se déroule (la « grande échelle », comme les géographes ont l’habitude d’appeler les petits territoires). C’est la combinaison d’un territoire de relativement petite dimension (en général) et de la présence d’enjeux et d’acteurs qui sont locaux. Un conflit est local dans la mesure où une partie significative de ses enjeux, de ses acteurs, et donc de ce qu’on pourrait appeler sa logique, sont locaux. Il ne l’est pas lorsqu’ils sont d’abord nationaux ou internationaux.

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On peut donc définir la géopolitique locale comme une démarche scientifique étudiant, avec les outils et les raisonnements de la géopolitique, les rivalités de pouvoir sur du territoire, en général à l’intérieur des États et dans la majorité des cas sur des territoires relativement petits ; rivalités qui portent sur des enjeux locaux (l’aménagement, le pouvoir politique local, la protection de l’environnement, les questions de l’immigration, de la banlieue, de la ségrégation et des relations entre communautés ethniques) et mobilisent principalement des acteurs locaux.

FIGURE 1 - TROIS ENSEMBLES DE CONFLITS

Le territoire, un espace convoité, objet de pratiques ou de projets d’appropriation

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Si ces conflits locaux sont des conflits géopolitiques à part entière c’est parce que, eux aussi, naissent de rivalités de pouvoir entre des acteurs qui se disputent le contrôle de territoires, c’est parce qu’ils expriment ces rivalités et, dans leur issue, traduisent les rapports de forces entre ces acteurs.

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L’idée d’une géopolitique locale est finalement basée sur une idée simple : l’espace n’est pas seulement le cadre dans lequel se déroule la vie des sociétés humaines, et qui par ses caractéristiques (climat, relief, hydrographie, type de végétation, ressources du sous-sol) influence leurs modes de vie ; il est aussi (et pour ces mêmes raisons) une ressource ou une richesse, et donc l’objet d’appétits, de convoitises, de projets ou de pratiques d’appropriation de la part de groupes ou d’acteurs aux intérêts contradictoires. Cette histoire est aussi ancienne que les sociétés humaines, à partir du moment du moins où elles ont commencé à entrer en contact les unes avec les autres. C’est l’histoire du conflit récurrent entre nomades pasteurs et agriculteurs sédentaires, se disputant les mêmes terres. Il n’y a absolument aucune raison de penser que ces rivalités, réinventées ou réinterprétées sous l’effet des transformations sociétales, culturelles, économiques et techniques, n’aient plus cours aujourd’hui.

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À partir du moment où les activités humaines ont besoin du territoire, de ses ressources (terres agricoles, forêts, eau, minerais, hydrocarbures, terrains) et où, circonstance aggravante, ces ressources deviennent rares ou sont désormais perçues comme limitées, comment pourrait-il ne pas y avoir concurrence pour leur contrôle ? Qui peut nier qu’il y a contradiction entre la défense de l’agriculture et le développement du périurbain ou la réalisation de certaines grandes infrastructures (comme dans le cas du projet de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes) ? Ou entre maïsiculteurs, écologistes et ostréiculteurs de Charente sur le contrôle de la ressource en eau [Grujard, 2006] ? Ou encore entre éleveurs porcins bretons, défenseurs de l’environnement et professionnels du tourisme, autour de la question des algues vertes en Bretagne ? Qui peut nier que les rapports entre l’État et les collectivités territoriales ne sont pas placés sous le seul signe de la coopération, mais relèvent aussi de la concurrence des pouvoirs ? Sans parler de la compétition entre partis politiques et personnalités pour la conquête ou la défense de mandats locaux.

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Le territoire n’est pas qu’un bien commun, il est un bien que les acteurs se disputent dans des conflits locaux de plus en plus nombreux, parce qu’il est porteur d’avantages, d’aménités et de ressources qui leur sont essentiels et parce que leurs intérêts sont souvent contradictoires.

Géopolitique locale, géographie politique et gouvernance

Aller au-delà d’une simple lecture géographique du politique

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Bien avant que l’on parle de géopolitique locale, ou plus récemment, des géographes (comme Jacques Lévy), des historiens, voire des démographes (comme Hervé Le Bras), et bien sûr des politologues se sont intéressés à la dimension géographique des phénomènes politiques. Soit en recherchant de manière assez hasardeuse leur origine dans la réalité géologique (André Siegried et son fameux : « le calcaire vote à gauche, le granit vote à droite », décrété à partir de l’exemple de la Vendée, et qu’il a par la suite nuancé [Siegfried, 1913]) ou dans des traditions politiques locales, héritées de la Révolution française [Bois, 1960], donc en privilégiant les invariants. Soit en travaillant, à l’inverse, sur les mutations et les évolutions du vote, notamment sur ces phénomènes lourds de conséquences politiques que sont l’émergence du Front national dans les années 1980 et son développement dans les décennies suivantes, l’effacement progressif d’un autre phénomène politique local de grande importance : la banlieue rouge, ou encore le basculement à droite de régions traditionnellement de gauche (le Midi méditerranéen) et, à gauche, de régions traditionnellement de droite (comme l’ouest de la France). Une équipe dirigée par Michel Bussi, géographe de l’université de Rouen, a, par exemple, reçu il y a quelques années un financement très important de l’Agence nationale de la recherche pour traiter les résultats électoraux sur l’ensemble du territoire français, à l’échelle des cantons.

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Chaque lendemain d’élections, la presse écrite publie désormais des cartes à l’échelle nationale, de mieux en mieux conçues et de plus en plus précises, pour donner à voir les évolutions et les rapports de forces tels qu’ils ressortent des résultats électoraux. Et des géographes sont invités à commenter ces résultats dans les colonnes des journaux ou dans les émissions spéciales de certaines radios, notamment France Inter et France Culture.

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Généralement, ces analyses se contentent de « géographiser » les résultats électoraux ou, au mieux, de les interpréter à partir d’une clé simple. Ainsi, un article du Monde du 29 février 2012 est intitulé : « La droite culmine à 50 km de Paris ». En se fondant sur un travail de l’IFOP, il montrait que le vote Front national ne cesse de progresser à mesure que l’on s’éloigne du centre de Paris (où il est très faible), franchissant un premier seuil à 30 kilomètres (25 %) avant d’atteindre un niveau particulièrement élevé à partir de 45 ou 50 kilomètres (30 % et plus dans de très nombreuses communes). Le phénomène est réel. On le vérifie autour de la plupart des grandes agglomérations françaises. À partir du moment où l’on relie ce constat à ce que sont les territoires concernés (qui y vit ? d’où vient cette population ? comment vit-elle ?) on arrive à une conclusion qui n’est pas sans intérêt, à savoir que le périurbain, forme triomphante de la ville étale et diffuse, sa précarité économique et sa pauvreté en relations sociales nourrissent le vote d’extrême droite. Pour expliquer le même phénomène (un vote FN important à la grande périphérie des villes, là où il n’y a pourtant ni présence massive d’immigrés, ni forte délinquance, ni souvent chômage de masse), un autre chercheur, le politologue Pascal Perrineau, directeur du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po Paris, avait avancé il y a quelques années l’idée d’un « effet de halo », plus descriptive qu’explicative [Perrineau, 1997].

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Tout cela est intéressant et riche d’enseignements, de nature à nourrir des débats, mais est-ce suffisant ? Peut-on appréhender une réalité aussi complexe que le vote à partir de clés simples (même si elles permettent de mettre en lumière des phénomènes que l’on retrouve sur plusieurs territoires) ? Aux explications transversales, nous préférons l’étude au cas par cas de situations concrètes, à chaque fois uniques, au moins en partie, car la combinaison des facteurs varie nécessairement d’un territoire local à un autre. L’histoire locale, l’évolution sociologique, la situation économique, l’évolution urbaine, mais aussi le jeu des acteurs, en particulier des acteurs politiques, élus, candidats, militants, leurs personnalités, leur charisme, leurs relations (alliances, rivalités, inimitiés), leur ancrage local et leurs réseaux, enfin leurs choix stratégiques et tactiques doivent être pris en compte pour comprendre ce qui se passe dans chaque territoire. Autrement dit : la compréhension approfondie du vote au niveau local impose un travail monographique, seul susceptible de mettre en lumière tous les facteurs explicatifs, un travail qui aille chercher ces facteurs là où ils se trouvent, dans une démarche pluridisciplinaire similaire à celle que j’évoquais plus haut à propos d’autres conflits géopolitiques (voir article de B. Giblin).

Les travaux sur la gouvernance : une géopolitique locale qui oublierait le politique et le territoire

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Le concept de gouvernance a connu un succès aussi spectaculaire que celui de géopolitique, à ceci près qu’il est planétaire. Pas d’assemblée générale d’actionnaires, par exemple, sans rapport sur la « gouvernance » de l’entreprise. Mais on parle aussi de gouvernance à propos des politiques publiques, et, bien sûr, de « gouvernance territoriale » ou « urbaine », notamment pour les grandes agglomérations [8][8] Voir en particulier les travaux de Bernard Jouve [1999],.... Le terme séduit parce qu’il sonne moins libéral que « management » ou « gestion » et moins autoritaire que « gouvernement ». Il est né outre-Atlantique dans des grandes organisations internationales, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, soucieuses de réformer les pratiques d’un certain nombre d’États qu’elles aidaient, en luttant contre la corruption et le manque de transparence et en renforçant l’implication des citoyens. Dès le départ, il a donc une connotation volontariste (il faut promouvoir les « bonnes pratiques » en matière de gouvernance), que n’a évidemment pas la géopolitique. Les travaux sur la gouvernance cherchent donc fréquemment, à partir d’une analyse des pratiques réelles, à identifier des solutions qui permettraient de dépasser les situations de blocage ou d’améliorer l’efficacité ou le caractère démocratique des politiques publiques. À l’inverse, la géopolitique privilégie le conflit, comme révélateur des rivalités de pouvoir entre acteurs, et éventuellement comme processus permettant la mise en œuvre de solutions, à partir des rapports de forces qu’il produit. Dans ces travaux sur la gouvernance urbaine, l’accent est souvent mis – ce qui n’a rien d’étonnant lorsqu’il s’agit de chercheurs travaillant sur la réalité nord-américaine – sur le rôle des acteurs non étatiques, notamment les entreprises, à travers le concept de « coalitions de croissance », qui regrouperaient, au service de la compétitivité de la métropole, chefs d’entreprise et banquiers.

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Ces différences s’expliquent certainement en partie par l’origine des deux démarches : d’un côté des géographes et des Français, de l’autre des sociologues de l’urbain, qui au départ étaient nord-américains. La géopolitique locale gagnerait certainement à s’inspirer de la gouvernance en travaillant davantage non seulement sur les situations de conflit, mais aussi sur ce qui fait que, dans certains cas, il n’y a pas conflit ou que celui-ci peut être dépassé et déboucher sur une forme de compromis ou un consensus partiel, ou sur des coalitions politiques ou communautaires majoritaires. Le « non-conflit » ou le maintien d’un conflit à un bas niveau d’intensité est aussi un sujet pour la géopolitique. C’est notamment le cas en France pour toutes les pratiques de concertation et de débat public autour des grands projets d’infrastructures, qui sont souvent au départ très conflictuels ; pratiques qui permettent dans certains cas de modérer les conflits ou d’en maîtriser les effets [Subra, 2003 et 2007]. Cependant, rivalités de pouvoir et compromis ne sont pas deux réalités opposées (pas de compromis sans rivalités au départ), comme le montrent les exemples d’Oakland et de Los Angeles, étudiés par Frédérick Douzet, où les rivalités entre communautés pour le contrôle de la ville aboutissent à la constitution de coalitions politiques, associant deux communautés aux dépens d’une autre [Douzet, Sonnenshein, 2008].

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Mais la critique la plus importante qu’en tant que géographes spécialistes de géopolitique nous avons à faire aux travaux sur la gouvernance territoriale ou urbaine est qu’ils sous-estiment les liens extrêmement étroits et les interactions très fortes qui existent entre la question de la gouvernance (comment les décisions publiques sont-elles prises ? comment les priorités sont-elles définies ? par qui ? et à l’issue de quel processus ? et comment sont-elles mises en œuvre ?), les luttes politiques et électorales (c’est-à-dire la conquête et la défense des positions de pouvoir politiques) et les politiques d’aménagement. Or, si l’on s’en réfère à de nombreuses situations locales en France (et il n’y a aucune raison de penser que ce serait une spécificité française), il apparaît que les politiques d’aménagement ont de fortes implications sur la sociologie des villes (appartenance sociale ou ethnique), que celle-ci à son tour a des répercussions électorales, qui déterminent enfin qui gouverne (voir schéma).

Des stratégies géopolitiques locales qui instrumentalisent les dispositifs de gouvernance et les politiques d’aménagement

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Les élus locaux sont en tout cas très conscients de ces interactions et en tiennent compte quand il s’agit de prendre des décisions d’aménagement concrètes. Autrement dit : les politiques d’aménagement qu’ils décident sont parfois clairement au service de stratégies électorales. Plusieurs exemples en Île-de-France en offrent une illustration très convaincante. À Levallois-Perret et à Antony, dans les Hauts-de-Seine, deux municipalités communistes conquises par la droite en 1983, les nouveaux maires gaullistes, Patrick Balkany et Patrick Devedjian, ont entrepris, dès leur élection, de transformer profondément la sociologie et donc l’électorat de leur ville, pour se prémunir contre tout retour futur de la gauche, en rasant les quartiers populaires pour les remplacer par des immeubles de bureaux et des immeubles de standing destinés aux couches moyennes supérieures. Dans les huit années qui ont suivi l’élection de Patrick Balkany, Levallois-Perret a perdu 11% de sa population (6 000 habitants) du fait de ces démolitions, avant d’en gagner un tiers (15 000) entre 1990 et 2008. En sens inverse, la municipalité communiste de Nanterre s’est opposée en 1995 à un plan d’extension du quartier de la Défense sur son territoire qui se serait traduit par la construction de plus de 13 000 logements supplémentaires, dont une minorité de logements sociaux. Et d’autres villes communistes de la petite couronne ont préféré s’enfoncer dans une crise lente et perdre de la population, comme Bobigny, pour préserver leur homogénéité sociale et politique, plutôt que d’engager une politique urbaine active qui se serait traduite par davantage de mixité sociale [Subra, 2012]. Quant à l’effort très coûteux que consent la ville de Paris en faveur du logement social, il n’est bien sûr pas dénué d’arrière-pensées politiques, car il permet de conserver sur la ville un électorat populaire ou de classes moyennes favorable à la municipalité de gauche.

 - FIGURE 2

GOUVERNANCE ET POLITIQUES D’AMÉNAGEMENT

Comment utiliser les concepts et les raisonnements de la géopolitique pour comprendre les conflits locaux ?

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Acteurs, stratégies, pouvoir, conflit, rivalités, rapports de forces, territoire, représentations : les concepts utilisés en géopolitique locale pour analyser des situations concrètes sont les mêmes que ceux de la géopolitique classique. Ont-ils le même sens ? Faute de place je me limiterai à trois d’entre eux : les concepts de pouvoir, de rapports de forces et de représentations.

Exercer un pouvoir ou un contrôle sur un territoire, c’est en avoir l’usage

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Une des principales différences entre la géopolitique locale et les conflits internationaux ou les conflits étatiques internes concerne le sens du mot « pouvoir » dans l’expression « rivalités de pouvoirs », qui définit l’objet de la géopolitique (« l’analyse des rivalités de pouvoirs ou d’influence sur du territoire ou des populations » [Lacoste, 1993]).

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La diversité des enjeux et celle, qui lui est liée, des acteurs des conflits géopolitiques locaux se traduisent par des modes d’appropriation de l’espace qui sont eux aussi extrêmement divers. Beaucoup plus que dans les autres conflits géopolitiques. Il suffit pour le comprendre d’analyser un conflit local parmi d’autres, celui suscité par le projet de nouvel aéroport de Notre-Dame-des-Landes, au nord-ouest de Nantes. Ce projet est né, ou plutôt a refait surface après une longue période d’hibernation, du fait de la volonté du maire de Nantes, président de la communauté urbaine, le socialiste Jean-Marc Ayrault, aujourd’hui Premier ministre, de doter sa ville d’un aéroport international, nécessaire au statut de « métropole de l’Ouest Atlantique » qu’il ambitionne pour elle. Soutenu par les milieux économiques et par la majorité des élus locaux et régionaux (de gauche et de droite), ce projet a suscité une opposition très large de la part de quatre types d’acteurs : les élus des trois communes rurales dont le futur aéroport occupera, s’il est réalisé, une grande part du territoire, les agriculteurs de ces communes, une partie des futurs riverains, et plus largement les militants écologistes à l’échelle locale, mais aussi à l’échelle de la région Pays de la Loire, de la Bretagne voisine, enfin à l’échelle du pays. Les manifestations, recours en justice, grèves de la faim se succèdent depuis plusieurs années, qui confirment l’intensité du conflit et la violence de l’opposition que ce projet rencontre.

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De manière évidente, le rapport des différents acteurs au territoire, donc au projet, diffère considérablement. Certains sont propriétaires des terrains nécessaires à la construction de l’aéroport et perdront dans sa réalisation à la fois leur bien (moyennant une indemnité qu’ils peuvent contester devant les tribunaux) et leur outil de travail. D’autres craignent les effets sur leur cadre de vie, donc sur leur qualité de vie et sur la valeur de leur patrimoine immobilier, qu’auront les nuisances du futur équipement : le bruit des avions, la pollution atmosphérique, l’intensification de la circulation automobile, les atteintes au paysage et la segmentation de l’espace apportés par l’aéroport lui-même et tous les équipements, notamment routiers, qui lui sont indispensables. Les élus de ces communes se positionnent en tant que représentants d’une population très hostile au projet et en tant qu’habitants eux-mêmes. Les écologistes, eux, ont rarement un lien aussi direct avec le territoire impacté par le projet. Ils interviennent dans le conflit au nom d’une conception de l’intérêt général local et planétaire : tout nouvel aéroport se traduit par une artificialisation supplémentaire des sols aux dépens des espaces naturels et agricoles, qui est pour eux inacceptable, et aggrave la crise climatique. L’opposition se nourrit donc de différentes logiques territoriales : économique, résidentielle, politique et environnementale, qui correspondent à des usages différents du territoire, et c’est la combinaison de ces différentes logiques qui explique en partie l’importance de la mobilisation et son efficacité relative.

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Du côté des partisans du projet, les logiques sont en grande partie les mêmes, mais s’appliquent à d’autres acteurs, qui relèvent d’autres territoires. La chambre de commerce et d’industrie de Nantes et les milieux patronaux voient dans le futur aéroport un moyen de doper la croissance locale (logique économique). Le projet, parce qu’il permettra de fermer l’actuel aéroport de Nantes-Atlantique, en pleine agglomération, mettra fin aux nuisances dont souffrent les riverains de celui-ci (logique résidentielle). Les avions cesseront en particulier de survoler l’île de Nantes, lieu d’un des principaux projets urbains de la communauté urbaine (logique politique).

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Pour les uns et pour les autres, le pouvoir exercé sur le territoire prend éventuellement la forme d’un droit de propriété (agriculteurs, chambre de commerce et d’industrie, maître d’ouvrage du projet) – d’où le conflit autour de la DUP (déclaration d’utilité publique) et des procédures d’expropriation –, mais surtout d’un usage : la possibilité d’accéder et de conserver une qualité de vie satisfaisante (pour les riverains), l’utilisation des terres pour produire (pour les agriculteurs), ou pour les entreprises la possibilité de bénéficier de la mobilité et de l’attractivité qu’apportera l’aéroport ; enfin, pour les principaux élus comme pour les « petits » élus et pour les militants d’Europe Écologie-Les Verts, le sort que connaîtra le projet aura bien sûr des conséquences électorales et politiques. C’est alors ce qu’on pourrait appeler l’usage politique du territoire (comme source de mandats et de pouvoir politique) qui est en cause.

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Le positionnement de tous les acteurs du conflit est donc avant tout déterminé par l’usage qu’ils ont du territoire. Et à l’issue du conflit c’est aussi l’usage qui dira qui, finalement, contrôle le territoire.

 - FIGURE 3

LE LOCAL SOUMIS À DES LOGIQUES D’ACTEURS DISTINCTES ET POTENTIELLEMENT CONCURRENTES

Comment les acteurs produisent-ils des rapports de forces dans les conflits géopolitiques locaux ?

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Comme pour tous les conflits, l’issue des conflits géopolitiques locaux dépend des rapports de forces qui se seront constitués, et qui découlent en grande partie des choix stratégiques et tactiques effectués par les différents acteurs. Mais les modes d’action de ces acteurs sont différents de ceux que l’on retrouve dans les conflits géopolitiques classiques. Et plutôt plus diversifiés. On peut, me semble-t-il, distinguer cinq grandes familles de modes d’action :

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  • le vote, et plus largement la compétition politique et électorale, qui détermine le contrôle des mandats politiques et des institutions locales, mairies, conseils généraux, conseils régionaux, communautés urbaines, d’agglomération et de communes, mais aussi syndicats intercommunaux ;

  • le droit, qui joue un rôle bien plus déterminant que dans les conflits internationaux et dans les conflits étatiques internes, où il est souvent bafoué ou instrumentalisé de la manière la plus cynique : dans les conflits locaux, les recours devant les tribunaux administratifs (par exemple contre un résultat électoral ou contre une déclaration d’utilité publique) sont un moyen courant d’obtenir l’annulation d’une décision ou simplement de gagner du temps ;

  • les réseaux, qui permettent d’obtenir les appuis nécessaires au lancement puis à l’adoption d’un projet ;

  • l’action de terrain, qui emprunte très largement aux pratiques des luttes syndicales : manifestations, occupations du site de l’infrastructure en projet, tracts, pétitions, grève de la faim ;

  • enfin la communication, dont dépend en grande partie l’issue du conflit, car c’est grâce à elle que se gagne la bataille de l’opinion, passage obligé dans une démocratie ; il est impératif pour chaque camp de faire passer auprès de l’opinion publique des représentations sur le projet qui aillent dans le sens voulu (son très grand intérêt ou au contraire son caractère profondément néfaste) ; une communication réussie passe bien sûr par une bonne maîtrise des réseaux médiatiques, par des actions de terrain ou des actions juridiques qui feront parler du combat mené, mais aussi par la capacité de l’acteur à inscrire son discours dans une thématique porteuse, de manière à faire du conflit spécifique dans lequel il est engagé un combat emblématique dont les conséquences dépassent largement le territoire concerné au premier chef (il s’agit de mobiliser plus largement).

Le rôle des représentations : crise et critique de l’idée d’intérêt général

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Les représentations des acteurs jouent dans les conflits géopolitiques locaux, comme dans les autres conflits géopolitiques, un rôle décisif. Il y a celles, souvent héritées et plus ou moins inconscientes, qui servent aux acteurs de prisme pour penser le territoire, ses enjeux, le rôle ou l’impact d’un projet d’aménagement. Ces représentations ont un très grand rôle car elles structurent la vision que tous ont des problèmes d’aménagement ou de gouvernance. Ainsi, en France, une lecture du territoire national à travers l’opposition Paris/Province (« Paris et le désert français ») ou l’idée d’un risque de désertification qui menacerait certains territoires (« désert médical », « désertification rurale »), etc. Et il y a celles (l’Arc atlantique ou l’Arc méditerranéen, Montpellier « ville surdouée »...) qui sont des représentations conscientes, que certains de ces acteurs construisent, parfois avec l’aide d’une agence de communication (ou avec celle de géographes locaux), pour influencer l’opinion ou obtenir le soutien d’autres acteurs (le gouvernement par exemple), dans ce cadre d’une stratégie de communication. Ces deux types de représentations sont en partie fondés sur des réalités (sans quoi elles ne pourraient être efficaces car elles ne seraient pas crédibles), en partie sur de la fiction. Mais elles n’en sont pas moins réelles, y compris pour cette part fictionnelle, en tant qu’idées ayant un effet sur la réalité. Contrairement à ce que s’imaginent beaucoup de citoyens, et plus encore de jeunes étudiants en aménagement ou en urbanisme, le sort des projets d’aménagement ou d’infrastructures se joue sans doute davantage sur le terrain des représentations que sur celui des dossiers et des arguments techniques ou financiers.

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Parmi ces représentations, il en est une qui joue un rôle particulier, éminemment géopolitique et en tout cas transversal, et qui est, sans doute par sa centralité, l’équivalent de la représentation de la nation dans les autres conflits géopolitiques, internationaux et étatiques internes [Lacoste, 1998]. C’est celle d’intérêt général.

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L’idée que ce qui se joue, à travers les politiques d’aménagement ou à travers les élections ou l’organisation des pouvoirs, c’est qu’en réalité le contrôle de territoires a du mal à passer, car elle se heurte à des représentations extrêmement puissantes sur ce qu’est l’aménagement, sur ce qu’est la politique et sur ce qu’est la gouvernance des territoires [Subra, 2007]. À l’origine de ces représentations, il y a cette idée d’intérêt général. On sait le rôle absolument capital que joue la notion d’intérêt public (qui est un synonyme d’intérêt général) dans les processus d’aménagement : pas d’aménagement possible sans maîtrise des sols, pas de maîtrise des sols sans possibilité d’expropriation, pas d’expropriation (c’est-à-dire de vente forcée à la puissance publique) sans déclaration d’utilité publique (DUP) justifiant que soit porté atteinte à l’un des premiers droits de l’homme, « naturels et imprescriptibles » (article 2 de la Déclaration de 1789) : le droit à la propriété [9][9] Dans le texte de l’article 2 le droit de propriété....

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De nombreux professionnels, notamment parmi les ingénieurs, et la plupart des universitaires qui enseignent l’aménagement ont beaucoup de mal à s’affranchir de l’idée que leur action et leur discipline seraient au service de l’intérêt général. Il suffit, pour le constater, de se plonger dans pratiquement n’importe lequel des dictionnaires de géographie ou d’aménagement publiés ces dernières années. L’acte d’aménager y est presque systématiquement présenté comme au service de l’intérêt de tous ou d’objectifs qui, par leur caractère extraordinairement vague et large, peuvent lui être assimilés (l’harmonie, l’équilibre, le développement). Ce qui est frappant, c’est que ces notions sont en fait utilisées comme s’il s’agissait de réalités en elles-mêmes, incontestables, universelles, permanentes, immuables, indépendantes de l’état de la culture politique des sociétés. Les juristes sont plus pragmatiques qui, instruits par le rôle qu’a la jurisprudence, matière mouvante s’il en est et destinée à évoluer, dans la production du droit, ont une vision relativiste de l’intérêt général, comme correspondant à un état donné de la société. Curieusement, le fait que les mandats politiques fassent l’objet de rivalités acharnées entre les partis et les individus qui les visent ne semble pas scandaliser autant nos géographes idéalistes [10][10] Les politologues sont, eux, tout à fait accoutumés.... La politique peut-être (l’image des responsables politiques et des élus, on le sait, est mauvaise), mais pas l’aménagement ! Le fait que l’idée d’intérêt général légitime le savoir des aménageurs, qu’ils soient universitaires, architectes ou ingénieurs, n’est sans doute pas totalement étranger à cette prise de position générale.

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D’autres praticiens de l’aménagement, qui travaillent au contact des élus locaux sur le montage et la mise en œuvre de dossiers complexes et souvent conflictuels, savent, eux, que les choses sont moins simples et moins belles, qu’il est bien difficile de répondre à la question : « qu’est-ce que l’intérêt général ? » ou du moins que la réponse, au cas par cas, n’est pas une donnée, mais un résultat, celui d’un processus politique. Ceux-là reconnaissent volontiers qu’en défendant tel ou tel dossier contre des projets concurrents ou l’opposition de tel acteur, ils font presque quotidiennement de la géopolitique. À la manière dont Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Car définir ce qui est de l’intérêt général et ce qu’il ne l’est pas est bien moins simple aujourd’hui que dans les années 1960. De manière significative, la multiplication des conflits locaux sur les projets d’aménagement ou d’infrastructure ne s’est pas accompagnée d’une disparition du discours sur l’intérêt général, mais au contraire d’une démultiplication et d’une fragmentation de ce discours, repris par chaque acteur, avec sa propre lecture, pour justifier les positions qu’il prend dans le conflit. Ce qui confirme l’intérêt stratégique et tactique qu’il y a à pouvoir se réclamer de l’intérêt général et donc l’importance de cette représentation. Chacun propose ainsi sa propre définition de l’intérêt général, vu « depuis sa porte », c’est-à-dire en fonction de sa culture, de son idéologie, de ses intérêts, privilégiant selon les cas le développement économique ou la protection de l’environnement, le refus des nuisances à l’échelle locale, la relance de l’économie nationale, la lutte contre le changement climatique à l’échelle planétaire [Subra, 2007].

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Une des fonctions principales de la géopolitique locale est donc certainement de décrypter les discours des acteurs et les représentations qui leur servent de soubassements en montrant dans quelle mesure ils sont en fait au service des intérêts et des stratégies de ces acteurs. Un travail nécessaire pour éclairer le débat devant les citoyens sur ce que doit être une réponse en termes d’intérêt général.


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  • LEFEVRE M. (2004), Paris et les grandes agglomérations occidentales : comparaison des modèles de gouvernance, Institut français d’urbanisme, Paris.
  • LOYER B. (1997), Géopolitique du Pays basque, L’Harmattan, Paris.
  • PERRINEAU P. (1997), Le Symptôme Le Pen. Radiographie des électeurs du Front national, Fayard, Paris.
  • ROBINE J. (2011), Les Ghettos de la nation, Vendémiaire, Paris.
  • SIEGRIED A. (1913), Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, A. Colin, Paris.
  • SUBRA P. (2003), « À quoi et à qui sert le débat public ? », in Les Pouvoirs locaux, l’eau, les territoires, Hérodote, n°110, La Découverte, Paris.
  • SUBRA P. (2007), Géopolitique de l’aménagement du territoire, coll. « Perspectives géopolitiques », A. Colin, Paris (2e édition en 2013).
  • SUBRA P. (2008), « L’aménagement, une question géopolitique ! », in Géographie, guerres et conflits, Hérodote, n°130, La Découverte, Paris.

Notes

[1]

Géographe, Institut français de géopolitique, Paris-VIII-Saint-Denis.

[2]

La crise syrienne actuelle en fournit une illustration a contrario. Le fait qu’elle soit d’abord et formellement un conflit interne est un obstacle majeur, on le sait, à l’intervention des pays occidentaux et arabes favorables à la rébellion démocratique, et donc un élément essentiel des rapports de forces entre celle-ci et la dictature du clan Assad. En effet, aucune action militaire collective ne peut être décidée dans le cadre de l’ONU si l’un des membres permanents du Conseil de sécurité s’y oppose (droit de veto). Or c’est le cas jusqu’ici de la Russie et de la Chine au nom du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un État (ce qui n’empêche pas la Russie d’alimenter en armes le régime et ses forces de répression).

[3]

Comme ce fut le cas du Chili et de l’Argentine qui demandèrent en 1984 au Vatican de définir le tracé de leur frontière maritime au débouché du canal du Beagle, au sud de la Terre de Feu.

[4]

En rompant avec l’indifférence de quasiment tous leurs collègues pour le champ politique, perçu par la géographie académique comme « non scientifique ».

[5]

Il existe ainsi une excellente revue intitulée Pouvoirs locaux.

[6]

Parallèlement, le terme de « territoire » a largement changé de signification. Longtemps utilisé globalement ou de manière générique (l’aménagement du territoire), il l’est de plus en plus pour désigner un territoire particulier (celui dont on parle, celui dans lequel on vit ou dans lequel on agit). On parlera ainsi des « acteurs du territoire » ou des « atouts du territoire » pour parler des acteurs ou des atouts d’une petite région, le pays des Mauges dans le Maine-et-Loire, par exemple, ou telle vallée alpine ou pyrénéenne. De la même manière le Sénat, soucieux de rajeunir son image, cherche désormais à se présenter comme l’« Assemblée des territoires de France ».

[7]

Le conflit entre Israéliens et Palestiniens sur la vieille ville d’Hébron, réputée abriter le tombeau de plusieurs patriarches, notamment Adam et Abraham (Ibrahim pour les musulmans), présente les mêmes caractéristiques sur un territoire encore plus restreint.

[8]

Voir en particulier les travaux de Bernard Jouve [1999], géographe, décédé en 2009, et de Christian Lefevre [2004], professeur à l’Institut français d’urbanisme.

[9]

Dans le texte de l’article 2 le droit de propriété est mis, cela mérite d’être souligné, sur le même plan que la liberté ou la résistance à l’oppression : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. »

[10]

Les politologues sont, eux, tout à fait accoutumés à l’idée de rivalités de pouvoir. Il est vrai que s’il n’y en avait pas, on peut se demander sur quoi ils travailleraient.

Résumé

Français

Rivalités électorales, conflits de pouvoir entre l’État et les collectivités locales, mobilisations contre des projets d’aménagement ou d’infrastructures, rivalités de pouvoir dans les banlieues, les conflits locaux présentent de nombreuses différences avec ce qu’on a l’habitude d’appeler « conflits géopolitiques », c’est-à-dire les conflits internationaux et les conflits étatiques internes. Leur niveau de violence et de couverture médiatique est bien moins élevé. Le rôle de l’État n’est pas le même. D’autres acteurs (entreprises, associations de défense de l’environnement, riverains, etc.) jouent un rôle majeur dans ces conflits locaux. Chacun avec sa logique et des modes d’action bien particuliers. Néanmoins ces conflits doivent être analysés comme des conflits géopolitiques, car ce qui s’y joue c’est l’usage, donc le contrôle, d’un territoire que se disputent des acteurs aux intérêts contradictoires.
La géopolitique locale se distingue de la géographie politique et des travaux de recherche sur la gouvernance car elle cherche à mettre en relation l’ensemble des facteurs, propres à un territoire, qui permettent d’expliquer une situation de conflit : non seulement les évolutions électorales et les relations entre acteurs, mais les enjeux du territoire, son histoire, les stratégies des acteurs, leurs représentations.

English

Geopolitics, singular or plural ? Place, stakes and tools of local geopoliticsElectoral rivalries, power conflicts between State and local authorities, mobilization against housing projects, power rivalries in suburbs, local conflicts present us with many differences with what we call “geopolitical conflict”, that is to say and internal state conflicts. The level of violence and of media exposure is far lower. The State’s tole is not the same. Other actors (companies, environment protection organizations, locals etc.) play a major role in these local conflicts. Each one with its own logic and unique means of action. Never the less, these conflicts must be analyzed as geopolitical ones, because what plays out there is the use, therefore the control of a territory that actors with conflicting interests are fighting over.
Local geopolitics distinguishes itself from geographical politics and of the research works about governance because it tries to put in relation all of the factors, unique to a territory that allow to explain a conflictual situation : not only the electoral evolutions and the relations between actors, but the stakes of the territory, it’s history, the strategies of the actors, their representations.

Plan de l'article

  1. Géopolitique externe, géopolitique interne et géopolitique locale : quels rapports, quelles différences ?
    1. Guerres et guerres civiles, des conflits évidemment géopolitiques...
    2. ... Et souvent étroitement liés
    3. Des conséquences scientifiques importantes : pluridisciplinarité, centralité du territoire, intérêt pour la question des échelles
    4. Rendre compréhensible la dimension multiscalaire des conflits
    5. Un point commun et une différence : le rôle des États et de la question de l’État
  2. En quoi les conflits locaux sont-ils géopolitiques ?
    1. Comment définir un conflit local ?
    2. Des conflits sur de très petits territoires qui, pourtant, ne sont pas des conflits locaux
    3. Parfois des conflits locaux sur des territoires très étendus
    4. Le territoire, un espace convoité, objet de pratiques ou de projets d’appropriation
  3. Géopolitique locale, géographie politique et gouvernance
    1. Aller au-delà d’une simple lecture géographique du politique
    2. Les travaux sur la gouvernance : une géopolitique locale qui oublierait le politique et le territoire
    3. Des stratégies géopolitiques locales qui instrumentalisent les dispositifs de gouvernance et les politiques d’aménagement
  4. Comment utiliser les concepts et les raisonnements de la géopolitique pour comprendre les conflits locaux ?
    1. Exercer un pouvoir ou un contrôle sur un territoire, c’est en avoir l’usage
    2. Comment les acteurs produisent-ils des rapports de forces dans les conflits géopolitiques locaux ?
    3. Le rôle des représentations : crise et critique de l’idée d’intérêt général

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