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Hérodote

2012/3 (n° 146-147)

  • Pages : 336
  • ISBN : 9782707174512
  • DOI : 10.3917/her.146.0090
  • Éditeur : La Découverte

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Les cartes suscitent aujourd’hui un engouement extraordinaire grâce aux possibilités nouvelles qu’offrent les techniques de géolocalisation et la géomatique (cartographie automatique à partir de bases de données), qui permettent de cartographier des phénomènes avec une rapidité surprenante. Le data journalisme, méthode journalistique mettant à profit les possibilités offertes par ces nouvelles technologies, transforme en une information cartographique très vite fabriquée ce qui relevait auparavant du rythme beaucoup plus lent de la recherche universitaire. Les articles parus dans le journal Le Monde au sujet des dépassements d’honoraires des médecins en France relèvent par exemple du data journalisme : « Grâce à un programme informatique, nous avons “aspiré” tous les tarifs de consultation, transformant un site conçu pour une recherche par médecin en une gigantesque base de données [2][2] Le Monde, 10.04.2012. » ; l’article est accompagné d’une carte très précise montrant la répartition dans Paris des différences entre les honoraires des médecins parisiens et le tarif de base de la Sécurité sociale.

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Les possibilités offertes par les systèmes de positionnement géographique (GPS) et d’information géographique (SIG) associées aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, NTIC (Twitter, Facebook...), dessinent en fait un panorama absolument nouveau de la cartographie. Des réseaux internationaux de « cartographes de crises » (crisis mappers) se sont créés depuis quelques années. À l’occasion de l’explosion de violence au Kenya après les élections de janvier 2008, Patrick Meier, né et élevé en Afrique, a été inspiré par le génocide du Rwanda pour créer Crisis Mapping at Ushahidi, système d’alerte cartographique. Le principe de la cartographie de crise est de localiser sur des fonds de cartes des événements à mesure qu’ils se déroulent, pratiquement en temps réel, en faisant converger vers la tête du réseau, défini comme un hub d’informations, tous les messages envoyés avec géolocalisation par des personnes souhaitant témoigner.

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Depuis quelques années déjà, la cartographie et les systèmes d’information géographique (SIG) ont également fait leur entrée dans l’activité des organisations humanitaires car la géomatique leur permet de localiser mieux, ou plus vite, les lieux où il faut agir, et d’améliorer l’efficacité de leurs interventions.

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Enfin, les universités prennent aussi la mesure de l’enjeu que représente l’utilisation de ces techniques. Patrick Meier (Crisis Mapping at Ushahidi) a codirigé le programme de Harvard sur la cartographie de crise et d’alerte précoce [3][3] <http://hhi.harvard.edu/programs-and-research/cris.... Un projet en cours sur le secours aux sinistrés a été commandé par le Bureau de la coordination des Affaires humanitaires (OCHA, organisme onusien) et financé par la Fondation des Nations unies/Vodafone Fondation Partenariat technologique [4][4] <http://www.un.org/wcm/content/site/chronicle/lang/fr/home/....

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Dans les catastrophes naturelles, cette rapidité de cartographie de l’information présente un intérêt considérable pour arriver au plus vite sur place. Le système a d’ailleurs été employé pour localiser des personnes prises au piège après le tremblement de terre à Haïti. C’est la raison pour laquelle l’association d’Ushahidi avec des systèmes informatiques et politiques de grande envergure (ONU, Vodafone) prend sens. Le lien avec l’action à entreprendre, en cas de crise environnementale notamment, justifie l’utilisation optimale de ces techniques cartographiques. Mais, dans le cas des crises politiques avec affrontement sur des territoires, ce lien est plus complexe, car des actions contradictoires s’affrontent. Arrêter la progression d’une maladie est une chose, arrêter des combattants en est une autre. La cartographie de crise géopolitique est un objet particulier.

« Aux cartes citoyens ! » ?

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L’époque semble lointaine où on allait en prison si on détenait une carte, où les plans des villes étaient imprécis pour affaiblir d’éventuels opposants révoltés, quoique le contrôle sur les cartes existe encore dans certains États comme la Russie [5][5] « Il existe aujourd’hui en Russie autant de cartes.... Alors que, dans le passé, la détention des cartes était le nerf de la guerre, le citoyen aurait pris aussi ce pouvoir et les associations présentent l’accès aux données cartographiques comme un des éléments clé de la démocratie. La démocratie étant un système organisant le déroulement pacifique des rivalités de pouvoir, cet accès est implicitement associé à la paix. Les nouvelles technologies seraient une arme pour ceux qui choisissent la non-violence et qui pensent être à même de déjouer la force par la communication sur la géographie des combats.

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Le projet OpenStreetMap, par exemple, est :

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né en 2004 en Angleterre à l’initiative de Steve Coast, un étudiant qui n’arrivait pas à utiliser librement les données de l’Ordnance Survey – l’équivalent de l’IGN français – [...]. Coast s’est donc dit qu’il allait créer sa carte de l’Angleterre avec des GPS de randonnée et en mettant à contribution ses copains. Aujourd’hui, avec 620 000 contributeurs, OpenStreetMap est devenu un projet international qui compte des milliards de points GPS utilisés pour créer des cartes et des centaines de projets annexes d’exploitation possible de ces données.

[Le réseau] constitue des communautés OpenStreetMap qui vont créer des cartes de base, lesquelles serviront à préparer les populations en cas de problèmes ultérieurs (ou) à intervenir pendant l’urgence, qu’il s’agisse d’une catastrophe naturelle, d’un conflit ou d’une catastrophe technologique comme au Japon. La communauté OpenStreetMap se mobilise alors pour créer un fond cartographique qui n’existait pas – ce fut le cas en Haïti – et faire évoluer ces cartes, qu’elles existent au préalable ou que nous les ayons nous-mêmes créées. On a vu le cas au Japon où, à mesure que les routes et les ponts étaient déclarés comme détruits, nous tenions compte des évolutions du territoire. Les contributeurs d’OpenStreetMap ont reconstruit ces cartes, à distance, par des photos aériennes ou satellitaires. Enfin, nous intervenons dans une dimension « développement » pour aider des pays à disposer de technologies leur permettant de cartographier leur territoire. Nous sommes là bien au-delà de l’aspect uniquement humanitaire, plutôt dans une dynamique d’accompagnement des populations, dans l’appropriation d’outils numériques et dans le développement de leur territoire [6][6] Gaël Musquet, fondateur Open Street Map/Crisis Camp,....

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Le fondateur d’Ushahi explique aussi que son objectif est de faire de la carte l’arme du camp des pacifiques. Ces militants disent qu’ils ont « Facebook pour organiser le mouvement, Twitter pour nous coordonner, et YouTube pour informer le monde », ils se représentent eux-mêmes comme partie d’un peuple ayant l’opportunité de prendre la parole. C’est un changement des représentations de la démocratie, qui, de la nation, passe à celle de la planète commune (People want to have a voice). « Notre objectif est de créer une plate-forme que toute personne ou organisation peut utiliser pour mettre en place sa propre façon de recueillir et de visualiser les information. » C’est une « application open source que d’autres peuvent télécharger, mettre en œuvre et utiliser pour sensibiliser la population aux crises dans leur propre région. Les organisations peuvent également utiliser l’outil à des fins de contrôle interne [7][7] <http://blog.ushahidi.com/index.php/about/> ».

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La base de données classe les informations recueillies en fonction de la date d’arrivée du témoignage, du type de sources, de la façon dont a été récoltée l’information (visuelle) et celle dont elle a été acheminée : Twitter, article, etc. Ce qui semble très précis ne l’est pas véritablement car on ne sait pas exactement ce qu’il faudrait additionner pour avoir le total (par exemple, les colonnes témoignages visuels et Twitter s’additionnent-il ? Ou se complètent-ils ?)

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En outre, les liens vers les rapports renvoient vers d’autres sites sans commentaire particulier pour informer le lecteur sur les sites en question.

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Les cartes citoyennes ne sont évidemment pas adaptées à la mise en place d’une action sur le terrain des combats, sauf peut-être sur le « terrain » juridique, celui par exemple de la Cour pénale internationale (CPI) : les cartes du site d’Amnesty International (AI) sont appelées interactive evidence (« preuve interactive »). Le souci de la précision juridique apparaît avec la mention des limites des eaux territoriales. S’agit-il d’éléments qui peuvent être utiles à des juristes pour mesurer leur marge de manœuvre légale pour agir, ou ces « preuves interactives » doivent-elles servir, une fois la crise passée, à poursuivre les coupables ? Le texte qui l’accompagne explique qu’Amnesty International :

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[...] a demandé à plusieurs reprises que la Cour pénale internationale (CPI) soit saisie de la situation en Syrie [...]. Les conclusions de la commission d’enquête des Nations unies rendues publiques mercredi 22 février confirment, au même titre que celles d’Amnesty International, que les attaques généralisées et systématiques menées contre les civils constituent des crimes contre l’humanité et que d’autres violations flagrantes des droits humains ont été commises.

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La saisine de la Cour est complexe car la Syrie n’a pas ratifié le statut de la CPI, or, théoriquement, la Cour n’a de compétence qu’à l’égard des pays membres. Cependant, le Conseil de sécurité ou tout État membre peut soumettre au procureur une situation où des crimes paraissent avoir été commis et requérir une enquête de la CPI. Une carte comme celle d’AI serait utile pour aider des juristes d’une ONG ou d’un État à estimer la solidité du dossier de crime contre l’humanité. Elle a aussi pour but de donner plus d’impact à la mobilisation de l’opinion internationale qui, par le biais de l’interactivité de la carte, veut « démontrer aux décideurs que les personnes concernées à travers le monde prennent des mesures en solidarité avec le peuple de Syrie ». C’est une information qui pourrait peut-être servir devant un tribunal mais pas pour comprendre la géopolitique du conflit, la logique géographique des événements.

 - CARTE 1 (PHOTO)

SUR LA SYRIE, LE SITE USHAHIDI MET EN LIGNE CE GENRE DE CARTE SUR LES VICTIMES ET RÉFUGIÉS

 - CARTE 2 (PHOTO)

SI ON ZOOME, L’INFORMATION SE PRÉCISE À L’ÉCHELLE DU QUARTIER

 - CARTE 3 (PHOTO)

... ET DE LA RUE

 - CARTE 4 (PHOTO)

... ET SI L’ON CLIQUE SUR LE CHIFFRE, ON VOIT APPARAÎTRE LES RAPPORTS, AVEC LA MENTION DU TYPE DE TÉMOIGNAGE ET S’ILS ONT ÉTÉ « VÉRIFIÉS » OU NON

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Les cartes d’Ushahidi pourraient avoir la même fonction, même si on ne voit pas bien ce qu’un tribunal pourrait faire de rapports anonymes. Le site récolte apparemment tout ce qui passe avec un tamis à larges mailles :

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14,887 meurtres documentés en Syrie [...]. Les rapports peuvent être présentés de manière anonyme ou si vous avez la possibilité de fournir vos renseignements personnels. Vous pouvez également soumettre des rapports par e-mail ou en ajoutant le hashtag #basharcrimes à votre tweet(s) (veuillez vous assurer d’inclure l’emplacement ou la géolocalisation du rapport lors de la présentation par e-mail ou Twitter).

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Le fait qu’il n’y ait pas un auteur de la carte pose donc la question de son efficacité dans le cas des crises géopolitiques. On lit souvent que le problème du crowd sourcing[8][8] J’entends ici par crowd sourcing l’« externalisation... est celui de la fiabilité. La fiabilité de la source est à la mesure de l’importance de l’enjeu pour celui qui communique l’information. Une personne qui envoie un tweet pour dire qu’elle est sous les décombres et appeler à l’aide est une source fiable, mais dans les conflits, où le piège fait partie des stratégies, la source reposant sur l’effet de masse des individus anonymes est aléatoire pour juger d’une situation. La question de l’efficacité des cartes issues de ce qu’on appelle aussi la « science citoyenne » débouche donc sur celle de la fonction des cartes et, dans le cas de conflit, de leur place au sein de stratégies adverses.

La démocratisation entraîne plus de rivalités, plus de géopolitique

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Le fait que des citoyens apprennent à penser l’espace et les territoires ne signifie pas qu’il y aura moins de rivalités, au contraire. Dans une dictature, le pouvoir est détenu par la force, l’opinion ne peut pas être une arme. Dans les conflits géopolitiques contemporains, la cartographie de crise sert, au même titre que les photos ou les vidéos anonymes, à communiquer pour mobiliser l’opinion publique. Elle contribue à rendre plus pressante la nécessité, pour les gouvernants, de prendre en compte leur opinion publique. Ce n’est pas nouveau, mais, avec les téléphones portables, ce rôle de « l’opinion » est devenu un problème pour les régimes autoritaires. Du coup, aussi, la fameuse « opinion » se diversifie, ce n’est plus seulement celle des pays démocratiques occidentaux qu’il faut mobiliser. Les récepteurs de l’information se sont multipliés, par exemple avec l’essor des chaînes arabes, Al-Jazeera en tête, qui font concurrence aux médias occidentaux. Les citoyens intéressés par les rivalités d’influence entre États et grands ensembles politiques (« Occident », « monde arabe », « pays musulmans », « Europe », « pays émergents ») sont plus nombreux et ont des opinions divergentes. Les convaincre, apparaître légitime, est un enjeu important. Cela rend plus complexe encore l’analyse de la fonction des informations contradictoires diffusées dans les médias, et sur la toile, dont les cartes font partie. L’étude du début de la crise syrienne révèle ainsi combien le traitement de l’incertitude devient aujourd’hui, avec la multiplicité des sources et la diversité des destinataires de l’information, un problème sans doute encore plus délicat à gérer pour les journalistes que dans le passé.

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La torture des enfants de Deraa, qui serait l’événement non prémédité ayant mis le feu aux poudres en mars 2011, est rapporté de façon un peu différente selon les sources : « Le site Syrian Stories traite des documents vidéo sélectionnés dans la base de données de centaines de vidéos recueillies et diffusées par le groupe d’activistes du Net Telecomix [9][9] <http://syrianstories.org>. » La frise chronologie interactive permet de cibler les vidéos selon la date à laquelle elles ont été tournées :

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6 mars 2011. Après avoir recouvert les murs d’une école de graffitis reprenant des slogans de la révolution arabe, quinze garçons âgés de dix à quinze ans sont arrêtés par les forces de l’ordre locales dirigées par le général Atef Najeeb. Ils sont interrogés, torturés et rendus à leurs parents. Beaucoup de Syriens sont indignés.

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Dans Le Point, le 6 mars devient 13 mars, et les parents cherchent leurs enfants durant un mois :

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Le 13 mars, à Deraa, une quinzaine d’enfants, âgés de 9 à 15 ans, s’amusent à répéter à la sortie des cours les scènes de la place Tahrir du Caire entrevues sur Al-Jazeera. « Bachar el-Assad, dégage ! » taguent-ils sur les murs de leur école, avant de parader dans la ville, en scandant, tout sourire : « Horya ! Horya » (Liberté ! liberté !). Quarante ans de règne sans partage de Hafez el-Assad, puis de son fils Bachar, n’ont pas habitué les Syriens à ce genre de manifestations. Les seize jeunes disparaissent sur-le-champ. Après un mois de recherches, les parents implorent Atif Najib, le chef des services de sécurité de Deraa et cousin de Bachar el-Assad, de relâcher leurs enfants. « À une seule condition, aurait répondu celui-ci : que vous me rameniez leurs mères et leurs sœurs pour en profiter... » Ce qui a déclenché la colère des Hauranis (habitants du Hauran) [10][10] Arefi Armin (2011), « Les enfants rebelles de Deraa »,....

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Sur le rapport cf2r.org [11][11] <http://www.cf2r.org/fr/rapports-de-recherche/syrie-une-libanisation-fabriquee.php>. Le..., ils ne sont pas datés, seule la réaction de la population l’est :

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Les émeutes qui marquent le début de la séquence des révoltes syriennes ont éclaté le 15 mars 2011, dans la ville frontalière de Deraa. [...] Les événements sont principalement déclenchés par l’affaire des enfants de Deraa. Une première manifestation a eu lieu devant une mosquée du centre-ville. Des enfants font des tags critiquant le régime et réclamant le départ du gouverneur... Ils sont aussitôt arrêtés, puis torturés (ongles arrachés, etc.). Trois d’entre eux sont tués. Lorsque les parents sont venus réclamer leur libération, le gouverneur leur dit : « Vous n’avez qu’à en faire d’autres. Et si vous n’en êtes pas capables, amenez-nous vos femmes, nous allons le faire nous-mêmes. » Humiliés publiquement, les parents saisissent les chefs de tribu qui organisent des manifestations devant le gouvernorat. Celles-ci dégénèrent vite. Le gouverneur de Deraa sera ultérieurement limogé par Bachar el-Assad, qui recevra les familles des victimes.

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Il y a donc une incertitude, que les historiens dissiperont peut-être un jour, au sujet du nombre d’enfants, des raisons des tags, de la date à laquelle les tags ont été filmés (la vidéo est apportée comme une preuve), et donc sur la raison pour laquelle ils ont été filmés, et donc sur le contenu des tags qui provoquent l’arrestation (la vidéo n’a pas pour objectif de nous en faire connaître le contenu complet, mais de montrer qu’il y a des tags en arabe), et sur l’émissaire de l’ordre de l’arrestation (le gouverneur ? avec quel assentiment ?). Il y a une incertitude sur le temps d’incarcération des enfants, ce qui a été dit aux parents, à quel groupe appartiennent les parents, quel groupe décide de réagir. Enfin, il y a une incertitude sur le sort des enfants : combien sont morts sous la torture ?

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Une analyse géopolitique aurait pour objet de préciser le contexte géopolitique de la ville de Deraa, puis des autres lieux de combats, pour mieux comprendre, notamment, les possibilités d’alliances entre les factions rivales sur ce terrain, et donc de sortie de crise.

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Ainsi, lorsqu’on dit que les ONG sont acteurs de ce que certains appellent la « bataille des cartes », c’est vrai si l’on fait allusion à une bataille idéologique où les cartes jouent un rôle équivalent à celui des photos. C’est l’opinion publique qui est l’arme employée et ceci s’est mondialisé, à des degrés divers évidemment, en même temps que les moyens de communication. Alerter est le rôle, par exemple, du programme Satellite Sentinel Project qui utilise des images satellite et des rapports de terrain pour détecter, dissuader, et documenter les menaces au Soudan. Ce projet a été lancé par des célébrités, George Clooney au premier chef, et rassemble des partenaires nombreux et puissants en termes de financements, parmi lesquels des universitaires de Harvard [12][12] <http://satsentinel.org/our-story/partner-organiza.... Le 23 avril dernier, par exemple, était postée l’analyse de la Harvard Humanitarian Initiative à partir de l’imagerie satellite Digital Globe, selon laquelle les Forces armées soudanaises (SAF) avaient déployé un nombre significativement augmenté de forces de combat aérien à portée de la frontière du Sud-Soudan. Le Sentinel Satellite Project produisait des « preuves » de bombardements aériens à proximité d’un pont stratégique situé dans l’État d’Unity, au Sud-Soudan, sous forme d’images satellite extrêmement nettes où l’on peut dénombrer des avions et des hélicoptères ainsi que les dégâts dans les zones bombardées [13][13] Satellite Sentinel Project (SSP) (2012), « Escalation :.... Une information qui, en d’autres temps, aurait été réservée aux militaires se trouve ainsi mise en ligne par des universitaires associés à des personnalités du show-business pour étendre au monde entier la capacité des non-gouvernants à observer, opiner, se mobiliser auprès de forums politiques, et tenter d’influencer ceux qui ont le pouvoir sur le terrain [14][14] « Nous sommes les pararazzi antigénocide. L’idée est....

« Stratégies, géographies, idéologies » et système d’information géographique : la cartographie géopolitique et la géomatique

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Le premier sous-titre de la revue Hérodote a été : « Stratégies. Géographies. Idéologies » et Yves Lacoste rappelait dans son livre La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre pourquoi il avait fait scandale dans la corporation des géographes :

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Sacrilège de dire, par ce pluriel, qu’il n’y a pas qu’une seule géographie – celle des universitaires –, mais qu’il y a plusieurs représentations du monde : celle des professeurs, celle des médias, celle des officiers, etc.! Sacrilège pire encore que de confronter la géographie non pas à la science et à ses critères, mais aux stratégies et aux idéologies ! [Lacoste, 1982, p. IV].

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Les progrès de la géomatique invitent à réfléchir aux articulations nouvelles qui pourraient être développées entre la géographie des professeurs, celle des cartographes, qui sont de plus en plus techniciens, celle des médias, et celle des acteurs politiques ou militaires.

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La cartographie associée au raisonnement géopolitique met l’accent sur les rivalités d’intérêts qui sont à l’origine des conflits ; elle a pour objectif de faire apparaître les stratégies qui peuvent entraîner parfois le déchaînement de la violence. Même lorsque l’élément déclencheur de la crise est imprévu, accident, bavure policière, catastrophe écologique, le conflit qui prend à cette occasion un caractère plus violent ne relève pas du hasard et l’évolution de la crise non plus. Il faut une organisation pour créer un conflit ouvert ou le faire durer. L’intention politique et les stratégies mises en place dans un territoire pour atteindre un objectif sont ce qu’étudie la géopolitique.

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Anticiper un conflit géopolitique relève d’un travail en amont d’une part, pour argumenter en quoi une région, un État est le lieu d’une crise géopolitique ; et en aval, d’autre part, pour, une fois le conflit ouvert en cours, en dessiner les contours géopolitiques et les évolutions possibles à partir d’une analyse des enjeux territoriaux du conflit pour les différents acteurs en lice.

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La géomatique, qui permet de mettre à jour très rapidement des données insérées dans des tableurs, ainsi que certaines cartes établies par crowd sourcing (exemple de Gaza par OpenstreetMap [15][15] À Gaza, l’association a confié à « des personnes [...]...) doivent pouvoir être utilisées en amont pour disposer de fond de cartes à peu près à jour (notamment pour les zones urbaines qui changent très vite, les voies de communication, les zones affectées par des phénomènes climatiques). De même, il existe aujourd’hui des applications de géolocalisation sur appareil photo ou tablette permettant d’effectuer la cartographie et la collecte des données géolocalisées à mesure qu’on se déplace, directement sur le terrain.

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Le crowd sourcing, établissant des cartes du conflit en cours, malgré toutes ses incertitudes, peut être un outil précieux pour savoir où aller pour commencer le raisonnement sur des actualités très évolutives. Une fois qu’on a la carte, il faut isoler des phénomènes et expliquer de quelle manière ils se combinent à un moment donné sur un espace concret, les intégrer dans un raisonnement. Il y a une différence entre une cartographie qui se précise à mesure qu’on zoome et un raisonnement géographique qui fait apparaître des phénomènes différents selon les niveaux d’analyse pour expliquer la façon dont ils se combinent.

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La géographie est un savoir et un raisonnement servant à penser les complexités de l’espace terrestre, à différents niveaux d’analyse spatiale et dans leurs interactions (du local au national, au planétaire et réciproquement), en tenant compte des configurations cartographiques précises et des intersections de multiples ensembles spatiaux de différents ordres de grandeur, données géologiques, phénomènes climatiques ou ensembles écologiques, localisations de la population, des structures économiques et sociales, des frontières d’États-nations ou d’autres héritages historiques, notamment d’ensembles religieux ou linguistiques. Les éléments à prendre en considération pour observer et comprendre l’évolution d’un conflit ne sont pas tous visibles à l’œil nu : certains sont des constructions intellectuelles, concentration de telle ou telle population, localisation d’attentats sur une période choisie, lieux symboliques, géographie des prix du foncier, zone d’influence d’un gang, limites historiques, qui se combinent avec des réalités topographiques ou urbaines. Le fait de voir la topographie et les bâtiments, ou la répartition de fosses communes, ne suffit pas pour comprendre ce qui se passe.

Comment cartographier des stratégies d’acteurs ?

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L’intention politique et les stratégies pour atteindre un objectif constituent l’objet de l’analyse géopolitique multiscalaire systématisée sous la forme du diatope créé par Yves Lacoste dans sa thèse (1979, publiée en 1980).

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Un diatope est une construction schématique qui permet de superposer en perspective cavalière différents plans d’analyse spatiale selon les ordres de grandeur ; c’est une représentation construite pour démontrer la combinatoire d’observations que l’on peut faire à différents niveaux d’analyse dans le but de mieux appréhender une situation ou de mener une action. Le schéma consiste à faire comprendre les relations de causalité entre ces différents plans, compte tenu de ce que l’on veut faire comprendre et de ce que l’on veut démontrer. La construction d’un diatope est fonction du problème, du rapport de forces, que l’on y juge déterminant.

 - DIATOPE 1

NOUADHIBOU COMME LIEU STRATÉGIQUE DE LA ROUTE MIGRATOIRE DE L’AFRIQUE DE L’OUEST

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Le diatope ci-dessous, réalisé en juin 2012 dans le cadre d’une recherche de master, présente la stratégie des passeurs de migrants du Sahara vers l’Europe, et celle des États, au moment de la crise des boat people aux Canaries qui a provoqué la mise en place des premières patrouilles maritimes de l’agence européenne Frontex (opération HERA : entre 2006 et 2008, baisse de 71% d’arrivées des pateras aux Canaries [16][16] Balance de la lucha contra la inmigración ilegal 2008,...).

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La carte qui montre un grand espace (petite échelle) situe le déplacement des points de départ vers les Canaries en Mauritanie, malgré la distance à parcourir, parce que Nouadhibou « est le dernier point de destination pour ceux parmi les migrants qui ne veulent pas faire une boucle gigantesque à travers le Sahara puis par le Maroc pour partir aux Canaries ».

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Le deuxième plan montre que Nouadhibou se situe près de la frontière avec le Sahara occidental et du mur sahraoui en particulier. Or ce mur est un obstacle sinon infranchissable, du moins extrêmement difficile et risqué à surmonter à cause des champs de mines qui entourent le mur. Le problème des mines est présent dans cette région depuis des décennies, la tactique d’utilisation de ces engins étant pratiquée déjà sous les Espagnols. Pendant la guerre entre l’armée marocaine et le Front Polisario, les troupes de ce dernier déposaient aléatoirement des mines sur les territoires par lesquels elles se repliaient. De ce fait, même les représentants du Front ne disposent pas aujourd’hui d’une carte plus ou moins précise d’implantation des engins explosifs. L’armée marocaine a quant à elle renforcé par des champs de mines le mur sahraoui pendant sa construction [17][17] On se souvient par exemple de l’accident mortel intervenu....

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Enfin le troisième plan, qui montre un petit espace (grande échelle), fait apparaître, d’une part, « la nouvelle autoroute nationale mauritanienne qui facilite l’accès à la ville depuis Nouakchott », et, d’autre part, le fait que :

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le mandat de Frontex s’arrêtant aux frontières de la Mauritanie, la péninsule du cap Blanc représente un avantage décisif pour les passeurs grâce à sa géographie. La tactique des trafiquants est simple mais très efficace. Les embarcations vides partent de la partie mauritanienne de la péninsule pour la contourner et venir à la partie sahraouie, là ou l’isthme de la péninsule est le plus étroit (à peu près 2 km). Comme ce sont des embarcations vides on ne peut pas les intercepter faute de motif. Les clandestins menés par les passeurs traversent à pied l’isthme pendant que les embarcations contournent la pointe à vide, et ils embarquent à nouveau dans les eaux sur la façade occidentale de la péninsule, dans des eaux territoriales sahraouies, mais sans contrôle effectif, et dans lequel Frontex ne peut pas avoir d’accord légal pour patrouiller. Les pateras peuvent alors repartir vers les Canaries sans risque d’être interceptées [18][18] Alexander Barkhudaryants (2012), « Le recours de l’Espagne....

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D’un autre côté, la représentation des limites de la zone de patrouille de Frontex permet aussi de distinguer plusieurs logiques d’interception de la part de l’État espagnol via l’agence européenne, qui dépendent des règles générales du droit de la mer et d’accord bilatéraux. Lorsque l’interception se fait sous le prétexte de l’absence de pavillon de l’embarcation (le pavillon fait du bateau un territoire sous souveraineté de l’État du pavillon), si ladite interception a lieu dans les limites de la zone contiguë (premier plan du diatope : du littoral à 24 milles nautiques des côtes mauritanienne, sénégalaise, ou de l’archipel du Cap-Vert), l’action en mer peut être conduite seulement avec le consentement de l’État côtier en considération du fait qu’il jouit de pouvoirs souverains en matière, entre autres, d’immigration, selon la convention de Montego Bay dans la zone contiguë. Et donc l’embarcation et ses passagers peuvent être automatiquement renvoyés dans lesdits États. Si l’interception a lieu au-delà de la zone contiguë, l’embarcation est raccompagnée vers l’État du pavillon du bateau intercepteur, c’est-à-dire, ici, l’Espagne. Mais la délimitation sur la carte de la zone de patrouille de Frontex au large du Sénégal révèle que les navires de Frontex patrouillent aussi dans une partie de sa « zone de recherche et de sauvetage en mer » (SRR – search and rescue). On en déduit que le Sénégal a sans doute également permis, par un accord bilatéral discret, cette extension de la zone de patrouille européenne. La délimiter sur un fond de carte enrichit donc la vision que l’on a des acteurs à prendre en compte : gouvernements, Front Polisario, trafiquants, migrants, pêcheurs. Il faudrait rajouter en effet les zones de pêche accordées par les États côtiers pauvres aux armateurs européens, car les droits d’exploiter ces ressources auraient pour effet d’appauvrir les pêcheurs locaux et d’augmenter le nombre de personnes appauvries prenant la décision d’émigrer.

Du « local au global » : un enchevêtrement compliqué des réalités contradictoires

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Le diatope illustre un mode de raisonnement qu’Yves Lacoste a exposé depuis plus de trente ans et qui sert de base du raisonnement géographique enseigné à l’IFG. Pour aider les citoyens là où ils vivent à prendre conscience des causes fondamentales qui déterminent l’aggravation des contradictions qu’ils subissent directement, il faut d’abord faire l’analyse en termes concrets et précis de ces contradictions telles qu’elles se manifestent au niveau local, sur les lieux du travail et de la vie quotidienne, compte tenu des conditions écologiques qui sont souvent un facteur d’aggravation. Ensuite il est possible de montrer avec précision en quoi ces contradictions locales, qui peuvent être tout à fait exceptionnelles, relèvent d’une situation « régionale » d’ensembles spatiaux plus vastes qui se caractérisent par des contradictions dont il convient de rendre compte en termes plus abstraits et plus généraux. Il est alors possible de passer à l’analyse nationale et internationale. [...] En certains endroits, brusquement, les contradictions prennent une tournure, sinon plus dramatiques, du moins une forme plus spectaculaire, plus violente [...]. Il importe d’être capable d’apprécier la « situation » d’ensemble du pays [Lacoste, 1982, p. 176].

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Ce genre de représentation devrait être le fond de carte des phénomènes représentés par la cartographie de crise. Si l’on veut envisager l’évolution des rapports de forces entre acteurs, ainsi que l’entrée en jeu de nouveaux acteurs, qui agissent dans des territoires et pour des territoires, il faut contextualiser dans les territoires les événements, brusque afflux de migrants, conséquences sur les routes migratoires du conflit entre le Front Polisario et le Maroc, emprise de l’AQMI au Sahara. Le crisis mapping ne prend pas en compte la volonté des acteurs. Or, dans une rivalité géopolitique ce sont eux qui contiennent ou aggravent le conflit afin d’obtenir un résultat politique, du pouvoir, de l’influence, la liberté, une reconnaissance. Le postulat démocratique de cette cartographie s’en trouve affaibli, car on ne donne pas aux lecteurs d’information raisonnée au sujet des pouvoirs à l’œuvre.

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Les recherches sur les questions de gouvernance en cas de crise et sur l’appréhension des différents types de crises sont extrêmement nombreuses tant la question est devenue cruciale pour les décideurs. Des spécialistes des relations internationales étudient les modèles de crises passées, les sociologues travaillent sur le comportement des individus, groupes et collectivités en situation postcatastrophique (le Disaster Research Center aux États-Unis est, dit-on, le plus grand centre de recherche au monde sur ces sujets), psychologues et psychosociologues étudient comment un nombre restreint d’individus et les petits groupes ont une place centrale dans le déroulement des crises. Les sciences de l’administration et de la gestion analysent aussi, de leur point de vue, l’impact des catastrophes. Les géographes, eux, se concentrent essentiellement sur les crises environnementales, ce qui révèle combien tous les autres spécialistes déconnectent la notion de crise de ses configurations géographiques. La géographie apparaît cantonnée à sa dimension physique. C’est pourquoi la modélisation de la crise devient facilement très théorique. Aux États-Unis, par exemple, des chercheurs ont étudié l’impact d’une attaque sur les infrastructures critiques de Californie [19][19] « Model-based risk analysis, User guide », <https://www.chds.us/coursefiles/cip/software/manuals/MBRA%.... Celles-ci ont été cartographiées comme un système de territoires interconnectés avec la localisation physique des serveurs. Puis l’administration de la « Protection de l’infrastructure critique » convertit les concepts en équations, en algorithmes, en logiciels et, tout à la fin, en politiques publiques. Les systèmes d’information géographique (SIG) les plus sophistiqués sont alors associés à un système avancé de calcul pour définir où seront employés les moyens, ainsi que les politiques de protection des différents secteurs, dans un système hautement technicisé – ou technocratique.

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Ainsi, d’une part, les sources dites « citoyennes » sont trop peu intégrées dans des raisonnements géographiques, et elles perdent de ce fait une bonne partie de leur potentiel démocratique. D’autre part, les SIG utilisés comme base de modélisation mathématique peuvent ouvrir la voie à un pouvoir technocratique. Pourtant, la cartographie avec bases de données, utilisée sur un fond de carte qui résume un raisonnement géographique, est sûrement nécessaire pour anticiper des accélérations politiques favorisées par les réseaux de télécommunication. Un seul expert peut de moins en moins analyser ces phénomènes car les espaces sur lesquels les événements provoquent des « contrecoups » géopolitique sont immenses (impact de la révolte en Libye sur l’Afrique subsaharienne, on a même dit, lors des événements en Tunisie, qu’ils avaient été suivis par les opposants chinois). Ce qui n’apparaît pas, ou peu, en effet, dans les écrits d’Yves Lacoste des années 1970-1980, c’est l’impact contemporain des opinions publiques, et la rapidité avec laquelle, dans des contextes démocratiques ou de revendication démocratique, les gouvernants, les responsables d’ONG, de groupes industriels doivent prendre des décisions qui seront jugées par des citoyens aux capacités bien supérieures, par rapport aux années 1970, du point de vue de leur formation intellectuelle et de leurs réseaux d’influence.

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De ce fait aussi, la mise en forme de l’information est cruciale non seulement pour comprendre ce qui se passe, ou se forger une opinion, mais aussi pour communiquer autour des décisions prises. Une des caractéristiques des crises politiques modernes est en effet le rôle joué par les opinions publiques qui réclament souvent un arrêt immédiat du problème (surtout s’il y a des victimes dont le nombre est aujourd’hui tout de suite mis en valeur par la carte « citoyenne »), que la solution trouvée soit durable ou non. La sensibilité contemporaine d’opinions soumises aux images spectaculaires et à une quantité d’informations croissante peut provoquer un brusque emballement qui rend plus complexe la rationalisation de la décision. Il est alors important de mettre en place des scénarios de crise qui structurent l’action au-delà de la réaction médiatique et émotionnelle.

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Le raisonnement géopolitique, et la cartographie qui lui est associée, se définit donc différemment du crisis mapping. Il met l’accent sur les rivalités d’intérêts qui sont à l’origine des conflits, pour faire apparaître la combinaison des logiques internes et externes des processus conflictuels. Il faut sans doute améliorer la méthode articulant la cartographie géopolitique, qui relève d’une étude de type universitaire, et celle des événements se bousculant dans le temps de la crise ouverte, afin d’aboutir à une cartographie de crise géopolitique intégrant ces événements et leurs évolutions, grâce notamment aux techniques de la géomatique. Mais il est tout aussi important de ne pas se laisser abuser par le pouvoir de la technologie cartographique et de fonder l’exigence démocratique sur la capacité des citoyens à suivre grâce aux cartes un raisonnement géographique, à comprendre les enjeux des rivalités de pouvoir et leurs acteurs, « pour aider les citoyens là où ils vivent à prendre conscience des causes fondamentales qui déterminent l’aggravation des contradictions qu’ils subissent directement » [Lacoste, 1982, p. 176].


Bibliographie

  • LACOSTE Y. (1980), Unité et diversité du tiers monde, Maspero, Paris.
  • LACOSTE Y. (1982), La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Maspero, Paris. Nouvelle édition augmentée, La Découverte, Paris, 2012.
  • NIETO-GOMEZ R. (2009), « La Homeland Security des États-Unis et ses répercussions géopolitiques sur la construction de la “Sécurité du territoire national” au Mexique », thèse, Institut français de géopolitique, Paris-VIII.

Notes

[1]

Professeur, directrice de l’Institut français de géopolitique.

[2]

Le Monde, 10.04.2012.

[3]

<http://hhi.harvard.edu/programs-and-research/crisis-mapping-and-early-warning>

[4]

<http://www.un.org/wcm/content/site/chronicle/lang/fr/home/ archive/issues2011/7billionpeople1unitednations/improvingunresponsestohumanitariancrises>.

[5]

« Il existe aujourd’hui en Russie autant de cartes routières que dans les autres pays, mais les cartes les plus précises, et qui sont aujourd’hui en libre accès sur Internet, demeurent celles éditées à l’époque soviétique... La Russie dispose de son propre Google Map (Yandex Karta), qui est beaucoup plus précis et efficace que Google sur la Russie. D’ailleurs, celui-ci reconnaît l’Ossétie du Sud ou l’Abkhazie comme des États pleinement indépendants. La récupération de données vectorielles (MapInfo principalement) qui sont détenues par les municipalités est aléatoire et requiert une certaine opiniâtreté. Celles-ci ont beaucoup de réticence à faire circuler leurs bases de données. Il demeure un fond de méfiance vis-à-vis des étrangers au nom du “secret d’État” : il y a toujours une installation soi-disant “secrète” dans les parages. Un autre problème concerne l’actualisation des données. Les services statistiques sont décentralisés en Russie, et les entités qui font remonter l’information le font un peu selon leur bon vouloir. Il en résulte de nombreuses imprécisions, des routes qui n’existent pas, etc. Cependant, le développement de Yandex (le géant russe de l’Internet et de son système carto) ainsi que l’opérabilité récente du système Glonass (GPS russe) commencent à faire progressivement changer cette situation. » Entretien avec Kevin Limonier, doctorant à l’IFG spécialiste de la Russie.

[6]

Gaël Musquet, fondateur Open Street Map/Crisis Camp, revue Humanitaire, Médecins du monde, été 2012. Table ronde organisée le 30 mai 2012 « Cartographie et action humanitaire » animée par Olivier Bernard, pédiatre et président de Médecins du monde.

[7]

<http://blog.ushahidi.com/index.php/about/>

[8]

J’entends ici par crowd sourcing l’« externalisation distribuée à grande échelle » pour acquérir un plus grand nombre de données, à des échelles géographiques qui seraient autrement inaccessibles à des chercheurs insuffisamment nombreux ou ne pouvant faire preuve d’ubiquité (selon les termes de l’article Wikipedia).

[9]

<http://syrianstories.org>

[10]

Arefi Armin (2011), « Les enfants rebelles de Deraa », Le Point, 19 mai. http://www.lepoint.fr. Consulté en juillet 2012.

[11]

<http://www.cf2r.org/fr/rapports-de-recherche/syrie-une-libanisation-fabriquee.php>. Le cf2r est un groupe de recherche autonome, dirigé par un officier (Éric Dénécé) et composé de chercheurs, docteurs et doctorants, issus des milieux académiques. La composition du conseil d’administration n’est pas en ligne.

[12]

<http://satsentinel.org/our-story/partner-organizations#harvard>

[13]

Satellite Sentinel Project (SSP) (2012), « Escalation : evidence of SAF and SPLA combat operations », 23 avril, n° 28. <http://satsentinel.org> (consulté en juillet 2012).

[14]

« Nous sommes les pararazzi antigénocide. L’idée est tout simplement de maintenir la pression. Allumer les lumières n’arrête pas le cours des choses, mais le rend plus difficile » <http://satsentinel.org/our-story/george-clooney>.

[15]

À Gaza, l’association a confié à « des personnes [...] des GPS pour localiser des choses simples dont elles ont besoin : des routes, des chemins, des voies caractérisées avec des vitesses maximales admissibles, les emplacements des ONG, des dispensaires, des mosquées, des épiceries, etc. On répond ici concrètement à une problématique territoriale où des populations n’ont pas de fonds cartographiques, où les ONG sur place ont aussi besoin de ces cartes [...]. On sait qu’une donnée sur une rue a été créée à une date et à une heure précises par tel contributeur qui a renseigné différentes informations : vitesse maximale autorisée sur cette voie, nom de celle-ci en arabe, cette rue est-elle ou pas à sens unique, quelle est sa surface, quelle est sa largeur, etc. On peut cliquer sur l’utilisateur et savoir ce qu’il a fait auparavant. S’il s’avérait que ces données étaient fausses, qu’il s’agissait d’un vandale ayant copié d’autres cartes, les données seraient effacées ».

[16]

Balance de la lucha contra la inmigración ilegal 2008, statistiques du ministère de l’Intérieur espagnol.

[17]

On se souvient par exemple de l’accident mortel intervenu pendant le rallye Paris-Dakar en 1996 quand la voiture de Laurent Guégen a sauté sur une mine en ayant dévié de sa route que de 400 m.

[18]

Alexander Barkhudaryants (2012), « Le recours de l’Espagne aux opérations de l’agence Frontex », mémoire de master 2, juin, enquête de terrain à Varsovie, auprès de l’agence.

[19]

« Model-based risk analysis, User guide », <https://www.chds.us/coursefiles/cip/software/manuals/MBRA% 20Users%20Guide_v2.1.pdf>, consulté en juillet 2012.

Résumé

Français

Les cartes suscitent aujourd’hui un engouement extraordinaire grâce aux possibilités nouvelles qu’offrent les techniques de géolocalisation et la géomatique qui permettent de très rapidement cartographier des phénomènes. Dans les situations de crises géopolitiques, la cartographie géomatique est parfois même présentée comme une nouvelle « arme » pour ceux qui choisissent la non-violence et qui disent pouvoir déjouer la force par la communication sur la géographie des combats. La question de l’efficacité des cartes issues de ce qu’on appelle aussi la « science citoyenne » ouvre sur celle de la fonction des cartes et, dans le cas de conflit, de leur place au sein de stratégies adverses. Les cartes géopolitiques à différentes échelles devraient être la base sur laquelle localiser des phénomènes qui évoluent très vite, à l’aide des systèmes d’informations géographiques, si l’on veut analyser les rapports de forces dans les territoires. Il faut mieux articuler les apports de la géomatique avec le raisonnement géopolitique afin d’aboutir à une cartographie de crise géopolitique. Il est tout aussi important de ne pas se laisser abuser par le pouvoir de la technologie cartographique.

English

Geopolitical crises and their cartographyMaps arouse today an extraordinary craze thanks to the new possibilities that are offered the geolocalisation and geomatic techniques that enable us to map phenomenons very swiftly. In situations of geopolitical crisis, geomatic cartography is sometimes introduced as a new “weapon” for those that choose non-violence and say that they can thwart force by communication on combat geography. The question of the efficiency of these maps that stem from what one calls “citizen science” opens that of the role of these maps, and in case of a conflict, their place amongst opposing strategies. Geopolitical maps, on different scales should be the base on which one localizes fast evolving phenomenons thanks to geographical information systems if one wants to analyze the balance of power in territories. It is better to articulate the contributions of geomatic with geopolitical reasoning so as to end up with geopolitical crisis cartography. It is also very important to not let oneself be deceived by the power of cartography technology.

Plan de l'article

  1. « Aux cartes citoyens ! » ?
  2. La démocratisation entraîne plus de rivalités, plus de géopolitique
  3. « Stratégies, géographies, idéologies » et système d’information géographique : la cartographie géopolitique et la géomatique
  4. Comment cartographier des stratégies d’acteurs ?
  5. Du « local au global » : un enchevêtrement compliqué des réalités contradictoires

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